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146 pages
Français

L'épopée de Samba Guéladiégui

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Description

Samba Guéladio Diegui, ou encore Samba Guéladiégui... : un nom qu'il faut apprendre à reconnaître, car, sur toute l'étendue du Sahel traversé par les Peuls et les Toucouleurs, il sonne chaleureux, familier, comme celui de Roland ou de Siegfried à l'oreille de la vieille Europe. C'est en effet le nom du héros d'une des plus célèbres épopées de langue peule, qui se chante dans les savanes de l'Ouest africain. C'est Amadou Ly, un jeune universitaire sénégalais, maintenant maître-assistant à la Faculté des lettres de Dakar, qui a fait pour la première fois la transcription et la traduction intégrales de l'épopée de Samba Guéladiégui, dans le cadre d'un diplôme de doctorat, avec une abondante étude des versions déjà connues, ainsi que des circonstances qui servirent de fondement à l'imagination des griots. Amadou Ly s'est d'abord soucié de faire une transcription scrupuleuse. Et c'était une priorité. Car toute critique est impossible sans établissement rigoureux du texte. En littérature orale, bien sûr, car en littérature écrite le texte est établi par l'auteur et donné une fois pour toutes.

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Date de parution 01 janvier 2018
Nombre de lectures 38
EAN13 9782379180811
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Préliminaires
Résumé
Traducteur
Préfacier
Introduction de Lilyan Kesteloot
Sommaire
Le griot et son contexte de production
Quelques clés pour la lecture
Les personnages
Les lieux
Le temps
Les rapports sociaux
Les thèmes
Le fond et la forme
L'épopée de Samba Guéladiégui
L’épopée et l’histoire
Bibliographie
Le griot et son contexte de production
Pahel Mamadou Balla est ungawlon(griot) qui est né au Macina (Mali) à Kouniékari e 1945. Mais sa famille était originaire du Fouta Tor o (Nord Sénégal) et son grand-père arrive encore enfant au Mali avec la campagne du co nquérant toucouleur El Hadj Omar.
Pahel prétend descendre de Sewi, le griot de Samba Guéladiégui, héros de ce récit épique. Il fut donc formé au sein de sa famillegawloil a appris tout son répertoire où qui se compose surtout dedaarolSon chef-d’œuvre est bien sûr le (épopées). daarol de Samba. Pour désigner ce genre littéraire, il dit aussi « histoire » (en français) ou haala(« parole sur quelqu’un »).
Pahel (dont le nom signifie : petit sourd) n’est pa s un musicien. Il se fait donc accompagner par unbambâdo(griot musicien) nommé Iffra, en particulier pour l’hymne 1 de Samba : le Laghia, dont Abel Sy a fait une excel lente analyse dans sa thèse . Ce passage dans l’épopée est extrêmement poétique et i ndique comment une mélodie passe de l’oiseau à l’instrument.
Mais, même sans cette musique, Pahel rythme son réc it : il déclame et il scande ses phrases, et accélère le temps en vers plus brefs da ns les actions rapides, dans les faits de guerre, ou encore les litanies élogieuses.
Le texte a donc été transcrit et découpé en suivant de près le souffle du griot, ses petites et grandes pauses.
Pahel emploie des formules qu’on retrouve souvent c hez d’autres conteurs, comme c’est l'usage. C’est la marque du professionnel. Po urtant il est conscient d’enrichir le récit hérité de son père, il l’agrémente de référen ces à l’actualité.
Amadou Ly est, quant à lui, originaire de Fondé-Ass (Podor). Son père,Torodo, était marabout et chef de village. A sa mort en 1956, Ly fut élevé par son frère aîné qui était instituteur. C’est ainsi qu’il fut mis à l’école... et arriva jusqu’au doctorat.
Pour obtenir cette épopée il s’adressa donc à sa fa mille, afin de trouver un griot compétent. Cela se passait durant l’hivernage (juil let-août) de 1974, à Dakar-Médina. Pahel, grand voyageur en Côte d'Ivoire et Guinée, n ’a plus jamais reparu.
1 Thèse soutenue à Dakar, Faculté des lettres.
Quelques clés pour la lecture
Les personnages
D’emblée, une chose frappe le lecteur : partout, av ant même la naissance de Samba et jusqu'après sa mort, on retrouve toujours ungawlo - un griot - auprès du héros principal, quand bien même il s’agit d'un roi (Soun diata / Diala Tiebilé; Guéladio Diégui / Séwi Konko; Farba Baggel Samba / Séwi; Coumba Dio rngal / Tourou Tokossel; Biram et songawlocette histoire, fait...). Quelquefois même, Pahel, celui qui nous conte passer le héros Samba au second plan, attribuant ai nsi le premier rôle à Séwi, son noble griot.
Comme si le conteur avait ainsi voulu démontrer qu' en toutes circonstances legawlo est un complément indissociable du héros et que, sa ns lui, ce dernier ne serait rien. Ces deux figures une fois campées, les autres perso nnages du récit, quelle que soit leur importance, joueront un rôle secondaire, un rô le de figuration : cette épopée est donc une apologie de Samba Guéladio Diégui, le héro s par excellence, mais aussi, mais surtout, une apologie dugawlo, son compagnon indispensable, pour le meilleur et pour le pire.
Les lieux
Le récit du conteur Pahel se caractérise par la trè s grande diversité des lieux et la mobilité des personnages qui animent l'épopée.
Dans une autre version de l’épopée de Samba recueil lie par Seydou Gaye, tout se passe à Diowol et aux environs immédiats. Ici au co ntraire, nous passons du Manding au Fouta-Toro (Bedinki, Baroga, et dans cette local ité, chez Konko mais aussi chez Guéladiégui et chez d'autres encore...) puis au Sah el, où réside le génie Barahma qui accordera à Samba les protections occultes liées à la poursuite de sa quête. On passera également en pays Soninké (Gadiaga) pour re venir au Fouta puis, enfin, au Boundou.
L'importance conférée à la diversité des lieux, à l a connaissance de la géographie régionale, à la topographie et à la toponymie, alli ée à la fréquence des changements de lieux de l'action, peut s'expliquer par la perso nnalité même du conteur Pahel. Un griot se doit d'être, en effet, un grand voyageur - le « voyage » étant donc à la fois source de connaissance et source de prospérité. C’e st pourquoi, tout naturellement, Pahel fait ici étalage de son savoir géographique e t ethnographique dans le récit : pour l'édification de son auditoire d'une part, pour imp ressionner et asseoir ainsi sa réputation de grand connaisseur de l'histoire de Sa mba d'autre part.
Le temps
C'est la notion la plus difficile à saisir au fil d u récit, car elle est souvent purement subjective ou arbitraire. La relation d’un fait qui s'est étalé sur trois ans ici, ou là, le règne entier de Guéladio Diégui qui dura quarante-c inq ans, sont parfois résumés en un ou deux vers, quand le sacrifice du crocodile sa cré Caamaaba (deux jours), ou encore l'ultime bataille de Bilbassi (une semaine) seront contés en cent ou deux cents vers !
Cette notion de temps est donc fluctuante : elle es t le plus souvent modulée en fonction de l'intérêt ou de l'importance que lui ac corde le griot-conteur, en vertu des conventions qui lui ont été dictées par ses prédéce sseurs et des exigences « historiques » aussi.
Ce temps n'est pas indiqué de façon plus systématiq ue dans les intervalles entre les épisodes qui jalonnent le récit. Ainsi quand Séwi, le griot compagnon de Samba, mentionne une durée, il le fait de manière relative ou fantaisiste. Les références au temps qui émaillent le texte sont imprécises :un jour, le lendemain, autrefois, de nos jours, trois ans plus tard, un lundi, peu avant le crépuscule, cinq à dix ans ( !), longtemps, trois mois et demi... etc.
Parfois, les indications de temps qui nous sont liv rées permettraient de pouvoir calculer la durée exacte d'un événement ou encore l'âge d'un personnage; pourtant on se rend compte bien vite qu'ailleurs, une autre estimation du conteur contredit le résultat.
On peut relever enfin des références temporelles qu e l'on peut qualifier de « légendaires » : sept jours, le septième jour - no mbres d'or - ou l'âge du génie Barahma avec ses six cents ans... Ces références-là ont essentiellement valeur littéraire ou mythique.
Il semble donc que les temps du récit ne nous rense ignent que très peu, sinon pas du tout, sur la réelle chronologie de l'épopée. Pour e n savoir plus, il conviendra de se reporter en annexe, à la partie intitulée « L'Epopé e & l’Histoire » qui tente de rétablir une chronologie des événements plus conforme aux fa its relatés dans la légende de Samba.
Les rapports sociaux
L'énoncé, l'explication des différentes castes et, à l'occasion, des rapports qui les régissent entre elles, tout cela repose sur la stra tification sociale, les hiérarchies et les relations de suzeraineté, vassalité ou servage qui la caractérisent. C’est ainsi que, tour à tour, le conteur Pahel mentionne le cas des Dénia nké, des forgerons, destieddo (aristocrates guerriers), des nobles en général, de sgawlo(griots), desbambâdoet des mâbo (artisans tisserands ou boisseliers)... On constat e de la sorte que la société toucouleur est fortement stratifiée. Mais s'il y es t des cloisonnemens étanches entre les différentes castes, ils se traduisent surtout dans les préséances rituelles et les alliances matrimoniales. En dépit de cela, il y a c ependant des rapports courants entre individus de classes différentes qui impliquent des types de dépendances aux formes diverses. Elles traduisent bien sûr toujours la mêm e réalité : Pahel tend à privilégier cet aspect le plus caractéristique de la communauté tou couleur parce qu'il s'agit de sa propre société qu'il décrit, qu'elle est ainsi stru cturée, et que lui-même, par son statut et sa fonction de griot, se trouve inséré dans une sit uation de dépendance ou de vassalité.
Ces structures sociales rigides débouchent sur une éthique fortement codifiée. Dans son récit, notre conteur indique souvent à dessein - ou instinctivement - la conception qu'ont ses personnages de leurs rapports avec leurs pairs, avec leurs subalternes ou avec leurs ennemis; il illustre bien, par exemple, comment un noble qui fait une promesse à son griot se doit de la tenir pour ne pa s déchoir à ses propres yeux ni aux yeux de ses semblables. En symétrie, le griot insis te lourdement sur la fidelité sans
faille, la loyauté et le dévouement que legawlo - lui-même en l'occurence - se doit de témoigner au service de son « prince », jusqu'après la mort de ce dernier s'il le faut et au coeur du récit.
Les thèmes
L’épopée que nous relate Pahel brosse le paysage an cien des moeurs socio-politiques en vigueur au Fouta avant la révolution Torodo du X VIIIème siècle durant laquelle les musulmans - en la personne de Souleymane Baal - imp osèrent leur pouvoir aux Peuls Dénianké, fondant ainsi la première théocratie afri caine. Au travers des cas de Samba et de son rival Konko, Pahel tente de montrer comme nt devait se conduire un roi et les qualités que l’on exigeait de lui. Il aborde de mêm e le mode de dévolution - ou de prise - du pouvoir, les querelles intestines qui divisaie nt les Dénianké. Pour l’anecdote, Pahel décrit les funérailles d'un roi, l'avènement de son successeur et une étrange coutume révélatrice : la mendicité d'un souverain d échu.
Les mécanismes économiques sont également décrits a vec une relative précision : les deux pôles des activités de production dans le Fouta étaient alors agricole et pastoral.
L’usage de la monnaie étant très rare à l'époque, P ahel nous explique comment le commerce et les dotations royales se traduisaient l e plus souvent en biens tirés de l'agriculture ou de l'élevage : boeufs, chèvres, mo utons, chevaux, esclaves... A ce titre, la périphrase« unhomme qui possède ducouscous à la viandepour qualifier et » désigner l'homme riche prend tout son sens.
Dans cette épopée peule, la quête de Samba qui trou ve sa source dans le fait que le frère de son père, son ennemi et rival Konko, a ref usé de lui concéder sa part d'héritage - donnée « économique » s'il en est - ce tte quête donc, est dominée par une apologie de l'héroïsme qui atténue l'ébauche d'anal yse économique qu'on pourrait entrevoir. On peut dire que si l'argument de départ réside en partie dans le legs et la transmission des biens familiaux ainsi que des pouv oirs qui y sont attachés, l'épopée se conduit et s’achève pourtant sur des bases essen tiellement morales et politiques.
Compte tenu des éléments magiques et religieux qui fourmillent dans ce récit et confèrent ainsi son caractère merveilleux à l’épopé e de Samba, on constate pourtant que la religion n'occupe pas de place prépondérante . Il y a à cela deux raisons.
L'Islam est une religion austère qui refuse au croy ant tout contact autre que spirituel avec son Dieu. De surcroît, toute tentative de fair e intervenir Dieu - fût-ce de façon indirecte comme dans laChanson de Rolanddans des affaires humaines, est - considérée comme blasphématoire : Pahel le conteur, musulman pratiquant, omet volontairement de faire cas de toute éventuelle pro vidence divine, en accord avec ce précepte intangible.
Le conteur rappelle par ailleurs qu'à l'époque, com me le confirment les détails de son récit, les souverains étaient peu islamisés; l'Isla m n'était pas encore religion d'Etat, comme ce sera le cas moins d'un siècle plus tard. L 'Islam était affaire individuelle. D'où les nombreuses mentions ou références à des surviva nces de croyances ou de pratiques dites « magiques » qui font entrer le merveilleux à chaque détour du récit. De ce fait, la religion se manifeste surtout par l'ent remise de « divinités mineures » telles que le Djinn Barahma (qui prend soin de placer Dieu au-dessus de lui) et le Maître des
Eaux Caamaaba qui terrorise et tyrannise une contré e. Les pratiques animistes dites « païennes » comme la divination et la mort par env oûtement de l'ennemi en sont d'autres exemples. C'est pourquoi l'épopée d'El Had j Omar Tall, propagateur de l'Islam, aura, elle, un caractère pardessus tout religieux.
En accord avec son époque, Samba est encore largeme nt animiste, à l'avant-veille d'une islamisation qui permettra à cette religion r évélée de supplanter la foi traditionnelle; aux temps où se déroule l’épopée, l 'animisme est encore puissant et il est naturel que cela transparaisse dans le récit de Pahel. Mais le conteur est un fervent musulman, c’est pourquoi il réduit les pratiques re ligieuses de Samba à un animisme initiatiquequi impose au héros des épreuves de courage (avec le Djinn Barahma ou le Maître des Eaux Caamaaba notamment). Les épreuves d e sagesse propres à l'animisme, elles, n'apparaissent jamais dans cette version de l'épopée.
Quant à la religion montante, l'Islam, Pahel nous m ontre Samba refusant de faire ses prières quand l’action l'appelle. Et là, il se cond uit entieddo, en païen impénitent.
Le fond et la forme
Au-delà des apparences, il est bon d’observer les r elations complexes qui se tissent entre la forme - la tournure des événements, les re lations entre individus et la façon dont Pahel en rend compte - et le fond, à savoir le sens révélé par ces éléments et le message de l'auteur, porte-parole de sa société, qu e l'on peut capter dans l'épopée de Samba Guéladiégui.
Car le véritable auteur du récit c'est Pahel, bien sûr, mais aussi le cortège de tous ses ancêtres qui lui en ont légué la mémoire. Il s'agit donc à la fois d'un texte ancien, collectif, recréé et orchestré par l'artiste et d'u n document contemporain issu de la tradition orale la plus pure qui plonge ses racines dans un patrimoine séculaire transmis à travers le temps et l'espace, comme l'at teste l'existence de plusieurs versions de l'épopée. Pahel et tous les autres grio ts sont donc bien des porte-parole de leurs plus lointains prédécesseurs; ils sont aussi catalyseurs des tendances, aspirations, craintes, espoirs, valeurs de civilisa tion auxquels croient les membres de la société toucouleur.
La rivalité exacerbée entre Samba et son oncle Konk o est présentée ici à l'avantage du héros, à l'encontre de la loi coutumière et des fai ts historiques, comme le montrera l'enquête historique en annexe. Ce parti-pris en fa veur de Samba s'accompagne d'un silence pudique quant aux rapports qu'entretint ce dernier avec les Blancs. On sait pourtant que ceux-ci ont joué un rôle néfaste, nota mment - et ce n’est pas le moindre -par le trafic du « bois d'ébène » auquel ils se liv raient avec la complicité active de chefs tels que Samba ou ses vassaux.
Mais ce récit n'est avant tout, en somme, qu'une hi stoire de famille : Samba s'oppose à son oncle paternel et épouse sa cousine germaine. B ien que Relia soit son aînée, ce mariage est tout à fait dans l'usage des Peuls. Les rapports entre les époux n’en sont pas moins ambigüs : c'est elle qui sauve son futur mari d'une mort certaine à sa naissance, en revanche c'est elle aussi qui prépare ra et servira le plat proscrit par l'oracle, lui donnant ainsi la mort par la transgre ssion de l'interdit alimentaire. La femme se trouve ainsi à la croisée des chemins : origine de la vie, puis instrument du destin et du trépas.
Les personnalités de Samba et de Séwi sont griot, a u-delà de la relation maître/serviteur, composent une entité complète. Ca r Samba est irréfléchi, aveuglément téméraire mais vaillant et il porte sur ses robustes épaules le faible Séwi que son âge et sa condition ont rendu sage et clair voyant. Et c’est Séwi qui, en tous lieux, alerte son prince : «Mon fils, garde-toi à droite... », pour parodier une phrase célèbre. Sans lui, Samba ne serait rien, sa quête s erait sans cadre et sans objet : tel est le sens profond et implicite de ce lien.
Envers ses pairs, Samba adopte le comportement chev aleresque que lui dictent sa naissance et sa magnanimité. D'ailleurs, dans la pl upart des cas, Samba ne se commet pas avec la canaille et, dans les combats, i l n'affronte que les guerriers de son rang. Il rend toujours hommage au courage et se lie d'amitié avec le seul homme qui ait su lui tenir tête, ne manquant jamais, quand il a tué un grand guerrier, de le louer en disant : « J'ai tué là unMbégnoughanna », titre suprême auquel seul untieddo, un aristocrate, peut prétendre. Il n'hésite pas non pl us à châtier sans merci leTounka de Tiyâbou son allié, qui s’est comporté en lâche, fai sant preuve d'une veulerie qui dépare son titre et, par ricochet, celui de Samba. Car cel ui qui appartient à une caste ne doit rien entreprendre qui puisse porter atteinte à l'in tégrité morale de ses pairs et à l'image flatteuse qu'ils ont d'eux-mêmes.
La personnalité de Samba revêt deux aspects : appar ence et réalité. Le récit de Pahel a pour unique but de célébrer l'apologie du héros d e lapullâgula popularité et son - univers. Le plus petit événement est l'occasion, po ur le conteur, de mettre en relief les multiples facettes de la personnalité de son héros : Samba est tout entier habité par les grandes et petites qualités ainsi que les défauts q ui font qu'un homme, quelles que soient sa race, son ethnie ou sa caste est appelé u n « Peul ». L'homme qui incarnela pullâgu est our ainsi direun curieux mélange de deux grandes tendances p antinomiques : une extrême sensibilité et une dureté implacable.
Avant tout, Samba est un homme qui a le sens de l'h onneur, de l’amour-propre, de la générosité. Ces qualités, de fait, se fondent en un e seule (lejom) et sont, de l'avis même de Pahel, héréditaires : bon sang ne saurait m entir ! Mais lejomimplique aussi le refus du déshonneur, voire du simple manque de respect. Ainsi s'illustre l’épisode du prince maure qui a eu l'impudence (et l'imprudence !) de traiter Samba d'esclave et se voit donc condamné à la mort. De même, ceux qui se condamnent au suicide en osant «porter la main sur Samba»... dans l'innocente intention de l'éveiller !
Le héros est aussi pétri dekersa, une disposition qui le pousse à la pudeur, à la retenue, à la mesure et au sang-froid en toutes cir constances. Certes, Samba ne rencontre guère l'occasion de faire la preuve de ce tte qualité, Pahel ne lui en attribue pas moins une certaine dose. Ainsi, après avoir ter rassé le Caamaaba, le Maître des Eaux, Samba emprunte un moyen détourné pour se fair e connaître des villageois, de peur de paraître vaniteux.
La bravoure poussée jusqu'à la témérité est une com posante essentielle du caractère du héros toucouleur. Elle se manifeste par le refus de prendre en considération le rapport des forces ou le danger. L'homme de bravour e (jaambaraagal) affiche un mépris hautain pour la mort. En de nombreuses situa tions Samba se jette seul au coeur du danger : quand il tue son cousin Hamadi Ko nko ou, la veille du combat, en se lançant dans la danse pour le plaisir, dans le cerc le de ses plus farouches ennemis du lendemain.
Samba fait preuve également d'un grand sens de l'ho spitalité : lateraanga. Malgré les apparences, malgré ses impertinences et ses rodomon tades, Samba est « bien éduqué ». Cette éducation se traduit par une polite sse quasiment portée à l'excès; elle recouvre aussi bien le respect des valeurs que les marques d'humilité et de déférence envers les parents ou les anciens. Samba obéira à S éwi puisque sa mère le lui a recommandé, il est pourtant sur le point de se rebe ller contre l'autorité de son oncle Konko.
Une autre vertu de lapullâguest la générosité : moyyere. Samba pratique cette bonté qui porte souvent à des excès : on donne à profusio n, quitte à s'appauvrir, pour être digne de son nom et de sa lignée. « Tel père, tel f ils » est la devise qui semble guider Samba dans ses libéralités, sa prodigalité même. So ngawloa un jour fait voeu Séwi de richesse; au même endroit, trois ans plus tard, ayant réalisé son propre souhait, Samba le dote d'immenses troupeaux. Cet épisode rap pelle enfin une autre qualité : le respect de la parole donnée qui engage, coûte que c oûte, à accomplir ce que l'on a promis, dût-on y laisser sa vie...
Les défauts eux-mêmes doivent être à la mesure des qualités requises par lapullâgu. Ce ne sont pas les défauts du vulgaire, mais les dé fauts du noble : l'âme hautaine de l'homme supérieur par exemple, qui inspire de l'adm iration à la société peule. L'exaltation aussi (hubbude), cette impulsivité qui pousse à l'action immédiat e, sous l'emprise de la colère ou simplement de l’euphorie, et peut conduire à l’échec. Quand Samba affirme qu’il va de ce pas abattre son ennemi Konko et qu'il revient bredouille, Sewi le raille subtilement.
L'épopée nous révèle encore un Samba égoïste et mêm e égocentrique par moment. C'est l'aspect négatif dujomomme : le héros est plein de suffisance, se considère c seul digne d'intérêt et tient tout autre homme, fût -il son pair par la naissance, la force ou la bravoure, pour quantité négligeable. A la vei lle d'un combat, Sewi se doit donc de lui rappeler que « la femme n'a pas engendré qu'un seul fils »... pour qu’il se souvienne que, comme tout autre, il est né d'une femme et qu’ il est d'autres braves.
Pour incomplète qu'elle soit, cette revue des trait s de caractère de Samba permet de cerner d'assez près ce que véhicule l'archétype d'h omme habité par lapullâgu; on peut ainsi montrer que le récit de Pahel, comme les autr es versions connues de l'épopée peule, a pour finalité désormais évidente d'exalter en Samba le parfait héros toucouleur, celui que l'on propose en exemple à la jeunesse.
Cette référence met en exergue le destin hors du co mmun - et, dans l'esprit des auteurs probablement, peu enviable pourtant - d’un homme hors-pair vaincu par son épouse. Par- delà le caractère éminemment épique de ce tableau final, ne conviendrait-il pas de voir en Samba celui qui, sur certains points, ne doit pas s'ériger en exemple ?
On entrevoit ainsi le dessein des auteurs comme cel ui de Pahel, le conteur magnifique : il y a ambigüité réelle et voulue dans ce héros qui incarne des rôles antinomiques : le paradoxe du miroir aux alouettes qui se métamorphose en épouvantail. Posé comme exemple par excellence d'un e part, il accomplit les actes qui le mènent inexorablement vers sa perte d'autre part .Ubris etNémésis sont bien des figures universelles ! Et Samba est tout à la fois un garde-fou dans la culture peule, et le phare qui signale l'écueil où pourrait s'échouer l'aventurier imprudent qui se veut
héros invincible et sans pareil.
Amadou Ly