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L'ERRANT

De
431 pages
Ce récit est celui d'un homme qui découvre, au cours d'un souvenir fugace, qu'une femme aurait traversé ses vies antérieures. Intrigué, il se lance à sa recherche. Il explorera tous les endroits du monde, de San Francisco à Tokyo, où ils se seraient aimés et déchirés par le passé. Mais pendant ce voyage, il fait la rencontre d'un être insolite, dont il découvrira plus tard qu'il s'agit de Ahasvérus, le Juif errant de la légende. Grâce à lui, ce cheminement - cette errance - prendra tout son sens...
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2Éditions Le Manuscrit
Titre

L’Errant

3Franchise première

Isaac Francheteau
L’Errant

Roman
Éditions Le Manuscrit
























© Éditions Le Manuscrit 2009
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-01639-0 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304016383 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-01638-3 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304016383 (livre imprimé)

7


Éditions Le Manuscrit
Franchise première




Je voudrais remercier Miyuki pour sa patience et son
dévouement, sans lesquels cet ouvrage n’aurait pu voir
le jour.

Merci également à Jacques, Vincent Vaillant, Hervé
Gabet, Bernard Bloch et à tous ceux qui, par leur regard
attentif, ont permis à cet écrit d’atteindre sa juste
maturation.

Franchise première







Avertissement

Tous les personnages de ce roman sont fictifs – sauf
le récit concernant M. Saint Pol Roux.

Toute ressemblance avec des personnes présentes ou
passées, serait donc fortuite et involontaire.



Photo © Isaac Francheteau 2008
Franchise première







A la mémoire de Jean-Claude – Jean Gun – Venn
(1967-1999)





Surfeur, compagnon de voyage et ami de toujours,

Ton sourire, ta confiance et ton courage dans la
maladie,
Auront été comme un phare dans la nuit de notre
incompréhension.

Sache que la lumière dont tu as été prodigue,
Continuera toujours de nous guider par delà les
récifs de nos peurs.

Tu nous manqueras tous amèrement.


11 Franchise première
PROLOGUE


L’histoire de cet errant commença par un quiproquo,
une erreur de calcul. Guidé par des bribes de vies
passées, D. Larroque se lança à la recherche d’un amour
qu’il croyait éternel – d’une âme sœur improbable. Ce
faisant, il fut touché par un fragment de sagesse, une
certaine quiétude, qu’il n’aurait atteinte s’il n’était parti
sur les pas de cette muse illusoire.

Ainsi, nos erreurs, nos peines quotidiennes et nos
douleurs, s’acharnent sur nous pour nous arracher à
notre léthargie et nous permettre d’avancer. La douleur
est une réalité inévitable qui nous aide à dépasser notre
regard parfois trop superficiel du monde ; grâce à elle,
nous gagnons en maturité et goûtons à des plaisirs plus
harmonieux de l’esprit, à des besoins plus profonds de
l’être. Nous confrontant aux causes mêmes de ces
douleurs – nos peurs – nous apprenons qu’elles ne sont
que de simples illusions – des produits de l’esprit – dont il
n’y a souvent rien à craindre après tout ; pis, qu’elles
ferment presque certainement les portes de notre
délivrance.

D. Larroque commença son errance à l’aube de ses
trente ans. Suivant les traces de cette femme
mystérieuse, il contempla la vertigineuse essence de la
vie et le chemin non moins vertigineux de la liberté.
Mais, quand il se rendit compte que ce voyage allait le
forcer à explorer les aspects les plus sombres de son
13 L’Errant
être, il était déjà trop tard pour revenir à la prison
confortable de son existence passée ; les dés avaient été
jetés : il n’avait d’autre choix que d’avancer.

En chemin, il rencontra de manière presque inopinée
un homme, qui semblait avoir hanté son esprit depuis la
nuit des temps.

Voici comment cette histoire commença…
14 Franchise première
Première Partie
15 L’Errant






« ¡Puedes imaginarlo! » éructa l’homme saoul au
milieu d’une taverne enfumée de Séville, « ¡Tres años de
anda y de palabra que crearon dos mil años de
civilización! Joder, te lo digo, el hombre tuvo
1poder… », et il s’effondra lamentablement dans un
bain de sciure, de bière et de mégots de cigarettes…



1 « T’imagines ! Trois ans de marche et de sermons qui ont créé
une civilisation de 2000 ans ! Putain, j’te le dis, l’homme avait du
pouvoir... »
16 Isaac Francheteau

AU COMMENCEMENT ÉTAIT LA LUMIÈRE

« Je marche parce que je dois mourir. Toi, jusqu’à mon retour,
tu marcheras sans mourir... »

Jean d’Ormesson, Le Juif errant


Malgré leur singulière douceur, les mots du Sauveur
avaient cinglé dans la chaleur étouffante de cet après-
midi de printemps. Au fond d’une rue animée de
Jérusalem, Guerchom, riche commerçant de la capitale,
avait vu l’éclair sombre frapper le vendeur de savates à
l’instant même où celui-ci refusait d’offrir un gobelet
d’eau à Jésus. Achebèl, gaillard costaud d’une
cinquantaine d’années, dont on connaissait une liaison
d’enfance avec l’ancienne courtisane du Palais, devenue
apôtre, Marie de Magdala, gisait maintenant sur le sol et
y resta prostré jusqu’à la fin du Calvaire. Témoin de la
scène, Guerchom tenta de relever son confrère, mais se
voyant refuser son aide, continua à suivre la procession
jusqu’en haut du Golgotha, dégoûté de la brutalité avec
laquelle les légionnaires Romains s’acharnaient sur le
Fils de l’Homme : les coups de fouet, la traînée de sang
sur la terre, les insultes, la Mère et l’Amante en pleurs, la
crucifixion, et enfin, le coup de grâce dans la poitrine…
Dans la lourdeur de l’air ambiant, qu’accentuait l’odeur
des épices et de la crasse, la foule des curieux se dissipa
rapidement. Derrière, les apôtres descendaient le corps
du prophète, lentement, péniblement, avec des yeux
17 L’Errant
pleins d’une ferveur étrange, comme si Dieu lui-même
venait d’être assassiné. Ne supportant pas le râle des
condamnés en haut de leur croix, et intrigué par ce que
son confrère avait subi, Guerchom redescendit dans la
ruelle. Quand il arriva devant l’échoppe d’Achebèl,
celui-ci était pris d’une activité fébrile. Connu pour la
confection des plus belles calcei de la région – ces
bottines de luxe portées par les notables de l’Empire –
Achebèl, ou Ahasvérus pour la clique romaine, n’était
pas homme à s’affoler facilement. Mais curieusement, il
se démenait maintenant avec fièvre, fourrant sandales et
autres lapero dans de larges coffres en bois, tel l’assassin
qui ne dispose que de quelques minutes pour cacher
son crime ; il jurait, donnait des coups de pied dans les
meubles et s’impatientait de la résistance d’objets
coincés dans son fatras.
L’homme avait visiblement reçu un choc terrible,
que son comportement erratique trahissait. Guerchom
lui posa la main sur l’épaule pour lui demander ce qui se
passait. Surpris, Achebèl se retourna et le regarda avec
une sorte de crainte mêlée à de la haine. Bien qu’il
reconnut le confrère qui avait tenté de le relever tout à
l’heure, il repoussa d’un coup violent et se remit à sa
besogne. Guerchom insista :
« Achebèl…
– Fous-moi la paix !
– Ho ! Du calme !…
– Fous-moi la paix j’te dis !
– Mais qu’est-ce qui t’arrive ?
– Il faut que je parte… Que je marche ! Je ne sais
pas… c’est comme si j’étais possédé par le diable…
Une folle envie de marcher ! De m’enfuir ! »
Le marchand de savates chargea un gros sac sur son
épaule, puis s’en alla par la Porte du Lion, à l’est, avant
de s’enfoncer dans la nuit tombante. Ce fut la dernière
fois que Guerchom entendit parler de ce Juif qui, par la
18 Isaac Francheteau
seule force des mots du prophète, avait soudain été pris
d’un désir de fuir et – l’âme de Guerchom ne
l’apprendrait que des siècles plus tard – d’errer à travers
le monde et le temps.

Guerchom vivait avec sa femme et ses trois enfants,
dans une villa cossue des beaux quartiers de la capitale.
Grossiste, il possédait de nombreux entrepôts pleins
d’amphores de vin de datte de Jéricho en partance pour
les comptoirs principaux de l’Empire. Issu d’une famille
de notables de la petite ville de Capharnaüm, il avait dû
venir à Jérusalem pour développer son commerce.
D’abord réticent à s’installer dans une ville qui, en
Judée, avait la réputation d’être sale et surpeuplée, il s’y
était adapté avec d’autant plus de facilité que la cité
débordait de vitalité ; l’activité perpétuelle de sa Ville
Basse ; ses parfums soûlants d’épices et de myrrhe…
Mais s’il aimait Jérusalem, c’était surtout parce que ce
chef-lieu était un carrefour de pèlerins, de marchands et
de soldats qui, s’y échouant, colportaient avec eux les
nouvelles de Rome, capitale intimidante mais
irrésistible, qu’il rêvait de visiter un jour quand il ne
serait plus retenu pas ses obligations familiales et
professionnelles.
Guerchom connaissait le Nazaréen de vue. Il l’avait
rencontré pour la première fois sur la route de Jéricho,
une voie qu’il empruntait régulièrement pour rencontrer
ses fournisseurs. Par un tiède soir de fin de printemps,
alors que le vent charriait avec lui l’odeur des pinèdes et
des herbes sauvages, il avait vu le prophète et ses
disciples en train d’apposer les mains aux lépreux. Il
aimait ce moment de l’année, quand la chaleur
accumulée des jours et la saturation des couleurs
apportaient au monde une paix indicible ; comme si
l’éphémère douceur de la vie touchait à la paix éternelle
de l’univers. L’être incroyable qu’il observait dans le
19 L’Errant
lointain, brillait d’une présence irréelle. Jamais de sa vie
Guerchom n’avait été au contact d’une telle aura, d’une
telle force. Le simple regard de Jésus de Nazareth, qui
se nommait lui-même ‘Fils de l’Homme’, lui inspirait
une admiration insolite, un émoi interne qu’il ne savait
définir. De cette première rencontre avec lui,
Guerchom était incapable de présager le choc qu’il
ressentirait un jour quand il serait le témoin de son
Calvaire, pauvre bougre effondré par les brûlures du
fouet et le poids de la Croix ; là, au milieu des pinèdes,
le riche marchand avait vu pour la première fois un
homme au visage lumineux qui incarnait la plénitude de
l’être dont il avait toujours rêvé et qui allait marquer son
existence – ses existences – pour les siècles des siècles.
Au milieu d’une multitude de paysans et de
marchands qui se bousculaient, Jésus guérissait des
hommes et des femmes d’une maladie considérée
comme incurable. A chaque miracle, des « oh ! » et des
« ah ! » s’élevaient de la foule avec une telle force qu’ils
piquèrent la curiosité de Guerchom. Il s’approcha et
considéra ces scènes, stupéfait. Après que les malades
furent guéris et sortis de leur torpeur, encore incrédules,
le marchand eut une envie soudaine d’aller parler à cet
homme étrange, bien qu’il avait une réputation de
bourru. Mais il savait intuitivement qu’une conversation
avec lui serait douloureuse ; la connaissance qu’avait
Jésus de l’âme était si aiguë, disait-on, que ses mots
feraient certainement mal, et pourtant… A trente cinq
ans, bon père de famille et notable respecté, il y avait
longtemps qu’il n’avait pas fait son examen de
conscience ; la gangue d’excuses accumulée au fil des
ans était si épaisse, qu’il ressentait une terreur sourde à
l’idée de la remuer. Mais il était intrigué par l’homme et
sa nouvelle religion. S’il n’avait été terrorisé par une
exclusion de sa communauté, il aurait été tenté par les
20 Isaac Francheteau
enseignements du nouveau prophète, car Jésus
rayonnait d’une présence qu’aucun rabbin n’égalait.
Malgré tout, il lui demanda :
« Maître, que dois-je faire de bon pour avoir la vie
éternelle ?
– Pourquoi m'interroges-tu sur ce qui est bon ?
demanda Jésus avec l’intonation d’un vieil ami. « Un
seul est bon. Si tu veux entrer dans la vie, observe les
Commandements. »
– Quels Commandements ? ts ? Mais, tu ne tueras point,
tu ne commettras point d'adultère, tu ne déroberas
point, tu ne diras point de faux témoignage, honore ton
père et ta mère, tu aimeras ton prochain comme toi-
même... »
Un peu surpris par la réponse, Guerchom le
considéra en silence et continua :
« Mais j'ai observé toutes ces choses ; que me
manque-t-il encore ? »
La réponse qui vint, fut pour cet homme pieux, si
choquante, si incompréhensible, qu’elle le repoussa à
jamais du nouveau dogme :
« Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu
possèdes, donne-le aux pauvres et tu auras un trésor
dans le ciel. Puis viens, et suis-moi. »
Guerchom fut tétanisé par cette idée saugrenue. Il se
tut et garda le silence pendant un long moment, que le
Nazaréen ne rompit pas ; car Jésus savait ; il savait qu’il
lui était impossible de suivre ce commandement. Tout
vendre ? Et le suivre de surcroît ? Ses enfants étaient en
bas âge ; ils avaient besoin du confort matériel d’une
famille aux affaires florissantes. Et sa femme ?
Comment réagirait-elle ? Elle qui aimait se vêtir des plus
belles étoffes de lin de Pelusium et porter les plus beaux
bijoux de corail de la Mare Nostrum. C’était trop lui
demander… Après un long moment de réflexion,
21 L’Errant
Guerchom remercia Jésus et s’en alla atterré. En
s’éloignant, il entendit la puissante voix du Nazaréen :
« Je vous le dis en vérité, un riche entrera
difficilement dans le royaume des cieux. Je vous le dis
encore, il est plus facile à un chameau de passer par le
trou d'une aiguille, qu'à un riche d'entrer dans le
royaume de Dieu. »
En entendant cela, certains des apôtres réagirent
avec véhémence :
« Mais dans ce cas, dit l’un d’eux, qui peut donc être
sauvé ?
Jésus les regarda d’abord, puis leur dit dans le
langage abscons qu’était le sien :
– Aux hommes cela est impossible, mais à Dieu, tout
est possible.
Un autre, à la stature forte et à la voix imposante,
prit alors la parole et s’écria :
– Voici, nous avons tout quitté et nous t'avons suivi,
qu'en sera-t-il pour nous ? »
Jésus leur répondit :
« Je vous le dis en vérité, quand le Fils de l'homme,
au renouvellement de toutes choses, sera assis sur le
trône de sa gloire, vous qui m'avez suivi, serez de même
assis sur douze trônes et vous jugerez les douze tribus
d'Israël. Et quiconque aura quitté, à cause de mon nom,
ses frères, ses sœurs, son père, sa mère, sa femme, ses
enfants, ses terres ou ses maisons, recevra le centuple et
héritera la vie éternelle. Plusieurs des premiers seront
les derniers, et plusieurs des derniers seront les
premiers… »
Guerchom ne put supporter ces derniers mots.
L’idée de tout abandonner le rendit blême de panique et
il se dit : «Il en demande trop, c’est bien au-dessus de
mes forces ». Mais après quelques instants, une voix
tranquille s’éleva en son for intérieur et dit, avec une
22 Isaac Francheteau
douce autorité : « Et pourtant, c’est à ce prix que se trouve la
liberté…»

Le soir, en rentrant chez lui et en retrouvant les
douces et tièdes odeurs de son foyer endormi, il se
demanda de nouveau si c’était vraiment être libre que
d’abandonner femme et enfants pour le suivre. La voix
intérieure s’éleva de nouveau : « Il n’a pas dit qu’il fallait
tout abandonner tout de suite. Il a dit que l’abandon de nos
attaches terrestres, c'est-à-dire de notre peur de la pauvreté, était le
plus sûr chemin vers la liberté. Il a voulu te montrer que la
première étape était d’accepter l’idée que nous n’avons pas besoin
d’argent pour être heureux. Que le bonheur ineffable et absolu –
le Royaume des Cieux – est une voie qui se prend en se rendant
activement heureux, c’est à dire en acceptant ce que l’on a, parce
que c’est exactement ce dont on a besoin pour évoluer ; notre pain
quotidien ». La voix se tut pendant un bref instant, puis
reprit : « tu dois comprendre que la peur de la pauvreté devient
un cercle vicieux ; plus tu t’enrichiras et plus tu auras peur de
perdre tes richesses. De même, plus tu auras peur de les perdre,
plus tu auras besoin de t’enrichir. Cette spirale te fera
progressivement oublier le sens de la vie sur terre : le bonheur
d’être. Il est donc impératif d’accepter de tout perdre pour tout
gagner : accepter d’être le ‘dernier’ pour devenir le ‘premier’ ».
Malgré ce soliloque, l’ego de Guerchom ne perçut pas
cette vérité comme un accès au ‘Jardin d’Eden’ promis
par le Nazaréen, mais plutôt comme une chute ; un rejet
inexorable de son paradis matériel.

La deuxième fois qu’il avait croisé Jésus, était un jour
de Shabbat, au seuil de la Ville Basse, sur le chemin du
Temple. La Ville Basse était le quartier populaire de
Jérusalem, où tout ce que l’existence pouvait offrir
d’obscène était exhibé au milieu de la crasse et de la
puanteur : des mendiants aux membres atrophiés, des
prostituées de tous âges et de toutes conditions
23 L’Errant
physiques, des cadavres laissés à l’abandon dans leur
infecte décrépitude… C’était là l’antre de l’humanité
dans sa réalité la plus sordide. Ce quartier le répugnait,
lui qui vivait près des palais royaux et de l’Agora. Mais,
pour se rendre au Temple, il fallait passer le long de
l’hippodrome en bordure de la Ville Basse. Jésus s’y
trouvait souvent. Non seulement prêchait-il parmi les
désœuvrés et les indigents, mais il les aimait et les
guérissait de surcroît. « Est-ce vraiment dans cette fange
que se trouve la liberté ?», s’insurgeait encore
Guerchom à la vue des êtres difformes ramper vers le
prophète. Mais de nouveau la voix s’élevait : « Ces
hommes et ces femmes n’ont plus rien à perdre, plus rien à
préserver. Avec les enseignements de Jésus, ils auront la possibilité
de se lancer dans l’aventure libératrice de l’inconnu. Lève-toi et
marche ! Bien sûr, cette avancée est brutale, mais qui est sûr de
Moi, l’essence divine, trouvera sa voie et son bonheur : la douleur
force à la créativité – ce que Je suis ! – et la créativité mène au
dépassement de soi, au bonheur d’être », entendit-il résonner.
Guerchom observa Jésus avec plus d’attention, mais le
poids de son boulet matériel était trop lourd pour s’en
libérer.

Un vent d’est brûlant soufflait sur Jérusalem le jour
funeste de la Passion ; une poussière rouge et âcre
recouvrait de son voile morbide tous les édifices de la
cité. Rentrant chez lui après une dure journée de travail,
Guerchom s’arrêta brièvement devant le pas de sa porte
pour retirer ses sandales. Brusquement, il entendit une
huée de voix s’élever en bas de la rue ; des Romains aux
uniformes rutilants étaient en train de pousser le jeune
homme qui, depuis plusieurs mois déjà, était à l’origine
de nombreuses agitations dans la région : celui qui
refusait le commerce dans le Temple, celui qui
prétendait offrir une nouvelle vision de Dieu, celui qui
24 Isaac Francheteau
pardonnait aux putains ; celui-là même, était entre leurs
mains.
« Qu’est ce que c’est que ce foutoir ? demanda
Guerchom à son voisin, un gros personnage au regard
infatué.
– Rien, ce sont les légionnaires, ils ont arrêté
l’agitateur de Nazareth.
– Ils en font un ramdam... répondit Guerchom, le
ton le plus nonchalant possible, pour ne pas trahir une
vive émotion qui s’élevait en lui.
– C’est normal ; il paraît qu’il a foutu la merde au
Temple en renversant les étals des marchands.
– Oui, j’ai entendu ça ; ils sont prêts à tout pour ne
plus le voir…
– Ce minable veut remettre en cause une activité
séculaire.
– J’suis bien d’accord, mais cela justifie-t-il
l’emprisonnement ? »
L’homme le considéra avec surprise et lui demanda,
une pointe de suspicion dans la voix :
« Vous seriez compatissant ?
– Grand Dieu non. Mais si ces idolâtres de Romains
arrêtent un hâbleur, n’en profiteront-ils pas pour
resserrer l’étau sur nous qui contestons leur
présence ? »
Le voisin haussa les épaules :
« Vous savez, moi, tant qu’ils garantissent les voies
de commerce vers Rome, je ne m’en plaindrai pas… »
Puis il entra dans sa villa.
Guerchom se lança alors dans la direction des
clameurs. Quand il arriva sur le chemin du Golgotha, il
fut horrifié par ce qu’il vit : le prophète, une couronne
d’épines plantée sur la tête, portait une croix géante sur
le dos et marchait à grand-peine vers le sommet de la
colline. Pour la première fois depuis qu’il avait
rencontré le Nazaréen, le commerçant Juif vit dans les
25 L’Errant
yeux du Fils de l’Homme, une tristesse et une douleur
ineffables. Les barbares aboyaient comme des chiens
sur le pauvre hère couvert de sang, de sueur et de terre,
et lui donnaient de grands coups de pied et de fouet
pour le faire avancer. Sans force, sa personne réduite à
néant, Jésus se laissait faire en silence. Sa mère tentait
de s’approcher de lui avec force cris et pleurs, mais la
soldatesque la repoussait violemment. Après quelques
arrêts, Guerchom le vit lever la tête et demander de
l’eau à un marchand qui observait le raffut devant sa
boutique. C’était Achebèl, le vendeur de savates, bien
connu des marchands pour ses entrées au palais de
Ponce Pilate. Face à une foule en délire, galvanisée par
l’occupant romain, l’homme considéra le condamné
avec haine et refusa sa requête. C’est alors que Jésus
prononça une sentence qui marqua tous les esprits
présents, tant elle ressemblait à l’anathème d’un fou,
puis Achebèl reçut une sorte d’éclair sombre en pleine
poitrine et fut violemment projeté au sol. Guerchom se
précipita sur lui pour l’aider, un soldat romain hurla, et
la procession reprit.
Plus tard, au moment du Calvaire, Guerchom vit le
corps du prophète se faire transpercer par le métal
romain. Il en fut si affecté qu’il perdit une part de sa
joie naïve de la vie, que ni l’exaltation d’une bonne
vente, ni les douces étreintes de sa femme, ne
rendraient jamais plus.
Mais la ‘voix’ s’éleva et dit, du fond de son être : « ne
sois pas abattu par ton incapacité à quitter ton confort matériel.
La vie est plus longue que tu ne le crois et tu aurais tort d’en sous
estimer la richesse. Avec patience, tu découvriras qu’une multitude
d’existences s’offriront à toi pour t’affranchir des liens paralysants
de l’abondance : Je suis Eternel et trop difficile à comprendre pour
ton entendement. Mais réjouis toi, car tu es à Mon image ! »

26 Isaac Francheteau
Las, plein de répulsion pour les Romains qu’il
haïssait, Guerchom était maintenant assis à sa table et
buvait un peu de vin de datte.
« Tu es bien tard, lui dit soudain sa femme, la voix
pleine de reproche. »
Il se retourna et la vit debout, au seuil de leur
chambre à coucher. « Les enfants ont été intenables
pendant ton absence. »
« Je suis désolé, répondit– il avec accablement, mais
aujourd’hui a été un jour de grande tragédie. »
Les yeux noirs et fatigués de son épouse s’ouvrirent
avec une appréhension soudaine :
« Rien à voir avec ton commerce, j’espère ? »
Il fut surpris par sa question, qu'il ne comprit pas
pendant un court instant. Mais voyant aussitôt où elle
voulait en venir, il se dit qu'elle ne pensait qu’à l’argent.
Il allait lui en faire le reproche, mais se ravisa : il
connaissait déjà sa réponse – qu’elle avait des
obligations maternelles et qu’elle ne comprenait pas
pourquoi, lui, ne se souciait pas plus du bien-être des
enfants – et choisit de se taire.
« Ne t’inquiète pas, répondit-il, il s’agit du Nazaréen ;
ces salauds l’ont crucifié…
– Et ?...
– C’était un innocent.
– Je ne vois pas pourquoi cela t’importe tant. N’était-
ce pas un agitateur qui cherchait à détruire notre société
et notre religion ? »
A cette remarque, le sang de Guerchom ne fit qu’un
tour. Il lui semblait que de tels propos étaient déplacés
de la part d’une personne qui ne le connaissait pas et
n'avait jamais entendu ses paroles.
« Tu ne sais pas de quoi tu parles, dit il crispé, aller je
t’en prie, ne m’ennuie pas avec tes non-sens. »
Elle réagit aussitôt :
27 L’Errant
« Bon et bien quand tu seras de meilleure humeur,
n’oublie pas de me rejoindre au lit, d’accord ? »
Elle se retourna sans mot dire et quitta la pièce. Pris
dans ses pensées, Guerchom ne remarqua même pas
qu'elle était sortie ; il se remémorait la scène de la
journée ; le Calvaire ; les clous dans les poignets ; la
suffocation ; la mort des crucifiés et, au moment du
dernier souffle du prophète, une nuit noire
incompréhensible qui s’était abattue autour d’eux. Les
derniers mots de Jésus tourbillonnaient encore dans son
esprit : « Eloi, Eloi, lama sabakhta-ni ? – mon Dieu, mon
Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Puis ses sermons :
« Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, donne-le
aux pauvres et tu auras un trésor dans le ciel » ; « Viens, et suis-
moi… » ; « Je vous le dis en vérité, un riche entrera difficilement
dans le royaume des cieux. Je vous le dis encore, il est plus facile à
un chameau de passer par le trou d'une aiguille, qu'à un riche
d'entrer dans le royaume de Dieu… »
Il sentait une peur inexorable monter en lui, mais la
‘voix’ en lui dit : « Le péché originel dont parle la Torah, n’est
rien d'autre que la peur... La peur, oui, la peur et elle seule est à
l’origine des maux humains… »
Il tenta de se faire silence, ne parvenant pas à vaincre
cette terreur soudaine. Il se rappela les apôtres du
Nazaréen qui, ne la connaissant pas, pouvaient guérir
comme leur Maître, par simple apposition des mains.
« Pour s’émanciper de ses peurs, entendit-il encore
résonner au fond de lui, il te faut te connaître, il te faut être
certain de Ma présence en toi. »
Il resta prostré un moment sur sa table, dans le
silence absolu de la nuit, à la simple lueur d'une lampe à
huile, puis se rendit compte, pour la première fois de sa
vie, que la foi n’était pas une sorte d’espérance en Dieu
– un espoir fantasque de Son intervention – mais bien
au contraire, une certitude ; la certitude que nous faisions
28 Isaac Francheteau
partie intégrante de Lui, et que la confiance sans faille
en Sa présence était l’unique clef de la plénitude.
« C’est impossible… », se dit-il en ressentant un
abattement insoutenable l’envahir; la condition humaine
était un fardeau trop lourd à porter.
Trop fatigué par une journée émotionnellement
éprouvante, il posa la tête sur la table puis s’endormit
d'un coup. Il ne se doutait pas que cette quête d’une vie
sans peur – la liberté – deviendrait désormais un
chemin de croix pour lui ; une errance de siècles en
siècles, de vies en vies, jusqu’à ce qu’il en trouve enfin la
clef.
29 Franchise première
MÉMOIRE

C’était un jour de novembre ; de gros nuages lourds
roulaient vers l’intérieur des terres ; Larroque, les yeux
songeurs, regardait l’océan du haut des dunes. Le vent
marin lui caressait le visage, la moiteur de l’air collait à
ses cheveux ; il avait remonté son grand col et caressait
du regard l’ombre des nuages qui assombrissait la mer à
chaque rafale. Les longues herbes jaunes des dunes
battaient en rythme et l’on entendait de temps en temps
le cri plaintif des goélands.
Alors qu’il marchait le long du ressac, son esprit fut
touché par une image fugace, familière, et pourtant
inconnue. Avait-il déjà vécu ce moment ? L’avait-il
simplement rêvé, ou ce souvenir remontait-il à la
surface de sa conscience parce que le paysage alentour
avait été le théâtre d’évènements amers dont il ne se
souvenait plus ? Il ne pouvait le dire, cela ressemblait à
une réminiscence lointaine, émoussée par le temps,
mais dont la texture palpable était troublante.
Après quelques instants de réflexion, un éclair
déchira son esprit ; une angoisse extrême et des visions
étranges l’assaillirent.

C’était, semblait-il, à une époque où, jeune
aristocrate polonais, il venait d’hériter d’un petit château
à la mort de son père. Il était à cheval et traversait au
galop un bosquet de châtaigniers inondé de
l’éblouissant soleil d’été. La vitesse était grisante ; les
feuilles des arbres fouettaient son visage et des milliers
de gouttelettes de lumière, pareilles à de l’or, inondaient
31 L’Errant
cette végétation luxuriante. Il accourait au domaine
parce qu’une femme s’était promise à lui et on venait de
le prévenir de son arrivée. Il faisait bon dans la fraîcheur
des bois ; Tadeusz s’enivrait du relent moite de l’humus
et de la sueur de son cheval, mais l’insouciance de cet
été ne laissait en rien présager un destin bientôt
tragique, que son caractère impétueux allait bientôt
entraîner.

Une bourrasque souffla et Larroque revint à lui, ses
pieds baignaient maintenant dans l’eau froide de cette
mer d’automne. Les goélands miaulaient, des embruns
commençaient à fouetter son visage ; une tempête se
levait. Il pesta ; le songe s’était évanoui et il aurait aimé
l’explorer plus profondément : qui était cette femme
qu’il devait retrouver ? Son cœur était en émoi parce
qu’il savait que ce n’était pas un rêve, mais bien le
souvenir d’une existence réelle : il avait ressenti son
corps avec intensité ; il avait de nouveau vibré à l’idée
de retrouver son amante dont il semblait avoir été
follement amoureux. Et pourtant, il avait senti une
grande angoisse au moment de son galop à travers les
bois, comme si le futur tragique qui allait l’accabler était
prédestiné.
Le soir tombait et il décida de rentrer chez lui. Cet
événement l’inquiétait.
« Suis-je en train de délirer ? se demanda-t-il. Ces
images sont-elles une expérience que j’aurais vécue au
cours d’une vie antérieure ? »
En descendant le chemin terreux qui menait chez
lui – un vieux corps de ferme breton – il se souvint
d’une voyante qu’il avait rencontrée lors d’une kermesse
d’un village voisin. La femme d’aspect corpulent, mais
au sourire amène, lui avait dit qu’il découvrirait bientôt
le cours de ses existences passées. Incrédule, il avait fait
fi de ces paroles, qu’il considérait comme sans
32 Isaac Francheteau
consistance. Mais ce dernier événement le forçait à
revenir sur ses idées. D’ailleurs, à bien y réfléchir, de
nombreux éléments de sa vie semblaient étrangement
liés à ce souvenir lointain : cette ancienne ferme, qu’il
avait achetée quelques années auparavant, n’était-elle
pas née d’une nostalgie inconsciente d’un temps où il
aurait été maître d’une terre qui portait son propre
nom ?
« Infantilisme ! » s’exclama-t-il avec un mouvement
du bras, comme pour balayer des idées saugrenues.
« Mais tout de même, pouvoir trouver les fondements
de son être, n’est-ce pas là un des chemins de la
liberté ? » se demanda-t-il avec excitation, pensant au
bouddhisme qui stipulait que nos vies passées
influençaient nos existences présentes… puis il se
ravisa ; tout cela n’était-il pas le délire d’un cerveau
malade ?

Employé comme urbaniste dans la grande
agglomération voisine, Larroque avait depuis peu perdu
son poste. Il traversait un moment difficile,
questionnant ses choix professionnels, personnels et
son utilité sociale. Divorcé depuis quelques années, il
avait commis de graves erreurs qu’il mettait maintenant
sur le compte de l’égoïsme d’une jeunesse arrogante.
Mais à l’aune de cette réminiscence sur les dunes, il se
demanda si ses erreurs n’avaient pas été prédéterminées.
Le poids inconscient de ses vies passées avait-il une
influence sur son caractère actuel ? Telles étaient les
questions qui l’assaillaient quand il rentra chez lui.
« Je suis dans un cul-de-sac professionnel et
émotionnel, se dit-il. Les erreurs que j’ai commises, les
conneries que j’ai dites à mes collègues, comme à Laura,
attestent que je ne me connaissais pas. Je n’étais ni au
bon endroit, ni au bon moment, ni avec les bonnes
personnes », conclut-il, amer. Larroque voyait combien
33 L’Errant
la route à suivre était ardue, mais elle avait le mérite
d’être claire : s’il voulait s’émanciper de ses malheurs
passés, il devait déchiffrer sa personnalité, qu’il
comprenait encore peu, parce qu’il sentait de manière
confuse qu’elle avait non seulement été façonnée par la
société dans laquelle il vivait, mais aussi par des
existences antérieures. »
Il alluma un feu et se prépara un café. Il pleuvait
dru : de grosses gouttes de pluie roulaient le long des
fenêtres. Il regardait la nuit tomber sur la campagne, la
tasse entre les mains quand, soudain, un autre flash
l’assaillit.

Cela se passait un soir de décembre, dans un bouge
des faubourgs de Varsovie. Lui, Tadeusz, avait vieilli
depuis son escapade à travers le bosquet. Le visage mal
rasé, ses yeux étaient noirs de fatigue, même si leur
intensité n'avait pas diminué. Amaigri, pâle, les
vêtements abîmés, quel choc auraient eu ses paysans
s’ils l’avaient vu ainsi ! Mais il était en vie et remerciait la
providence qu’un vieillard avait vu en lui l’image
déchirante de sa propre jeunesse et, pris de sympathie,
l’avait embauché et loué une petite chambre pour une
modique somme. C’était un grand luxe pour quelqu'un
qui avait failli tomber en vagabondage ; une bouée de
sauvetage qui lui avait permis d’échapper à une mort
certaine en ces heures terribles de Noël. Mais, sans
amis, errant de tavernes en tavernes, de ruelles en
ruelles, il avait une apparence affligeante. Malgré ces
évènements qui l’assaillaient depuis des années et qui
l'empêchaient de se soustraire de sa funeste destinée, il
s’était mis en quête d’une âme avec qui échanger
quelques réflexions philosophiques et trouver – qui sait
– des clefs de compréhension à tout cela.
Assis à une table au fond d’un troquet miséreux, la
tête basse, le souvenir de son erreur grotesque
34 Isaac Francheteau
provoqua en lui un rire éteint. Il secoua la tête à l’idée
d’avoir stupidement sous-estimé la violence et la
rapidité de sa déchéance, ainsi que la promptitude avec
laquelle sa caste s’était repue des restes de l’Ange Déchu,
comme il aimait ironiquement s’appeler. Mais malgré la
période particulièrement difficile qu’il avait traversée,
son intuition lui disait qu’il sortirait bientôt de cette
impasse ; il sentait en effet qu’une chance inespérée lui
serait offerte par un ami de longue date, non pas
quelqu’un qu’il connaissait déjà, mais une sorte de ‘frère
d’âme’ qu’il retrouverait après une séparation séculaire.
Parfois, quand Tadeusz déambulait dans les rues de
la capitale, il percevait un fiacre flambant neuf passer à
ses côtés et le regard curieux d’un jeune bourgeois. Ce
contact provoquait en lui des émotions mixtes ; de
l’espoir, parce que cet homme semblait comprendre son
destin chaotique, mais du mépris aussi, car il lui
semblait que cet inconnu était un de ces riches
bourgeois qui le toisaient avec arrogance.
Tadeusz ruminait ses vaines pensées, quand le jeune
homme en question entra dans la salle enfumée. Du
haut de l’escalier, celui-ci survola la salle du regard et,
après avoir croisé celui de Tadeusz, s’en approcha.
« Monsieur, permettez-moi de m’asseoir à votre
table.
– Que cherchez-vous, Monsieur ? lui demanda
Tadeusz, irrité.
– J’ai entendu parler de la tragédie qui a été la vôtre
et votre visage m’est singulièrement familier, lui
répondit l’homme, avec un léger accent français ; aussi,
j’aimerais savoir si nous nous sommes rencontrés
auparavant… »
Le regard froid, Tadeusz répondit dans la langue de
son interlocuteur :
35 L’Errant
« Ne vous mêlez pas de ma vie, s’il vous plaît… »
Vous semblez être un homme du monde, alors
occupez-vous de votre bonne société.
« La société dont vous parlez, Monsieur, vous a
trahi, et si je viens vers vous, c’est parce que vous valez
plus que votre situation ne le fait croire.
– Pensez-vous que je m’y complaise ? dit Tadeusz au
bord de l’énervement.
– Ce n’est pas ce que je voulais dire… »
Il redemanda à Tadeusz s’il pouvait s’asseoir. Ce
dernier se calma un peu et lui montra un siège de la
main.
« Permettez-moi de me présenter. Je m’appelle
Guirec Le Braz. Je suis Breton et dirige une compagnie
maritime dont un des points d’ancrage est à Gdañsk.
J’aime beaucoup la Pologne pour la chaleur de ses
habitants, la beauté de ses paysages, mais aussi parce
que votre pays offre une position commerciale idéale
entre l’Europe du Nord et les pays de la Baltique.
Quant à vous, votre histoire personnelle ressemble un
peu à la mienne, même si vous avez vécu des
évènements plus violents. En effet, ma famille a connu
la ruine quand mon grand-père – de lignée
aristocratique – avait voulu établir une compagnie
maritime. Ancien officier de la Royale il connaissait bien
les routes du nord. Il savait en entrant dans cette
aventure commerciale, qu’il pourrait renflouer les
caisses de sa famille désargentée. Mais son titre l’en
empêchait, les nobles n’ayant pas le droit, avant la
révolution, de travailler. De fait, il l’a vendu et s’est
lancé dans le commerce. Pour mon père, encore enfant,
cela fut un traumatisme, car la pauvreté dans laquelle l’a
plongé le poids de la création d’une telle compagnie, a
duré toute sa vie. Mon grand-père n’était pas préparé à
la perfidie du commerce, car il pensait naïvement y
retrouver la même solidarité que dans la marine. C’est à
36 Isaac Francheteau
force d’un travail qui lui a coûté la vie, ainsi qu’à mon
père, que la compagnie a finalement prospéré. Même
pour moi, cette richesse est encore toute nouvelle. »
Tadeusz le regardait encore avec méfiance.
« Si je me suis permis une si longue introduction,
continua le Breton, c’est que votre personne et votre
histoire m’intriguent. Nous sommes certes étrangers
l’un à l’autre, mais tout cela me paraît si familier,
comme si votre expérience résumait un peu celle de
mon grand-père. »
Tadeusz, qui apprécia la franchise du Breton, se
décrispa. Singulièrement, il avait le même sentiment que
celui de Le Braz tout à l’heure ; l’impression de le
connaître depuis toujours, même si c’était là une
première rencontre.
« Qui vous a raconté ma mésaventure ? Lui demanda
Tadeusz, incrédule.
– Vous êtes une icône à Varsovie. Tout le monde
connaît le jeune prince qui a perdu sa fortune en une
seule soirée, lui répondit-il amicalement.
Tadeusz n’en crut pas ses oreilles.
– Comment cela, je suis une icône…
– Oui, d’autant plus que votre situation semble
inextricable. L’aristocratie vous a rejeté à cause de votre
excentricité et le peuple vous prend pour fou à cause de
vos errances sans but. Les gens sont simples, ils ne
comprennent pas ce qui dépasse leur quotidien.
– Et vous, qu’en pensez-vous ? »
On avait conté au Breton la tragédie de Tadeusz, et
cette histoire avait marqué son esprit romantique. En
outre, il lui semblait qu’elle ne pouvait trouver son sens
que dans un contexte plus vaste et plus complexe que
« l’existence unique » de la théologie courante. Tadeusz
lui paraissait familier, mais de cette familiarité qui ne
naît que de la rencontre entre deux vieux amis qui,
perdus depuis l’enfance et se retrouvant brusquement,
37 L’Errant
sentent encore ce vieux lien à peine émoussé par le
temps.
« Votre histoire a un sens, dit Le Braz à Tadeusz.
– De quel sens voulez-vous parler ?
– Du sens de l’existence… Je veux dire par-là qu’il y a
dans la vie d’un homme, d’étranges coïncidences qui le
frappent arbitrairement et qui le forcent à affronter des
aspects de sa personnalité longtemps évités. L’étrange
sentiment de proximité que j’éprouve à votre contact et
la chute, en quelque sorte, que vous avez vécue, sont des
éléments susceptibles d’éclairer notre cheminement
dans ce monde : votre histoire, par ses évènements
successifs, est universelle.
– En quoi mon histoire tout à fait banale…
– Banale vous dites ?
– Oui, banale, car combien de personnes ont-elles
vécu des expériences similaires ?
– Justement…
– Et comment celles-ci peuvent-elles éclairer votre
cheminement ?
– Ecoutez… répondit gauchement Le Braz, surpris
par cet emportement subit.
– La vie d’un homme n’a de sens que dès lors que
son expérience se confronte à l’histoire. Nous ne
pouvons rien apprendre des autres si nous
n’expérimentons pas nous-mêmes leur douleur. C’est là
la grande tragédie de l’humanité. »
Tadeusz le regarda avec exaspération mais, après
quelques instants de silence, dit :
« Vous avez peut-être raison, je n’ai vraiment
compris la pauvreté et son humiliation qu'en la vivant
moi-même. Mais en quoi pourrais-je vous être utile, si
vous-même n’avez pas connue la rue ? s’écria-t-il à bout
de nerfs. »
Il se leva brusquement, mais le Breton le retint par le
bras.
38 Isaac Francheteau
« Ne partez pas, s’il vous plaît. Faites-moi au moins
l’honneur de me conter ces évènements tragiques.
– Pourquoi le ferais-je, puisque vous les connaissez
déjà ?
– Je n’en connais que les rebondissements, mais pas
les éléments moteurs. Il y a toujours une bonne raison
de faire ce que l’on fait et je sais que votre histoire nous
permettra de mieux nous connaître. »
Tadeusz s’arrêta. Il vit la chaleur dans le regard bleu
de Le Braz. Il hésita un instant, puis accepta de relater
l’histoire de sa déchéance. Il se rassit et commanda un
verre de vodka.
« Cette épreuve est si lourde, si compliquée... »
Le Polonais resta silencieux pendant un long
moment, perdu dans des souvenirs douloureux. Puis, il
commença, le visage crispé :
« C’était il y a environ cinq ans, par une chaude
soirée d’été. J’avais été invité à la réception d’un ami ;
un évènement social important dans la région qui devait
réunir une centaine de personnes. Les femmes étaient
superbes ; un petit orchestre de chambre égayait les
invités de sa musique légère. C’était une fête comme on
en connaît peu et qui curieusement, ne me mettait pas à
mon aise. Mes amis tentaient de me divertir, sans
résultat : j’étais pris d’une sorte de mélancolie et
m’écartais d’eux pour m'isoler. Après avoir pris
plusieurs coupes de Champagne, et me sentant l'esprit
un peu brumeux, je suis sorti m’aérer, sur un balcon
extérieur. La lune était pleine, je distinguais dans son
halo les ombres des arbres alentour et sentais la douce
odeur des foins monter dans la nuit. Une brise légère
passait dans les branchages et, à chaque rafale,
j’entendais le feuillage frissonner comme des milliers de
petites crécelles. Je jouissais du moment avec un certain
contentement quand, soudain, une charmante jeune
femme s’approchait de moi. Elle me demanda si je ne
39 L’Errant
m’étais pas rendu quelques mois auparavant à Dresde,
en Allemagne. Je lui répondis que j’avais dû en effet m’y
trouver, pour affaires, et lui demandai si j’avais eu
l’honneur d’y faire sa connaissance. Ce ne fut pas
précisément le cas, me répondit-elle, mais il lui semblait
que nous y avions attendu ensemble le train pour Lodz.
Bien que cette jeune femme fût d’une beauté assez
extraordinaire, je ne me souvins pas avoir croisé son
visage dans cette gare. Sans doute étais-je concentré à
résoudre quelque conflit domanial ; des troubles
secouaient mes terres et prenaient alors mon esprit, au
point que, traversant la campagne, je ne jetais pas même
un coup d’œil au beau paysage allemand qui défilait.
Je lui répondis que je n’en avais aucun souvenir, mais
qu’il était fort heureux que cette réception nous réunisse
de nouveau. Nous engageâmes une conversation des
plus intéressantes, par laquelle nous tirâmes quelques
conclusions sur la période industrielle et ses effets
regrettables sur l’homme et la beauté du monde. Ce
XIXe siècle nous paraissait si gris, si terne, qu’il nous
mènerait immanquablement – pensions-nous – à une
impasse. Le siècle du progrès disait-on ! Quelle
supercherie ! Nous convînmes de nous revoir bientôt
lors de mon prochain passage à Dresde, puisqu’elle était
Allemande et devait y retourner le lendemain même.
Cette femme me laissa à ce moment-là une impression
insolite et c’est avec émotion que j’y pensai les jours
suivants. Je reçus bientôt un de ses courriers – le début
d’une généreuse correspondance – qui m’émut
beaucoup.
L’attirance que nous éprouvions l’un pour l’autre
dépassa toute commune mesure. Nous décidâmes en
secret de parcourir l’Europe dans un voyage de noces
clandestin, parce que sa famille, de haute lignée
bourgeoise allemande, aurait préféré la voir mariée à un
Allemand plutôt que de reconnaître une union avec un
40 Isaac Francheteau
Polonais, fut-il de sang noble... Notre passion nous
poussa à enfreindre les règles morales de ce siècle et
nous traversâmes successivement Londres, Paris et
Rome, avant de passer quelques semaines dans la
mythique Venise. Nous nous mariâmes en catimini à
Sainte Cécile, un jour où une tempête soufflait sur la
cité. Nous ne vîmes pas dans ce déchaînement naturel
un funeste présage, tout innocents que nous étions,
mais demandâmes plutôt à un jeune couple d’étrangers,
seules personnes présentes dans l’église, d’être nos
témoins. Quoique surpris par notre sollicitation, ils
acceptèrent sans poser de questions ; peut-être un esprit
d’aventure semblable au nôtre les avait animés, peut-
être étaient-ils simplement de jeunes romantiques grisés
par l’atmosphère onirique de cette cité. Je dois
cependant préciser que ma nouvelle épouse fut
l’expression même de la nature de ce mariage :
indépendante, tempétueuse, impatiente. A la moindre
résistance elle entrait dans une colère noire ou, à
l’opposé, dans une tristesse insondable dont elle
n’émergeait qu’armée de flèches meurtrières. Ses idéaux
étaient des plus élevés et elle tolérait difficilement mon
manque de culture littéraire... J’avais beau être de sang
noble, je ne me comportais cependant pas moins
comme un rustaud de la campagne ! Cette intolérance
était, je crois, le signe qu’elle n’avait pas encore réussi à
unifier les éléments les plus grossiers de son caractère à
ses aspirations les plus pures. De ce fait, elle méprisait la
faillibilité de l’autre. Cet autre, devait à ses yeux avoir
atteint une ‘essence divine’ ; elle comptait en effet sur son
amant pour qu’il lui porte une tendresse anagogique
encore inconnue et, si possible, dans une transcendance
amoureuse mystique.
Il m’est souvent arrivé d’y repenser. J’en ai conclu
que l’élévation spirituelle n’est possible qu’à la seule
condition d’avoir d’abord baigné dans les noires
41 L’Errant
profondeurs de son âme. Je me rends compte
aujourd’hui que cette simple hypothèse la terrorisait ;
elle cherchait une protection extérieure par refus de
reconnaître ses propres enfers. Par là même, elle
s’empêchait sans le vouloir toute possibilité d’élévation,
ainsi qu’à l’autre ; ne se connaissant pas suffisamment
bien, elle était incapable de se construire
émotionnellement malgré la force de ses idéaux.
Après Venise nous retournâmes à Varsovie en
passant par Vienne et Prague. De nombreuses
peccadilles nous opposèrent pendant les semaines du
retour, rapidement compensées par de vives effusions
passionnelles. Je me rendis compte combien nous
étions similaires, mais paradoxalement incompatibles,
incapables de laisser à l’autre la possibilité d’affirmer
son identité. Ah ! Jeunesse égocentrique ! Mais vous
remarquerez que beaucoup d’entre nous conservons ce
trait jusqu’à un âge avancé.
L’acmé de cet amour passionnel fut atteint plus tard,
au retour d’un long et harassant voyage en Russie. Par
une nuit d’automne balayée par une violente tempête,
dont les vents impétueux renversaient les arbres autour
de mon château et s’engouffrait à l’intérieur par rafales,
nous eûmes la discussion la plus belliqueuse de notre
union. Je vociférais des mots que je n’ose encore
prononcer aujourd’hui. Quant à elle, elle jetait au sol
tous les objets qu’elle trouvait sur son passage. Hors de
moi, je pris ma redingote, sellai mon cheval et me mis
en route vers un club où j’avais un compte personnel et
des rapports cordiaux avec le gérant ; la haute société
s’y perdait régulièrement ; j’en faisais partie. Ce fut tout
naturellement que le portier m’escorta jusqu’à la table
de jeu, malgré le vide des lieux ce soir-là.
L’atmosphère capitonnée de la salle me calma
quelque peu, mais la fureur qui couvait en moi me
rendit impatient et anxieux ; je commandai une
42 Isaac Francheteau
bouteille de vodka, avalai quelques verres cul sec tout
en plaçant mes jetons sur la table au hasard, dans
l’espoir que la fortune contredirait l’affrontement de
cette soirée. Par une chance liminaire – et hélas,
maudite ! – je parvins à gagner le quadruple de ma mise.
Inutile de vous dire que rien n’allait plus m’arrêter.
Lentement, mais sûrement, mes petits paquets de
jetons commencèrent à diminuer. Quand j’arrivai au
dernier, j’étais tellement submergé par ma rage que je
fus aveugle à la réalité qui s’abattait sur moi et demandai
à la banque de me faire une ardoise, qu’elle refusa bien
entendu. Pestant contre ce refus et emporté par ma
stupidité – ainsi que par mon incapacité à résoudre des
épousailles conflictuelles – je leur annonçai tout de go
que je mettais mon domaine en jeux.
A ma grande surprise, le clerc refusa, m’expliquant
que la mise en jeu d’une telle somme demandait une
autorisation préalable de la direction. J’explosai et lui
ordonnai d’appeler le gérant sur-le-champ. Celui-ci
arriva, informé de la situation :
« Monsieur, nous ne pouvons...
– Comment cela, vous ne pouvez ? lui répondis-je
stupéfait, ne suis-je pas l’un de vos meilleurs clients ?
– Justement, Monsieur… »
Je regardai son petit visage grassouillet couvert de
sueur ; il était manifestement tiraillé entre les millions
que j’étais sûr de perdre et la charge d’un tel compte.
« Faites préparer une lettre de créance, lui ordonnai-
je, par laquelle je donne droit à votre établissement de
saisir l’ensemble de mes biens, dès demain à la première
heure, si je perds au prochain lancé. Si Dieu est avec
moi, je gagnerai. Sinon, c’est qu’Il a d’autres intentions
auxquelles je ne saurais surseoir ! m’écriai-je, aveugle à
ma propre stupidité.
– Mais Monsieur...
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