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L'esclave du batteur d'or

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Français
196 pages

Description

L'Esclave du batteur d'or est une histoire d'amour entre deux jeunes somalis, Faredj et Amina, qui nous entraîne des hauts plateaux d'Ethiopie jusqu'aux pays fabuleux du golfe Persique, à la faveur d'une épopée où la légende se mêle à la réalité. Nous y côtoyons aussi bien les descendants de la reine de Saba que les trafiquants de jeunes esclaves impubères, les pirates, les contrebandiers, les pêcheurs de perles, tout un monde étranger à nos moeurs et à nos valeurs.

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Date de parution 01 avril 2014
Nombre de lectures 72
EAN13 9782246148494
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE PREMIER
Les premières pluies ont enfin éveillé la terre assoiffée et toute craquelée par six mois de sécheresse. Tout verdoie dans l'odeur poivrée des daturas, et les lointains parfums des mimosas en fleur arrivent de la brousse sur le dernier souffle de mousson. Tiède et parfumé de senteurs sauvages, ce souffle épuisé vient expirer dans le calme des hauts plateaux où les champs de dourah aux larges feuilles frémissent à peine à son passage d'un léger crissement d'élytres.
Partout l'herbe a recouvert le sol noir, cet humus lentement déposé au cours des temps tertiaires, quand l'immense lac de Bissidimo décantait ses eaux limoneuses.
Le soc des primitives charrues, ce simple pieu ferré que tirent deux zébus, heurte souvent les ammonites et les fossiles de la vie lacustre sans que le laboureur galla s'en inquiète. Ce Noir sans histoire, en harmonie et en équilibre avec la nature, ne se soucie pas des vestiges d'un monde où pour lui rien n'a jamais changé tandis que l'homme blanc, aveugle destructeur de ce qui le fait vivre, interroge le moindre caillou pour en mesurer l'évolution.
Ici, en cette Afrique barbare, en cet îlot de plus en plus restreint que bat impitoyablement le flot montant du progrès, les hommes ignorent encore le danger qui les menace. Ils vivent dans un éternel présent, sans regret du passé ni angoisse de l'avenir.
Leurs adversaires sont nombreux cependant, mais sans haine ni passion car ce sont les forces de la nature par quoi se manifeste la puissance du Créateur. Ce que les unes détruisent, les autres le régénèrent, et ainsi s'établit le magnifique équilibre entre les créatures et l'Univers.
Malheur à l'imprudent qui osera y toucher !
Ces forces adverses, ces ennemis, ont toujours été : c'est la sécheresse, les sauterelles, le vent, le feu, la maladie. Le Noir les subit et s'il les combat, c'est également sans haine ni passion; qu'il triomphe ou succombe, peu importe. Il en a toujours été ainsi, c'est dans l'ordre, et le monde tourne, les générations se succèdent, c'est la vie en son cycle fermé: naissance, amour, mort...
Mais, hélas, à ces éléments d'équilibre d'ordre naturel un autre, que nous appellerons social, est venu accabler les hommes aussitôt qu'ils se sont groupés. Cet élément, conséquence fatale des ambitions et des rivalités, a engendré la hiérarchie sociale avec la servitude au profit d'un seul ou d'une minorité. Le but de ce livre n'est pas une étude sociale qui d'ailleurs déborderait trop ma dérisoire compétence. Je laisse donc aux profonds penseurs et utopistes de cabinet le soin de discourir sur la condition humaine que je me contente de comparer à celle des troupeaux qui trottent dans la poussière, conduits à l'abattoir au son du galoubet, par d'interchangeables bergers.
Je parlerai simplement des Noirs d'Ethiopie : Gallas, Somalis, Danakil, faussement appelés Ethiopiens parce qu'ils ont été conquis par la force et tenus en servage.
***
Au milieu d'un champ de dourah, assez haut pour dissimuler un cavalier, le toit conique de la hutte d'Ebéro émergeait comme un gros champignon. Dans la sérénité du matin un pilon battait à coups sourds pour écraser le grain dans le mortier de bois, et une mélopée accompagnée des sons grêles de la tamboura scandait son inlassable cadence.
L'invisible musicien était dans l'ombre de la case et sur la porte une fille aux cheveux tressés tombant sur ses épaules nues maniait le lourd pilon de bois de fer avec un mouvement du torse et de la croupe, très suggestif paraît-il aux yeux de certains colons libidineux, mais la grâce de ce corps juvénile enlevait toute indécence aux attitudes de cette enfant naïve et pure.
Amina pouvait avoir douze ou treize ans, c'est-à-dire qu'elle était déjà femme. Un mystérieux atavisme lui avait donné un teint clair et une finesse de traits que bien des Blanches eussent enviés, mais cette dernière particularité n'a guère d'importance aux yeux des Noirs et si le berger Faredj rêvait de posséder assez de bétail pour la prendre un jour pour femme, son teint et sa beauté n'en étaient point la cause. Cependant il l'aimait, si j'ose employer ce mot qui traduit bien mal le sentiment dont il s'agit, tout au moins quant à la manière de se manifester.
Les Noirs, en effet, ignorent toute la littérature de nos amours, avec son vocabulaire puéril et ses gestes rituels. Toutes ces cajoleries, baisers et le reste, dont midinettes et calicots donnent le touchant spectacle en public, seraient pour eux le comble de la bouffonnerie, voire du dégoût, à moins qu'ils ne l'excusent par la folie pure et simple.