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L'euphorie des places de marché

De
115 pages

Norbert, directeur commercial de Buronex, écoute la radio dans sa voiture, Agathe, sa secrétaire, passe ses soirées devant la télévision, Ludivine, la stagiaire, surfe sur internet. L'information, provenant de sources différentes, règle leurs relations intimes et professionnelles. Autant dire que ces trois fauves enfermés dans la même cage ont peu de chances de pactiser dans la réalité. L'ambitieux solitaire, la paresseuse débrouillarde et la belle tourmentée sont pourtant condamnés à faire bureau commun. Leur vie ronronne, sur fond de crise économique, jusqu'au jour où l'arrivée d'un client américain suscite toutes les convoitises. Et voilà que les places financières du monde entier semblent s'enflammer.


Christophe Carlier prend un malin et féroce plaisir à explorer le choc des caractères, le contraste des points de vue, la discontinuité des registres. Il brosse une comédie virevoltante où des êtres ordinaires se frôlent, s'évitent, s'épient, se désirent. Leurs passions rentrées et le grand bavardage médiatique se voient soudain bousculés par un vent de folie. Un conte urbain où les aléas du cœur épousent le rythme erratique des places financières !



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couverture
Christophe Carlier

L’Euphorie
des places de marché

Roman

À Philippe Martin, économiste de génie.

« Dis-moi, ton cœur parfois s’envole-t-il, Agathe, Loin du noir océan de l’immonde cité, Vers un autre océan où la splendeur éclate, Bleu, clair, profond, ainsi que la virginité ? Dis-moi, ton cœur parfois s’envole-t-il, Agathe ? »

Charles BAUDELAIRE, les Fleurs du mal

LUNDI

Chaque soir, dans les embouteillages, Norbert Langlois se livrait au plaisir trouble, solitaire et pourtant fort répandu, qui consiste à écouter à la radio de terribles nouvelles. De cette volupté, l’époque était généreuse. Elle la dispensait même à foison, car non seulement les rues étaient chaque soir plus encombrées de voitures toujours plus nombreuses, mais, depuis quelques mois, les bulletins d’information rivalisaient d’alarmisme.

La crise et les krachs, les dettes et les doutes, les soubresauts de la zone euro, dont chacun s’attachait à annoncer l’éclatement, allongeaient tous les jours le temps d’antenne dédié aux économistes. Et Norbert Langlois adorait les économistes.

Quand ils entamaient leur mélopée, peu après dix-neuf heures, il retenait son souffle, anticipant l’apocalypse et guettant le moment d’applaudir. On sentait frémir en eux cette connaissance de la catastrophe qui permet aux messagers de la tragédie de tutoyer les rois. Au plaisir théâtral que lui procurait leur apparition, se joignait un enchantement musical : leur phrasé était délié, leur diction parfaite, chirurgicale et glacée. Les mots qui naissaient sur leurs lèvres semblaient découpés au scalpel. En les entendant, l’auditeur éprouvait au moins une consolation dérisoire : plus la récession s’étendait, plus les voix radiophoniques devenaient mélodieuses, aériennes, scandant avec un impressionnant savoir-faire la désagrégation de tout.

Certains soirs, pour tenter d’échapper à son obsession économique, Norbert Langlois s’était rabattu sur d’autres domaines – sans jamais parvenir à s’y intéresser. Le sport ? Les entraîneurs bredouillaient, et leurs triomphes comme leurs déroutes ne leur inspiraient que des banalités. Le cinéma ? Une fois levé le mystère de quelques nouveaux effets spéciaux, les superproductions s’avéraient d’une confondante niaiserie. Quant à la politique, peu lui importaient les affaires qui éclataient de toute part, puisque les lenteurs de la justice servaient de paravent à toutes les turpitudes.

Face à tant d’inaboutissement, l’économie introduisait au cœur des bulletins d’information la part de l’angoisse et de l’infini, car un nouveau gouffre apparaissait toujours derrière celui qu’on devinait la veille. Un autre précipice, plus abyssal, plus ténébreux, se profilait chaque soir derrière celui dont, quelques heures plus tôt, on apercevait déjà le fond en tremblant.

Cette logique du pire rythmait depuis des mois les flashs qui se succédaient de quart d’heure en quart d’heure, et dont Norbert ne se serait privé pour rien au monde, alors même qu’il n’accordait qu’une attention distraite à sa propre vie. Que valaient les états d’âme et les humeurs d’un trentenaire au volant, fût-il directeur de Buronex, comparés à ceux des agences de notation et des places de marché ? Là était le cœur battant du monde, et non dans son existence, qui lui apparaissait, certains soirs, comme une friche, un désert, un no man’s land, dans lequel il ne s’était aventuré que par erreur.

*

Agathe entra dans le métro en poussant les voyageurs qui lui faisaient obstacle et, par principe, allongea quelques coups dans le sac à dos des jeunes, qui n’avaient qu’à le mettre à terre, et dans le journal des hommes, qui n’avaient pas besoin de le déplier à une heure de pointe. Quant aux personnes âgées, elle se fit un devoir de leur écraser les pieds : puisqu’elles avaient tout leur temps, elles n’avaient qu’à s’arranger pour se déplacer aux heures creuses.

Lorsqu’elle s’aventurait dans l’ouest ou le sud de Paris, elle s’efforçait de rester tolérante. Après tout, elle n’était pas chez elle, et chacun vivait comme il l’entendait. Mais entre Châtelet et Mairie des Lilas, sur sa ligne à elle, dont elle pouvait réciter les stations à l’endroit et à l’envers, elle n’hésitait pas à rappeler à l’ordre ceux qui en prenaient à leur aise, et Dieu sait s’ils étaient nombreux.

Le grésillement des baladeurs l’agaçait autant que la musique des accordéonistes roumains, que les gens avaient bien tort d’encourager. Mais elle s’irritait surtout des voyageurs qui, armés de leur téléphone portable, imposaient à tout le wagon une conversation indéfiniment prolongée à l’aide de trois formules : « C’est clair », « Tu m’étonnes », « Carrément », vaguement ponctuées de quelques « Hum, hum ». On ne leur avait donc jamais appris la politesse ? S’ils avaient envie de remuer les lèvres, pourquoi n’essayaient-ils pas les chewing-gums ou les tétines, qui offraient au moins l’avantage d’être silencieux ?

*

Norbert roulait au pas dans sa nouvelle voiture qui, au cœur de l’embouteillage, rendait des sons exquis. Chaque fois qu’il levait le pied, le moteur faisait en s’arrêtant le bruit d’un cheval à l’abreuvoir. Le silence s’installait, et c’était déjà délicieux, mais le véritable miracle de cette voiture, c’était l’autoradio.

Dans la précédente, qui renâclait dans les montées, couinait dans les virages et cliquetait s’il accélérait, les voix lui parvenaient à travers le filtre de l’éloignement. Pendant des années, assis à une table où il n’était pas admis, des initiés avaient débattu entre eux, insoucieux de son existence. Depuis qu’il avait changé de modèle, il avait l’impression, quand il écoutait un journaliste, d’entendre une voix intérieure dont les mots vibraient sous sa peau. Tout jugement prenait un air d’évidence, et celui qui s’adressait à lui, dans les ténèbres du studio, acquérait l’autorité invisible d’un confesseur.

Il changea de station. Un déclinologue aux inflexions de baryton s’adressa à lui comme à un ami, qu’il prenait à témoin de l’avenir de la France. Depuis des années, le pays s’enfonçait dans la vase, refusant de voir que le terrible alligator de la mondialisation, qui feignait de sommeiller au fond du marigot, n’attendait pour l’engloutir qu’un moment propice.

À quoi donc pensaient ses contemporains ? Les semonces du déclinologue n’entamaient pas leur insouciance, et Norbert ressentait, du fond de sa voiture, une griserie de sentinelle. Guetteur solitaire posté aux confins de l’Empire, il resterait dans l’Histoire comme celui qui avait compris avant tous les autres, et avait vu surgir l’envahisseur, au fond de l’horizon, dans la pâleur de l’aube. Tel était le rôle – humble et magistral – qui lui était dévolu. Être le premier à savoir. Garder les yeux ouverts. Ne pas détourner la tête.

*

Certains cherchent un emploi dans un domaine ou dans une branche. Quand elle avait été en âge de gagner sa vie, Agathe avait procédé plus finement. Abdiquant d’emblée toute préférence d’ordre professionnel, puisque tous les métiers se ressemblaient, elle avait limité ses recherches à un mince ruban qu’elle avait dessiné sur son plan de Paris.

Résignée à l’épreuve des transports en commun, elle avait pour ambition d’éviter les changements, qui faisaient perdre un temps considérable, et de ne pas quitter sa ligne où, montant en tête, elle était assurée de voyager assise. C’est ainsi qu’elle s’assurerait une vie agréable, si le Ciel acceptait d’exaucer ses vœux. Or la chance lui avait souri.

Un jour, il y avait plus de vingt ans, Ernesto Pattoni, un Italien venu des Pouilles, qui avait monté entre République et Belleville une société de peinture, plomberie et travaux en tout genre, publia une annonce dans un journal de quartier. « Cherche secrétaire travailleuse et compétente. Bonne présentation. Qualités professionnelles exigées. Disponible sous 48 heures. Salaire à débattre. »

Agathe demanda l’adresse au téléphone et se dirigea d’instinct vers la rue où campaient les bureaux, qu’elle trouva en fond de cour, derrière un immeuble à la façade avenante. On était au printemps. Elle portait une robe à pois, serrée à la taille, des ballerines roses et un nœud dans les cheveux.

Quand elle poussa la porte, le patron tourna la tête et posa son regard sur elle. Comme une actrice débutante qui vient d’entendre crier « Moteur ! » pour la première fois, elle articula sans baisser les yeux : « Bonjour monsieur, je viens pour l’annonce. » L’homme avait l’œil sombre et la voix chaude. Il n’avait pas hésité. « Vous commencez demain. » Elle était repartie en chantonnant.

La scène s’était imprimée pour toujours dans son esprit. Elle aimait s’en remémorer chaque détail, comme on se récite les répliques d’un film adoré. Ce matin-là, Agathe et Pattoni avaient connu un de ces coups de foudre qui ébranlent de loin en loin la vie des entreprises. À l’instant même où il reconnaissait en elle la secrétaire idéale, il devenait son grand homme. C’était un monsieur, disait-elle aujourd’hui, en ajoutant parfois, avec une nostalgie d’amoureuse, qu’il travaillait à l’ancienne.

Entre eux, l’accord avait été immédiat. Il n’avait pas eu à lui expliquer le métier, pressentant en elle un talent inné pour houspiller le fournisseur et titiller le client. Pendant vingt ans, ils avaient tenu l’affaire et, plus unis qu’un couple légitime, constitué un de ces solides attelages professionnels que rien ne devrait pouvoir séparer.

*

Il roulait au pas mais il roulait quand même, ce qui signifiait qu’il ne rentrerait pas chez lui trop tard, ou pas beaucoup plus tard que d’habitude ou pas tellement moins tôt qu’en général. Du moins, il aurait le temps d’aller jusqu’au bout de l’émission. Quelle serait la conclusion du déclinologue ? Il imagina un hurlement sinistre, pareil à celui d’un loup, et se réjouit à l’idée de vivre en direct un de ces grands moments radiophoniques qui transforment l’auditeur en expert. Lorsqu’il tournerait enfin au coin de sa rue, fort de ces révélations de première main, il regarderait avec pitié les passants stupides et désinformés, pressant le pas pour rentrer chez eux. Derniers représentants d’une race vouée à disparaître : celle des Français sans malice et sans avenir qui s’apprêtent, dans leur inconscience, à passer une bonne soirée.

*

Pendant des années, Agathe ne changea pas, se contentant, en début de saison, de renouveler sa garde-robe, où alternaient les tenues framboise ou dragée. Pattoni forcissait. Un jour, devenu gras, il lui annonça qu’il allait se retirer. Alors, comme dans un mauvais film, la porte s’ouvrit sur un intrus : le patron avait un fils, auquel il n’avait jamais fait allusion. Pas difficile de comprendre pourquoi. C’était un sournois, fier et distant, dont il n’y avait rien à tirer. Sous couvert de rajeunir les méthodes et de procéder à des investissements, il vida la caisse. Son père, qui, le voyant faire, n’émit pas un mot de protestation, mourut six mois plus tard pendant son sommeil. D’inactivité, prétendit son fils. De chagrin, rectifia Agathe, qui pleura à son enterrement.

Ce fut le début des temps difficiles. Les mois suivant, elle prit plusieurs kilos, sans pouvoir s’astreindre au moindre régime. Pattoni le jeune brada l’affaire. Celle-ci passa dans les mains d’une longue suite de directeurs éphémères, avant d’échoir à un dénommé Langlois, jeune loup aux faux airs de fils de famille, qui la spécialisa dans la livraison de bureaux clés en main à des sociétés étrangères.

L’entreprise perdit le nom de son fondateur, qui mourut ainsi pour la seconde fois. Rebaptisée Buronex, elle quitta le fond de la cour pour s’installer sur rue, dans un immeuble dont elle occupait désormais deux étages. Le créneau s’était avéré porteur, comme l’avait prédit Langlois, qui rêvait d’international et se voulait polyglotte.

*

Tout en roulant sur le périphérique, Norbert jeta un coup d’œil aux signaux lumineux qui recouvraient toute une façade. Deux ans plus tôt, à Broadway, il avait vu s’afficher sur des immeubles entiers des images porteuses d’un rêve universel. Dans ce New York où la chair et la matière souffraient, où le métro criait, où la nourriture rendait les corps obèses, le poids du monde se diluait pourtant, s’allégeait, se purifiait sur des écrans magiques dont les images mentaient à qui mieux mieux. Des vagues mauves se brisaient sur la grève. Des surfeurs partaient à l’assaut de montagnes liquides. Des filles bronzées, hibiscus sur l’oreille, portaient fièrement leurs seins gonflés comme des grenades où perlait la rosée.

Tandis que la zone euro s’étiolait, que la population du vieux continent languissait, morose, insatisfaite, il existait, de l’autre côté de l’Atlantique, des plages virtuelles où des filles au corps jeune et ferme ne se déplaçaient qu’en dansant. Les esprits chagrins avaient beau dénigrer l’Amérique, il fallait bien admettre que ces trémoussements de hanches, signes infaillibles de vitalité économique, avaient déserté à tout jamais l’Europe.

*

Un malheur arrive rarement seul. L’année où Pattoni avait perdu son enseigne, son homme à elle s’était fait la cerise. Il en avait suivi une autre, pas plus jeune qu’elle, à ce qu’on disait, et à peine moins grosse. Elle pensa : le crétin, avant même de se dire : le salaud.

Pendant des jours, elle ne put penser à rien d’autre. Elle voulait comprendre. Elle voulait savoir. Où était-il fourré, à l’heure où elle se rongeait les sangs ? Songeait-il encore à elle, même pour s’amuser du vilain tour qu’il lui avait joué ? On n’oublie pas une femme du jour au lendemain.

S’il avait eu le courage de tenter l’aventure et la cruauté de claquer la porte, elle devinait qu’il ne serait pas long à retrouver l’étranglement de sa première existence. Il lui reviendrait, mais dans quel état ? Et elle, le moment venu, serait-elle assez faible pour lui rouvrir sa porte ?

Pendant quelques semaines, l’alcool, bon compagnon, l’avait secourue, mais elle savait qu’il fallait s’en tirer autrement. Elle avait fait éclater sa vie en mille occupations dont le cloisonnement la protégeait contre elle-même : allumer la télévision, caresser le chat, faire des mots fléchés, se préparer un café. Elle s’en tirait comme ça. Chacun son truc. Le sien était de ne jamais faire deux choses à la fois.

*

Son cœur se serra quand il quitta le périphérique pour obliquer vers Ville-d’Avray, car il aurait voulu vivre intra-muros, au centre de Paris et non à sa lisière. Né pour être au cœur de l’existence, là où le sang s’engouffre et reflue, il craignait de n’en connaître que les faubourgs, les bordures, les marges. Il avait grandi entre un père proviseur et une mère sans appétit qui, le voyant, enfant, repousser sa viande rouge sur le bord de l’assiette pour tracer des raies dans la purée, lui avait murmuré tendrement : « Tu es de mon côté. » Il en avait conclu qu’il serait toujours voué à l’ennui.

Pourtant, les sortilèges sont faits pour se briser. Le jour où il intégra une école de commerce, il sentit quelque chose se réveiller en lui. Une promesse de bonheur. Il accéderait à la vraie vie, celle des fauteuils en cuir, des plans de carrière et des bonus. Il aurait une assistante. Il parlerait aux grands groupes. Il foulerait un tapis rouge qui le mènerait, de continent en continent, jusqu’au nirvana.

*

Le temps passa. Agathe avait accusé le coup, mais la façon dont elle avait tenu le choc sans pleurnicher lui avait valu auprès des siens un succès d’estime. « Tout de même… », disait-elle à Simone, sa voisine, les soirs de cafard, quand elle repensait à cette période. À d’autres moments, elle ajoutait : « J’ai bien failli me laisser couler », mais avec une pointe de fierté, en femme qui trébuche en sachant qu’elle ne tombera pas.

Au bout de deux ans, elle apprit qu’on venait de retrouver le corps de son homme près du quai de Jemmapes, sans qu’on sache, du froid ou de l’alcool, lequel avait eu sa peau. Sa mort, qui n’occupa que deux lignes dans les journaux, fit beaucoup parler à Bagnolet, surtout ceux qui n’avaient pas grand-chose à en dire.

À l’annonce du décès, Agathe fut l’objet d’un regain de considération dans son quartier. Lorsqu’un homme claque la porte, sa femme passe pour une mégère, une vieille peau ou une idiote. Les bonnes langues répètent, l’air entendu, qu’elle n’a pas su le garder. Quand la police le ramasse au pied d’un arbre ou sous un pont, on révise son jugement. « Ce n’était pas un homme pour toi », lui avait dit Simone, ce dont Agathe était convenue sans barguigner, pressée d’oublier qu’elle s’en était contentée pendant vingt ans, et que leur couple aurait duré encore des années, si celui qui n’était pas digne d’elle n’avait pas détalé comme un vaurien.

*

La vraie vie dura deux mois, au terme desquels Norbert découvrit, pendant un week-end de bizutage, qu’il n’appartiendrait jamais à la race enviable des bourreaux. Son jour le plus long, il l’avait passé dans les toilettes, où il s’était enfermé pour échapper à de minables persécutions. Quand le soir tomba, il rentra piteusement dans sa chambre en se maudissant de s’être dérobé à son destin. Lorsque ses congénères furent débarbouillés, il s’appliqua à fuir leur regard – précaution inutile, car nul n’avait remarqué son absence pendant que la promotion vivait ses heures les plus chaudes. Dans son esprit, cependant, le mal était fait. En refusant de se laisser badigeonner de mercurochrome puis de courir tout nu dans un sac en plastique, il craignait d’avoir perdu son premier combat contre la société.