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L'évangile éternel

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240 pages

Description

« L'humanisme de Michelet a sa source en ses origines populaires. Il savait, non par ouï-dire, mais d'expérience, ce qu'était la pauvreté. La vie pauvre avait été la sienne pendant vingt années, et les souvenirs qu'elle lui laissa ne cessèrent jamais de nourrir et de fortifier sa pensée. »

Jean Guéhenno

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Date de parution 01 avril 2014
Nombre de lectures 45
EAN13 9782246129592
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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L'APPRENTI
L'humanisme de Michelet a sa source en ses origines populaires. Il savait, non par ouï-dire, mais d'expérience, ce qu'était la pauvreté. La vie pauvre avait été la sienne pendant vingt années, et les souvenirs qu'elle lui laissa ne cessèrent jamais de nourrir et de fortifier sa pensée.
M. Charles Maurras parle avec beaucoup de mépris et une légèreté inaccoutumée du « petit apprenti parisien ». « Pendant de longs âges, écrit-il, la France fut représentée, en littérature comme ailleurs, par les membres d'une élite héréditaire ; les beaux esprits qui pouvaient naître de la très petite bourgeoisie ou du peuple accédaient aux honneurs par la cléricature... Je regrette comme un malheur que Michelet, petit apprenti parisien, n'ait pas connu le privilège d'une pareille formation. Saint-Sulpice a manqué à cet homme nouveau ; l'Université, même renforcée des leçons écrites de Herder et de Vico, ne suffit point à lui conférer ses quartiers de noblesse intellectuelle.
»
Voilà d'inutiles regrets. Quelle puissance a donc le froc ou le petit rabat ?
Taine pouvait par jeu se demander ce qu'eût été un Victor Cousin né en 1640. Il le voyait théologien, prédicateur, homme du monde, orateur de Madame de Longueville et disciple de Bossuet. Mais la même question, posée à propos d'un Michelet, n'aurait guère de sens. Il se reconnaissait lui-même pour l'un de ces millions d'hommes à qui la Révolution avait donné l'être. En 1640, qu'eût-il été ? Rien.
Le petit peuple parisien, les faubourgs, la cave du boulevard Saint-Martin, la casse d'imprimerie, tout cela est lié aussi indissolublement à la personne de Michelet que la gloire de l'Empire, les randonnées des grognards, à celle de Hugo. Ces grands hommes ont grandi parmi de nouveaux mythes, et leur vie s'est passée à faire de ces mythes des idées.
Le peuple, vers 1800, avait, dans les faubourgs de Paris, sa légende. Michelet s'est formé au sein de cette légende. Un Voiture au XVIIe siècle devait s'appliquer à faire oublier ses origines. Un La Bruyère voulait être peuple, par mépris des grands, irritation d'amour-propre, et sympathie humaine. Un Rousseau au XVIIIe
siècle était peuple, mais ne l'était pas toujours sans pose ni affectation : Un Michelet devait être peuple plus naturellement, avec une tranquille fierté. Entre Rousseau et lui, le peuple avait fait d'assez grandes choses pour qu'il y eût honneur à en être.
Presque toujours ceux qui montent y perdent, parce qu'ils se transforment ; ils deviennent mixtes, bâtards ; ils perdent l'originalité de leur classe, sans gagner celle d'une autre. Le difficile n'est pas de monter, mais, en montant, de rester soi.
Tel est le jugement, en apparence paradoxal que Michelet, arrivé au milieu de la vie et déjà plein d'œuvres, portait sur ceux qui, comme lui-même, sortis du peuple, au cours du siècle, avaient grandi. Quel parvenu ne le lira avec étonnement ?
Le conte est désormais banal cependant. Un enfant pauvre étudie dans une chambre. Une merveilleuse ardeur l'anime. Jamais on ne porta vers la science un cœur plus affectueux. Dans cette chambre se renouvelle toutes les nuits le miracle de la Renaissance. Naïvement il associe, cet adolescent, l'humanité à ses progrès. Avec lui, les « siens » montent vers la lumière. La noble et libre vie qu'il imagine d'après les livres, il ne la veut pas pour lui seul ; tous y auront part, et tout d'abord les compagnons de sa pauvreté. Le voilà boursier de collège. Il grandit. Et déjà il n'est plus peuple naturellement ; il se contraint pour l'être. Il « arrive » ; il est médecin, professeur, avocat, ingénieur. La tête lui tourne. Ne fait-il pas partie de la « société » ? Il se marie : le voilà riche. La misère lui paraît vulgaire et le peuple n'est plus de son monde. Son savoir même qui devait en faire un sauveur l'écarte de ceux qu'il devait sauver. C'était jadis une manne qu'il pensait distribuer. Il n'en nourrit plus que sa propre force. Il veut qu'on le distingue. Il est un maître. Il occupe une fonction de direction ; il en exige les avantages et les honneurs. Heureux quand il ne tourne pas contre les « siens » cette habileté qu'il a acquise et ne les trahit pas !
Et ce conte est en grande partie l'histoire du siècle. Il n'avance, ce siècle travailleur, que grâce aux jeunes forces du peuple. La sève populaire le nourrit. Des hommes sortis du peuple le mènent dans la plupart des sciences, des arts et des métiers. Et pourtant le peuple, dans sa généralité, grandit peu. La démocratie a grand'peine à se faire. Tout « sort » du peuple, en effet ; mais tout déserte. Le monde est plein de parvenus ; et le peuple partout désormais, semble-t-il, loin de s'en remettre à ces hommes qu'il pourrait croire ses délégués dans le parti des maîtres, reconnaissant sa solitude, ramasse ses forces et ne compte plus que sur lui-même.