L'Hortillonne

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Français
168 pages
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Description

Les hortillons, ce sont les jardiniers à légumes et à fruits de la Somme. L’Hortillonne, c’est une fille mère de Camon, le village maraîcher. Elle a rencontré un beau militaire, un fils est né, le petit Firmin. Le lieutenant Jousserand, en un moment de surprise, a reconnu ce fils. Mais, égoïste, menacé en sa bourse, il finit par s’enfuir à Châteauroux, s’y marier pour de bon. Il va pour prendre sa retraite et aller habiter Montreuil-sur-Mer. C’est là qu’éclate le drame. Firmin a grandi. Dans une scène superbe, au moment de sa première communion, il a promis à sa mère de la venger d’un abandon qui les plonge tous les deux dans une situation terrible. À pied, il s’est dirigé vers là-bas, l’esprit surchauffé par les exhortations de la malheureuse qui, depuis quatorze ans, gravit un calvaire sans fin et lui a inspiré, à lui, le jeune remueur de terre, la haine progressive de Jousserand et de la femme qu’il a épousée...


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Date de parution 31 octobre 2013
Nombre de lectures 147
EAN13 9782365752237
Langue Français

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Léon Duvauchel
L’Hortillonne
Œuvre patiemment ourdie,
Fidèle au Nord, berceau des miens,
Naturiste, je te dédie,
En souvenir du vieil Amiens,
À l’ancestrale Picardie.
L. D.
PREMIÈRE PARTIE
I
Elle se pendait au cou de l’amant, lui mettait des baisers sur les joues, sur les paupières, sur les pointes de la jolie moustache ch âtaine, aux intentions d’accroche-cœur, à laquelle se frôlait son visage en une suprê me chatouille. Malgré la foule qui les entourait, les heurtait, les secouait à ses remous – toute la population d’Amiens accourue pour faire la conduite au régiment –, elle sanglota it ; ses larmes s’écrasaient sur la face du beau gaillard, un sergent-major d’une trentaine d’années, ou lui ruisselaient, amères et chaudes, jusque sur les lèvres.
Et vainement il essayait de se dégager sans brusque rie de l’étreinte qu’elle menaçait de resserrer encore et de prolonger. Il ébauchait des gestes superflus pour regagner le wagon des sous-officiers, dont elle le tenait éloig né. Il prétextait l’obligation de surveiller ses hommes. Il lui faisait appréhender les curiosit és fixées sur eux, blottis à l’écart, derrière un haut tas de traverses de bois hors d’us age et risquait, énervé, d’impatients haussements d’épaules qu’elle, en ce navrement de d élaissée, ne remarquait pas.
Et pourtant elle baissait la voix, recourant à des pudeurs de langage négligées d’abord, n’osant l’afficher par le dévoilement du secret qui les liait.
Des spasmes coupaient ses phrases éplorées :
– Dis, quoi que j’vais devenir, à c’te heure ?... M oi qu’étais tant glorieuse de ma réputation, là-bas !
Ah ! Charlot, mon tiot Charlot... Non, j’aurais pas dû t’écouter, pour sûr !
– Eh ! puisque je te répète que je le reconnaîtrai, ton enfant !
Cette fois, son mécontentement se lâchait sans scru pule, cynique, brutal. Ainsi, d’un coup de pied, on éloigne un chien mendiant des care sses.
Ce lui fut, à la bonne bête aimante, un nouveau suj et de douleur:
– Mon éfant ?... mon éfant ?... Il n’est mie point à moi toute seule, pas vrai ?... Tu ne feras que ton devoir, en ce cas !
– Est-ce que je sais si...
Elle comprit l’insulte incomplètement formulée : le bras lancé en l’air, les sourcils rapprochés du soldat soulignaient assez la restriction.
– Tais-toi !... Tais-toi !... Ah! si tu sais ben... Tout ce que t’as voulu que je fasse pour m’débarrasser, je l’ai fait. C’est-i de m’faute si y a pas moyen ? Je peux pourtant pas me tuer pour te’faire plaisir, amour ? Ça va être agré able pour moi, oui ! ... Quand le père et la mère, qui commencent à venir un peu sur l’âge, a pprendront la chose, une vraie scène !
– Peuh ! laisse donc ! Il y en a bien d’autres, au village. La belle affaire !
– Tu disais point ça, v’là huit jours.
– Eh ! il y a huit jours je ne raisonnais pas, tand is qu’aujourd’hui...
– Aujourd’hui, tu t’en vas, tu te fiches pas mal du reste, hein ?
Sa bouche, à lui, se plissa.
– Tâche que mon bonhomme de cousin ne se doute de r ien. Heureusement, avec son œil de verre, il ne distingue les gens qu’à moitié. S’il apprenait... Ne me nomme pas. Ce serait me compromettre inutilement. Il doit me lais ser, après lui, sa maison. Il m’enverra, sans doute, de temps en temps, un peu d’argent. Je te retournerai ses petits cadeaux. Tu comprends : ça le fâcherait, notre histoire. Et com me on ne voit rien encore...
– Pour quant à ce qui est de ça, tu peux être tranq uille, va ! Je te le jure... Sur ton éfant que j’ai là, dans m’ventre.
En cet instant, ils se trouvaient si serrés l’un co ntre l’autre que l’homme sentit, sans pouvoir se dérober, la faible convexité du corps de sa maîtresse s’imprimer presque en son corps. Elle lui prenait la main et l’appuyait fortement sur elle-même.
De plus en plus agacé, pour couper court, il interrogea :
– Mais où donc est-il, le cousin ? S’il nous voyait ensemble...
– Eh ben ! Après ? Quoi d’étonnant ? Tu viens-ti po int tous les jours rue Saint-Jacques, quasiment ?
C’est ben naturel que j’te parle. Et puis, tant pis !... Y a une heure ou deux, quand on a ouï sous nos fenêtres tout le bacchanal du 43e qui sortait de l’caserne, il m’a appelée, disant comme ça qu’il voulait aller jusqu’au chemin de fer. « Restez donc, monsieur, que je lui dis, c’est à peine l’aubette. Mon réveil ne dit que le quart moins de trois heures. J’irai toute seule. J’vous raconterai ça. » Fut-che ! quand j’suis descendue il était déjà en pure chemise à se débrouiller à no pompe. Os sommes partis. Vous étiez alors à quérir ce drapeau, à l’moéson du colonel, dans c’te rue de Beauvais. Une fois ici, dans tout le tremblement de la cohue, v’là qu’il rencontre M. Ca ntrel, le filaleur, qu’est président de son Cercle, qui se disputait avec M. Râteau, ce che f de gare, qui voulait l’empêcher de passer avec les autres sur la voie. Alors, les v’là qui se mettent à causer politique : « Et j’dis que si, et j’dis que non. C’est l’empereur qu ’a tort... C’est des querelles d’Allemand... » Moi, j’écoute pas. Je file. Je me p erds dans tous ces gens. Je t’aperçois. Et me v’là.
Il ne lui avait pas été malaisé, en effet, à la jeu ne domestique, de s’éloigner ainsi de son maître. Une poussée formidable venait de se produir e, qui eût au besoin justifié la dislocation de leur groupe. Une masse compacte d’ou vriers de fabriques, de bourgeois, de commerçants, grossie incessamment d’individus pé nétrant par l’entrée monumentale de l’embarcadère, dont l’horloge sonnait six heures , s’était précipitée sur les cloisons de séparation. Les barrières, les boiseries vitrées n’ avaient pu résister à la puissance du