//img.uscri.be/pth/6413753054764acb5fb56d565ad63fb63800ff35
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 7,90 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

L'inachevé

De
367 pages
Installé au Flore, le narrateur est abordé par une belle inconnue qui disparaît aussitôt. Un voyage dans le temps et l’espace commence alors. Le narrateur-dandy se met en quête de cette inconnue, mystérieuse égérie et muse des temps modernes. Il la suit, sans la voir, et multiplie les rencontres : une actrice, un vendeur à la sauvette, des cadres déboussolés, des jeunes filles délurées, un gamin voleur, un Dom Juan désabusé, un clone du neveu de Rameau. Tous le ramèneront, inéluctablement, vers les traces de la belle inconnue.
Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

2 Titre

L'inachevé

3Titre
Serge Bernard
L'inachevé

Roman
5Éditions Le Manuscrit
Paris























© Éditions Le Manuscrit 2009
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-03012-9 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304030129 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-03013-6 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304030136 (livre numérique)

6 . .
8 L’inachevé
LA BELLE INCONNUE

9 L’inachevé
I
J’étais installé sur une des banquettes du
Flore. Comme à l’ordinaire, j’étais seul. J’aime
ces moments où mon esprit vagabonde, sans fil
conducteur particulier. J’errais.
Bien sûr, ce café n’était pas choisi au hasard.
Un ressourcement ! Peut-être. Un peu d’ailleurs,
soyons honnête. Mais pas complètement. Si
l’existence précède toujours, à mes yeux,
l’essence, la désinvolture des uns,
l’outrecuidance des autres nous donnent à voir
une essence au parfum pas très ragoûtant. Seule
la perspective que cette essence soit à chaque
instant remise en cause et l’objet d’évolutions
plus ou moins substantielles suffit à la rendre
acceptable. Seulement les modifications plus
fondamentales que j’en attends tardent à venir.
La matière est vivante, c’est son charme. C’est
aussi sa limite. Le vivant semble toujours
différer ces évolutions fondamentales qui en
feraient une essence au parfum envoûtant. Que
l’on me pardonne cette facilité ! Après tout, je
suis seul et seul on peut se permettre ces
11 L’inachevé
accommodements simplistes. La solitude le
permet sans nuire à qui que ce soit. Sauf me
direz-vous que je viens de donner à mon
essence l’idée de la facilité et que je risque ainsi
de l’utiliser comme un capital à consommer
dans mes relations avec les autres. Que mes
semblables courent le risque ! En fait, ils ne
risquent rien. Ma solitude les protège. Je
n’extérioriserai pas cette facilité. Je me la garde,
elle me fait plaisir. Peut-être même qu’un léger
sourire, imperceptible, a parcouru mes lèvres.
Personne ne l’a vu. Vous voyez bien que je
n’indisposerai aucun de mes semblables.
Un ressourcement ! disais-je. Un peu, ai-je
consenti. Ce lieu, le garçon qui virevolte de
table en table et le cendrier. Il ne s’agit pas du
titre d’une pièce de théâtre de boulevard, encore
moins l’annonce d’une fable. Rien de tout cela !
D’ailleurs je ne fume pas. J’étais donc installé à
une table où il n’y avait pas de cendrier. Donc
pas de ressassement de la dissertation sur l’objet
qui est et le garçon qui a à être. Simplement, je
dois vous dire que nous étions deux à avoir à
être. Rien de très philosophique la-dedans. Un
garçon qui sollicite une commande et un client
qui, n’ayant pas lu la carte, demande quels sont
les plats du jour. Ca ne change pas radicalement
les essences. Il faut bien travailler pour vivre
dira le garçon si nous l’interrogeons. Il faut bien
que je mange pour vivre répondrai-je à un
12 L’inachevé
interrogatoire similaire. Tu vois, Molière, j’ai
retenu ta leçon ! Deux activités différentes pour
un même but : vivre. Tiens une idée fulgurante :
vivre. Ce lieu est magique. Philosopher, sans
s’en rendre compte, en commandant des œufs
brouillés et un verre de Brouilly. La solitude a
de ces détours. Résumons-nous. La solitude
permet la facilité et incite à la philosophie
nourricière : l’essence modifiée et le corps
comblé. Vous me direz que la philosophie n’a
rien à voir avec la nourriture. Certes ! Pourtant,
il convient de s’interroger sur le lien qu’il peut y
avoir entre une assiette d’œufs brouillés, un
verre de Brouilly et le questionnement
philosophique ? Je n’irai pas plus loin dans cette
recherche. Ma solitude m’appartient et je ne
tiens pas à en dévoiler plus sur ses qualités.
Vous aurez pressenti qu’elle en recèle
beaucoup. Quant à moi, j’en suis convaincu
depuis longtemps. Depuis que je mange des
œufs brouillés, accompagnés d’un verre de
Brouilly au Flore.
Mais mon souci n’est pas de vous entretenir
de mes goûts culinaires et vinicoles. Cela
n’aurait qu’un intérêt anecdotique. Quant à la
recherche philosophique, je la laisse là, en plan.
Peut-être la reprendrai-je plus tard, au second
verre de Brouilly, si second verre il y a.
Ah, ce petit sourire qui en dit plus long que
tout un discours bien construit. Rassurez-vous,
13 L’inachevé
l’alcool n’a pas d’incidence sur la profondeur de
ma réflexion philosophique. Il doute encore, cet
animal ! La suite vous prouvera, je pense, que
vous aviez tort de suspecter je ne sais quelle
turpitude alcoolisée. Mais laissons-là ces
divagations pour nous intéresser à ce qui nous
entoure, à ceux qui nous entourent, à ceux qui
sont là et qui modifient, confortablement
attablés, leur essence.
Il doit y avoir quelques écrivains connus,
quelques aventuriers de la pensée que l’on dit
unique, qui viennent là pour coloniser un
endroit réputé sulfureux. Enfin, vous et moi ;
trublions qui venons simplement nous
restaurer. Comprenez-moi bien. Les écrivains
connus ont le droit de se restaurer ici. Bien sûr !
D’ailleurs, lorsqu’ils fréquentent ces endroits
publics, ils deviennent une attraction. Ainsi, un
nom sur une couverture devient une présence
que je ne qualifierai pas. Je laisse ce soin à
chacun. Quant aux zélateurs de la pensée
dominante, ils viennent se restaurer. Vivre pour
manger ! Eh ! oui mon bon Jean-Baptiste. Ils
osent ! Comme si leur essence était déjà
complètement acquise. Plus rien à changer.
Uniquement ressasser les litanies du discours
dominant. Eviter toute interrogation néfaste
aux comptes en banque leur tient de leitmotiv.
Une vie figée ! Pas complètement direz-vous.
Peut-être, mais seule la croissance de la
14 L’inachevé
production à des coûts réduits modifie leur
compte en banque, guère leur essence. Je
plaisante. Il faut tout de même qu’ils se
mobilisent contre les impôts qui les spolient, et
ils doivent s’informer sur les prix des chalets en
Suisse. En somme, une essence qui progresse à
grands pas sur le chemin du mariage de l’euro et
du franc suisse. Il y a quelque temps, la Suisse
était le lieu des amours torrides d’Ariane et de
Solal dépeintes par Albert Cohen. Aujourd’hui,
c’est un exutoire pour comptes bancaires. On a
le destin que l’on mérite. Les passions ont,
depuis, cherché d’autres lieux pour se vivre.
J’en étais là, à régler mes comptes avec cette
engeance triviale, malgré le luxe dans lequel elle
s’ébat, lorsque je vis entrer dans le café une
jeune femme qui attira immédiatement mon
regard. Son regard balaya la salle. Il se posa sur
moi. Elle me fixa. Je la regardai intensément.
Résolue, elle se dirigea vers moi. Elle s’arrêta en
face de moi. Sans un mot mais avec un geste
expressif, elle me demanda, muette, si elle
pouvait s’asseoir en face de moi.
Je répondis machinalement :
– Bien sûr.
Elle posa son sac à ses pieds. Elle tira la
chaise et s’installa, un magnifique sourire
accroché aux lèvres. Elle ramena son sac sous la
chaise. Je ne comprenais pas pourquoi elle était
venue s’installer en face. Il y avait des places
15 L’inachevé
disponibles un peu partout dans la salle.
Pourquoi en face de moi ? Mon plaisir était de
déjeuner, seul, dans ce café et de regarder la vie
autour de moi, pas une vie en face de moi.
Pourtant, dès qu’elle m’avait aperçu, elle s’était
dirigée vers ma table sans hésitation. Il n’y avait
pas d’erreur. Elle me cherchait, moi qui ne la
connaissais pas. Cette situation était insolite. Je
la dévisageai. Elle était belle, très belle même :
des yeux bleus, un regard lumineux et
transperçant, à la fois espiègle et coquin. Ses
lèvres étaient magnifiquement dessinées.
Légèrement charnues, elles rendaient la bouche
pulpeuse sans vulgarité. Son sourire
énigmatique était la dernière touche qui
parachevait un visage magnifique. Il n’y avait
que cet adjectif pour donner une idée précise de
cette beauté installée, là, en face de moi, sans
que je n’aie rien demandé de particulier. Son
bustier en dentelle blanche laissait voir la
naissance de ses seins. Aurais-je souhaité une
telle situation que je n’aurais pas imaginé une si
jolie femme assise à ma table. Et pourtant elle
était là, souriante, à l’aise, certaine d’être à la
bonne place. Cette certitude me déconcerta.
Elle m’intriguait. Et elle, toujours souriante,
renforçait ainsi mon sentiment, prégnant,
qu’elle était assise en face de celui qu’elle voulait
ou que le sort avait désigné pour je ne sais
quelle besogne. Cette réflexion s’inscrivit sur
16 L’inachevé
mon visage. D’étonné, il s’assombrit. Tout au
moins, c’est ainsi que je l’imaginais se
transformer sous les coups de butoir de ma
pensée. Quant à la belle inconnue, elle restait de
marbre. Rien ne changeait dans ce visage
angélique. Mes interrogations n’avaient aucune
prise sur sa luminosité. Contraint, je sentis un
vague sourire s’esquisser à la commissure de
mes lèvres. La diablesse transformait toute
interrogation en connivence. Pourtant, ma
question restait sans réponse. Pourquoi s’était-
elle installée en face de moi ? Il fallait que je
prenne mon courage à deux mains pour lui
poser cette simple question. Question qui aurait
pour conséquence, j’en étais sûr, de briser ce
moment charmant. Certes, un écrivain
romantique aurait fait durer ce moment le plus
longtemps possible, mais il fallait que je sache
pourquoi elle s’était installée à ma table ?
Brisons-là cette attirance ! Je lui demandai :
– Pourquoi vous êtes-vous assise en face de
moi alors que des places sont disponibles un
peu partout ?
Ma question ne la déconcerta pas. Son visage
restait aussi lumineux. Elle ne répondit pas. Elle
continua de sourire. Cette attitude m’intrigua.
Pourquoi ne répondait-elle pas ? En fait ce qui
m’intriguait, c’était cette détermination qui
l’avait animée dès lors qu’elle m’avait aperçu.
Peu lui importaient les places disponibles,
17 L’inachevé
c’était bien celle qui était en face de moi qui
l’intéressait. En fait la bonne question à poser
était de savoir pourquoi elle voulait s’asseoir à
ma table ? Pour quelle raison fallait-il qu’elle
s’assit à ma table ? Il faut que je sois plus direct
et lui demander ce que je peux pour elle. Je
reformulai ma question.
– Qu’attendez-vous de moi ?
Elle continua de sourire, mais ne répondit
pas plus.
– Vous ne répondez pas à mes questions.
Vous gênent-elles ?
Son sourire ne se modifia pas, toujours aussi
énigmatique. Serait-elle comme la Joconde ?
Aurait-elle accouché récemment ? Je me mis à
sourire à cette évocation.
J’espère mettre moins de temps pour
discerner l’origine de ce sourire que nous n’en
avons mis pour comprendre celui de la
Joconde. Mon sourire se fit plus franc. Comme
si elle comprenait son origine sans même
m’interroger sur celle-ci, et sans se départir de
son sourire, éternellement accroché à ses lèvres,
elle scruta mon visage avec plus d’intensité.
Enfin, c’est ce que je crus ! Cette attention
nouvelle me gêna. Jusqu’à maintenant, il me
semblait qu’elle arborait un sourire protecteur.
D’ailleurs, son refus de répondre à mes
questions avait conforté cette analyse. Mais mes
questions éludées avaient perturbé cette posture
18 L’inachevé
me semblait-il. Elle devait bien s’attendre à
quelques questions tout de même ! Il était
impossible que s’asseyant à ma table, il ne se
passa rien. Pour autant, elle n’avait pas répondu
et je pressentis qu’il en serait de même à toute
nouvelle question.
Son regard se fit plus lourd. Elle me scrutait
avec une intensité renouvelée. Un regard qui
pénètre au tréfonds de l’âme. Il était à la fois
doux et de braise. Je ne m’expliquais pas cette
douceur qui brûle. Son regard se fit plus pesant
encore. Insidieusement, je sentais sa pénétration
en moi sans pouvoir m’y opposer. J’avais le
sentiment qu’en me pénétrant, il faisait fondre
les quelques digues que j’avais dressées,
illusoires défenses face à cette volonté
inébranlable. Son regard me transperçait. En
même temps, j’y lisais de l’amour, de
l’intelligence mais aussi de la détermination. La
même qui l’avait faite se diriger vers ma table
lorsqu’elle m’avait repéré dans cette salle de
café.
– Qu’est-ce qui vous intrigue ? me demanda-
t-elle, ingénument.
Pourtant, rien n’était changé dans son
attitude. Son sourire énigmatique embellissait
toujours son visage. Ses yeux étaient toujours
fixés sur moi. Son buste n’avait pas esquissé le
moindre geste. Rien n’avait évolué dans son
attitude. Son immobilité devenait étrange,
19 L’inachevé
inquiétante. Pourtant elle respirait. Les
mouvements de sa poitrine l’attestaient. Alors,
avais-je rêvé ? Entendais-je des voix ? M’avait-
elle questionné ? Mes questions restèrent sans
réponse, car je ne les posais pas. Sans savoir
pourquoi, je renonçais à les poser. Etait-ce de
ma propre volonté ou le fait de son implacable
volonté ? Je ne saurais dire. Je les gardais pour
moi. Plus de question, bientôt plus rien à dire.
Je sentais cette évidence, inexorable
conséquence de cette fascination qu’elle
exerçait. Petit à petit, je m’y rendais : elle prenait
possession de moi. Elle me laissait l’esprit libre
sans que je puisse utiliser cette liberté pour
sortir de son emprise. Quelle étrange sensation !
Je comprenais qu’elle prenait possession de
moi, à son rythme, selon sa volonté sans pour
autant m’avilir. Je gardais un libre arbitre qui ne
me servait à rien sauf à réfléchir, sans que cette
réflexion ne puisse aucunement me libérer.
Etait-ce son but ? Et pourquoi moi ?
Il y avait beaucoup d’autres personnes dans
cette salle. Pourquoi avait-elle jeté son dévolu
sur moi ? Il y avait cet écrivain connu, dont on
disait qu’il était en panne d’inspiration. Un tel
événement pouvait lui donner matière à deux
ou trois livres. Il y avait tous ces aventuriers,
goinfres et libidineux qui riaient à propos de
tout et de rien. Ele aurait pu leur montrer
l’inanité et la vacuité de leurs convictions, en
20 L’inachevé
fait des convictions des autres qu’ils épousent
avec maestria et zèle. Peut-être les partageait-
elle, conclus-je ? Cette simple remarque ternit
un peu la beauté de l’inconnue. Tiens, me dis-je,
la beauté n’est pas que dans un regard ou une
naissance de seins harmonieuse et prometteuse,
mais aussi dans ce que recèle l’esprit et les
convictions que l’on forge. Ce rappel me
redonna quelques forces qui s’émoussèrent
rapidement sous le regard implacable de la
femme en face de moi.
Je n’avais toujours pas explicité son choix.
Qu’avais-je qui l’intéressait ? Pourquoi exerçait-
elle ses talents sur moi ? Parce que des talents,
elle en avait. Sa force, que son immobilité lui
conférait, son regard intense et pénétrant de
plus en plus, cette tranquille assurance qu’elle
montrait et que je renforçais en lui envoyant des
signes que ma volonté passait sous la coupe de
la sienne. Insensiblement, je me sentais attiré
par cette inconnue, la femme assise en face de
moi. Et elle, imperturbablement, elle continuait
son travail de sape. C’était sûr maintenant. Elle
prenait possession de moi. Mes maigres digues
s’ouvraient devant cette avancée inexorable
comme pour mieux accueillir les bienfaits dont
elle était porteuse. Je sentais mes forces, non
pas m’abandonner, mais se mettre à la
disposition de cette inconnue et de sa force
tranquille. Elles étaient happées par cette
21 L’inachevé
volonté souriante. Je ressentais que j’allais vivre
des moments extraordinaires, sans savoir
lesquels. Imperceptiblement, cette fusion était
grosse d’événements. J’en avais l’intuition mais
guère plus. Je ne savais plus si c’était mon esprit
qui me le suggérait ou sa volonté. Toujours est-
il que je ressentais cette attirance, mélange
d’attente et de désir.
Je voulus regarder les autres consommateurs.
Que pouvaient-ils comprendre de ce qui se
jouait entre la belle inconnue et moi ? Je ne sais
pas si j’ai pu bouger ma tête et regarder les
différentes tables près de la mienne, toujours
est-il que les autres consommateurs
continuaient de manger, de rire ou de parader.
Il semblait qu’ils n’avaient aucune idée de ce qui
se passait près d’eux. De nouveau, des
questions me taraudèrent. Pourquoi souhaite-t-
elle s’emparer de mon être ? Je suis anodin. Je
n’ai rien qui mérite une telle attention. Qu’une
belle inconnue venue de je ne sais où s’installe
et, avec persévérance, s’immisce en moi pour je
ne sais pas quel objectif, a de quoi surprendre !
En tout cas, cela me surprend, même si je sais
maintenant que j’aurai du mal à savoir ce qui se
joue ici. Je passais par des phases de rémission,
d’acceptation de ce nouvel état et des moments
de révolte qui me conduisaient à me poser de
nouvelles questions. Pourtant, rien ne me
tourneboulait. Passer sous la coupe de cette
22 L’inachevé
inconnue aurait dû perturber ma pensée. Il n’en
était toujours rien. Cette remarque me rassura.
Elle n’avait pas d’envie d’annihiler toutes mes
facultés. Pourquoi ? Pourquoi ? Mes pourquoi
se perdirent dans un halo où les questions ne
trouvent pas de réponses, mais y figurent
comme si elles en avaient trouvées. C’était donc
bien une forme de dépendance libre. C’est idiot
me suis-je dit. C’est l’un ou l’autre. Cet oxymore
révélait bien ma situation. Je pouvais regarder
ailleurs, penser librement, faire des
commentaires : libre donc ! Pourtant, le regard
de la belle inconnue suggérait la dépendance.
Comment lui échapper ? Le voulais-je ?
J’étais captivé par un regard de femme.
J’avais l’envie de m’y perdre, de m’y découvrir,
de m’y lover pour un voyage que je pressentais
merveilleux. Et là, enfin, la capture. La seule
évocation du cheminement vers la capture me
la rendait merveilleuse… mais aussi inquiétante.
Ce sourire ! Un sourire qui se lit sur des
lèvres. Elles étaient closes. Pourtant, un sourire
en émanait. Elle ne souriait plus. Elle s’était
départie du sourire qu’elle arborait lorsqu’elle
s’était assise en face de moi et qu’elle avait
jusqu’alors. Pourtant, quelque chose inondait
son visage et me charmait. Je la regardais encore
plus attentivement. Ce n’étaient pas ses lèvres
qui souriaient mais ses yeux. Ses yeux ! C’était
ses yeux qui souriaient et qui me captivaient
23 L’inachevé
avant de me capturer. De plus en plus,
s’imposait ce sentiment trouble et dual en moi :
méfiance et acceptation. Je compris,
confusément, que l’acceptation devenait de plus
en plus incontournable. Mes forces luttaient
dans un combat que petit à petit elles savaient
perdu. Car le moment était doux et mes forces
en goûtaient toute la douceur dispensée par ce
sourire enjôleur.
De nouveau, la méfiance refit surface :
pourquoi moi ? Cette question revenait comme
la question d’un enfant à qui l’on ne répond pas
par gêne ou par manque d’intérêt. Il me
semblait que chercher à y répondre pouvait
m’éviter de sombrer corps et âme. En fait, je
me croyais subjugué. C’était elle qui l’était, me
dis-je. Cette explication flattait plus mon égo de
mâle qu’elle ne résolvait l’énigme à laquelle
j’étais confronté. Ce n’était sûrement pas mon
sourire qui la fascinait. Il la ferait plutôt fuir.
Mes yeux ! Ils sont communs. Rien à voir avec
les siens. Les siens parlent. Les miens me
permettent tout juste de voir et encore avec des
lunettes. Peut-être un charme indicible mais
néanmoins réel qui annihilait ses défenses et la
rendait objet plus que sujet. Bon, en matière de
charme, je peux croire à son efficacité, mais
tout de même, je suis le seul à le trouver
irrésistible. D’ailleurs, je résiste moins au sien,
que je n’arrive pas à définir, alors qu’elle résiste
24 L’inachevé
très bien au mien, avec une facilité
déconcertante. Deux explications : elle est
insensible ou mon charme n’est pas aussi
redoutable que je le pense. Va pour la deuxième
explication ! La raison et l’évidence le
commandaient.
J’en étais là de mes extravagances sur mon
charme lorsque je l’entendis parler. Elle me
demandait pourquoi je souriais. Mais à cause de
mes divagations sur nos charmes respectifs
voulus-je lui dire. Je ne pus articuler aucun son.
La phrase était prête. Elle se voulait drôle,
enjouée afin de masquer mon embarras. Une
phrase faite pour nouer, enfin, une
conversation. Il me fut impossible de la
prononcer. Aucune force ne venait à mon
secours. Quelque chose avait fui de moi : la
possibilité de communiquer oralement. La
parole m’était ôtée. Tout au moins la tonalité de
la parole m’était interdite. Un sentiment
désagréable m’envahit. Et si l’ambition de ma
belle geôlière était de me soustraire du monde
des hommes ? Pourquoi ? Ce sempiternel
pourquoi.
Mes yeux, mes sourires étaient les seuls
moyens de communiquer avec elle. Il fallait que
je fasse un effort important pour appréhender
ses visées les plus secrètes. Je la regardais avec
plus d’intensité que je ne l’avais fait jusqu’alors.
Nos regards se mélangeaient. Je redoublais
25 L’inachevé
d’intensité. Je devais avoir l’air d’un imbécile
avec ce regard fixe. Je fis fi de cette remarque et
la gardais pour moi par choix mais aussi par
contrainte. Je lisais dans son regard. J’y voyais
du beau, de l’amour, de l’humain. Enfin, c’est ce
que je pensais y discerner. Je me remémorais
ces statues grecques, figées qui disent, avec leur
regard de marbre pénétrant, plus qu’elles ne
sauraient dire si la parole leur était donnée.
Peut-être que, depuis que la parole m’était ôtée,
je disais plus par mon regard que ce que j’aurais
pu dire si la parole m’était restée. Avais-je cette
beauté statuaire qui allait l’ébranler ? Beau,
peut-être, mais aphasique sûrement ! Etait-ce
cela l’objectif de la belle inconnue assise en face
de moi ? Pourquoi voulait-elle me priver de la
parole ? Quel était son dessein ? Il fallait bien
qu’elle écoute ce que j’avais à lui dire. Je fis une
nouvelle tentative pour parler. Elle se solda par
un nouvel échec. J’en fus contrarié. Comment
cette inconnue pouvait-elle me vouloir tant de
mal ? Que lui apporterait ce dialogue où l’un
s’exprime et l’autre se tait ? Etrange dialogue !
Mon écoute était-elle le but qu’elle s’était fixé ?
Une troisième tentative ne rencontra pas
meilleur succès que les deux premières. J’étais
aphasique par la volonté d’une inconnue
extrêmement belle et à laquelle je ne pouvais
même pas dire qu’elle était extrêmement belle.
26 L’inachevé
Je me résolus à ce dialogue muet. Je
cherchais à me soustraire à cette dépendance en
détournant mon regard du sien. J’y parvins sans
noter chez ma belle inconnue, toujours assise
en face de moi, une quelconque velléité de
ramener mon regard sous la dépendance du
sien. Elle me laissa faire. Je sentis comme une
chaîne qui se dénouait. J’y vis comme la preuve
de ce que j’avais lu dans ses yeux. Ses yeux ne
mentaient pas. Mon regard n’était plus capté
par le sien. Je pus la regarder à ma guise. Elle
était effectivement belle, même très belle. Elle
se donnait à voir ; sans forfanterie ni duplicité.
Je crus même qu’elle y prenait quelque plaisir. Je
n’en étais pas certain. La leçon de charme
opérait. Je continuais de la regarder sans
précaution. Un détail me frappa. Elle avait de
minuscules ailes aux chevilles et ses pieds
reposaient sur un coussin ouateux, comme un
petit nuage. Je voulus me pencher un peu plus
pour confirmer cette découverte, mais je sentis
une attirance forte qui capta mon regard et le
remit sous la dépendance du sien. Avais-je bien
vu ? Ou mon imagination, chamboulée, me
jouait-elle des tours. Je restais avec mon
interrogation : une de plus.
– Que vous êtes-vous dit lorsque je me suis
assise en face de vous ? me demanda-t-elle.
J’avais parfaitement compris sa phrase.
M’avait-elle rendu la parole ou l’avais-je
27 L’inachevé
retrouvée contre son désir ? Une nouvelle
tentative pour parler me fit comprendre qu’il
n’en était rien. Pourtant, je voulais lui révéler
tout ce que j’avais entassé comme explications
et questions : une question appelant une
explication, une explication débouchant sur une
nouvelle question. Mais, impossible de parler.
J’exprimais de l’agacement à l’aide de mon
regard, seule possibilité tangible qui me restait
pour me manifester et qui n’était pas passé sous
ses fourches caudines. Elle sourit franchement.
Ce jeu était pénible, humiliant pour moi. Elle
continua ce monologue.
– Vous avez dû vous demander pourquoi je
vous avais choisi. C’est une question normale
somme toute. J’aurais eu la même interrogation
si les situations avaient été inversées. Je me
serais demandée pourquoi avoir choisi cette
place alors qu’il y en a de nombreuses libres.
Donc, j’ai été choisie, mais pourquoi moi ? Mon
charme aurait-il subjugué ce bel inconnu qui est
assis en face de moi ? Mon charme ! Je le
surestime peut-être un peu… beaucoup.
Comment expliquer cette attirance indubitable
et cette méfiance qui ne l’est pas moins ?
Pourquoi ai-je perdu la parole ? Veut-on
m’interdire de dire mes pensées ? Sont-elles
inintéressantes ou sont-elles antinomiques avec
l’objectif du bel inconnu assis en face de moi.
Vous voyez que les questions sont nombreuses.
28 L’inachevé
Je ne suis pas sûre, en les évoquant devant
vous, de les avoir toutes passées en revue. Donc
vous attendez une réponse.
J’avais envie de lui dire un oui sonore et
énorme. Un oui qui aurait fait taire tous les
discours des consommateurs pour qu’enfin ils
s’intéressent à mon désarroi. Mon regard fut
suffisamment expressif, enfin je le pensais, car
elle continua :
– C’est bien une réponse que vous attendez.
Malheureusement, je n’en ai pas à vous donner.
Peut-être quelques explications, mais guère
mieux. Je ne suis pas certaine que cela réponde
complètement à vos attentes. Parce qu’elles
sont nombreuses vos attentes ? N’est-ce pas ?
C’est étonnant comme les attentes des hommes
sont nombreuses et qu’ils ne peuvent pas les
satisfaire ou qu’ils ne veulent pas les satisfaire.
Ce serait pourtant si simple. J’ai l’impression
qu’ils s’ingénient à trouver ou à construire des
impossibilités qu’ils érigent en dogmes auxquels
ils se doivent de satisfaire sous prétexte de
passer pour de vieux imbéciles qui ne
comprennent rien aux nouveautés, ou encore
pour des frileux qui sont incapables d’évoluer,
ou enfin pour des sangsues qui s’accrochent à
leurs privilèges alors qu’ils compliquent la vie de
leurs descendants, ce dont, à priori, ils se
contrefoutent.
29 L’inachevé
J’avais envie de débattre avec elle de ces
questions qui me taraudaient. Mais, seul mon
regard lui indiqua l’intérêt que j’avais pour
celles-ci.
– Je vois que ces questions vous intéressent.
C’est normal. Vous avez envie d’en débattre.
Mes opinions vous interpellent, vous choquent
peut-être. Bon ! Je n’ai pas envie d’en discuter
avec vous. Je ne suis pas là pour me prêter au
sempiternel de la discussion jaillit la lumière. J’ai
quelques difficultés à faire mien cet adage plein
de bon sens me dit-on, mais totalement
dépourvu de réalité. Il faut que vous sortiez des
sentiers battus, me dit-elle. Vous savez ceux qui
sont empruntés par tous mais où agneaux et
loups se côtoient. Ainsi, toute régénération
exige une rupture. Une rupture qui va bien au-
delà de la simple rhétorique. Vous savez cette
habileté qui vous fait croire qu’en enrichissant
les riches, ce sont les pauvres que vous servez
au mieux. Il faut donc trouver de nouveaux
territoires pour confronter opinions, idées et
ainsi débattre véritablement, débarrassés de
cette gangue que les préjugés ou, pire encore,
que les discours antédiluviens déversent
continuellement sur vous, finissant ainsi par
vous convaincre que les arguments de vos
adversaires sont bons puisqu’ils contredisent les
vôtres et qu’ils sont appliqués partout sauf dans
votre esprit. Vous ouvrir ces voies est peut-être
30 L’inachevé
l’une des explications que je peux fournir en
réponse à vos interrogations. Je dis bien peut-
être. Ah si vous aviez la parole !
Elle marqua un temps d’arrêt avant de
continuer.
– Qu’en feriez-vous ? Vous me jetteriez à la
figure votre galimatias de réponses toutes faites.
Vous ne réfléchiriez pas à ces questions ; aux
questions que ces questions soulèvent. Votre
envie de me contredire ou d’aller dans mon
sens serait plus forte que la nécessité de
réfléchir. Aux idées neuves, vous préféreriez
l’évidence, la pensée estampillée juste parce que
reprise par tous ceux qui ont intérêt qu’il en soit
ainsi. De cet échange jaillirait… Elle
s’interrompit de nouveau. Que jaillirait-il d’un
tel échange ? enchaîna-t-elle. Interrogez-vous.
Vous avez le silence pour vous poser la
question, y réfléchir et formuler un avis ; votre
avis sur cette question. Rendez-vous compte,
vous avez la possibilité de forger votre opinion.
C’est une immense chance que je vous offre.
Vous avez peut-être là une deuxième
explication à vos interrogations.
Je commençais à deviner ce vers quoi elle
voulait m’entraîner. Elle voulait que je me
réapproprie ma réflexion, que je la lave de
toutes les scories qui l’encombrent et lui
donnent ce goût fadasse des pensées uniques
plus ou moins bien digérées et qu’ainsi, elle
31 L’inachevé
redevienne cette arme qui fait peur à ceux qui
ont toujours plus à perdre qu’à gagner lorsque
l’on bouleverse l’ordre établi : leur ordre. Mais
pourquoi ? Pourquoi m’ôter la parole ? Elle
vient de me le dire me dis-je : pour réfléchir.
Elle reprit son discours.
– En fait, je ne vous veux aucun mal. Je ne
peux guère faire autrement, afin que vous
cheminiez avec intelligence sur le chemin de la
compréhension. Voilà une nouvelle réponse à
vos interrogations. Il faut que je les compte ces
explications que je vous livre. Il y en aura
bientôt plus que vos questions.
Un sourire franc éclaira son visage. En
d’autres circonstances, j’aurais dit qu’elle
s’esclaffait, mais vu les circonstances, justement,
il n’en était rien. Pour autant, ce sourire franc fit
s’installer la complicité entre elle et moi. Ca, j’en
étais sûr. Elle reprit son monologue.
– Vous avez compris que votre aphasie n’est
pas une sanction : c’est une aide. Que je ne
vous veux aucun mal comme je vous l’ai déjà
dit, mais je conçois que ce soit difficile à
accepter. Néanmoins, les faits sont là. Pas de
contrainte physique ni morale, simplement un
passage. Vous allez être le témoin
d’extravagances parce que je les ai voulues. Pas
de hasard dans mon choix. C’est une
détermination claire et nette qui m’a conduite
vers vous. Les critères de mon choix : une
32 L’inachevé
préparation, que vous ne soupçonniez peut-être
pas, même sûrement pas, pour les événements
qui suivent. Et puis, aussi une attirance pour
vous ou plus précisément pour vous comme
dépositaire des enseignements que vous allez
tirer des épisodes étranges qui vont rythmer
votre vie au cours des prochaines heures.
Désolée, mais votre charme n’y est pour rien.
Encore que, votre sourire, votre visage
légèrement bronzé, cette barbe naissante et vos
yeux verts ont donné un surcroît d’intérêt à ma
mission. J’aurais pu mal choisir. Votre regard
m’indique que cette raison vous satisfait plus
que les précédentes. J’en suis ravie. Mais
considérez tout de même, que les précédentes
sont essentielles. Celle-ci est anecdotique. Il
fallait bien que je flatte un peu votre sensibilité
masculine. Rien de tel que de dire à un homme
qu’il est beau et que face à lui on craque. C’est
bien comme cela que l’on dit, n’est-ce pas. Ah !
Excusez-moi ! Vous ne pouvez pas me
répondre. J’en suis navrée. Enfin, comprenez
que ce compliment n’est rien d’autre qu’une
technique habile, j’en conviens, pour amadouer
celui qui en est l’objet et ainsi lui faire passer
des informations plus essentielles que la soi-
disant extase que la contemplation de son
visage procurerait.
Je ne tenais plus sur ma chaise. Sans voix
mais pas sans force, je voulais m’emparer d’elle,
33 L’inachevé
la serrer dans mes bras, l’embrasser que sais-je
encore, lui montrer que sa beauté m’avait
subjugué. Je me retins. Sa flagornerie excessive
ne pouvait me celer les raisons de ce jeu
inhumain. Elle voulait que je me réapproprie
mon intelligence, cette arme de destruction des
préjugés et autres idolâtries. Me précipiter sur
elle pour lui faire comprendre l’effet qu’elle me
produisait allait à l’encontre de ses efforts. Son
compliment ne pouvait pas annihiler les
conseils qu’elle m’avait distillés. J’aurais cassé le
miroir qu’elle m’avait tendu, le miroir qu’elle
était devenue pour moi. Car elle était devenue
mon miroir. Un miroir où l’on se voit, dans
lequel il est facile de voir ce qui est très visible
mais qu’on ne voit guère, par cécité, par
couardise ou par poltronnerie. Le miroir était
beau, extrêmement beau. Je crois l’avoir déjà
confessé. M’en emparer, c’était à coup sûr le
détruire. Avec le miroir brisé, s’envoleraient les
voies indiquées à explorer. Je percevais,
confusément, qu’il y avait là un tout que je
pouvais perdre complètement en cas d’acte
irréfléchi. Je ne pouvais pas dissocier
l’enveloppe et son contenu. Cette évidence
m’apparut fugitivement, comme une fragrance
de parfum qui se dissipe rapidement. Je souris.
La comparaison avec l’enveloppe m’amusa. Elle
vit que je souriais et que ce sourire n’était pas
de commande ; comme si la marionnette
34 L’inachevé
échappait à son Pygmalion. Je crus discerner un
étonnement sur son visage. Elle reprit son
monologue là où elle l’avait laissé.
– Vous avez souri. Sont-ce mes propos qui,
malgré leur rudesse, vous ont amusé ? Ou sont-
ce les commentaires qu’ils vous ont suggérés
qui prêtent à sourire ? Vous ne répondez pas
évidemment. J’opterai pour la seconde partie de
l’alternative. Quelques propos machistes je
suppose. Je songerai la prochaine fois à me
présenter en fée carabosse pour éviter cette
confusion entre la beauté d’un corps et celle des
sentiments. C’est à la seconde qu’il faut prêter
toute son attention. Tout homme s’estimant
beau prête plus d’attention au trouble qu’il
pense discerner chez sa victime qu’à vérifier
l’impact de son esprit sur elle.
Je contestais cette vision en dodelinant de la
tête.
– Voilà un désaccord qui vous rend agréable
continua-t-elle. Que de rancœur avez-vous
accumulée depuis le début de notre entretien.
Par un mouvement franc de la tête, j’indiquai
un net mécontentement pour la façon dont elle
présentait les faits.
– Vous en contestez ma présentation. Bien !
Mais cessons-là ce jeu du chat et la souris,
sachant que la souris n’est guère volubile, ce jeu
devient harassant.
35 L’inachevé
Et elle se prend pour le chat, commentai-je
pour moi-même. La comparaison est édifiante.
– Vous transformer en souris vous agace !
Je fis un oui sec de la tête, le plus sec que me
le permettait le mouvement de ma tête. Elle
éclata de rire, certaine de son effet sur moi. Je
bouillais intérieurement mais je n’en fis rien
paraître.
– Pardonnez-moi.
D’un nouveau mouvement de la tête, je lui
fis comprendre que je ne lui en voulais pas.
– Merci. J’éviterai ces digressions
désobligeantes pour vous et surtout eu égard à
votre état. Ces digressions, d’ailleurs, m’ont fait
perdre la raison de ma présence à votre table. Il
faut revenir aux quelques explications que je
vous ai données. J’espère que cet enseignement
vous sera profitable et que vous saurez le
cultiver. Comme Voltaire nous conseillait de
cultiver notre jardin, vous ferez en sorte de ne
plus laisser votre esprit en jachère et que des
malins, malintentionnés, viennent y cultiver
quelques idées nauséeuses ou y renforcer
quelques vieilles lunes.
Son visage s’adoucit. Il redevint comme lors
du début de cet épisode étonnant que je ne
raconterai à personne. Pensez donc, narrer une
telle situation en gardant tout son sérieux. La
considération de mon interlocuteur irait, au
mieux de l’étonnement, au pire à l’effroi.
36