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L'INSTANT D'APRES ROMAN

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Description

Face à l'épreuve suprême, -la mort annoncée de l'un d'entre eux-, les personnages de ce roman ressentent la brûlante nécessité de se resituer dans leur vérité profonde, et de savoir vers où va pointer désormais la flèche de leur désir pour aimanter ce qu'il leur reste à vivre jusqu'au dernier à-pic des limites du temps qui leur est imparti...ŠLes questions graves qui se posent à chacun au cours de l'existence, l'auteur les aborde avec le sourire tendre et lumineux d'une écriture qui, comme une épée de feu, tient en retrait les dragons jumeaux du pessimisme et du désespoir.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2011
Nombre de lectures 147
EAN13 9782296465428
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0127€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait




























L’instant d’après




























© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-55202-9
EAN : 9782296552029

Christine-Colombe Gallardo




L’instant d’après







roman












L’Harmattan

À mes ombres chères

Chapitre I

e petit frémissement de l’âme au moment de découvrir
Cu ne nouvelle exposition de son ami Édouard, elle l’avait
toujours connu… Édouard, sa silhouette frêle, sans âge, son
visage encore empreint d’une candeur d’enfance malgré la
sombre aura de tristesse, le cerne noir qui ourle ses yeux,
trace indélébile de la crue de chagrins anciens. Elle a choisi
de rester un peu à l’écart, près de la porte d’entrée, occultée
à son regard par un groupe d’invités qui sirotent leurs
boissons. Elle s’imprègne de l’atmosphère assez
indéfinissable du lieu, mélange surprenant de rusticité âpre, de
virginité pastorale et d’inquiétant mystère. Une composition
corsée, comme on le dit de certains alcools ou extraits de
parfum, qui envoûte et aussitôt impose une sensation bizarre
d’étrangeté et de reconnaissance, similaire à celle dont on est
saisi en entrant dans une grotte préhistorique. Une sorte
d’évidence brutale, dernier vestige peut-être de notre vieux
cerveau reptilien, qui déclenche un état d’alerte dans tout
l’être, au rappel imminent de notre condition misérable, —
funambules chétifs en équilibre sur un fil tendu entre la vie
et la mort… Car, hormis l’excès de poussière et les toiles
d’araignée, elle observe que rien ici ne semble avoir été
touché depuis des siècles: attelages aux peintures écaillées,
rangés comme ils ont dû l’être après leur dernière sortie,

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L’INSTANT D’APRÈS

harnais de chevaux en cuir buriné négligemment accrochés à
des poutrelles, râteliers dentés de lattes inégales, çà et là
fendillées, en attente des prochaines rations de foin
déversées à la fourche… Son trouble naît sans doute d’une vague
perception de notre néant, qui remet notre existence en
cause, corps et esprit confondus dans le même état
d’impuissance, bien au-delà de la simple prise de conscience. Elle
se sent oppressée, le souffle court, comme si elle craignait
d'inhaler un air saturé des haleines de tous les morts qui ont
passé là, contrainte de se frayer un chemin à travers une
procession de spectres. Le présent s'est contracté en un
point de jour infime, frêle aujourd’hui en fusion, bientôt
laminé sur l’enclume épaisse du passé par la lourde presse
du futur. Comme si la machine à fabriquer la temporalité,
détraquée par l'usure des siècles, s'était mise à fonctionner
en mode accéléré, brassant en désordre toutes les époques et
brouillant leurs images… Drôle d'endroit, remarque-t-elle,
en faisant effort sur elle-même pour chasser ces impressions
dérangeantes.

Ce lieu fait partie des "communs", bâtiments annexes
voués aux usages domestiques, d'une vieille demeure
patrimoniale de belle allure, dont l'élégance discrète règne avec
bonhomie sur l'ensemble de maisons modestes bordant avec
elle la place du village. À l'arrivée de Flora, le soleil encore
haut en cette fin d'après-midi de juillet changeait la toiture
de briques anciennes en une palette vibrante, où les rouges
sanglants, les bruns flammés d'éclairs magnétiques des
toisons de fauves en chasse, — chers à Delacroix ou Géricault
— se mêlaient à des beiges sages, conciliants comme un baiser
de paix, ou aux nuances les plus délicates des roses de

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l'innocence… Le carton d'invitation précisait qu'il s'agissait
de la maison natale de Déodat de Séverac. De ce
compositeur, assez délaissé des répertoires de concert, tout au plus
se souvenait-elle d'avoir entendu son"Chant de la Terre",
inconsciemment associé aux tableaux de Millet, — peut-être à
cause de la lumière dorée qui voile d'un nimbe de
mysticisme l'âpreté de ses scènes champêtres — et quelques
mélodies, dont"Ma poupée chérie", fredonnée sur tous les
tons au long de ses années d'enfance. Le texte de
présentation rappelait aussi que Debussy appréciait son
contemporain, dont il aurait dit joliment:"sa musique sent
bon !"L'exposition d'Édouard s'inscrivait dans le cadre d'un
festival d'été incluant concerts et spectacles en divers lieux
de la région, dont un programme joint détaillait le
déroulement. À n'en pas douter, pense Flora, il a dû être
enchanté de venir accrocher ses œuvres dans un endroit si
"habité", à l’opposé des salles cubiques, au blanc glacial, où
l’on a trop souvent coutume de congeler l’art contemporain.

Toujours en retrait, depuis son poste d’observation
elle le regarde, tandis que, les mains aux poches, si
embarrassé, il écoute les questions et les commentaires de
spectateurs médusés par ses tableaux. Il reste poli, attentif ; mais
jouer à l’intellectuel, prendre la pose, ce n’est pas son genre.
Elle sait qu’il est à la torture, qu’il voudrait bien, comme à
chaque fois, esquiver ce déferlement d’interrogations
indécentes, comme si exposer son œuvre n’était pas se livrer
suffisamment en pâture à toutes les formes d’intérêt, de bon
ou de mauvais aloi ! Elle sait aussi l’unique chose qu’il
voudrait répondre à ses assaillants : "ouvrez donc les yeux,
regardez ! C’est tout !"… Lui, le sens de sa vie, c’est bien

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L’INSTANT D’APRÈS

simple, c’est d’embarquer comme les pêcheurs de nuit, tous
feux éteints sur son improbable esquif, sonder les
profondeurs abyssales pour remonter à la surface ces créatures
étranges que nul ne vit jamais, parce qu’elles vivent dans les
replis d’un temps hors d’âge, un no man’s land entre rêve et
passé, où se font et défont toutes les histoires, individuelle et
collective. "Et basta !"… Surtout qu’on ne l’interroge plus !

Comment fait-il, hein? Comment s’y prend-il?
Comment analyserait-il le processus de création à l’œuvre en
lui ?… Ce journaliste au sourire redoutable d’aménité
inquisitrice ose encore insister. " Analyser!" "Processus!"… Là,
Édouard est passé de la stupeur au paroxysme de
l’exaspération. Mais, campé fermement face à lui, le critique d'art
ne lâche pas prise… Édouard se dandine d’un pied sur
l’autre. Non, non… il ne sait pas! Il a ses pinceaux, ses
couleurs, ses toiles; il entre dans le labyrinthe, alors
commence le corps à corps, c’est tout.

Le journaliste reste là quand même, attendant encore
quelque chose. Bon, le labyrinthe, ce sera pas mal, mais
depuis Picasso la métaphore s’est plutôt démonétisée… Il lui
faut plus original, plus sensationnel pour son article… Il
coule vers Édouard un regard plus liquoreux encore… Alors
Édouard, harassé par cette traque sans fin, Édouard qui
voudrait se débarrasser définitivement de lui, accablé comme
lorsque le maître d’école persistait à le questionner pour
traverser coûte que coûte l’opacité de son silence, tisonner
cette braise d’intelligence vive tapie au fond de ses pupilles
sombres, Édouard lâche d’un coup, haletant :

L’INSTANT D’APRÈS

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— Vous savez, un artiste, c’est quelqu’un qui se trouve
posé là par hasard… au confluent du Bien et du Mal, au
carrefour des Destinées… oui, c’est ça, vous savez bien, le
carrefour maudit où Œdipe a croisé Laïos… Un artiste, c’est
quelqu’un qui revit sans cesse dans son être tous les
scénarios possibles de la Chute… Et il y en a tant !… Et il y
en a tant ! répète-t-il d’une voix rauque comme l’exhalaison
d’un râle, tandis que tout le monde a fait silence dans la salle.

Cette fois, il rayonne, le critique! Il savoure les
expressions, il le tient son papier, il essaie déjà quelques
titres possibles… Pour le reste, il n’y aura plus qu’à broder
autour des propos du peintre. Hum!… pas mal, vraiment
pas mal !… Et il tourne les talons.

Soulagé, Édouard tamponne son front avec un
mouchoir plié en quatre, un de ces mouchoirs en fil d’autrefois, —
"pur fil"disait-on —, de belle couleur unie bordée d'un liseré
ton sur ton, et qui doit porter dans un coin les initiales
brodées par sa grand-mère. Cette fierté du mouchoir brodé
ne l'avait jamais quitté et, si Flora admirait souvent la
solennité avec laquelle son ami sortait le précieux accessoire
de sa poche, maintes fois elle lui avait reproché avec malice
ce qu'elle appelait "un fétichisme comme un autre", signe
probable de régression, etc.… Au lieu de se fâcher, il
souriait, et se contentait de lui faire sentir combien, avec
l’usure des ans, l’étoffe devenait de plus en plus douce. Au
vrai, c’était bien la seule coquetterie qu'elle lui connût. Très
tôt dans sa jeunesse, il avait résolu une fois pour toutes ses
problèmes vestimentaires en optant pour un immuable
costume de velours côtelé, comme Érik Satie, le Solitaire

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L’INSTANT D’APRÈS

énigmatique et facétieux dont il aimait tant la musique. Dans
les grandes occasions, il ajoutait une cravate de coton tricoté,
qu’il enfouissait d'un geste preste dans une poche après le
premier quart d’heure de présentations. Autour des années
soixante-dix, la vogue des cols Mao l'avait délivré à jamais de
cette contrainte. Plus tard, en entrant dans sa vie, Violette,
ange de douceur, était parvenue à atténuer l'austérité
monacale de sa mise en jouant sur les coupes et les couleurs de cet
uniforme rassurant, qu’elle agrémentait de chemises et de
foulards raffinés.

En se rapprochant de lui, Flora observe combien ses
traits sont tirés. Sa moustache, toujours fournie, grisonnante,
masque un bon tiers de son visage, tant les joues sont
émaciées. Son corps semble flotter dans le costume gris
anthracite, et son cou ne trouve plus aucun soutien dans
l’échancrure trop grande du col de chemise. Mais plus que tout, la
choquent le teint et la consistance de la peau de son visage :
comme si elle n’était plus que le feuilletage diaphane de
cendres claires dans l’âtre d’un foyer presque éteint, ou
comme si le cerne de ses yeux avait déteint, gagnant de
proche en proche ses joues, et peut-être l’ensemble de son
corps… Le cœur serré, Flora s’immobilise un instant afin de
contenir une brusque montée de larmes.

C’est alors qu’il l’aperçoit. Jaillissant du fond de son
être, le sourire, la lueur de leur connivence d’enfance,
enflamment son regard. Elle-même doit réfréner son élan
pour ne pas se précipiter dans ses bras, ne pas étriller comme
autrefois ses cheveux si drus — et pourtant soyeux sous les
doigts — de frictions énergiques, rituel qui fut souvent le

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point de départ de grandes disputes, vite résorbées en fous
rires. Édouard, c’est son presque frère! Ils ont grandi
ensemble.

Quelques personnes circulent encore çà et là. La
décence liée au désir instinctif de ne pas révéler l’intimité de
leur relation aux regards étrangers, peut-être aussi la pudeur
des premiers instants de cette rencontre après plusieurs
années d’absence, les figent d’abord dans un silence presque
gêné. Ils commencent à parler à voix basse :

— Oh ! Flora !… Je ne pensais plus que tu viendrais !

— Quel grand fou ! Vraiment, tu as pu croire ça ?
Non ! Tu ne peux pas avoir cru une chose pareille !… Est-ce
que j’ai déjà manqué une de tes expos ? Serais-je au bout du
monde, je viendrais quand même. Tu sais bien, Édouard, —
ne te l'ai-je pas déjà dit ! —, pour moi, la production de ta
peinture est comme un fleuve qui roule ses eaux en creusant
ses rives dans ta vie… Moi, j’ai eu la chance de le connaître,
ce fleuve, à sa source, dans notre enfance. Et jusqu’au bout
de nos existences, il m’importe tellement de savoir dans
quelle mer il va se jeter, cette mer dont tu tiens le nom secret
au bout de tes pinceaux, parce que, comme toujours, tu as
percé tous les mystères avant moi… Est-ce que tu te
souviens comme cela me mettait en rage, que tu saches, que
tu découvres certaines choses que j’ignorais encore, alors que
j’avais un an et deux mois… et cinq jours de plus que toi !

Il rit doucement.

— Oui, bon… mais voilà, le fait est que tu gardes
toujours un temps d'avance sur moi parce que tu as le don

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L’INSTANT D’APRÈS

des mots. Rappelle-toi, c’était toujours comme ça, tu
décochais tes arguments tellement vite que les discussions
tournaient infailliblement à ton avantage… Ah! Flora, ce
que tu as pu m’énerver, gamine ! Tu veux que je te dise ?…
Tu étais quand même assez casse-pieds !

Ensemble, ils rient tout bas, et elle s’émeut de voir les
mille petits plis qui enchâssent désormais ses yeux, leurs
prunelles nocturnes, toujours piquetées de points brillants,
intensément brillants, mais où elle croit discerner un
imperceptible vacillement, comme si leur lumière provenait
d’une étoile de plus en plus lointaine. Après un silence, le
regard d'Édouard semble scruter un horizon invisible, bien
au-delà des murs de la pièce, puis se pose de nouveau sur
elle, empreint de gravité :

— Flora, si mon fleuve parvient vraiment à la mer, s’il
ne s’est pas asséché… ou peut-être enlisé… s’il n’a pas été
détourné de sa voie originelle par d’insurmontables
obstacles… s’il débouche un jour sur cette immensité sans limites,
cet infini que j’ai cherché ma vie durant à dévoiler, tantôt
avec la violente fébrilité d’un amant dont l’ardeur ne peut
plus être contenue, tantôt avec la soumission patiente de qui
veut se rendre digne d’un présent inestimable… Donc,
Flora, si mon fleuve, comme tu dis, accède à sa mer,
j’aimerais que tu ne sois pas loin de moi. Parce que, pour la
reconnaître, ça oui, je la reconnaîtrai, mais j’aurai besoin de
toi pour la nommer, pour m’assurer enfin que ce n’est pas un
mirage, une pure projection de mon esprit malade de désir…
Que j’y suis enfin, que cette Épiphanie m’attendait, de toute

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éternité. Qu’enfin je peux m’abandonner à cette plénitude
sans confins…
Peu à peu, les visiteurs se raréfient. Ne reste plus,
assise près d’un bureau improvisé sur deux tréteaux, qu’une
seule personne bavardant avec le galeriste. Ils n’ont plus
besoin de chuchoter, plus besoin de préserver leur précieuse
connivence. Et cependant ils se tiennent là, les bras ballants,
étonnés, frappés de stupeur par la gravité de leurs propos,
par la solennité inhabituelle d’un discours introduit par
effraction dans une relation depuis toujours placée sous le
signe du jeu et d’une légère dérision, censés la protéger de
tous les maléfices. Au vrai, la fleur secrète de cette amitié,
pour chacun d'eux, avait valeur de talisman. Peut-être en
raison d'anciens serments d’enfance — les seuls qui engagent
vraiment :
« Croixde bois, Croix de fer, / Si je mens je vais en
Enfer »
— échangés le corps roide, la main tendue en avant, les
paupières clignotantes soudées sur des yeux clos, au regard
capté par cette nuit intérieure, profonde ténèbre où baigne
l’âme mystérieuse censée devoir un jour rendre compte.
Qu’importaient la légèreté, l’insignifiance des promesses
formulées ; pour elle, ne plus froisser ni corner les pages des
B.D. qu'il lui prêtait; pour lui, ne plus jamais défaire les
nœuds de ruban de ses tresses en tirant sur un bout comme
si rien n’était !… Sitôt sortis de leur bouche, les mots avaient
valeur sacrée, leur énonciation déroulait une sorte de
phylactère qui, s’enroulant autour d'eux, les tenait enclos dans un
cercle magique. Sans qu'ils eussent jamais eu besoin
d’entre

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L’INSTANT D’APRÈS

tenir une amitié que le temps et la distance pouvaient éroder,
il suffisait, comme ce soir, qu'ils se retrouvent en présence
pour qu’aussitôt se revivifiant, ce lien invisible, dormant, les
enlace à nouveau dans son halo lumineux. Tel est sans doute
le pouvoir, par-delà les naïfs engagements oubliés, d’instants
partagés, vécus avec une intensité et un sérieux à jamais
perdus, sitôt franchies les grilles du jardin d’enfance, règne
enchanté desIl était une fois, auquel on n’accède plus guère
que par intermittences, dans le clair-obscur des moments de
rêve, d’abattement ou de déréliction.

— Tu as manqué Violette de peu. Elle est rentrée pour
finir de préparer le repas, un petit dîner de copains. Je ne
voulais pas, mais elle y tenait. En tout cas, tu viens aussi à la
maison, elle va être si heureuse de te revoir… Mais enfin
Flora, je te connais, tu as toujours mené ta vie"à sauts et à
gambades,"comme tu disais pour m’épater avec tes citations
d'auteurs, mais quand même, tu aurais pu téléphoner! Tu
restes quelques jours au moins ?

— Oui… Quelques jours, Édouard.

Elle fait en sorte que sa voix ne s’étrangle pas en
prononçant ces mots. Quelle tristesse ! Pour la première fois,
l’eau claire de leur amitié, cette eau facettée de cristaux de
lumière, bondissante et libre dans son cours, connaît le
trouble d’un méandre, l’ombre de vase d’un tourbillon :
Flora a menti. Menti à Édouard, son ami de toujours. Menti par
omission, mais menti, voilà tout. Non que, au sens littéral du
terme, leurs relations eussent toujours été exemptes de ces
petits arrangements par lesquels on tente de déguiser ses
faiblesses ou ses fautes. Mais c’était de bonne guerre, cela

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faisait partie du jeu, on oubliait tout, la séquence terminée. Il
n’y avait plus qu’à "pouffer" de nouveau pour commencer
un autre jeu; le précédent était déjà engouffré dans les
trappes du temps, seul comptait l’instant présent, tout neuf,
et tout était redonné :

« Pouf, Pouf, ce sera toi qui seras… »

Rires et disputes pouvaient repartir de plus belle…

Elle n’ose pas lui dire qu'elle sait qu’il est gravement
malade, que Violette lui a téléphoné plusieurs fois depuis sa
précédente exposition, malgré son interdiction, lui
apprenant que son cancer du poumon, stabilisé depuis quatre ans,
avait essaimé ailleurs: métastases au niveau du foie. Le
médecin, d’abord encourageant à l’énoncé des résultats du
bilan, avait parlé de pronostic réservé lorsque Violette était
revenue le voir en aparté. Le fait est qu’après un premier
traitement de radiothérapie la santé d’Édouard ne s’était pas
améliorée. Il peignait cependant avec un entrain et un
acharnement qui faisaient craindre à son épouse qu’il n’aggrave
son état en épuisant ses forces, mais rien ne semblait plus
devoir arrêter son déferlement d'activité jusqu’à la date de
cette exposition… À plusieurs reprises, Violette avait confié
à Flora ses craintes et son angoisse, comme ce jour récent où,
au petit matin, elle l’avait trouvé effondré dans l’atelier, la
main collée sur sa palette, devant une toile à laquelle il
travaillait sans relâche depuis une semaine.

Pour cacher au plus vite son trouble, Flora pivote sur
elle-même, embrassant d’un seul regard cette galerie d’art
improvisée, où la lumière extérieure, tamisée par deux
fenêtres longues et étroites, évoque la douceur de celle

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L’INSTANT D’APRÈS

répandue sous les lampes à abat-jour qui étaient autrefois le
cœur palpitant de la vie dans les familles provinciales : sous
ces coupoles d’opaline festonnée, ou voilées de cotons
brodés, que d’heures passées à ânonner les premières pages
de lecture, à rêver en suivant le trajet tourbillonnant des
rigoles de pluie sur les carreaux, à bouder, la tête entre les
mains, à faire tourner la soupe avec la cuillère, dans un sens
puis dans l’autre, le plus longtemps possible pour retarder le
moment de la manger, jusqu’à ce que tonne soudain le "ça
suffit !" qui réveille en sursaut l'enfant sommé de réintégrer
le monde morne des adultes… Le regard fixé sur une des
fenêtres, Flora tressaille quand une coulée de lumière fait
refluer en elle le goût fondant des crèmes anglaises du
dimanche qui étaient ses délices, et la tiédeur parfumée du
sein et des bras maternels, où il suffisait de courir se lover
pour se croire invincible, et, pourquoi pas, éternel… Et dans
cette clarté si propice à la couvaison et l’éclosion des
mystères, cette clarté qui pourrait bien être celle du
firmament de la Genèse, les tableaux d’Édouard resplendissent
comme autant d’étoiles ou de planètes d'un univers parallèle
en gestation. Quelques spots judicieusement placés
accentuent leurs fulgurances. Il y a là de très grandes toiles, mais
aussi de très petits formats sur papier ou panneau de bois,
comme si le peintre avait voulu exercer son pouvoir de
démiurge à travers les divers ordres de grandeurs. Mais, si
différentes soient-elles les unes des autres, ces œuvres
animées du même souffle, en suspension dans le même
placenta, laissent pressentir une harmonie sous-jacente. La
charge émotive qui émane de l'ensemble est envoûtante.

— Ah ! Édouard !…

L’INSTANT D’APRÈS

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Cette fois, n’y tenant plus, elle se jette dans ses bras.
Elle rit, elle est secouée d’un rire inextinguible qui le
surprend. Mais il faut qu'elle rie, qu'elle se dépêche de
raccrocher quelques anneaux de rire à la longue, retentissante
chaîne de rires qui a paré leurs années d’enfance… Parce
que jusqu’à présent, en se retrouvant aux divers âges de leurs
vies, ils se revoyaient à travers un miroir déformant, un
miroir qui avait arrêté le temps à cette date où leurs chemins
avaient divergé. Nul n’est dupe de l’exclamation: "Tu n’as
pas changé ! — Toi non plus !", rituelle entre deux personnes
qui se revoient après une longue absence. Mais en ce qui les
concernait, point de propos de courtoisie : entre eux, c’était
comme si, traversant distraitement l’image apparente,
provisoire, du moment, leurs regards rejoignaient d'un trait
l’image-source, constituée des premières perceptions que
l’on peut avoir d’un être et qui, une fois pour toutes, le
définissent dans ce qu’il a d’unique et d’inaltérable. Les
cheveux avaient pu grisonner, se clairsemer, les joues se faner, la
silhouette devenir plus imprécise, comme brouillée par le
"flouté" d’un fusain, derrière ce leurre, déguisement
farcesque des apparences, luisaient, à jamais intacts, le tracé pur,
l’allure ferme, fixés dans la cire des origines. Elle se ressaisit :

— Et maintenant, bon, voyons, dis-moi… C’est quoi
au juste ces machins ?

Elle cligne des yeux et esquisse une moue, comme au
temps de leur jeunesse quand, interloquée, éperdue
d’admiration, pénétrée de la fierté d’avoir côtoyé dès leurs premiers
ans ce garçon bourré de talent — et se considérant partie
prenante de son génie! — elle n’était pas pour autant

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L’INSTANT D’APRÈS

indemne des atteintes d’une vile jalousie rôdant en lisière…
En vérité, ce qu'elle espère, ce qu'elle souhaite à cet instant,
de tout son être, c’est, par la reprise de cette question idiote,
s’attirer une de ces réponses cinglantes qui les fasse retomber
de plain-pied dans le style des scènes de ce temps-là. Par
exemple, qu’il dise, scandalisé comme naguère, le regard
crépitant d’indignation et de sainte colère :

— Redis ça une seule fois, et je vais te voler dans les
plumes !…

Ou bien :
— O.K. Flora, pour le coup tu bats tes records
d’imbécillité !…
Ou encore :

— T’es quand même nulle ma pauvre fille, mais
vraiment nulle ! Rien… Zéro… Le vide sidéral dans ta cervelle !

N’importe quoi de ce genre, assorti de didascalies
comme: (elle hausse les épaules) ; (il la secoue avec rudesse) ;
(elle lève les yeux au ciel); (il fulmine intérieurement, et
marche de long en large), etc. Ardemment, elle espère une de
ces répliques qui font flamber les bonnes vieilles inusables
querelles entre gens que rien ne séparera jamais, car elles ne
sont, en somme, que l’envers hérissé de piquants d’une
relation sans faux-fuyants.

Mais rien de tout cela.

Un silence vertigineux qui la glace.

C’est donc fini. Il ne sera plus jamais question de
rejouer la même scène. Le rideau avait dû tomber une

L’INSTANT D’APRÈS

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dernière fois sans qu’ils s'en fussent aperçus. Il n’y aura pas
de reprise. Plus jamais !

Flora ébauche un mouvement pour se retrouver face
à Édouard, mais elle n’y parvient pas… Ils connaissaient par
cœur la pièce depuis le début, c’était bien rodé, il y avait eu
tant de répétitions, mêlées seulement de quelques variantes,
touches d’imprévu qui rehaussent la saveur des recettes trop
fréquentées. Sa tête et son corps sont abasourdis sous une
mitraille de questions qui ricochent de l’un à l’autre:
sommes-nous déjà parvenus à l'Acte V ? Et comment
l’aborde-ton ?…Nous voilà dans l’impréparation la plus absolue…
C’est arrivé si vite, oui, trop vite, on se sent forcément pris au
dépourvu… Il faudrait pouvoir prendre le temps de se
retourner… Ah ! Non ?… Non ? Il va falloir improviser ?…
Improviser, soit, peut-être… mais dans quelle direction ?

Le sang bat ses tempes dans un vacarme tonitruant.

Il lui faut parvenir à prendre une ou deux
inspirations amples, ne pas céder à la panique, recouvrer un
visage et un sourire sans doute plus pâles que d'ordinaire,
mais lisses à tout le moins.

Édouard n’a pas bougé.

Elle sentait sans cesse sa présence immobile dans son
dos. Il la tenait au bout de son regard. Il laissait monter en
elle, comme une sève amère, l’encre destinée à écrire le
Dernier Acte de la pièce. Depuis quand était-il prêt, lui ?

Elle se retourne, et ils se font face. Intense va-et-vient
de pensées entre leurs yeux qui ne se quittent plus, qui sont
comme les bornes indissociables d’un accumulateur. Peur,

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L’INSTANT D’APRÈS

tristesse, regret, révolte, colère, espoir et désespoir, ballots
mal ficelés d’émotions en transit, circulent d’un regard à
l’autre dans le tumulte hétéroclite d’un déménagement
impromptu. Et comme il arrive parfois en telles
circonstances, l’attention dérive soudain sur de menus détails :
presse-papier, babiole bon marché rapportés de voyage, qui,
entr’aperçus dans un carton mal clos, ressuscitent un
épisode, le plus souvent banal, mais que l’estampillejamais
plustranscende au rang d’instants précieux. Ainsi, son
désarroi découvre-t-il à point nommé le lacet mal noué de la
chaussure gauche d'Édouard, extrémité pendante qui
menace de l’entraver au premier pas… Il faudrait l’en
avertir, mais aucun son ne sort de la bouche de Flora, parce
que résonnent dans sa mémoire les tendres gronderies de la
grand-mère de son ami: "mais Dadou, quand vas-tu
apprendre à nouer tes lacets correctement ? Pas étonnant que tu
tombes, regarde-moi ces genoux toujours couronnés! Et puis,
Édouard, mets ton cache-nez, tu vas encore t'enrhumer, tu
entends, Dadou ?… Dadou!Non, il n’entendait pas, il …
était déjà sorti en courant !

Ces paroles grésillent dans les oreilles de Flora, tandis
que le souvenir de cette séquence, mille fois répétée au cours
de leur enfance, continue de faire flotter devant ses yeux des
images jaunies, fanées, comme celles oubliées dans les pages
des livres que personne n'ouvre jamais.

Elle ne saurait dire combien de temps aura été
nécessaire pour ajuster à présent leurs sourires, c'est-à-dire
les sourires sans ombre ni rupture, sourires d'un trait, à main
levée, qui étaient le prologue instantané de leurs précédentes

L’INSTANT D’APRÈS

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rencontres. Il semble que, le premier, Édouard a tenté une
esquisse, aussitôt effondrée; Flora ne pouvait rien pour
l’étayer, son propre regard n'était que nuit et brouillard.
Alors il a recommencé, bravement, et seule la moitié gauche
de sa bouche parvenait à s’étirer, l’autre restant figée. Cette
moitié gauche battait en palpitant comme une aile de
papillon blessée; il fallait bien répondre à ce frémissement
émouvant… mais c’était comme si les lèvres de Flora fussent
désaccordées : l’une s’abaissant d’autant que l’autre s’essayait
en de tremblants efforts à retrousser les commissures,
l’exercice virait à la piteuse grimace. Pathétique ! Autant
renoncer, elle n'en avait plus le courage. Trop difficile. Elle
baisse la tête en soupirant, et entend aussi le souffle oppressé
d'Édouard. Vaste désert, trou noir d’un silence qui les aspire
et va l’un l’autre les dissoudre, et l’univers, à la seconde
même !…Mais soudain se redressant dans un élan non
concerté, leurs fronts se cognent presque… Alors ce sourire
en vain recherché auparavant éclate d’un coup sur leurs
faces, éclos par le miracle d’une de ces coïncidences qui
avaient si souvent jalonné leur amitié, et qu'ils ne
manquaient pas de relever avec une joie naïve.
Attendaientils ce coup de pouce imperceptible d'un hasard compatissant
pour se délester du trac énorme qui les pétrifiait sur le seuil
du prochain Acte à jouer?… Les fronces au bas du rideau
frissonnent :prélude, chuintement sourd du flux nouveau
qui va de proche en proche animer toutes choses…
Attention !Le décor est changé. Le premier regard, si flou
soit-il, va être inaugural. Ils le savent déjà. Le premier mot, le
premier geste, le premier pas aussi. Même l’inflexion des

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L’INSTANT D’APRÈS

voix, même les stridulations des silences, tout est capital…
Flora retient son souffle…

Devant ses yeux, la lumière ondule de reflets moirés,
douloureusement crisse, comme un taffetas de soie sous le
doigt qui l’effleure. Lumière trouble, aux contours corrodés
de nuances verdâtres, ferrugineuses, et qui pourtant éclaire
avec la toute-puissance aveuglante d’un scialytique au-dessus
d’un champ opératoire. Lumière sans rapport avec l’heure
du jour ou de la nuit, non plus qu’avec la météo du ciel.
Lumière soudain surgie pour signaler un de ces évènements
d’exception, toujours situés aux charnières du monde, en ce
point précis où tout peut basculer en un instant — coup de
dés du hasard ou préméditation du destin? — de la vie à la
mort, du bonheur au malheur. Lumière semblable au
rayonnement émis par les maelströms prompts à absorber toutes
choses en leur néant… Aura seulement perceptible de
l’intérieur de l’âme, quand la conscience est hors circuit, quand
l’intelligence a résilié son fatras de connexions et que l’on se
retrouve nu, frissonnant, à peine distinct par le tracé d’une
incertaine membrane, du fluide originel qui à la fois nous
porte et nous traverse, nous sustente et nous annihile.
Quand notre moi atomisé, écume parmi l’écume de cette
substance pulsatile, ignore d’où sourd cet incessant
jaillissement et vers quoi il tend, et doute même si ce souffle de
vie est autre chose que l’illusion d’une gravitation
vertigineuse dans un temps immobile, simple image répercutée à
l’infini dans le champ de miroirs d’une Éternité à jamais
figée sur elle-même dans sa propre contemplation… Flora
reconnaît ce genre d'état imprévisible, déclenché par
l'intrusion violente d'une intuition qui, congédiant la raison,

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s'installe aux commandes de la volonté. Plusieurs fois déjà
lui est advenue la sensation troublante d’être captée dans un
halo, cernée par le faisceau d’une torche électrique braquée
sur elle… On tressaille, et s’impose la certitude qu’on ne
pourra pas se dérober. Quelque chose de l’inéluctable a été
enclenché, ne relevant plus du contrôle d’aucune faculté
humaine. Rêves et cauchemars baignent parfois dans cet
éclairage insolite. Mais pas seulement: un évènement grave,
qui nous précipite au cœur d’un violent affrontement entre
les pulsions de vie et de mort — pour un proche ou pour
soimême — peut donner à percevoir cette indéfinissable "clarté
d’entre-deux", "d’entre chien et loup", zébrure d’éclair, de
faille, qui scella la fin d’une Création vouée à l’innocence,
d'un Cosmos qui n'aurait jamais dû cesser de resplendir à
travers les âges. Paraphée par le Serpent, la faute originelle a
fêlé à jamais ce pur cristal. La lumière a perdu son éclat, s’est
brouillée de voiles opaques, dont les replis écrasent
lourdement les épaules… Lumière que le génial peintre
Masaccio a captée dans sa fresque d'"Adam et Ève chassés du
Paradis Terrestre": une tonalité sourde, glacée, dans laquelle
les silhouettes ployées, les regards atterrés des deux
misérables, révèlent leur effroi, leur accablement et leur
désolation sous la chape de courroux tombant du regard
divin. Triste colère, réprobation affligée qui gronde en écho
d’un bout à l’autre de la Terre et des Cieux, lamento
inépuisable d’un Dieu trahi dans son infinie tendresse pour
ses créatures, vibrent en suspension dans l'atmosphère
glauque, visqueuse, oppressante, de cette peinture qui, en
une image, raconte l’écharde du péché plantée dans
l’Éternité, sa mort, l’entrée en scène du Temps qui usurpe sa

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place, bouffonnement paré de sa défroque, et le fatal
décompte des jours qui commence, avec les "avant- après",
et surtout l’insoutenable glas du mot "Fin" : le Temps, et son
double visage de Janus : Vie-Mort…

Flora tremble presque, tant elle doit faire effort pour
s'arracher à cette plongée dans un préconscient nocturne qui
sait déjà, mieux que notre clair esprit, où veut nous conduire
un destin indifférent, à tous égards, à nos états d'âme du
moment. Il faut pourtant qu'elle mette un terme à la
divagation hallucinée de ses pensées : Édouard est là, devant
elle, bien vivant! Les mains aux poches, l’œil étincelant, il
opère une de ces pirouettes comiques, à la limite du
déséquilibre, dont il avait le secret quand, autrefois, ils
jouaient à la marelle et que, parvenus à cloche-pied au
fronton de craie marqué"CIEL"fallait se retourner d’un il
coup sans tomber. Puis, d’une main ferme étreignant son
épaule, il oriente son amie face à la salle, le bras tendu dans
un geste exagérément emphatique d’invitation :

— Bienvenue, Flora, dans mon"Dernier Royaume".

Elle ouvre la bouche pour protester, mais la petite
flamme rieuse vacille dans les yeux d'Édouard; son regard
devient dur, impérieux :

— Non!… Pas la peine de tricher, Flora. Non! Tu
entends !…Nous n’avons pas été élevés ensemble pour
rien :je sais quand tu vas mentir. Épargne-moi cela, je te
prie… Au contraire, tu me dois d’étayer ma dignité si tu la
vois flancher. C’est seulement cela qui importe… Le reste …
le reste est peut-être plus facile qu’on imagine à partir du
moment où on décide de ne plus lutter contre le courant