L'Oiseau-lyre des fagnes

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Français
292 pages
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Description

Ce récit est d'abord une incitation à un voyage où le passé invite à naviguer au fil de la Meuse. Puis, le présent retrouvé engage deux amis à une exploration forestière. Cette randonnée pédestre les amènera sur d'anciens sentiers mérovingiens et sur le toit des Ardennes, le sommet de la Croix-Scaille, avant de croiser des chasseurs et des braconniers. Mais le vrai personnage de ce récit reste les Ardennes, ses paysages multiples qui plongent le lecteur au plus profond de ce terroir, de ses croyances ancestrales et de ses coutumes.

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Publié par
Date de parution 02 septembre 2017
Nombre de lectures 5
EAN13 9782140044205
Langue Français
Poids de l'ouvrage 9 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0135€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Paul DunezL’OISEAU-LYRE DES FAGNES
Ce récit est d’abord une incitation à un voyage où le passé invite le lecteur à
naviguer au l de la Meuse admirant, au passage du bateau de plaisance Le Rimbaud,
une maison blanche, réceptacle de saveurs douces-amères d’hier. Puis, le présent
retrouvé engage deux amis à une exploration forestière dans une région hors du temps.
Cette randonnée pédestre les amènera sur d’anciens sentiers mérovingiens gardant en
mémoire les grandes chasses sauvages d’antan. L’un d’eux conduira le poète sur le toit
ultime de l’Ardenne, la Croix-Scaille, un sommet ardoisé au milieu des fagnes et des
sphaignes, un paysage unique dans ce coin oublié de France. Il croisera des chasseurs
nyctalopes, des braconniers honorables, les yeux braqués sur des ombres fugitives se
pro lant à l’horizon du clair-obscur qui entraîneront le lecteur sur les traques sylvestres
des chasseurs de lune auprès desquels l’auteur a recueilli d’exceptionnels témoignages
sur la chasse libre. Ce parcours sert en fait de décor au vrai personnage de ce récit : les
Ardennes. Ses paysages multiples font écho à l’ambivalence des sentiments ressentis
et plongent le lecteur au plus profond de ce terroir, de ses croyances ancestrales et de
ses coutumes.
Paul Dunez a enseigné à l’université Paris I Sorbonne Panthéon. On lui doit
plusieurs récits historiques, tels L’Orante, L’Ecuyer du Colisée féodal, Les
Grandes Hazelles et Le Troubadour des Ardennes. Il a écrit la biographie de
Julien Lauprêtre, président du Secours populaire, préfacée par Patrick Poivre
d’Arvor.
L’OISEAU-LYRE
DES FAGNES
Nouvelles insolites des Ardennes
ISBN : 978-2-343-12605-0
24 €
L’OISEAU-LYRE DES FAGNES
Paul Dunez




L’oiseau-lyre des fagnes
Paul Dunez


L’oiseau-lyre des fagnes
Nouvelles insolites des Ardennes


































































































































































































Du même auteur

L’affaire des Chartreux, L’Harmattan, 2000
Les Crépitement du Diable, L’Harmattan, 2002
L’Orante, sur la Via Domitia, L’Harmattan, 2004
L’Ecuyer du Colisée féodal, L’Harmattan, 2007
Biographie de Julien Lauprêtre Président du SPF
(Préface de Patrick Poivre d’Arvor), L’Harmattan, 2009
Les Grandes Hazelles ardennaises, L’Harmattan, 2011
Guide historique du Château d’Excideuil (en Dordogne),
Éditions du Périgord, 2013
Le troubadour des Ardennes Enguerrand de Castrice,
L’Harmattan, 2014































© L’Harmattan, 2017
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.editions-harmattan.fr

ISBN : 978-2-343-12605-0
EAN : 9782343126050
Notes de l’auteur

L’Oiseau-Lyre des Fagnes est un récit qui se subdivise en
quatre épisodes. Ceux-ci sont des Nouvelles Insolites des
Ardennes qui se suivent à quelques années de distance.
Ces évènements sont issus de faits réels vécus par deux
amis et complices ; Jean-Eudes de Saint-Hubert, poète
fataliste, et Josserand Valbreuil, journaliste avisé. Ceux-ci
parcourent ensemble le temps du pays ardennais, se
transformant en spectateurs actifs à travers des situations
trouvées par hasard, en suivant le fil de la Meuse
jusqu’aux fagnes des Hauts-Buttés, en passant par les
vallées de la Goutelle et de la Semoy.
Les noms de certaines personnes ont été modifiés, sauf,
avec leurs accords, les noms suivants : Jacques Roynette
dans « la Maison Blanche », Marcel Hénon dans
« Requiem pour la Dauphiné », Patrick Fourgon dans « le
Braconnier Honorable », et Marc Poncelet dans « Ad Alta
Terra Ardana ». D’autre part, pour plus de cohérence,
nous trouverons parfois dans un ensemble unique et
solidaire le poète, le journaliste et le narrateur. Au lecteur
de décoder le temps des Ardennes.
Ces Nouvelles du temps présent ne sont pas inspirées
d’histoires vraies ; ce sont des histoires vraies ! Cet
ouvrage n’a d’autres ambitions que de conter ces récits
dans l’humilité des temps d’aujourd’hui et avec
l’atmosphère d’une certaine poésie ardennaise dans sa
prosodie.
Un clin d’œil à l’écrivain Yann le Huron, dit capitaine
Yauque par les bourgmestres des environs. Il est
l’infatigable interprète de nos bois et l’apôtre des forêts
profondes ; les Ardennais auront reconnu l’homme en
question : le chroniqueur de la Beuquette, et l’auteur de
L’été de la Saint-Martin et de Bille de Chêne ; « une
5
Enfance Forestière ». Pour nos belles forêts, pour ces
magnifiques solitudes, pour ces splendides palais de la
nature sauvage, il leur fallait bien un poète épique !
Un deuxième clin d’œil amical au maitre ès-ordinateur,
Jean-Paul Gibaru de Nouzonville qui décrypta mes textes
simples, les rendant visibles sur la Toile compliquée où le
patois ardennais n’est pas absent.
Enfin comment oublier, dans l’agrégation de mes notes
éparses, Théophile Malicet le forgeron-poète de Nouzon,
auteur en particulier de « Debout Frères de Misère »,
homme sage et bienveillant. J’ai eu la chance de suivre,
avec d’autres petits camarades, son enseignement sur la
vie des ouvriers, les yeux vers les étoiles, en 1952, rue du
Hochet à Nouzon.

§§§
6




J’agite les mots dans mes paragraphes
comme un pinceau dans un godet.
J’ai mis en branle autour de ces images
une agitation irradiante,
et chacune de ces images, appelle ses voisines à l’aide
pour retrouver mieux leur énergie commune.
Michel Butor, écrivain ardennais.


J’ai vu passer des ombres.
J’ai vu l’ombre tournante des « boites à laver »
Penché sur la Goutelle, au ru d’Napon bercé,
J’ai vu sourire une ombre d’enfant émerveillé
Et sur l’Ardenne sombre, le soleil se lever
Gérard Baudoin, poète ardennais


Quand il y a quelque chose qui ne va pas, filez en forêt,
vous serez guéri. La forêt ardennaise,
c’est quelque chose d’inouï.
Simon C., artiste ardennais






Heureux qui comme Ulysse, a fait un beau voyage
Quand reverrai-je, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma petite maison blanche.
Joachim du Bellay
Le mot de l’éditeur

Quelques extraits de presse sur les précédents ouvrages de
l’auteur valent mieux qu’un long discours de présentation.
L’écrivain est un poète, je le pense sincèrement, mais
surtout un homme qui aime son terroir et qui veut faire
partager ses sensations forestières aux touristes amoureux
des pays de France, et bien sûr en particulier, à son pays
des Ardennes.
Directeur de Collection
F.Van der Motte, avocat H. à la Cour.
Professeur à l’Ecole des Barreaux.
Extraits de presse

L’écrivain a consacré un nouveau roman-historique
publié par les éditions de l’Harmattan. Il l’a titré du nom
d’un massif forestier ; Les Grandes Hazelles, préfacé par
Pierre Cordier maire de Neufmanil - Comment ne pas
vibrer quand Paul Dunez honore sur un chapitre de ce
fameux sous-titre « Derrière la Beuquette »
Journal L’Ardennais

...D’avoir humé votre roman, me donne envie d’aller vite
me plonger dans un univers qui m’est familier. Il fleur bon
nos bois, nos ’boutiques’, le passé de nos aïeux...
Lettre de sympathie de Yanny Hureaux

Ardennais de naissance, comme de cœur et de mémoire,
Paul Dunez-Gervaise livre un roman historique, Les
Grandes Hazelles, où le souci du détail se conjugue aux
élans de l’épopée ordinaire pour ouvrir aux lecteurs les
portes d’une vraie remontée dans le temps…
D. Charton, rédacteur en chef de Mag-Info Ardennes

Aujourd’hui, nous avons envie de retrouver nos racines, et
des livres comme celui de Paul Dunez nous incite à en
savoir plus sur le passé de nos provinces, un passé qui
nous concerne tous, et nous interroge sur notre avenir…
S. Bonifaci, Actus,
Syndicat des Journalistes de la Presse Périodique.
11
Un beau titre, le titre de l’histoire : La vie et l’œuvre de
Julien Lauprêtre, président national du Secours Populaire
Français, mis parfaitement en forme par Paul Dunez.
L’écrivain a bien senti le bonhomme Julien, le titi parisien
qu’il a toujours été, malicieux, goguenard, mais opiniâtre
et têtu…
Patrick Poivre d’Arvor (ppda)

Il y a peu (2012), Paul Dunez avait écrit un guide
historique sur la forteresse d’Excideuil par les éditions du
Périgord, ouvrage dont nous avions parlé pour ses
qualités historiques et descriptives. Et voilà que,
passionné par cette époque, il s’est pris au jeu et a eu
envie de parcourir l’histoire générale des grands barons
d’Aquitaine pour suivre l’histoire particulière d’un
troubadour du 13e siècle : Le troubadour des Ardennes.
Natif des Ardennes, Enguerrand de Castrice deviendra
troubadour en passant par l’Aquitaine, la Champagne et
l’Aragon-Catalogne. Cavalcades, aventures, drames,
secrets et retournements de situations, amours contrariés
et retrouvailles éperdues, voilà que Paul Dunez a emboité
le pas de Théophile Gautier… Dans son style imagé, il a
écrit un roman alerte où se croisent l’Histoire, l’aventure,
les sentiments. La description des personnages et des
décors sonne juste, le ton est à l’unisson…Paul Dunez
s’est certainement amusé en écrivant cette histoire, en
même temps qu’il accomplissait un vrai travail
d’historien.
Marie-Odile Carpentier, rédactrice en chef
Syndicat des Journalistes de la Presse Périodique
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Sommaire

Chapitre 1 : La Maison Blanche ...................................... 15
a) Au fil de l’eau…au fil du temps .................................. 17
b) Escale au Mont Olympe .............................................. 57

Chapitre 2 : Requiem pour La Dauphiné ......................... 81
a) Entre la Semoy et la Goutelle ...................................... 83
b) Un village disparu : La Dauphiné .............................. 105

Chapitre 3 : Les braconniers honorables ........................ 141
a) Le bouchon aux allumettes ........................................ 143
b) Le Raboliot des Hazelles, Patrick Fourgon ............... 181

Chapitre 4 : Ad Terra Alta Ardana ................................ 243
a) La Croix-Scaille ......................................................... 245
b) La Clairière des Soupirs ............................................ 265
13
Chapitre 1


La Maison Blanche




Au fil de l’eau…au fil du temps.
a) Au fil de l’eau… au fil du temps

C’était avant-hier… Après un long séjour à Paris, je revins
en Ardenne l’an dernier, désireux de retrouver une
certaine tranquillité forestière au sein du paisible creuset
familial. J’avais besoin également de me ressourcer en
mon terroir natal, avide de découvrir de nouvelles
productions littéraires ardennaises.
Le lendemain de mon arrivée, un Salon du livre ouvrait
ses portes à Charleville, et me hâtai donc de m’y rendre.
Aux abords de ce Salon, je rencontrai un ami d’enfance,
Jean-Eudes de Saint-Hubert, l’un des plus sensibles
conteurs de ce pays, un pays de paysages faits d’ombres et
de lumières. Il venait, lui aussi de la Capitale pour cette
manifestation annuelle. Quand nous nous fûmes embrassés
fraternellement, nous entrâmes ensemble dans cette agora
de l’écrit où bruissaient déjà des commentaires les plus
avisés. J’ai demandé alors à Jean-Eudes s’il présentait
luimême au regard du public, un nouveau livre. Sur sa
réponse affirmative, je le priai de me montrer son dernier
ouvrage, et me donna aussitôt son titre : « La Maison
Blanche », et il ajouta moqueur… Au fil de l’eau sur la
Meuse endormeuse… en mémoire à Charles Péguy. Mais,
modestie oblige, il me conduisit d’abord devant les stands
de ses confrères, des romanciers et des poètes ; tous
étaient déjà prêts à signer leurs créations nouvelles. Mon
ami lui, d’une timidité excessive, fuyait cette cérémonie de
la dédicace :
– Ah ! Cette séance de signatures obligées, me dit-il
aussitôt, partant dans un commentaire acide… Assis
derrière sa table, l’auteur connu ou inconnu, déjà apprêté,
stylo-plume ou à bille à la main, il lui ait souvent donné de
voir le passant passer nonchalamment, en promenade sans
17
voir. Parfois l’écrivain entend le commentaire d’un simple
quidam lorgnant le livre sans le convoiter ; parfois encore
il lui arrive d’embrasser une inconnue de passage
enthousiaste qui, après avoir tourné, retourné le livre objet
de ses désirs et jeté un coup d’œil rapide sur le court texte
au dos de la couverture, demande brusquement : Vous
pouvez me dire de quoi ça parle, au juste ?
– Alors, que répondre le plus rapidement possible ?
L’impudeur et la pudeur se bousculant, l’auteur en général
s’en tire avec humour ; il a presque honte de résumer ce
qu’il a écrit seul pendant des mois, raturant, corrigeant,
remaniant, baignant entre la satisfaction et l’incertitude.
Écrire représente pour l’écrivain un acte de grande
solitude, une plongée en soi, une mystérieuse conjonction
de désirs ; imagination, pulsions créatives et constructions
illusoires avec cette étrange sensation que les situations et
les personnages peuvent s’emparer de votre moi le plus
secret, le plus intime ! Parfois cependant, au milieu d’un
léger brouhaha coloré des conversations feutrées, une
heureuse surprise d’un ami d’enfance qui vient vous saluer
avec un grand sourire : salut, Maurice comment vas-tu ?
Déjà en retraite ? Enfin, une occasion de s’échapper au
tohu-bohu, pareille au bourdonnement d’un rucher
pendant quelques minutes…
Donc Jean-Eudes, après cette description confidentielle,
me conduisit successivement devant les tables offertes au
regard des visiteurs où s'étalent complaisamment les livres
de ses confrères. Il me fit remarquer avec une grande
impartialité les qualités des uns et des autres, clair,
académique, emphatique, mais aussi narratif, épique ou
bien encore, tragique ou lyrique, etc. Enthousiaste sur de
belles idées, glissant légèrement sur quelques défauts de
style, plus pompeux ou verbeux, il me fit passer en revue
ses amis et autres inconnus, se montrant pour tous juste et
bienveillant. Devant une table, puis une autre, il m’invita à
18
jeter un coup d’œil sur tel ou tel ouvrage au titre
prometteur : Sauver les traditions ardennaises de Clerjean,
Regards croisés au pays des beuquettes de Yann Le
Huron, etc. Ce ne fut guère qu’au bout d’une heure que,
m’arrêtant devant son propre stand, autour duquel se
pressaient quelques humbles aubains de l’écriture plus
curieux qu’intéressés, il me dit tranquillement :
– Ici, bien évidemment, permets-moi de m’abstenir de tout
propos ; feuillette, regarde, et si tu veux, juge ! Voici mon
livre : La Maison Blanche. Annie et Sylvette ont équipé la
table d’un certain nombre de mes derniers livres, avant de
s’éclipser vers l’état-major de l’organisation.
Ce dernier livre était mis en évidence en plusieurs
exemplaires sur une table de présentation où se trouvaient
également quelques articles de presse rangés dans un
classeur. Voyant la couverture du livre, je ne pus réprimer
une douce satisfaction de plaisir. En effet, cette couverture
présentait une illustration charmante qui cherchait
l’émotion en disant tout sur la compréhension de l’image
et de son atmosphère paisible, mais d’où il reflétait un
étrange message… Cette petite exclamation amicale fit
retourner quelques personnes placées juste à côté de moi ;
une seule cependant resta immobile, impassible même !
C’était une dame élégamment vêtue d’un léger manteau
gris et qui, les mains crispées sur le présentoir, les yeux
rivés sur l’ouvrage, semblait entièrement absorbée dans la
contemplation de cette couverture. Certes, c’était une
illustration colorée et de belle facture comme je le pensais
moi-même, mais quand même… Pourquoi une telle
adoration ?
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Je profitai du départ de plusieurs personnes pour me
rapprocher un peu plus de la table afin de me rendre
compte précisément de ce qui hypnotisait au plus haut
point la dame au manteau. En fait, l’illustration de cette
couverture était une image agréable à voir dans sa
composition, mais très banal comme sujet, en apparence…
C’était une petite maison blanche, festonnée de vigne
vierge, où gambadaient sur la pelouse deux beaux enfants.
Assise sur un banc, à l’entrée d’une verte tonnelle, une
jeune femme, dont les mains distraites laissaient échapper
une broderie en dentelle au point de Sedan, les regardait
jouer avec des yeux à la fois attendris et inquiets. Enfin, au
premier plan, un homme jeune, occupé à ranger une petite
barque sur les bords d’un canal, à demi échouée dans les
roseaux, entre des bosquets de saules, se reposait un
instant. Un moment d’extase, une plongée dans une douce
béatitude, comme s’il voulait envelopper dans un seul
regard cette maison blanche, ces enfants rieurs et cette
jeune femme, en qui semblait se résumer tout son bonheur.
Il fallait à Jean-Eudes une grande audace pour une telle
couverture d’appel ! Mais mon ami avait déployé dans ce
dessin, dans ce tableau bucolique, un nombre important de
détails, de sentiments forts, à travers des couleurs douces
au pastel qui pouvaient, dans la naïveté de cette scène,
avoir conquis l’approbation des gens. Cette idylle bien
présentée, destinée aux âmes rêveuses, était devenue sous
ses crayons, une œuvre remarquable.
Je me retournai vers Jean-Eudes tout en feuilletant son
livre pour lui exprimer ma sympathie et toute l’admiration
que m’inspirait son travail, quand mon ami coupa court à
mes éloges. Prétendant qu’il avait oublié de me présenter à
quelques autres confrères, il m’entraîna du côté opposé à
son stand, vers Béatrice, une nouvelliste connue dans les
Ardennes, puis vers un généalogiste de réputation. Mais,
lorsqu’après une nouvelle excursion dans les allées de
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l’agora de l’écrit nous repassâmes dans celle où se trouvait
son stand, je voulus y jeter un nouveau regard et fus
stupéfait d’y retrouver la dame au manteau gris-hâve qui,
restée près des personnes dont elle était accompagnée,
semblait ne pouvoir s’arracher dans la contemplation
excessive de la couverture du livre de Jean-Eudes.
Celui-ci il est vrai, savait porter haut l’hymne de son
terroir ardennais. C’est chez lui, dans son pays laborieux
et de tradition ouvrière, qu’il trouvait les meilleurs
éléments de sa frémissante sensibilité de romancier-poète.
Il savait traduire la fuite du temps, la fragilité du bonheur,
la brièveté de l’amour et l’harmonie de la nature sauvage.
Pour lui, plus qu’un art d’écrire, la poésie est un art de
vivre.
– Voilà lui dis-je, en le taquinant, une persistante
admiration très flatteuse pour toi ; si le visage de cette
personne répond aux promesses de sa silhouette et de sa
toilette…
– Allons, qu’importe ! répondit-il avec cette complète
indifférence qu’il montrait depuis de bien longues années
dans ses succès féminins.
– Il m’importe beaucoup à moi, repris-je en riant, de
savoir que mes amis ne sont pas seulement appréciés pour
leur poésie ou leurs romans… Et le quittant prestement, je
m’avançai vers l’inconnue qui ouvrait discrètement et en
douceur le press-book de Jean-Eudes pour y chercher sans
doute le véritable nom de l’auteur ; mon ami utilisait
toujours un nom d’emprunt pour signer ses romans. Mais,
au moment même où je me penchai avec délicatesse et
respect, pour voir son visage de près, la dame au manteau
léger jeta un cri de souffrance, laissant échapper le
pressbook où se trouvait un article de presse mentionnant le
véritable nom de mon ami. Elle tomba alors évanouie
entre mes bras ! Sans prêter attention à son joli minois,
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que je lui eusse sans doute accordé en toute autre
circonstance, je me disposai à dénouer un col amidonné
beaucoup trop serré… Quand soudain, un autre cri de
surprise plaintive semblant répondre en écho à celui de
cette belle créature, dans l’âge lumineux de la petite
quarantaine, éclata derrière moi ! En me retournant,
j’aperçus Jean-Eudes, énormément troublé, dont les mains
cherchaient un appui sur une table voisine. Il manqua
d’ailleurs de renverser quelques livres de l’un de ses
confrères, Gérard Baudoin, le poète de l’Ardennisme qui
illumine en vers élégants nos célèbres légendes. Laissant
l’inconnue entre les mains de ses deux amies venues la
secourir, je m’élançais vers mon camarade, juste à temps
pour le soutenir. Lui, l’indifférent, solide comme un roc
devant l’adversité, était affreusement pâle et les yeux à
demi fermés, il ne pouvait articuler une parole. Quand il
fut remis de cet étourdissement passager, son premier
regard se dirigea vers l’endroit où la jeune dame lui était
apparue lors de son évanouissement. Ne l’y voyant plus,
Jean-Eudes voulut m’entraîner sur ses pas; mais semblant
se raviser, il s’arrêta et je l’entendis murmurer :
– A quoi bon ! Puisqu’elle ne m’a pas vu, cela vaut
mieux…
Cette scène inédite à laquelle personne, pas plus que moi,
n’avait rien compris avait attiré autour de nous beaucoup
de monde. Je me hâtais alors de me perdre avec lui dans
cette mini-foule et, pensant avoir laissé suffisamment de
temps et d’espace à la jeune personne qui avait causé ce
petit scandale, je proposai à Jean-Eudes de sortir de ce
temple citadin de la poésie. Il me suivit sans répondre.
Prenant ma voiture nous ne tardâmes pas à arriver chez
lui, près de la place ducale à Charleville, sans qu’il eût fait
un mouvement, ni prononcé une parole.
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– Qu’as-tu Jean-Eudes ? lui demandai-je en le voyant me
montrer, d’un geste muet une bouteille de whisky, un
Chivas premier cru, perché sur une étagère.
– Non je n’ai rien, répondit-il, en secouant la tête comme
pour chasser une pensée pénible. J’avoue cependant que
j’ai cru défaillir à cause d’un souvenir douloureux, mais
maintenant ça va mieux ; merci de ton aide mon vieil ami,
mon alter ego des jours difficiles.
– Tu connais cette dame n’est-ce pas ? repris-je, après un
moment de silence.
– Ah, toi ! Le journaliste toujours à l’affût d’une belle
histoire ou d’une chronique piquante pour ton ‘‘Billet
d’humeur’’, dans La Gazette des Trois Vallées, même
avec un ami, dit-il avec un sourire résigné. Eh bien oui !
Tu es assez tolérant à mon égard pour ne pas rire de ces
choses-là ; alors écoute !
M’ayant présenté un siège, Jean-Eudes s’assit près de moi
et me fit le récit de son histoire. Une histoire d’amour des
plus étonnantes qu’il commença par cette phrase
d’amertume d’un chanteur bien connu : « Comme les
feuilles mortes, les regrets et les souvenirs se ramassent à
la pelle... » Une boutade qui voulait dire : c’est du passé
n’en parlons plus !
Je le regardai, avec un léger voile de regret pour ce temps
qui nous avait séparés ; je me souvins de notre grande
amitié qui nous liait autrefois. C’était hier, alors
adolescents, avant que le destin nous eûmes séparés.
Comme moi et comme beaucoup d’Ardennais, Jean-Eudes
était lui aussi parti à la conquête de l’Ouest, vers un miroir
aux alouettes pour se prouver peut-être une raison
d’exister, de s’affirmer ailleurs, ou tout simplement pour
gagner son pain quotidien !
Puis, calé sur le mol oreiller de ses souvenirs, Jean-Eudes
commença son histoire :
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– Il y a une vingtaine d’années, lors d’un séjour dans une
petite maison de cousins de ma famille, dans les environs
de Rethel, je voyais quelquefois mon oncle, le colonel
Alphonse Thomé, du Troisième régiment du Génie, basé à
Mézières. Longtemps ses récits de guerre avaient fait de
cet officier, fier et imbu de lui, l’idéal guerrier de mon
enfance. Mais, débarrassé par l’âge et la réflexion de mes
illusions chevaleresques, je ne trouvais plus dans ce héros
tant envié jadis, qu’un oncle qui, l’âge avançant,
n’inspirait plus qu’au repos. Malgré quelques
dissentiments d’opinions à l’endroit de la gloire et comme
le colonel m’avait fait autrefois sauter sur ses genoux en
m’abandonnant stoïquement ses belles moustaches
gauloises, nous éprouvâmes un égal plaisir à nous revoir.
Nos relations étaient affectueuses dans la compréhension
de chacun.
Ainsi, lors d’un congé à Rethel, expirant précisément à
l’époque où je me proposais de passer moi-même quelques
jours à Charleville. Le colonel, devenu conseiller militaire,
me demanda de l’accompagner. Pour son agrément, il
voulut prendre un service de bateaux de plaisance navigant
sur le canal des Ardennes puis sur la Meuse, via l’écluse
de Pont-à-Bar. Il devait rejoindre son poste et moi la
famille. Il fut convenu que nous nous retrouvions en son
hôtel où je devais passer la nuit avant notre départ le
lendemain matin. J’arrivai donc à cet hôtel au nom
charmant : « Les Amants de Saint-Jean ».
– Ah, que le diable emporte les femmes et leurs demandes,
s’écria mon oncle au moment même où j’entrais dans sa
chambre, en froissant et en jetant sur la table une lettre
dont il venait de prendre connaissance, et que je lus ; une
jeune fille à accompagner…
Moi, en riant devant son dépit, habitué à ses éclats de voix
tonitruants, je plaisantai sur sa réaction et sur ses propos
venant de sa lecture. Le colonel me regarda de travers en
24
prenant d’un geste bourru la main que je lui tendais pour
le saluer martialement.
– Oui, mon garçon, comme si nous ne pouvions pas nous
passer de cette charge, d’une petite mijaurée à emporter…
Mais je suis surpris et content de te trouver en bonne
disposition de galanterie. Demain, si tu veux, tu pourras
l’accompagner, cela m’évitera de chaperonner !
– Nous partons bien demain cependant ?
– Bien sûr que nous partons ! Et c’est précisément là le
problème. Je ne puis souffrir d’avoir en route à m’occuper
de mes bagages, et en plus qu’on vienne me charger de
conduire à sa maman une petite pensionnaire d’une bonne
école de Reims. Elle termine un stage sur un site
archéologique tout près du village d’Acy-Romance, au
lieu-dit « Le Terrage » ; le berceau Gaulois de Rethel. Sa
maman, une lointaine cousine, me prend pour une
nourrice… C’est un comble !
– Quel âge a donc votre future accompagnatrice, mon
oncle ?
– Je ne sais pas exactement. Peut-être 18 ou 19 ans… Je
crois ?
– En ce cas, pourvu qu’elle soit jolie, je m’en chargerai
bien volontiers, repris-je, en souriant toujours, devant l’air
encore dépité de mon oncle.
– Elle est charmante… paraît-il, du moins, s’il est possible
de m’en rappeler !
– Vous ne la connaissez donc pas ?
– Bah, j’ai dû l’apercevoir quelque part dans la famille ou
chez des amis… Enfin, tu parles d’une famille aimable,
pour me donner des corvées pareilles...
– Comment s’appelle-t-elle donc ?
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– Mademoiselle Roynette de la Motte ; une petite reine sur
un tertre… Son surnom de gamine était Clapotine, je ne
me rappelle même plus de son prénom.
– Qu’importe, c’est un joli surnom !
– Oui, affirmatif, bon nom aussi, beau minois et… pas le
sou vaillant ; est-ce que tu peux aimer les filles sans le
sou, toi ?
– C’est selon ! Je connais des héritières aisées dont je ne
voudrais pas, moi aussi, pour un sou justement !
– Bien, bien, dit encore mon oncle, le colonel, se lissant
comme à son habitude ses épaisses moustaches, en
haussant les épaules.
– Avec ces idées-là, reprit-il, et ton petit travail d’écriture,
on peut facilement crever de faim. Enfin, à ton aise mon
garçon, toi qui est d’en l’âge de l’hyménée, courtise
l’infante, épouse-la même, pourvu qu’on boive du bon vin
à la noce, moi, j’en suis toujours. Mais au fait,
continua-til, après un moment de silence et en jetant un dernier coup
d’œil dans un miroir pour s’assurer que rien ne manquait à
sa toilette toute militaire qu’il avait d’ailleurs bien achevée
pendant notre discussion… Au fait, j’y songe, nous
devions, je crois passer la journée ensemble à Rethel ;
cependant je dois porter un courrier chez des amis, alors
Jean-Eudes, si tu veux faire dès aujourd’hui, connaissance
avec ta future dulcinée, viens avec moi, je te la
présenterai !
– Non merci, répondis-je en riant encore ; je ne suis pas si
pressé de courir me mettre la corde au cou. Il sera temps
demain, si vous le voulez bien mon oncle.
– Va-t-en au diable petit, dit encore le colonel en
s’esclaffant de bon cœur, en prenant son képi bien brossé
et en ouvrant la porte. Si je ne te revois pas ce soir,
n’oublie pas que nous partons demain matin à huit heures
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pétantes. Moi, je pars de suite rejoindre mes amis ; nous
nous retrouverons ce soir ! Ah, encore, si tu dînes au
restaurant de l’hôtel, demande qu’on te serve un Saint
Christophorus, un vin primé du Languedoc ; il est
excellent et pas cher, surtout le « Feu du Diable ». À
bientôt donc !
Et le colonel disparut en psalmodiant une édifiante litanie
de propos râleurs ; ah, sacrée lettre, ah, sacrée femme…
– Alors, je pris possession de la chambre que l’on m’avait
préparée pour la nuit. Sans défaire ma valise en carton
bouilli et devant ce temps libre non prévu, je me trouvais
embarrassé de l’emploi de cette demi-journée que j’avais
compté utiliser avec mon oncle pour une promenade dans
la forêt Mazarine. Je me décidai donc à la consacrer à
explorer cette belle nature de la Champagne-Ardennaise
qui m’avait tant manquée dans la Capitale des lumières ;
pardon, la capitale de la pollution…
Je me munis donc d’un carnet de notes à tout hasard, et
gagnai les champs vallonnés des environs : un pays où
l’on revient toujours…
Les derniers jours de l’été vont très vite vers l’automne.
C’est une période de splendeur sereine qui enivre l’âme
plus puissamment encore que les riantes fééries du
printemps.
Etonnamment, jamais je n’avais éprouvé cette griserie des
odeurs, cette émotion de vivre pleinement comme ce
jourlà, un jour qui sera gravé dans ma mémoire. J’allais donc
sans but, par monts et par vaux, un bâton tordu à la main,
balayant devant moi l’ivraie et la zizanie, sur les chemins
herbeux que j’empruntais ; j’oubliais même de prendre les
notes que mon esprit vagabond présentait à mon esprit
trop captivé par le charme agreste de tout ce qui
m’entourait. Je sentais le désir de serrer dans mes bras
cette heureuse nature qui me souriait comme une femme
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aimée. Des paroles d’amour me flottaient sur les lèvres et
je les adressais, à défaut d’un objet plus précis, à la
mousse des sentiers, aux fleurs odorantes, aux oiseaux
dont les trilles m’enchantaient et me transportaient
d’allégresse. Même les quelques petits nuages blancs, du
haut de leur balcon bleu, m’adressaient des sourires tels
des séraphins heureux.
À cet environnement naturel venait se mêler cependant
une sorte d’ennui, de nostalgie, qui avait dû saisir le
premier homme quand il se trouva seul au milieu des
merveilles de l’Eden, en attendant... Ève ! Je fus réveillé
de cette extase par un léger bruit qui se fit entendre de
l’autre côté d’une haie où j’avais décidé de m’asseoir pour
me reposer après cette promenade désordonnée sans but
déterminé. Un regard me fit reconnaître que cette haie
entourait un parc ancien au milieu duquel apparaissait un
vieux château défait, aux allures féodales ; ce n’était
vraiment pas le château des fées… Puis un second coup
d’œil jeté par une brèche de cette rustique haie me permit
d’entrevoir une jeune fille marchant lentement de l’autre
côté, sur une allée bordée de charmes. Je dis bien une
jeune fille, bien qu’elle me tournât le dos à ce
momentlà… Mais à la taille souple et élancée que dessinait si bien
une fraîche robe d’été, à cette démarche, cette prestance,
qu’une Parisienne eut enviée, avait je ne sais quel charme
magnétique que seules la jeunesse et la beauté exhalent ;
j’aurais parié que cette femme était une jeune fille...
Jean-Eudes s’arrêta un instant :
– Tu vois ce que je veux dire Josserand, toi mon bon ami ?
Je ne répondis pas, attendant la suite de son histoire avec
grande impatience ! Il reprit :
– En toute autre circonstance, cette forme gracieuse,
glissant sous les verts feuillages, eût excité ma curiosité.
Mais il y avait trop d’à-propos dans cette rencontre, au
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