L'Ombre de l'homme

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Français
204 pages
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Description

Toutes les "histoires" qui jalonnent ce recueil de nouvelles sont authentiques. Tout ce qui est rapporté quant aux situations limites de l'humain plongé dans l'extrême est véridique, mais bien en deçà de la réalité historique. C'est vrai pour Histoire humaine, c'est vrai pour Manuscrit de 1946. Il a fallu lire l'Histoire, relire des histoires pour ne pas manquer la vérité historique. Mais en littérature, le mensonge est vrai puisque l'in-humain est inimaginable. C'est dire que tout est faux,inventé.

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Date de parution 01 mai 2011
Nombre de lectures 82
EAN13 9782296807389
Langue Français

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© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-54769-8
EAN : 9782296547698

L’Ombre de l’homme

Essai

Du même auteur

Le concept de l’angoisse chez Martin Heidegger, Presses universitaires
du Septentrion, Lyon, 1999.
L’aporie du travail du deuil chez J. Derrida, inEnseignement
philosophique,vol. 53, Paris, 2003.
Une lecture duDiable et le Bon Dieupar Ricœur,inÉtudes sartriennes,
Paris, 2009.

Roman

Noir sur blanc et blanc sur noir,Mon Petit Éditeur, Paris, 2010.

Poésie

Chemins poétiques,Édilivre, Paris, 2010.
Outre-Occident,Édilivre, Paris, 2010.

Nouvelles

Nouvelles métaphysiques,Édilivre, Paris, 2010.

Robert Tirvaudey

L’ombre de l’homme

nouvelles

L’Harmattan

Histoire humaine

ls étaient tous là. Il y avait R. Il y avait B. Ils étaient tous
I
là. Réunis au Camp de B…, au cœur du nord de la
France. La pluie. Bien entendu. Que de l’eau. Depuis
quinze jours. À froisser les nerfs. De l’eau, que de l’eau.
Même pour un marin, l’eau était de trop. Après d’anciens
combats de la Tunisie au Maroc, en Algérie, en Éthiopie,
les marins venaient de rentrer sinon chez eux, du moins
près de la France dite libérée.
Autour, emmurés, regroupés autour du poêle
anémique, le froid était en eux. L’eau, même des mers
chaudes était toujours en eux, dans la froidure. Le sel. Le
sel de l’eau froide, des eaux chaudes. Ils grelottaient
— dérisoirement — devant leurs souvenirs de l’Afrique. Du
soleil et du sable.
L’un d’eux dit soudain :
– Leclercdoit être à Paris, à présent.
Et tous sur la carte dépliée de mesurer le chemin
parcouru.
– MarinLegrand, fit Lucas, en posant l’index sur
la carte, au-dessous de cette tache bleue en forme de cœur
qu’est la mer Méditerranée. Vous souvenez-vous de la
cantine de l’hôtel de la Marine ?

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L’OMBRE DE L’HOMME

Au-dessus de la table, il y avait une vieille affiche de
propagande. Conçue pour les temps de guerre, elle avait fini
par se parer d’un sens mortel pour nous : le regard confiant
d’un homme noir, le fusil à hauteur, le sourire blanchi, sur
fond d’un irrémédiable jaune sable. Le béret de la marine.
Blanc, évidemment. « Rejoignez les Forces de la France
libre »,voyait-on en dessous, en caractères bleus. Nous ne
pouvions nous empêcher tous de penser à tous les camarades
qui l’avaient regardée, cette affiche, qui un jour étaient partis
— sous l’eau —et n’étaient jamais revenus sur terre…
– Orangea n’est pas sur la carte, comme de juste,
coupa T. Et pourtant, c’est un port duquel nous pourrions
tout attaquer par l’ouest, maîtriser l’est.
C’était un petit port, sous un trop grand drapeau,
un port minuscule, des voiliers, de l’huile de petits bateaux
à moteur. Le jour, il y avait la chaleur. La nuit, il y avait des
étoiles. Un ciel plein d’étoiles. C’est de là qu’un matin trois
destroyers sont partis vers le nord, au-dessous de la brume
« laplus épaisse du monde», comme aiment à dire les
journaux dont les journalistes n’y sont jamais allés.
Un seul destroyer, quatre heures plus tard,
bombardait la petite ville de..., détruisant les hangars,
mitraillant les avions au sol. Le deuxième, celui de R.,
s’était accroché sur le sable fin, faute de carburant. Au beau
milieu des obus et de la mitraille. « Les moteurs ont
lâché »,précise T. Il faut retrouver Y. Lui et tout
l’équipage. Mais personne n’a jamais su ce qu’était devenu
le troisième destroyer. On enregistrera plusieurs messages
pendant une demi-heure environ : « Nous coulons.
Sommes perdus. Nous sommes perdus… »

L’OMBRE DE L’HOMME

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Et puis le silence. Plus aucun mot. Ils avaient la
force de vivre. Des canots, des vivres, de l’eau pour trois
jours. Après…
Le lendemain matin, quatre autres destroyers
attaquaient, R. bombardait le port de ... Le radio vouait
toutes les mitrailleuses de l’endroit à les suivre de leurs
crachats, avec la double douleur qu’il y avait des centaines
et de centaines de civils, et qu’il était personnellement visé.
Son micro est sectionné par une balle explosive. Un lourd
morceau de plomb vient s’encastrer silencieusement dans sa
narine. Et F. de renifler toute l’horreur de la guerre. Il en
faut peu pour sentir l’odeur de la guerre.
– Jen’aime pas, interrompit F., que l’on dise du
mal des absents !Ce sont ceux qui ont toujours raison. Car
s’ils ne sont pas là, c’est toujours pour une bonne raison.
Échapper à la mort en est une bonne, de raison.
F., prétentieux mais non pas vantard, ne l’a jamais
enlevé : pour lui, entre ses narines, ce petit morceau d’acier,
c’est quelque chose comme une croix de guerre, plus forte
que toutes les croix. En plein combat. Pas avant. Pas après.
Mais pendant. Il profère désormais des sons creux,
caverneux. Il faut comprendre. Tous les regards se portent
sur l’une des narines de F. Qui crache. Qui crache de
toutes ses narines.
E., dans la chaleur de la camaraderie, détourne
l’attention :
– Lepuits de Mona n’est pas non plus sur la carte.
Vous vous souvenez : nous l’appelions le puits de la Mort.
Il est censé se trouver par là. Voyez. Par là. Il y a une

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légende sur le puits. Presque un mythe. Ou un conte pour
marins ; on disait que c’était une création de l’Autre de
Dieu pour faire songer les marins… Qui croyaient en un
Ailleurs de douceur…
– Cen’est pas un mythe. G. s’y est engouffré. Un
jour, sur un voilier. Il y a longtemps. Ça a presque disparu
de la mémoire des hommes.
– G.est un homme de confiance. Il a toute raison.
Un homme rationnel plus que raisonnable, relève dignement
A. L’homme qui ne se raconte pas d’histoires. Trop
longtemps dans la marine pour réciter des fables sur les
contrées rencontrées.
– Entout cas, peu avant la prise du port, le puits
dit de la Mort a sauvé la vie à deux Anglais. Bien avant la
guerre. Il est vrai, il en a tué trois. Nos marins avaient réussi
à sortir des griffes de Rommel. Qui voulait tout contrôler.
La terre, l’eau et le ciel. Ils avaient réussi à s’évanouir d’un
bordel — les mots manquent — où les Allemands les avaient
poussés. Deux litres d’eau pour trois, quatre cents
kilomètres à parcourir à pied, pour des marins, un point
minuscule à trouver, quelque part au milieu de l’ailleurs.
On se trouvait par là, fort occupé à baliser une terre d’eau
de secours, de recours. On ne saura jamais ce qu’il a dit en
voyant jaillir de l’eau bleue, verte, des trois alouettes
chancelantes.
– Iln’a rien dit. Il n’a rien pu dire, coupe Q. Il était
bien trop occupé à lutter avec le reste des bonhommes.
Il a pu en empêcher deux de se suicider, mais le
troisième fut plus prompt. Il se rua dans l’eau. Prit trois,

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quatre gorgées d’eau. Les poumons éteints. Pour le
cinquième, la chose fut plus étrange. Trop peu d’eau, trop
d’oxygène. Il avala tout, trop d’air. Les poumons éclatés.
Ces derniers mois, les navires de groupe se sont
amarrés tous les jours au puits de la Mort. Et la garnison fut
singulièrement renforcée : il y avait été mis plus de quinze
hommes.
Mais, le capitaine Lemarck n’a pas de prise sur eux.
L’évidence même. Les plaisanteries glissent comme la pierre
sur l’eau. Par saccades, par ricochets, comme une pierre lancée
par un enfant au-dessus de l’eau, mais d’un lancer court.
– L’équipage qui réussit le premier le
bombardement de …, c’est bien celui qui s’est échoué, quatre mois
plus tard, dans les eaux noires ?
– Oui, dans les eaux de …; seul le radio survécut.
Il faut voir l’homme. La jambe droite atrophiée. La jambe
gauche absente. Il a tout eu, le siège de fourmis et les attaques
de tsé-tsé. Et il est resté ainsi vingt-quatre heures pleines et
entières à gémir, sous les débris du navire. C’était plus fort
que lui. Il tirait à un rythme régulier des rafales de
mitrailleuse, pour dire qu’il existait, pour signifier sa présence, pour
leur cracher les jurons de tous les soldats marins.
Silence de ses camarades.
– Et à quoi ressemble ce puits étrange de la Mort ?
Ce fameux désert d’eau ? demande rapidement
l’hommequi-n’a-jamais-rencontré-l’eau-de-la-mer.
– Mais à rien, Commandant, absolument à rien. Au
sens propre du mot. Même sale, salée. Nous ne savons rien.
Des bribes, des on-dit. Presque rien. Vous voyez. Des mots.

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L’OMBRE DE L’HOMME

C’est tout ce que nous savons. Quelques mots. Peut-être. Un
doute. Peut-être. Si, pourtant. Si, en partant de …, nous
parcourons cent milles, nous trouverons un arbuste. Peut-être.
Étrange pour un marin d’avoir comme seul repère
un arbuste. Mais tout s’efface dans cette mer de sable.
Peut-être n’est-elle pas sûre ? C’est peut-être le seul espoir
pour les marins, ce flou de la carte. Que la carte soit fausse,
mal découpée, mal dessinée. Il faut espérer. Trouver cette
île de terre, cette mer de la Mort, et en repartir.
– Il faut se souvenir, mon Commandant, de la
mythologie. Elle est aussi incertaine qu’il est certain que le
diable existe. Vous voyez.
Mais le jeune vieux capitaine de pousser des
hurlements. Il ne saurait accepter que tout repose sur la
mythologie. Des mots. Que des mots. Sa voix fut si lourde
et profonde par radio interposée qu’elle fit trembler tous
les marins de tous les navires.
– Si toutes les jeunes recrues avaient le même sang
que nous, les vieux marins, la terre tournerait mieux.
– Naturellement, fit C., du ton conciliant de celui
que veut s’en sortir vivant. Qui comprend que devant de
jeunes recrues le désespoir n’est pas permis. De ces jeunes
pas si jeunes qui ont pris part à d’autres guerres.
Bref, F. faisait des liaisons entre les différents postes
de la marine résiduelle. Un homme solitaire, D. Pour qui la
guerre est ailleurs. Qui cultive légumes et fruits, qui
transporte fruits et légumes. Sans trop se soucier des
combats. Qu’il croit d’un autre temps, d’une autre époque.
Tout était bon pour son transport. Il drainait pêle-mêle

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vivres, alcool et blessés, légumes frais et fruits légers. Il se
perdait régulièrement. Il est vrai. Mais arrivait toujours au
port. Le bon. Toujours. Il est vrai aussi. Il se perdait
généralement et revenait toujours à pied. Mais jamais ne
perdait son béret corse, son collier béni, son fétiche. Jamais.

Un jour qu’ilnaviguait en patrouille avec son ami le
commandant de la Marine, un Corse lui aussi, un coup de
vent abrupt arracha le béret. Tout aussitôt, sans même
prévenir, D. fait un signal pour avertir son chef de patrouille
qu’il est en difficulté. Il fait demi-tour. En direction du béret
perdu. Et toute la flottille de suivre. On croit l’ennemi
débusqué, de haute et fine stratégie. Rien de rien.

L’état-major fut clair. «Trente jours d’arrêt en
cellule seul pour avoir enfreint le règlement en raison d’un
élément non indispensable pour le bon fonctionnement
normal de la marine ».

– Jugement tendancieux, pour ne pas dire injuste.
Un marin sans béret. Peut-on concevoir, gémissait D.
Jugement partiel et partial.

Toutes les protestations corsées du marin D.
sombrèrent dans l’oubli, pour ne pas dire dans le mépris.
Son histoire recouverte par une autre. Une histoire chasse
l’autre. Celle de M. F., Lord anglais qui ne partait jamais
sans son chien Victoire. Une défaite pour lui.

– Je comprends, après avoir lu l’anecdote : le chien
est au Britannique ce que le béret est au Corse.
– Certes. C’est la voix de K. Il est vrai que K. savait
s’en servir. Un béret n’est pas un chien. Ou l’inverse.

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L’OMBRE DE L’HOMME

Comme. Ici … Il se pose, fait le point, sous les yeux
sceptiques de son équipage. Notamment de son radio. Qui
croira la chose incertaine. Sous l’œil impassible du
mécanicien, qui veut la chose possible. Ils croient pour le
Commandant à cette fiction bien française de l’intuition. Que
la victoire sera française. Le navire reflue, roule une heure. Le
point est refait. Plusieurs fois. Pour avoir la certitude. Sous
les yeux de plus en plus angoissés de ses subordonnés. Une
heure de vol au-dessus de l’eau bleue. Autre arrêt.
Le navire roule sur l’eau. C’est la dernière heure. Le
navire roule, mais l’essence manque… À bout de tout. Pas
seulement d’essence, mais de force, de conviction. Z.
reprend le sextant. Les calculs sont à revoir. Tout est à
revoir. Les calculs refaits. Le radio grince. Tout grince. Pas
seulement les dents. Tout son corps en panne d’huile. Il
gémit. Sait-il la fin ? Mais K. est imperturbable. Rien ne le
trouble. Il sait pour le désordre. Un nouvel ordre auquel il
faut se plier. Il dit : « Nous ne sommes qu’à vingt milles du
port de … »
Il affirme d’une voix tranchée et tranchante.
– J’avais, il est vrai, l’impression de haïr la fin, la
mienne, le comment de ma mort, pas celle de ma femme,
de mes enfants. Ma Mort seule, dira-t-il plus tard au radio.
Depuis ce jour, jamais plus le radio et le mécanicien
ne sortirent sans le sextant.
– Ça sert à rien, à rien de rien pour naviguer, mais
ça sert à tout pour l’espoir. Comme porte-bonheur.
Le premier lieu d’eau profonde fut …. On ne sait
plus trop pour l’histoire. Comme un blanc. Pour la

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géographie, un peu moins. Nous savions. Le cabestan entre
nos mains. La géographie est facile, bien qu’incertaine ;
mais l’histoire est difficile. Trop de trous blancs. Trop de
coupures. Même en écrivant tout, nous oublions beaucoup.
Ne restent que des bribes. Quelques mots. Quelques
anecdotes. C’est tout.
K. reprend la parole :
– La première zone d’eau navigable est sur un lac.
C’est là que les Allemands ont tout concentré. Ils voulaient
une île. Du moins un point obscur. Rarement relevé sur les
cartes. Que de prisonniers. Des marins. Surtout. Mais aussi
des non-marins. Des prisonniers de guerre. De la fin de la
guerre. Des civils. Cachots, cellules, trous, la faim. Pain et
eau. Tous les trois jours.
Pour lui, la condamnation. Criminel de guerre. Il est
jugé. Par Paris. Par Londres. Plus tard. Par l’Allemagne.
Chaque jour est un autre jour.
Il se rase. De près. Le soin. La minutie. Il est
méticuleux. Le poil ne déborde pas d’un poil. Chaque jour, il
ajoute des mots dans son journal. Il faut dire. L’injonction
extérieure, pour lui, de tout rédiger. Il écrira tout.
Ou presque. Nous ne saurons jamais. Les écrits sont
là. C’est sûr. Des mots bout à bout. Sans syntaxe aucune.
Dans l’urgence. C’est clair. C’est un homme de la
mort volontaire. Personne ne peut plus rien pour lui.
Luimême ne peut plus rien. Le désert. La profonde solitude d’un
homme résolument seul. Coupé, non pas tant des autres,
mais de lui-même. Il ajourne. Il a tant à dire de sa culpabilité.
Fragment après fragment, paragraphe après paragraphe,

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L’OMBRE DE L’HOMME

feuillet après feuillet, livre après livre. Il a tout écrit, tout
confessé, tout dit. Il faut du temps. Le temps de l’armistice.
Les troupes alliées sont arrivées.
Il est questionné, interrogé, libéré. Depuis, cet
homme ne croit plus à la mort. Fatigué de lui-même, par
lui-même, il ne se donnera pas la mort. Par lassitude.
Envers lui. Envers les autres. Envers l’humanité entière.
C’est N., dans le coin d’une pièce chaude, à l’abri de
la pluie, qui parlera :
– Il a de l’audace. Il ose le raisonnement. Le
discours rhétorique. De se justifier. Il ne manque pas
d’audace. Le gars. C’est énorme comme nous nous retrouvons
dans son papier.
Il a fallu le lire. Pour confirmation. C’est U. E.
J’apprends pour les morts. Il a torturé jusqu’à la mort
Henry. Il a fusillé Romain. Il ne reste plus rien de Pierre.
Tous se taisaient. En dehors, dehors, tout fourmille
de bruits et de tranquillité. Tous sont dans la joie de la
Libération. La Normandie se referme en ses fermes. Sa
campagne se retire du Paris d’alors.



Métaphysique du silence

l aimait son quartier. Ou presque. Du moins pas tout.
I
On ne peut pas tout aimer quand on aime. Son quartier.
Bien sûr. La rue des Pyrénées qu’il trouvait trop longue. La
place Gambetta trop petite. Le Père-Lachaise. Bien sûr,
qu’il connaissait. Mais il n’en parlait jamais. Tout est
silencieux par là. Même les touristes se font silencieux.
C’est dire. C’est même tout dire. Et en la matière, du moins
pour notre homme, il n’y a rien à dire. Sauf, bien sûr, qu’il
n’y a rien à dire. C’est dire. À savoir rien. Au demeurant il
ne parlait pas. Il connaissait son quartier. Mais son quartier
ne savait rien de lui. Ou presque. Peu de choses. Il aimait la
terre. Pas celle des paysans, des patriotes, des nationalistes,
des terriens. Lui, il aimait la terre trouée. Celle du métro.
Bien sûr. Il avait choisi de conduire les rames. Le métro.
Avec son odeur de métro. Son bruit de métro. Le métro n’a
qu’un bruit. On parlerait àtort des bruits du métro. Un
seul. Celui du métro. Que tout le monde reconnaît. Sauf,
bien sûr celui qui n’aime pas le métro. Le bruit du métro.
C’est tout. Et c’est déjàbeaucoup. Même pour les
nonParisiens. Car les non-Parisiens existent. Il ne faut pas en
douter. Même à Paris ils existent. Et bruyamment. Il ne dit
pas que ce sont les plus bruyants. Non.

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L’OMBRE DE L’HOMME

Depuis déjàquarante ans il travaillait non la terre
mais àtravers la terre. Il ne parlait pas. Sauf bien sûr le jour
de l’embauche. Le jour de l’Algérie algérienne. Il s’en
souviendra. Juste pour dire au recruteur qu’il voulait
travailler làà l’intérieurde la terre. Depuis le silence s’était
imposé à lui.Les compagnons l’appelaient Silence. Il n’avait
pas d’autre nom. Ni bonjour ni bonsoir. C’était trop long.

C’est pas la peine de lui parler. Il ne parlera pas.
Bien sûr. Tous cherchaient à le faire parler. Un soir. Dans le
café desconducteurs de rame. Le refuge pour tous les
mots. Les vrais. Pas ceux du verbiage. Mais ceux des
peines, des joies, du travail après le travail. Sur les femmes
surtout. On avait tentéde le faire boire. Il a bu.
Silencieusement. On s’en doutait. Pas un bruit. Sauf, bien
sûr, celui du verre sur le comptoir en zinc. On s’étonnait
que cet homme dans la force du langage se tienne aussi
longtemps dans le silence. Muet, il ne l’était pas. On tenait
la chose pour certaine. Il ne parlait pas. Pas par amertume,
déception, tristesse ou dépression. Il était comme tous les
travailleurs. D’abord travailleur, parfois jovial.
Silencieusement jovial et travailleur silencieux. C’est pourquoi la
Direction ne disait rien. Et puis quoi dire. Renvoyer un
homme parce qu’il ne parle pas. Àl’ère du Bruit, il est
difficile de reprocher à un homme d’être silencieux.

On le savait marié. Personne ne le disait. Mais on
savait. Qu’il était marié. Avec une femme. Certains disaient
même la connaître. Du moins l’avoir rencontrée. Cette
femme. Celle de Silence. Isabelle. On la disait belle, grande,
trop grande pour lui. On la devinait trop bavarde pour
Silence. Très certainement. Toutes les femmes, sauf bien sûr

L’OMBRE DE L’HOMME

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les trop petites, toutes les femmes étaient plus grandes que lui.
On n’en voyait pas de moins grandes, de plus petites que lui.

Déjà soldatdans l’armée coloniale, en 59, pour faire
parler le terroriste de l’époque. La torture. La torture est avant
tout bruit silencieux. Passer aux aveux, c’est dire avant tout
que l’on est Parlant. Que l’on se tient dans cette
puissancelà d’avoircette possibilité des mots. Que les mots peuvent
toujours venir. Qu’on le veuille ou non. Le roulement de la
gégène se heurtait àla volonté silencieuse du fellaga.
Déjà Silence soupçonnait la puissance, la force, le courage du
silence, de lutter contre le monde des Parlants. Contre
l’homme. L’homme parle. L’homme parle toujours. Même
silencieux, il parle. C’est pourquoi la torture inhumaine. Deux
hommes se rencontrent. C’est pour parler. Il était resté là deux
heures durant en tête à tête. Le silence bien sûr. Pour le fellaga
une règle de conduite. La résistance passe avant tout par le
silence. Silence, qui ne portait pas encore ce nom, était sur la
voie, sur la voix du silence. Il était de garde cet après-midi-là.
Par accident, on connaissait, dans le corps oùil était affecté,
son incompétence à participer à quelque opération que ce soit,
mais la garde oui il pouvait. Il avait les qualités pour. D’abord
le silence, la discrétion poussée au stade de la vertu stoïque, la
patience de celui qui n’attend rien, le savoir-faire de ne savoir
rien faire. Il était làpour deux heures àsurveiller cet homme
ennemi, le fellaga poseur de bombe. Le terroriste. L’arabe
terroriste. Le massacreur de son peuple. Du peuple français
algérien, algérien français, français d’Algérie. Il pose son
regard sur le poseur de bombe. Il ne voit pas les bombes. Il
voit l’homme, son silence. Le silence de l’homme. Il pose son
fusil de gardien de la résistance. Lui aussi un résistant mais de

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L’OMBRE DE L’HOMME

l’autre résistance. Celle des Colonies. Il n’avait rien pour, rien
contre. Les bruits de cette guerre, les paroles entrecroisées des
généraux. De tous ces bruits, le silence se faisait complice.

Silence se savait complice. De tout et de tous. Et lui
plus que les autres. En raison de son silence justement. On ne
maîtrise pas le silence. C’est pourquoi plus coupable
qu’aucun mot ne sera coupable. De fait, les mots courent
toujours vers la déculpabilisation. «Rien n’était dit.» Jamais
coupables, les mots. On peut dédire ce que l’on a dit. Mais le
silence n’est jamais contre lui-même. Il grossit de lui-même.
Jusqu’à Dieu. Le Silence de tous les silences. Il était donc
seul, lui, le tortionnaire silencieux, qui n’a pas torturé, avec le
torturé d’autres tortionnaires. Partis marquer une pause. Il
offre une cigarette après avoir posé son fusil. Trop grand
pour cet homme trop petit. Il le pose là dans le coin. Pas
n’importe quel coin. Celui de la porte. De la fin de la torture.
Pas pour lui. Bien sûr. Mais pour l’autre silencieux. Qui s’est
lui-même condamné au silence. Par amour ? Par générosité ?
Par goût de la lutte ? On n’a jamais su. Il est mort avant tout
savoir. Il est mort dans le silence. Bien sûr des gémissements.
Ceux du corps. Des appels silencieux à Allah, le Silencieux.
Nous avons tous le même Dieu. Le Silencieux. Celui qui ne
parle jamais. Le Dieu de tous les Silencieux.

Il est gardien. Et un gardien garde. Le silence,
surtout. Sort de son paquet de cigarettes une cigarette. Il lui
tend la cigarette que l’homme ne peut prendre. Il le fait
fumer. Ils fument àdeux. La même cigarette. Pour des
raisons pratiques. Nulle connivence, nulle sympathie, nulle
coalition. On fume. C’est tout. L’homme perdu dans son
silence volontaire aspire longuement. Comme un dernier