L’ombre de Rosa
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L’ombre de Rosa

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Description

Cela fait plus de vingt ans que Jak a quitté sa ville natale dans l’espoir de trouver une vie meilleure, loin de son pays plombé par la dictature. Mais le passé le rattrape et il ne parvient pas à oublier le meurtre de Rosa, son premier amour, victime des manifestations.
L’ombre de Rosa raconte cette semaine où Jak revient chez lui pour tuer l’homme qui a ruiné ses espoirs. Une semaine à errer sur les lieux qu’il a souvent hantés avec Rosa et ses amis étudiants, comme le Café Yasmine où resurgissent certaines figures oubliées. Une semaine à se convaincre que son choix est le bon et qu’il n’est pas un assassin, mais un justicier…
Dans une lutte à finir, aux allures kafkaïennes, entre le bien et le mal, se joue le destin d’un homme en colère, déchiré entre son besoin de vengeance et sa lente marche entre hier et demain.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 04 février 2021
Nombre de lectures 5
EAN13 9782895978008
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0027€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

L’OMBRE DE ROSA


DE LA MÊME AUTRICE
Sans réserve , Tracadie-Sheila, La Grande Marée, 2016.
La tailleuse de clés , Moncton, Perce-Neige, 2012.

F ERNANDE C HOUINARD
L’ombre de Rosa
ROMAN



Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada
Titre : L’ombre de Rosa / Fernande Chouinard.
Noms : Chouinard, Fernande, 1950- auteur.
Collections : Voix narratives.
Description : Mention de collection : Voix narratives
Identifiants : Canadiana (livre imprimé) 20200399225 | Canadiana (livre numérique) 20200399306 |
ISBN 9782895977742 (couverture souple) | ISBN 9782895977995 (PDF) | ISBN 9782895978008 (EPUB)
Classification : LCC PS8605.H 66987 O43 2021 | CDD C843/.6— dc23
Nous remercions le Gouvernement du Canada, le Conseil des arts du Canada, le Conseil des arts de l’Ontario et la Ville d’Ottawa pour leur appui à nos activités d’édition.

Les Éditions David 335-B, rue Cumberland, Ottawa (Ontario) K1N 7J3 Téléphone : 613-695-3339 | Télécopieur : 613-695-3334 info@editionsdavid.com | www.editionsdavid.com
Tous droits réservés. Imprimé au Canada. Dépôt légal (Québec et Ottawa), 1 er trimestre 2021

À la mémoire de Benoît, mon père

Une injustice, où qu’elle se produise, est une menace pour la justice partout ailleurs, car nous sommes tous pris dans un tissu de relations mutuelles.
Martin L UTHER K ING
Tous les hommes ont les mêmes droits… Mais du commun lot, il en est qui ont plus de pouvoirs que d’autres. Là est l’inégalité.
Aimé C ÉSAIRE


1
Les têtes se sont retournées d’un bloc au moment où Jak a poussé la porte du Café Yasmine, les regards se sont figés, son allure suspecte a attiré l’attention, sa tête d’évadé, ses yeux creux, la cicatrice qui lui fendait le sourcil gauche et sa barbe hirsute ont imposé la plus grande prudence. On l’a regardé comme s’il était ceinturé d’explosifs.
Il a tout de suite fait tache dans le décor.
Un silence de tombe a mis fin aux bavardages des quelques clients attablés.
Jak s’est senti blêmir et s’est hâté de prendre place.
À huit heures du matin, il était déjà aux aguets, un homme devait venir le chercher ce jour-là, ou le lendemain, un rendez-vous auquel il ne pouvait se permettre d’être en retard. Une vieille Peugeot bleue devait se garer à quelques mètres du café pour ne pas éveiller les soupçons, il devait se tenir prêt, consulter sa montre, patienter deux minutes, boire lentement la dernière gorgée de son thé comme si de rien n’était, marcher à pas lents, rejoindre l’inconnu assis derrière le volant. En attendant, le mieux était de faire profil bas, de rester discret, de ne pas renifler bruyamment, de ne pas se moucher dans ses doigts comme il le faisait à la carrière de pierres, de ne montrer aucun signe d’impatience. Attendre, attendre, attendre… Lui seul savait qu’il était de retour dans sa ville natale, lui seul savait ce qu’il était venu y faire.
Demain, toute cette affaire serait réglée.
C’était du moins ce que Jak espérait.
Tourmenté par la décision qu’il avait prise et tendu par l’œil soupçonneux des clients qui n’avaient pas caché leur méfiance à son égard, il répétait mentalement les consignes qu’on lui avait données afin de ne rien oublier, de faire le bon geste au bon moment, de la manière la plus naturelle qui soit. Il avait la gorge sèche. Le jour et l’heure du rendez-vous étaient restés flous, un à-peu-près qui le rendait aussi nerveux que les aiguilles affolées d’une boussole. Il a pressé sa main sur sa poitrine pour calmer les palpitations de son cœur. Le regard tourné vers la rue, il s’est attelé à sa tâche du moment : guetter le bruit d’un moteur diesel qui n’arrivait pas. « L’attente n’est qu’un mauvais moment à passer », s’est-il dit.
« Pourvu que l’homme vienne, pourvu qu’il ne tarde pas. »
Par les grandes fenêtres, Jak observait les scènes de la vie quotidienne qui se déroulaient dans la rue. Des couples marchaient en tenant leurs enfants par la main, un homme vêtu d’un cafetan avançait dans la direction du café, plusieurs en costume-cravate se déplaçaient vers un édifice en pierres brunes, un ancien immeuble à logements converti en bureaux administratifs, de vieilles voitures allaient et venaient, un autobus repartait aux trois quarts vide. Autour de lui, les quelques clients attablés le surveillaient, observaient à la dérobée ses faits et gestes, cherchaient à se donner un semblant de naturel à peine dissimulé derrière de grands gestes de la main. Leur œil oblique se promenait d’une table à l’autre, de leur table à celle de Jak, et de nouveau d’une table à l’autre, révélant la dimension de leur espace de vie : les quatre murs du Café Yasmine. Silence dense, gênant, goût âpre de la méfiance qui tentait de ne rien laisser paraître, plaie vive. Jak faisait tous les efforts pour ne pas réagir, pour se fondre dans l’atmosphère particulière de ce lieu sombre qui sentait les graines de sésame grillées, l’huile d’olive, l’ail et quelques relents de ranci. Il attendait son heure, c’est-à-dire l’heure de savoir, l’heure d’en finir.
« Pourvu qu’elle arrive aujourd’hui, cette sacrée Peugeot ! »
L’ambiance oppressante le mettait si mal à l’aise que les doutes et les hésitations auraient pu lui brouiller l’esprit, mais, ce matin-là, il était si près du but qu’aucune panique ne pouvait s’emparer de lui, il se sentait capable de tuer de sang-froid, sans regret, sans douleur au ventre, sans pincement à l’estomac, sans miette d’humanité dans le cœur. À la place, une certitude que le motif de son voyage était justifié par le cours des choses. Son détachement avait quelque chose de sublime, il lui procurait un sentiment d’impunité, une euphorie difficile à expliquer en raison de sa hâte d’en finir, il ne se demandait pas si l’affaire pouvait se régler autrement, si l’homme qui allait appuyer sur la détente était celui qu’il voulait être. Son visage s’animait en regardant par la fenêtre, il souriait de dégoût. Jak, qu’est-ce qui te prend de sourire ? Tu as perdu la tête ? Tes faits et gestes sont épiés. Imbécile, tu veux attirer l’attention ?
Le voyage de retour avait été long et pénible, des milliers de kilomètres d’ouest en est du continent africain, quatre mois de route, peut-être plus. Jak n’avait pas compté les jours de cette longue odyssée où la notion du temps s’était déformée dans le prisme des vallées entourées de montagnes, dans les plaines arides, les bidonvilles, les enfilades sans fin de champs moissonnés ou abandonnés. Un bateau, un train, des autobus qui tressautaient, soupiraient, puaient le mazout et le cambouis, des marches épuisantes, un trajet à dos de mulet pendant des jours avec en tête, obstinément, une destination précise, un sol connu à reconnaître et à fouler : la ville de son enfance et le Café Yasmine. Certains jours, le tonnerre avait grondé, les éclairs avaient fendu le crépuscule ; d’autres jours, le ciel était étoilé ou sans lune, gris, moutonneux ou d’une pureté qui tranchait avec les eaux stagnantes, levain de diarrhées et d’infections, où les égouts à ciel ouvert empestaient l’air. Il avait traversé des villes où mendiaient des enfants crasseux, au ventre gonflé, qui restaient debout la main tendue, des clochards qui déambulaient avec un carton dans une main et des sacs en plastique dans l’autre, des ivrognes chancelants ou assis sur le trottoir la tête baissée, trop faibles ou trop ivres pour lever les yeux et remercier ceux qui laissaient tomber une pièce dans leur tasse. Seul le bruit métallique rappelait qu’il y avait quelqu’un, là, dans l’ouverture d’une porte, dans le recoin d’un bâtiment en béton. D’autres villes présentaient des ressemblances à s’y méprendre, les mêmes enfants crasseux, les mêmes clochards assis par terre la tête entre les genoux, les mêmes ivrognes. Un lieu de misère ressemble à un autre, un miséreux à un autre miséreux. D’autres villes encore où la vie paraissait plus facile, des quartiers huppés aux rues bordées de boutiques chics, de gratte-ciel éclairés par des néons qui clignotaient la nuit, une succession de tableaux en mouvement comme dans une scène de film qui tient de la fiction. De tous ces lieux surréalistes, Jak ne savait pas lesquels rendaient les gens meilleurs et plus heureux, il n’avait fait que les traverser sans se poser la question.
Une boutique de prêt-à-porter dans une rue d’un vieux quartier, une devanture vitrée entourée de boiseries et devant laquelle un monsieur courbé balayait le trottoir, une boutique qui l’avait attiré, car elle ressemblait à celle où son père lui avait acheté son premier sac à dos. Il était entré malgré ses habits usés et démodés, avait acheté deux pantalons, deux chemises bon marché, quelques sous-vêtements et la route l’avait repris avec ses champs jonchés de squelettes d’animaux et de douilles d’obus, ses hangars abandonnés où le sommeil se mêlait au froid et à l’humidité. À un moment, il ne savait plus où il se trouvait, la fatigue avait pris le dessus sur la faim, la soif, la poussière qui lui entrait par les oreilles et les narines, sur le soleil qui lui plombait la tête. Son corps souffrait, ses jambes ne le supportaient plus, il s’était effondré face contre terre. Combien de temps était-il resté ainsi ? Il n’en avait aucune idée. Il s’était réveillé au milieu d’une tente percée de trous, le pied droit attaché par une corde rude à un piquet de bois. Assis à l’extérieur de la porte, un vieil homme au visage ridé, à la bouche édentée, aux pieds calleux, le fixait d’un regard étrange, comme s’il se demandait ce qu’il allait faire de lui, une femme se tenait plus loin, près d’un arbuste rabougri, elle était de dos, sa longue robe de lin oscillait dans le vent. Il aurait voulu voir son visage, lui donner un âge, savoir si elle était belle, mais elle était restée de dos. Jak s’était rapproché de l’homme en rampant jusqu’au bout de sa corde, lui avait demandé de le détacher, l’homme s’était contenté de hocher la tête. Une tranquille obstination était passée dans ses yeux injectés de sang, aucune parole entre eux, que le silence et les gestes pour se comprendre, l’homme s’était retourné pour regarder au loin vers l’horizon, s’était tu, il n’avait aucune intention de le libérer. La femme avait disparu, puis était revenue avec un bol qu’elle avait tendu à l’homme qui, à son tour, l’avait tendu à Jak, un bol rempli d’un liquide verdâtre qu’il avait jugé risqué de boire. L’homme avait senti la méfiance, avait souri de ses lèvres gercées avant d’avaler de petites gorgées pour donner confiance, avait déposé le bol près de Jak qui, à demi mort de faim, avait fini par avaler le reste du liquide en grimaçant. L’homme s’était levé, était parti, la femme l’avait suivi, Jak était resté seul. Pourquoi l’avaient-ils attaché ? Pour qu’il ne s’enfuie pas ? Pour qu’il ne les vole pas ? Que pouvait-il voler à ce couple qui semblait n’avoir rien d’autre qu’une corde, un piquet, une vieille toile trouée et un bol ?
Le lendemain, la femme lui avait massé les pieds avec de la boue et de l’huile, sans le regarder, sans dire un mot, avec lenteur et précision. Elle l’avait déshabillé en gardant les yeux fixés au sol, avait lavé ses vêtements et, deux fois par jour, elle avait vidé le récipient de grès qui lui servait de pot de chambre. Au matin du quatrième jour, Jak se sentait prêt à partir, avait tracé sur la terre battue la carte de son pays en ajoutant un point d’interrogation, un signe muet pour demander la direction. L’homme avait fait venir la femme, tous les deux avaient penché la tête vers la carte, avaient gesticulé les mains en l’air, l’homme s’était fâché, la femme s’était entêtée. Jak avait redoublé de supplications pour qu’on le détache, l’homme avait hoché négativement la tête puis, de sa main gauche, avait effacé le dessin de la carte sans toucher à l’interrogation et les deux avaient tourné les talons. Le torse bombé, les bras en l’air, Jak avait envoyé de grands coups de pied dans le vide ne s’arrêtant que parce que l’attache lui écorchait la peau autour de la cheville. Son inquiétude avait redoublé. Un homme l’attendait au Café Yasmine, s’il n’arrivait pas au bon moment, son projet risquait d’échouer, l’homme penserait qu’il avait changé d’idée, il douterait de son existence, il l’oublierait, la Peugeot bleue repartirait, ne reviendrait pas. Cette possibilité n’avait rien eu de rassurant, il n’était plus qu’un lambeau d’angoisse et personne pour le secourir. Le couple avait vidé les lieux.
La série de nœuds entrelacés qui lui enserraient la cheville et le liaient au pieu avait été impossible à desserrer, il avait tout essayé. Ces gens devaient être d’habiles calculateurs et lui, un bien utile à leurs intérêts avec ses muscles durs et ses mains calleuses. Allaient-ils le soumettre aux travaux forcés ? le vendre sur le marché ? ou exiger une rançon pour le relâcher ? La poche de son baluchon avait été fouillée, son passeport ainsi que la somme d’argent qu’il possédait avaient disparu, les deux livres de George Orwell étaient là, la photo de Rosa aussi dans le repli de son portefeuille. Pourquoi le garder après l’avoir volé ? Pourquoi ne pas l’avoir battu et laissé pour mort dans cette contrée déserte où les bêtes auraient vite fait de le dévorer ? Nulle trace autre qu’un crâne et des os d’un humain disparu que personne ne viendrait réclamer dans ce désert aride, le crime parfait. Rester éveillé même si ni l’homme ni la femme ne s’étaient montrés hostiles à son égard, même s’ils l’avaient nourri alors qu’il n’était rien pour eux, sans doute une ruse pour le tromper, pour obtenir ce qu’ils voulaient de lui. Se tenir sur ses gardes, guetter leurs ombres, se méfier de leur nourriture, cultiver un mélange de sang-froid, de ruse et de détermination pour sortir vivant de cet angle mort.
Chaque jour, l’homme et la femme étaient revenus ensemble vers lui, en silence. Au septième jour, l’index jauni de l’homme avait montré l’endroit au sol où Jak avait tracé la carte de son pays, il avait levé son long bras squelettique, avait pointé dans la direction en face de la porte, là où le soleil s’était levé chaque matin, la direction de l’est. La femme avait fait de même. Le silence entre les deux avait duré presque une minute avant qu’ils se donnent mutuellement un signe de tête affirmatif, puis ils étaient partis du côté arrière de la tente, la corde trop courte avait empêché Jak de les suivre des yeux. Il était resté seul jusqu’à la fin du jour dans ce paysage aride et sec qui s’étendait à l’infini devant la porte d’entrée de son abri.
La nuit était tombée rapidement, une nuit noire, sans ombre, sans le moindre bruit, pareille aux six dernières nuits. Malgré ses efforts pour ne pas succomber au sommeil, son corps n’avait pu résister jusqu’au matin à ce combat perdu d’avance, il avait fini par s’endormir et avait chuté dans un cauchemar qui lui avait semblé réel où des soldats armés lui avaient lancé des insultes, où des rebelles l’avaient traîné de force, où des enfants s’étaient amusés à lui cracher au visage. Au loin, il avait vu les flammes d’un bûcher qu’on avait érigé et vers lequel les rebelles le traînaient, tel un possédé qu’il fallait délivrer du mal. Il avait perdu ses chaussures, on lui avait arraché sa chemise, baissé son pantalon pour qu’il sente mieux les coups de bouts de bois sur ses fesses, sur ses mollets, pour qu’il éprouve la honte, le remords, le repentir. Il s’était débattu, avait cherché à se libérer de ces fous furieux qui le cognaient en le maudissant. Les soldats avaient beau ordonner aux assaillants de reculer, aux enfants d’aller jouer ailleurs, ils n’avaient plus de contrôle sur eux, c’était une scène de désordre et de terreur. Au crépitement du brasier et à la flamme du bûcher qui allait le dévorer, Jak s’était réveillé en sursaut, la gorge haletante, la poitrine agitée par les palpitations, la tête en miettes. Il ne savait plus où il était, ne reconnaissait plus le lieu, l’abri, la terre battue, le piquet au bout de son pied. Sa gorge était en feu, ses lèvres asséchées, sa poitrine exhalait un son rauque. La mémoire ne lui était revenue que peu à peu, vacillante, trouée, embrouillée. Il avait tressailli comme un coupable en se demandant si les nuits des innocents étaient peuplées de cauchemars aussi terrifiants, s’il pouvait être puni d’une faute qu’il n’avait pas encore commise. Impuissant à s’arracher à ce mauvais rêve, il n’avait dormi que par courtes périodes.
Au matin, l’attache qui le liait au pieu avait été coupée, l’homme et la femme n’étaient pas en vue. Près de lui, un sac d’herbes et une nourriture suffisante pour plusieurs jours. Dans la pochette de son baluchon, son argent et son passeport bien rangés. Bref moment où tout homme sensé aurait eu une pensée pour le couple qui lui avait sauvé la vie, où tout homme reconnaissant et heureux de partir aurait voulu dire merci, mais pas Jak, il ne s’était senti ni reconnaissant ni heureux de son sort et s’était remis en route vers sa destination sans le moindre état d’âme. L’Est était à perte de vue et même si sa raison lui avait commandé de rebrousser chemin, de ne pas se rendre au Café Yasmine, de ne pas aller au bout de ses intentions, ses jambes l’avaient entraîné malgré lui.
Il avait marché toute la journée et, à l’heure du soleil couchant, le relief plat avait fait place à un terrain accidenté, le décor aride à une maigre verdure, la montagne au loin s’était rapprochée, les escarpements rocheux creusés de gorges où ruisselait l’eau avaient dominé le paysage. Il avait dû enjamber des fossés profonds et des torrents gonflés par un orage subit. Après quelques heures de cette gymnastique sous la pluie battante, il s’était arrêté pour manger un morceau de pain et, là, derrière un bosquet d’arbustes épineux, une femme trempée jusqu’aux os avait surgi de nulle part. Elle tenait un enfant serré contre elle comme une poule qui couve un œuf. Tapie derrière le buisson, elle l’avait d’abord observé de loin, l’air apeuré et farouche, affamée comme une bête sauvage, c’était ce qui l’avait fait s’approcher. Les mères sont prêtes à tous les risques pour nourrir leurs enfants, à arracher l’os à un chien enragé s’il le faut. Jak lui avait tendu une galette de riz qu’elle avait saisie de ses longs doigts aux ongles crasseux sans cesser de trembler, en avait donné quelques bouchées à son enfant avant de se mettre à manger voracement oubliant de jeter un regard inquiet autour d’elle alors qu’elle se trouvait à la portée de deux mains qui n’avaient pas touché une femme depuis longtemps. Il aurait été facile pour Jak de la prendre de force, de soulager son corps, bien sûr qu’il y avait pensé. Jak, une seconde suffit pour qu’un homme redevienne un homme, une seconde et une circonstance. Vas-y, laisse-toi aller, ça te fera du bien. Il n’y a aucun risque, tu ne la reverras plus après. Le regard de la femme était devenu sévère, froid, lucide, elle avait deviné son désir primitif, animal, elle avait ressenti un vertige, une bascule soudaine, lui avait jeté un regard dégoûté. Vingt ans sans toucher une femme, ça ne lui donnait aucun droit. Il avait eu honte de ses pensées et, en même temps, il avait été rassuré, il lui restait un soupçon de morale, réel ou inconscient, il ne le savait pas. Il avait fouillé dans le fond de son sac, en avait sorti un quignon de pain, l’avait tendu à la femme qui s’était empressée de le lui arracher et de prendre la fuite. Il avait eu le temps de remarquer ses yeux sarcelle avant qu’elle disparaisse vers la gauche avec son enfant sous le bras. Où pouvait-elle aller ? Il n’y avait pas une habitation à la ronde, tout était désert.
Après plusieurs jours de marche, Jak avait épuisé la nourriture qu’il avait emportée, mais la faim et la soif qu’il ressentait n’étaient rien à côté de la vie qu’il avait menée au cours des vingt dernières années, rien en comparaison de la douleur qu’il avait traînée après la mort de Rosa et qu’il portait au corps comme une ceinture de crin. Il avait voulu mourir avec elle. « Ça ne sert à rien de rester dans la douleur, lui avait dit son ami, Mo, les autres ne se soucient pas de ta douleur, celui qui te l’a infligée se moque de ta gueule d’enterrement, personne ne t’aimera pour ta souffrance, pendant que tu te plains, la vie continue, elle ne t’attend pas, tu dois transformer ta douleur en haine, la haine est une arme qui fait peur, le vrai pouvoir est dans la peur. » « L’Histoire te donnera tort, Mo, l’Histoire te donnera tort ! » avait ajouté Jak ce jour-là.
Mo avait pris les armes pour combattre les terroristes, Jak était parti avec sa douleur et sa haine emmêlées, déterminé à refaire sa vie ailleurs.


2
Les clients du Café Yasmine continuaient à surveiller Jak, discrètement. Assis devant la fenêtre, deux hommes âgés portant une barbe épaisse qui leur couvrait le bas du visage déplaçaient, avec une extrême lenteur, les jetons d’un jeu de trictrac ou de backgammon, Jak ne pouvait voir distinctement, les hommes étaient trop loin de lui, sa vue était brouillée par la forte lumière qui traversait la baie vitrée. À la table voisine, quatre ouvriers en bleu de travail usé et poussiéreux essuyaient leur assiette avec un dernier morceau de pain.
— Ces fumiers font des lois qui ne servent qu’à nous nuire !
— Ils nous laissent à notre misère !
— Ils ruinent le pays et s’enrichissent sur notre dos !
L’état d’esprit dans lequel se trouvaient ces hommes avait des points de ressemblance avec celui de Jak et de ses amis il y avait vingt ans, la même détestation, la même agressivité, le même désarroi.
— La vie, c’est la vie, on n’y peut rien, tu y peux quelque chose, toi ?
— Il doit bien y avoir un moyen de les déloger ces fumiers, on est trop mous, on se laisse faire, ils nous mènent droit dans le mur.
Ces hommes parlaient pour parler parce que le débat entretenait l’illusion, l’espoir, le rêve ou parce qu’ils croyaient qu’il ne pouvait en être autrement. Ils crachaient leur colère, tel un venin contre lequel ils se croyaient immunisés.
— En plus, il y a les étrangers qui débarquent, qui prennent nos emplois. Avant longtemps, ils vont faire la loi, je vous le dis !
Ils évitaient de regarder Jak, mais cherchaient à l’intimider par leurs propos cinglants, croyaient se protéger de la peur qui grandissait en eux en l’excluant d’emblée. L’histoire ne faisait que se répéter, ce que le présent leur infligeait, ils voulaient le faire subir à l’étranger qui n’en était pourtant pas un, qui était un enfant du pays. Seul Jak se rendait compte de l’absurdité de la situation. Au milieu de ces conversations, une jeune serveuse s’occupait des clients sans empressement.
— Tu veux quelque chose ?
La voix l’a fait sursauter, il n’avait pas vu la serveuse s’approcher. Pas de bonjour, pas de comment allez-vous, comme il avait l’habitude de l’entendre au Café Yasmine. À la place, une moitié de phrase, quatre mots emmêlés dans un morceau de gomme à mâcher, le minimum pour se faire comprendre, pas de politesse non plus, tout de suite le tutoiement familier. Le visage de la serveuse ne lui disait rien, aucun trait physique ne ressemblant à une personne connue, pourtant il se rappelait le comptoir, l’horloge de bois contre le mur, les tables et les chaises qui, dans son souvenir, étaient moins usées. Le monde avait tourné sur lui-même et ce lieu où il s’était inventé une vie était resté figé sur place. Il ne se souvenait pas que l’endroit ait été aussi sombre.
— C’est combien, mademoiselle, pour un thé ?
— Mademoiselle ! Tu fais savant, toi !
Il a mis son argent sur la table, a vu ses mains, rugueuses, sillonnées, craquelées, le bout de ses ongles noirci, ses jointures enflées et s’est dit qu’il n’avait rien d’un savant. Il a regretté ses vingt ans, son dos droit, son œil vif, ses mains propres, sensibles aux caresses. La serveuse avait la peau vanillée comme un lait crémeux, sans la pâleur qui donne l’air malade. Son visage triangulaire de chat était surmonté d’un toupet carré et entouré de longs cheveux aux épaules, noirs comme le poivre noir, un rare contraste qui l’a saisi, une singularité qui était presque une anomalie. La lumière du jour accentuait la forme anguleuse de son visage. De profil, son front et son nez se situaient sur une même ligne à peine recourbée à la hauteur des yeux, ses épaules étaient très carrées, ses seins plats, son corps rétréci à la taille. Ses lèvres et ses ongles rougis ajoutaient une touche de couleur à sa blouse beige un peu serrée au buste sans qu’elle en éprouve un inconfort apparent. Elle se tenait devant Jak, la tête penchée sur le côté, presque détachée de son corps, son stylo et son carnet à la main, dans une posture désarticulée, la hanche droite plus haute que la gauche, mâchant sa gomme comme un petit lapin qui broute. L’excentricité de la jeune femme la rendait attachante, mais elle ne semblait pas se rendre compte de l’émotion qu’elle suscitait ni de l’air soucieux de Jak, de ses vêtements démodés, de son complet sombre, le même qu’il portait lorsqu’il avait quitté la région. La serveuse était belle, elle était jeune, peu lui importait qu’elle soit anguleuse ou ronde ou élancée, elle était vivante et représentait un espace de lumière dans la noirceur de ses nuits, même s’il savait qu’il ne pouvait rien lui offrir.
— Tu vas me regarder longtemps ou tu vas commander ?
— Oui… un thé, s’il vous plaît.
La serveuse a mâchonné « s’il vous plaît… s’il vous plaît… » en griffonnant quelque chose sur la page ouverte de son carnet, sans doute le mot thé. Il espérait qu’elle lui apporte un thé bien chaud, très sucré, mais il ne l’a pas précisé.
— Autre chose ?
— Non merci.
Il a suivi ses pas jusque derrière le comptoir. Alors qu’il croyait avoir le cœur refroidi et éteint, voici qu’il se sentait réchauffé par l’intonation de la voix de la serveuse. Son cœur s’est mis à battre plus vite.
Une musique rythmée a envahi l’espace, la serveuse a monté le volume de la radio et a lancé « parler autrement » en même temps que l’animateur, les clients ont levé la tête, cessé de jouer et de manger, les conversations se sont interrompues, toutes les têtes se sont tournées en direction de la voix. Le silence s’est installé d’un coup. L’attention s’est détournée de Jak, s’est portée tout entière sur les paroles de l’animateur comme si une voix de Londres, Paris ou Berlin annonçait le début de la guerre ou la fin des hostilités. À voir les visages des clients, Parler autrement était visiblement une émission très attendue.
— Sommes-nous tous égaux ? a demandé l’animateur. Laissez-moi vous faire la lecture d’une histoire qui parle de liberté et de servitude. « L’homme est la seule créature qui consomme sans produire. Il ne donne pas de lait, il ne pond pas d’œufs, il est trop débile pour pousser la charrue, bien trop lent pour attraper un lapin. Pourtant le voici suzerain de tous les animaux. Il distribue les tâches entre eux, mais ne leur donne en retour que la maigre pitance qui les maintient en vie. Puis il garde pour lui le surplus. »
— Ça c’est vrai ! doublement vrai ! a lancé un client.
La serveuse a lâché un « chut ! tais-toi ! » tout en mettant un doigt sur ses lèvres.
L’animateur a poursuivi :
« Qui laboure le sol ? Nous ! Qui le féconde ? Notre fumier ! Et pourtant pas un parmi nous qui n’ait que sa peau pour tout bien… »
Jak connaissait par cœur l’histoire de La ferme des animaux pour l’avoir lue et relue maintes fois, il pouvait en faire le récit les yeux fermés. Il écoutait d’une oreille distraite, centré sur le timbre de la voix qui sortait du transistor et qui continuait à raconter dans le silence du café. Une voix de gorge, assurée, un son grave qui résonnait dans sa tête jusqu’au moment où un visage s’est imposé comme une évidence. Sid ! Il était persuadé qu’il s’agissait bien de Sid, son ami d’enfance, qui avait pris le chemin de la prison deux jours avant que lui prenne celui de la mer. Il en était certain, c’était Sid, mais où voulait-il en venir avec cette fable politique qui se terminait sans espoir sur un constat d’échec ? à une révolution ? à une soumission ? « La peur, comme la haine, est en soi ! Il faut savoir s’en libérer », a continué l’animateur qui ne lisait plus le texte. Ces mots lui ont martelé la tête, les mêmes mots que Sid avait prononcés avant de passer derrière les barreaux. Le message l’a happé dans sa spirale, ses muscles se sont durcis, telle la lave au contact de l’air, des palpitations l’ont saisi, il venait de recevoir une secousse de réalité. L’envie de tout plaquer, de partir sur un road trip lui a traversé l’esprit, mais il était enfermé dans un vieux corps qui portait le souvenir d’un visage aimé et les traces d’un combat inachevé. « Si j’oubliais ma haine ? Si je tirais un trait sur le passé ? Si je partais faire le tour du monde au lieu de tuer un homme ? » Ta gueule, Jak ! Ressaisis-toi ! Le mal est trop grand, la réparation est nécessaire, il n’est pas question d’oublier ce qui est arrivé à Rosa, pas question d’effacer le drame comme la tache sous le coup du chiffon.
L’animateur s’est tu, les discussions n’ont pas tardé à s’animer, les clients à s’enflammer, quelques bribes lui parvenaient, il n’y prêtait pas attention, il était déjà ailleurs. L’horloge contre le mur égrenait les minutes, son bruit régulier martelait les secondes avec une lenteur obsédante, pareil à la minuterie d’une bombe à quelques secondes de l’explosion. Tic-tac, tic-tac. Jak s’est concentré sur la cadence des aiguilles comme s’il avait le pouvoir de les faire avancer plus vite, ses yeux étaient rivés sur les heures qui le séparaient de l’exécution de son plan. Ni anxiété, ni doute, ni serrement de cœur, ni remords, ni nausée ne se manifestaient. Sa cause était noble. Il n’était pas désespéré, ou plutôt, il ne l’était plus, il préparait sa vengeance, réfléchissait à la manière la plus simple et la plus efficace de faire ce qu’il avait à faire. Combien de temps devrait-il rester là, il ne le savait pas, un jour, deux peut-être, pas plus, il prenait son mal en patience, l’attente n’était ni à l’intérieur de lui, ni dans le lieu où il se trouvait, ni dans l’homme qui allait venir, mais dans le geste calculé qu’il allait bientôt poser, dans le geste qui donnait un but à sa vie : abattre l’homme qui avait tué Rosa, l’homme qui était devenu son obsession, sa névrose, après, seulement après, on pourra l’accuser de crime odieux, d’immoralité, de désordre mental si on voulait, de cruauté aussi. L’idée qu’on l’accuse de cruauté lui a plu, car c’était ce que Rosa avait subi : un acte de cruauté impardonnable. Tu raisonnes bien, Jak, il t’a privé de ton amour de jeunesse, un tort doit être réparé par une punition à égalité. Œil pour œil, dent pour dent !
Il attendait toujours son thé très sucré comme celui qu’il avait l’habitude de boire. Il a fait un signe discret à la serveuse, qui était occupée derrière le comptoir, pour lui rappeler de ne pas l’oublier. Il a cru qu’elle l’avait regardé sans voir son geste, car elle a filé dans la cuisine d’où Jak a aperçu, par le battant ouvert de la porte, un livreur qui portait une grosse boîte.
— Ça m’a pris du temps… Les livraisons, les bons à signer, tu comprends. Tiens ! J’espère que tu l’aimes sucré.
Le thé était fort en goût, brûlant et très sucré, bon pour le moral.
Jak a bu sans se presser comme s’il avait oublié pourquoi il était là. Il pensait à la serveuse. Avait-elle un petit ami ? un mari ? un amant ? Était-elle heureuse de rentrer chez elle après le travail ? Avait-elle des enfants ? un seul peut-être, elle était si jeune. S’il lui prenait la main et se laissait guider dans les rues du quartier, s’il l’écoutait raconter comment le temps avait mis le café en si mauvais état, comment sa ville était devenue aussi déserte. Qu’est-ce qui te prend, Jak ? Comment peux-tu penser à te rapprocher d’elle ? Reste sur tes gardes, cette beauté peut attendrir un rocher.


3
Au comptoir du Café Yasmine, deux hommes chuchotaient sans lâcher Jak des yeux. Sa présence causait toujours un embarras évident, cela lui importait peu, il n’avait pas l’intention de s’y faire une place. Ses lunettes ont glissé sur la peau moite de son nez, il les a rajustées, a pivoté sur sa chaise pour ne pas perdre de vue le coin de la rue, une place peu achalandée à cette heure : un livreur en manches de chemise déchargeait des marchandises, une petite femme d’une soixantaine d’années attendait l’autobus, un homme d’âge mûr, un porte-document sous le bras, descendait les marches de l’édifice en pierres brunes, trois, quatre voitures circulaient, l’autobus arrivait, aucun signe de la Peugeot bleue.
Son baluchon posé près de sa chaise, Jak buvait tranquillement son thé. Son regard traînait sur la peinture défraîchie des murs, sur le plafond encrassé, sur les lattes rainurées du plancher, ses doigts se posaient sur la table, palpaient, glissaient, fouillaient, cherchaient une entaille, une rayure creusée dans le bois, une empreinte, une trace tangible de sa jeunesse. Un coup de fatigue a ralenti ses gestes, l’a alourdi jusqu’aux os, sa tête s’est penchée vers son épaule, ses paupières n’arrivaient pas à rester ouvertes. Il s’est calé dans la chaise de bois dur, a allongé les jambes sous la chaise en face de lui. Jak, ce n’est pas le temps de dormir, tu vas attirer l’attention, secoue-toi ! Il a eu envie de faire taire la voix intérieure qui ne cessait de lui dire quoi faire, mais il s’est ressaisi, a tourné la tête, a suivi péniblement des yeux les mouvements de la serveuse. C’était sans doute la chaleur des fourneaux où cuisait le repas du midi qui était arrivée jusqu’à lui, l’avait assoupi, collait au toupet de la serveuse qui, avec un geste gracieux du revers de la main, essuyait les gouttes de sueur sur son front. Il l’a contemplée de loin, discrètement, en se disant qu’un homme pouvait aller très loin pour combler son désir d’une femme, pour prouver sa virilité. Son pantalon s’est gonflé, il est devenu mal à l’aise, mais satisfait de constater qu’il n’était pas frappé d’impuissance. Qu’est-ce que tu crois, Jak, que tu lui plais, qu’elle va t’attendre dans son lit ? Merde, Jak, tu as mieux à faire !
Ne pas s’endormir, rester éveillé, se soustraire aux regards qui se posaient toujours sur lui, disparaître derrière les grandes pages d’un journal pour cacher sa fatigue et somnoler. Il s’est levé. Le présentoir à journaux se trouvait près de l’entrée, les grands titres passaient de l’enlèvement de jeunes filles aux profanations de cimetières aux réseaux de passeurs démantelés, des fermetures d’usines à la corruption qui éclaboussait le gouvernement de son pays. Son pays, il le connaissait, il pouvait le situer sur la carte du monde, mais il n’avait pas vu le visage de celui qui était devenu le nouveau chef, le fils de l’autre, les chefs avaient beau changer, la même corruption gangrenait, le même régime à parti unique prenait la richesse, se remplissait les poches sans se soucier de répartir les richesses. « Aucun peuple ne devrait être cantonné dans un seul parti », s’est-il dit. Il est retourné s’asseoir sur une chaise près de la porte d’entrée pour avoir une vue plus complète de la rue même si cette place l’empêchait de suivre des yeux les va-et-vient de la serveuse. Les gros titres du journal l’ont laissé indifférent, même s’il avait l’habitude de lire les articles en entier dans sa jeunesse alors qu’ils servaient de jeu d’écho entre Mo, Sid et lui sur les questions politiques et sociales, un intérêt partagé suivi de discussions parfois orageuses sur les gouvernements, les guerres, les droits des citoyens. Il s’est attardé aux pages de l’actualité sportive, rien n’avait changé, il y avait toujours des gagnants et des perdants, des étoiles montantes, une équipe ou un joueur en haut de l’affiche. Il a repris sa position, les jambes allongées sous la chaise en face de lui en faisant semblant de continuer à lire le journal. Les clients le regardaient d’un drôle d’air comme s’ils étaient étonnés qu’il sache lire.
La Peugeot bleue était redevenue sa principale occupation, sa vigilance de tous les instants, garder un mental d’acier à toute épreuve, résister en ne se souciant pas des nouveaux clients qui entraient, des têtes qui oscillaient sur les épaules, qui se consultaient du regard, qui exprimaient une méfiance muette à son égard. Jak voyait l’hostilité au fond de leurs yeux, sur leurs bouches, sur leurs petits sourires narquois. « Il faut se méfier de l’étranger », c’était ce qu’il lisait. Il a serré les dents. Une haine a ressurgi de l’intérieur, une haine accumulée, viscérale, meurtrière, une vieille haine refoulée qui lui fouettait le sang, une haine devenue maladive, envahissante tels des ganglions infestés. Jak, holà ! Tu es sur le point de t’inventer de faux ennemis. Ces habitués ne sont rien pour toi, leur méfiance ne doit pas te dérouter. Laisse-les faire et dire. Il s’est calmé, a pris le dessus, il ne devait pas se laisser distraire, il ne devait pas confondre le mépris des clients avec son propre mépris.
Onze heures. La salle était vide, les tables nettoyées, les chaises replacées attendaient les prochains clients, la serveuse avait disparu derrière les portes de la cuisine. Jak était seul, le vide de sa vie lui creusait l’estomac, l’aspirait vers le bas, s’installait en lui comme une dépression. Une odeur de gigot de mouton s’échappait de la cuisine et embaumait tout le café comme ce jour où une fille l’avait embrassé pour la première fois.
Yasmine avait préparé son plat incontournable : le gigot de mouton. L’odeur forte s’était répandue tout autour. Pour Jak, ce fut l’occasion de son premier baiser, celui de la serveuse qui lui avait murmuré à mi-voix quelque chose qui l’avait gêné, il n’arrivait pas à s’en souvenir, Mo qui riait à voix forte, Sid qui avait applaudi, lui qui racontait n’importe quoi, des blagues, des conneries pour faire rire, Rosa qui était restée saisie par la verve et l’humour de Jak d’habitude plus réservé, saisie par le baiser de la serveuse. Ce fut l’occasion de sa première cigarette, inspiration lente, odorante, goût amer à la gorge, étourdissement, sensation nouvelle, impression d’étouffer parce qu’il avait tiré trop fort comme un débutant, éclats de rire des habitués et de ses amis qui avaient trouvé drôle de le voir tousser entre deux bouffées, recommencer jusqu’à ce qu’il soit assez entraîné pour expirer une partie de la fumée par le nez. Les bouffées de sa cigarette s’étaient mêlées à celles qui sortaient de la bouche de Mo et de Sid, surtout à celle de Mo qui fumait depuis l’âge de quatorze ans, roulant cigarette sur cigarette, trois nuages de fumée montés en petits cercles sous l’éclairage de la lampe fixée au plafond. Ces gestes maladroits des débuts, tenir une cigarette entre l’index et le majeur, craquer une allumette, aspirer et se dire que c’était bon, secouer la cendre, tirer une dernière bouffée sur le filtre, écraser le mégot dans le cendrier, tous ces gestes l’avaient arraché à sa jeunesse, l’avaient fait se sentir un homme sans qu’il sache pourquoi, peut-être parce que moins de choses lui étaient interdites. Une fille l’avait embrassé sur la bouche pour la première fois, cette fille, il avait voulu que ce soit Rosa, que son haleine chaude et sucrée lui effleure le bout du nez, que ses lèvres s’attardent sur les siennes, humides et frémissantes, que ses joues s’empourprent, que son cœur s’emballe, mais Rosa était restée distante.
Ils avaient passé la nuit couchés à la belle étoile à parler de tout ce qui leur passait par la tête, des films qu’ils avaient vus, des voyages qu’ils n’avaient pas encore faits, de leur choix de carrière, de la politique de leur pays. Mo avait fait circuler des idées de gauche, leur avait demandé à quoi ils rêvaient, de quoi ils avaient peur, Jak, Sid et Rosa l’avaient écouté d’une oreille attentive. Mo avait parlé de la spirale de la violence, de la corruption du gouvernement, de l’importance de se mobiliser, de protester, de contester, de trouver des solutions auxquelles personne n’avait encore pensé. « Nous ne devons plus appartenir à l’État ni le laisser gérer nos carrières, notre argent, nos logements, nos amis, nos familles. » Ses paroles avaient résonné comme un appel à l’insurrection, elles avaient fait écho à la colère de Sid qui reprochait au gouvernement de violer les droits des citoyens. Mo voulait organiser une grande manifestation, Sid le soutenait, Rosa ne disait rien, Jak n’était pas certain que le revirement de la situation était possible, que la révolution était la chose à faire, il avait eu envie de crier que les révolutions n’avaient amené que des morts, qu’on remplaçait les tyrans sans les renverser, qu’on changeait simplement les gens de siège, qu’on déroulait un nouveau tapis à de nouveaux truands, que rien ne progressait. Il avait eu envie de balancer tout ça à la figure de Mo et de Sid, avait hésité, Mo et Sid avaient raison sur bien des points, Jak le savait, mais il était follement amoureux de Rosa et l’espoir qu’elle lui rende ses sentiments le tirait de l’avant bien plus que l’idée d’une manifestation. Il avait en tête de la prendre dans ses bras, de l’embrasser, de lui raconter l’Amérique, les gratte-ciel, le Grand Canyon, les ruines du Machu Picchu, de lui ouvrir les fenêtres du monde, de vivre en couple vingt-quatre heures sur vingt-quatre comme Bonnie and Clyde, mais, ce soir-là, l’enthousiasme de Mo et de Sid avait contrecarré ses plans. « Le gouvernement ne s’occupe que de ce qui est légal, non de ce qui est juste et c’est lui qui fait les lois, c’est absurde ! » avait affirmé Mo avec force. « Et notre avenir dans tout ça ? Qu’en est-il de notre avenir ? » avait demandé Rosa qui, tentée par l’aventure, s’était rangée du côté de Mo. Il n’en fallut pas plus pour convaincre Jak de se lancer à son tour. Ce soir-là, il ne s’était pas contenté de dire qu’une révolution ressemblait à une autre, il avait décidé de s’engager puisque Rosa avait clairement laissé entendre qu’elle prendrait part à la manifestation. « L’Histoire est lente, il faut la faire avancer plus vite », avait dit Mo.
L’arrivée de quelques clients venus pour le repas de midi a ramené Jak à la réalité. Dehors, le soleil radieux l’invitait à sortir se promener, à faire le tour du quartier, à déboucher du côté de la chocolaterie, avec de la chance à apercevoir quelqu’un qu’il connaissait, quelqu’un qui le reconnaîtrait, qui le saluerait, un ami, un cousin, sa voisine en train de désherber son potager, sa voisine devait être très vieille maintenant, morte sans doute. Jak ! Jak ! Stop ! Tu dois te tenir à l’écart de tout rapprochement. Imagine qu’on te pose des questions. Qu’est-ce que tu diras ? Tu vas bredouiller, chercher tes mots, devenir suspect. Reste détaché de façon à faire croire que tu es de passage, que personne n’a à s’inquiéter de ta présence.
Il devait rester un inconnu, un voyageur qui attend un rendez-vous. Quelqu’un allait venir. En attendant, il allait goûter aux tranches de gigot rosé que la serveuse apportait à tout le monde.
— Tu veux manger ?
— Oui.
— Le plat du jour ?
— Oui.
— C’est du gigot de mouton. La spécialité du patron.
L’odeur du mouton parfumé d’ail et de thym lui a rempli la tête. C’était la même qu’autrefois. Il a failli se lever pour vérifier si Yasmine se trouvait dans la cuisine avec son tablier blanc autour du cou.

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