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La bandera

De
256 pages
"J'ai souvent pensé à toi, sale fumier que tu es... Je pressentais qu'une nuit ou un jour quelconque, tu me lâcherais à la face les sales preuves que tu n'es qu'une bourrique. Cette nuit est arrivée maintenant. Je t'ai raconté tout ce que j'avais à te dire : c'est moi, moi, Filieth, l'assassin de Lebœuf, à Rouen... Que vas-tu faire ?... Allez... parle !
Lucas se tenait immobile, à quelques mètres de Pierre Gilieth. Quand celui-ci eut fini de parler, il se fit un grand silence. Les poules d'eau, craintives, bruissaient dans les roseaux. Au loin, vers Dar Saboun, on entendait les légionnaires qui chantaient en chœur : Trianera, Trianera."
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couverture
 

Pierre Mac Orlan

 

de l'Académie Goncourt

 

 

La bandera

 

 

Gallimard

 

A MONSIEUR ANATOLE DE MONZIE

 

en témoignage d'affection et en souvenir

 

des beaux soirs de Saint-Céré et de Figeac

 

de tout cœur,

 

P. Mc O.

 

CHAPITRE PREMIER

Pierre Gilieth se réveilla doucement. Il n'ouvrit pas les yeux tout de suite. Il goûtait cette période d'engourdissement agréable qui allait précéder il ne savait encore quoi ; mais il craignait toutes les précisions. Il entendit vaguement dans le brouillard de sa pensée un gémissement lointain de sirène. Il se crut encore à Rouen et chercha machinalement au-dessus de sa tête les barreaux de cuivre de son ancien lit. Ses mains errèrent maladroitement pendant quelques secondes, puis elles rencontrèrent un bois humide, gras, nettement inconnu. Gilieth ouvrit alors les yeux. La pièce où il dormait cachait dans l'ombre de la nuit tous ses détails. Gilieth chercha la poire qui commandait à l'électricité, il ne la trouva pas. D'un bond il fut à bas du lit et rencontra sous ses pieds nus un tapis désagréable dont il ne soupçonnait pas la présence. Il fit un pas et se perdit. Il ne reconnaissait plus l'emplacement des meubles. Il trouva enfin son veston et craqua une allumette.

« Bon sang, c'est vrai, je ne suis plus à Rouen... »

L'allumette s'éteignit en lui brûlant le bout des doigts et Gilieth sentit sa mémoire qui se dégourdissait petit à petit comme dans un feu. La chambre était humide et froide. Gilieth s'avança vers la fenêtre. Il tira les rideaux. Et la rue, une rue étroite, sinistre, apparut dans la lumière affreuse du petit jour.

Gilieth ricana. Il dit tout haut : « Gourde que je suis, c'est ici Barcelone. » Il revint vers le lit et se glissa dans les draps que la chaleur de son corps avait rendus peu à peu confortables.

Maintenant, malgré la position horizontale, le sommeil fuyait comme du sable fin entre les doigts. Les bruits de la rue prenaient de la personnalité. Gilieth entendait bien. Il se sentait tout en oreilles, possesseur de deux oreilles extrêmement habiles à découvrir les sons, à les sélectionner, en quelque sorte, à les amplifier suffisamment pour les rendre compréhensibles.

Il respirait très doucement afin de ne pas brouiller les bruits précis de la rue. Le jour livide détaillait les quatre murs de la chambre. Un rideau se levait lentement et les anciens spectacles du passé de Gilieth cédaient la place à un décor nouveau. C'est justement ce décor nouveau qui excitait tous les instincts de Gilieth vautré dans ce lit dont il appréciait la protection.

Pierre Gilieth se promenait dans les paysages de son passé, en traînant la savate, si l'on peut dire. Il choisissait ses souvenirs. Il projetait sur eux une petite lumière dont la puissance le surprenait. Volontairement, il laissait de larges trous d'ombre qui coupaient cette route à peu près éclairée. Il était évident que Gilieth ne tenait pas à ouvrir toutes les portes derrière lesquelles reposaient et fermentaient les activités dangereuses de sa vie.

Pour la millième fois depuis un mois, il étala sa main devant ses yeux pour en étudier la paume. Il aperçut tous les détails de sa ligne de chance et de sa ligne de vie. Il pensa : « Je ne serai tout de même pas assez stupide pour demander à une gitane de me révéler mon avenir. »

La connaissance du passé lui suffisait apparemment, tout au moins pour cette journée, à son début dans la froide lumière de l'aube.

Pierre Gilieth prit une cigarette sur la table de nuit. Il l'alluma et regarda sa chambre. C'était un cube de plâtre recouvert d'une mauvaise peinture à la colle de couleur bleue. L'humidité apparaissait dans tous les coins. Un sinistre lavabo de faïence fêlée représentait à lui seul le confort moderne dans cet hôtel qu'il avait choisi sur la recommandation d'un ami qui avait habité Barcelone à une époque où Gilieth devait le rejoindre. L'ami avait disparu, l'adresse de l'hôtel brillait toujours en lettres de feu dans la mémoire de Gilieth : Hôtel des Iles, rue du Cid-Campeador. A cause du Cid-Campeador l'adresse devenait inoubliable. Gilieth avait trouvé l'emplacement de ce taudis prétentieux sans aucune difficulté. Il dormait là, dans cette chambre, depuis quatre heures, épuisé par un voyage dont son imagination s'était efforcée de prévoir les embûches. La frontière passée, l'homme avait pu s'éponger le front en prenant place dans un compartiment du train espagnol.

Pour la première fois de sa vie, Gilieth pénétrait dans Barcelone. C'était la nuit et toutes les lumières de la ville dissimulaient le véritable aspect des rues et des maisons.

A peine en possession de l'étroite chambre où il allait dormir, Pierre Gilieth voulut redescendre afin de gagner la rue, connaître la rue, les gens qui parlaient à cette heure sous ses fenêtres. Il n'en eut pas le courage, car la fatigue qui cernait ses yeux le laissait indécis et tourmenté sur l'unique fauteuil de cette chambre qui sentait le linge aigre et la présence des filles pauvres qu'il entendait rire sous ses fenêtres.

Un grand besoin d'agir domina tout d'un coup Pierre Gilieth qui s'assit sur son lit. Il alluma une autre cigarette. Il se pencha sur sa montre et vit qu'elle marquait sept heures. Gilieth se leva tout de même et prit une pauvre trousse de toilette dans l'unique valise qui contenait tout son bagage. Il se rasa avec soin et s'habilla.

Pierre Gilieth était grand et musclé. Vêtu proprement d'un complet gris et coiffé d'une casquette, il offrait une silhouette d'homme robuste parfaitement indéfinissable. Cet homme n'était point vulgaire. Ses yeux cruels ne révélaient rien. Le costume de Gilieth n'était pas neuf. C'était un costume de bonne coupe mais dont Gilieth ne paraissait pas le véritable propriétaire. Ce costume était celui d'un homme dont la taille et la corpulence pouvaient se comparer à celles de Gilieth. Mais les yeux durs de Gilieth ne permettaient point d'imaginer le vrai visage de celui qui avait donné à ce complet des plis anciens assez élégants. Avant de se chausser, Pierre Gilieth inspecta la semelle de ses souliers jaunes. Il grimaça et dit à haute voix : « Dégueulasse ! » Quand il fut prêt, il se coiffa d'un feutre gris dont le bord était rabattu par-devant. Pierre Gilieth se regarda machinalement dans la glace maculée au-dessus du lavabo. Il se regarda sans sourire et sans complaisance comme un homme qui pense à son âge. Pierre Gilieth était âgé de trente-huit ans. Le soir, aux lumières, il paraissait un peu plus jeune.

Une servante, les yeux bouffis, la peau jaune et huileuse, s'effaça pour le laisser passer dans le petit escalier qui sentait le salpêtre. Elle murmura un bonjour rauque et étouffé.

Pierre Gilieth se hâtait vers la rue. Il désirait respirer n'importe quel air qui ne fût pas celui de sa chambre ou des couloirs de l'Hôtel des Iles.

La rue fraîche lui jeta au nez toutes les odeurs de la misère.

Gilieth huma l'air comme un chien de chasse. Il cherchait sa voie dans cette rue mal famée qu'animaient quatre ou cinq présences misérables et furtives. Au loin s'éveillaient tous les bruits de l'activité humaine au bord de la mer. La sonnerie aigre d'un petit clairon fit tressaillir Gilieth. Il pensa tout aussitôt au voisinage d'une caserne. Encore une fois le bruit lugubre d'une sirène lointaine domina tous les autres bruits si faibles que Gilieth ne pouvait les identifier.

« Ce n'est qu'un bateau qui se débine, pensa-t-il. Il faudra que je trouve une combinaison dans ce sens-là. » Tout de suite le mot Buenos Ayres vint à ses lèvres. Il connaissait là-bas un type qui pourrait l'aider à la rigueur. Mais retrouver ce personnage dans cette ville immense lui paraissait aussi décevant que de tenter de retrouver une épingle dans une meule de paille.

Gilieth fit quelques pas dans la rue, au hasard. Il se heurta presque à deux hommes qui venaient de tourner au coin de la rue. Ils marchaient vite, le col de leur veston relevé aux oreilles. Ils parlaient français. En passant devant Gilieth, l'un d'eux dit : « Tu parles d'un coup, quand j'ai retrouvé ici la pépée... »

Gilieth tourna la tête. Les deux hommes s'éloignaient. Il courut derrière eux, les appela, sans trop savoir ce qu'il faisait : « Messieurs ! hep ! Messieurs ! Les deux hommes se retournèrent et mirent simul- » tanément la main droite dans leur poche.

Gilieth eut un sourire. Il souleva un peu son chapeau.

– Je sais, je sais, fit-il... Excusez-moi, je suis arrivé ici la nuit dernière et je ne connais personne. Je voulais simplement vous demander de m'indiquer une petite taule, un peu tranquille, pour casser la croûte et boire un café. Je vous offre quelque chose, si vous le permettez.

Les deux hommes se regardèrent. Les mains glissèrent hors des poches. Celui qui paraissait le plus jeune répondit :

– Vous êtes Français, ça s'entend. Nous aussi. Alors, suivez-nous.

Gilieth regarda ses compagnons. Ils appartenaient à un type d'individus fabriqués en série et Gilieth n'éprouva point de surprise quand ils lui tendirent la main. Sous la casquette, les deux visages se ressemblaient : vulgaires et décidés. Une moustache brune taillée très court les rajeunissait. L'un et l'autre pouvaient avoir quarante ans.

– Je m'appelle Gorlier, fit le plus jeune. Mon ami s'appelle Siméon.

– Moi, je m'appelle Pierre le Bordelais... Et après un silence assez adroit, Gilieth ajouta : « Tu as peut-être entendu parler de moi ? »

– Je sais, répondit Siméon à tout hasard. Tu as raison d'avoir confiance. Nous sommes des hommes... mais ici, t'entends ce que je te dis, c'est dur et si tu as encore des sous, ne reste pas. Combien de sapements ?

Gilieth haussa les épaules et ne répondit pas.

– C'est ton droit, fit Gorlier. Tiens, entrons ici.

Il poussa la porte d'un petit café, à cette heure complètement vide de clients. Le patron était Français. On lui présenta celui qui avait jugé bon de se faire connaître sous le nom de Pierre le Bordelais.

Une assiette de jambon d'un rouge foncé, du pain et du vin furent déposés sur la table. Le patron mangea avec ses clients.

– Quelle dèche, fit Siméon. Si je n'avais pas un bon « beefsteak » pour becqueter, je ne sais pas comment je pourrais m'en tirer. Je dis ça à cause de tout et particulièrement de la police. Je dois t'avertir que le « barrio chino », le quartier chinois, quoi, est plein d'indicateurs et de poulets des deux sexes et de toutes les nationalités... C'est pourquoi, tout à l'heure, quand tu nous as interpellés, on a eu un geste de méfiance, qui, vu le peu de témoins, aurait pu tourner au tocquard.

Gilieth, dit provisoirement Pierre le Bordelais, mangeait sans répondre. Il mastiquait les aliments comme une bête. Sa force renaissait avec les aliments qu'il absorbait. Quand il fut repu, il regarda autour de lui. C'était vraiment méprisable. Il prit une cigarette et l'alluma. Puis il tendit le paquet à ses compagnons.

– Du caporal ! firent-ils en chœur.

Gilieth remit le paquet dans sa poche. Tout en fumant il se laissait aller au bienfaisant engourdissement de la digestion. Il songeait : autrefois je m'appelais Marcel l'Étudiant, aujourd'hui je m'appelle Pierre le Bordelais, tout cela est égal à Pierre Gilieth, c'est-à-dire à rien. C'est ce qu'il fallait démontrer.

Satisfait, il se tourna vers Gorlier.

– Déserteur ? demanda-t-il simplement.

– Oui, dit Gorlier... Mais toi... d'où viens-tu ?

Alors Gilieth raconta une histoire. Il connaissait par expérience la prodigieuse crédulité de ces hommes habiles à ruser, à se défendre et souvent à attaquer. Il les savait bavards et vantards. Mais lui, bon Dieu ! n'était pas un bavard. Il parlait quelquefois beaucoup, par crise, mais pour mieux se taire. De s'estimer ainsi, lui redonna de la confiance. Mais comme il fallait abattre son jeu, il raconta ce qui suit.

– Je suis heureux d'avoir rencontré des compatriotes ici, pour plusieurs raisons. Je ne suis pas venu à Barcelone afin de travailler. J'attends un ami qui doit venir me prendre dans un mois. Je partirai avec lui pour Buenos Ayres et nous tenterons la chance dans ce pays où l'on peut vivre, dit-on. Nous chercherons, je crois, une occupation régulière. Je ne vous cache pas mon envie de me ranger sans faire de tort aux copains. Tel que vous me voyez, j'arrive d'Allemagne. Les affaires n'y sont point brillantes. J'ai pu rapporter quelques sous, de quoi vivre tout juste pendant un mois. Il me semble qu'en choisissant l'Hôtel des Iles pour y dormir, je suis dans la bonne voie des économies.

– Ce n'est pas cher, fit Gorlier, et c'est correct.

– Correct ! répondit Gilieth... correct si l'on veut. Tout dépend de l'idée qu'on se fait de la correction. Pour moi, c'est une sale taule. Autrefois je vivais mieux, voilà tout.

Siméon intervint alors.

– Le patron pourrait te prendre en pension. Je ne sais pourquoi, mais nous avons confiance en toi !

– Cela me rend service, dit Gilieth. Buvons encore un verre.

Le patron, qui était un petit homme obèse au regard inquiétant, servit un vin blanc fort qui sentait l'éther. Les trois hommes trinquèrent et grignotèrent un peu de charcuterie.

– Alors, que dit-on à Paris ? demanda Siméon, le nez penché amicalement sur son verre.

– Bon Dieu ! Est-ce que je sais, j'arrive de Berlin ? Je n'ai pas vu Paris depuis trois ans.

– C'est juste, tu venais de nous prévenir.

– Moi, je regrette Paris, soupira Gorlier, Paris, la rue de Lappe où je suis né..., une rue qui, paraît-il, est devenue célèbre depuis la guerre.

– Je ne sais pas, fit Pierre Gilieth.

– On regrette toujours quelque chose, déclara Gorlier, si ce n'est pas Paris c'est Barcelone. Moi je ne demande qu'une faveur, c'est de ne pas me trouver un jour dans une situation qui m'imposera le regret de Barcelone. Et pourtant on ne peut pas se faire une idée de ce qu'on appelle la mouise quand on ne l'a pas connue dans Barcelone. Comme on ne sait pas non plus ce que c'est que la police quand on ignore, au physique et au moral, ce qu'il est convenu d'appeler un garde-civil.

– Et les mossos de Escuadra ? dit Siméon en riant.

– Ah ceux-là, c'est bon pour les pecquenauds.

Gilieth leva son verre et se tourna vers le patron.

– Alors, c'est entendu, je viendrai prendre mes repas ici. Je vous paierai ma pension à la fin de chaque semaine. Quand je ne pourrai plus vous payer, je vous préviendrai en homme. Vous ferez alors ce que vous voudrez... Adieu, messieurs. Il tendit la main à Siméon et à Gorlier. Vous m'avez rendu service. Vous avez agi en bons copains, je ne l'oublierai pas et je souhaite de pouvoir vous le prouver un jour.

Gilieth sortit et traversa la rue pour bien se mettre dans la mémoire la façade infiniment modeste de ce petit restaurant où il allait vivre en attendant... l'ami en question... Il ne put s'empêcher de rire avec amertume. Gilieth était sûr de sa solitude, une solitude d'ailleurs récente, et qui pesait lourdement sur ses gestes les plus quotidiens.

L'odeur de la rue était affreuse. A l'horrible présence de la misère se mêlaient les vapeurs nocturnes des bars enfumés et des dancings pouilleux qui renouvelaient leurs mètres cubes d'air en prévision de la nuit suivante.

Des gitanes en robes à volants couvertes de taches criaient dans des ruelles ; des enfants piaillaient ; des ouvriers voûtés se rendaient à leur travail.

Des matelots de la marine royale, la large cravate noire nouée autour du col, tenaient toute la largeur de la rue. Ils allaient toujours par bandes en se dandinant, le bonnet en arrière. Une jeune fille, très jeune, en robe excessivement courte les accompagnait en leur réclamant, d'une voix rauque, Gilieth ne savait quoi. « Claro, Claro ! » ne cessait de répéter la fille !

« Voici la rue de l'Arche-du-Théâtre, murmura Gilieth en lisant la plaque indicatrice. J'ai connu une copine qui habitait ici, chez madame... madame Lacelle... C'est bien cela... »

Il passa devant la boutique d'un petit pharmacien douteux, et tout d'un coup, entre deux rangées de cartes postales collées sur des panneaux, il se trouva devant les Ramblas.

La gaieté de Barcelone s'épanouissait dans les fleurs et dans les trilles savants des canaris-flûtes. Certains d'entre eux coûtaient plus cher qu'une motocyclette. Gilieth le savait et il s'émerveilla devant les petits chanteurs.

 

CHAPITRE II

A cette heure matinale, la Rambla des Fleurs sentait l'eau fraîche qui ruisselait le long des éventaires embaumés. L'air était tiède. Quelques promeneurs, déjà pris par les effets puissants d'une paresse quotidienne mais délicate, s'installaient commodément dans des fauteuils d'osier pour lire leur journal ou pour regarder le spectacle des Ramblas qui renaissaient au soleil. De jeunes soldats vêtus de drap moutarde et coiffés d'un béret de même couleur, des ordonnances d'officiers, un filet à provision sous le bras, entouraient les kiosques à journaux pour y lire tout ce qui pouvait concerner le football catalan.

Pierre Gilieth se laissait inconsciemment séduire par la gentillesse incomparable de Barcelone, cette extraordinaire gentillesse populaire qui ne manque ni d'humour ni d'enthousiasme. Plusieurs fois Gilieth sentit qu'il s'amollissait et qu'il rentrait tout naturellement dans cette foule qui l'accueillait avec confiance. Ce n'était pas pour cela qu'il était venu à Barcelone. Il descendit machinalement jusqu'à la place de la Paix et finit par découvrir la mer, une mer peuplée de bateaux, comme un lotissement de la banlieue parisienne est peuplé de maisons provisoires ou définitives. L'horizon était trop loin. Il fallait se tordre les pieds dans les fondrières des quais en construction au pied de Montjuich avant d'apercevoir la bande bleu céleste qui pouvait, à la rigueur, évoquer pour Gilieth une idée d'évasion.

Gilieth regarda sa montre. Il n'était que dix heures. L'accablement de sa solitude le reprit. Il éprouva le besoin de se sentir encore plus seul et il reprit le chemin de son hôtel en contournant la caserne des Atarazanas, une sorte de forteresse bordée de hautes murailles fauves. A la porte du quartier de jeunes soldats rougeauds se chauffaient au soleil. Des chevaux hennissaient et s'ébrouaient. Gilieth passa devant les soldats. Pour la première fois de sa vie, il se prit à regretter un vague passé dans ce décor parfaitement international des casernes. En ce temps-là, il avait sans doute vingt ans et il ne portait pas sur ses épaules le poids de sa propre existence.

Il prit la rue Santa-Madrona, suivit les lignes du tramway et aperçut son hôtel au milieu de la rue du Cid. A cette heure la chaussée appartenait aux enfants et aux femmes d'ouvriers qui s'en allaient aux provisions. Gilieth passa devant son hôtel. La servante jeune et laide, dont les seins lourds étaient moulés dans un pull-over orange, lui sourit. Les beaux yeux étincelaient de courtoisie.

– Bonjour, fit Gilieth en grognant.

Il regagna sa chambre. La fenêtre était ouverte. Une odeur d'huile, d'ail et de safran, chassait l'odeur nocturne et agressive de la table de nuit disloquée. Gilieth jeta son chapeau sur le lit et s'installa dans son fauteuil. Il fuma. Dans la rue des fillettes chantaient une ronde enfantine en se comptant du doigt.

 

papà ! mamà !

Pepito me quiere pegar ! –

por qué ? – Por nà,

Por una cosita

Que no vale

Nada.

 

Gilieth se leva et regarda les fillettes d'un œil morne et peu indulgent.

Il ferma la fenêtre et revint s'asseoir dans son fauteuil. Les odeurs de la misère peu à peu reprirent possession de sa chambre et de sa pensée.

En se mordant les lèvres Gilieth ruminait ses inquiétudes. L'idée qu'il s'était lié inutilement, peut-être trop tôt, avec Gorlier et Siméon l'irritait particulièrement. Sa pensée se déroulait comme un monologue dépourvu d'indulgence dont il était bien le seul à profiter. « Je serai toujours le même, pensait Gilieth. J'ai eu tort d'adresser la parole à ces hommes. Je ne les connais pas. Mais je ne peux vivre sans parler en ce moment. Ce qu'il faut éviter c'est d'aller trouver Mme Lacelle pour savoir si Germaine est chez elle. Ce serait une terrible sottise. Je dois même éviter de me trouver avec elle. Il est vrai qu'elle ne me reconnaîtrait pas. Un visage tout rasé, ça change un homme. J'ai vraiment l'air plus jeune... » Gilieth essaya laborieusement de rassembler ses pensées qui se dispersaient. Il était las, la bouche amère d'avoir trop fumé, les pieds froids dans ses mauvaises chaussures. Le soleil d'avril ne chauffait pas encore cette chambre qui ressemblait à une ratière.

Les mains derrière la nuque, Gilieth cherchait à éviter une méditation autour d'un événement dont il voulait effacer l'évocation précise. Ses pensées s'effaraient autour d'un gouffre sombre. Ce gouffre c'était la propriété secrète de Gilieth, si secrète que lui-même interdisait à sa mémoire l'entrée de ce souvenir surprenant.

Il poussa un long soupir et se leva afin d'inspecter attentivement la serrure de sa porte.

– Ça ferme, si on veut, fit-il en bougonnant.

Un chuchotement dans l'escalier lui fit tendre l'oreille. On parlait à voix basse. Qui ? Où ? C'était tout à fait irritant. Gilieth ne pouvait pas comprendre les voix, bien qu'il entendît un peu l'espagnol.

– C'est la souillon, fit-il... Hein ! quoi ? Elle a dit Paris... Que vient foutre Paris dans ces bavardages... Cette garce parle de moi...

Il ouvrit sa porte et fonça directement dans la direction des chuchotements. Il aperçut au bout du couloir, sur le palier, la servante qui causait avec deux gardes-civils en armes.

Leur uniforme verdâtre et leur chapeau en toile cirée arrêtèrent net Gilieth dans son élan. Mais en passant devant eux, il salua. Les deux gardes le regardèrent. L'un d'eux lui dit : « Il faudra faire viser votre passeport. N'oubliez pas que les bureaux de la Sûreté ferment à six heures. »

– Très bien... j'y allais, répondit Gilieth.

Quand il fut dans la rue, il s'arrêta devant une boutique et s'épongea le front. Il guetta les deux gardes qui, à son avis, ne pouvaient le laisser disparaître ainsi. Il demeura là un quart d'heure devant une petite boutique de jouets. Les gardes-civils sortirent enfin, sans se presser. Ils ne virent pas Gilieth et s'éloignèrent en rangeant des papiers dans leur sacoche de cuir jaune.

« Mais qu'est-ce que j'ai ? pensa Gilieth. Il faudrait que je puisse dormir longtemps. »

Il se rendit à la Sûreté afin de présenter son passeport. Il s'attendait à ce qu'on apposât tout de suite un cachet sur ce document précieux, après l'avoir contrôlé. Ce n'était pas l'usage. Il dut y revenir quelques heures plus tard. Un garçon de bureau lui rendit le document au milieu d'un piétinement de gardes-civils en bonne humeur et de portes qui se refermaient sur des citoyens trapus dont Gilieth eut tôt fait d'établir, sans fiches, l'identité.

Néanmoins Gilieth, mis en présence de l'ennemi, sentait sa volonté l'inonder d'un fluide merveilleux. Il tâtait dans sa poche la crosse de son browning, prêt à jouer sa dernière carte avec sa dernière balle. Cet homme ne pouvait être qu'un coquin, mais il n'était point lâche. Une énergie réelle, une grande puissance de lutte calme, inexorable, définitive, se reflétait dans ses yeux bleus d'homme du Nord qui, mieux que le signalement classique détaillé sur son passeport, révélaient son origine.

Ce n'était qu'une formalité. Pierre Gilieth se dirigea vers les Ramblas dont les premières lumières de la nuit indiquaient le parcours fulgurant. Une foule flâneuse et joyeuse se donnait rendez-vous, près de la Place de Catalogne, à l'extrémité de la Rambla de Canaletas. Des jeunes gens en sweaters et coiffés de casquettes anglaises discutaient, autour du « monument au footballeur inconnu », les dernières nouvelles des grands clubs de la région. Des filles court vêtues, un sac balancé à la main, arpentaient au pas accéléré l'allée centrale entre deux haies de spectateurs confortablement assis dans des fauteuils d'osier. A cette heure, les soldats par bandes sortaient de leurs casernes et se mêlaient à l'allégresse d'un beau soir. Barcelone ravie s'épanouissait sur les Ramblas bordées de boutiques étincelantes.

Gilieth se laissait mener par le courant des promeneurs sympathiques et confiants. Il était grand et solide. Une petite modiste leva la tête pour le regarder. Les épaules de Gilieth s'élargirent. Il marchait droit devant lui, sûr de sa force, réchauffé par cette étonnante camaraderie qui rayonnait de cette foule affairée par une sorte de désœuvrement singulièrement alerte.

Il prit l'apéritif à la terrasse d'un petit café non loin du Grand Théâtre, à proximité de son quartier, qui était non seulement celui de la pègre mais encore et plus simplement celui de la misère.

Les maisons, pour être plus hautes que les masures sordides qui peuplaient le bas Montjuich, n'en étaient pas moins poignantes. Entre la fille et le ruffian, vivaient des enfants, des femmes et des hommes à peu près éliminés de la vie normale, par le travail sans but et les privations sans espoir.

Comme il buvait son verre d'anis il remarqua, un peu derrière lui, assis à la même terrasse, un homme correctement vêtu qui semblait l'observer au-dessus de son journal déployé. Cet homme à fortes moustaches brunes et courtes tourna un peu la tête quand Gilieth s'aperçut de sa présence.

« Bon Dieu ! pensa Gilieth, on dirait Bardon. »

Il recula un peu sa chaise, prit un journal dans sa poche et le déploya à son tour. Il en profita pour mieux contempler son voisin. Était-ce Bardon ? N'était-ce pas Bardon ? Il ne savait plus maintenant. La présence de Bardon à Barcelone, c'était la police française. Gilieth craignait la police française. Il se leva, paya sa consommation et se dirigea nonchalamment vers la place de la Paix. Plusieurs fois il s'arrêta devant un kiosque de journaux pour mieux observer les gens qui marchaient derrière lui. Il lui sembla apercevoir la haute silhouette de Bardon entre deux taxis en station. Il marcha dans cette direction, selon son habitude de provoquer le danger quand il le craignait. Il ne constata rien d'hostile. Il repassa devant la terrasse du café. La place occupée un peu avant par l'homme qui pouvait être Bardon était maintenant vide. Gilieth redescendit les Ramblas, passa devant le quartier d'artillerie et gagna le Parallelo et ses enseignes lumineuses qui indiquaient des cafés-concerts. C'était une grande avenue, enfiévrée, pleine de soldats, de matelots, de filles, de voyous et de curieux. L'Apolo, Sevilla, les Folies Bergère, signalaient leur présence dans la nuit bleue en lettres de feu rouges, vertes et jaunes. On vendait des « fruits de mer » dans des petites boutiques foraines, au bord du trottoir. Des matelots de la marine royale mangeaient des crevettes roses. A côté d'eux des jeunes filles, aux cheveux courts et raides, sans chapeau, plaisantaient la cigarette aux lèvres.

Gilieth passa au milieu du groupe.

Une fille dit : « Hé môme, tu es Français. Écoute un peu... mais écoute ! »

Gilieth ne se retourna pas. Il entra dans la rue du Cid-Campeador. Un grand dancing étalait un tapis de lumière sur le trottoir, devant l'Hôtel des Iles.

Une fille pleurait et menaçait du poing un homme qui s'essuyait le visage. Gilieth contemplait cette scène, assez banale dans ce quartier, tout en tapotant une cigarette sur le dos de sa main. Il tressaillit quand Gorlier lui mit une main sur l'épaule. Il ne l'avait pas entendu venir.

– Ah ! c'est vous... c'est toi. Il balbutiait en riant niaisement.

– Viens becqueter, fit Gorlier.

Ils se dirigèrent vers le petit restaurant. Une odeur d'œufs sucrés plongés dans l'huile d'olive écœura Gilieth. Il s'assit, demanda du jambon. Gorlier était devant lui. D'autres tables étaient occupées par des filles qui se crayonnaient rapidement les lèvres et les yeux.

– Il me semble que je te connais, dit Gorlier. Autrefois tu ne t'appelais pas Pierre le Bordelais.

– Non, répondit Gilieth, dont le visage se durcit. On m'appelait le grand Marcel. J'habitais rue Durantin, à Montmartre. A cette époque j'étais gosse, un peu avant la guerre.

– C'est à la Coloniale que je t'ai connu... sans doute... On en voyait tant. Moi, j'étais au 21e Colonial, le régiment de Lourcine... J'ai mis les voiles en permission. Depuis je vis ici avec une femme qui travaille en maison. Ma fille d'amour, tu la verras ce soir à La Criolla.

– C'est sans doute à la Coloniale que nous nous sommes connus, dit Gilieth. Moi, j'ai passé du 21 au 41 et j'ai été blessé devant Reims au fort de la Pompelle. Alors on m'a évacué. Depuis la paix j'ai vécu en Allemagne.

– En peinard ?

– Oui, je ne suis pas bon pour les coups durs. Quand on a commencé on ne peut plus s'arrêter. Ça finit toujours mal.

– Bien sûr, fit Gorlier en hochant la tête. Puis il ajouta : tu connais la vie...

Il donna à son compagnon quelques renseignements sur les mœurs du quartier. C'était la misère. Il fallait attendre l'arrivée d'une escadre de Malte pour faire rentrer un peu d'argent dans le sac des femmes.

Les deux hommes plièrent leur serviette et se dirigèrent vers La Criolla. Ils entrèrent. Gilieth se crut dans une gare peuplée d'émigrants, saturés d'alcool. Un orchestre infernal tantôt mécanique, tantôt humain distribuait automatiquement les blues et les fox-trot. Une toute jeune fille, un verre à la main, dansait toute seule en simulant les tristes images que son ivresse provoquait dans son imagination. Adossés aux piliers de la salle, des matelots à pompons rouges sur le bonnet se groupaient comme pour une bagarre.

Une fille cria. Ce fut comme un appel aigu de train dans la nuit.

L'orchestre fracassait le spectacle en mille morceaux. Le poste de police de marins français débarqués par un croiseur fut alerté. Les fusiliers pénétrèrent dans la salle chaude qui sentait le vin répandu ou vomi et l'orange écrasée, l'odeur fauve des filles brunes dont la sueur mouillait les robes légères entre les épaules. Une bouteille vide décrivit une parabole lourde et grotesque. Elle vint s'écraser sur une table. Un nègre blessé par les éclats se mit à beugler. Le patron et les garçons qui connaissaient la manœuvre firent un barrage solide, cependant que le poste de police emmenait deux ou trois matelots. Les autres suivirent sans se presser, en se dandinant. Alors l'orchestre se déchaîna comme un cataclysme. La petite femme saoule tournait ainsi qu'une démente en brandissant un morceau de pain.

– Ils ne sont pas très méchants, fit Gorlier en saisissant deux chaises qu'il installa devant une table vide.

– Non. fit Gilieth, mais je n'aime pas les bagarres inutiles... Il regarda autour de lui et aperçut l'homme qui pouvait s'appeler Bardon.

– Gaffe !

Il pointa son doigt dans la direction de l'homme qui causait avec un jeune homme fardé insolemment.

– Tu vois, le frère au chapeau beige ?

– Oui, fit Gorlier, celui qui cause avec la...

– C'est cela... Tu connais ça ?

– Oui, c'est... je n'en suis pas sûr un bourre qui fait les trains entre Paris et Port Bou... On ne le voit pas souvent ici...

– J'aime mieux le savoir, dit Gilieth... Mais dis-moi, le quartier est-il franc ? On peut se débiner s'il y a du pétard ?

– Tu peux, répondit Gorlier... mais il faudrait se renseigner.

Il inspecta soigneusement la salle et se dirigea vers un groupe de filles en attente devant des verres vides.

Gilieth recula un peu sa chaise. Une des colonnes qui soutenaient la galerie le dissimulait assez bien aux regards de celui qui pouvait s'appeler Bardon. Une femme se détacha du groupe où Gorlier distribuait des poignées de mains protectrices. Gilieth vit qu'elle se dirigeait vers l'homme au chapeau beige. Elle lui parla et le fit rire. Ils s'éloignèrent vers l'orchestre.

– Viens, dit Gorlier, chez le père Léon ; nous serons tranquilles. A cette heure, il n'y aura chez lui que Siméon. Tu peux avoir confiance. Avant le jour, Marie viendra au rapport. Il n'y a pas plus coquin qu'elle pour confesser les gens.

Gilieth et Gorlier sortirent sans être vus.

A cause de la présence d'un croiseur français dans le port une animation particulière régnait dans les sept ou huit rues du Quartier Réservé. Le Barrio Chino paraissait en fête. Des gitanes pourries et serviles se cachaient dans l'ombre des portes comme des araignées roses, bleues et jaunes. Elles tendaient la main, troussaient leurs jupes à volants, traçaient sur leur visage le signe de la croix ou vociféraient des malédictions.