//img.uscri.be/pth/33b00e98b231d92aaaac72c6553cafecc3ef2677
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 8,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

avec DRM

La carte et le territoire (édition avec dossier pédagogique)

De
495 pages
Édition augmentée avec présentation d'Agathe Novak-Lechevalier.
« Rendre compte du monde, simplement rendre compte du monde » : voilà ce que répond l’artiste Jed Martin lorsqu’on l’interroge sur le sens de son œuvre. Ce projet, qui lui apportera la fortune et une renommée internationale, l’amènera à croiser des personnages très divers : Olga, une jolie Russe, mais aussi le commissaire de police Jasselin, le présentateur de télévision Jean-Pierre Pernaut, et même l’écrivain Michel Houellebecq, dont Jed réalisera le portrait… Roman réaliste qui tend vers l’anticipation, roman d’artiste qui flirte avec l’autofiction et s’achève en roman policier, La carte et le territoire brouille les pistes et estompe la frontière entre fiction et réalité. Dans cette œuvre à la construction virtuose, récompensée par le prix Goncourt en 2010, Michel Houellebecq mène une profonde réflexion sur notre monde contemporain et le rapport que nous pouvons encore avoir – ou non – avec la vérité.
Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Michel Houellebecq
La Carte et le Territoire
GF Flammarion
© Michel Houellebecq et Flammarion, 2010. © Flammarion, 2016, pour l'appareil critique de cette édition.
ISBN Epub : 9782081388895
ISBN PDF Web : 9782081388901
Le livre a été imprimé sous les références : ISBN : 9782081365452
Ouvrage composé et converti par Meta-systems (59100 Roubaix)
Présentation de l'éditeur « Rendre compte du monde, simplement rendre compte du monde » : voilà ce que répond l’artiste Jed Martin lorsqu’on l’interroge s ur le sens de son œuvre. Ce projet, qui lui apportera la fortune et une renommée internatio nale, l’amènera à croiser des personnages très divers : Olga, une jolie Russe, ma is aussi le commissaire de police Jasselin, le présentateur de télévision Jean-Pierre Pernaut, et même l’écrivain Michel Houellebecq, dont Jed réalisera le portrait… Roman réaliste qui tend vers l’anticipation, roman d’artiste qui flirte avec l’autofiction et s’achève en roman policier, La Carte et le Territoi re brouille les pistes et estompe la frontière entre fiction et réalité. Dans cette œuvr e à la construction virtuose, récompensée par le prix Goncourt en 2010, Michel Ho uellebecq mène une profonde réflexion sur notre monde contemporain et le rappor t que nous pouvons encore avoir – ou non – avec la vérité.
Du même auteur
H.P. Lovecraft. Contre le monde, contre la vie, Le Rocher, 1991 ; J'ai lu, 1999. Rester vivant – méthode, La Différence, 1991. La Poursuite du bonheur, La Différence, 1991. Extension du domaine de la lutte, Maurice Nadeau, 1994 ; J'ai lu, 1997. Le Sens du combat, Flammarion, 1996. Rester vivantsuivi deLa Poursuite du bonheur(édition revue par l'auteur), Flammarion, 1997. Interventions, Flammarion, 1998. Les Particules élémentaires, Flammarion, 1998 ; J'ai lu, 2000. Renaissance, Flammarion, 1999. Lanzarote, Flammarion, 2000. Plateforme, Flammarion, 2001 ; J'ai lu, 2002. La Possibilité d'une île, Fayard, 2005 ; J'ai lu, 2013. Préface à Auguste Comte,Théorie générale de la religion, Mille et Une nuits, 2005. Ennemis publics8 ; J'ai lu, 2011.(avec Bernard-Henri Lévy), Flammarion/Grasset, 200 Interventions 2, Flammarion, 2009. Poésie (Rester vivant,Le Sens du combat,La Poursuite du bonheur,Renaissance), J'ai lu, 2010. Configuration du dernier rivage, Flammarion, 2013. Non réconcilié – anthologie personnelle 1991-2013, Gallimard, 2014. Soumission, Flammarion, 2015.
La Carte et le Territoire
Présentation
Pointde fuite
8novembre 2010 : le prix Goncourt estattribué àMichel Houellebecq pourLa Carte et le Territoire.Aprèsdeux échecs successifs et trèsdiscutés (pourLes Particules élémentairesen 1998, pourLaPossibilitéd'une îleen2005),aprèsavoirdéclenchéde multiples et intenses polémiques (à la parutiondePlateforme en 2001,notamment), leromancier français le plus connu à l'étranger accède cette foisau prix le plus prestigieuxde son propre pays.Maisalors même que la critique s'are très majoritairement élogieuse et que l'adhésiondu public est immédiate, la controverse renaît : Houellebecqaurait-il livré unromanadouci,assagi,aseptisé,dans le seul butd'amadouerles jurés etd'emporter la mannedu Goncourt ? L'« ennemi public » se serait-ilrangé, ou plutôt machiavéliquementrenié lui-même envisant le consensus ? Lesamateursde scandale ont, il est vrai, de quoi êtredésappointés :ni bordel,ni sexe cru,nidiscoursantireligieux,ni provocation idéologiquedans unromandont onloue parfois leréalisme balzacienpourmieuxdéplorerqu'ilne soit pas suffisamment houellebecquien. Reproches paradoxaux, car l'auteur est bien là, ostentatoirement là, même,au cœurdeLaCarte et le Territoire– comme personnage ; parce que ce roman, qui s'interroge surlareprésentationquenous pouvonsnous fairedu monde, met précisément leréalisme enquestion; et parce que cette œuvre est tout sauf inoffensive. « Rendre comptedu monde… […] simplementrendre comptedu monde » (p. 406) : voilà, lorsqu'on l'interroge surbut et le se le nsde son œuvreartistique, ce querépond JedMartin, le personnage principaldeLaCarte et le Territoire.Michel Houellebecq, quirenoue iciavec latradition duromand'artiste, enréactiveaussi l'enjeu central : le personnagede l'artiste (le plus souvent un peintre) offreauromancierunsupport pourthéoriserune pratique esthétique1. L'ensembledu texte travailleainsi les échos entre le peintre et l'écrivain, et la convergencede leurs objectifs s'are rapidement évidente. CarMichel Houellebecqa luiaussiaffirmé vouloir « parlerdu monde/ Simplement, parlerdu monde2 » ; et comme l'œuvrede Jedqui cherche à «décrire, parla peinture, lesdifférentsrouages […]d'une société » (p. 226), celleduromanciersitue se « entièrementdans le social3 ». Les principes quidécoulentde cette commune exigence semblent identiques pourpei le ntre et pour l'écrivain : simplicité, exhaustivité,ambitiond'atteindre à la néralité. L'adverbe « simplement » qui qualifie le projetde JedMartin comme celuide Houellebecqn'a pas ici le sensd'unerestriction (ilne s'agirait pasd'autre chose quede parlerdu monde) – ildéfinit le style quidoit caractériser ladescription. Or,Michel Houellebecq l'adit à maintesreprises (ilreprend la phrase à Schopenhauer) : « la première – et pratiquement la seule conditiond'unbonstyle, c'estd'avoirquelque chose àdire4 ». D'où lanécessitéd'être, comme Jed dans ses titres etdans sapeinture, « simple etdirect » (p. 204) ;d'oùaussi l'impassedu formalisme, explicitementrejeté parle peintre comme parleromancier(p. 163). Le principed'exhaustivité, quant à lui, est formulé explicitementdans chacundes projetsartistiquesde Jed. Photographie-t-ildes objets ? Il cherche à constituer « un catalogue exhaustifdes objetsde fabrication humaine à l'âge industriel » (p. 68). Choisit-ildereprésenterdivers métiers ? Ilambitionnede «donner une vision exhaustivedu secteur productifde la sociétéde son temps » (p. 142)5. De son côté,dèsLes Particules élémentaires,Michel Houellebecq s'estdonné pourbutde fournir« unexamenuntant soit peu exhaustifde l'humanité6 ». Enfin, si le personnagede l'écrivains'inresseaux tableauxde Jed dansLa Carte et le Territoire, s'ilacceptederédiger la préfacedu cataloguede l'expositionde l'artiste, c'est,dit-il, parce que ces tableaux « ont quelque chose…de général […], qui vaau-delàde l'anecdote » (p. 191) – leromancier, quant à lui,n'a jamais caché son peud'inrêt pour les psychologies individuelles,ni sonambitionde chercherderrre chaque personnage une forme spécifiqued'exemplarité,de peindrenondes individus mais l'« homme occidental » contemporain (p. 174),de conrerà sesromans une portée philosophique. « Rendre comptedu monde », cen'est donc enaucun cas se contenterde le copier,ni même chercher à l'explicitere : n lereprésentant, il s'agitde lerévéler7. Le titreduroman sembledès lorsdotéd'une valeur programmatique : quelsrapports entre le territoire et la carte ? entre leréel et sareprésentationEst-il possible ? de « simplement, parlerdu
monde » – et comment ? À peine ces questions posées cependant, les enjeux s'enchevêtrent. Car la référenceau fameuxaphorismedu philosopheAlfred Korzybski, « une carten'est pas le territoire (les motsne sont pas les choses qu'ilsreprésentent)8 »,nousrenvoie immédiatementaussi à l'utilisationlittéraire qu'enafaiteA.E. VanVogt,dans unromande science-fictioncélèbre, etdont Michel Houellebecq est familier,LeMondedesĀ9. Le lecteurverraparailleurs ce titredéveloppé et reformulé lorsde lapremière expositionqueréalise JedMartinet qui, elle, s'intitule « LACARTE EST PLUS INTÉRESSANTE QUE LE TERRITOIRE ». Principe premier: fairedavantage confiance àMichel Houellebecq pour brouillerc les artes que pournous en tendre une qui prétendenous orienter.
Faire feu
« [Jed] sedemanda fugitivement ce qui l'avait conduit à se lancerdans unereprésentation artistiquedu monde, ou même à penserqu'unereprésentationartistiquedu monde était possible, le monde était tout sauf un sujetd'émotionartistique, le monde se présentaitabsolument comme un dispositifrationnel,dénde magie commed'inrêt particulier(p. 272-273). Voilà l » a première questionl à aquelle l'artiste se trouve confronté : le monde vaut-il, vraiment, la peined'être représenté ? « Le monde est ennuyéde moy/ Et moy pareillementde luy » : lacitationmise enexerguedeLa Carte et le Territoiresigne l'ouverture immédiatedes hostilités. Tout lecteurhouellebecquienle sait, le principe premierde l'œuvre, celui qui fonde l'écriture, c'est ladéclarationde guerre à un monde honni10. En 1991, la première publicationdeMichel Houellebecq, son essai sur Lovecraft, était sous-titréeContre le monde, contre lavie; lamêmeannée, sonpremieressai poétique,Restervivant, s'ouvrait sur ce constat : « Le monde est une souffrancedéployée » – quelques pages plus loin, le poète conseillaitde « passe[r] à l'attaque11Le ». distiquede Charlesd'Orans sonne certesde manre moinsdirectement offensive : lamélancolie quinimbe les versdu prince poète enestompe unl'i peu roniqueagressivité. Reste que les mots qui ouvrentLa Carte et le Territoire expriment le face-à-face entre le moi et le monde sous laformed'uneantithèseabsolue, et que cette convocation de Charlesd'Orans permetaussiauromande commencersurunanachronisme flagrant etdélibéré, immédiatement perceptible à travers l'aspectdésuetde la graphie. Nous voilà expédiés en plein XVe siècle : comment mieux exprimer, à l'oréed'unromanqui s'interroge surl'art contemporain, une radicale étrangeté ? Étrangeté à sonét temps, rangetéauréel, étrangeté à soi – c'est ce perpétuel décalage que va interrogerLa Carte et le Territoirel'i : rrémédiable sentimentd'inconvenance qui nous place en situationd'intrusdans un monde quenous sommes contraintsd'habiteralors même quenousn'avons, souvent, pas l'impressionde luiappartenir12. Quel est-ildonc, ce monde ? OnretrouvedansLa Carte et le Territoirela plupartdes grands principes quirégissent l'univers houellebecquiendepuisExtensiondudomainede lalutte(1994). Ce monde, c'est celuide ladéliaison, où lesrelations humaines s'appauvrissent et seraréfient toujours davantage, où l'on vit et l'on meurt isolé. C'est ledomainede laéco lutte, nomique et sexuelle, caractérisée par« le combat brutal pourladomination» (p. 304), parce que « le capitalisme estdans sonprincipe unétatde guerre permanente13 »,reposant surlaperpétuelle concurrencede tousavec chacun. Unmonde, ensomme, conçu surle modèlede l'hypermarché, strictementdéterminé parun système qui prive les êtresde leursrepères pourles soumett mieux re à la tyranniedudésir, et les condamner finalement àn'être quedes produits parmid'autres, menacés euxaussid'obsolescence rapide. Carest l telle a logiquedu marché : sansdésir pasde profit, et sans peur pasdedésir14. Il s'agitdoncde planifier ledésespoirl et a terreurte – rreurde manquer, terreurde perdre sa place, terreurde se voirmisaurebut – pourréduire l'homme à ladocilitédu consommateuret pourassurer le fonctionnement souverainde la machine. «Aucunromancier,affirme BernardMaris,n'avait, jusqu'à [Houellebecq],aussi bien perçu l'essencedu capitalisme, fondé sur l'incertitude et l'angoisse15. » Si la violencede ce constat peutd'abord paraître s'émousserp ou asserl' à arrre-plandansLa Carte et le Territoire, c'est que le terrainprincipalde l'analyse sociologique menée parleromancier est cette fois le milieude l'art, étrange microcosme socialdans lequel Jedse trouve projeté comme parhasardet qui paraît tout entieraimanté parl'étroite sphère qui conjugue fortune et célébrité.La Carte et le Territoirefaitainsidéfilertoute lafaune qui graviteautourde l'artiste contemporain,de
l'attachéede presseaux mécènes en passant par le galeriste, les journalistes et surtout lesriches acheteurs : onsitue là à mille lieues se des classes moyennes qui forment le cadre habitueldes premiersromans houellebecquiens. Et pourtant, ilapparaît très vite que ce milieunedéroge pas à la règle. Le tableau « Damien Hirst et Jeff Koons se partageant le marchéde l'art », symboliquement placé à l'ouvertureduroman, le suggèred'emblée : Koons incarne « le fun, le sexe, le kitsch », Hirst représente « le trash, la mort, le cynisme » (p. 221), etdans leur confrontation onreconnaît la logiquedudésiretde ladestructionqui estau fondementdu système capitaliste – onretrouverace même symbole, plus loindans leroman,dans la juxtaposition sordide et grotesqued'un bordel rococo etd'une entreprise vouée à l'euthanasie (p. 363). Le sexe, lamort – peu importeau fond: ce qui compte, c'est que celarapporte. Et c'est ce querévèleaussi le tableaude Jedc : ar si Koons et Hirst sontrivaux, c'estavant tout parce qu'ils sedisputent lapremière placedu classementdes plus grosses fortunesartistiques. Dans un monde où « le succès en termesde marché justifie et valide n'importe quoi », la questionde la valeur esthétique serègle elleaussi,désormais, à coupsde millionsd'euros ; et le milieude l'art s'are vite, comme tout lereste, «dominé parhommes les d'affaires les plusrichesde laplanète » (p. 222 et 220). Flambéesde violence,accèsdenausée : telles sont lesréactions que suscite ce monde corrompu. À peineavons-nous fait connaissanceavec Jed quenous le voyons vomir sur lesdébrisdu tableau représentant Koons et Hirst, qu'il vientrageusementdedétruire etde piétiner. Et vomirànouveau, quelques centainesde pages plus loin, lorsd'unréveillon chez Jean-Pierre Pernaut. Leromancier forcealors le trait jusqu'à la caricature pour contraindre leréel qu'il fustige àrévéler crûment sa rité : fête obligatoire pourtout le monde, mais fondée surunstrict partage entre invités, enhabits rutilants, et figurants,affublésde costumesabsurdes – paysans corses ou vendéens, serveuses alsaciennes, qu'importe, voilà le peuple, il est là pour ledécor. Et pendant que ceux-ci portent les plateaux, l'élite se goinfrede victuailles, s'éblouitde paillettes, s'enivrede vacarme – telle est la curée moderne : le bonheur, c'estd'être gavé. Le clinquantdesapparencesrecouvre mal cependant la rocitédesrapportsde force, quin'élèvent provisoirement les uns que pourmieux broyerlesautres. Laréception mondainede haut vol prendalors toutes lesapparencesde l'enfer. Et,au-dessusde l'orgie où ilsrègnent en maîtres, lévitent, impeccables et stoïques,nouvelle trinité, les trois représentantsdudirectoiredeMichelin, « conscientsdereprésenter le pouvoir et laréalitédu monde » (p. 253). Si lacritique se faitacerbe, si lasurenchère estde mise, c'est que l'ontouche iciau cœurde cette société médiatique quirègle l'illusionetdéfigure le monde à sonprofit. Cartous cesdiscours que le romanreproduit jusqu'à l'écœurement –discours économique,discours journalistique,discours touristique – sontautantde modèles,autantde constructions fictives qui, universellement et uniformémentdiffusées, interposent entrenous etnotre environnement unperpétuel écranlangagier, prescrivent sentiments et sensations,règlent les conduites, etdictent, en lespré-disant,notre perception,notre évaluation etnotre conceptionduréel. Ces mots factices, prêts à l'emploi et qui exigentnotreadhésion,nousdépossèdentde toute expression personnelle – etdans leroman, l'italique, selon un modèle flaubertien, traque impitoyablement les clichés langagiers qui sont les automatismesd'une époque, lapreuve enacte que lamachinenous tient captifs : feu surlewin-win, lecœurde cible, lepouvoird'achatet letemps libre, letendanceet leringardMais cesdiscours homologués, qui quadrillentartificiellementnotre environnement etnous soumettentau jougde l'unanime, ontdes effets plus sourdement pervers : car tout en prétendant offrir une voied'accès privilégiée à laréalité, ils larecouvrent et, irrémédiablement,nous en séparent. À tel point qu'un hôtel particulierne peut plus être qu'unhôtel particulier, la viede famille uneviede famille, un artiste unartisteet qu'o – n pourrait finir, comme le suggère la méprisede Jed à proposd'une journaliste, par confondre le monde etLeMonde(p. 106). Nous voilà condamnés à vivredans un simulacre, un vaste plagiatde laréalité, et un plagiat volontairement truqué – les thèsesde Guy DeborddansLa Sociétédu spectacle fournissent à l'évidence undes soubassements théoriques majeursde lacritique que mèneLaCarte et le Territoire16.Mais ce que pointe plus précisément le roman, c'est latrahisonet latyranniede ces mots, qui collaborentau leurre économique (plus le mot quidécrit l'objet sera inusité et précieux, plus élevé sera son prix – en témoignent les fastes hyperboliquesdes évocations touristiques et gastronomiques, p. 123-124), qui participentde mystifications morales (l'euthanasie commemortdigne, p. 338-341), et qui finissent parremodeler effectivement laréalité : il suffitd'une formule journalistique, la« “magiedu terroir” » (p. 112), il suffitd'undiscours touristique qui pose la France comme « un pays enchanté, une mosaïquede
terroirs superbes constellésde châteaux etdemanoirs, […] où, partout, il [fait]bonvivre» (p. 117), et voilà qu'enquelquesannées, le territoire se métamorphose, transformant laFrance enunvaste parc touristique17. Quand, à lafinde savie, Jedsortde saréclusionvolontaire etretrouve Châtelus-le-Marcheix, commedans unconte (oudans uncauchemar), le sortilège estaccompli, le clichéapris le pas surlaréalité : le monden'est plus que l'ombrede lui-même, il estdevenudécor. L'exercicede l'art est-il encore possibledans unmonde qui faitdunomde Kant celuid'unrond-point (à éviter, ilne mènenulle part), etréduit parlà même lacomplexitéde lapensée humaineau sens unique ? Cen'est pas sûr. Le personnagedu pèrede Jed comme celuidu plombier croate qui répare le chauffe-eaude Jedaudébutduroman tendraient l'un et l'autre à prouverco le ntraire. Le plombiern'aspire qu'àabandonnerl'«artisanatnoble » (p. 57)de laplomberie pourpartirouvrirune entreprisede locationde scootersdes mers en Croatie ; Jean-PierreMartin, lui,a progressivement renoncé à sesambitionsartistiques, puis à sonrêvede créer, contre le fonctionnalisme en vogue, « unearchitecture complexe,ramifiée, multiple, laissant une place à la créativité individuelle » (p. 234). Parce qu'il faut bienvivre, il finit « paraccepterune commandenormale » (p. 240), etdès lors tout estdit : Jean-PierreMartin construirades stations balnéaires à perpétuité. Les cartons à dessins qu'ouvre Jedl à a finduroman sont tristementrévélateurs : en montrant qu'«au furà et mesure sansdoutede ses échecs successifs, l'architecte […] [s'est] livré à une fuite enavantdans l'imaginaire » (p. 392), ils suggèrent que,dans le monde contemporain, l'art paraît promis àdevenir une simple utopie. Onne s'étonneradonc pas que Houellebecqrende unhommageappuyé à WilliamMorris.Dès la findu XIXe siècle,dans les conrences qu'ildonnait partout pourconvaincre sonpublicde l'urgence d'unerévolution socialiste,Morrisdémontrait en effet que le triomphede lap « roduction marchande », fondée sur le perpétuelaccroissementdu profit etdonc sur la concurrencede tous contre tous,devaitnécessairement porter« uncoup fatal »auxarts18. Carle système marchand, qui exclut tout ce qui est indispensable à la pratiqueartistique (la communauté humaine, l'éthiquedu don, l'idéede beauté), s'areaussi profondément incompatibleavec ladéfinitionquedonne William Morrisde l'art : l'« expressiondu plaisirdans le travail19 ». Orle plaisirà effectuersontravail est indispensable à l'homme, qui, fautede l'éprouver,ne peut que s'enfoncerdans ledésespoiret lahaine – comme, probablement, cette femmede ménage croisée par JedJ et asselindans unrelais autoroutier, et pourlaquelle le monde serésume à une « surfacedouteuserecouvertede salissures variées » (p. 353). D'où l'importance,dans leroman,de laréflexionsurl'architecture –architecture qui estd'ailleurs, selonMorris, le « fondementde tous lesarts20 ». Car ce que ladisparition programméede l'art met profondément enquestion, c'est lapossibilité mêmed'habiterle monde : il s'agitde savoir si ce monde sera ounonvivable. Ladifficultéde trouver un endroit où vivre s'exprime à plusieursreprisesdansLa Carte et le Territoire : Jed, lorsqu'il vendra la maisondu Raincy,refuserasignificativement, comme quelque chosed'indigne,de « bradercet endroit où [son re]avait essade vivre » (p. 388) ; Houellebecq, lui,ne trouveralapaix qu'à lafinde savie, en regagnant lamaisonde sagrand-mère, car« il s'y était toutde suite senti bien, c'était unendroit où l'onpouvait vivre21 » (p. 84). Est-il encore possiblede bâtirdesdemeurestelles qu'ellesrendent le monde habitable ? L'art et l'artisanat (queMorrisrefusede séparer) peuvent-ilsnousaiderà vivre ? Si Jean-PierreMartinéchouedans sonambition, c'est peut-être, comme le suggéraitMorris, quedu pointde vuearchitectural il estdéjà trop tard22, et que l'homme, pourtout habitat,devradésormais se contenterd'habitaclesautomobiles. Enrevanche, toute l'œuvrede Jed s'inscritdans le sillagede WilliamMorris ence qu'elle tentedésespérémentderestitueràdes choses simples (l'outil, lacarte, les métiers) une beauté et unedignité – une poésie. Donneràdes écrous,des boulons etdes clés à molette la« luisancediscrète » qui enfaitautantde « joyaux » (p. 76), faire vibrerlacartede « la palpitation, l'appel,dedizainesde vies humaines,dedizaines oude centainesd'âmes – les unes promises à ladamnation, lesautres à lavie éternelle » (p. 79-80), voilà ce qui faitde l'œuvrede Jed – que certains,nousdit-on, interprètent comme un «hommageau travail humain » (p. 77), une tentative pourcontrerledésenchantementdu monde et faireresurgirunsens.
router
Ilne sauraitdonc s'agiruniquementde faire feu surle monde. L'art, manifestement,doit constituer uneriposte à l'aliénationest à l'œuv qui redans le temps présent ; ildoit chercher à proposer une