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La cité rose

De
158 pages
Loin du bleu de la mer, plaisir est de surfer sur vagues à lames affilées, entamées, émoussées, c'est selon... L'heure... Les gens... Leurs rencontres... Au fil du roman, du sirop, du vinaigre, des gouttes de vitriol se mélangent... Affleurent la peau des personnages qui vivent et se croisent au cœur de ce quartier. La Cité Rose n'est pas une cité perdue... Elle se retrouve.
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La cité roseRamona Pereze
La cité rose
ROMAN© manuscrit.com, 2001
ISBN: 2-7481-1545-7 (pour le fichier numérique)
ISBN: 2-7481-1544-9 (pour le livre imprimé)Avertissement de l’éditeur
Découvert par notre réseau de Grands Lecteurs (libraires, revues, critiques
littéraires et de chercheurs), ce manuscrit est imprimé tel un livre.
D’éventuelles fautes demeurent possibles ; manuscrit.com, respectueuse de
la mise en forme adoptée par chacun de ses auteurs, conserve, à ce stade du
traitement de l’ouvrage, le texte en l’état.
Nous remercions le lecteur de tenir compte de ce contexte.
manuscrit.com
5bis, rue de l’Asile Popincourt
75011 Paris
Téléphone:0148075000
Télécopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.comBONJOUR
Mardi 13 heures
Les Lilas appartement L 601
e e6 étage 1 gauche après l’escalier
Des cadavres de canettes de bière s’amoncellent
dans tous les recoins. Une odeur âcre d’oignons
s’entremêle à celle flottante de tabac froid.
Loïc ouvre des yeux hagards, assis sur le bord de
son lit.
Encore mal réveillé, la mâchoire engourdie de la
pâte raide des lendemains tropalcoolisés, lecoin de
ses paupières soudé du sable des nuits profondes, il
se lance, sans vraiment y penser, dans le constat de
l’état de son studio : des godets en plastique, culot-
tésdutaninroseduvinqu’ilsontbu,traînentpartout
dans l’unique pièce. Jonchent le lino et la table du
salon. Des cercles grenat attestent de leurs passages
plusoumoinsprolongéssurleschaisesenpinblanc.
De vieux vinyles s’éparpillent autour de la chaîne
hi-fi. Contre le mur, entre le placard à balais et la
porte d’entrée, trois cartonsde pizzaséventréss’en-
tassent. Ilssontlesvestigesgraisseuxauxrelentsde
sauce froide qui imprègnenttoutl’appartement.
L’homme frotte ses joues, doucement, puis avec
plus d’énergie. Ses doigts descendent sur son torse
imberbe, entre les pans de la veste de son pyjama
7La cité rose
ouvert,finissentleurcourseautourdunombrilqu’ils
se mettent à gratter ferme. Et puis, Loïc tend ses
jambes devant lui, lève les bras au plafond, les étire
pour toucher le ciel.
Les chiffres rouges et lumineux de son radio-ré-
veilattirentsonattention. Unsourirevientdécrisper
les traits de son visage anesthésié jusqu’alors : il ne
serapasenretard. IIest13heures. IIprendsonser-
vice à 16 heures. Mais d’ici là…
II se dresse. Fait quelques pas dans le désordre.
II se souvient de la petite soirée improvisée de la
veille…
Sur un pouf, un cendrier dégueule les mégots sur
le velours noir. La cendre poussiéreuse a formé ci
et là des taches grises sur le sol clair. Loïc se dit
qu’il a raison de résister à l’envie régulière qui lui
prend de vouloir acheter un tapis. Certes, c’est plus
chaleureux. Mais si peu pratique. Si salissant. II
grimace. Tous ces gens qui se bousculent au rayon
«droguerie»danslegrandmagasinoùilestvigile…
II est content de n’avoir que peu à y faire. Rien
que de songer à la lumière et au bruit du lieu où il
exercesonboulot,unfiletd’amertumes’écouledans
sa bouche.
Les narines pincées, Loïc a besoin d’air.
D’un geste leste, il saisit le cendrier et le bascule
danslesac-poubellebéantàcôtédel’évier. Àlavue
des détritus agglutinés à l’intérieur, Loïc détourne
la tête vers la porte-fenêtre de sa loggia. II pose le
cendrier vidé dans l’évier, et va ouvrir les battants
vitrés, histoire d’aérer tout ça.
Les deux mains sur les montants en P.V.C., Loïc
demeure immobile. II a un peu envie de se soula-
ger de la nuit. Toutes ces bières… Tout ce vin… II
yavaitdequoiremplirunevessieàbloc…Maisson
8Ramona Pereze
besoin n’est pas, pour l’heure, prioritaire… Il boi-
rait bien un bon petit noir… Très sucré… Pour se
rincer la tuyauterie et fouetter ses neurones. II jette
un œil sur la cafetière programmable. Ce qui serait
vraiment du progrès, c’est que la machine se passe
totalement de l’homme. Parfois, il se pilerait. Ça
l’énerve d’être à ce point tête en l’air. Et puis aussi
d’avoirdespotesquitapentl’incrustequasimenttous
les soirs sans que l’idée les effleure de nettoyer un
peu avant de partir, de brancher la machine à café à
l’occasion, ou plus simplement de sortir la poubelle
en se tirant. Cela lui éviterait l’écœurement de cer-
tains réveils désenchantés…
Ses pieds nus sur le lino pèsent soudain deux
tonnes, et ses jambes, dans le tissu marine de son
pyjama, s’affaissent de quelques millimètres. II
a la sensation qu’un joug invisible mais bien réel
opprime sa nuque. L’air frais qu’il reçoit sur la
peau ne le libère pas. II se sent mal. Lamentable.
Condamné par ce ciel perpétuellement gris, véri-
table chape de plomb sur tous ces immeubles qui le
retiennent. Comme oppressé, tous les pores de son
épiderme jugulés, par le couvercle de cette énorme
cocotte-minutequereprésentepourluilaCitéRose.
IIseditqu’ilvoudraitavoirassezdecouragepour
tout planter là : son taf minable, sa cité pas rose,
son immeuble lugubre, ses 25 mètres carrés d’ap-
partement sordide… II se dit qu’il voudrait claquer
sa porte, en jeter la clé, et s’arracher de là, très loin,
ailleurs,verslamer…IIseditqu’ilabesoindepis-
ser, que sa glotte sèche lance l’appel du kawa ma-
tinal, et que malgré tout, il reste là comme un con,
lesdeuxpiedsnussurle sol gelé, lesouffle froid du
dehors en plein bide, en pleine poire, les phalanges
crispées sur les battants de la fenêtre ouverte.
II se dit qu’il est crétin, mais il sait pourquoi il
est là : dans la cité, à cetteheure, il y a des gens qui
9La cité rose
mangent,d’autresquiboivent. IIyadesfemmesqui
se font sauter par leur amant, leur mari au boulot.
Il y a des gosses qui digèrent. II y a des bébés qui
font la sieste. Des couples qui se bouffent le foie
en bouffant du foie. II y a des vieux qui lavent leur
dentieraprèsleurrepas. IIy aceuxquin’ontjamais
fini de bâfrer. II y a des gens qui dorment encore.
Ceux qui crèvent de ne pas pouvoir dormir. Ceux
qui dorment pour ne pas penser à crever. II y a des
culsposéssurdestrônesmalrécurés. IIy adesculs
détrônés de leur pieu pour cause de récurrence. II
y a des culs qui désespèrent. Des corps désespérés.
Flottent des odeurs de fritures, de choux, de poulet
basquaise…Dessenteursd’encaustiquejavellisée…
Des remugles échappés des poubelles à la remontée
desvide-ordures…Voisinentdespuanteursdebêtes
crevéesaveclesvapeursdedéodorantsbonmarché.
Survolent, lointaines, les fumées des usines, qui par
momentstransportéesparl’airdutemps,viennentse
vautrer dans cette marée olfactive.
Dans la cité, à cette heure, il y a tout cela. Tout
cela,ettantd’autreschoses. Faitesdetout…Derien.
Loïc est là. II sait pourquoi. II frémit un peu.
Dans l’immeuble d’en face, quelques étages en
contrebas, une silhouette se détache dans l’enca-
drement d’une porte-fenêtre. Elle est à l’heure. De
là où il se trouve, il n’entend rien bien sûr. Mais
il sait qu’elle disparaît un instant pour mettre de la
musique.
Il l’imagine… Poussant la touche « play » d’un
index à l’ongle brillant… Elle revient. Bien réelle.
Enjusteaucorpssombreetencollantsmauves. Elle
s’allonge. Elle s’entraîne. La cité s’enveloppe du
parfum des roses.
Marieestdanseuse. ElleconnaîtàpeineLoïc. De
vue. Bonjour, bonsoir.
10Ramona Pereze
Loïc aime Marie. Depuis qu’il l’a aperçue. Pour
lui, désormais, au fil de sa vie dans la cité, il n’y a
pas de bon jour s’il ne lui a pas dit bonsoir…
11LE NETTOYEUR
Mardi13heures30
Les Cytises appartement C 106
e e1 étage 1 droite après l’escalier
Zut, il vient de faire tomber ses clés.
Devant la porte de son appartement. II demeure
immobileuninstant. Sansamorcerungestepourles
récupérer… II a sommeil. Ses paupières sont une
tonne. Ses bras sont du plomb. Des chaînes invi-
sibles enserrentdouloureusement ses chevilles…
La minuterie s’est éteinte. Inutile de tendre les
doigts pour rallumer. Le jour est déjà dans la place
depuis des heures. La lumière de l’extérieur passe
à travers les huit gros pavés de verre du mur de
la cage d’escaliers. Si tous les résidents réfléchis-
saient comme lui, Paulin a tout lieu de croire que
les charges communes de l’immeuble baisseraient.
Maistoutlemondes’enfout…D’ailleurs,lemonde
se fout de tout ! II est bien placé pour le savoir. La
vie en société, le respect de l’autre, les valeurs hu-
maines… Une énorme mascarade qui fait culpabi-
liser les gens… Une minute… Pas plus… Puis qui
finit aux oubliettes… À la poubelle…
Et lui, il nettoie…
II y a de quoi se mettre en rogne sans arrêt. Il
y a de quoi s’aigrir. Se rabougrir. Sécher sur pied.
13La cité rose
Comme un vieux cep oublié. Une des narines de
Paulinfrémit. Sonesprits’envoleuninstantau-des-
sus des forêts de son Sud-Ouest natal. Y retourner
un jour ? Peut-être à la retraite… La route est en-
core longue jusque-là : Paulin a tout au plus la qua-
rantaine. Mêmesi l’administrationlâcheparfoisses
employésplustôtquebiendessecteurs,combiende
tempscelava-t-ildurer? Remaniementdeslois,pro-
grès social… Pour les gens de peu, tout cela ne re-
vient qu’à travailler plus, toujours… Paulin n’a pas
fait de hautes études : il lui paraît cependant diffi-
cile d’assurer la couverture des prochaines retraites
en marnant moins. Ce n’est pas une question d’in-
telligence, c’est une question de logique ! Mais le
sens de la vie qu’on lui impose a-t-il à voir avec le
bon sens ? Le débat devient par trop épineux pour
Paulin. Ce qu’il sait, c’est qu’il n’est pas près de se
détendreenfaisantlacueillettedeschampignons. À
moins qu’un jour, un des rares billets de Loto qu’il
achète se révèle gagnant. Cette idée le fait sourire.
Celaluiparaîtsiloindecequipourraitsurvenirdans
son existence. D’ailleurs, il joue très exceptionnel-
lement… Et oublie très systématiquement l’endroit
oùilrangesonbulletin…Etladatedutirage…Son
esprit ne s’encombre pas de ce genre de détails…
Et puis, pourquoi gagnerait-il ? Quelle force divine
exercerait-elle son pouvoir pour lui rendre une vie
agréable? Pourluifaireentrevoir une lumière ?
Paulinavalesasalive. Lesyeuxfermés. Derrière,
samémoires’avive. IIyavingtans,ilestrentréaux
équipements communaux. Durant près de dix-huit
années,c’estauvolantd’unautobusqu’ilaprisjour-
nellementsonservice. Quelquestrajetsdifférentsau
grédesremplacements,oudesavancements. Paulin
fut souvent bien noté. Et puis… Et puis, il y eut la
ligne Centre ville-Cité Rose…
14Ramona Pereze
Ces années ne lui ont pas donné l’occasion de se
marier. Pourtant, il aurait tellement aimé avoir un
petit. Rentrer le soir pour devenir la monture d’un
jeunechevalier. Ouunbanditpourchasséparunpetit
shérif… Non la vie ne lui apas offertcecadeau.
Les femmes ? Parfois, au cours d’une sortie noc-
turne,ilenrencontreune. Larevoitéventuellement.
Pour une autre sortie nocturne. L’invite au restau-
rant. Ceci, à vrai dire, plus rarement… De toute fa-
çon, maintenant tout cela lui importe peu !
Avant, qui sait ? Une de ses rencontres aurait
pu aboutir à quelque chose. Pourquoi pas ? Mais
maintenant,àquoibon? IIsesentsivide…L’envie
n’y est plus…
La plupart des rapports sociaux de Paulin se li-
miteàsescollèguesdeboulotqu’ilretrouveàquatre
heures tapantes, cinq jours par semaine. De retour
chez lui, à la mi-journée, il dort. Puis, au réveil, en
find’après-midi,ilseplantedevantlatélé,avecdans
sonassietteunsurgeléouuneboîtedepetitsalélen-
tilles préparé à la hâte. Jamais de cassoulet en boîte
cependant ! Question de principe, question de ter-
roir! Sesancêtresseretourneraientdansleurtombe!
Déjàqu’iln’apasétéfichudefairesavielà-bas…
Parisl’attirait…Àvingtans,quoideplusbanal!
Pourtant,mieuxvautpourluinepass’étendresurle
bilan de l’opération. Quand il y réfléchit, ses mains
deviennentmoites,songosierseserre,etsonregard
s’embrume… S’il était resté au pays, sa vie aurait
sans doute pris un autre sens… Enfin, un sens dif-
férent de celui qu’il a suivi avec son autocar, il y a
deuxans…Etqui amis sens dessus dessoussa des-
tinée… Parce que, avec son car de plusieurs tonnes,
il s’est retrouvé dessus… Juste dessus… Une petite
fille si légère en dessous…
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