LA CLE DE MES SONGES   ROMAN
256 pages

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

LA CLE DE MES SONGES ROMAN

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
256 pages

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

Xiao Yu est née à l'époque de Mao, d'un couple d'officiers de l'armée chinoise. Elle a grandi à Pékin, élevée par ses grands-parents. En 1989, les événements dramatiques de Tian An Men, ont poussé la jeune fille à abandonner son travail et sa famille pour se réfugier en France. C'est le récit d'un combat : tracer les frontières entre passé et présent, entre vie et mort.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2011
Nombre de lectures 79
EAN13 9782296807778

Informations légales : prix de location à la page 0,0132€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

La clé de mes songes
Lettres Asiatiques
Collection dirigée par Maguy Albet

Déjà parus
VO THI TRANG, Entre les neuf bouches du dragon, 2010.
TU TRI Jean, L’ombre du passé, 2010.
BALAIZE Claude, Saigon ! Regard d’éternité …, 2010.
PREMCHAMD, La Marche vers la liberté, trad. du hindi par Fernand OUELLET, 2008.
LIYANARATNE Jinadasa, Les esclaves et autres nouvelles , 2007.
TRAN Thi Hao, La jeune fille et la guerre, 2007.
PREMCHAND, Godan. Le don d’une vache, 2006.
HOURCADE Etsuko, Adieu Capitaine Kamimura, 2001.
KIM Sok Bom, La mort du corbeau, 2000.
LARROCHE Christine de, Rencontres en Corée, 1999.
POOPUT Wanee, D’HONT Annick, Le Bodhisattva Mahosot l’Intelligent, 1999.
PREMCHAND, Délivrance, 1999.
RIGAUDIS Marc, Japon, mépris… passion…, 1998.
SINGHASENI Anchalee, Bangkok – Rennes. Le chemin d’une vie, 1997.
VOISSET Georges, Histoire du genre pantoun, 1997.
PREMCHAND, Lettres asiatiques, trad. du hindi par Fernand Ouellet, 1996.
WICKRAMA SINGHE Martin, Virogaya. Le non-attachement, trad. du cinghalais par M. Pannawansa, 1995.
JOURNAL-GYAW MA MA LAY, La Mal-Aimée, trad. du birman par J.-C. Augé et Kh. L. Myint, 1994.
PHAN HUY DUONG, Un amour métèque, 1994.
KIM Rim, Sophat ou les surprises du Destin, trad. du khmer par G. Groussin, 1994.
MYA TCHOU Khing, Les femmes de lettres birmanes, 1994.
BHANDARRI Mannû, Le festin des vautours, trad. du hindi par N. Balbir de Tugny, 1993.
SAKAI Anne, La parole comme art, le rakugo japonais, 1992.
TSCHUDIN Jean-Jacques, La ligue du théâtre prolétarien japonais , 1989.
GUAN Jian


La clé de mes songes
Du même auteur

Vivre caché en France, recueil de nouvelles
(Ed. Ecrivains, Pékin 2005)
Je suis une petite barque…, récit de voyage
(Ed. Jiang Nan, Hangzhou 2006)
Un rêve au milieu des rêves, roman
(Ed. Jiang Nan, Hangzhou 2006)


© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54803-9
EAN : 9782296548039

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
1
C’est l’aube. Il pleut.
« Réveille-toi ! » Une voix de petite fille résonne dans ma tête. Je ne sais pas si je suis réellement réveillée, ou encore dans un de ces rêves qui me poursuivent depuis une éternité. Les yeux fixés aux poutres du plafond, j’essaye de croire que je me suis arrachée du monde du rêve. Mon lit s’est fait plus large, la deuxième place est vide. Refermant les yeux, je m’enroule comme un chat et me niche sur l’autre oreiller, dans le creux aux odeurs encore chaudes laissées par une tête. Au pied du lit, le kilim attend tranquillement mes pieds qui s’attardent sous la couette. Du rez-de-chaussée une voix me dérange, une voix trop parfaite qui prononce des phrases trop bien formulées, elle suscite en moi un sentiment d’obligation : obligation de se réveiller, obligation de se connecter à la réalité, obligation de s’informer de ce qui se passe dans ce monde dit réel…Moi qui ne veux rien savoir, qui ne veux rien faire d’autre que rester dans mes rêves et continuer à chercher…chercher jusqu’au bout… Trouverai-je la Clé ?
Soudain, je me rends compte que cette voix parfaite n’est pas celle du speaker de Radio Xin Hua qui me tirait du sommeil chaque matin pendant que Grand-mère préparait le petit déjeuner. A présent, ce n’est que dans mes songes que je peux encore entendre le speaker pékinois qui accompagnait si bien la soupe de nouilles parfumée à la ciboulette, la voix que j’ai détestée autrefois. L’autre voix, celle qui m’arrache tous les matins de mes songes, dans ce français si parfait, ne va pas avec les odeurs d’un petit déjeuner, même s’il s’agit du café et du beurre fondu sur le pain grillé.
« Il faut se réveiller ! » Une voix de petite fille résonne dans ma tête.
En bougeant le moins possible, je cherche, de la main droite, quelque chose sur la table de chevet. J’y trouve un papier et un crayon. J’ouvre enfin les yeux, cale bien mon dos contre l’oreiller et commence à griffonner sur la feuille. Il paraît que mon écriture française est illisible. Moi, je la déchiffre sans problème et c’est l’essentiel. Je ne sais pas pourquoi je veux absolument écrire en français. C’est une langue que j’ai bien apprise, certes, mais sa substance me reste malgré tout étrangère, et je me sens souvent impuissante face à elle, sachant que je ne la maîtriserai jamais comme je le voudrais. Pourquoi ne pas écrire en chinois, ma langue maternelle, que je crois maîtriser avec aisance et élégance ? Écrire une telle histoire dans une langue étrangère, c’est tenter un impossible dont j’ignore le résultat sur le plan littéraire. Mais c’est pour moi une nécessité que je n’arrive pas à repousser, une pulsion. Comme enfermée dans une pièce noire, dont la seule porte de sortie est une bouche géante qui m’aspire.
« La Petite Fille marche seule dans la rue… »
La page remplie, je la mets dans un panier en bambou au pied du lit. D’un saut, je me lève, me précipite à la fenêtre. D’un coup sec, j’ouvre les volets, laissant entrer dans la chambre et dans mon corps ce qui attend sagement dehors, comme tous les matins : l’air frais et pur. La nature ne me déçoit jamais : la mélancolie de la pluie, la promesse du soleil, le mystère de la neige, la folie du vent…Sans hésitation, j’ouvre grand mon cœur et absorbe tout. Personne n’a le droit de se plaindre quand il a la chance de commencer sa journée ainsi.
Ma chemise de nuit en soie se fait toute légère devant l’air matinal venu des montagnes au loin. J’ajoute par-dessus une robe de chambre en polaire. Je monte toujours pieds nus dans ma chambre, pour avoir le plaisir de redescendre pieds nus le lendemain. J’aime tant sentir le mélèze sous mes pieds. Je passe devant mes chaussons qui m’attendent fidèlement depuis la veille en bas de l’escalier. Ce matin, je reste pieds nus jusqu’à la cuisine. Alors que je passe devant mes jolis chaussons, je trouve qu’ils ont l’air triste. L’idée d’avoir rendu mes chaussons tristes me donne envie de rire.
Sur la nappe de la table, quelques miettes de tartine peinent à couvrir des taches de beurre et de confiture d’abricots. Juste à côté, une assiette en porcelaine affiche avec ironie sa propreté. Visiblement, pour beurrer le pain grillé, mon homme n’a pas voulu utiliser l’assiette que j’avais mise sur la table hier soir avant de me coucher. Refus de faire les choses « de manière conventionnelle » ou bien tout simplement oubli ? Dans l’évier, un grand bol bleu foncé avec un fond de café au lait attend sagement d’être lavé. La voix parfaite continue à parler, mais elle n’est plus toute seule, d’autres voix la rejoignent, moins parfaites mais aussi agacées et agaçantes. J’éteins la radio pour mieux écouter les bruits que j’aime entendre à cette heure-ci : l’autocar qui vient chercher les enfants pour les conduire à l’école, l’eau qui coule continuellement de la fontaine, la douche et le chant de mon homme. Il chante tous les matins sous sa douche, inventant des chansons que personne ne connaît. La mélodie n’est pas toujours harmonieuse et les phrases n’ont aucun sens, mais je trouve cela drôle et rassurant. Tant qu’un homme chante des chansons stupides sous sa douche, c’est qu’il est heureux et en pleine forme, alors tout va bien.
Je mets de l’eau à chauffer pour préparer mon thé. J’aime sentir l’odeur du café le matin, mais je n’en bois qu’en début d’après-midi. Au petit déjeuner, je préfère boire du thé, thé au jasmin ou « Puits du Dragon ». La bouilloire commence à siffler doucement comme si elle voulait accompagner le chanteur de la douche. Dehors, il fait encore sombre. La pluie continue à arroser le petit village. Le coq en pierre au-dessus du monument aux morts garde son air solennel et fier, malgré la lumière froide des projecteurs. Quelle idée d’illuminer le monument toutes les nuits, surtout avec cette lumière qui donne au coq la grise mine d’un malade ! Il paraît que ce sont des ampoules qui consomment très peu d’électricité, mais ce n’est pas une raison pour fabriquer des effets de film d’horreur au milieu d’un village si paisible ! D’ailleurs, ce village commence à ressembler à n’importe quel village « fleuri » ou « de charme », abandonnant son identité de village de montagne, c’est-à-dire un peu triste, pas très beau, mais avec ses chemins caillouteux et ses vieilles maisons poussiéreuses, au moins il avait du caractère. La vie au village n’est plus un long fleuve tranquille, mais une flaque d’eau immobile prête à s’évaporer sous le soleil et le vent. Cette pensée évoque en moi un sentiment de tristesse qui risque de m’enfoncer dans une grande paresse pour le reste de la journée. Pour éviter cela, je saisis de mes deux mains mes longs cheveux noirs et en fais rapidement un chignon que je fixe avec une baguette pointue et laquée. Je pense aux vêtements que je vais porter pour le rendez-vous de ce matin. Je décide d’y aller habillée en rouge et noir. Une tunique noire en lin et un pantalon rouge en soie lourde. Surprise par cette curieuse envie de soigner mon apparence, je me demande si c’est pour séduire, pour afficher mon identité, ou pour donner la juste impression de ma personnalité. J’avoue que je ne me sens très sûre ni de mon identité ni de ma personnalité. C’est sans doute ce que je suis en train de rechercher. En tout cas, depuis que j’ai eu le courage de prendre ce rendez-vous, je me sens déjà un peu différente.

Une heure plus tard, la pluie commence à négocier avec le soleil. Arrivée devant un immeuble sans style, autrement dit ni ancien ni moderne, ni beau ni laid, je m’arrête un instant avant de pousser la porte d’entrée. Une étrange sensation m’envahit. C’est un mélange d’excitation, de curiosité et d’inquiétude. On dirait que j’ai à la fois très envie et très peur d’affronter un inconnu. L’ascenseur m’apparaît tellement rapide que j’en ai presque le vertige. Lorsque je me trouve devant une porte lourde sur laquelle un petit panneau indique « Sonnez et entrez », je pose immédiatement ma main droite sur le bouton de la sonnette malgré mon envie de fuir. J’appuie fermement sur le bouton comme si j’avais besoin de clouer ma décision sur une planche pour m’empêcher de changer d’avis.
La voix de la Petite Fille s’impose et se superpose à ma propre voix :
« C’est parti, ma grande ! »
Le son de la sonnette me semble un peu hésitant.
2
Jing n’avait que dix-sept ans quand son premier fils est né. Perle, sa femme en avait quinze. Le bébé était magnifique et ses jeunes parents le nommèrent Da Nian, « Jour de l’An », car il était venu au monde le premier janvier 1938 du calendrier lunaire.
Être parent avant d’être adulte était une chose normale. Selon les coutumes, le mariage de Jing et Perle fut arrangé par les parents, mais les jeunes mariés avaient eu la chance de se rencontrer de manière romantique un an avant leur union. Un beau matin de printemps, Jing se promenait à vélo dans une ruelle étroite de son quartier. La tête en l’air, il suivait du regard ses pigeons volant au-dessus des toits couverts de tuiles grises. Une adolescente arrivait à pied d’en face, Jing allait la heurter. Il paniqua et tomba en même temps que son vélo. Couché par terre à plat ventre, il entendit la fille pouffer de rire. Furieux, il se ramassa vite et allait repartir la tête baissée.
« Avez-vous mal quelque part ? »
La voix douce de l’adolescente obligea Jing à lever la tête. À l’instant où il posa son regard sur elle, il se dit : « Quelle beauté ! » Mince et élancée, Perle avait une silhouette de fée, son visage faisait penser à un éclair de lune, son regard posé sur l’adolescent était aussi doux que le miel. Aucun des deux ne savait que leur destin serait uni à partir de ce jour-là et qu’ils allaient passer ensemble soixante-cinq printemps.

Tout le pays souffrait de l’invasion japonaise, La famille de Jing qui avait perdu depuis longtemps ses privilèges de Mandchou avait encore plus de mal à survivre. Sans fortune ni savoir-faire, Jing n’avait comme héritage qu’une philosophie de vie et le goût de la culture. Cependant, sa « Mandchoue Attitude » allait l’accompagner durant toute sa vie dans les épreuves difficiles à surmonter. La famille de Perle était d’origine modeste et peu cultivée, mais le père était un homme travailleur et son emploi de cuisinier chez une Américaine richissime lui permettait d’offrir aux siens une vie relativement aisée. Perle était la fille aînée et la préférée du père, qui accepta ce Mandchou comme beau-fils pour s’approprier un peu de noblesse. Jing ne savait pas faire grand chose de ses deux mains à part tenir son pinceau de calligraphe et tourner les feuilles de ses livres, mais il acceptait n’importe quel boulot dur et sous-payé pour faire bouillir la marmite.

Un an après, le deuxième enfant arriva : une petite fille aussi belle et fragile qu’une fleur. Le jeune couple menait, avec ses enfants, une vie pauvre. Cela ne pouvait que susciter le mépris du beau-père qui ne se donnait pas la peine de cacher son mécontentement vis-à-vis de Jing.
Pendant l’occupation des Japonais, chaque foyer était obligé de fournir de la main-d’oeuvre pour creuser des tranchées autour de la ville. Un jour, Jing fut convoqué. Après avoir passé la première journée au chantier, il tomba gravement malade, cloué au lit par une violente fièvre. Perle enfila les habits de son mari, sans oublier de bien cacher sa longue chevelure noire sous un vieux chapeau et partit au chantier en hâte pour éviter de plus graves ennuis. Les surveillants de chantier étaient des Chinois embauchés par l’armée japonaise. L’un d’eux passa devant Perle qui piochait avec difficulté, et découvrit que c’était une femme déguisée en homme. Il la regarda pendant un moment, poussa un soupir, repartit sans dire un mot. La peur avait rendu Perle encore plus faible, mais elle finit sa journée de travaux forcés à la place de son mari malade.
Parmi les frères de Perle, Lai Rong, le plus jeune, avait de la sympathie pour Jing. Les deux jeunes gens partageaient la passion de la lecture des romans anciens et discutaient de temps en temps des personnages de leurs livres préférés. Lai Rong travaillait comme chauffeur pour un haut fonctionnaire du Guomindang. Depuis l’âge de quinze ans, Lai Rong était secrètement amoureux d’une jeune voisine. Un beau jour, son père annonça à toute la famille une heureuse nouvelle : un de ses grands frères épousait la jeune voisine. Lai Rong ne dit rien. De toute façon, il n’avait rien à dire. Personne ne lui demanderait son avis. Et puis, il aurait trop honte d’avouer sa passion pour la fille sachant qu’un grand frère célibataire avait la priorité et qu’il devait attendre son tour. Le jeune homme devint de plus en plus avare de paroles. Après ses journées de travail, il n’avait que deux loisirs : la lecture et la pêche. Lai Rong avait noué un lien affectif avec le fils aîné de sa grande sœur Perle. Cette année-là, Da Nian avait trois ans. C’était un gamin très éveillé. Son regard était lumineux, son sourire était presque trop malicieux. Sur sa joue gauche, il avait une fossette qui lui donnait une expression moqueuse. Lorsqu’il parlait, les gens se demandaient souvent d’où venait cet air d’ironie que l’on ne devrait pas voir chez les enfants de son âge. Mais son sourire était tellement charmant que les gens ne pouvaient que lui répondre avec affection.

Un matin d’été, Lai Rong vint chercher Da Nian pour l’emmener à la pêche. L’enfant sauta de joie. Tous les deux partirent à pied au Lac de Shichahai. Il faisait chaud ce jour-là. Ils s’installèrent à l’ombre d’un saule pleureur au bord du lac. Le matériel de pêche installé, il ne leur restait plus qu’à attendre tranquillement. Au bout d’un moment, l’enfant commença à avoir envie de bouger, tandis que son oncle plongé dans de tristes pensées avait envie de rester seul. Lai Rong donna quelques jujubes à l’enfant et l’autorisa à courir un peu. Da Nian partit en sautillant. Lai Rong le suivit du regard : « Quel gentil gamin ! » se dit-il et il se mit à surveiller sa canne à pêche. La silhouette de la jolie voisine qui était devenue sa belle-sœur flottait parmi les lotus au milieu du lac. Le jeune homme se frotta les yeux pour chasser cette image qui lui faisait si mal, mais il se rendit compte qu’elle était dans sa tête…Da Nian courait derrière une libellule qui volait vers l’eau pour se mettre en sécurité. Emporté par son élan, l’enfant n’eutpas le temps de s’arrêter au bord du lac et tomba dans l’eau. Des promeneurs se mirent à crier fort :
« Un enfant est tombé dans l’eau ! Où sont ses parents ? ». Réveillé par ces cris, Lai Rong abandonna sa canne à pêche et ses pensées, sauta dans le lac et nagea de toutes ses forces vers l’enfant. À sa grande surprise, Da Nian qui n’avait jamais appris à nager flottait à plat ventre sur l’eau sans panique ni agitation, comme si une main géante et mystérieuse le soutenait et le rassurait…
Lai Rong sortit du lac portant son neveu dans les bras sous les regards ahuris des passants. Pendant qu’il enlevait les habits trempés de l’enfant, les gens formèrent un cercle autour d’eux. Enchanté par la curiosité des gens et le spectacle qu’il donnait, Da Nian répondit avec fierté aux questions des spectateurs :
« Non, je n’ai pas eu peur du tout ! … Oui, je sais nager ! »
À côté de lui, son oncle ne savait plus où se cacher. Un vieillard s’approcha de Lai Rong, lui dit :
« Jeune homme, votre fils est quelqu’un d’exceptionnel ! Il aura un destin hors du commun. C’est écrit sur son visage. Ce gamin sera un homme de pouvoir … »
Encore sous le choc, Lai Rong marmonna vaguement un « Merci », prit son neveu par la main pour sortir du cercle. Le soleil commençait à réchauffer l’atmosphère. Avec un peu de chance, d’ici une heure, leurs habits seraient secs.
Sur le chemin du retour, Lai Rong dit d’un air grave à Da Nian :
« Promets-moi de ne jamais raconter cet incident à personne ! Sinon, je ne t’emmènerai plus jamais à la pêche ! »
L’enfant qui voulait vanter sa glorieuse aventure à ses parents fut déçu. Il regarda son oncle, comprit que c’était sérieux. Alors, il décida de lui obéir. Devant la porte de Jing et Perle, Lai Rong laissa l’enfant rentrer seul avant de se rendre dans sa maison qui se trouvait à quelques pas, dans la même ruelle.

Au début de la soirée, Jing rentra du travail. Son fils lui sauta au cou en criant « Papa ! ». Épuisé par sa dure journée, Jing ne posa aucune question malgré son étonnement devant le comportement inhabituel du gamin, tandis que sa femme se montrait préoccupée :
« Qu’est-ce qu’il a, ce gosse ? Depuis qu’il est rentré de la pêche, il est bizarre… »
En effet, Da Nian n’était pas un enfant très câlin, encore moins avec son père. Tout en parlant, le regard de Perle s’arrêta sur le caleçon de son fils, alors elle s’écria comme une folle :
« Es-tu tombé dans le lac ? »
Da Nian avait le torse nu, mais il portait un vieux caleçon en soie que Perle avait raccommodé pour lui. Mouillé et séché au soleil, le tissu était resté froissé. C’est ainsi que Perle devina la cause du changement de comportement de l’enfant. Furieuse, elle fit venir son frère et l’interrogea. Devant les faits, le jeune homme avoua tout et présenta avec honte toutes ses excuses à Perle et Jing, sans oublier de leur raconter la prophétie du vieillard pour alléger les conséquences de sa grave négligence. En effet, Perle se calma très vite. Flattée par les paroles du vieillard, elle oublia sa peur et sa colère. Jing n’avait envie de rien dire. Silencieusement, il prit son fils dans ses bras et s’en alla faire un tour. Avant de sortir de la maison, il laissa derrière lui, sans se retourner ni regarder son interlocuteur, une phrase aussi légère que le vent d’un soir d’été :
« Merci d’avoir sauvé la vie de mon fils. »

À partir de ce jour-là, Da Nian n’eut plus jamais le droit de sortir avec son oncle Lai Rong et les discussions littéraires se firent de plus en plus rares entre Jing et son beau-frère.
3
La vie devenait de plus en plus dure. Jing trouva un poste de gardien de parc. Perle allait chercher tous les matins, chez les gens aisés, le linge sale et passait ensuite toutes ses journées à laver, rincer et repasser chez elle. Ce travail usant lui permettait de gagner trois sous tout en restant à la maison avec ses enfants.
Jasmin, leur deuxième enfant, était une petite fille très silencieuse. Bébé, elle pleurait rarement, à l’âge de quatre ans, elle ne prononçait toujours pas un mot. Pourtant elle n’était pas muette et entendait de loin les pas de son père lorsqu’il rentrait du travail. Cela n’inquiétait pas trop ses parents. Après tout, un enfant qui ne fait pas de bruit n’est pas gênant. Jing savait lire dans les yeux de sa fille et il savait qu’elle comprenait tout. Sans un mot, elle suivait son père d’un regard doux jusqu’à ce qu’il s’en aperçoive et s’approche d’elle pour la prendre dans ses bras. Lorsqu’il lui caressait la tête en murmurant : « Ma petite fleur muette », elle éclatait de rire, ses yeux se remplissaient de joie. Parfois, elle regardait son père d’un air sérieux, et puis pouffait de rire devant son air inquiet. Jing était à la fois intrigué et émerveillé devant cette petite créature mystérieuse qui parlait avec ses yeux aussi lumineux que la lune.
Une aube d’hiver, Jing fut réveillé par sa femme : « Jasmin n’arrête pas de vomir ! Je ne sais plus quoi faire ! Va voir le vieux pharmacien ! ».
Ils n’avaient pas les moyens de consulter un médecin. Le vieux pharmacien du quartier dépannait souvent gratuitement les pauvres gens avec ses médicaments faits maison à base de plantes et d’herbes qui ne pouvaient pas faire de mal. La plupart du temps, ces médicaments servaient plutôt à calmer l’angoisse des malades, car le fait d’avoir avalé un médicament leur permettait de se sentir soignés et d’aller mieux. C’était ainsi que le vieux pharmacien jouait plus ou moins le rôle de docteur du quartier. Jing se leva, mit la veste chaude, la seule qu’il partageait avec sa femme pour affronter le vent glacial de Pékin. La rue était déserte. Même les chats ne quittaient pas leur abri. Jing se mit à courir vite malgré le vent qui lui piquait la peau du visage. Au bout de quelques minutes, il arriva devant la petite pharmacie. La porte était évidemment fermée, mais Jing aperçut une faible lumière derrière les rideaux. « Le vieux est déjà debout, tant mieux ! », se dit-il avant de frapper fort à la porte en bois sachant que le pharmacien était sourd.
Un long moment après, la porte s’ouvrit, un visage maigre et ridé apparut, accompagné d’un cri, comme un miaulement de chat qui vient de se faire voler un morceau de poisson pourri :
« Je ne peux même pas faire mes besoins tranquillement à cette heure-ci? ! ».
Jing lui fit signe d’excuses en joignant ses deux mains devant sa poitrine et s’inclina :
« Je vous prie de me pardonner, Oncle ! C’est pour ma pauvre fille, Jasmin, la petite muette… Vous vous souvenez d’elle ? Elle a vomi toute la nuit, ma femme ne sait plus quoi faire ! Auriez-vous un petit quelque chose pour calmer les vomissements ? »
Avec un soupir profond, le vieux lui ouvrit la porte :
« Ne reste pas planté dehors comme un imbécile ! Tu vas attraper la mort ! »
Quel médicament pourrait-il donner sans l’ordonnance d’un médecin et sans avoir vu la malade ? Le pharmacien demanda à Jing de lui décrire l’état de la petite. Jing ne savait que répéter : « Elle a vomi toute la nuit ! » Le vieux secouant désespérément la tête, finit par lui donner un paquet de Ren Dan, une sorte de granules pour calmer le mal au cœur. Jing se plia en deux les mains jointes devant lui :
« Merci mille fois, Oncle, je n’oublierai jamais votre bonté et votre générosité ! »

Perle donna quelques granules de Ren Dan à sa fille affaiblie par la maladie. Les vomissements de l’enfant cessèrent. Malgré la nuit épuisante qu’elle venait de passer, Perle se sentit un peu soulagée, elle se mit à la lessive après avoir installé la fillette dans le lit. Calée par les oreillers, Jasmin ne se plaignait pas, mais suivait des yeux tous les mouvements de son père. Jing la regarda. La mine sombre de l’enfant l’inquiéta, mais le travail l’attendait. Avant de partir, il caressa la tête de sa fille :
« Je ne rentrerai pas tard ce soir ! »
Jasmin ne lui sourit pas, mais le fixa d’un regard profond et terne. Jing sentit un pincement au cœur. Pour la première fois, il ne comprenait pas ce que Jasmin voulait lui dire. Pour la première fois, les yeux de sa fille ne brillaient pas.

Perle passa la matinée à laver le linge de ses clients. Elle lavait tout à l’eau froide, car le charbon était trop cher et elle arrivait à peine à faire la soupe du soir et chauffer la maison pour la nuit. Vers midi, elle prépara pour les enfants un peu de soupe de maïs dans laquelle elle cassa un œuf. Pour elle, il y avait un petit pain de maïs et quelques tranches de navet salé. Jasmin était toujours assise dans le lit, la tête baissée, les yeux fermés. La mère s’approcha du lit, lui caressa le visage disant :
« Jasmin, maman te donne un peu de soupe de maïs. »
Mais l’enfant ne se réveilla pas. Lorsque la mère la prit dans ses bras, elle vit que le visage de la gamine était noir, les lèvres pincées, son petit corps raide…

Effrayée par les hurlements de Perle, une voisine arriva en courant et trouva Perle en train de se cogner la tête contre le mur en serrant sa fille morte dans ses bras. La voisine envoya son mari chercher le vieux pharmacien qui envoya son apprenti chercher Jing. Quelques amis du quartier arrivèrent, essayèrent de consoler les jeunes parents. A la vue de la figure de Jasmin, l’un parmi eux déclara qu’elle était morte empoisonnée. « Elle a dû ramasser et manger des graines de mort-aux-rats … », s’écria quelqu’un d’autre. Sous l’œil noir du vieux pharmacien, le silence regagna la pièce. Une main posée sur l’épaule de Jing, le vieillard s’adressa à Perle qui n’avait plus de force ni pour pleurer ni pour parler :
« Nous ne pouvons qu’obéir au destin, malheureusement ! Jeunes comme vous êtes, vous en aurez d’autres et en meilleure santé ! »
Sachant que le jeune couple n’avait pas les moyens de payer l’enterrement, le vieux pharmacien proposa une solution :
« Le patron des pompes funèbres est un ami. Je lui demanderai de vous faire crédit d’un petit cercueil. »
Sans un mot, Jing lui fit un geste de remerciement. Ce ne serait pas la dernière fois que le couple perdrait un enfant. Durant sa vie de jeune femme, Perle eut dix grossesses dont la plupart se terminèrent en fausse-couche à cause de la fatigue et de l’insuffisance nutritionnelle. Plusieurs bébés étaient mort-nés ou morts quelques jours après leur naissance. Mais la mort de Jasmin fut le coup le plus dur pour eux, car le souvenir de sa beauté et de sa douceur ne cessa jamais de les habiter. A la fin de sa vie, Perle parlait encore de cette fillette, la plus gentille, la plus belle de toutes.

Jasmin fut enterrée sous un ciel gris. Jing retourna tout de suite au travail, car il ne pouvait se permettre de demander un jour de congé au risque de se faire remplacer une fois pour toutes. Il fut surpris de se voir debout à son poste de gardien à l’entrée du parc, pourtant il se sentait ravagé par une violente douleur à l’intérieur de la poitrine, comme si la mort de Jasmin lui avait arraché un morceau du cœur, une blessure qui ne cessait de saigner. La petite avait emporté une part de son corps et de son âme. S’il n’y avait pas eu le reste de sa famille à nourrir, il se serait volontiers donné la mort pour ne plus avoir à supporter cette douleur atroce. Mais il n’avait pas d’autre choix que de continuer à assumer son devoir de père de famille.
Situé dans un quartier habité par les étrangers, le parc était fréquenté par des Américains, des Anglais et surtout des Japonais. Les gardiens devaient surveiller l’entrée du parc en s’assurant qu’aucun Chinois n’y pénétre ! Le vent du nord fut sans pitié ce jour-là, et il y avait très peu de visiteurs. Jing avait le sentiment que le vent pleurait à sa place la petite fleur muette. En regardant passer quelques enfants qui portaient de beaux manteaux chauds, Jing se rendit compte que ni Jasmin ni Da Nian n’avaient jamais mis les pieds à cet endroit et il décida d’emmener au moins une fois son fils au parc.
Soudain, il aperçut, à l’intérieur d’un kiosque, une petite silhouette ressemblant à celle de Jasmin. Ouvrant grand les yeux pour mieux voir, il crut voir la silhouette courir vers le fond du parc et s’arrêter pour lui adresser ce sourire si familier. C’était bien le sourire de sa petite fleur muette ! Mais elle était habillée différemment : à la place de la vieille veste matelassée que Perle avait récupérée chez une cliente, elle portait un joli manteau rouge en laine avec un bonnet et des gants assortis et une paire de bottes en cuir noir. Jing se mit à courir vers la silhouette qui disparut derrière des arbres nus. L’envie de partir à sa poursuite poussa Jing à courir plus vite jusqu’au moment où il trébucha sur un banc vide. La douleur le ramena à la réalité. Il s’arrêta : « Je suis en train de devenir fou ! Jasmin est morte ! Il faut que j’accepte le destin ! » Il retourna à son poste de travail. Le vent devenait de plus en plus froid. Le corps de Jing commença à être gelé. Obligé de rester debout devant l’entrée du parc, ilfit ce qu’il pouvait pour se protéger du froid, cachant ses deux mains dans les manches et haussant les épaules pour rentrer sa tête dans le col de sa veste dont sa femme avait rempli la doublure de vieux journaux à la place du coton usé. La tête baissée, le regard sur le sol, il se sentait vidé. Il vit alors à ses pieds une enveloppe blanche. Il n’eut vraiment pas le courage de sortir une main de la manche pour la ramasser et ne fit que la suivre du regard, le vent l’emporta comme un flocon de neige … Mais un instant après, l’enveloppe blanche revint près de Jing, dansant comme un elfe, frôlant ses chaussures trouées. Quelle chose étrange ! Jing la ramassa enfin. Rien n’était écrit dessus pouvant lui indiquer le nom du destinataire ou de l’expéditeur. Jing l’ouvrit après avoir hésité un instant. Il découvrit alors à l’intérieur plusieurs billets de banque ! Il les compta : une belle somme qui couvrirait le coût du petit cercueil avec en plus de quoi finir le mois tranquillement ! Saisi d’un sentiment de honte et de peur, Jing regarda autour de lui : il était bien seul. Il leva les yeux vers le ciel gris, le soleil ne voulait toujours pas se montrer. « C’est toi, ma petite fleur muette ? C’est toi qui me les envoies de là-haut ? », cria-t-il de toutes ses forces dans sa tête.
La neige commença à tomber. Les visiteurs sortirent rapidement du parc pour retrouver leur voiture. Jing observait attentivement tous les passants, parmi lesquels une petite fille japonaise qui devait avoir à peu près le même âge que Jasmin. Il était certain que ce n’était pas la silhouette entrevue. L’heure de la fermeture arrivée, après avoir verrouillé la grille, il partit faire son tour d’inspection dans le parc, sans oublier de bien vérifier chaque coin où quelqu’un aurait pu se cacher. Il ne retrouva pas la petite silhouette.

Ce soir-là, Jing remboursa le patron des pompes funèbres, acheta une bouteille d’alcool de sorgho pour le vieux pharmacien et une patate douce grillée pour Da Nian.

Perle et Jing ne parlèrent jamais de la mort de Jasmin, ni de la cause du décès. Jing ne révéla jamais à personne, même pas à sa femme, le secret de l’enveloppe blanche.
4
Par on ne sait quel miracle, Da Nian devint un garçon solide. Étant le petit-fils préféré du père de Perle, Da Nian eut la chance d’aller à l’école, grâce à l’aide financière de son grand-père maternel, jusqu’à la dernière année de primaire. Le grand-père voulait en faire un homme cultivé et intelligent qui gagnerait bien sa vie. Malheureusement cette faveur s’acheva avant l’entrée du collège à cause du décès du grand-père. Le maître de l’école primaire lui offrit une année supplémentaire gratuite du fait de ses excellentes notes, mais l’année passa rapidement et il ne pouvait pas rester plus longtemps avec des enfants qui faisaient une tête de moins que lui. A la maison, il aidait sa mère en allant chercher du linge à laver ou livrer aux clients les habits propres. Chaque fois qu’il tombait sur quelque chose à lire, vieux bouquins, affiches publicitaires, journaux qui servaient d’emballage, il ne pouvait s’empêcher de se plonger dans la lecture pour satisfaire sa grande soif d’apprendre. Parfois, Jing l’emmenait avec lui. Mais le travail était de plus en plus difficile à trouver.

Un soir, un ami de Jing vint lui proposer un travail pour le lendemain. Un homme d’affaires riche organisait une cérémonie familiale au cimetière en mémoire de sa défunte épouse avant d’épouser une jeune fille. Il s’était rendu compte, la veille de la cérémonie, que la tombe était dans un état inacceptable et que cela risquait de poser problème vis-à-vis de la famille de sa première épouse. Il cherchait deux maçons pour remettre la tombe en état pendant la nuit. La rémunération proposée était fort séduisante, Jing accepta immédiatement le travail, mais il ne savait pas où aller chercher le deuxième homme. Son ami posa le regard sur Da Nian plongé dans la lecture d’une affiche de cinéma ramassée dans la rue. Jing protesta immédiatement :
« Il n’en est pas question ! Da Nian est encore trop jeune pour ce genre de boulot ! »
Son ami s’énerva :
« Quelle tête de courge ! Je n’ai pas dit que ce gosse allait travailler toute la nuit avec toi ! Je suis censé vérifier la qualification des deux maçons, mais pour toi, je fermerai les yeux ! Tu n’as qu’à l’emmener pour remplacer la deuxième personne, c’est toi qui feras tout le boulot, comme ça tu auras les deux salaires ! »
Jing sourit et remercia son ami. Il dormit une heure, se leva et réveilla Da Nian. L’enfant était fier de sa mission de remplaçant. Perle leur annonça tristement qu’elle n’avait même pas de quoi leur préparer un casse-croûte, il ne lui restait qu’un petit bol de farine de maïs pour nourrir les petits. Jing lui dit :
« Ne te fais pas de souci ! Nous trouverons à manger ! »

Il était dix heures du soir lorsqu’ils arrivèrent à l’entrée du cimetière. Jing se présenta à la porte de la maison du gardien et vit sortir un homme d’une soixantaine d’années, grand et costaud, qui parlait d’une voix à réveiller les morts. Montrant le chemin, le gardien regarda fixement Da Nian avant de jeter un coup d’œil méprisant à Jing :
« Je vois que vous avez emmené votre fils ! Avez-vous donné votre cœur à un chien ? Ce gosse est trop petit pour travailler la nuit ! »
Jing lui adressa un sourire gêné :
« Je vous prie de bien vouloir me pardonner, Oncle ! Je ne vous cache pas que je l’ai emmené en remplacement de la deuxième personne, mais je sais que je peux compter sur votre discrétion. C’est mon fils aîné et j’en ai encore trois à la maison… ».
Le visage du gardien devint doux et triste. Après un court silence, il posa la main sur l’épaule de l’enfant :
« Tu restes au chaud avec moi pendant que ton père travaille ! C’est un brave type ! »
Jing remercia le gardien, se mit au travail. La Fête du Printemps approchait, mais l’hiver était encore très sévère, particulièrement la nuit. Ni le froid ni la dureté du travail ne faisaient peur à Jing. Il était heureux de travailler, pour se procurer de quoi nourrir sa famille pendant quelques semaines. Vers une heure du matin, le gardien fit son tour habituel. Il apporta une gourde remplie de thé chaud et sucré, lui assurant que Da Nian dormait comme un bébé. Touché par cette grande gentillesse, Jing ne savait quoi dire pour exprimer ses remerciements. Le gardien le taquina :
« Tu te ne débrouilles pas trop mal pour un Mandchou intello ! » Là dessus, il retourna dans sa loge laissant son rire de tonnerre derrière lui qui réchauffait le cœur de Jing au milieu de la nuit froide.
Vers cinq heures du matin, les travaux n’étaient pas tout à fait finis et Jing était épuisé et affamé. Da Nian vint le voir. Étonné de le voir si tôt, Jing dit à l’enfant :
« Tu es déjà debout ? Va m’attendre chez grand-père gardien, j’ai presque fini ! »
Da Nian lui répondit : « Non, papa, j’ai bien dormi, je peux t’aider à finir. »
Les visiteurs matinaux commençaient à arriver, chargés de fleurs et d’offrandes. Le gardien avait déjà fini de balayer les allées. Il vint chercher Da Nian :
« À mon avis, ton père a oublié d’apporter un casse-croûte. Viens avec moi, mon petit, grand-père va te montrer quelque chose ! »
Il prit la main de l’enfant et l’emmena jusqu’à la tombe la plus luxueuse. C’était la tombe d’une famille fortunée sur laquelle les domestiques venaient de bonne heure tous les matins apporter des offrandes. Le gardien se baissa montrant du doigt les paquets posés sur la dalle de marbre :
« Regarde ce qu’il y a là-dedans ! ».
L’enfant hésita, cherchant son père du regard. Le gardien le rassura :
« N’aie pas peur, petit, les morts ne sont pas méchants avec les gens bien ! Là où ils sont, ils n’ont plus besoin de toutes ces choses-là, ils seront contents si un gentil gamin comme toi en profite avant que les rats ne s’y attaquent ! »
Timidement, Da Nian ouvrit un paquet et y découvrit des nougats au sésame. Dans un autre paquet, il trouva des galettes fourrées de porc haché. Et dans un autre, plein de jujubes séchés… Il y avait aussi une bouteille d’alcool de sorgho. Les yeux de Da Nian brillaient devant le miracle qui venait de se produire. Tous ces dons du ciel lui donnaient presque le vertige. Il n’entendait même plus la voix du gardien :
« Prends, mon petit, prends tout … Sauf l’alcool, il est pour moi ! ».
L’enfant courut vers son père pour lui demander la permission, revint, referma les paquets avant de les ranger soigneusement dans son balluchon. Il ne restait plus que le paquet de nougats sur la dalle, Da Nian en prit un petit morceau, le mit dans sa bouche, le savoura longtemps…


Le bonheur de savourer un morceau de nougat au sésame dans la brise du matin… Da Nian ne l’oublia jamais.
5
Lorsque l’Armée du Guomindang défendait la ville de Pékin contre l’Armée de la Libération, les communistes s’étaient infiltrés dans la ville pour préparer la « Libération ». Les pauvres Pékinois qui avaient souffert des Japonais en avaient assez du Guomindang, et préféraient se fier au communisme qui leur promettait de les sortir de la misère. De nombreux jeunes quittèrent la ville pour rejoindre l’Armée de la Libération, symbole d’espoir et d’avenir. Da Nian n’avait que treize ans cette année-là. Il fréquentait les communistes par l’intermédiaire de son ancien maître d’école. Un jour, il décida de partir avec eux. Il en parla à sa mère. Perle montrait déjà, depuis un certain temps, une approbation tacite pour les fréquentations de son fils. Elle lui donna immédiatement son accord. L’heure du départ secret s’approcha, Da Nian partit sans dire au revoir à son père qui n’était pas encore rentré du travail. Le soir, lorsque Jing rentra à la maison, sa femme lui annonça la nouvelle. Sans un mot, Jing se mit à table, avala vite sa purée de maïs. Le silence envahissait la maison. Sa dernière bouchée avalée, Jing se leva et sortit sans bruit. Les enfants étaient incroyablement silencieux ce soir-là. La nuit tomba, le cœur de Perle fut saisi d’une profonde inquiétude. Elle avait vingt-huit ans cette année-là. Toujours mince et élancée, la beauté de son visage et de son corps n’était atteinte ni par le temps ni par la dureté de la vie. Seules ses mains avaient énormément vieilli. Abîmées par l’eau et le savon, elles ressemblaient à celles d’une femme de soixante ans.
Vers minuit, Jing finit par réapparaître à la maison. Toujours silencieux, il se coucha près de Perle. Un instant après, la jeune femme entendit la voix de son mari :
« Je me suis renseigné. Les deux armées sont en train de négocier, elles ne vont pas ouvrir le feu pour protéger la vieille cité. Da Nian nous reviendra vivant ! » A peine sa phrase finie, il s’endormit.
Au rythme du ronflement de son homme, les larmes se mirent à couler des grands yeux noirs de la jeune femme. Elles ruisselaient sur son beau visage caressé par le clair de lune, à travers les vieux journaux qui remplaçaient les vitres de la fenêtre.
Le Guomindang capitula sans condition. L’Armée de Libération prit possession de la ville de Pékin sans un coup de feu. Pour les Pékinois, une nouvelle vie commença. La plupart des riches et des étrangers cherchaient à s’enfuir par tous les moyens, les pauvres manifestaient leur joie et leur espoir. Quant aux jeunes gens qui avaient quitté la ville, ils revinrent tous et furent embauchés par le Parti Communiste pour construire une nouvelle société. Neuf mois après son départ, Perle et Jing n’avaient toujours aucune nouvelle de leur fils aîné. Restant sur la réserve face à l’excitation qui avait envahi toute la ville, Jing continuait à travailler comme assistant du maçon. Ce métier, il s’en contenterait jusqu’à la retraite, sans jamais chercher à obtenir un certificat de compétence pour être mieux rémunéré. Il n’eut jamais honte de cette situation, car il était fier d’avoir nourri et élevé ses enfants en faisant ce métier sous-payé et considéré comme inférieur. Conscient que son origine mandchou n’était pas très bien vue du nouveau gouvernement qui rejetait le système féodal, il se satisfaisait de ce travail sans responsabilité. Toujours avare de paroles, il affichait une sorte de philosophie de vie qui était en complet décalage avec l’ambiance générale de la société de l’époque. Cette attitude gênait beaucoup sa femme.
Séduite immédiatement par les pensées du Président Mao, Perle s’était engagée avec sincérité et enthousiasme dans la cause révolutionnaire. Elle fut parmi les premières femmes pékinoises admises au Parti Communiste qui lui avait ouvert des horizons. L’absence de Da Nian la faisait souffrir terriblement, mais au sein de la société, cela lui donnait un statut de mère héroïque. Elle avait besoin de participer à la noble cause communiste pour retrouver la proximité de son fils aîné. Les petits allaient désormais à l’école, il lui fallait un vrai travail digne d’elle. En quelques semaines, elle réunit quelques amies du quartier, mit en place une teinturerie. Équipées de bassines, savons et fers à repasser, elles travaillaient pour les entreprises d’état : cantines, dortoirs, hôpitaux… Ce projet fut un grand succès et, au bout d’un an, des ateliers s’ouvrirent dans tous les quartiers de Pékin. La réussite sociale de Perle faisait contraste avec l’attitude de Jing qui refusait toujours de faire sa demande d’admission au parti. Chaque fois qu’elle était interviewée par un journaliste, elle se sentait obligée d’éviter le nom de son époux, une tache noire sur un beau tableau. Perle faisait appel à toutes ses relations pour retrouver Da Nian. Jing, lui, ne voulait ni en parler ni rédiger de lettres de recherche, comme si tout espoir s’était évaporé de lui.

Un jour de printemps, un jeune officier se présenta à la porte de Perle et Jing, récemment installés dans un logement de deux pièces. D’une voix grave mais douce, l’officier fit un salut militaire :
« Bonjour Papa, Bonjour Maman, ici présent l’officier Da Nian, votre fils ! »
Se jetant dans les bras du jeune officier, Perle s’écria : « Mon fils, tu es vivant ! Tu es revenu ! » Elle se mit à rire et pleurer en même temps.
Jing ne fit que sourire et observer silencieusement ce jeune homme si grand et si fort dans son uniforme de l’Armée de la Libération. Da Nian lui rendit un grand sourire dans lequel Jing reconnut son fils grâce à la fossette de sa joue gauche. Da Nian n’avait la permission de passer qu’une nuit chez ses parents et devait repartir le lendemain matin. Heureuse de pouvoir préparer un bon repas pour son fils, Perle se mit à faire des raviolis. Le fils et la mère se parlèrent beaucoup ce soir-là, pendant que Jing les écoutait en buvant son thé au jasmin. Da Nian expliqua que depuis son départ de la maison, il était resté tout le temps dans l’armée, mais n’avait jamais eu à se servir d’une arme. Perle lui demanda la raison de son absence depuis la libération de Pékin, il répondit avec modestie qu’il avait été sélectionné pour être le journaliste chargé de rédiger le bulletin d’informations pour les soldats, et il avait dû suivre un enseignement sans avoir la permission d’entrer en contact avec qui que ce soit. Plus la nuit avançait, plus l’admiration de Perle pour son fils grandissait. Comme d’habitude, Jing ne montra pas ses émotions, mais son visage avait rajeuni. Il avait retrouvé une grande paix avec lui-même, et peut-être même avec la vie. Quant à Da Nian, dès le moment où il était entré dans la maison, il avait dû rassembler toutes ses forces pour empêcher ses larmes de couler. Son envie de se jeter dans leurs bras et de sangloter comme un enfant fut aussi forte que la douleur qu’il éprouva : les cheveux blancs de sa mère et le crâne chauve de son père lui brisèrent le cœur.
À l’aube, Jing se leva le premier pour préparer la soupe de riz et des œufs salés. Sans bruit, il regarda longuement Da Nian endormi. Son regard parcourut le visage et le corps avant de fixer les pieds qui dépassaient le bout du lit. Pour la première fois de sa vie, Jing sentit son cœur rempli de fierté.
Da Nian promit à ses parents de leur rendre visite une fois par mois, puis repartit sur un salut militaire. Plongé dans la longue rêverie qui suivit le départ de son fils, Jing murmurait sans cesse dans l’autobus qui le conduisait au travail :
« Ses pieds sont à présent plus grands que les miens ! »
6
La carrière de Da Nian dans l’armée se révéla brillante. De nouvelles responsabilités lui avaient été confiées et il monta en grade rapidement. Jing n’en fut pas mécontent. Quant à Perle, elle en fut extrêmement fière. Cependant, quelque chose la chagrinait : à force de travailler et de vivre dans un milieu très masculin, Da Nian n’avait pas l’occasion de fréquenter de jeunes femmes. Le jeune homme était en âge de se marier, mais il n’y avait aucune fiancée en vue. Perle décida de s’en occuper personnellement. Elle choisit parmi ses jeunes employées la plus jolie de toutes, la présenta à Da Nian pendant un de ses jours de congés. Les deux jeunes, obéissant à la suggestion de Perle, allèrent se promener ensemble dans un parc public pour mieux se connaître. Durant ces promenades, la plupart du temps, c’était Da Nian qui parlait, et la jeune fille ne faisait que l’écouter et approuver avec un joli sourire. La douceur de la fille ne déplaisait pas au jeune homme, mais il exprima à sa mère son regret de ne pas avoir plus d’échanges avec la jeune fille. Perle lui répondit :
« Ce qu’il te faut, c’est une femme jolie et soumise qui peut te donner de beaux enfants ! N’est-elle pas parfaite pour ça ? »
Da Nian se rendit à ses raisons et épousa la jeune fille. Dans l’attente d’un logement à la caserne, il installa sa jolie épouse dans une petite pièce chez ses parents. Il rendait visite à sa femme et à ses parents une fois par mois, le reste du temps, la jeune femme vivait avec ses beaux-parents.

Six mois passèrent. Perle commença à caresser le rêve d’être grand-mère, bien qu’âgée seulement de trente-sept ans. Sa belle-fille continuait à être une des meilleures ouvrières, et participait avec plaisir aux tâches ménagères après ses journées de travail. Son sourire était toujours aussi doux et sa voix se faisait rarement entendre. Malgré tout, un étrange changement chez la jeune femme se fit remarquer dans le voisinage : elle rentrait de plus en plus tard, sous prétexte de passer la soirée avec ses amies et, se faisait belle même pendant l’absence de son mari. Submergée de travail, Perle ne faisait pas attention à sa belle-fille, jusqu’au jour où une vieille voisine lui mit la puce à l’oreille… Dirigeante d’entreprise, Perle fit preuve d’efficacité. Elle mit trois jours à découvrir la chose qu’elle aurait préféré ignorer : la jeune épouse de son fils avait une liaison avec un de ses collègues. Sans parler ni à son mari, ni à son fils, Perle invita la vieille voisine à boire du thé, lui dit poliment, mais avec fermeté, que sa belle-fille était une très jeune personne et qu’elle avait le droit de s’amuser avec ses collègues et de se faire belle. En proposant des graines de tournesol à la voisine, Perle lui fit entendre qu’une nouvelle teinturerie allait s’ouvrir, et que les enfants de la vieille femme seraient peut-être intéressés… La vieille se chargea de faire taire les mauvaises langues, pendant que Perle passait à l’étape suivante : la belle-fille fut gentiment convoquée dans la chambre de la belle-mère, en l’absence de Jing. Se montrant très maternelle et très compréhensive, Perle mit sa belle-fille devant le fait accompli, d’un ton calme, sans reproche, ni menace. Ayant peur de perdre son statut d’épouse de militaire, la jeune femme était prête à tout pour se faire pardonner. Le lendemain, Perle licencia le futur ex-amant de sa belle-fille qui retourna sur-le-champ à son village lointain. A l’époque, une affaire d’adultère qui attentait à l’honneur d’un officier pouvait mener les deux personnes responsables devant la justice et même en prison. Grâce à son intelligence, Perle sauva non seulement l’honneur de son fils mais aussi l’avenir de ses deux employés. Il ne lui restait plus qu’à parler à Da Nian qui rentra pour le week-end.
Da Nian remarqua le changement de comportement de sa femme. Il finit par lui faire avouer sa trahison. Fou de rage, le jeune homme sortit son revolver, prêt à partir à la recherche de l’ex-amant de sa femme. Perle qui n’avait pas prévu cette réaction, ne perdit pourtant pas son sang-froid. Elle envoya sa belle-fille faire quelques courses, obligea son fils à rester et à l’écouter. Elle lui parla longuement de l’honneur, de la carrière, de la future vie de famille, de la tolérance et de la pitié pour les gens en position de faiblesse. Elle souligna le fait que Da Nian était trop souvent absent et que sa jeune épouse était une jolie femme très convoitée…Da Nian se calma, rangea son arme, mais refusa de rester marié avec la femme qui l’avait trahi. Perle finit par céder. Le divorce fut prononcé discrètement, et la jeune femme quitta le quartier. Da Nian noya son chagrin d’amour dans le travail qui lui rendit ce qu’il méritait : il fut nommé secrétaire personnel d’un général.

Quelques mois plus tard, Da Nian annonça à ses parents qu’il allait leur présenter une jeune camarade. Agréablement surpris, Perle et Jing attendirent avec impatience la date fixée. Da Nian avait rencontré, dans un dîner organisé par l’épouse de son Général, cette jeune femme, médecin et militaire, et il souhaitait avoir l’avis de ses parents avant de se décider.
Un mois après cette discussion, Perle et Jing firent la connaissance de Neige. Dans son uniforme militaire, la jeune femme se montrait très sérieuse. Ses beaux cheveux noirs étaient tressés en une grande natte derrière sa nuque. Les deux petits drapeaux rouges ornant chaque côté de son col et l’étoile rouge accrochée sur sa casquette lui donnaient un charme étrange. Sa peau était si blanche que l’on comprenait tout de suite l’origine de son prénom. Le plus troublant était la beauté de ses yeux, si noirs, si mystérieux, exprimant une profonde mélancolie voilée par ses longs cils. Originaire d’une famille bourgeoise et intellectuelle de Shanghai, Neige avait eu du mal à démarrer une vie professionnelle à la hauteur de ses compétences au sein de la société communiste. Son père, éditeur renommé à l’époque du Guomindang avait mystérieusement disparu en 1948, laissant désemparés ses cinq enfants et son épouse issue d’une famille fortunée, autrement dit « capitaliste » et « anti-révolutionnaire ». Née dans le déclin de la situation familiale, Neige connut dès sa petite enfance la faillite et l’humiliation. La prise du pouvoir par les communistes sonna comme une sévère condamnation pour sa mère qui n’avait jamais travaillé, et encore pire pour ses frères et sœurs qui furent privés d’études et envoyés dans les provinces les plus lointaines du pays pour « s’y faire rééduquer » par les paysans. Étant la plus jeune des enfants, Neige avait pu rester à Shanghai avec sa mère, vivant dans la misère, car tous les biens familiaux avaient été confisqués par l’Etat. Par bonheur, la mère avait une belle écriture, ce qui lui permit, en recopiant à la main des documents, d’en tirer une misérable rémunération. Elle avait quand même du mal à soutenir sa petite dernière qui rêvait de continuer ses études. La mère lui offrit une solution : Neige, à l’âge de quinze ans, coupa officiellement les ponts avec toute sa famille et se convertit au communisme, afin de pouvoir être admise dans une école de médecine qui dépendait de l’armée. Elle obtint brillamment son diplôme, fut sélectionnée pour travailler à Pékin comme médecin officier dans un hôpital militaire fréquenté par les dirigeants d’état.
Prudente et vigilante, Neige travaillait de manière compétente et irréprochable, mais n’aurait jamais accès aux postes à responsabilité. Les gens la trouvaient trop discrète, certains la jugeaient trop distante, pas assez chaleureuse avec ses camarades. En effet, elle gardait dans son attitude une sorte de froideur inexplicable qui la distinguait des autres. Da Nian fut séduit, dès leur première rencontre, par ce trait de caractère dans lequel il percevait quelque chose de mystérieux.
Jing fut immédiatement conquis par la jeune Shanghaienne. « Je ne serai plus la seule tache noire dans le paysage ! Cette petite garde une attitude profondément bourgeoise malgré les apparences ! » se dit-il.
Perle approuva aussi le choix de son fils, parce que la beauté, l’intelligence et la force de caractère de Neige compensaient largement les handicaps de son origine. Ce jour-là, elle prit son fils comme « aide cuisinier » pour préparer le repas, laissant Neige et Jing plongés dans leur discussion sur les différences de coutume entre Pékin et Shanghai. Dans la cuisine, Perle parla à son fils de l’éventuelle conséquence causée par l’origine de sa future épouse sur sa carrière d’officier. Da Nian lui confirma qu’il y avait longuement réfléchi et qu’il était prêt à en payer le prix. Le regard posé sur sa bien-aimée, Da Nian ajouta :
« Il n’y a pas que la carrière dans la vie, il y a aussi la vie de famille, n’est-ce pas, maman ? »
« Je te comprends, mon fils ! » lui répondit sa mère, souriante.
Da Nian épousa Neige quelques semaines plus tard. Le mariage fut célébré à la caserne. L’absence des parents ne choqua personne. Entouré de camarades, le jeune couple reçut la bénédiction de ses supérieurs. La famine commençait alors à se faire sentir, même dans l’armée. N’ayant pas de quoi confectionner un banquet de fête, les jeunes mariés ne purent offrir à leurs invités qu’un plat de choux, du pain à la vapeur et quelques bonbons à chacun.
De la fin des années cinquante jusqu’au début des années soixante du siècle dernier, les Chinois eurent à lutter contre la faim. Beaucoup y laissèrent leur vie. Ceux qui survécurent à cette famine gardèrent une profonde peur du manque de nourriture qui allait les poursuivre longtemps après. La santé de Neige se dégradait. Son visage devenait de plus en plus pâle, et elle se sentait tout le temps faible. Cela inquiétait beaucoup Da Nian. Il essayait de se procurer de la farine de blé, du sucre, des œufs, de la viande séchée, des fruits… Il se mit à cuisiner. Neige ne s’intéressait guère à la cuisine, pas plus qu’à sa propre santé, jusqu’au jour où elle se découvrit enceinte. Elle fut alors obligée de reconnaître que sa carence en calcium pouvait avoir de graves conséquences pour son enfant, et elle fit appel aux médicaments. Cette grossesse fut une dure épreuve pour la jeune femme. Elle ne pouvait rien avaler, son estomac rejetait presque tout. Sur le chemin du travail, la nausée l’obligeait souvent à descendre de son vélo pour s’asseoir par terre. Tout son temps de repos elle le passait allongée sur son lit. Mais la vie était la plus forte, le bébé grandissait dans son ventre.

Un petit matin d’automne, alors qu’il pleuvait, Neige mit au monde une petite fille. Les jeunes parents décidèrent de l’appeler Xiao Yu.
7
Je suis chaleureusement accueillie par la secrétaire qui s’excuse du léger retard dans le planning du docteur. Je me laisse conduire dans la pièce à côté de l’accueil pour y patienter.
La salle d’attente est aménagée avec goût. Les chaises et la table basse sont en bambou. Une plante grimpante dont j’ignore le nom décore discrètement la fenêtre qui donne sur un petit balcon. Dans un coin de la pièce, il y a un tapis en feuille de bananier sur lequel quelques jouets et livres pour enfant sont mis à la disposition des éventuels petits patients. Une reproduction de Qi Bai Shi est accrochée sur le mur face à l’entrée. Je ne peux m’empêcher d’admirer pour la centième fois le génie du maître qui faisait vivre, en quelques coups de pinceau, les crevettes nageant sur un fond blanc. À part le sceau de la signature en rouge, tout le tableau est peint à l’encre noire, ce noir si délicatement nuancé qui donne une vie extraordinaire au sujet. Les crevettes semblent bouger joyeusement dans l’eau qui est si présente, si réelle, bien que non figurée.
Je m’installe confortablement dans un fauteuil, calant bien mon dos contre un coussin couvert de tissu indien. Je pose mon sac à main sur mes genoux, y cherche le livre que j’ai commencé à lire la veille. Mon sac contient de nombreuses choses, il y a toujours au moins deux livres en cours de lecture, un en français, un en chinois, mais aussi un crayon, une gomme, un stylo noir et un stylo rouge, sans oublier le portefeuille, l’agenda, quelques feuilles de brouillon et une petite bouteille d’eau. Mon homme se moque souvent de moi à propos de mon sac, disant que ce n’est pas un sac à main, mais ma petite maison. Lorsque je trouve enfin le livre que je cherche, je réalise que je n’ai pas vraiment envie de me replonger dans l’histoire de « L’enfant brûlé » du talentueux Stig Dagerman. Je me sens préoccupée par autre chose. L’envie de mettre de l’ordre dans mes idées me fait sortir du sac quelques feuilles, et je me mets à noter ce qui me vient à l’esprit :
« Quand j’étais petite, je vivais avec mes grands-parents dans un vieux quartier au cœur de Pékin, dans une de ces ruelles qui n’existent plus aujourd’hui. Elles ont été démolies pour être remplacées par des immeubles neufs de qualité médiocre. Préoccupés depuis une vingtaine d’années par l’urgence de loger une population en constante augmentation, les dirigeants de la ville ne se souciaient guère d’urbanisme à long terme. Tout ce qu’ils voulaient, c’est ne plus laisser trois générations vivre dans une seule pièce, et les installer dans des appartements équipés de cuisine, de salle de bains et de toilettes avec l’eau chaude et le chauffage central. Pour aller vite, ils préféraient raser les maisons abîmées, ce qui signifie raser des quartiers historiques entiers, pour y construire des immeubles modernes. Si la génération de mes grands-parents a vécu une grande partie de sa vie dans le Vieux Pékin, la génération de mes parents a connu le début de la transformation de la vieille cité. À partir de 1949, le gouvernement communiste a commencé à démolir les enceintes qui entouraient la ville et a tracé, à l’intérieur, des avenues larges, bordées d’immeubles à la soviétique. Si les Pékinois de ma génération ont grandi dans un Pékin ancien mais déjà défiguré, les jeunes de notre époque sont nés dans une ville qui se veut moderne, qui se construit selon les normes de la mondialisation, une ville qui court derrière la soif d’acquérir et le désir de s’enrichir. Le bout de quartier historique conservé pour attirer les touristes est loin du charme du Vieux Pékin et de son identité unique au monde perdue depuis cinquante ans. Disparus ses chameaux au pied des enceintes, ses ruelles, ses saules pleureurs qui caressaient les passants de leurs branches souples dans le vent léger… Disparus les vieux Pékinois, toujours moqueurs et ironiques, refusant de se prendre au sérieux, mais prenant toujours le temps de bavarder avec les voisins et même les inconnus. Disparu le chant des commerçants ambulants :
« Brochettes de fruits caramélisés ! »
« Patates douces grillées ! »
« Ciseaux, Couteaux ! »
« Recycleur de déchets ! »


Surprise par les larmes qui me montent aux yeux, je lève la tête, pose mon regard sur la fenêtre. Je n’ai pas pleuré depuis très longtemps. Que c’est triste de ne pas savoir pleurer ! Mais quand on a été obligé, dès l’âge de dix ans, de s’empêcher de pleurer, les larmes ne viennent plus remplir les yeux, elles coulent vers le fond du cœur, y formant une rivière secrète. Dans ce monde, il y a beaucoup d’hommes et de femmes qui cachent une rivière de larmes au fond de leur cœur. Certains parmi eux ont la chance et le courage d’en découvrir la source, mais aucun ne peut en connaître la destination.
« Il faut se réveiller ! » La voix de la Petite Fille revient. Saisie par la forte envie de m’enfuir, je rassemble vite mes feuilles pleines de mots, les mets pêle-mêle dans mon sac. Nerveusement, je me lève, me dirige vers la sortie. Je croise un homme âgé au visage sombre. La secrétaire lui dit « Bonjour, Monsieur X », il répond à peine, se rend directement à la salle d’attente. Après quelques mots d’excuses à la secrétaire qui se montre très compréhensive, j’ajoute :
« Dites au Docteur tout simplement que je ne suis pas prête ! »
Lorsque la porte de l’ascenseur se ferme derrière moi, mon pas me précipite vers la sortie de l’immeuble, comme si quelqu’un allait me poursuivre et m’attraper de force pour me ramener là d’où je viens de m’échapper.
8
La Petite Fille marche seule dans la rue.
C’est une après-midi d’été. La ville est écrasée par une chaleur étouffante. Le soleil n’a aucune pitié dans ces avenues sans arbre. Les gens se réfugient dans leurs maisons étroites, mais à l’abri du soleil.
La tête lourde, les jambes molles, la Petite Fille lutte contre la canicule. Son chapeau blanc en coton ne la protège pas vraiment du soleil brûlant. Elle est sortie de la maison en avance pour avoir le temps de marcher lentement. Ce n’est pas la chaleur qui la ralentit, mais l’envie de mieux savourer ce moment de solitude et de liberté. Marcher seule dans une rue déserte à l’heure la plus chaude, c’est son luxe à elle. Cela lui permet de s’isoler de son entourage. Vivant dans une ancienne maison du quartier des Hu Tong (ruelle pékinoise) au milieu de cette immense cité, elle a fort besoin de s’échapper de la foule pour prendre « un bol d’air » qu’elle imagine dans sa tête. L’imagination permet tout : l’air frais, l’ombre des arbres, du jus de fruit frais, une bonne douche sous un robinet qui donne de l’eau chaude, ou encore, une petite chambre pour elle toute seule, et encore, une robe en mousseline de soie blanche qui flotte sous un vent qui se fait aussi délicieux qu’une crème glacée… Toutes ces choses qu’elle n’a pas, elle les range, une par une dans sa tête où se trouve le tiroir secret dans lequel elle cache tous les rêves à réaliser quand elle sera plus grande. Elle a tant de rêves et si peu de certitudes. Mais une chose est sûre : « Un jour, je partirai très loin, je vivrai ailleurs et autrement, et je serai heureuse ! » Une petite voix venant de son for intérieur qui la rassure toujours, comme une bonne amie.
De grosses gouttes de sueur coulent sur son front, longent son cou, rentrent par le col du chemisier blanc rétréci au lavage, et viennent s’accumuler au niveau de la ceinture élastique de la jupe grise. A force d’essuyer, son petit mouchoir bleu ressemble à un vieux chiffon trempé. Alors elle marche tenant ce mouchoir par un coin pour le faire sécher. Par-dessus son col, elle porte le foulard de « Petit Soldat Rouge », un honneur uniquement réservé aux enfants d’élite. Son port est absolument obligatoire, même pendant la canicule, sinon ces enfants risquent de se faire accuser de mépriser les ordres du parti. Grâce à Grand-mère, la petite fille possède deux foulards rouges : un en coton pour l’hiver, un autre en soie pour l’été. Il y a de quoi rendre jaloux les camarades de classe !

La Petite Fille marche seule dans la rue.
Devant elle, une vieille femme se déplace lentement. Le sol est parfaitement plat. Pourtant la vieille femme, le haut du corps penché en avant, s’appuyant péniblement sur une poussette vide, donne l’impression de gravir une montagne en poussant une lourde charrette. La Petite Fille accélère le pas, s’adresse à la vieille femme :
« Bonjour, grand-mère, permettez-moi de vous aider ! »
Surprise, la vieille lève difficilement la tête pour lui répondre d’une voix forte, apparemment elle est un peu dure d’oreille :
« Quoi ? »
« Je vais vous aider ! »
« M’aider à faire quoi ? »
« À pousser votre charrette ! »
« Non ! Je… »
Sans attendre, la Petite Fille prend la poussette en bambou des mains de la vieille, et se met à marcher au rythme de l’orchestre des quatre roulettes. Une brillante idée lui traverse l’esprit : elle vient de trouver de quoi alimenter son devoir pour le cours de rédaction, intitulé « J’ai fait une bonne action » ! Elle se met tout de suite à rédiger dans sa tête le début : « Il faisait très chaud… Une grand-mère marchait sous le soleil brûlant… Elle avait une poussette beaucoup trop lourde pour elle… J’ai décidé de l’aider… »