LA CLE DE MES SONGES ROMAN

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Description

Xiao Yu est née à l'époque de Mao, d'un couple d'officiers de l'armée chinoise. Elle a grandi à Pékin, élevée par ses grands-parents. En 1989, les événements dramatiques de Tian An Men, ont poussé la jeune fille à abandonner son travail et sa famille pour se réfugier en France. C'est le récit d'un combat : tracer les frontières entre passé et présent, entre vie et mort.

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Publié par
Date de parution 01 juin 2011
Nombre de lectures 105
EAN13 9782296807778

Informations légales : prix de location à la page 0,0132€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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La clé de mes songes

Lettres Asiatiques
Collection dirigée par Maguy Albet

Déjà parus

VO THI TRANG,Entre les neuf bouches du dragon, 2010.
TU TRI Jean,L'ombre du passé, 2010.
BALAIZE Claude,Saigon ! Regard d’éternité…, 2010.
PREMCHAMD,La Marche vers la liberté, trad. du hindi par
Fernand OUELLET, 2008.
LIYANARATNE Jinadasa,Les esclaves et autres nouvelles,
2007.
TRAN Thi Hao,La jeune fille et la guerre, 2007.
PREMCHAND,Godan. Le don d’une vache, 2006.
HOURCADE Etsuko,Adieu Capitaine Kamimura, 2001.
KIM Sok Bom,La mort du corbeau,2000.
LARROCHE Christine de,Rencontres en Corée, 1999.
POOPUT Wanee, D'HONT Annick,Le Bodhisattva Mahosot
l'Intelligent, 1999.
PREMCHAND,Délivrance, 1999.
RIGAUDIS Marc,Japon, mépris... passion...,1998.
SINGHASENI Anchalee,Bangkok - Rennes. Le chemin d’une
vie, 1997.
VOISSET Georges,Histoire du genre pantoun, 1997.
PREMCHAND, Lettresasiatiques, trad. du hindi par Fernand
Ouellet, 1996.
WICKRAMA SINGHE Martin,Virogaya. Le non-attachement,
trad. du cinghalais par M. Pannawansa, 1995.
JOURNAL-GYAW MA MA LAY,La Mal-Aimée,du trad.
birman par J.-C. Augé et Kh. L. Myint, 1994.
PHAN HUY DUONG,Un amour métèque, 1994.
KIM Rim,Sophat ou les surprises du Destin, trad. du khmer par
G. Groussin, 1994.
MYA TCHOU Khing,Les femmes de lettres birmanes, 1994.
BHANDARRI Mannû,Le festin des vautours, trad. du hindi par
N. Balbir de Tugny, 1993.
SAKAI Anne,La parole comme art, le rakugo japonais,1992.
TSCHUDIN Jean-Jacques,ligue du théâtre prolétarien La
japonais, 1989.

GUAN Jian










La clé de mes songes



























































































Du même auteur

Vivre caché en France,recueil de nouvelles
(Ed. Ecrivains, Pékin 2005)
Je suis une petite barque…,récit de voyage
(Ed. Jiang Nan, Hangzhou 2006)
Un rêve au milieu des rêves, roman
(Ed. Jiang Nan, Hangzhou 2006)









© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54803-9
EAN : 9782296548039

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C’est l’aube. Il pleut.
«Réveille-toi! » Une voix de petite fille résonne dans ma tête.
Je ne sais pas si je suis réellement réveillée, ou encore dans un de
ces rêves qui me poursuivent depuis une éternité. Les yeux fixés
aux poutres du plafond, j’essaye de croire que je me suis arrachée
du monde du rêve. Mon lit s’est fait plus large, la deuxième place
est vide. Refermant les yeux, je m’enroule comme un chat et me
niche sur l’autre oreiller, dans le creux aux odeurs encore chaudes
laissées par une tête. Au pied du lit, le kilim attend tranquillement
mes pieds qui s’attardent sous la couette. Du rez-de-chaussée une
voix me dérange, une voix trop parfaite qui prononce des phrases
trop bien formulées, elle suscite en moi un sentiment d’obligation:
obligation de se réveiller, obligation de se connecter à la réalité,
obligation de s’informer de ce qui se passe dans ce monde dit
réel…Moi qui ne veux rien savoir, qui ne veux rien faire d’autre que
rester dans mes rêves et continuer à chercher…chercher jusqu’au
bout… Trouverai-je la Clé ?
Soudain, je me rends compte que cette voix parfaite n’est pas
celle du speaker de Radio Xin Hua qui me tirait du sommeil
chaque matin pendant que Grand-mère préparait le petit déjeuner.
A présent, ce n’est que dans mes songes que je peux encore
entendre le speaker pékinois qui accompagnait si bien la soupe
de nouilles parfumée à la ciboulette, la voix que j’ai détestée
autrefois. L’autre voix, celle qui m’arrache tous les matins de
mes songes, dans ce français si parfait, ne va pas avec les odeurs
d’un petit déjeuner, même s’il s’agit du café et du beurre fondu
sur le pain grillé.
«Il faut se réveiller! » Une voix de petite fille résonne dans ma
tête.
En bougeant le moins possible, je cherche, de la main droite,
quelque chose sur la table de chevet. J’y trouve un papier et un
crayon. J’ouvre enfin les yeux, cale bien mon dos contre l’oreiller

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et commence à griffonner sur la feuille. Il paraît que mon écriture
française est illisible. Moi, je la déchiffre sans problème et c’est
l’essentiel. Je ne sais pas pourquoi je veux absolument écrire en
français. C’est une langue que j’ai bien apprise, certes, mais sa
substance me reste malgré tout étrangère, et je me sens souvent
impuissante face à elle, sachant que je ne la maîtriserai jamais
comme je le voudrais. Pourquoi ne pas écrire en chinois, ma
langue maternelle, que je crois maîtriser avec aisance et élégance ?
Écrire une telle histoire dans une langue étrangère, c’est tenter un
impossible dont j’ignore le résultat sur le plan littéraire. Mais
c’est pour moi une nécessité que je n’arrive pas à repousser, une
pulsion. Comme enfermée dans une pièce noire, dont la seule
porte de sortie est une bouche géante qui m’aspire.
« La Petite Fille marche seule dans la rue … »
La page remplie, je la mets dans un panier en bambou au pied
du lit. D’un saut, je me lève, me précipite à la fenêtre. D’un coup
sec, j’ouvre les volets, laissant entrer dans la chambre et dans mon
corps ce qui attend sagement dehors, comme tous les matins : l’air
frais et pur. La nature ne me déçoit jamais: la mélancolie de la
pluie, la promesse du soleil, le mystère de la neige, la folie du
vent…Sans hésitation, j’ouvre grand mon cœur et absorbe tout.
Personne n’a le droit de se plaindre quand il a la chance de
commencer sa journée ainsi.
Ma chemise de nuit en soie se fait toute légère devant l’air
matinal venu des montagnes au loin. J’ajoute par-dessus une robe de
chambre en polaire. Je monte toujours pieds nus dans ma chambre,
pour avoir le plaisir de redescendre pieds nus le lendemain. J’aime
tant sentir le mélèze sous mes pieds. Je passe devant mes
chaussons qui m’attendent fidèlement depuis la veille en bas de
l’escalier. Ce matin, je reste pieds nus jusqu’à la cuisine. Alors
que je passe devant mes jolis chaussons, je trouve qu’ils ont l’air
triste. L’idée d’avoir rendu mes chaussons tristes me donne envie
de rire.
Sur la nappe de la table, quelques miettes de tartine peinent à
couvrir des taches de beurre et de confiture d’abricots. Juste à côté,

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une assiette en porcelaine affiche avec ironie sa propreté.
Visiblement, pour beurrer le pain grillé, mon homme n’a pas voulu utiliser
l’assiette que j’avais mise sur la table hier soir avant de me
coucher. Refus de faire les choses « de manière conventionnelle » ou
bien tout simplement oubli? Dans l’évier, un grand bol bleu foncé
avec un fond de café au lait attend sagement d’être lavé. La voix
parfaite continue à parler, mais elle n’est plus toute seule, d’autres
voix la rejoignent, moins parfaites mais aussi agacées et agaçantes.
J’éteins la radio pour mieux écouter les bruits que j’aime entendre
à cette heure-ci: l’autocar qui vient chercher les enfants pour les
conduire à l’école, l’eau qui coule continuellement de la fontaine,
la douche et le chant de mon homme. Il chante tous les matins
sous sa douche, inventant des chansons que personne ne connaît.
La mélodie n’est pas toujours harmonieuse et les phrases n’ont
aucun sens, mais je trouve cela drôle et rassurant. Tant qu’un
homme chante des chansons stupides sous sa douche, c’est qu’il
est heureux et en pleine forme, alors tout va bien.
Je mets de l’eau à chauffer pour préparer mon thé. J’aime
sentir l’odeur du café le matin, mais je n’en bois qu’en début
d’après-midi. Au petit déjeuner, je préfère boire du thé, thé au
jasmin ou « Puits du Dragon ». La bouilloire commence à siffler
doucement comme si elle voulait accompagner le chanteur de la
douche. Dehors, il fait encore sombre. La pluie continue à arroser
le petit village. Le coq en pierre au-dessus du monument aux morts
garde son air solennel et fier, malgré la lumière froide des
projecteurs. Quelle idée d’illuminer le monument toutes les nuits,
surtout avec cette lumière qui donne au coq la grise mine d’un
malade !Il paraît que ce sont des ampoules qui consomment très
peu d’électricité, mais ce n’est pas une raison pour fabriquer des
effets de film d’horreur au milieu d’un village si paisible !
D’ailleurs, ce village commence à ressembler à n’importe quel
village « fleuri » ou « de charme », abandonnant son identité de
village de montagne, c’est-à-dire un peu triste, pas très beau,
mais avec ses chemins caillouteux et ses vieilles maisons
poussiéreuses, au moins il avait du caractère. La vie au village

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n’est plus un long fleuve tranquille, mais une flaque d’eau
immobile prête à s’évaporer sous le soleil et le vent. Cette pensée
évoque en moi un sentiment de tristesse qui risque de m’enfoncer
dans une grande paresse pour le reste de la journée. Pour éviter
cela, je saisis de mes deux mains mes longs cheveux noirs et en fais
rapidement un chignon que je fixe avec une baguette pointue et
laquée. Je pense aux vêtements que je vais porter pour le
rendezvous de ce matin. Je décide d’y aller habillée en rouge et noir. Une
tunique noire en lin et un pantalon rouge en soie lourde. Surprise
par cette curieuse envie de soigner mon apparence, je me
demande si c’est pour séduire, pour afficher mon identité, ou
pour donner la juste impression de ma personnalité. J’avoue que
je ne me sens très sûre ni de mon identité ni de ma personnalité.
C’est sans doute ce que je suis en train de rechercher. En tout cas,
depuis que j’ai eu le courage de prendre ce rendez-vous, je me
sens déjà un peu différente.

Une heure plus tard, la pluie commence à négocier avec le
soleil. Arrivée devant un immeuble sans style, autrement dit ni
ancien ni moderne, ni beau ni laid, je m’arrête un instant avant de
pousser la porte d’entrée. Une étrange sensation m’envahit. C’est
un mélange d’excitation, de curiosité et d’inquiétude. On dirait
que j’ai à la fois très envie et très peur d’affronter un inconnu.
L’ascenseur m’apparaît tellement rapide que j’en ai presque le
vertige. Lorsque je me trouve devant une porte lourde sur laquelle
un petit panneau indique « Sonnez et entrez », je pose
immédiatement ma main droite sur le bouton de la sonnette malgré mon envie
de fuir. J’appuie fermement sur le bouton comme si j’avais besoin
de clouer ma décision sur une planche pour m’empêcher de
changer d’avis.
La voix de la Petite Fille s’impose et se superpose à ma propre
voix :
«C’est parti, ma grande! »
Le son de la sonnette me semble un peu hésitant.

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0

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Jing n’avait que dix-sept ans quand son premier fils est né.
Perle, sa femme en avait quinze. Le bébé était magnifique et ses
jeunes parents le nommèrent Da Nian, « Jour de l’An », car il
était venu au monde le premier janvier 1938 du calendrier lunaire.
Être parent avant d’être adulte était une chose normale. Selon les
coutumes, le mariage de Jing et Perle fut arrangé par les parents,
mais les jeunes mariés avaient eu la chance de se rencontrer de
manière romantique un an avant leur union. Un beau matin de
printemps, Jing se promenait à vélo dans une ruelle étroite de son
quartier. La tête en l’air, il suivait du regard ses pigeons volant
audessus des toits couverts de tuiles grises. Une adolescente arrivait
à pied d’en face, Jing allait la heurter. Il paniqua et tomba en
même temps que son vélo. Couché par terre à plat ventre, il
entendit la fille pouffer de rire. Furieux, il se ramassa vite et
allait repartir la tête baissée.
« Avez-vous mal quelque part ? »
La voix douce de l’adolescente obligea Jing à lever la tête. À
l’instant où il posa son regard sur elle, il se dit : « Quelle beauté ! »
Mince et élancée, Perle avait une silhouette de fée, son visage
faisait penser à un éclair de lune, son regard posé sur l’adolescent
était aussi doux que le miel. Aucun des deux ne savait que leur
destin serait uni à partir de ce jour-là et qu’ils allaient passer
ensemble soixante-cinq printemps.

Tout le pays souffrait de l’invasion japonaise, La famille de
Jing qui avait perdu depuis longtemps ses privilèges de
Mandchou avait encore plus de mal à survivre. Sans fortune ni
savoir-faire, Jing n’avait comme héritage qu’une philosophie de
vie et le goût de la culture. Cependant, sa « Mandchoue Attitude »
allait l’accompagner durant toute sa vie dans les épreuves
difficiles à surmonter. La famille de Perle était d’origine modeste
et peu cultivée, mais le père était un homme travailleur et son
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ploi de cuisinier chez une Américaine richissime lui permettait
d’offrir aux siens une vie relativement aisée. Perle était la fille
aînée et la préférée du père, qui accepta ce Mandchou comme
beau-fils pour s’approprier un peu de noblesse. Jing ne savait pas
faire grand chose de ses deux mains à part tenir son pinceau de
calligraphe et tourner les feuilles de ses livres, mais il acceptait
n’importe quel boulot dur et sous-payé pour faire bouillir la
marmite.

Un an après, le deuxième enfant arriva: une petite fille aussi
belle et fragile qu’une fleur. Le jeune couple menait, avec ses
enfants, une vie pauvre. Cela ne pouvait que susciter le mépris du
beau-père qui ne se donnait pas la peine de cacher son
mécontentement vis-à-vis de Jing.
Pendant l’occupation des Japonais, chaque foyer était obligé
de fournir de la main-d’oeuvre pour creuser des tranchées autour
de la ville. Un jour, Jing fut convoqué. Après avoir passé la
première journée au chantier, il tomba gravement malade, cloué
au lit par une violente fièvre. Perle enfila les habits de son mari,
sans oublier de bien cacher sa longue chevelure noire sous un
vieux chapeau et partit au chantier en hâte pour éviter de plus
graves ennuis. Les surveillants de chantier étaient des Chinois
embauchés par l’armée japonaise. L’un d’eux passa devant Perle
qui piochait avec difficulté, et découvrit que c’était une femme
déguisée en homme. Il la regarda pendant un moment, poussa un
soupir, repartit sans dire un mot. La peur avait rendu Perle encore
plus faible, mais elle finit sa journée de travaux forcés à la place
de son mari malade.
Parmi les frères de Perle, Lai Rong, le plus jeune, avait de la
sympathie pour Jing. Les deux jeunes gens partageaient la passion
de la lecture des romans anciens et discutaient de temps en temps
des personnages de leurs livres préférés. Lai Rong travaillait
comme chauffeur pour un haut fonctionnaire du Guomindang.
Depuis l’âge de quinze ans, Lai Rong était secrètement amoureux
d’une jeune voisine. Un beau jour, son père annonça à toute la

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famille une heureuse nouvelle : un de ses grands frères épousait la
jeune voisine. Lai Rong ne dit rien. De toute façon, il n’avait rien
à dire. Personne ne lui demanderait son avis. Et puis, il aurait
trop honte d’avouer sa passion pour la fille sachant qu’un grand
frère célibataire avait la priorité et qu’il devait attendre son tour.
Le jeune homme devint de plus en plus avare de paroles. Après ses
journées de travail, il n’avait que deux loisirs: la lecture et la
pêche. Lai Rong avait noué un lien affectif avec le fils aîné de sa
grande sœur Perle. Cette année-là, Da Nian avait trois ans.
C’était un gamin très éveillé. Son regard était lumineux, son sourire
était presque trop malicieux. Sur sa joue gauche, il avait une
fossette qui lui donnait une expression moqueuse. Lorsqu’il parlait,
les gens se demandaient souvent d’où venait cet air d’ironie que
l’on ne devrait pas voir chez les enfants de son âge. Mais son
sourire était tellement charmant que les gens ne pouvaient que lui
répondre avec affection.

Un matin d’été, Lai Rong vint chercher Da Nian pour
l’emmener à la pêche. L’enfant sauta de joie. Tous les deux
partirent à pied au Lac de Shichahai. Il faisait chaud ce jour-là. Ils
s’installèrent à l’ombre d’un saule pleureur au bord du lac. Le
matériel de pêche installé, il ne leur restait plus qu’à attendre
tranquillement. Au bout d’un moment, l’enfant commença à avoir
envie de bouger, tandis que son oncle plongé dans de tristes
pensées avait envie de rester seul. Lai Rong donna quelques
jujubes à l’enfant et l’autorisa à courir un peu. Da Nian partit en
sautillant. Lai Rong le suivit du regard : « Quel gentil gamin ! » se
dit-il et il se mit à surveiller sa canne à pêche. La silhouette de
la jolie voisine qui était devenue sa belle-sœur flottait parmi les
lotus au milieu du lac. Le jeune homme se frotta les yeux pour
chasser cette image qui lui faisait si mal, mais il se rendit compte
qu’elle était dans sa tête…Da Nian courait derrière une libellule
qui volait vers l’eau pour se mettre en sécurité. Emporté par son
élan, l’enfant n’eut pas le temps de s’arrêter au bord du lac et
tomba dans l’eau. Des promeneurs se mirent à crier fort :

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« Un enfant est tombé dans l’eau! Où sont ses parents? ».
Réveillé par ces cris, Lai Rong abandonna sa canne à pêche et
ses pensées, sauta dans le lac et nagea de toutes ses forces vers
l’enfant. À sa grande surprise, Da Nian qui n’avait jamais appris
à nager flottait à plat ventre sur l’eau sans panique ni agitation,
comme si une main géante et mystérieuse le soutenait et le
rassurait…
Lai Rong sortit du lac portant son neveu dans les bras sous les
regards ahuris des passants. Pendant qu’il enlevait les habits
trempés de l’enfant, les gens formèrent un cercle autour d’eux.
Enchanté par la curiosité des gens et le spectacle qu’il donnait, Da
Nian répondit avec fierté aux questions des spectateurs :
« Non, je n’ai pas eu peur du tout ! … Oui, je sais nager ! »
À côté de lui, son oncle ne savait plus où se cacher. Un vieillard
s’approcha de Lai Rong, lui dit :
« Jeune homme, votre fils est quelqu’un d’exceptionnel ! Il aura
un destin hors du commun. C’est écrit sur son visage. Ce gamin
sera un homme de pouvoir … »
Encore sous le choc, Lai Rong marmonna vaguement un
« Merci », prit son neveu par la main pour sortir du cercle. Le
soleil commençait à réchauffer l’atmosphère. Avec un peu de
chance, d’ici une heure, leurs habits seraient secs.
Sur le chemin du retour, Lai Rong dit d’un air grave à Da Nian :
« Promets-moi de ne jamais raconter cet incident à personne !
Sinon, je ne t’emmènerai plus jamais à la pêche ! »
L’enfant qui voulait vanter sa glorieuse aventure à ses parents
fut déçu. Il regarda son oncle, comprit que c’était sérieux. Alors,
il décida de lui obéir. Devant la porte de Jing et Perle, Lai Rong
laissa l’enfant rentrer seul avant de se rendre dans sa maison qui
se trouvait à quelques pas, dans la même ruelle.

Au début de la soirée, Jing rentra du travail. Son fils lui sauta
au cou en criant « Papa ! ». Épuisé par sa dure journée, Jing ne
posa aucune question malgré son étonnement devant le
comportement inhabituel du gamin, tandis que sa femme se

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montrait préoccupée :
« Qu’est-ce qu’il a, ce gosse? Depuis qu’il est rentré de la
pêche, il est bizarre… »
En effet, Da Nian n’était pas un enfant très câlin, encore moins
avec son père. Tout en parlant, le regard de Perle s’arrêta sur le
caleçon de son fils, alors elle s’écria comme une folle :
« Es-tu tombé dans le lac ? »
Da Nian avait le torse nu, mais il portait un vieux caleçon en
soie que Perle avait raccommodé pour lui. Mouillé et séché au
soleil, le tissu était resté froissé. C’est ainsi que Perle devina la
cause du changement de comportement de l’enfant. Furieuse, elle
fit venir son frère et l’interrogea. Devant les faits, le jeune homme
avoua tout et présenta avec honte toutes ses excuses à Perle et
Jing, sans oublier de leur raconter la prophétie du vieillard pour
alléger les conséquences de sa grave négligence. En effet, Perle se
calma très vite. Flattée par les paroles du vieillard, elle oublia sa
peur et sa colère. Jing n’avait envie de rien dire. Silencieusement,
il prit son fils dans ses bras et s’en alla faire un tour. Avant de
sortir de la maison, il laissa derrière lui, sans se retourner ni
regarder son interlocuteur, une phrase aussi légère que le vent
d’un soir d’été :
« Merci d’avoir sauvé la vie de mon fils. »

À partir de ce jour-là, Da Nian n’eut plus jamais le droit de
sortir avec son oncle Lai Rong et les discussions littéraires se
firent de plus en plus rares entre Jing et son beau-frère.

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La vie devenait de plus en plus dure. Jing trouva un poste de
gardien de parc. Perle allait chercher tous les matins, chez les
gens aisés, le linge sale et passait ensuite toutes ses journées à
laver, rincer et repasser chez elle. Ce travail usant lui permettait de
gagner trois sous tout en restant à la maison avec ses enfants.
Jasmin, leur deuxième enfant, était une petite fille très
silencieuse. Bébé, elle pleurait rarement, à l’âge de quatre ans, elle ne
prononçait toujours pas un mot. Pourtant elle n’était pas muette et
entendait de loin les pas de son père lorsqu’il rentrait du travail.
Cela n’inquiétait pas trop ses parents. Après tout, un enfant qui ne
fait pas de bruit n’est pas gênant. Jing savait lire dans les yeux de
sa fille et il savait qu’elle comprenait tout. Sans un mot, elle
suivait son père d’un regard doux jusqu’à ce qu’il s’en aperçoive
et s’approche d’elle pour la prendre dans ses bras. Lorsqu’il lui
caressait la tête en murmurant: « Ma petite fleur muette », elle
éclatait de rire, ses yeux se remplissaient de joie. Parfois, elle
regardait son père d’un air sérieux, et puis pouffait de rire devant
son air inquiet. Jing était à la fois intrigué et émerveillé devant
cette petite créature mystérieuse qui parlait avec ses yeux aussi
lumineux que la lune.
Une aube d’hiver, Jing fut réveillé par sa femme: « Jasmin
n’arrête pas de vomir ! Je ne sais plus quoi faire ! Va voir le vieux
pharmacien ! ».
Ils n’avaient pas les moyens de consulter un médecin. Le vieux
pharmacien du quartier dépannait souvent gratuitement les
pauvres gens avec ses médicaments faits maison à base de plantes
et d’herbes qui ne pouvaient pas faire de mal. La plupart du temps,
ces médicaments servaient plutôt à calmer l’angoisse des malades,
car le fait d’avoir avalé un médicament leur permettait de se
sentir soignés et d’aller mieux. C’était ainsi que le vieux pharmacien
jouait plus ou moins le rôle de docteur du quartier. Jing se leva, mit
la veste chaude, la seule qu’il partageait avec sa femme pour

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affronter le vent glacial de Pékin. La rue était déserte. Même les
chats ne quittaient pas leur abri. Jing se mit à courir vite malgré le
vent qui lui piquait la peau du visage. Au bout de quelques
minutes, il arriva devant la petite pharmacie. La porte était
évidemment fermée, mais Jing aperçut une faible lumière derrière
les rideaux. « Le vieux est déjà debout, tant mieux! », se dit-il
avant de frapper fort à la porte en bois sachant que le pharmacien
était sourd.
Un long moment après, la porte s’ouvrit, un visage maigre et
ridé apparut, accompagné d’un cri, comme un miaulement de chat
qui vient de se faire voler un morceau de poisson pourri :
« Je ne peux même pas faire mes besoins tranquillement à cette
heure-ci ? ! ».
Jing lui fit signe d’excuses en joignant ses deux mains devant sa
poitrine et s’inclina :
« Je vous prie de me pardonner, Oncle! C’est pour ma pauvre
fille, Jasmin, la petite muette… Vous vous souvenez d’elle ? Elle a
vomi toute la nuit, ma femme ne sait plus quoi faire! Auriez-vous
un petit quelque chose pour calmer les vomissements ? »
Avec un soupir profond, le vieux lui ouvrit la porte :
« Ne reste pas planté dehors comme un imbécile! Tu vas
attraper la mort ! »
Quel médicament pourrait-il donner sans l’ordonnance d’un
médecin et sans avoir vu la malade? Le pharmacien demanda à
Jing de lui décrire l’état de la petite. Jing ne savait que répéter:
« Elle a vomi toute la nuit! » Le vieux secouant désespérément
la tête, finit par lui donner un paquet de Ren Dan, une sorte de
granules pour calmer le mal au cœur. Jing se plia en deux les
mains jointes devant lui :
« Merci mille fois, Oncle, je n’oublierai jamais votre bonté et
votre générosité ! »

Perle donna quelques granules de Ren Dan à sa fille affaiblie
par la maladie. Les vomissements de l’enfant cessèrent. Malgré la
nuit épuisante qu’elle venait de passer, Perle se sentit un peu

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soulagée, elle se mit à la lessive après avoir installé la fillette dans
le lit. Calée par les oreillers, Jasmin ne se plaignait pas, mais
suivait des yeux tous les mouvements de son père. Jing la regarda.
La mine sombre de l’enfant l’inquiéta, mais le travail l’attendait.
Avant de partir, il caressa la tête de sa fille :
« Je ne rentrerai pas tard ce soir ! »
Jasmin ne lui sourit pas, mais le fixa d’un regard profond et
terne. Jing sentit un pincement au cœur. Pour la première fois, il ne
comprenait pas ce que Jasmin voulait lui dire. Pour la première
fois, les yeux de sa fille ne brillaient pas.

Perle passa la matinée à laver le linge de ses clients. Elle lavait
tout à l’eau froide, car le charbon était trop cher et elle arrivait à
peine à faire la soupe du soir et chauffer la maison pour la nuit.
Vers midi, elle prépara pour les enfants un peu de soupe de maïs
dans laquelle elle cassa un œuf. Pour elle, il y avait un petit pain de
maïs et quelques tranches de navet salé. Jasmin était toujours assise
dans le lit, la tête baissée, les yeux fermés. La mère s’approcha du lit,
lui caressa le visage disant :
« Jasmin, maman te donne un peu de soupe de maïs. »
Mais l’enfant ne se réveilla pas. Lorsque la mère la prit dans
ses bras, elle vit que le visage de la gamine était noir, les lèvres
pincées, son petit corps raide…

Effrayée par les hurlements de Perle, une voisine arriva en
courant et trouva Perle en train de se cogner la tête contre le mur
en serrant sa fille morte dans ses bras. La voisine envoya son mari
chercher le vieux pharmacien qui envoya son apprenti chercher
Jing. Quelques amis du quartier arrivèrent, essayèrent de
consoler les jeunes parents. À la vue de la figure de Jasmin, l’un
parmi eux déclara qu’elle était morte empoisonnée. « Elle a dû
ramasser et manger des graines de mort-aux-rats … », s’écria
quelqu’un d’autre. Sous l’œil noir du vieux pharmacien, le silence
regagna la pièce. Une main posée sur l’épaule de Jing, le vieillard
s’adressa à Perle qui n’avait plus de force ni pour pleurer

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ni pour parler :
« Nous ne pouvons qu’obéir au destin, malheureusement!
Jeunes comme vous êtes, vous en aurez d’autres et en meilleure
santé ! »
Sachant que le jeune couple n’avait pas les moyens de payer
l’enterrement, le vieux pharmacien proposa une solution :
« Le patron des pompes funèbres est un ami. Je lui demanderai
de vous faire crédit d’un petit cercueil. »
Sans un mot, Jing lui fit un geste de remerciement. Ce ne serait
pas la dernière fois que le couple perdrait un enfant. Durant sa vie
de jeune femme, Perle eut dix grossesses dont la plupart se
terminèrent en fausse-couche à cause de la fatigue et de
l’insuffisance nutritionnelle. Plusieurs bébés étaient mort-nés ou morts
quelques jours après leur naissance. Mais la mort de Jasmin fut le
coup le plus dur pour eux, car le souvenir de sa beauté et de sa
douceur ne cessa jamais de les habiter. A la fin de sa vie, Perle
parlait encore de cette fillette, la plus gentille, la plus belle de
toutes.

Jasmin fut enterrée sous un ciel gris. Jing retourna tout de suite
au travail, car il ne pouvait se permettre de demander un jour de
congé au risque de se faire remplacer une fois pour toutes. Il fut
surpris de se voir debout à son poste de gardien à l’entrée du parc,
pourtant il se sentait ravagé par une violente douleur à l’intérieur
de la poitrine, comme si la mort de Jasmin lui avait arraché un
morceau du cœur, une blessure qui ne cessait de saigner. La petite
avait emporté une part de son corps et de son âme. S’il n’y avait
pas eu le reste de sa famille à nourrir, il se serait volontiers donné
la mort pour ne plus avoir à supporter cette douleur atroce. Mais
il n’avait pas d’autre choix que de continuer à assumer son devoir
de père de famille.
Situé dans un quartier habité par les étrangers, le parc était
fréquenté par des Américains, des Anglais et surtout des Japonais.
Les gardiens devaient surveiller l’entrée du parc en s’assurant
qu’aucun Chinois n’y pénétre! Le vent du nord fut sans pitié ce

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jour-là, et il y avait très peu de visiteurs. Jing avait le sentiment
que le vent pleurait à sa place la petite fleur muette. En regardant
passer quelques enfants qui portaient de beaux manteaux chauds,
Jing se rendit compte que ni Jasmin ni Da Nian n’avaient jamais
mis les pieds à cet endroit et il décida d’emmener au moins une fois
son fils au parc.
Soudain, il aperçut, à l’intérieur d’un kiosque, une petite
silhouette ressemblant à celle de Jasmin. Ouvrant grand les yeux
pour mieux voir, il crut voir la silhouette courir vers le fond du
parc et s’arrêter pour lui adresser ce sourire si familier. C’était
bien le sourire de sa petite fleur muette! Mais elle était habillée
différemment :à la place de la vieille veste matelassée que Perle
avait récupérée chez une cliente, elle portait un joli manteau rouge
en laine avec un bonnet et des gants assortis et une paire de bottes
en cuir noir. Jing se mit à courir vers la silhouette qui disparut
derrière des arbres nus. L’envie de partir à sa poursuite poussa
Jing à courir plus vite jusqu’au moment où il trébucha sur un banc
vide. La douleur le ramena à la réalité. Il s’arrêta: « Je suis en
train de devenir fou! Jasmin est morte! Il faut que j’accepte le
destin !» Il retourna à son poste de travail. Le vent devenait de
plus en plus froid. Le corps de Jing commença à être gelé. Obligé
de rester debout devant l’entrée du parc, il fit ce qu’il pouvait pour
se protéger du froid, cachant ses deux mains dans les manches et
haussant les épaules pour rentrer sa tête dans le col de sa veste
dont sa femme avait rempli la doublure de vieux journaux à la
place du coton usé. La tête baissée, le regard sur le sol, il se
sentait vidé. Il vit alors à ses pieds une enveloppe blanche. Il n’eut
vraiment pas le courage de sortir une main de la manche pour la
ramasser et ne fit que la suivre du regard, le vent l’emporta comme
un flocon de neige … Mais un instant après, l’enveloppe blanche
revint près de Jing, dansant comme un elfe, frôlant ses chaussures
trouées. Quelle chose étrange ! Jing la ramassa enfin. Rien n’était
écrit dessus pouvant lui indiquer le nom du destinataire ou de
l’expéditeur. Jing l’ouvrit après avoir hésité un instant.
Il découvrit alors à l’intérieur plusieurs billets de banque! Il les

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compta :une belle somme qui couvrirait le coût du petit cercueil
avec en plus de quoi finir le mois tranquillement! Saisi d’un
sentiment de honte et de peur, Jing regarda autour de lui: il était
bien seul. Il leva les yeux vers le ciel gris, le soleil ne voulait
toujours pas se montrer. « C’est toi, ma petite fleur muette ? C’est
toi qui me les envoies de là-haut? », cria-t-il de toutes ses forces
dans sa tête.
La neige commença à tomber. Les visiteurs sortirent
rapidement du parc pour retrouver leur voiture. Jing observait
attentivement tous les passants, parmi lesquels une petite fille
japonaise qui devait avoir à peu près le même âge que Jasmin. Il
était certain que ce n’était pas la silhouette entrevue. L’heure de la
fermeture arrivée, après avoir verrouillé la grille, il partit faire son
tour d’inspection dans le parc, sans oublier de bien vérifier chaque
coin où quelqu’un aurait pu se cacher. Il ne retrouva pas la petite
silhouette.

Ce soir-là, Jing remboursa le patron des pompes funèbres,
acheta une bouteille d’alcool de sorgho pour le vieux pharmacien
et une patate douce grillée pour Da Nian.

Perle et Jing ne parlèrent jamais de la mort de Jasmin, ni de la
cause du décès. Jing ne révéla jamais à personne, même pas à sa
femme, le secret de l’enveloppe blanche.

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Par on ne sait quel miracle, Da Nian devint un garçon solide.
Étant le petit-fils préféré du père de Perle, Da Nian eut la chance
d’aller à l’école, grâce à l’aide financière de son grand-père
maternel, jusqu’à la dernière année de primaire. Le grand-père
voulait en faire un homme cultivé et intelligent qui gagnerait bien
sa vie. Malheureusement cette faveur s’acheva avant l’entrée du
collège à cause du décès du grand-père. Le maître de l’école
primaire lui offrit une année supplémentaire gratuite du fait de
ses excellentes notes, mais l’année passa rapidement et il ne
pouvait pas rester plus longtemps avec des enfants qui faisaient
une tête de moins que lui. A la maison, il aidait sa mère en allant
chercher du linge à laver ou livrer aux clients les habits propres.
Chaque fois qu’il tombait sur quelque chose à lire, vieux bouquins,
affiches publicitaires, journaux qui servaient d’emballage, il ne
pouvait s’empêcher de se plonger dans la lecture pour satisfaire sa
grande soif d’apprendre. Parfois, Jing l’emmenait avec lui. Mais
le travail était de plus en plus difficile à trouver.

Un soir, un ami de Jing vint lui proposer un travail pour le
lendemain. Un homme d’affaires riche organisait une cérémonie
familiale au cimetière en mémoire de sa défunte épouse avant
d’épouser une jeune fille. Il s’était rendu compte, la veille de la
cérémonie, que la tombe était dans un état inacceptable et que
cela risquait de poser problème vis-à-vis de la famille de sa
première épouse. Il cherchait deux maçons pour remettre la tombe
en état pendant la nuit. La rémunération proposée était fort
séduisante, Jing accepta immédiatement le travail, mais il ne
savait pas où aller chercher le deuxième homme. Son ami posa le
regard sur Da Nian plongé dans la lecture d’une affiche de cinéma
ramassée dans la rue. Jing protesta immédiatement :
« Il n’en est pas question! Da Nian est encore trop jeune pour
ce genre de boulot ! »

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Son ami s’énerva :
« Quelle tête de courge! Je n’ai pas dit que ce gosse allait
travailler toute la nuit avec toi ! Je suis censé vérifier la
qualification des deux maçons, mais pour toi, je fermerai les yeux ! Tu n’as
qu’à l’emmener pour remplacer la deuxième personne, c’est toi
qui feras tout le boulot, comme ça tu auras les deux salaires ! »
Jing sourit et remercia son ami. Il dormit une heure, se leva et
réveilla Da Nian. L’enfant était fier de sa mission de remplaçant.
Perle leur annonça tristement qu’elle n’avait même pas de quoi
leur préparer un casse-croûte, il ne lui restait qu’un petit bol de
farine de maïs pour nourrir les petits. Jing lui dit :
« Ne te fais pas de souci ! Nous trouverons à manger ! »

Il était dix heures du soir lorsqu’ils arrivèrent à l’entrée du
cimetière. Jing se présenta à la porte de la maison du gardien et vit
sortir un homme d’une soixantaine d’années, grand et costaud, qui
parlait d’une voix à réveiller les morts. Montrant le chemin, le
gardien regarda fixement Da Nian avant de jeter un coup d’œil
méprisant à Jing :
« Je vois que vous avez emmené votre fils! Avez-vous donné
votre cœur à un chien? Ce gosse est trop petit pour travailler la
nuit ! »
Jing lui adressa un sourire gêné :
« Je vous prie de bien vouloir me pardonner, Oncle ! Je ne vous
cache pas que je l’ai emmené en remplacement de la deuxième
personne, mais je sais que je peux compter sur votre discrétion.
C’est mon fils aîné et j’en ai encore trois à la maison… ».
Le visage du gardien devint doux et triste. Après un court
silence, il posa la main sur l’épaule de l’enfant :
« Tu restes au chaud avec moi pendant que ton père travaille!
C’est un brave type ! »
Jing remercia le gardien, se mit au travail. La Fête du
Printemps approchait, mais l’hiver était encore très sévère,
particulièrement la nuit. Ni le froid ni la dureté du travail ne
faisaient peur à Jing. Il était heureux de travailler, pour se

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procurer de quoi nourrir sa famille pendant quelques semaines.
Vers une heure du matin, le gardien fit son tour habituel. Il apporta
une gourde remplie de thé chaud et sucré, lui assurant que
Da Nian dormait comme un bébé. Touché par cette grande
gentillesse, Jing ne savait quoi dire pour exprimer ses remerciements.
Le gardien le taquina :
« Tu te ne débrouilles pas trop mal pour un Mandchou
intello !» Là dessus, il retourna dans sa loge laissant son rire de
tonnerre derrière lui qui réchauffait le cœur de Jing au milieu de
la nuit froide.
Vers cinq heures du matin, les travaux n’étaient pas tout à fait
finis et Jing était épuisé et affamé. Da Nian vint le voir. Étonné de
le voir si tôt, Jing dit à l’enfant :
« Tu es déjà debout? Va m’attendre chez grand-père gardien,
j’ai presque fini ! »
Da Nian lui répondit: « Non, papa, j’ai bien dormi, je peux
t’aider à finir. »
Les visiteurs matinaux commençaient à arriver, chargés de
fleurs et d’offrandes. Le gardien avait déjà fini de balayer les
allées. Il vint chercher Da Nian :
« À mon avis, ton père a oublié d’apporter un casse-croûte.
Viens avec moi, mon petit, grand-père va te montrer quelque
chose ! »
Il prit la main de l’enfant et l’emmena jusqu’à la tombe la plus
luxueuse. C’était la tombe d’une famille fortunée sur laquelle les
domestiques venaient de bonne heure tous les matins apporter des
offrandes. Le gardien se baissa montrant du doigt les paquets
posés sur la dalle de marbre :
« Regarde ce qu’il y a là-dedans ! ».
L’enfant hésita, cherchant son père du regard. Le gardien le
rassura :
« N’aie pas peur, petit, les morts ne sont pas méchants avec
les gens bien ! Là où ils sont, ils n’ont plus besoin de toutes ces
choses-là, ils seront contents si un gentil gamin comme toi en
profite avant que les rats ne s’y attaquent! »

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