La complice

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Il aura suffi de la lecture d’un chapitre pour que la vie d’Estelle bascule.
Au fil des pages d’un roman acheté par hasard, elle découvre sa propre histoire, racontée par un auteur qu’elle n’a jamais rencontré et contenant des détails troublants qu’elle est seule à pouvoir connaître.
L’héroïne du récit, c’est Clara, une délinquante, la complice d’un meurtrier. Elle est le double d’Estelle, son miroir livresque.
Pendant une semaine d’été, entre jours et nuits nantaises, Estelle doit revivre son passé et affronter ses anciens démons, afin de retrouver l’écrivain et percer ce mystère. Éric, un jeune libraire, l’aide dans ses recherches, et plus encore…

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Ajouté le 12 avril 2019
Nombre de lectures 70
EAN13 9782370116611
Langue Français
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LA COMPLICE
Valérie Hervy
© Éditions Hélène Jacob, 2018. CollectionLittérature. Tous droits réservés. ISBN : 978-2-37011-662-8
D’elle à moi
Si elle me raconte, vous allez croire qu’elle mentC’est pourtant d’elle, dont mon histoire s’échappeCar je la vois souvent dans mon miroir Cette elle ou moi pèse doublement Je dois patiemment l’apprivoiser chaque jourMême au centre de moi, elle m’accompagneDans ce dédale de contradictions, je construis ma vie Et quand elle flanche, c’est moi qui la rattrapeVous aussi vivez avec un autre moi Ne vous alarmez pas, nous vivons bien ensemble De lui à nous palpite un cœur unique
Valérie Hervy
1Le livre ouvert
Le soleil se perd sur la ligne d’horizon, là-bas, au loin, au-delà de la Loire, qui serpente entre les quais et s’élargit en vagues moutonneuses au milieu de l’océan. Le ciel sur Nantes s’assombrit peu à peu. Un rectangle de lumière encore clair s’éternise sur le rebord de la fenêtre entrebâillée avant de disparaître complètement, absorbé par les ténèbres. La chaleur moite de la mansarde s’évanouit pour laisser place à une fraîcheur plus supportable. Une bise légère se lève, tourbillonne et chasse les miasmes fétides venus du dehors. Prise de vertiges, Estelle se sent à bout de forces, au bout du rouleau, au bout d’elle-même. L’ouvrage posé sur l’accoudoir du divan tombe avec un bruit sourd. Une petite bombe de papier s’écrase au milieu du studio. Le son paraît quasiment inaudible, mais il retentit dans sa cervelle égarée. Comme d’habitude, la jeune fille a commencé àlire, les pieds sous les fesses, un coussin dans le dos et un paquet de gâteaux à portée de main. Elle aime s’envelopper dans ce cocon douillet quand elle s’évade dans son activité préférée. Tranquille, dans sa bulle protectrice, Estelle traverse les lieux, les personnages sur le tapis volant du canapé. Embarquée avec son livre ouvert,
elle devient une pilote à la recherche de frissons inconnus, de sensations inégalables. Elle voyage ainsi au gré des pages, découvrant de nouveaux rivages, rencontrant des êtres de papier. Les héros appartiennent à son univers, ils la touchent, la passionnent. Il est rare qu’ils l’indiffèrent.Pourtant, ce soir, il n’en est rien. Une terreur abyssale a remplacé le plaisir habituel. L’objet, un OVNI imprévu et dévastateur, a explosé dans sa figure. Un coup violent en pleine tête. L’histoire racontée est maudite, car on narre sa vie à travers le chapitre parcouru. Malheureusement, elle n’a pas écrit une page de ce récit et ne sait rien de l’auteur dont le nom s’inscrit en lettressur la couverture scélérates : Martine Lesti. Son cœur bat trop vite, ses pulsations vrillent dans les oreilles. Peu à peu, elle perd pied, aspirée dans un trou noir. Les mots liés dans une farandole folle viennent de l’entraîner dans une drôle de danse,une valse implacable. Les lignes sautillent encore sous ses yeux, elles se brouillent dans des arabesques entortillées. Estelle doit bouger, déplier les genoux, s’extraire du canapé pour ouvrir largement la vitre, respirer un bol d’air et se servir un verre d’eau fraîche. Sa gorge se noue et elle a du mal à déglutir. Lorsqu’elle se lève enfin, sa tête tourne et pèse des tonnes. Si le liquide glacé la
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désaltère, un goût métallique s’immisce au fond de la bouche. Machinalement, elle regarde l’horloge murale fixée au-dessus de l’évier du coin-cuisine. 22 heures, ce lundi 6 août est un jour damné, une date marquée au fer rouge sur le fil de son existence. À peine une demi-heure, trente petites minutes ont bouleversé sa vie. Hector, le chat angora, reste assis, les oreilles aux aguets. Il la suit de ses beaux yeux verts insondables. Il sait. Son sixième sens ne le trompe jamais. Il la connaît mieux que quiconque et, parfois, elle éprouve l’impression tenace qu’il prévoit ses moindres faits et gestes, comme un garde du corps attentif, dévoué et fidèle à jamais. Quelque chose ne va pas. L’ordre de leur quotidien tranquille est dérangé. L’angoisse de sa maîtresse, presque palpable, l’inquiète et il se déplace en ronronnant entre les chevilles d’Estelle. Il espère unecaresse, un signe rassurant. Le poing fermé se desserre et la main retrouve sa douceur lorsqu’elle effleure la fourrure. D’un mouvement, elle le prend dans les bras et plonge langoureusement le visage dans les longs poils protecteurs pour ressentir un bien-être provisoire. Se perdre au fond des prunelles du félin. Les deux émeraudes lui font oublier les moments honnis passés. Rien ne serait arrivé sans le livre :La complice. Son destin est comme suspendu aux mots parcourus, il est enchaîné à Clara, cette complice gisant au milieu du studio. Vers 18 heures, elle est sortie du salon de coiffure de la place Graslin. Pendant l’été, Nantes invite à la rêverie, à la promenade. Certains soirs, loin de la canicule de la journée, la ville renoue avec une fraîcheur bienfaitrice et une vaporeuse brise océanique peut parfois s’immiscer subrepticement sous les vêtements et faire frissonner d’aise les passants, assommés par la chaleur. En quittant les bureaux, les hommes d’affaires se débarrassent, soulagés, d’une veste encombrante, d’une cravate qui les étrangle, et les jupes des femmes virevoltent à l’ombre des magasins ou des parasols des terrasses des cafés. Après avoir shampouiné des chevelures, respiré des relents d’ammoniaque, préparé des teintures ou coupé des franges récalcitrantes, la jeune fille est heureuse de descendre à pied le long de la Loire, de suivre les quais au bord de la ligne de tramways. Souvent, avant de rentrer dans son studio, elle traverse le passage Pommeraye. Même si la foule compacte oblige à se frayer, tant bien que mal, un chemin entre les escaliers, elle s’attarde pour contempler les sculptures, effleurer d’un doigt leur blancheur immaculée. La lumière claire diffuse une atmosphère particulière. Un violoniste à l’âge indéfinissable joue desairs tziganes en bas des marches et enchante les badauds avec ses ritournelles entraînantes. L’endroit offre un havre de tranquillité, de beauté, hors du temps et de la moiteur de la ville. La verrière, comme un écrin protecteur au-dessus des têtes, laisse deviner le ciel pur où de rares nuages, en formes étirées, dansent. Au détour d’une rambarde, on s’attendrait à croiser la silhouette élancée de laLolade
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Jacques Demy et ses yeux de biche qui vous transpercent, vous hypnotisent en passant. Estelle demeure une cliente fidèle de la librairie du rez-de-chaussée,Au livre ouvert. Elle a poussé un jour par hasard les lourdes portes, pressentant qu’une nouvelle soirée en tête-à-tête avec la télévision allait profondément l’ennuyer. Un des vendeurs s’est tout de suite enquis de ses souhaits. Elle dérivait, comme une âme en peine, égarée au milieu des étals. Le jeune homme a su la conseiller et elle est ressortie ravie avec une pile sous le bras. Pendant cette période, elle a commencé à lire, à beaucoup lire, pour s’évader de ses journées tristes et ternes, pour oublier le quotidien du salon. Elle achète, en général, des ouvragesAu livre ouvert,ou arpente, le dimanche matin, la brocante de la place Viarme, pour dénicher de vieilles merveilles à la peau tannée et à l’odeur un peu surannée. Attendrie par ses découvertes sur le marché, elle choisit des perles d’un autre âge, le plus souvent au hasard. Ces antiques trésors semblent encore si vivants et prêts à lui raconter leur histoire. Elle les caresse du bout des doigts comme on touche une étole de soie précieuse et feuillette toujours les pages avec une infinie délicatesse. Les bouquins s’empilent dans les coins du studio, ils occupent une place bien encombrante sur des étagères en bois fragiles, qu’elle a parfoistant de mal à monter. Elle vit dans une forêt de papiers et, au centre, le canapé, éclairé par une lampe tamisée, pareille à une clairière lumineuse, allume chaque soir son cinéma intérieur. Si, pendant ses études, Estelle trouvait ennuyeux et pesant de se plonger dans les œuvres intégrales, elle découvre maintenant les écrits, sans retenue, dans sa tanière. Le dérivatif n’est sans doute pas de son âge. Les jeunes, aujourd’hui, estiment la lecture obsolète et regardent les vieux pavés poussiéreux avec dédain. Quitte à passer pour une originale, elle se moque de l’opinion des autres à son égard. Ses violons d’Ingres préférés ne sont pas de tapoter sans fin sur un portable ou de s’abrutir de séries télévisées. Avec une curiosité vorace, elle découvre, sans parti pris, tous les genres de la littérature, des romans policiers, de la fantasy, des recueils de nouvelles érotiques ou des classiques. Elle a soif de nouvelles choses, éprouve l’envie de se téléporter dans des lieux imaginaires, de vibrer avec des personnages, de vivre peut-être par procuration, le temps d’une, deux heures ou davantage. Pourtant, à cet instant, elle risque de s’y noyer corps et âme.
Ce soir, elle n’a pas eu besoin des conseils d’Éric, son vendeur si prévenant, dont le prénom
est épinglé sur la blouse. Il était occupé à choisir une bande dessinée pour un petit garçon. La voix douce du libraire cherchait à faire sortir de son mutisme l’enfant timide, silencieux et accroché à la robe de sa mère. Elle a erré entre les promontoires, caressé les jaquettes sur les tables. Soudain, elle l’a vu:La complice, avec le sous-titre racoleur,Itinéraire d’une fille perdue: histoire tragique d’une délinquante. Comme un aimant, l’image l’a attirée fortement. Sur la couverture, on aperçoit une jeune femme de dos, elle tient un livre entre ses mains.
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L’ouvrage dessiné étonne, car il semble refléter le visage de la liseuse, pareil à un miroir miniature. Tremblante, Estelle a saisi le roman, n’ayant même pas envie de parcourir la première phrase ou de regarderle résumé, comme à son habitude. Dans l’allée, indifférente aux clients qui la frôlaient, insensible au brouhaha ambiant, elle était déjà convaincue de l’acheter et de le déguster à loisir dans son studio. Éric l’a saluée d’un geste de la main avant qu’elle ne franchisse la sortie. Le jeune homme aurait, sans doute, aimé l’aider dans sa recherche, lui fournir quelques renseignements sur l’intrigue ou l’auteur. Il sait se montrer disponible à chaque fois, il anticipe les remarques, attentif à toutes les questions, pertinentes ou maladroites. Il prend toujours le temps de fouiller en haut des étagères ou de consulter une information sur Internet pour passer commande d’un roman rare, ancien. Il semble avoir beaucoup de mal à discipliner sa tignasse et son geste de glisser sa longue mèche blonde derrière une oreille amène souvent un sourire sur les lèvres d’Estelle. Elle se surprend à le trouver séduisant et aimerait s’en faire un ami. On croise parfois des visages qui inspirent confiance. On imagine alors prendre par la main, sans inquiétude, des personnes inconnues, sans animosité apparente ; cependant,l’habitude et l’éducation ont inculqué d’autres manières, ont posé des interdits irrémédiables.Dans la mansarde de la rue Dobrée, le monstre minuscule est ouvert, béant, sur le parquet. Estelle a fini le premier chapitre et, comme une épée de Damoclès pesant au-dessus de son crâne, elle continuera et affrontera la suite avec bravoure, comme un petit soldat, qui se battra jusqu’au bout. Son entêtement l’accable,mais son esprit doit savoir. Son destin est maintenant enchaîné à La complice. Pourquoi ces lignes racontent-elles son histoire ? Une biographie ? Comment cela est-il possible? Sa vie ne lui semble guère romanesque, les zones d’ombre qui la recouvrent ne méritent pas des pages d’écriture. Qui est l’auteur: Martine Lesti? Elle ne l’a jamais rencontrée. Quels liens cette femme a-t-elle tissés avec sa petite personne ? Pourquoi a-t-on utilisé Clara, son second prénom ? Le verre d’eau et le mauvais sandwichavalé vers 20 heures remontent de son estomac à sa poitrine oppressée. Le visage qui se reflète dans le miroir au-dessus du lavabo montre des traits pâles, marqués par l’angoisse. Ses cheveux auburn, plaqués par la sueur, collent sur la nuque, et sa main replace, d’un mouvement machinal, dans la tresse qui ondule dans son dos, deux ou trois épis grattant le front. Une lueur inquiétante, étrange, brille dans ses yeux noirs. Une terreur sourde s’est installée au fond de son ventre et ne la quitte pas. Elle apeur de devenir folle, en proie à des démons qui lui ôtent toute raison, qui l’écrasent et la broient à petit feu. Son portable sonne, la musique classique qui en émane retentit dans la mansarde et la ramène à la réalité. Le Nocturne numéro 2Chopin env de ahit peu à peu l’espace et transperce le silence, mais elle n’esquisse pas un geste pour prendre l’appareil. Pas maintenant. Discuter avec sa mère est au-
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dessus de ses forces. Devoir répondre à des questions sans laisser rien paraître lui demandera des efforts dont elle se sent incapable. Lui mentir serait pire. Pourtant, en ce moment, Marie est seule dans son appartement, elle pense sûrement à sa fille et ne peut s’empêcher de vouloir lui parler, toujours inquiète, car les fantômes du passé peuvent à tout instant se réveiller. Sa mère a besoin d’être rassurée par le son de la voix d’Estelle. Un coup d’œil sur l’écran du téléphone permet de vérifier le numéro, un message s’inscrit en italique après le bip.«Chérie, c’est maman. Viens-tu comme d’habitude manger samedi soir? Tu n’oublies pas de me confirmer pour que je prépare le dîner. Je t’embrasse.» Elle la rappellera plus tard. Pour l’instant, Estelle a rendez-vous avec l’autre Marie, cette femme couchée entre les lignes, cette femme qui lui ressemble tant, cette femme dont elle n’ose penser qu’elle est vraiment sa mère.
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2Marie
Clara Algol est née le mardi 23 septembre1986 à la maternité de l’Hôtel-Dieu à Nantes, trois semaines après la rentrée des classes. Les chaleurs de l’été avaient déjà abandonné la ville et un froid sec annonçait les prémices d’un automne rigoureux. Ce matin-là, Nantes semblait plongée dans une brume blafarde et les platanes de la rue des Olivettes, en face de l’hôpital, commençaient à perdre leurs feuilles orangées. Dans la chambre d’accouchement, les cris de la mère et du bébé se mêlèrent quelques instants, puis la femme se tut, accueillant sur son ventre une petite fille chétive. Elle caressa, durant de longues minutes, les minces cheveux auburn qui frisottaient. Elle se sentait heureuse de la délivrance, heureuse d’avoir cette nouvelle vie à ses côtés. Marie ne reçut aucune visite pendant son séjour à l’hôpital, elle restait seule avec son enfant, qui tétait goulûment son sein ou reposait dans le berceau près de son lit. Le soir, elle traversait lentement les couloirs pour chercher des yeux son bébé qui dormait dans la pouponnière avec les autres. Elle apprivoisait cet être menu au teint si blanc et à la peau si fine. Avec l’aide des sages-femmes, la jeune mère apprit à laver, changer les couches, tenir fermement dans ses bras le corps fragile. Elle découvrait, émerveillée, cette chair minuscule sortie de ses entrailles. Les pieds potelés gigotaient dans tous les sens et les mains se tendaient à son approche. Sur le coude de Clara, un grain de beauté, un petit naevus, qui avait la forme d’une étoile, la faisait rire aux éclats et Clara ne pouvait s’empêcher d’effleurer d’un doigt, l’infime tache. Un soleil, sa fille deviendrait maintenant sa comète, elle brillerait au firmament de sa vie, un astre à protéger et à chérir sans condition. Après une semaine, Marie rentra de la maternité, toujours solitaire. Personne n’était présent pour les accueillir, pourtant la jeune femme n’en avait cure, elle était la mère la plus heureuse de la terre. Elle avait aménagé l’une des pièces de son logement pour le bébé. L’appartement situé dans une des tours du quartier de Malakoff serait le centre de leur univers. Elle avait désiré, plus que tout au monde, ce bébé, alors elle allait l’élever. Elleassumerait sans famille, sans mari, l’éducation de sa petite fille.Marie n’avait que de lointains souvenirs de ses parents. Elle ne se rappelait pas avoir connu les bras de son père. De sa maman, elle ne gardait qu’une prégnance: les effluves d’une eaude toilette qu’elle croyait sentir parfois dans les allées d’une parfumerie; pourtant les fragrances s’évanouissaient à son approche comme un voile qui se déchire, une réminiscence qu’on ne peut
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se remémorer. Un matin de décembre, ses parents l’avaient attachée dans le siège auto à l’arrière de la voiture blanche, chargée de bagages, pour la déposer chez sa grand-mère à Nantes. À six ans, elle avait vu son père descendre quelques valises et remonter dans le véhicule, sans un mot. La femme, qui l’avait miseau monde, après un dernier baiser sur son front, partit le rejoindre pour ne jamais revenir. Avaient-ils, tous les deux, montré des signes de tristesse ? Marie ne pouvait pas le croire. Avec Clara, son aïeule, elle apprit à panser les blessures du manque et de l’abandon. Durant ses premières années, l’amour de la vieille dame soigna presque dans son cœur la douleur de l’abominable absence. Elle n’avait jamais su pourquoi ses géniteurs l’avaient quittée et sa grand-mère éludait, embarrassée, toute question. Pendant de longs mois, elle espéra en vain leur retour puis le temps passant, elle se résigna à les oublier comme ils l’avaient fait pour leur enfant. Clara et Marie vivaient tranquilles dans une jolie maison du quartier Doulon, un village proche de la cité, bordé par le parc du Grand Blottereau, où la petite fille courait jouer sur les toboggans chaque dimanche. Pendant l’année de ses quinze ans, le facteur déposa un matin une lettre officielle tamponnée d’un trait noir. Marie pâlit et vacilla quand elleouvrit le pli. Ce jour-là, l’adolescente apprit le décès de ses parents, ces étrangers. Après une soirée excessivement alcoolisée dans un casino, leur voiture avait percuté violemment un arbre sur une route trop étroite de Provence. Six mois après le tragique accident, sa grand-mère mourut, emportée par une crise cardiaque. À l’hôpital, Marie resta toute une nuit à la veiller, égarée, éplorée. Au matin, la jeune femme, encore sous le choc, errait dans les couloirs des urgences. Elle devenait maintenant une orpheline, devant assumer la perte immense. Elle suivit, accompagnée de rares amis, le cercueil jusqu’à son dernier séjour. Clara fut enterrée au cimetière-parc de Nantes, entre les pelouses bien entretenues à l’ombre de tilleuls presque en fleurs. Sa petite fille demeura longtemps les épaules courbées devant sa tombe ; elle avait séché toutes ses larmes, mais savait qu’elle devait se tenir fière et droite. Elle ne désespérerait jamais comme sa grand-mère le lui avait toujours inculqué. Elle séjourna durantplusieurs années dans des familles d’accueil, cherchant une place au milieu des autres, s’enfermant souvent dans sa chambre, désemparée. Elle attendait avec impatience sa majorité pour enfin vivre indépendante et en liberté. Aujourd’hui, sa Clara portait le prénom du seul être qui l’avait adoré et choyé. Son bébé, comme elle, ne connaîtrait peut-être jamais son père. Elle espérait pour son enfant une existence bien différente de la sienne. Marie avait suivi une scolarité chaotique, détestant l’école. À dix-huit ans, malgré une silhouette gracile, elle dégageait une vraie volonté. Les cheveux coupés court accentuaient ses yeux verts en amande qu’elle savait joliment maquiller. Ne comptant sur
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