La dame aux deux jardins

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Français
291 pages
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Description

Au château de Roquenterre, en ce glacial mois de mars de l'an de grâce 1147, alors que le seigneur Raimon de Villemur et sa fille Sybille s'apprêtent à prendre la tête d'une battue aux loups, l'arrivée d'un homme à la réputation sulfureuse, le comte de Lérida, et de ses mercenaires, fait planer une menace plus insidieuse encore que celle de la bête noire. Quels événements tragiques attendent la jeune Sybille.

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Date de parution 01 décembre 2007
Nombre de lectures 171
EAN13 9782296365292
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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L AD A M EA U XD E U XJ A R D I N S

L E

TO M E1

S A N G

D E S

L O U P S

Dominique Laguerre

L AD A M EA U XD E U XJ A R D I N S

L E

T O M E1

S A N G

D E S

L O U P S

ODINéditions
www.odin-editions.com

DU MÊME AUTEUR:

L AD A M EA U XD E U XJ A R D I N S

Le Puits dufourchu,Odin
La Dameauxdeuxjardins, tome2,Les YeuxdeWardah,Odin
La Dameauxdeuxjardins, tome3,La Forteresse maudite, Odin,à paraitre
La Dameauxdeuxjardins,tome 4,LeChemin desétoiles, Odin, à paraitre

DANS LA COLLECTIONKHARISADO:

L’Amour,lamortet tutti quanti...,Laurent Anne
Lecteur,es-tulà?, Laurent Anne
LesEnfantsdesÉlémentsetlecristal desmages,NaïkFeillet
LesEnfantsdesÉlémentsetladisparition d’Herbiane,NaïkFeillet
Faceà Pile;mensonges,horreurset splendeurs,Brigitte Tsobgny
Rats, Brigitte Tsobgny

DANS LA COLLECTIONKHARIS:

La Tête,le ventre et le médecin, Paul Zeitoun
L’Homme quiaimaitYngve, Tore Renberg
La Vie d’unautre, ThierryAcot-Mirande
Mémoire des sables, NicolasRagu

ISBN :978-2-913167-62-9

© ODINéditions ,novembre 2007
Graphisme etillustrations: Mette morskogen,www.perle.no
Distribution:Harmattan

Découvert par manuscrit.com

Le code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une
utilisation collective. Toutereprésentation ou reproduction intégrale oupartiellefaite par
quelque procédé quecesoit,sansleconsentementde
l’auteuroudesesayantscause,estillicite etconstitueunecontrefaçonsanctionnée parlesarticles425 et suivantsduCode pénal.

L ES A N GD E SL O U P S

TAB L EDE SMAT I È R E S

AVANT-PROPOS............................................................................13

DANS LES BRUMES DE ROQUENTERRE..........................................17
PRÉPARATIFS.....................................................................33
CONCILIABULES...........................................................................45
LE HURLEMENT DE LA LOUVE......................................................51
L’AVEU........................................................................................77
UN SECRET BIEN CACHÉ...............................................................93
MENACE SUR LECASTEL.............................................................113
LETROBARDE LA REINE............................................................117
L’EMPOISONNEUSE.....................................................................129
LE GOUFFRE DU GARRIGOU........................................................145
LES MOULINS DE SAINTONGE....................................................173
LA CROISADE D’ALIÉNOR..........................................................189
PÉTRONILLE...............................................................................205
LES CHEVALIERS DE LOUIS..........................................................213
L’ÉPÉE DU MORT.........................................................................219
L’ÉMISSAIRE DU DIABLE.............................................................241
LE TRÉPASSÉ DU DANUBE..........................................................251
L’ADIEU.....................................................................................259
LA VILLE LUMIÈRE.....................................................................267

PERSONNAGES ROMANESQUES...................................................284
PERSONNAGES HISTORIQUES......................................................285
GLOSSAIRE.................................................................................286
BIBLIOGRAPHIE..........................................................................290

À Micheline, ma mère

Lavérité ne peutêtre contenue
dans unseulrêve.
Sagesse arabe

L ES A N GD E SL O U P S

AVANT-PROPOS

Le Sang desloups, premiervoletdeLaDameaux
deuxjardins, nousmèneau cœurdu Moyen-âge, au
momentoùl’Histoire mêle lesdestinésdespeuplesdu
Moyen-Orientetde l’Occidentdansdesheurts terribles
au tempsdescroisades.
Àtraverslerécitdespérégrinationsde l’héroïne,
Sybille deVillemur,nouséchapponsauponcif d’une
e
Histoiresansfemmes.Déjà, auXIsiècle,lorsde la
premièrecroisade,leurprésence parmi lescroisésétait
attestée parleschroniqueursoccidentauxdes
croisades,mais aussi parleshistoriens arabesqui faisaient
le mêmeconstatdansleurspropres rangs.
Femmesfranquesou arabes, ces amazones sont
décrites commevolontairesetintrépides, courant au
secoursdes blessésetencourageantles combattants
danslamêlée.
Sybille estl’une decesfemmes.Elle est attirée par
ces contréeslointainesdont sonpère, croisé de
lapremière heure,luialonguementparlé.Elleconnaîtle
nom desfleuves,desmontagnes,des villes,dece
Moyen-Orientqui lui estd’autantpluscherqu’elle est
une «sang-mêlé »,héritière desdeuxcultures:samère
estSyrienne et son père, Franc.

13

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Ces deux sièclesde dursconflitsponctuésdetrêves
toujours si fragilesontfaçonné les relationsentre
l’OccidentetleMoyen-Orient, creusant un fossé entre
lespeuplesetalimentant,encoreaujourd’hui,les
ressentimentsàl’égard desOccidentaux.

L ES A N GD E SL O U P S

DANS LES BRUMES DE ROQUENTERRE

–Échecet mat! Eh bien,père,vousvoilà battupour
laseconde fois!
Lajeune fillerenversaleroi noirsurl’échiquier.
–Àquoisongez-vous?Vousn’êtesplusaujeu.Ce
sontlesloups,n’est-ce pas?
–J’aiapprisde mauvaisesnouvelles,mafilhà.Des
bergersnousont rapporté que danslavallée du
Vicdessos,desloupsaffamésontpénétré
dansdesbergeries sansnullecrainte de l’homme.Prèsdupontdu
Diable,deuxenfantsontétéretrouvésàmoitié dévorés:
ilsn’ontpaspuatteindre lapetitechapelle desainte
Lucille,lesmalheureux…
Lajeunefille frissonna, leparchemin huiléqui
obtu1
raitlesmeurtrièresdutinelcrépitait sousles rafalesde
vent.Ellesavaitquesi lesloupsavaient touchéàla
chairhumaine,ils s’enhardiraientetdescendraient
toujoursplusbasdanslavallée jusqu’à atteindreFoix.
2
À cette idée,elleserecroquevilladans sonpelisson:
–Je lesai encore entendushurlercette nuit…
________________________________
1
Grand’salle d’unchâteau.
2
Manteau,pelisse.

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– C’estlafaimqui lesenrage, Sybille !C’està cause
dece maudithiver qui ne veutpasfinir,grommelale
baron.Même dansla basse vallée,larivière Ariège
charrie de la glace. Il nesepasse pasun jour désormais
sansque j’apprenne les ravages deces fauves.La
colère gronde, leshommescrient vengeance : ils
veulentque j’agisse.
–Cespauvresgensattendentla Saint-Aubincomme
une délivrance:la battue nousdébarrasseradeces
mauditesbêtes,j’ensuis sûre !Rappelez-vous,j’étais
encore jeunette quandvousavez tué le grandvieuxloup
duPinéouavecsameute;cetteannée-là,la châtellenie
vousafêtécommeunsauveur.
–Jesuislas, Sybille !Cetteterrea besoin desang
neuf,je ne pourrai ladéfendre éternellement ;quoique
tuen dises,jevieillis:il fautquetu te décidesà
prendre époux…
–Vousm’aviezpromisde ne pasabordercesujet
avantleretourduprintemps.Letempsne me presse
pasdevousquitter.
La conversation prenait untourqu’elle n’aimaitpas.
Ladonzellerepoussal’ourson qui jouaitaveclebasde
*
sonbliaut,elle l’attacha aupied deson escabeau.
Sonpère laregardafaire:elle était sibelle !Deux
longues tressesbrunes,entrelacéesd’unruban desoie
vermeil,soulignaient unvisageau teintderose d’un
________________________________
*e
Tunique portée parleshommesetlesfemmesauXIIsiècle.

18

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ovale parfait.Ses
yeux,qu’elleavaitgrandsetlégèrementenamandecommeceuxde lareprésentation de
la Viergequ’ilavait rapportée deJérusalem,étaient
d’unvertémaillé d’ocreclairetpétillaientdevie.
Commentluirésister?Elleavaitl’artde le manipuler:
lui,lechevalierd’Orientquiavaitpassé lamoitié desa
vie enTerresainteà combattre leSarrasin,perdait tous
sesmoyensdevantlajouvencelle.
–Je ne peuxplusattendre,mamiga,lui dit-il
commes’ilse parlaitàlui-même.Ce jeuneÉlieTaurin
*
d’Espiguan quia abattulaquintaineà Tarascon est un
bon parti.Je l’aivuégalementcombattreavecsuccès
au tournoi de Pamiers, etj’espèreconvaincre lecomte
deFoixde me donner sonconsentement.
–Revenonsànotrebattue,père.
–Non,mon enfant, cette fois-citum’écouteras:
Taurin d’Espiguan, AubriBasan deNarbonne ou un
autre,il faudra bienquetucessesde n’en faire qu’àta
tête.
Ilse mità arpenterlasalle.
–À cettechasse,tousnos voisins seront rassemblés,
etjesaisqu’il ne manquerapasde prétendants.Je ne
tecache pasque j’ai laferme intention deconcluretes
épousaillesà cette occasion.
–Rien ne presse !

________________________________
*
Poteauportantécuethaubertque le jeunechevalierdoitabattre lorsd'une
épreuve quisuitl'adoubement.

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–Je te le répète,
Sybille,jesuisvieux,notrechâtellenieréclameunevigueurque je ne peuxpluslui
donner.Encédantàtescaprices,je faisnonseulement ton
*
malheur,maiscelui de notremaisnie.
Àl’autreboutde lavastesalle,toutprèsde la grande
cheminée,un homme déjà âgé observaitlascène du
coin de l’œil. Ilétait vêtud’uneamplechasuble noire
en grosse laine.«Encoreune deces sempiternelles
disputes»,songea-t-il,ilaurait vouludisparaître dans
untroudesouris.
Lebaron le pritàtémoin:
–Ermelin,répondez,est-ce folie que devouloir
marier safille ?
–Bien,je… non,jeveuxdire…c’est votre devoir
depère, Raimon,etjecrois…
–Vousm’approuvez,mais vousne
m’aidezpasbeaucoup.Commentfaire entendreraisonà cette entêtée ?
Lechapelainrentralatête danslesépauleset se
remitàsontravail decopiste.Cetteconversation
l’ennuyait.
–PèreErmelin,expliquezàmonpèreque lesujetà
débattrece journ’estpasmon mariage !
Lechapelain levales yeuxauciel.
–Par saintNicolas,tu vasm’entendre jusqu’aubout!
explosalesire deRoquenterre.Quandtuétaisdans
l’âgetendre,j’airésistéauxpressionsdeRoger
________________________________
*
Ensemble desgens vivantdans une même demeure,unchâteau.

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Bernard de Foix quiavait pourdessein dete marier à
l’un desesgendres.J’ai manquéàmon devoir de
vassal.Je te préviens quesitunete décidespaspour un
parti de larégion,jesuivrai leconseil de masœuret
laisserai lareineAliénorchoisirpour toi.Elle est,si
l’on veutencroiretatante,detrèsbon conseil.
– Ahvoilà bien cequi vouspèsesurlecœur!Vous
manigancezavectanteAlixderrière mon dos.Sachez
que lareine deFrance ne peut savoirce qui estbon
pourmoi,je ne veuxpasquitterRoquenterre.
–Aliénor sait se faire entendre, Sybille.
–Père,vousparlezdece mariagecommesivous
aviezdéjàdonnévotreconsentement.Dites-moiqu’il
n’en est rien,jevousen prie !
Lebaron dut secontraindre pourne pas succomber
au regard implorantdesafille.Iltintbon:
–Obéis-moi !PrendspourépouxÉlieTaurin
d’Espiguan, AubriBasan oumême le filsde monami
Engherand,etl’affaireseraentendue,maisdécide-toi
avantle printemps,sinon…
–Sitôt!Etnotrevoyage enAragon ?
–Nousle feronsencompagnie deton mari.Quel
bonheurdevoirenfin mafilleaubrasd’unchevalier
debonne naissance !Quelsoulagementpour unpère !
Tune peuximaginercombien de foisj’airêvé d’une
tellescène.Songes-y!Neserait-ce pasmieuxainsi,
plutôtque d’aller vivre loin de moiàla courdePoitiers
oupis, à ParischezlesFrançais!

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– Père…
–Sybille, lesujetestclos. Gardeplutôt ton énergie
pour notrechasse,je saisquetumeursd’impatience
d’êtreàla Saint-Aubin.Tesouviens-tuquandtuétais
jeunottecommetumesuppliaispourque jet’emmène
avec moi ?
– Oui, cela est vrai, mais vousprofitiez toujoursde
monsommeilpour vouséclipser…
–Combien defois t’es-tuendormie danslesécuries?
Tu voulaism’empêcherde partir sans toi.Tête de
mule! Ilsourità cesouvenir.
Sa bonne humeurluirevenait, ilétaitapaisé d’avoir
épanchésoncœur.Lajeunefille feignitlarésignation,
maislapartie n’étaitpasjouée,ellesauraitpousser ses
pions un peuplus tard.Pourdonnerlechange,ellese
mitàen plaisanteravecla femmequisetenaitauprès
dupèreErmelin.
–Réjouis-toi,Yara, tu vaspouvoirordonnerdes
épousaillesdignesd’une fille deroi.
–N’aiecrainte,luiréponditcelle-ci enriant,on en
parlera aumoinsjusqu’enAragon !
C’était une femme encore jeune:bien enchair,de
grands yeuxnoirs,ourlésde khôl,une
épaissechevelurebrun-rouge, crantée,retenue par uncarré de
mousselinebleu turquincouronnant un fronthaut.Sa
poitrine généreuse étaitchargée d’unetâgah:un lourd
plastron enargenten forme decroissantauquel étaient
accrochéesdeschaînettesdumême métal,ornéesde

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piècesen or.Il émanaitd’elleune grâce naturelle
malgré desgestesprécieux,presqueaffectés.Elle était
occupéeàtrier une liasse de parcheminspourlepère
Ermelin.
Lebaron lui fit signe d’approcher.Il luitendit sa
mainsenestre.
–Dis-moicequetupeux y voir,mamagicienne;
ferons-nous unebellechasse ?
Ellecaressalapaumerugueuse,sesdoigts suivirent
laligne devie,sinueuse etprofonde.
Ellesecoualatête.
–Je nevois rien,messire; vous savezque le don
m’a abandonnée depuisque j’ai quitté ma Syrie.
–Ehbien ! moi,jevais te direce que j’ylis,douce
Yara.Jevais terrasserle loup,etla châtellenie fêtera
cettevictoire en mêmetempsque lesépousaillesde ma
fille.Pourl’heure, vamechercherl’arcdeSybille que
jevérifiesa courbure.
*
Ilalla s’asseoirdans sonfaldestuelprèsde la
cheminée.Il paraissait soulagé.
Sybille lança à Yara unregardcomplice.Ce petit
boutdefemme d’unetrentaine d’annéesétaitdevenue
plusqu’une nourriceaufil des années.Elle était
encoretrèsjeunequand elleavaitquittésa terre natale
pour suivre lebaron et safamille enPyrénées.Bien
sûr,il ne luiavaitpasétéaisé dese faireaccepterpar

________________________________
*
Fauteuil.

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la maisnie de Raimon. Pourbeaucoup,laposition
qu’elle occupaitauprèsde la fille duchâtelainétait
usurpée;il étaitinconvenantetmême insensé d’avoir
choisi une sarrasine pour éduquerladonzelle…une
infidèle,une ennemiesommetoute ! À force de
patience et decompréhension l’étrangère avaitgagné
l’estime desgensduchâteases tu –alents de
guérisseuse surtout l’avaient servon lie –a consultait plus
*
sûrementque n’importe quelmirede lahaute vallée.
Àn’en pas douter,Yaraseraitencoreune précieuse
alliée.
Lesproposdesonpère lalaissaientpensive:ellese
demandaitpourquoi la reines’intéressait tellement au
sortd’une petitechâtelaine des Pyrénées.Toutbien
pesé,lechevalierÉlieTaurin d’Espiguan n’étaitpas
déplaisant,et surtout,son fief étaitenAragon,si
proche deRoquenterre.Elleaviserait de la conduiteà
teniraumomentopportun.Pourle moment,elle était
trop heureuse deseconsacrerauxpréparatifsdecette
chasse.
Sybilles’approchade la cheminée monumentale.
Elle étaitplacée entre deuxfenêtresgéminéesqui
s’ouvraientaufond d’unrenfoncementformé par
l’épaisseurdesmurs.Àl’extérieur,surlescoursières,
unepluie defloconsmalmenéspardesbourrasques
furieuses venaitmourirdansle halo des torchères.

________________________________
*
Médecin.

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Guillaume Ros, lebenjamin de
maîtrePeire,lecuisinier duchâteau,était en train decharger lefoyeravec
de grossesbûchesen boisde frêne mêléesàdes
sarments devignebiensecs.Lefeucrépitade plusbelle,
il éclairaquelquesinstantsle visage dubaron.Lajeune
fille observafurtivement sonpère;elle
letrouvafatigué.Était-ce lalueurdesflammesquicreusaitces
ridesprofondesetdessinaitcescernes sous ses yeux
bleu-gris?Pourtant, àsoixante-neufanspassés,lesire
deRoquenterre, Raimon deVillemuroffraitencore
unebelle prestance.Ilavaitlarudesse detraitsdes
montagnardspyrénéens,unetaille imposante,et
surtoutleverbe haut.Lespaupièresàdemicloses,il
caressaitmachinalementlesaccotoirsdeson faldestuel
enboismassif finementdécoré
desculpturesincrustéesd’orbasané.Elleconnaissait son goûtimmodéré
pourlesobjetsprécieux ; sansdoute,leslongues
annéespasséesenterre d’Orientluiavaientfaitoublier
lavie frustre desmontagnespyrénéennes.On le disait
fort riche:desbruitscouraient surl’origine
desafortune;certainsassuraientque laprise deJérusalem
avaitétéunebienbelleaubaine pource petit seigneur
parti encroisadereconquérirletombeauduChrist
*
aveclecomteGaston deBéarn .
Desenvieux!Sybilleconnaissaitlecœurdecet
homme:nul
n’auraitpulecontraindreàquelquebas_________________________________
*
GastonIVdeBéarn,dit"Lecroisé" –Compagnon deGodefroydeBouillon et
deTancrède durantlapremiérecroisade.

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sesse.Elle savait queRoger-Bernard deFoix était
l’instigateurdeces rumeurs,il jalousaitlafortune de
son vassal et guettait samortcomme lecharognard la
bêteblessée.Sonpèreavait
raison:letempsétaitpeutêtrevenuqu’elleconsentîtàprendre époux.L’ourson
latiradesespensées:ilrenâclaiten mordillant sa
longe quis’étaitencore enrouléeautourdespiedsde
l’escabeau.Elle le délivraet vint s’asseoirauprèsde
*
sonpèresur unquarrelrembourré de laine.Achille et
d’HectorlesdeuxlévriersdeRaimon en profitèrent
pour venirquêter sescaresses,ils se lovèrentcontre
elle.C’étaitle momentprivilégié où lebaronallait
captiverl’assemblée par ses récits: cesoiril parlerait
de la"bête noire",etcommeà chaque
fois,tousabandonneraientleurs tâchespourl’écouterdans unsilence
religieux.Sybille fit signeaupèreErmelin, aupetit
Rosetà Guillemette,la chambrière,devenirfaire
cercleautourduconteur.Ilsétaientprêts.
Raimon pritl’arcturquin queYaraluitendaitetd’un
regards’assurade l’attention desonauditoire.
–Commevouslesavez tous–sa voix s’infléchit à
dessle loein –upseretraitdanslaprofondeurde la
forêtdontilconnaît chaquerecoin, chaqueboqueteau
qui pourraluiservir à s’accroupirpourmieux vous
surprendre.C’est unebête merveilleusementhabile et
rusée, àla rapidité inégalée;je l’ai déjà vu semer
________________________________
*
Coussin.

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quatre laissesde lévriersaccouplés,l’uneaprèsl’autre,
qui n’ontpu
s’enrapprocher.Pourmoncompte,j’estime que la chasseauloup estlaplusnoble detoutes,
etforcerauxchiens unvieuxloup exigeunesolide
expérience, carc’est unadversaire plein detraîtrise qui
neredoute ni l’homme,ni leschiens.
–Ancelin m’a appriscombien
noschienslecraignent,interrompitlajeuneGuillemette quibuvaitles
parolesduconteur.Etmême,il ditqu’ilaune
mâchoiresi puissante qu’il peut s’enfuiren portant une
brebisdans sagueule.Est-cevrai,sireRaimon ?
Lebaroncaressalespointes tresséesdesa barbe,le
sourire encoin.
–Ancelinasansdouteun peuprofité detanaïveté,
craintiveGuillemette,maismafoi,si la brebisn’est
pas trop grosse… et si le loupalamâchoirebien
accrochée… je nesuispasloin de lui donner raison.
–Sait-on decombien decréatures secompose la
meute quis’estaventurée jusqu’aupontdudiable,
Père ?
– Nosgensen ont repérécinqàsixen lisière de la
forêtdeComus,en paysdeSault.
Leregard dubarons’assombrit.
–Cesloupsqui ontplusde huitans sont
trèsdangereux ;ilsontapprisà connaître l’homme en le
côtoyant, c’estpourcetteraisonqu’il est si malaisé de
lespiéger.Vous souvenez-vous?Jevousai déjà appris
lesmille et une façonsde prendre le loup:lafosse,les

27

L AD A M EA U XD E U XJ A R D I N S

*
pieux, lesclayonnages, la prise aulacet,
l’étranglementavec lesaiguilles… Maispourmon compte, je
préfère de loin le forcerauxchiens.Decette façon,
nousfaisonsfaceàl’animal etc’estainsique nous
éprouvonsnotrevaleurdechasseur.
Ilregarda GuillaumeRosavecun petit sourire.
–Et toi,garso,tune dis rien ?On m’apourtant
rapporté qu’Ancelint’avaitdonné
quelquesenseignements surl’artde prendre le loup.Montre-moiun peu
ce quetuas retenu.
Guillaumes’éclaircitlavoix,un peuintimidé,mais
fierd’avoirattiré l’attention dubaron.
–Pourprendre la bête,dit-ilcommes’ilrécitait une
leçon,il fautl’acharneravecdes restesd’animaux:un
bœuf ou unvieuxcheval démembré qu’on prendrasoin
de mettre enunbeaubuisson,non loin d’une forêt.
–Bien garso, continue !
Le petitRos serengorgea.
–C’està cetendroitbiensûrque leveneurdevrale
piéger,etpource faire,il devrayfaireconvergerpar
touslescheminspossiblesdes
traînéesdeviandetoujoursenayant soin que d’autresbêtesneviennentles
rapiner.Ilajouta,l’airimportant:maiscepiège ne
peutêtretenduaumoisde février, carlesloups vontà
leursamoursetnesesoucientpointde manger.Tout
bonveneurlesait!
________________________________
*
Deuxclaiescirculairesaucentre desquelles setrouveunappât.

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Lebaron éclatad’unbon rire.
–Ahça,larelève estassuréeà Roquenterre !
Ancelin n’aqu’à biensetenir.
–Père, nevousmoquezpasde lui.Nous savons tous
qu’Ancelin estvotre protégé et que vousl’avez
convertiàvotre passion,il sera bientôt le meilleur
veneurde larégion.Tousvos voisins vousl’envient.
–C’est vrai,tuas raison, ce garçona çadansle
sang.Il mecomble.Pourlerécompenser,j’ai
l’inten*
tion de lechaserauprintemps:le moulin dePyrène
fera l’affaire.
– Etlatenure de l’Ormilha ? Vousla lui
aviezpromise,père !
–Commetuy vas,mamiga,serécrialebaronavec
bonhomie,nousen jugeronsaprèsla battue.
–Entoutcas,moi jetrouvequ’iltardeàrentrerau
château,s’inquiétaYara.On netrouve pasque duloup
en paysdeSault, sans compterquechasserhorsdu
comté, cheznos voisins…
–Tranquillise-toi madouce,leseigneurdePuivert
est reconnaissantde l’aide que nousluiapportons.
Quant à Ancelin,ilchercheà savoir si lesloupsont
bien mangé làoùla charogneaété déposée ; il doit
continueràlessurveiller : connaître leurnombre,
repérerlesgrandsmâleset vérifierqu’ils restent bienau
buissonaumoinsdeux bonsjours.Aussitôtqu’ilse
________________________________
*
Doterd’un fief.

29