La Dépression des Açores
46 pages
Français

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La Dépression des Açores

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Description

" La tornade nous déporte vers le haut du boulevard. [...]
La fille s'est arrêtée. Elle fixe un point invisible. J'essaye de regarder où porte son regard. Et je finis par voir, moi aussi, l'impossible. D'abord un pan de brume qui avance vers nous, immense, détaché du ciel ou de la mer. Ensuite, émergeant de celui-ci, une passerelle vide de navire, un château arrière tous feux éteints, une chaloupe bien à poste sous ses portiques, une poupe énorme qui traîne une amarre rompue, enfin le beuglement d'une cloche, impuissante. L'incroyable, c'est que l'ensemble continue d'avancer dans notre direction, comme s'il n'y avait plus de rempart entre lui et nous. Je croche dans l'imper à mes côtés, le tire de toutes mes forces en arrière. C'est à peine si l'on entend le fracas des pontons brisés lorsque le cargo s'écrase contre le terre-plein. Nous pourrions enfin nous parler. On se contente de suivre le cul du navire se lever au ralenti sur la jetée de terre, l'amorce de sa lente gîte sur tribord, puis plus rien. Il est échoué pour de bon. La rive pour la Petite Côte est bloquée. "





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Informations

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Date de parution 24 juillet 2014
Nombre de lectures 3
EAN13 9782260023975
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

couverture

DU MÊME AUTEUR

Haute-Lune, Bernard Barrault, 1987

Rumba, Julliard, 2008

JEAN-LUC MARTY

LA DÉPRESSION
DES AÇORES

roman

JULLIARD

À Colette et à Jean

De même, le but rituel de ce voyage était-il d’aller en quête de ports inexistants ; des ports qui se seraient réduits à l’entrée dans des ports.

Fernando Pessoa,

Le livre de l’intranquillité

1.

Les vagues courtes et blanches harponnent la rade, chassées par un vent de secteur sud-sud-ouest de plus en plus teigneux. Dans le ciel, la lune est brouillée, entourée d’un immense cercle foncé. Sur les quais, les bennes des grues sont retournées contre la pierre. Aux flancs des cargos, les échelles de coupée, non remontées, branlent contre les coques. Avec un formidable bruit de ventouse, la mer s’écrase entre le quai et les carènes, là où s’entassent bois flotté, bidons d’huile, boîtes de conserve.

À bord, autour des mâts de charge et des bastingages, on a fait le vide, les pavillons ont été enlevés. Il n’est pas loin de minuit et nous sommes au mois d’octobre. La météo l’annonce depuis ce matin : la dépression qui vient des Açores tourbillonne d’une façon inquiétante au-dessus de l’Atlantique.

Il n’y a aucun bruit d’autoradio, de portières claquées, de bouteilles qui se brisent – une seule voiture est garée sur le parking de fortune devant le bureau des dockers. La lumière rouge de la porte est éteinte. En temps normal, il faut attendre la fin de l’embauche des professionnels pour qu’elle le soit. Sans carte, sans syndicat, autant dire sans rien, c’est l’incertitude pour se faire engager : tout dépend du tonnage de poissons à débarquer, du bon vouloir des délégués qui attribuent les postes sur les chalutiers, ils ont leurs têtes, la mienne ne leur est pas familière.

Débarrassée de la présence des hommes, des odeurs de bière, de chaud mouillé et des cigarettes, la salle est d’une immobilité parfaite sous les néons qui la plongent un peu plus dans le vide, au point de rendre incongrue la présence d’un ciel mouvant derrière une baie aux vitres ondulées et aveugles.

La carte punaisée au mur des syndicats indique les vitesses du vent et leur évolution. Sur l’extrême ouest de l’Europe, où se trouve le port, il frôle les quarante nœuds, à certains endroits, il atteindra les cinquante avant la fin de la nuit. Le creux de la courbe barométrique est semblable à celui d’un cyclone, dit le délégué présent, il ne s’agit pas d’une dépression classique. À son avis, ça ne présage rien de bon, il dit qu’il n’y aura pas de travail avant trois ou quatre jours. Les chalutiers attendent sur leurs zones de pêche que le coup de vent passe, les autres ont fait demi-tour avant d’atteindre la pleine mer. À son visage qui se contracte trop souvent – on dirait un tic nerveux –, je vois bien qu’il est inquiet.

La pluie est lourde, tropicale, ce pourrait être un temps de mousson. Les bourrasques tapent dans les conteneurs et les portes des hangars. Un instant, je suis tenté de regagner la ville, de larguer pour de bon cette odeur qui remonte du sol, senteurs porcines s’échappant d’une mixture de boue, de soja et de manioc qui colle aux chaussures. Je n’ai jamais été en ville, j’ai toujours rejoint la Petite Côte par le rivage.

Je crois pouvoir m’abriter un court moment sous le silo. Le vent siffle sur les tôles, s’engouffre à l’intérieur, bouge les poches qui délivrent les grains. Dans mon dos, j’entends un bruit de toile cirée. Je me retourne, persuadé de me trouver nez à nez avec un docker. Près de moi, une femme se tient debout entre les rails désertés par les wagons. Dans l’obscurité, je distingue mal son visage. Ses doigts, incroyablement longs, peinent à ramener en arrière un paquet de cheveux mouillés. Sans rien dire, elle me tend un morceau de papier chiffonné où j’ai du mal à lire le nom écrit en majuscules, RIO APA, l’encre a bavé. À l’évidence, il s’agit d’un bateau sud-américain. Déconcerté par sa façon de faire, je mets du temps à répondre. Je dis qu’il est peut-être en attente sous l’île plus au large, à cause du coup de vent, je n’ai pas souvenir de l’avoir vu à quai. Elle avance son visage comme si elle avait mal entendu. À l’expression d’agacement ou d’impatience qu’elle manifeste, je comprends qu’elle ne parle pas ma langue. J’essaie de lui expliquer la même chose en anglais, sans plus de réussite. Elle me remercie d’un vague signe de tête et continue son chemin entre les rails qui mènent à la gare de transit. Une poussière de grains jaunes tournoie à ses pieds. Elle s’arrête devant le cabanon servant à l’accueil des marins étrangers. Collés à la vitre, des extraits de journaux locaux rendent compte des parties de foot et de bras de fer entre équipages.

Le Siam est le seul bistrot du port à être ouvert la nuit. Du dehors, j’entends les bruits du flipper, le crépitement des chiffres qui défilent, les coups de paume contre la lisse. J’entends aussi la musique du juke-box, très forte. À l’intérieur, le boucan des conversations et des manettes du baby-foot malmenées par les Asiatiques fait rempart. Une palanquée de dos m’empêche d’atteindre la salle où sont les tables. Plus loin, il y a un deuxième comptoir, le Siam fait office de shipchandler et d’épicerie. On peut y acheter des lampes tempête, des conserves, des jerrycans, des boîtes de biscuits, de l’accastillage.

Je cherche des yeux les Africains. Quand je suis arrivé sur les quais, j’ai travaillé avec l’un d’eux. Kouido m’a appris à décrocher les bacs remplis de poisson sans me faire arracher les bras par la traction du filin. Je repère sa bande derrière une tablée de gars blonds, peut-être les Hollandais du sous-marin qui ont demandé, la veille, l’autorisation de se mettre à l’abri au port militaire.

Le patron ne m’adresse plus la parole, une histoire dont je n’ai pas souvenir. Il se contente de me servir une bière au bout du bar, près de l’entrée. Il n’est question que du coup de vent, des arbres sont tombés en ville, un palangrier espagnol a fait naufrage à quelques milles, l’équipage a pu être récupéré in extremis par un chalutier. Un docker – on le surnomme la Tombe parce qu’il travaille le jour dans un cimetière – dit que ça n’a rien à voir avec la tempête, l’espagnol avait déjà subi une voie d’eau à soixante-dix nautiques de la côte, ses panneaux de cale n’avaient pas été bien verrouillés. La Tombe est saoul, il parle par bribes ; il craint que la caravane dans laquelle il vit ne se retrouve sur le toit, il se fait du souci pour ses chiens, il ne les a pas attachés. Sur ses joues, les veines ont éclaté, traçant des ridules rouges et bleues dans le gris de la barbe naissante. Il essaie d’intéresser les militaires d’à côté à son problème. Profitant de ce que la Tombe change d’interlocuteur, je commande une nouvelle bière. À ce moment précis, je ne sais ce que je perçois en premier, du mouvement lié à l’ouverture de la porte ou de l’éclat rose qui tamise, fugitif, la glace au-dessus du bar. La fille rencontrée sous le silo passe sans me regarder, anonyme et ennuyée, cherchant Dieu sait quoi. Ni la robe noire, trop longue, elle dépasse de l’imper, ni la bouche sans rouge à lèvres, ni sa façon, presque hésitante, de regarder à présent les hommes, ne trahit une prostituée ou une femme qu’un marin a payée pour le suivre d’escale en escale. D’ailleurs, pas un type ne fait attention à elle. Elle se faufile entre les groupes, s’assoit à une table laissée libre par les Hollandais, ils ont remplacé les Asiatiques au baby-foot.

Après trois bières, le patron commence à ne plus vouloir me servir. Une coupure de courant interrompt la discussion, plonge le bistrot dans le noir. Des voix excitées et saoules lancent des plaisanteries. Tout se rallume instantanément, sauf l’enseigne du Siam et les lumières des lampadaires dans la rue. La fille à l’imperméable rose est assise à la table des Africains. Elle fait de grands gestes, tente d’expliquer quelque chose. Elle fume beaucoup. De parler défait ses lèvres, modifie son visage, le banalise. Je la regarde faire un long moment, elle ne cille pas. Est-ce la tempête, la fatigue d’une nuit qui n’avance pas comme les autres ? j’ai l’impression que le bruit des conversations a baissé, que les regards sont à l’affût, nerveux et butés.

Avant l’odeur de sa sueur, c’est ce que je perçois du gars qui vient de se coller contre mon épaule droite. Un truc buté, filtrant des pupilles incolores sous une tignasse rousse coupée en brosse, filasse sur la nuque. Il est vêtu d’un blouson en cuir noir au col surmonté par la capuche d’un survêtement. Sous les cils très clairs, les yeux d’albinos sont fixes, à l’étale. Y existe l’idée qu’il doit taper fort, que ça doit venir du dedans. Son copain porte une veste de treillis ; une minuscule chaîne pend à l’une de ses oreilles. Il part mettre une pièce dans le juke-box délaissé par les militaires. En salle, les Nordiques disputent une partie de cartes, les Chinois somnolent, assommés par l’alcool. Une musique jouée par un accordéon de carnaval martèle en boucle la même mélodie, et il y a de nouveau elle, qui m’ignore. Je devrais rentrer. Je sais cela aux lumières du juke-box qui valsent comme des lampions de baloche, à mes gencives qui me font mal, à mes veines plus lourdes, à la jointure de mes poignets et de mes mains.

Pour la énième fois, le rouquin me demande pourquoi je refuse de comprendre. Il dit qu’il n’y a aucun danger, les cartons de cigarettes seront planqués sous la benne. J’aurai juste à charger la marchandise dans le coffre de la voiture, quelqu’un s’occupera de l’enlever. C’est tout, et sûrement le meilleur moyen de gagner de l’argent facilement. Il dit que j’ai l’air d’en avoir besoin.

J’ai beau lui expliquer que je suis officier mécanicien, que j’attends depuis plus d’un mois d’embarquer sur l’Atlantic Sea, un porte-conteneurs bloqué dans un port du Nord, que je travaille comme docker parce que je n’ai plus un sou devant moi, il continue son histoire comme si de rien n’était.

La Tombe m’a payé une nouvelle bière, on entend le vent dans la rue, une rumeur sourde qui enfle, prend le pas sur les bruits du Siam. Je n’ai pas changé de place, je n’ai pas eu le courage physique de traverser le bistrot pour rejoindre les Africains, il est trop tard. Le rouquin se penche à ma rencontre, demande si le clochard – il parle de la Tombe – m’accompagne. Ses doigts, ornés de deux bagues en métal, traversent le cercle de lumière sur le comptoir, rentrent dans l’ombre lorsqu’il me tend une bière. Je l’offre à la Tombe, en commande une sur le compte du rouquin, qui se force à rire, un rire de maigre. J’ai de plus en plus de mal à l’écouter, trop attentif au buste du gars en treillis qui s’alourdit dans mon dos. Devant, à me toucher, les pupilles incolores scintillent durement. La pomme d’Adam, enserrée dans les tendons qui tiennent un cou vieilli avant l’âge, offre une cible parfaite. Derrière, le type au treillis se rapproche. Pour un peu, je sentirais sa tête m’arriver dans la nuque. L’espace où je me tiens se rétrécit encore, incertain, étouffant. En cherchant à me dégager, je perds le fil qui tient le couloir en équilibre jusqu’à l’imperméable rose. Aussitôt, les têtes se mettent à tanguer, tapées par la lumière, elles me flanquent le tournis. Il n’y a plus de point fixe ni de comptoir pour me rattraper. Seulement la voix du patron, agressive. Il dit que je suis en train de remettre ça. J’entends le rouquin se plaindre que je n’arrête pas de lui tomber dessus. Je ne reconnais pas ma voix, trop lointaine, je dois prononcer des injures. Je vois la Tombe, immense, il m’entraîne vers la sortie. Pourquoi cela m’est-il arrivé aussi vite ?

Les coups de boutoir du vent me font du bien, ramènent quelque chose de vrai. Je descends vers le port de commerce, courbé, dérouté par la violence des trombes. Grâce au mur qui protège les citernes de fuel, je profite de l’accalmie pour récupérer. Au scratch de l’imper et aux pas qui s’enfoncent dans la surface meuble du trottoir, je me doute que c’est elle. Après, il n’y a plus qu’à avancer. Nous n’essayons pas de parler, et ça n’a rien à voir avec le fait de ne pas se comprendre. Comment le pourrions-nous, pris au piège des rafales cinglantes et lourdes d’embruns ? À hauteur d’homme on ne voit rien à moins d’un mètre. Pas une forme ne tient en place. Trémies, pipe-lines, conteneurs vides renversés, tout disparaît sitôt aperçu, englouti par des tourbillons de poussière et d’eau. Le paysage n’offre plus aucune prise. Même les proues des cargos donnent l’impression d’être amarrées non plus au quai, mais à un terrain vague, ou plutôt à une vasière avec çà et là des broussailles d’épineux tordus dans tous les sens. La rade disparaît sous une laque blanche et bouillonnante, il n’y a plus d’horizon ni de rive opposée, il n’y a plus de ciel, seulement le bruit de la haute mer, à deux pas de nous, et à l’intérieur de ce bruit un autre puis un autre.

L’inquiétude de ne pas avancer dans la bonne direction achève de me dessaouler. La tornade nous déporte vers le haut du boulevard. Les vitrines des magasins d’armement sont soufflées. Déjà je me doute que nous ne sommes pas au bout de cette violence, que nos corps forment encore un centre solide mais qu’à tout moment on peut valser à terre. Au bout des quais, la terre battue de l’esplanade s’est transformée en marécage.

Jusqu’à présent, la fille plie sans broncher sous les coups du vent, s’écarte quand elle ne peut pas lutter et revient dans le lit de la marche. Plus maintenant. Elle s’est arrêtée. Elle fixe un point invisible. J’essaie de regarder où porte son regard. Et je finis par voir, moi aussi, l’impossible. D’abord un pan de brume qui avance vers nous, immense, détaché du ciel ou de la mer. Ensuite, émergeant de celui-ci, une passerelle vide de navire, un château arrière tous feux éteints, une chaloupe bien à poste sous ses portiques, une poupe énorme qui traîne une amarre rompue, enfin le beuglement d’une cloche, impuissante. L’incroyable, c’est que l’ensemble continue d’avancer dans notre direction, comme s’il n’y avait plus de rempart entre lui et nous. Je croche dans l’imper à mes côtés, le tire de toutes mes forces en arrière. C’est à peine si l’on entend le fracas des pontons brisés lorsque le cargo s’écrase contre le terre-plein. Nous pourrions enfin nous parler. On se contente de suivre le cul du navire se lever au ralenti sur la jetée de terre, l’amorce de sa lente gîte sur tribord puis plus rien. Il est échoué pour de bon. La rive pour la Petite Côte est bloquée.

Le vent à l’odeur forte de brûlis, un vent d’oasis ou de hauts plateaux, emporte sa chevelure dans tous les sens, isole son visage, renforce encore plus l’idée que nous progressons chacun de notre côté. Les rails qui mènent à la périphérie du port vers les gares de triage se croisent et se décroisent trop souvent pour indiquer clairement une sortie. Seuls repères dans la tourmente, des pinceaux lumineux à la hauteur des entrepôts de bois fermant la zone portuaire.

Ce sont des phares, immobiles. Garées en arc de cercle face au campement forain dévasté, de longues voitures, moteurs en route, éclairent des caravanes pliées sous le poids d’arbres déracinés. Dans le noir, des pleurs d’enfants se mêlent à des aboiements de chien qui portent sur les nerfs. Les forains dégagent ce qu’ils peuvent sauver de la boue en le transportant sur le dur du boulevard. Un homme en survêtement hurle qu’il part chercher une remorque pour ramener un groupe électrogène des manèges. Un bruit de sirène se rapproche. Les antibrouillards d’une voiture de gendarmerie se perdent dans le capharnaüm de réfrigérateurs, de télévisions et de tables chargées de vêtements. En un rien de temps, les femmes, tête baissée contre le vent, entourent les hommes casqués et chaussés de bottes. Certaines tiennent des bébés dans leurs châles. Les gendarmes transformés en sauveteurs les repoussent. Ils se parlent entre eux. Il faudrait des tronçonneuses pour enlever les troncs et les branches. J’ai oublié la fille, elle n’est plus là. Je la cherche aux abords du camp, dans l’obscurité, entre les gens affolés ; elle a disparu.

Sur la chaussée je croise une bande de Thaïlandais serrés les uns contre les autres. Autour d’eux la pluie rabattue par la tornade dresse une barrière opaque. Un imper rose sort des entrepôts de bois. Pourquoi s’est-elle cachée là ? Elle tremble, de peur ? de froid ? Un éclat noir et brut anime soudain ses yeux jusque-là étonnamment fixes. Un bref instant, je la sens revenir près de moi, mais cela recommence, un regard qui ne décolle pas du sol, un détachement, une absence à la dinguerie du vent, au drame qui se joue à deux pas de nous.

À l’orée de la ville, nous obliquons vers le sud le long d’un mur circulaire. Le vent ne frappe plus dans tous les sens. Pris par l’effet d’entonnoir des rues, il souffle droit comme dans une turbine. L’éclairage public ne fonctionne plus et par endroits les trottoirs ont explosé. La ville paraît dormir d’un sommeil qui ne veut rien savoir, déléguant à une espèce d’équipage qualifié le soin de s’occuper de tout ce cirque. Des voitures de pompiers, des ambulances, des véhicules municipaux passent au ralenti, à nous toucher. À chaque hurlement de sirène, je sens la main de l’inconnue se crisper – elle a pris mon bras. Une émotion se greffe là, un truc de siamois qui pèse sur notre démarche, la rend maladroite. Rien à voir avec ce moment privilégié d’une rencontre, où une femme prend le bras d’un homme, par désir ou par complicité.

Nous quittons la ville. Le passage est brutal, signalé seulement par des herbes folles qui remplacent les trottoirs. Le bas-côté se transforme en ballast. Un remblai de voie ferrée s’élève jusqu’à nous surplomber, preuve que nous descendons. Nous sommes à l’abri et elle lâche mon bras ; je m’étais habitué à sa chaleur. Dans le virage en bas, juste avant l’arche du pont de chemin de fer, le verre des pylônes a éclaté sur la chaussé. Au sortir de l’arche, la tornade nous cueille de plein fouet. Le suroît s’est transformé en vent glacial après avoir louvoyé dans l’estuaire, pris le coude de la lagune et profité du flot pour remonter le cours du fleuve. Des grappes d’aiguilles de pin traversent la rocade déserte. Du contrebas de la pinède montent les cris aigus d’oiseaux à l’abri.

La façade de ma pension se trouve entre deux villas identiques. Le rideau de fer baissé lui donne l’aspect d’un garage. Il faut passer par l’entrée d’à côté. Dans le couloir, il y a une rangée de boîtes aux lettres en bois complètement déglinguées. Quand on vient du dehors, le calme est impressionnant, l’escalier en carrelage qui mène aux étages, d’une netteté absolue.

Je fais signe à la fille d’attendre là et pousse la porte de la réception. Dans la semi-pénombre, je découvre le chef mécanicien norvégien accompagné de son petit copain, un jeune Malais. L’officier radio américain est là avec une femme du métier, si j’en juge par sa jupe ultracourte. Ils sont tous vautrés dans des fauteuils devant la télé allumée mais sans le son. Eux aussi attendent l’Atlantic Sea. L’armement nous a réunis dans la même pension. Un tombereau de bières occupe une table basse et l’Américain m’invite à en prendre une. Il raconte qu’à Okinawa les Japonais sont mieux organisés. Le typhon est signalé des semaines à l’avance. Cela permet de vider les rues et les plages de tout ce qui s’envole et peut blesser. Je fais semblant de prêter attention à l’histoire tout en attrapant ma clé derrière le comptoir, et je sors discrètement. La fille a une nouvelle fois disparu.