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La diariste rouge

De
227 pages

Prisca relate ses émotions, ses doutes, sa vie dans un petit carnet rouge. Comment aurait-elle pu deviner qu'elle allait le perdre sur une marche de la Bonne Mère de Marseille ? Comment aurait-elle pu imaginer l'effet qu'il produirait sur la vie de Gabriel?

Publié par :
Ajouté le : 16 juin 2011
Lecture(s) : 143
EAN13 : 9782748101287
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www.manuscrit.com
contact@manuscrit.comLa diariste rouge© manuscrit.com, 2001
ISBN: 2-7481-0129-4(pourlefichiernumérique)
ISBN: 2-7481-0128-6 (pour le livre imprimé)Lou-AnnaRobin
La diariste rouge
ROMANPARTIEI:CETTESEMAINE-LAEcoutez.
Eté 2000.
Je m’étais installée sur la terrasse du Bar du Marché. D’un
côté: lablanchefaçadedelafadeéglisedeNotre-Dame-du-Mont,de
l’autre: leCours Julienfourmillant depersonnages captivants. J’avais
d’abordétendumesjambesreposantsurlestalonsdemesnouveauxpe-
titsescarpinsestivaux(trouvésensoldesdanslaruedeRome),puispassé
mes longues mains fines aux ongles impeccables sur les plis dema petite
robejauneàpoisblancs,cellequi medonnesi bonnemine. Jeprofitais
dusoleilainsipendantunmoment,rejetantmacrinièrenoireenarrière
detempsàautres,etobservaisautourdemoi. J’aimebeaucoupexami-
nerlesgens,surtoutdanscequartier. Etsurtoutdanscebar. Jesuislà,
dansmabulleoùnesetrouventquemoncaféetmoi,oùletempssemble
suspendu, et les gens tournent et virent alentour, sans serendrecompte
quejevoledes instants deleurvie.
Je finissais de noter mentalement tous les détails des vêtements,
desgestes,des intonations devoixducoupleassis àcôtélorsquejesortis
uncahieretunstylo. Etj’attendis.
Ecoutez.
EcoutezlechantdeNotre-Dame.
9I)UNDIMANCHEDEDECEMBRE
C’étaitcurieuxcommeill’avaittrouvé.
Il l’observait encore, cette couverture rouge qui
avaitattirésonregard,aussirougequelepetitdiablotin
qui faisait des petits bonds si drôles, dans son nouvel
économiseur d’écran. Il n’avait l’air de rien, ce petit
carnet, et Gabriel avait pensé qu’il n’aurait eu qu’à le
jeter aprèsavoir satisfait sa curiosité première qui avait
été de le ramasser et de l’ouvrir. Peut-être n’était-ce
qu’unmisselouquelquechosecommeça…
C’étaitcurieusementlapremièrefoisqueGabriel
rendaitvisiteàsachèreBonneMère…«Bonnemère»,
baptisée ainsi par les Marseillais, par amour pour leur
Notre-Dame surplombant la ville. Gabriel la voyait et
l’admirait souvent, du Vieux Port ou de tout autre en-
droit de Marseille qu’elle couvait de sa présence silen-
cieuse,telleungrandhologrammeprojetéparunquel-
conquedispositif,maisjamaisencoreiln’avaiteul’idée
de monter là-haut. Les lieux de culte lui donnaient
d’habitude la nausée. Il se disait athée comme il se di-
sait célibataire, et fier de l’être. « Je n’ai même pas
trenteansetjetiensàgardermaliberté»,disait-ilpour
frimer. Athée (non croyant), célibataire (non marié),
libre(nonoccupé): ilpréféraitlargementles«non»
aux«oui»,les«contre»aux«pour»,les«sans»
aux«avec»,les« zéro »aux« un».
Ce dimanche-là, comme s’ils s’étaient donnés le
mot, tous ses copains étaient absents, sans compter ses
11La diariste rouge
ex-meilleurs amis qui l’avaient trahi en s’enlisant dans
une vie de couple. Ils avaient choisi de n’être ni zéro,
ni un, mais deux. Deux, il ne pouvait pas comprendre
ça. Il avait fini par ne même plus les appeler, ceux-là.
Ils étaient devenus si casaniers et si enfermés dans leur
petitprogrammedeviequecelaenparaissaiteffrayant.
Ce matin-là Gabriel avait pris un café, préparé
avec sa toute nouvelle cafetière électronique, seul. Il
avait un peu regardé son immense télévision à l’écran
extra plat et aux coins carrés, seul. Il avait tourné en
une savante courbe ovoïde autour de sa table basse en
verre de design pur âge moderne, seul. Puis il avait
actionné un interrupteur qui avait enclenché l’ouver-
ture d’un de ses stores silencieusement coulissants, et
accoudéaurebordilavaitlevélesyeux. Laviergeàl’en-
fant, immense diode lumineuse, là-haut, arborait un
air important, comme responsable d’une nuée de vi-
rus auto-reproductifs… Sans doute était-ce l’effet de
tous ces Marseillais grouillant à ses pieds, petits com-
posants intelligents qui vivaient, s’aimaient, se déchi-
raient,pleuraient,riaient,etlaregardaient.
Gabriel ressentit le besoin de sortir, se balader,
simplement, sanss’avouervraimentl’attraitirrésistible
etmagnétisantqu’exerçaitsurluiNotre-Dame.
Il s’était donc rendu à Endoume, et avait grimpé
jusquelà-haut. Il avaitgravilesmarchesinnombrables
(mais en les dénombrant mentalement), pensant au
temps où le funiculaire y menait sans peine. Puis il
s’étaitarrêtéuneminuteetquelquessecondes,presque
parvenu à son but, pour s’asseoir, reprendre son
souffle, admirer les îles du Frioul et la mer scintillant
de plusieurs millions de pixels étincelants sous le gé-
néreux soleil de Marseille, même ence douzième mois
del’année. Ilsesentaitbien,là,siproched’Elle. Cela
n’avaitriendereligieux,cen’étaitqueraisonnablement
affectif. Il aimait ce symbole si vivant de sa ville tant
aimée. C’étaitainsiqu’iljustifiaitsonbien-être.
12Lou-Anna Robin
Il allait se relever pour monter les deux-cent-
trenteetdeux-cent-trenteetunièmemarcheslorsqu’il
le vit.
Le petit carnet (18 x 12,5 cm) avait sans doute
glisséd’unepocheoud’unsac,etilgisaitlà,surlecoin
delamarche,fautedefrappedansuntextemonotone.
D’abord hésitant, se levant, courant pour voir là-haut
devantla basilique si personnen’avaitl’airde chercher
quelque chose, retournant sur la fameuse marche, en-
fin il s’abandonna à la curiosité. Il tendit le bras, prit
le carnet, puis se rassit devant cette vue que lui offrait
laMéditerranée,siféeriquequ’oneûtpulacroirevir-
tuelle. C’està cet endroit, surcette marche,danscette
posture,quepourlapremièrefoisilouvritprécaution-
neusement le carnetrouge…
Uneseulesecondedepausedansnosviessuffirait
parfois à nous résumer entièrement. Ces secondes-là
évoquentetprovoquentlessemaines,lesjoursetlessai-
sons qui suivent.
11heures34minuteset22secondes.
C’étaitl’instantleplusreprésentatifdelavieque
menaientalorsGabriel,MartinetCharlotte.
L’endroit : au pied de Notre-Damedela Garde,
Marseille.
11heures34minuteset22secondes.
Le temps aurait pu s’arrêter à cet instant afin
qu’on observe bien.
Trois personnages venant de directions diffé-
rentes s’aperçurent à ce moment-là de la présence des
autres, toutétonnésdelacoïncidence.
Charlotte arrivait sur la montée de l’Oratoire.
Elle avait choisi ce détour pour retarder le moment
où elle se retrouverait seule dans son appartement.
C’était là, une heure auparavant, que lui était venue
une soudaine envie de navettes, ces délicieux et longs
biscuits marseillais en forme de barques. Comme il
faisait beau elle avait décidé d’aller en chercher dans
13La diariste rouge
le quartier de l’abbaye Saint-Victor. Cela faisait un
peu loin du boulevard Baille où elle habitait, mais
elle aimait marcher dans les rues de la ville. Charlotte
grignotait donc à cette seconde une navette délicieu-
sement parfumée à l’anis, dont elle transportait une
boîteentièredansunsacenplastique.
Martin se trouvait sur la montée de la Bonne
Mère, les yeux tournés vers la ville dont le panorama,
delà,étaitsplendide. Ilyétaitvenupoursepromener,
partiduChocolatthéâtre,oùilavaitpeaufinésonspec-
tacle. Ce café-théâtre était situé sur le Cours Julien,
en plein cœur de Marseille. Ce quartier, ainsi que la
Plaine, étaient réputés pour être le moteur artistique
de la ville. On y trouvait des petites salles de concert,
denombreuxrestaurantsetunemultitude decafés. La
populationyétaittrèsdiversifiée: étudiants,artisteset
Marseillaisdesoucheycohabitaient. Maisledimanche,
c’était résolument sombre et mort. Martin avait alors
décidédesehausseràlalumièreduplusbelendroitde
laville: celuioùonpouvaitl’admirertouteentière.
Gabriel,quantàlui…Ilvenaitdelà-haut. Ildes-
cendait les marches, absent, et avait en main un objet
rouge, qu’il se hâta de dissimuler dans la seconde sui-
vante.
Martin, Gabriel et Charlotte marchaient tous
trois sur des chemins différents, emplis de leur vie
propre, mais seuls. Et parfois il arrivait qu’ils se
rencontrent. Il y aurait eu fort à parier que toutes les
secondes suivantes des mois à venir n’allaient être que
desillustrationsde cetteseconde-là.
A 11 heures 35 minutes, ils célébrèrent ce hasard
en se saluant bruyamment et en jouant l’exagération
pour souligner leur surprise.
LarousseCharlottesejetadanslesbrasdublond
Martin. « Mon très cher amour ! Quelle joie de vous
retrouver en ce lieu ! » déclama-t-elle avec emphase.
14Lou-Anna Robin
Martin se mit à rire mais un comble pour un comé-
dien!-netrouvarienàrépliquer. Ellerestacependant
blottie dans ses bras immenses et puissants. Ce geste
de dérision se mua en un réflexe désespéré. La jeune
femme serra son ami très fort en respirant son odeur.
Cela faisait tant de bien, un peu de chaleur humaine !
Chaque occasion était bonne pour se coller ainsi à lui.
C’était de plus en plus fréquent et cela inquiétait un
peulejeunehommequil’accueillaitavecgêne,depeur
qu’ellenes’attachetrop. Ilsavaitcombienelleétaitfra-
gileetmalléablecestemps-ci,prompteàseraccrocherà
lamoindremanifestationd’affection. Maisilleluiavait
ditsouvent: «nousn’ironspasplusloin,Charlotte,tu
le sais. Je ne peux pas aller plus loin… ». Et c’était
ce qu’il avait encoreenvie de luidire alorsqu’ilsentait
contre lui la chaleur de sa chair généreuse digne d’un
petit pain du matin, et qu’il ne ressentait rien d’autre
pour elle qu’une immense amitié agrémentée de pin-
cées de compassion.
Charlotte, si émue à cet instant dans les bras de
Martin, étaitpourtantloindepenser àlui. S’il savait!
Ellen’avaitentêtequelesouvenird’unmerveilleuxma-
riage…Maisilfallaitqu’elleévited’ypenser. Mieuxva-
laitseplongerdanslesnavettesquedanslavisiond’une
robe chantilly.
« Tiens, d’ailleurs, je vais en reprendre une. »
songea-t-elleensedégageantdesbrasdugrandMartin.
«Ellessontdélicieuses! Vousenvoulez?»proposa-t-
elle aux deux garçons en trottinant pour aller s’asseoir
surlapremièremarchequimenaitàNotre-Dame. Ses
deux amisl’imitèrent,et ilscommencèrent àserégaler
toustroisainsi,aupieddumonumentsacré.
1er décembre
15La diariste rouge
Salut,carnet! Jet’aiachetéhier. Tacouleurm’a
attirée, entre toutes les autres si fades. Le rouge me
convient si bien ces temps-ci. C’est un peu ridicule,
à vingt-deux ans, d’écrire encore son journal, non ?
Si. Maisce petitcarnetrougesemblem’y inviter. Cela
faisaitlongtemps,trèslongtemps,peut-êtredepuismes
quinze ans, que je ne m’étais pas adressée à un carnet
commeàunepersonne. C’estàmoi,enréalité,quej’ai
besoin de parler. J’ai sans doute besoin de me retrou-
ver. Je suis si perdue…
Grisésparl’odeuranisée,ettandisqueCharlotte
babillait,elle-mêmeetMartindévisageaientGabrieldu
coin de l’œil. Celui-ci semblait perdu dans sa gabar-
dine. Ils observaient son profil parfait alors qu’il les
avait quittés des yeux pour se réfugier à nouveau dans
son monde. Gabriel était beau, et avait ce charme rare
deceluiquisemblel’ignorer. Sonregardégarédansle
vagueagaçaCharlottecarilparaissaitencoreplussédui-
santainsi. Lepincementaucœurdelasolitaireprêteà
sombrer dans la moindre émotion, même s’il lui était
impossible encore de succomber à l’amour, l’alertait
plus que de coutume. Gabriel avait quelque chose en
plus ce jour-là.
Martin, qui faisait jouer une navette entre ses
doigts, se souvenait de la première fois qu’il avait vu
ce maigre trentenaire brun au style « bon chic bon
genre ». Il l’avait trouvé charmant, vraiment très
charmant, et il avait tenté avec lui son regard en coin
et ce petit sourire mi-gêné mi-charmeur qui étaient
les seuls signaux dont il était capable pour se faire
comprendre. LecomédienavaitcrudécelerenGabriel
ce je ne sais quoi de fragileetdedécaléquileséduisait
tant. Danssesyeuxsurtout,sinoirs,sihumides,ourlés
de cils si longs, il avait lu la détresse mêlée de fierté
16Lou-Anna Robin
qu’il éprouvait lui-même souvent, ce sentiment si fort
d’être en marge. Mais c’était autre chose que cela, il
s’en était vite aperçu. Impossible d’analyser de quoi il
s’agissait. Quoi qu’il en soit, Gabriel avait très vite eu
un geste de recul et avait montré une certaine panique
qu’il s’était hâté de dissimuler en jouant de sa mâle
assuranceaveclesfillesalentour. Unefoisencore,etce
ne serait sans doute pas la dernière, Martin avait subi
une terrible humiliation. Il s’était alors mis à juger
cruellementcegarçonquis’enfermaitdanssonrôlede
séducteur de femmes, comme pour trop bien prouver
(àqui? àlui-mêmepeut-être)cequ’iln’étaitpas.
Charlotte croquait le biscuit anisé par très petits
morceaux, jaugeant ses deux amis. Elle n’avait jamais
été dupe de leurs petits manèges. Elle les connaissait
aussi bien l’un que l’autre, et les aimait pareillement.
Pour tous les deux cela s’était passé de la même façon :
d’abord ils avaient été pour elle de grands copains très
attrayants et délicieux, dont elle avait fatalement fini
par se croire amoureuse. Trop exubérante, trop en-
tière, elle avait à chaque fois avoué ses sentiments aus-
sitôt. Elle sourit en se souvenant de leurs réactions.
Affolés, les deux garçons avaient instauré une grande
distance vis-à-vis de Charlotte. « Comme ils se res-
semblent!»,avait-ellepenséensubissantcerégimede
moins en moins difficile, comprenant peu à peu que
son goût pour eux n’avait rien à voir avec l’Amour, le
vrai. Ilsétaientalorsdevenusdesamis,desvrais.
Elle se tournaplusrésolumentversGabriel. Son
absencel’agaçaitdeplusen plus.
«Qu’est-cequ’ilyaGabriel? T’estombéamou-
reux ou quoi ? »
7 décembre
17La diariste rouge
Jesaisbien quejamais personne ne lira cecarnet
insignifiant. Je rêve pourtant parfois qu’il sera lu par
un inconnu. Peut-être ai-je une tendance exhibition-
niste… Que penserait-il de moi, ce lecteur imprévu ?
J’imaginequ’ils’arrêteraitauboutdequelquesligneset
jetteraitletoutdanslapoubellelaplusproche,enpen-
santquelafillequiaécrittoutçaestvraimentfolle.
C’est vrai que je suis folle. Ce n’est pas normal
d’aimer comme ça.
Tombé amoureux ? Quelle idée ! Gabriel s’en
fichait, en réalité, de cette entité qu’on appelait « les
filles». Luiquiagissaitendragueurimpénitentn’était
finalement que peu souvent intéressé par elles. Cer-
taines lui plaisaient, bien sûr, mais jamais il n’y avait
eu… Le déclic. Oui c’était ce qui manquait, le déclic.
Elles étaient décevantes, finalement, toutes ces nanas.
Souvent elles l’aimaient trop et ça finissait par le las-
ser et l’agacer, ou bien elles étaient si froides que sa
libido et son intérêt s’en trouvaient liquéfiés. Il pen-
saitdoncrarementàtoutça. L’amitiéoccupaitunbien
plusgrandemplacementdanslesregistresdesonesprit.
Et d’ailleurs, Charlotte appartenant à ce domaine, elle
étaitsansdoutecellequ’ilavaitleplusaiméedanssavie.
Peut-êtren’était-iljamaisréellementtombéamoureux.
Maiscequioccupaitlepremierplandesonesprit
àcetinstant,alorsqu’ilhumaitunmorceaudesnavettes
deCharlotte,celan’avaitdelienniavecl’amour,niavec
l’amitié. Non. Il était encore là-haut, un tout petit
peu plus haut, où se trouvait son enveloppe corporelle
quelquesminutes auparavant, surune autre marche de
Notre-Dame,commençantledéchiffrementanalytique
du carnet rouge.
18Lou-Anna Robin
Ah j’oubliais ! Une des principales caractéristiques de Gabriel,
c’estlacuriosité…Ouplutôt,unesorted’urgentecontemplation.
Eté2000, rendez-vous 1.
Dimanche.
Je sirotais mon Perrier-menthe, dans ma mignonnette robe en
élasthannemoirée,lorsquejelevisarriverdeloin. Ilétaitgrand,vêtuen
noiretblanc,révélantunepersonnalitécontrastée,trèsélégantdanscette
chemiseàlacoupeparfaite, blondettrès pâleaussi. C’étaitcurieux en
ce plein été à Marseille. C’était un beau garçon, au visage irrégulier,
mais bien bâti. Quel dommage… Je lui fis un petit signe de la main
(manucurée la veille). Il me reconnut bien qu’on ne sesoit croisés que
quelques fois auparavant, et vint s’asseoiren face demoi. Il parla d’un
petittonprécieux,commeàsonhabitude,quidétonnaitavecsonregard
decieltourmentéetparfoisaffolé,quandils’oubliait.
« Grande idée, le rendez-vous dans ce lieu
presquemythique. C’estunendroitfaitpourça,leBar
du Marché. Fait pour y parler des heures durant s’il
le faut… Bon moi, comme vous le savez, je m’appelle
Martin. Ce devraitêtre moi lepremier rôledansvotre
histoire. Ouijesais,vouspréféreriezquejedise: «le
personnage principal de votre roman », mais je suis
comédien avant tout. La vie est une pièce de théâtre,
je le pense. Tous les romans sont de vastes comédies
plusoumoinsthéâtrales. Commelavie. Etmoi,jesuis
un artiste… J’ai créé un one-man-show. Je l’ai joué
dansplusieurscafés-théâtresdeMarseille,etmêmeune
fois à Paris. Charlotte croit en moi. Elle dit qu’elle
voudramonterlesmarchesavecmoi,àCannes. Aucun
problème. Nous jouerons au joli couple, elle et moi,
comme à notre habitude. Dans le métier ça peut être
trèspratique,unetellefaçade. Etpuiselleesttellement
drôle et charmante, elle passe vraiment bien, dans le
milieu. Et elle est contente, ça lui fait rencontrer des
millions de gens très célèbres et intéressants, parfois
19La diariste rouge
mêmedespersonnalitésquipassentdansletubecatho-
dique. Je veux dire : la télévision, mais vous m’aviez
compris, bien sûr.
Ma composition préférée, c’est la petite vieille.
J’adoremedéguiser. Etlapetitevieille,çademandeune
préparationimpressionnante. Surscène,jememueen
acariâtrebonne femme et je persifle. Cettevieille, elle
détestelesgensdifférents: lesArabes,lesNoirs,lesho-
mos. Siellepouvaitleurcracherdessus,elleleferait. Je
suistellementdansmonrôle,parfois,quejemeretiens
pournepascrachersurlepublic. Ilyadesgensquiont
tellementdehaineeneux. Ilsdevraienttousl’expulser
sur scène, cette violence. Tout le monde devrait faire
duthéâtre. Maisilyenapeuquiselancent. Iln’yaque
desgenscommemoi. Ilfautunimmensecourage.
C’est pour cette raison que j’aurais dû avoir le
premierrôledanscettehistoire,parceque,entrenous,
Gabriel, quand on ne le connaît pas il paraît aussi
fadequ’unemauvaiseinterprétation. Avanttoutecette
histoirejevousauraisditquejen’avaisjamaisconnude
garçon aussi vide que celui-là. Je me demandais bien
pourquoi Charlotte aimait tant un mec si dépourvu
d’amour et de passion… »
Maiscen’estpasGabrielnonplusquialepremierrôle.
Tous trois restèrent quelques temps ainsi, et
finirent la douzaine de navettes que Charlotte avait
achetée. C’était elle qui avait meublé la conversation,
comme souvent, avec de menues futilités rigolotes.
Martin avait gaiement répliqué avec un humour mal-
adroit,maiselleavaiteudumalàfairerireGabrielaux
éclats.
20Lou-Anna Robin
Puis ils reprirent leur chemin. Le même, cette
fois. Arrivés sur la Corderie ils durent bien se quit-
tercommeilss’étaientrencontrés: chacunempruntant
une direction différente.
Midi quinze.
21