//img.uscri.be/pth/cb5ce85130719a8890077dff0e566cc01c1f1a55
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 1,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : PDF - EPUB - MOBI

sans DRM

LA FILLE SANS HISTOIRE

De
200 pages

Fiction autobiographique.
À Marrakech, en quittant l’hôtel, Catherine prend le bagage de deux Napolitains et leur laisse le sien. L’échange se fait dans l’Atlas, mais une partie de l’argent des Napolitains a disparu. Catherine, enlevée en plein Paris, est séquestrée dans une villa. L’avocate de ces maffieux, Juliette, riche Monégasque, s’éprend d’elle, obtient sa liberté et l’emmène à Monaco. Les Napolitains, en affaire avec son père, exigent de Juliette que Catherine passe de la drogue du Maroc en France. Catherine découvre ce trafic et veut déposer plainte. Juliette organise une sortie en mer au cours de laquelle Catherine provoque sa noyade. Coupable d’homicide ? Pas de mobile ni d’indice. Juliette voulait-elle la tuer ? Une tranche de vie pour une fille ordinaire dans des situations extraordinaires.


Voir plus Voir moins

Couverture

Image couverture

Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-414-07438-9

 

© Edilivre, 2017

La fille sans histoire

 

1.0

Il fait beau, Cédric arrête sa Porsche au pied de l’immeuble, Lou l’embrasse et le rejoint pour une ballade sur la corniche. Ne l’a-t-elle pas poussée dans ses bras ? Sa dernière expérience amoureuse a produit un flot de larmes, comment pourrait-elle jouer le jeu en étant cette autre dont il ignore tout ? Il était sincère, elle ne peut l’être. Sa névrose affecte son appétit sexuel. Elle peut survivre parce qu’elle sait, de façon sûre, qu’elle a agi par légitime défense ; mais cette pensée ne peut se partager. Elle n’est pas de celles qui se confessent, ni à un prêtre ni à un psy. A part son avocat, qui convaincre ? Mais elle n’a pas d’avocat. Elle travaille au Port, y joue le rôle d’une fille saine, d’une fille heureuse et libre, d’une fille sans histoire qui a choisi la futilité comme dérivatif à l’angoisse, et donne le moins d’elle-même à des oisifs qui attendent surtout un peu de considération… Sur sa carte d’identité il y a un prénom : Catherine, mais au Port elle est Miss Blandish, un pseudo tiré de la littérature anglaise.

 

 

2.0

C’est à l’Oukaïmden que le malheur a trouvé Catherine, à l’Auberge de l’Anghour, chez Juju le fondateur de cette Station de ski de l’Atlas marocain. En quittant Marrakech elle l’emportait sans le savoir dans son bagage cabine. Elle réglait sa note à l’hôtel Toubkal en bavardant avec la réceptionniste, une fille très sympathique qu’elle connait depuis longtemps et qui l’aide dans ses recherches pour monter des packages, quand deux individus qu’elle n’a qu’entre-aperçus se sont glissés à côté d’elle pour prendre la clé de la chambre qu’ils avaient réservée sur internet – elle n’a pas retenu leurs noms qui avaient des harmoniques italiens. L’un d’eux a posé son bagage, semblable au sien, à ses pieds. Elle l’a pris en embrassant sa copine Yasmina qui remplissait les fiches de ses clients. Ce n’était pas le sien !

 

 

1.1

James Hadley Chase commence Eva comme ça : Avant de vous raconter l’histoire d’Eva, il faut que je vous parle un peu de moi-même ainsi que des événements qui ont amené notre première rencontre.

Catherine raconte ici ce qu’elle a vécu comme un témoignage sur la ductilité humaine, sur sa fragilité et sa résilience, et les possibilités insoupçonnées qu’il y a chez chacun de nous de passer du bien au mal, de mélanger le vrai et le faux au point de perdre tout repère et d’y briser sa personnalité, puis de se retrouver comme si un bon démon remettait les choses en ordre et imposait codes et valeurs pour nous sauver en nous redonnant notre identité ; aussi mettre en avant le poids de l’environnement social et des circonstances qui forment notre espace quotidien pour tenter d’expliquer l’enchaînement des événements totalement imprévisibles et improbables qui ont changé sa vie, et auxquels chacun est, avec plus ou moins de force, un jour ou l’autre confronté. La vie n’est pas un long fleuve tranquille.

Le torrent de nos ambitions et de nos sentiments emporte nos certitudes et submerge la raison sous le regard indifférent de l’autre, fut-il proche et amical, mais étranger malgré lui à nos souffrances, aveugle au milieu des tempêtes qui nous ballotent et qu’il ignore. Il n’y a pas de vaccin contre le malheur, et le bonheur n’est bien souvent que son absence, plus fragile que le cristal. Elle a en elle les traces de ce fol état qui fut celui de la superposition de ses pensées, de leurs interférences, de leurs chocs, des mutations et hybridations provoqués par ces événements douloureux qu’elle veut tenter d’exprimer dans ce qui est plus une thérapie qu’un exercice littéraire.

« Il faut donc que je parle un peu de moi comme le recommande le génial Anglais. J’étais, lorsque j’ai fait ce geste qui est la cause de tout, l’employée d’une Agence de Voyages parisienne qui parcourait le monde pour monter des circuits destinés à une clientèle CSP +, négociant des nuits d’hôtels, des repas, des transports, des visites de musées, du shoping dans les grands magasins et les boutiques de luxe, des soirées dans les cabarets, théâtres etc., à la recherche du meilleur dans un environnement concurrentiel très dur ; mal payée, j’avais des compensations en nature et le goût des voyages – si possible surclassée en business – ne m’avait pas encore quittée ; mon petit ami Richard s’accommodait de cette vie assez décousue, et si nous ne passions que la moitié de notre temps ensemble, nous avions l’un et l’autre une juste et agréable compensation : faire l’amour après quelques semaines de séparation n’a pas d’équivalent sur l’échelle de la passion, du désir et de la jouissance. C’est ce que me déclarait Richard à chaque retour dans notre studio, rue Montorgueil ; il est vrai que j’y mettais beaucoup du mien, il l’a toujours reconnu… Il était appliqué, c’était à chaque coup la petite mort, délicieux moments où le temps n’est plus compté, instant d’éternité ! Ce passé décomposé est pour moi comme un vieux film en noir et blanc que je ne regarde plus – le noir et blanc me donne le cafard –, mais que je ne veux pas voir partir en une flamme, comme une vieille pellicule nitrate. Contradiction de nos sentiments et de nos comportements sociaux : j’assume toutes mes contradictions passées, présentes et à venir – y compris celles de ce récit. Notre vie n’est-elle pas dédiée à déjouer le piège de nos contradictions soit par la raison soit par les sentiments. Je ne suis pas de bois, et à l’époque où commence cette aventure qui aurait pu m’emporter j’étais très sentimentale pour être en accord avec un milieu où la raison n’est pas une valeur cardinale.

– … »

Catherine est une fille de 1.725 mm, bien de sa personne sur laquelle les hommes et les femmes se retournaient ; elle s’habillait tendance, coiffée un peu rétro pour donner à ses clients étrangers l’image de leur France de carte postale. Brune mais parfois rousse, les yeux marron clair derrière de larges lunettes Dior, elle assumait sa position de négociatrice en adoptant une allure d’intellectuelle sportive qui n’a pas froid aux yeux et qu’il est inutile de draguer. Les hommes sont souvent sur la réserve devant une belle femme ; entre eux ils disent qu’elle a un beau cul, ce qui apporte à son ego ce je ne sais quoi qui donne à la beauté cette assurance qui passe souvent pour de l’arrogance, mais qui ne cache en fait qu’une grande fragilité – la beauté ne se porte pas sans douleurs. Elle s’est amusée autrefois à les provoquer avec des mini-jupes trop mini et des tops bien trop étroits sur des push-up : ils étaient tétanisés au point de devenir serviles ; les plus audacieux lui disaient d’une voix timide qu’elle était très belle ! Elle l’était, prétend qu’elle je ne l’est plus. Jamais elle n’a cédé à des avances – parce qu’une Française a une réputation, certains se croient autoriser à tenter le coup ! –, bien que la tentation de l’inconnu, l’exotisme et un beau corps aient pu parfois la faire douter : mais Richard ne méritait pas une telle humiliation, même si de son côté il ne se privait de rien sans toujours réussir à le lui cacher. Il était naïf mon Richard, et son job dans la pub n’arrangeait pas les choses : présenter à des prospects naïfs des campagnes de pub en couleur avec Power Point ne favorise pas l’esprit critique. Il ne mentait pas, il jouait avec ce qui est vraisemblable. « Si ce n’est pas vrai, ça pourrait l’être !, so what ? », concluait-il en l’embrassant dans le sillon mammaire (sa zone de contact réservée).

Ils se sont rencontrés au cours d’une réunion de travail dans les bureaux de la boîte de pub de Richard ; le projet qu’il présenta pour son Agence de voyage était tellement nul qu’il l’invita chez Lipp pour redorer son image. Evidemment c’était un prétexte pour la draguer à la suite des regards qui s’étaient croisés comme des faisceaux lasers pendant cette réunion, prétexte qui lui permettait également de passer la note salée en note de frais. Quand ils entrèrent dans la brasserie, le maître d’hôtel chercha des yeux sa meilleure table encore disponible pour faire profiter la salle de cette jolie rousse qui attirait les regards des hommes comme si la gravité s’appliquait aussi à la vision, et ceux de leurs épouses qui subissaient la même loi de la nature en pensant que leur soirée était irrémédiablement gâchée par cette apparition. Elle portait un tailleur bleu argent : jupe collante très courte dévoilant le haut de longues jambes superbement bronzées prolongées par les talons de 12 centimètres d’escarpins fuchsia, veste très serrée à la taille qui laissait imaginer qu’un léger soutien-gorge blanc caressait ses seins fermes qui s’exposaient comme deux boules de glace vanille à la vue des amateurs. Elle avait cette assurance que les femmes ont quand elles se sentent belles et désirables au milieu de la secte des voyeurs avertis formée dans des temps très anciens pour célébrer la beauté et la grâce féminine. Le champagne était parfait, et le service plein de ces petits riens qui font croire aux clients qu’ils sont les invités privilégiés du maître de maison. Un couple qui pratique un double jeu de la séduction, voilà les données du problème, la question étant : combien de temps mettront-ils pour se trouver dans le même lit ? Richard commença sa plaidoirie de façon poétique : « C’est à cause de vous que j’ai raté ma présentation, dit-il, j’étais troublé par votre minijupe.

– Mais le projet est mauvais… et je n’ai pas de minijupe ! Le projet était creux. Quand vous avez dit : « cette campagne publicitaire est in le bench mark pour booster le positionnement concurrentiel, et doit apporter un bonus value au capital-image en déclinant une short-list des valeurs de la marque… » ; Intérieurement, j’ai éclaté de rire en me disant : « baratin de pubar aussi vide que prétentieux ! »

– Bon, c’est notre vocabulaire, rien de plus que des tics de langage…

– Je continue. Personne n’a travaillé avant de venir à cette réunion de bouclage : la responsable tv-prod n’avait pas vu le réalisateur – qui a débarqué sans savoir de quoi il s’agissait, ni qui nous étions ! Avec son chien et en tong comme s’il allait à Paris-plage ! C’est un peu fort quand même ! Aucun rendez-vous n’a été pris pour le casting ; pas des styliste ; aucun planning de tournage ; pas de studio réservé. Votre agence n’a rien fait, mais vous étiez tous très satisfaits, convaincus que l’annonceur saurait reconnaître votre génie !… Qu’il était assez con pour ça ! Vous m’avez prise pour une conne… Et le créatif ne savait même pas qu’il devait faire une proposition pour un salon en Italie ! Ni qui nous étions… « le client c’est qui ? » a-t-il grogné.

– Là vous exagérez !

– Non. Après la séance de projection… »… pour vous imprégner du travail de la maison de production et de celui du réalisateur », comme vous l’avez dit… J’étais furieuse. Et j’ai accepté votre invitation pour vous dire tout ça ! C’est fait.

– Ben oui… On s’est planté. Mais je vais reprendre l’affaire en main et…

– Non. Vous êtes virés. On se passera de vous, vous avez perdu le contrat point barre.

– Bon. Alors bon appétit… J’oublie… Vous êtes charmante quand vous êtes en colère… Mais pour un verre de ce Pouilly-Fuissé… promettez-moi de me contacter pour votre prochaine campagne RATP.

– Non !, on ne m’achète pas, Monsieur ! Je devrais me lever et sortir…

– Mais cette brandade vous invite à rester… Et une place chez Lipp, ça se mérite. Sans vous je n’aurais pas convaincu le cerbère de me laisser entrer. Cette porte ne s’ouvre que sur les jolies femmes et les célébrités… le fric aussi… Oubliez-moi, et mangez. Vous pouvez m’appeler Richard. »

Les garçons sont plein d’attention pour son décolleté, ainsi qu’une célébrité du monde littéraire qui crachote dans l’assiette de sa femme posée là comme un pot de fleurs fanées. Elle écoute distraitement la conversation de la table voisine où un ministre tente de retenir l’attention de deux Africains sur un dossier concernant l’aide au Burkina Faso. Il parle d’une voix pleine de morgue et de suffisance, les Burkinabés n’ont pas de chance d’avoir un tel interlocuteur, l’un de ces technocrates qui aurait fait merveille à la belle époque des conquêtes coloniales. Elle reprit deux fois de la brandade de morue, et vers 23 heures ils quittèrent le restaurant. Elle déplia lentement mon mètre soixante-quinze bien décidée d’en mettre plein la vue à Richard en jouant les vamps. En traversant la salle elle passa sa main droite, lentement et de haut en bas, sur ses fesses et tira sur sa jupe pour les mouler davantage. Ce geste ne passa pas inaperçu des regards des clients et des serveurs qui suivirent la main qui glissait sur la courbe voluptueuse d’un cul si bien arrondi et équilibré. Ils suivaient sa démarche et les mouvements de son corps, autant d’instantanés érotiques qu’elle offrait à qui voulait bien la regarder. Le ministre, toujours pédant, dit enfin quelque chose d’intéressant : « elle a des yeux de la couleur de ces émeraudes indiennes du Rajasthan… J’adore son cul… il est parfait ! ». Richard suivait sans cacher son plaisir, et de très près pour bien montrer que le type qui avait le privilège d’accompagner cette beauté rousse, c’était lui ! Et pour faire passer le goût du sel diffusé par la morue il lui offrit, alors qu’ils marchaient sur le boulevard Saint-Germain, d’aller prendre un verre de Badoit dans son 7ème sans ascenseur. Elle n’en redescendit que le lendemain vers midi, alors même qu’il n’avait pu lui offrir que de l’eau municipale dans un verre ébréché. Comme quoi il faut réfléchir avant de reprendre de la brandade. (Un mathématicien aurait donc répondu « six heures » à la cette question.) Elle avait anticipé le coup, son esthéticienne ayant fait un travail parfait ; de plus elle avait un fond de teinture roux pour cheveux qu’elle avait appliqué sur sa toison : à poil elle était parfaite. Lui, il avait cette beauté de la jeunesse qui efface les défauts et les manques ; il était gentil, drôle, et attentionné dans les jeux de l’amour. Son accent canadien ajoutait un charme discret à son français assez original, et il en jouait. Elle en fut amoureuse dès qu’il avait lancé sa présentation Power Point à l’agence, et avait trouvé son numéro de séduction chez Lipp assez réussi, mélange de retenue et d’audace, de choses dites crument et de messages subliminaux. Plus grand qu’elle, mais pas beaucoup plus, ils formèrent sur le boulevard Saint-Germain un couple sur lequel les promeneurs du soir se retournaient, ce qui facilita sa réponse à l’invitation de Richard d’aller prendre un verre d’eau gazeuse dans son studio.

« Pour résumer, avant que débute cette histoire devant le desk de l’hôtel Toubkal à Marrakech, j’étais une fille toute simple et belle qui aurait pu tout aussi bien travailler dans la presse, la coiffure ou l’architecture d’intérieure (comme les femmes de…). J’ai fait un passage à la Fac de Jussieu et appris tout un tas de choses qui me dirigeaient vers un job qui n’était pas pour moi ; j’ai travaillé l’anglais, l’espagnol et un peu le mandarin pour rajouter une ligne sur mon CV qu’on ne trouverait pas chez d’autres filles d’un mètre soixante-quinze, et je me suis lancée dans le grand tourisme pour voir le monde comme il était. Je n’avais pas assez d’ambition pour m’attaquer aux affaires comme l’ont tenté des copines après avoir lu des bouquins ennuyeux sur le management, le marketing, la stratégie etc., et couché utile avec des chasseurs de têtes et certains de leurs clients… Succès discutables pour certaines qui vendent de la couche-culotte ou de la bouffe pour chiens.

– … ».

Rien n’est jamais acquis à l’homme a écrit le poète… à la femme non plus ! On peut subodorer qu’un physique peu avantageux est chez certaines filles pour beaucoup dans leur engagement dans des assos de ceci ou de cela : à défaut de pouvoir se taper un mec elles jouent la carte féministe avec une coloration homo-gauche-gauche pour faire intello-bobo-branchées, en récitant des poèmes saphiques à défaut de sacrifier aux rites ! Catherine sait qu’elle a une chatte et pas de queue, et si ce qui suit démontre qu’une attirance pour les femmes n’est pas à exclure de son champ érotique, c’est plus une question de circonstance que d’une configuration hormonale ou génétique.

Aujourd’hui elle bosse dans un port de méditerranée pour donner satisfaction à des plaisanciers qui se plaignent de payer trop cher l’anneau de leurs promène-couillons, de ne pas avoir une aussi bonne place pour l’escale que l’année dernière ; qui râlent parce que la manutention est en retard, que le gardiennage n’est pas convenablement assuré, qu’on ne trouve plus comme avant un accastillage de qualité, que le voisin s’est mis à couple de façon incorrecte, que les factures du chantier sont trop lourdes, que les voisins font du bruit la nuit, etc. Elle est Attachée de direction à la capitainerie, chargée de la coordination des Services, un poste qu’elle a obtenu un matin calme parce qu’elle était bien bronzée et avait le look qui convient pour être dans le staff d’un grand port de plaisance – qui a un quai pour les immenses navires blancs des milliardaires qui expriment le m’as-tu vu dans mon joli cercueil comme nul autre objet de création humaine. Son job consiste aussi à gérer des problèmes à la con pour répondre aux exigences de gens arrogants et dépourvus de ce qui peut rendre un être humain attachant – il y a de rares exceptions, mais une exception n’est pas suffisante pour satisfaire une fille qui a vécu ce qu’elle a vécu. Et ne pas négliger les élus locaux qu’elle se doit de saluer avec courtoisie et une pointe d’obséquiosité pour exprimer toute la considération que leurs personnes quasi sacrées attendent du petit personnel : le port est aussi leur affaire, et elle doit veiller à ce que leurs électeurs – c’est-à-dire les commerçants – s’en mettent plein les poches, et à répondre favorablement aux demandes de petits services auxquels ils estiment avoir droit – les privilèges d’ancien régime ont changé de nature, mais n’ont pas disparu un 4 août comme la République veut le faire croire. Le plus dur à supporter, ce sont les réceptions officielles, on s’y emmerde comme nulle part ailleurs ! A droite, à gauche, en face on ne voit que des gens que l’on n’a aucune raison de voir ; et parler avec eux est un exercice de spiritualité : en plus des récits de leurs exploits de voileux et des commentaires des émissions de télé et des news sur les catastrophes qui parsèment la planète, elle doit supporter sans moufter les messages subliminaux (mais pas toujours subliminaux) de vieux qui s’imaginent pouvoir encore lever une fille, en complément des putes, parce qu’ils ont du fric. Leurs femmes sont pires, des harpyes prêtes à s’entredévorer pour des histoires à la con qui tapissent leur univers mental trouvé sur les pages en papier glacé de magazines débiles. Le sexe, elles en parlent à défaut de pouvoir pratiquer. Parfois des étrangers apportent une note exotique à ces manifestations exclusives où la gastronomie tient lieu de pense-bête pour relancer les conversations : « tu te rappelles chéri les merveilleuses langoustes qu’on a mangé en Floride… ». Catherine est experte en plans de table, jouant avec tantôt les titres tantôt les fortunes pour faire que ces relations mondaines soient aussi des relations d’affaires, ou à défaut des opportunités sexuelles. Pour compléter les tables officielles et faire baisser l’âge moyen, elle a une liste d’Escorts prêtes au sacrifice pour une grosse poignée de dollars – beaucoup de filles sympathiques, avec lesquelles elle passe de bons moments sur la plage, qui ont fait du sexe un business comme un autre en appliquant au pied de la lettre la formule « value for money ». L’une d’elles a eu DSK comme client, ce qui lui permet de majorer ses tarifs – DSK, c’est une référence ! (elle en porte encore les stigmates, bien qu’il ne l’ait pas clouée sur une croix). Elle dit des choses amusantes comme ceci en forme d’aphorisme : « une pipe c’est correct, embrasser c’est dégueulasse ! » ; ou encore : « le sexe c’est une gymnastique qui ne demande pas beaucoup d’efforts et qui peut rapporter gros ». Un like. Il y a une Ponote qui, pour compenser un physique pas terrible, s’applique à parler français comme Jane Birkin : elle a un succès fou auprès des Allemands !

Ceux qui ont voulu l’emmener en croisière ont été déçus, elle ne couche pas ; avec personne ! Leurs femmes lui font la gueule, elles se font des idées. Pour protéger son incognito elle a pris le pseudo de Blandish (son père était fan de Chase). Elle a abandonné les cosmétiques, les fringues et tous les artifices qu’une femme utilise pour plaire et inspirer le désir… ou tout simplement pour ne pas passer inaperçue, et vit en short large et tee-shirt informe, et si elle est bronzée c’est à cause du soleil, malgré elle qui sait qu’il provoque le cancer de la peau. Elle a dit à Lou : « Je veux passer sur cette terre comme l’ombre d’un nuage sur la mer, heureuse de vivre, de respirer les parfums, l’air du temps, de regarder la mer dérouler ses vagues qui sont une métaphore de l’écume de nos jours. Depuis que Richard m’a quittée j’ai un régime de none ». Il faut avoir été sur le point de perdre la vie pendant des mois pour la comprendre : la fille qui faisait claquer les talons de ses escarpins sur les dalles du lobby pour s’annoncer dans les grands hôtels est morte ; c’est l’histoire de cette mort qu’elle veut raconter.

« Mais vous en savez assez sur moi. Encore ceci : j’habite un deux pièces que je loue dans le quartier du port ; et j’ai un Hobie Cat 18 pour faire des ronds dans l’eau turquoise de la baie et chasser le chien noir qui parfois encore tente de mordre mes mollets. Deux ou trois fois par semaine Lou vient partager une salade ave moi et me raconter les épisodes de sa vie au Casino de Monte-Carlo où elle fait dans les relations publiques VIP – elle a le physique pour. Je l’aime beaucoup, elle est une lumière dans ma ville. Un peu poupée Barbie, mais je m’occupe d’elle.

– … ».

 

 

2.1

Ce n’était pas son bagage cabine ! Un échange involontaire qu’elle découvre chez Juju en l’ouvrant sur une table basse du bar pour sortir sa tablette. Aki est derrière le bar, affairé. En partant elle a mis la main sur la mauvaise poignée, et les Italiens n’ont, comme elle, rien vu. Elle l’a refermé d’un mouvement sec, instinctivement en se raidissant : il contenait des liasses de billets de 500 euros bien serrées dans des sacs plastiques. Un sacré paquet de fric ! Elle a pensé à la tête que ces deux types avaient dû faire quand ils ont ouvert sa valise de cabine : petites robes d’été, shorts légers, maillots de bains, sous-vêtements sexy et quelques autres accessoires féminins pour voyager, et elle a éclaté de rire. Une façon de maîtriser le stress. Mais le plus dur restait à faire : réfléchir à la situation et prendre la bonne décision. Elle demande sa chambre à Aki en le regardant droit dans les yeux : il n’a pas vu les paquets de billets de 500 ! « La 7 ça ira ?, demande-t-il d’une voix très professionnelle.

– C’est mon chiffre porte-bonheur ! ».

Il la conduit à la chambre en portant le magot. C’est du polar, mais pour de vrai. Assise sur le lit elle sort les paquets mais renonce à compter, il y en a trop ! Des milliers d’euros… Son portable sonne : c’est son Agence. Ils ont reçu un appel du Maroc… un homme a demandé son adresse pour lui remettre un bagage qu’elle aurait oublié dans un taxi. L’adresse de l’Agence est collée à l’intérieur, ils ont ouvert sa Surface, ils savent tout d’elle ! Elle répond qu’elle est à l’Auberge de l’Ouka et qu’ils peuvent la lui faire parvenir par le prochain autocar. Sans plus. Elle raccroche après avoir échangé quelques amabilités pour prendre un appel de Yasmina. Elle est très nerveuse. Une voix d’homme couvre celle de sa copine : « On va faire échange miss. On r’mène vo’t valise. Et on r’prend le nôtre… vous y touchez pas. Pas de soucis miss… on arrive…

– Je vous attends ». Un Italien, un type pourtant pas très catholique.

Il faut une heure et demie pour monter à l’Ouka, elle a donc peu de temps devant elle pour réfléchir et arrêter un plan. Phase 1, elle appelle Richard : « En conclusion, je fais quoi ?, lui demande-t-elle après avoir résumé l’histoire.

– Tu appelles la police de Marrakech… et vite. Et toi tu te planques… tu laisses la valise à Aki… tu lui dis qu’on va venir la prendre… qu’il y a eu une erreur… Et tu vas au bureau des remontées mécaniques… Je les connais… Tu dis que tu veux les interviewer pour ton Agence de Voyages… une connerie dans ce genre. De mon côté j’essaie de joindre l’Ambassade à Rabat. Planque-toi… bordel de merde, planque-toi ! Les ritals ne sont pas là pour faire du tourisme ni de l’humanitaire… Une ONG sicilienne ou napolitaine on sait à quoi ça sert ! ».

Elle a compris que Richard pensait ce qu’elle n’avait pas encore pensé : ces maffieux ne la laisseraient pas repartir tranquillement avec sa petite valise du fait qu’elle savait ce que la leur contenait. Elle était un risque systémique : donc à éliminer ! L’adrénaline montait en température et pression. Elle rappelle Yasmina qui reniflait comme une otarie sans pouvoir dire un mot : « Ma cocotte… tu appelles la police… tu leur dis de venir le plus vite possible pour arrêter deux truands qui vont débarquer dans une heure pour récupérer leur valoche… où il y a des millions d’euros. Trafic de drogue. J’ai eu Richard au téléphone c’est ce qu’il m’a dit… appelle la police !

– Mon père connait des gens à la Préfecture de Police de Marrakech… Je l’appelle. Et si c’est pas pour de la drogue…

– Ce fric, c’est pas pour acheter des tomates !… Tu donnes aux policiers mon nom… mon téléphone… celui de l’Agence de Voyages… celui de Richard que je te donne… Note. Tu appelles aussi ton directeur… Ils t’ont frappée ?

– Non… mais j’ai eu peur… J’ai cru que c’était un braquage… des terroristes… comme à la télé.

– Appelle ton père. Plusieurs millions d’euros… avec ça on déplace une armée… Y sont là, je les ai sous les yeux. Ma cocotte on va se faire ces deux truands… Je t’embrasse. Je te rappelle quand ça sera fini… ».

Le téléphone sonne plusieurs fois mais elle ne répond pas : des numéros masqués. Elle quitte la chambre et va vers Aki, l’homme de confiance de la maison qui est au bar. « Aki, tu remets cette valise au type qui va venir… il te donnera la mienne. Un échange… On s’est trompé à Marrakech… Tu ne l’ouvre pas !

– Oui Catherine… je fais l’échange. Je n’ouvre pas celle qu’ils me donnent.

– Non, celle-là… c’est la leur… Tu ne l’ouvre pas.

– Je ne les ouvre pas… ni celle-là ni l’autre…

– Bien. Je vais faire une promenade… Je veux profiter de l’air pur de l’Atlas…

– Profite ! 2.600 mètres ! Compte sur moi pour la valise. Je la mets là en attendant…

– C’est ça… Et tu ne quittes pas l’hôtel.

– Je ne sors pas d’ici ! J’attends… ».

Comme la police devrait arriver à l’hôtel avant ces connards – un flag ! –, Aki n’aura pas de contact avec eux. Il n’est pas assez malin pour comprendre le scénario sans story-board. Aki est de Tazzarine, c’est un berbère ; il a 35 ans, le visage grêlé comme s’il avait été mal cuit, mais assez bel homme ; il a fait des études jusqu’au bac à Ouarzazate et veut faire une carrière dans le tourisme ; il rêve d’être organisateur de circuits dans le sud. En attendant d’avoir assez d’argent il travaille chez Juju. Catherine l’aime bien, sa fidélité est en béton. A chacun de ses passages il lui demande de l’emmener en France pour apprendre le métier dans son Agence ; comme il a une femme et quatre gosses, elle ne veut pas qu’il aille se perdre dans cette galère parisienne ; il est heureux à l’Ouka mais il ne le sait pas, il ne sait pas ce qu’il perdrait en quittant son Atlas natal.

La police pourrait les laisser monter à l’Ouka pour les arrêter quand ils redescendront par la seule route qui dessert la Station : une hypothèse crédible. Ils peuvent aussi venir en hélico pour les attendre en sirotant un thé avec Jo, la valise sous la table. Catherine a peur d’avoir mis Aki en danger si l’affaire tournait mal : ils pouvaient être armés ! Tout se bouscule dans sa tête et elle fait des efforts pour écouter poliment les trois employés des remontées mécaniques qui l’ont reçue dans leur guitoune surchauffée, lui ont offert le thé et installée aussi confortablement que possible, flattés qu’une si belle fille vienne leur rendre visite, eux qui sont considérés par les moniteurs et les clients comme des prolétaires incultes. Ils ont des soucis avec le câble du télésiège qui doit être changé avant la prochaine saison ; le nouveau câble doit venir de Grenoble mais ils ne savent pas si Rabat a passé la commande. Elle partage leur légitime inquiétude administrative en se brûlant la langue avec le thé. Ce sont de solides gaillards, fruit d’une longue sélection naturelle, qui affrontent la haute montagne avec peu de choses ; ils sont proches des sherpas de l’Himalaya, leurs cousins par la nature. Le Roi a un chalet au pied des pistes – Le Chouca –, mais on dit qu’il préfère les pistes de Courchevel… Les nuages noirs qui lui encombrent l’esprit se dissipent quand elle entend le rotor de l’hélico : la police a mis moins d’une heure pour venir, les deux connards vont passer un mauvais moment : finis les jours paisibles et les nuits torrides à La Mamounia ! Elle reste avec ses trois amis, attendant le clap de fin qu’enverra Aki sur son portable. Ses connaissances sur l’aménagement d’un domaine skiable augmentent de quart d’heure en quart d’heure, son impatience aussi suivant une loi semi-logarithmique bien connue des matheux.

Ce n’est pas l’hélico de la police qui s’était posé à l’Ouka, mais celui d’une société privée loué par les truands. Et ils sont repartis par les airs, les flics peuvent renoncer aux barrages routiers. Heureuse d’avoir retrouvé ses affaires, mais avec le sentiment que la vie ne reprendra pas son cours tranquille.

De retour à l’Auberge, avant de s’effondrer sur le lit elle vomit dans les toilettes. Elle a pensé à ses parents, à ces années de l’enfance et de l’adolescence si douces brisées une nuit de février par cet incendie horrible qui revient dans les moments de détresse et qu’elle n’oubliera jamais. Elle a pleuré pendant de longues minutes l’esprit à la dérive, étouffant ses sanglots dans l’oreiller. Puis elle s’est endormie vaincue par le stress. Les bips émis par son portable n’atteignent pas son cerveau. Au réveil de nombreux messages la ramènent à la réalité : Richard (quatre fois), Yasmina (deux fois), l’Agence (une fois), numéros masqués (quatre fois). Après avoir rassemblé ses affaires, elle appelle Richard pour lui raconter le film ; il ne la laisse pas terminer : « Tu rentres immédiatement en France. Tu prends le premier avion… D’Agadir… surtout pas Marrakech ! T’es en danger… ils pensent que tu les as identifiés à l’hôtel Toubkal, et ils n’hésiteront pas, ces salauds !

– Je ne les ai pas vus de face… Des inconnus plantés à côté de moi alors que je parlais avec la réceptionniste. Je te laisse, j’ai deux messages d’elle. Je t’embrasse comme ta petite femme chérie sait le faire…

– Tu me donnes le numéro de ton vol. T’embrasse aussi… partout ! »

Dès qu’elle raccroche c’est Yasmina qui appelle : – As-tu pris l’argent ? dit-elle la voix nouée.

– Mais non ! C’est quoi cette question…

– Les Italiens viennent de m’appeler et m’ont dit que celui ou celle qui avait pris l’argent ferait mieux de le rendre !

– Putain de merde… Chez...