La fourmi égarée

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143 pages
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L’existence nous offre mille chemins qui sont autant d’alternatives dans l’arbre des possibles de nos vies. Mais peut-on véritablement échapper à sa destinée, contrarier « ce qui est écrit » ? Même si nous restons libres de nos choix, avons-nous, au final, une totale emprise sur le hasard ou sur ce qui est prédéterminé ? Ne sommes-nous pas également conditionnés par notre propre histoire, par notre éducation ? Et dès lors toutes nos actions sont-elles vaines ? Ne suffit-il pas de se laisser porter par les événements plutôt que de gâcher notre énergie à vouloir en contrarier le cours ? Mais, a contrario, si notre sort semble scellé, ne subsiste-t-il pas malgré tout une part de secret espoir à laquelle se raccrocher ?
À travers dix nouvelles mettant en scène des personnages confrontés aux caprices du destin, La fourmi égarée nous entraîne dans le tourbillon des vicissitudes de la vie en réunissant quelques-uns des ingrédients qui en constituent l’essence même : émotion, intensité dramatique et dérision.

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Ajouté le 23 octobre 2012
Nombre de lectures 9
EAN13 9782923916538
Langue Français
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LA FOURMI ÉGARÉE nouvelles
FRÉDÉRICK MAURÈS
© ÉLP éditeur, 2012 www.elpediteur.com elpediteur@yahoo.ca
ISBN978-2-923916-53-8
Image de la couverture : Oswald Pfeiffer www.wix.com/oswaldpfeiffer/peinture
Polices libres de droit utilisées pour la composition : Linux Libertine et Libération Sans
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Prologue
Je suis allongé sur ce sol forestier tapissé d’aiguilles de pin des Landes et marbré d’une mousse déjà jaunie par le soleil à peine ressuscité d’un début de printemps. Se frayant un chemin laborieux à travers les cimes des arbres qui bordent la clairière, les rayons chauds dardent bienveillamment mon visage ainsi que mon âme délibé-rément offerte à la rêverie.
Les mains croisées derrière la tête, le souffle lent et paisible, les membres relâchés de toute tension parasite, je ferme les yeux et laisse mes pensées vagabonder sans contraintes.
Un picotement sur le bras me donne à penser qu’une fourmi téméraire s’est hasardée dans un défi montagnard parsemé d’embûches, d’escalades et de précipices dispro-portionnés. La torpeur léthargique qui m’envahit annihile toute velléité de la remettre sur la bonne route.
Seuls les chants discrets et lointains de quelques oiseaux viennent ponctuellement rompre le silence assourdissant. La sensation de reposer sur un îlot perdu au milieu des océans, ignoré de toutes cartes maritimes, participe à l’osmose de mon corps et de mon âme avec la Nature.
J’ouvre les yeux, fixe le bleu pur et frais du ciel hors d’atteinte. Peu à peu, mon esprit semble prendre la mesure de l’infini, de l’immensité du tout relativement à l’étroitesse du soi et des éléments qui l’environnent. Je ne suis plus qu’un point dérisoire dans l’univers galactique. Ma pensée assoiffée de connaissances ne peut s’empêcher de questionner vainement l’inconnu. Est-ce que tout est écrit ? La résultante de nos actions est-elle prédéterminée, seuls les chemins étant aléatoires ? Le hasard n’a-t-il sa place que dans le processus, pas dans la finalité, elle-même irrémédiable ?
Plus je m’imprègne de l’insondable intensité du bleu printanier, plus le trouble m’envahit. Ne suis-je pas en train de vivre ici et maintenant les seuls vrais instants de mon existence ? Les moments qui, détachés de tout dessein, micro-dessein ou dessein majeur, confèrent à notre être une liberté absolue, la liberté ultime. Soudain
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m’apparaît illusoire l’ambition de toutes ces fourmis humaines qui s’évertuent à modifier le cours de leur vie. Tout comme est illusoire l’ambition de cette fourmi extravagante qui espère encore retrouver la terre ferme et l’humus fécond alors qu’elle se perd sans espoir de retour dans les méandres pileux de mon avant-bras.
Le vent frais d’avril s’est brusquement levé, m’extrayant de ma méditation. C’est le vent du réel qui vient apporter un peu de piquant à notre vie comme à notre peau, parce que le sel réside aussi dans la volonté de maîtriser notre destinée et toutes les étapes intermé-diaires. Parce que l’illusion du contrôle nous permet finalement de continuer à vivre.
Me relevant nonchalamment, je prends soin de replacer ma fourmi complice sur la voie qu’elle avait quittée, sans doute par distraction !
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Sans volonté manifeste
J’aime flâner au hasard des allées du jardin du Luxembourg. Particulièrement fin septembre, lorsque l’été bascule en automne. L’atmosphère de Paris y est alors irrésistiblement mélancolique. Comme si les efforts démesurés de la belle saison pour lutter contre l’irrémé-diable processus de déclin se confondaient alors avec notre dérisoire tentative de contrarier le temps qui passe.
Après avoir nonchalamment déambulé, résolu à capter les rares rayons de soleil susceptibles de darder timidement mon visage offert, je me laisse habituellement choir mollement sur un banc convenablement exposé, m’abandonnant au plaisir de guetter d’une oreille distraite les conversations alentour.
C’est à l’occasion d’une de ces haltes bienfaitrices, non loin de la statue de Mathilde de Flandre, que je surpris l’an dernier l’émoi d’une mère de famille tançant vertement
son fils âgé d’une dizaine d’années. Il ne pouvait s’agir que de la mère et du fils tant la familiarité des propos échangés révélait un degré de complicité forcément inhérent aux liens du sang.
Le garçon se prénommait Guillaume. Il présentait un tempérament d’un naturel visiblement turbulent, à moins que quelque mouche ne l’eusse spécifiquement piqué en cette fin d’après-midi. La mère, la trentaine finissante, éprouvait les pires difficultés à faire respecter les règles minimales de bonne conduite qui siéent aux mœurs de notre époque, pourtant déjà fort tolérantes. En nage, le visage empourpré par la colère, le chignon désordonné, la génitrice débordée proférait des menaces de plus en plus explicites, allant même jusqu’à agiter le spectre de la privation d’ordinateur. Rien n’y faisait. Ses yeux noir ébène avaient beau lancer des flèches au curare, le gamin refusait d’obtempérer, poussant à l’envi des râles plaintifs dont l’extinction ne semblait pouvoir être obtenue que moyennant l’enrichissement idoine du marchand de barbapapa qui, non loin, observait le manège avec délectation. — Ne crois pas mon gaillard que je vais céder à tes quatre volontés !
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Les armes dissuasives s’étant révélées inopérantes, une paire de claques cinglantes finit par faire entendre raison au marmot. Le petit être décérébré capitula et l’instant me parut propice pour engager la conversation avec la maman victorieuse. De fil en aiguille, je lui narrai l’histoire authentique de deux jumeaux, faux-jumeaux, crus-je devoir lui préciser, aux caractères et tempéraments si diamétralement opposés que l’on eut pu en toute bonne foi émettre des doutes sur l’unicité du reproducteur. L’ironie de l’anecdote résidait notamment dans le fait que, si l’un se prénommait Alexandre, son frère s’appelait aussi Guillaume.
Je sentis mon récit apporter un début de réconfort à la mère épuisée par la tyrannie filiale. Aussi n’hésitais-je pas à en détailler les contours.
Alexandre, lui expliquai-je, était un hédoniste, jouissant des bons moments de l’existence au fur et à mesure de leur venue. Sans jamais précipiter le cours des choses. Laissant hasard et bonne fortune opérer librement. Guillaume, bien au contraire, n’avait de cesse que de bousculer le cours de l’Histoire, en tous cas de la sienne, forçant le destin avec obstination, recherchant avec
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opiniâtreté à repousser ses propres limites pour mieux assouvir une ambition que d’aucuns auraient considérée déraisonnable. Cette différenciation s’était manifestée très tôt, dès le berceau. Ils partagèrent les premières années de leur existence tête-bêche dans le même lit à barreaux de bois. Si Alexandre s’éveillait le premier, il profitait du silence, de la quiétude ambiante pour observer les mobiles d’éveil suspendus au-dessus de lui, les décorations murales aux couleurs apaisantes, les « choses » aux contours mal définis à portée de sa vue encore en développement. Bien au contraire, dès que le marchand de sable avait remballé les grains destinés à Guillaume, celui-ci n’avait plus qu’un seul objectif : s’emparer d’une entité floue et lointaine dont la brillance décolorée venait angulairement frapper sa pupille gauche. Alors qu’Alexandre se contentait d’en observer l’éclat, Guillaume cherchait chaque jour à s’en rapprocher. Au prix d’efforts démesurés, il parvint même à se glisser d’un bon trente centimètres en direction du Graal. Au fil du temps, la chose épousa à ses yeux des contours plus précis, ses reflets bleutés captant systémati-quement son regard. Lorsqu’il put s’agripper aux barreaux du lit, il mobilisa toute sa force musculaire pour se
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soulever dans un élan résolu vers la lumière bleue adulée. Un beau jour, sa quête prit fin sous l’œil attentif de son frère lorsque, ultime victoire, il parvint à enjamber le rebord du lit. Il fallut plusieurs mois avant que ses parents ne reçoivent l’assurance que le traumatisme crânien qui en résulta ne laisserait aucune séquelle. Pendant les quatre semaines d’hospitalisation de Guillaume, sa mère, meurtrie et rongée d’inquiétude, redoubla d’attention pour Alexandre. Un soir, sur la commode attenante au petit lit, elle prit pour lui donner à jouer une boîte à bijoux vide, héritée de sa mère, au couvercle paré d’un magnifique à-plat de saphir bleu. La jeune maman m’écoutait avec intérêt, souriant parfois, concentrée toujours. Le garçonnet, définitivement calmé, jetait nonchalamment des cailloux sur les pigeons. Je me sentis donc autorisé à poursuivre mon récit.
Plus tard, Guillaume et Alexandre tombèrent amoureux de la même jeune fille. Mathilde et les jumeaux avaient fait toute leur scolarité ensemble, du primaire au lycée. C’est en Terminale que Mathilde et Alexandre se rappro-chèrent. Elle avait toujours eu un petit faible pour lui car elle appréciait sa force tranquille, la manière sécurisante
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