La frontière au quotidien

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La région d’Ottawa-Gatineau a quelque chose d’unique. Traversée par la frontière provinciale qui a la plus forte charge symbolique au pays, elle se caractérise par une dynamique particulière. De part et d’autre de la frontière, les populations, les cultures et les pratiques sont différentes. D’aucuns investissent la région d’une mission particulière : contribuer à limiter les risques de dislocation du Canada en favorisant une territorialité transfrontalière des individus et des groupes pour devenir ainsi le creuset d’une nouvelle identité canadienne. Les populations minoritaires sont plus vulnérables et davantage susceptibles de mettre en place des stratégies particulières pour tirer profit des occasions qu’offre la frontière. Cet ouvrage, rédigé par quatre géographes de l’Université d’Ottawa, jette un éclairage nouveau sur les effets intrinsèquement ambigus et contradictoires de la frontière dans la région de la capitale nationale.



PROLOGUE – Ottawa et ses multiples frontières


      Caroline Andrew


INTRODUCTION


Partie 1 – Deux provinces, une région, deux villes, une frontière


Chapitre 1 – Le paradoxe de la frontière


      Marc Brosseau


Chapitre 2 – La fonction capitale et l’emploi


      Caroline Andrew, Brian Ray, Guy Chiasson et Marie Lefebvre


Chapitre 3 – Les langues et la culture dans l’espace régional


      Marie Lefebvre, Anne Gilbert et Brian Ray


Chapitre 4 – Géographies tranquilles du quotidien


      Anne Gilbert et Brian Ray


Partie 2 – Territoires : les stratégies transfrontalières


Chapitre 5 – L’expérience de la frontière des minorities de langue officielle


      Anne Gilbert et Marc Brosseau


Chapitre 6 – Défis et opportunités pour les nouveaux arrivants à Ottawa-Gatineau, ville bilingue et transfrontalière


      Luisa Veronis


Chapitre 7 – Parcours de vie à la frontière : strategies d’établissement des familles immigrantes


      Luisa Veronis et Brian Ray


Chapitre 8 – Frontière mobile et portative


      Marc Brosseau


Partie 3 – Jeux de miroir : les identités à la frontière


Chapitre 9 – Interroger son identité à la rencontre de la majorité : la frontière asymétrique des minorities de langue officielle


      Anne Gilbert et Marc Brosseau


Chapitre 10 – Une géographie pragmatique : les immigrants chinois et la frontière


      Brian Ray


Chapitre 11 – Lieu, culture et appartenance dans une ville transfrontalière : les récits des immigrants


      Luisa Veronis


Partie 4 – Aimant et repoussoir : frontière et citoyenneté


Chapitre 12 – Habiter Gatineau depuis la marge anglophone


      Anne Gilbert et Luisa Veronis


Chapitre 13 – La lutte des places au sein des institutions francophones d’Ottawa


      Anne Gilbert


Chapitre 14 – Accueil des immigrants et (re)production de l’idéal canadien de citoyenneté


      Luisa Veronis


Conclusion – La frontière réflexive : vie quotidienne et espace social dans la région de la capitale nationale


      Anne Gilbert et Marc Brosseau


Épilogue – Frontière plurielle, frontière essentielle


      VincentBerdoulay


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Date de parution 20 septembre 2014
Nombre de visites sur la page 14
EAN13 9782760321328
Langue Français

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Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada
Gilbert, Anne, 1954-, auteur La frontière au quotidien: expériences des minorités à Ottawa-Gatineau/Anne Gilbert, Luisa Veronis, Marc Brosseau, Brian Ray.
(Collection Politique et politiques publiques) Comprend des références bibliographiques et un index. Publié en formats imprimé(s) et électronique(s). ISBN 978-2-7603-0822-0 (couverture souple).--ISBN 978-2-7603-2133-5 (pdf).--ISBN 978-2-7603-2132-8 (epub)
 1. Identité collective--Capitale nationale, Région de la (Ont. et Québec). 2. Régions frontalières--Aspect social--Capitale nationale, Région de la (Ont. et Québec). 3. Capitale nationale, Région de la (Ont. et Québec)--Conditions sociales. I.Brosseau, Marc, 1963-, auteur II. Ray, Brian Kelvin, 1962-, auteur III. Veronis, Luisa, 1975-, auteur IV. Titre.
HN110.O85G55 2014 306.44’60971384 C2014-904415-1 C2014-904416-X
Dépôt légal: Bibliothèque et Archives Canada Bibliothèque et Archives nationales du Québec © Les Presses de l’Université d’Ottawa, 2014
Tabledes matières
PROLOGUE – Ottawa et ses multiples frontières Caroline Andrew
INTRODUCTION
PARTIE 1 – Deux provinces, une région, deux villes, une frontière Chapitre 1 – Le paradoxe de la frontière Marc Brosseau Chapitre 2 – La fonction capitale et l’emploi Caroline Andrew, Brian Ray, Guy Chiasson et Marie L efebvre
Chapitre 3 – Les langues et la culture dans l’espac e régional Marie Lefebvre, Anne Gilbert et Brian Ray
Chapitre 4 – Géographies tranDuilles du Duotidien Anne Gilbert et Brian Ray
PARTIE 2 – Territoires: les stratégies transfrontalières Chapitre 5 – L’expérience de la frontière des minorités de langue officielle Anne Gilbert et Marc Brosseau
Chapitre  – éfis et opportunités pour les nouveau x arrivants à Ottawa-Gatineau, ville bilingue et transfrontalière Luisa Veronis
Chapitre 7 – Parcours de vie à la frontière: straté gies d’établissement des familles immigrantes Luisa Veronis et Brian Ray Chapitre 8 – Frontière mobile et portative Marc Brosseau
PARTIE 3 – Jeux de miroir: les identités à la frontière Chapitre 9 – Interroger son identité à la rencontre de la majorité: la frontière asymétriDue des minorités de langue officielle Anne Gilbert et Marc Brosseau Chapitre 10 – Une géographie pragmatiDue: les immig rants chinois et la frontière Brian Ray Chapitre 11 – Lieu, culture et appartenance dans un e ville transfrontalière: les récits des immigrants Luisa Veronis
PARTIE 4 – Aimant et repoussoir: frontière et citoy enneté Chapitre 12 – Habiter Gatineau depuis la marge anglophone Anne Gilbert et Luisa Veronis
Chapitre 13 – La lutte des places au sein des insti tutions francophones d’Ottawa Anne Gilbert Chapitre 14 – Accueil des immigrants et (re)product ion de l’idéal canadien de citoyenneté Luisa Veronis
CONCLUSION – La frontière réflexive: vie quotidienn e et espace social dans la région de la capitale nationale Anne Gilbert et Marc Brosseau
ÉPILOGUE – Frontière plurielle, frontière essentielle Vincent Berdoulay
BIBLIOGRAPHIE
À propos des auteur(e)s
Remerciements Index
PROLOGUE
Ottawa et ses multiples frontières
Caroline Andrew
ous des dehors plutôt simples, voire communs, Ottaw a est une ville complexe. La ville S est traversée de plusieurs frontières qui divisent, de ponts qui unissent, de catégorisations qui éloignent et de définitions qui rapprochent. Une frontière existe entre les niveaux de gouvernement, par exemple, entre la Vill e d’Ottawa et le gouvernement fédéral. Cette frontière s’est installée depuis le choix d’O ttawa comme capitale des provinces-unies du Bas et du Haut-Canada. Le représentant du gouver nement britannique qui a conseillé à la reine Victoria de choisir Ottawa soulignait : «its wild position, and relative inferiority to the other cities namedCette vision des» (Eggleston 1961, p. 103, cité dans Andrew 2013). administrateurs britanniques s’est transmise au gou vernement fédéral lors de son installation à Ottawa. Celui-ci s’est en effet arrogé un rôle di rect en matière de planification urbaine, où il s’est substitué à la Ville d’Ottawa en créant la Co mmission d’embellissement d’Ottawa (Ottawa Improvement Commission, en anglais) en 1899 . L’idée que le gouvernement fédéral devait «embellir» la ville a perduré. Récemment enc ore, la Commission de la capitale nationale (CCN) a pris des décisions qui ont eu des implications importantes pour la ville d’Ottawa (et aussi pour celle de Gatineau) sans que cette ville soit représentée au conseil d’administration de la CCN. Si elle divise, la CCN est aussi un facteur d’unité , qui réunit au sein de la région de la capitale nationale (RCN) tant les portions québécoi se qu’ontarienne de l’agglomération. Une frontière s’est creusée entre la RCN et les villes limitrophes, au gré d’une action sur le territoire qui les exclut. Des initiatives telles q ue Choisir notre avenir, un projet tripartite de planification dévoilé en 2012 et qui réunit la Vill e d’Ottawa, la Ville de Gatineau et la CCN, contribuent à resserrer les liens (Andrew et Chiass on 2012). La frontière hiérarchique qui caractérise la gouvernance régionale est l’objet de tensions récurrentes. Le livre publié sous la direction de Rupak Chattopadhyay et de Gilles Pa quetThe Unimagined Canadian Capital en 2011 illustre la diversité des points de vue qua nt aux solutions possibles. Le contraste entre la position de John Taylor, proville, et cell e de David Gordon, profédéral, démontre la complexité des enjeux culturels, sociaux, politique s et environnementaux soulevés par la frontière. La frontière interprovinciale est tout aussi comple xe, comme l’illustre cet ouvrage préparé par mes collègues géographes Anne Gilbert, Luisa Ve ronis, Marc Brosseau et Brian Ray. Les rapports entre Gatineau et Ottawa sont en même temp s des rapports d’altérité (linguistique, réseautage différent, rapport à une métropole diffé rente, différences entre les compétences municipales en Ontario et au Québec) et des rapport s de convivialité entre familles, parents et collègues de travail. La mobilité quotidienne de part et d’autre de la rivière des Outaouais rend d’autant plus intéressante cette frontière qu’ elle ne suscite pas toujours les réactions attendues. Sur le plan strictement politique, Gatin eau et Ottawa baignent dans une même réalité: loin de leur capitale respective, elles en tretiennent avec elles des relations ambiguës, entre l’indifférence et voire parfois le rejet. Vue s comme privilégiées par la présence du gouvernement fédéral, et ainsi mieux protégées que d’autres grandes villes du pays des aléas de l’économie, elles souffrent d’un manque d’ investissement provincial chronique. Ce ne sont pas là les seules frontières qui travers ent la région. La fusion municipale de 2000 n’a pas effacé les frontières entre l’Ottawa u rbain, l’Ottawa banlieue et l’Ottawa rural. Le fait que la fusion ait été imposée et que l’élan lo cal initial de trouver une solution citoyenne aux défis de la gouvernance d’un territoire immense et très diversifié ait échoué n’a pas aidé à créer un terrain propice pour le dialogue et la c ollaboration. Ces frontières qui perdurent malgré la création de la nouvelle ville d’Ottawa ne sont pas inévitables; j’ai déjà imaginé une
ville postfusion unie par lestory-tellingmesdes histoires collectives racontées autour des thè qui décrivent un passé, un présent et un avenir par tagé (Andrew, sous presse). Gatineau et Ottawa ont vécu les fusions de façon assez similair e. Dans les deux cas, le réaménagement des structures a donné un étalon de mesure des chan gements qui affectent les deux villes, tant en ce qui concerne leur population, leurs acti vités économiques, leur vie communautaire que leur cadre bâti (Andrew 2006). Si une telle fro ntière temporelle existe, c’est pour qu’elle soit dépassée.
D’autres frontières existent à Ottawa: par exemple, on peut opposer l’Ottawa des édifices du gouvernement fédéral regroupés autour du centre- ville à l’espace de la haute technologie situé dans l’ouest de la ville (Andrew, Ray et Chia sson 2011). Cet élément structurant de la ville n’est plus aussi prégnant, pour une série de raisons interreliées: le déclin de la haute technologie traditionnelle avec la disparition de N ortel, le choix des jeunes entrepreneurs de la haute technologie de s’installer au centre-ville et, finalement, la décision récente du gouvernement fédéral de déménager des fonctionnaire s dans les immeubles vacants à Kanata. Cette décision est contestée par des foncti onnaires francophones qui se considèrent désavantagés par un déménagement vers l’ouest, ce q ui souligne l’existence des frontières entre quartiers qui sont définis, cette fois-ci, en termes linguistiques. D’autres quartiers sont définis en termes de richesse, de classe sociale ou d’ethnicité. Les frontières entre quartiers sont parfois extrêmement étanches. Ailleurs, elles sont à peine visibles ou ressenties.
Les facteurs que nous avons décrits comme des marqu eurs de quartiers creusent aussi des frontières entre les groupes sans que celles-ci aient de référence géographique. Anglophones et francophones sont parfois vus comme faisant partie d’univers tout à fait distincts quoiqu’il existe en même temps un éventai l de définitions des groupes qui font de ces frontières des réalités on ne peut plus floues: des Francophones qui ne parlent plus le français, des Anglophones qui parlent français à la maison et donc sont considérés comme francophones selon le recensement, des francophiles qui pourraient, et devraient appuyer les positions politiques et sociales des francophones a vec plus de vigueur, etc.
L’identité ethnoraciale est tout aussi équivoque. E lle érige une frontière relativement claire entre certains groupes, tout en permettant la multi plicité de plus petits groupes définis par pays d’origine, par langue officielle, par religion . Ce ne sont pas les mêmes groupes qui sont visés par les différentes politiques adoptées par l a Ville, et les buts recherchés varient selon les dossiers. Nous avons observé une frontière souv ent étanche entre les actions qui les concernent, selon qu’elles visent le développement économique ou l’inclusion sociale (Andrew et Doloreux 2012). Mais il y a également de s exemples d’une coordination étroite entre les acteurs engagés dans ces deux secteurs. L es priorités actuelles de la Ville en ce qui concerne l’immigration récente auront des retom bées importantes tant en ce qui concerne la création de richesses, la lutte contre la pauvreté et la participation citoyenne.
Finalement, derrière les frontières publiques et in stitutionnelles, il y a des frontières familiales et personnelles. La grande complexité de la vie communautaire à Ottawa ne doit pas faire oublier le rôle de l’individu dans la con struction des identités. Si j’ai insisté sur les dimensions collectives de l’action qui donne à Otta wa le visage qui est le sien, il faut reconnaître ses dimensions individuelles. C’est d’a illeurs ce qui fait la richesse et l’originalité du présent ouvrage que d’avoir permis aux individus de s’exprimer sur leurs identités, leurs frontières et leurs expériences de vie. Il offre un e occasion unique de réfléchir sur les frontières dans toute leur complexité.
Introduction
u haut des airs, la région métropolitaine d’Ottawa- Gatineau n’a rien d’exceptionnel. Un centre-ville, avec D son paysage habituel d’immeubles en hauteur, son qu adrillage de voies de circulation plus ou moins achalandées selon l’heure du jour, ses parcs et que lques rares autres espaces qui ont échappé aux pell es des promoteurs immobiliers, flanqué tout autour de banlieues résidentielles, collection de quartiers p lus ou moins denses reliés par des couloirs commerciaux, e t de zones industrielles et autres carrefours d’emp loi qui ont poussé à la faveur de l’étalement urbain. Un ex amen plus attentif du paysage révèle certes certain s attributs particuliers de la région, qui, de par la fonction de capitale du Canada qu’elle détient dep uis plus de 150 ans, accueille le siège du Parlement fédéral et nombre d’autres édifices gouvernementaux, sans par ler de ces symboles nationaux que sont les musées et pr omenades qui jouxtent son centre-ville. Mais ce son t là des attributs qu’ont aussi les autres capitales, et qui ne fait pas d’Ottawa une ville unique. Au premier abord, la rivière qui coupe la région d’ est en ouest, séparant Ottawa au sud de Gatineau au nord, n’a rien non plus d’exceptionnel (voirFigures 1,2 et3). Comme la majorité des grandes villes du pays se sont édifiées en bordure des cours d’eau qui en ont favorisé l’accès, on n’y voit là qu’un accident de la nature, auquel la construction de nombreux ponts se mble avoir remédié. La navigation de plaisance qu’o n y observe par beau temps ajoute au caractère somme to ute unificateur de la rivière. Un œil plus averti remarquera toutefois que la rivière des Outaouais s épare des paysages assez différents. De part et d’a utre de la rivière, l’environnement physique n’est pas l e même. Au nord, la forêt domine, dans un espace de collines particulièrement propice à la villégiature . Au sud, profitant d’un relief moins accentué, la campagne règne en maître depuis les confins de la ville. La trame urbaine est aussi quelque peu différente, un peu plus serrée à Ottawa, reflet d’une planification plus am bitieuse de l’utilisation du sol et d’une plus gran de intégration, sinon politique tout au moins fonction nelle, des composantes de la ville. Mais les différ ences restent somme toute mineures, Gatineau et Ottawa s’ étant développées à la même époque — à compter du e début du XIX siècle autour des mêmes activités, l’industrie du bois, peu à peu remplacée par les services — 1 et à un rythme relativement similaire . Au niveau du sol, les différences deviennent toutef ois plus visibles. Les matériaux ne sont pas forcém ent les mêmes, le bois dominant dans les quartiers cent raux de Gatineau alors que les maisons sont, sauf 2 exception , en brique à Ottawa. La taille des maisons diffère aussi, les banlieues de Gatineau apparaissant plus modestes, du moins pour les plus anciennes. Sa ns parler de ces autres signes du statut socioéconomique que sont l’offre commerciale, le pa rc automobile ou les infrastructures urbaines et institutionnelles. La composition sociale de la pop ulation des deux villes n’est visiblement pas la mê me, ce 3 que confirment les statistiques . Quoique les écarts se comblent, peu à peu, alors que la structure des 4 emplois des résidants des deux principales villes d e la «région de la capitale nationale », comme on la nomme souvent, se ressemble de plus en plus. Ce n’e st donc pas à ce chapitre qu’Ottawa et Gatineau se distinguent surtout, du moins à l’observation. Le p aysage linguistique atteste en effet de différences beaucoup plus marquées sur les plans tant de la top onymie que de l’affichage. La vie est essentielleme nt française à Gatineau, très majoritairement anglaise à Ottawa. La géographie auditive ne laisse aucun d oute quant à la fracture linguistique qui traverse la ré gion. De part et d’autre de la rivière des Outaouai s, la langue d’usage commun n’est pas la même, reflet d’un cliva ge hérité de la colonisation. Le découpage politiqu e du territoire l’a amplifié: le français est la langue officielle du Québec, dont le territoire inclut la rive nord de la rivière des Outaouais, où se situe Gatineau; l’angl ais domine en Ontario, province à laquelle est ratt achée Ottawa. La présence de minorités francophone à Otta wa et anglophone à Gatineau a, somme toute, peu d’impact sur les langues utilisées dans l’espace pu blic de part et d’autre de la frontière. Or, qui dit langue dit aussi culture. Gatineau et O ttawa appartiennent à des univers culturels différe nts, perceptibles lorsqu’on déambule dans la ville. L’ac cueil des commerçants, des intervenants sociaux, vo ire des fonctionnaires, de même que l’attitude des vois ins et des personnes qu’on côtoie dans les transpor ts en commun, dans les parcs, dans les magasins ou dans l es bureaux n’auraient pas la même teneur. Plus distants et réservés au premier abord, les Ottavien s seraient, au final, plus ouverts à développer un lien durable avec leurs concitoyens. La plus grande dive rsité de la population dans la ville et la présence d’un plus grand nombre de nouveaux venus — immigrants et personnes venues d’ailleurs au pays — y seraient pour beaucoup. La force du sentiment d’appartenance commune propre aux Québécois, tel qu’il s’exprime, par exemple, lors de rassemblements et dans la fête , constitue une autre facette de la géographie inég ale de la région. Sur un tout autre plan, les politiques sociales con tribuent aussi aux différences entre les deux ville s. Chacune des deux provinces — l’Ontario et le Québec — a son propre modèle de développement, auquel correspondent des fiscalités et des politiques publ iques contrastées dans plusieurs domaines de la vie collective. Les droits de scolarité au collège et à l’université sont de beaucoup inférieurs au Québec qu’en Ontario, par exemple. Le système public de garderie s du Québec est unique au Canada. L’économie social e et la vie associative n’y ont pas non plus le même visage qu’ailleurs au pays. Plus interventionniste, le Québec est doté d’un appareil institutionnel comple xe, qui participe activement à la vie des résidants de Gatineau. L’action publique ontarienne est plus lim itée et, à Ottawa, c’est une panoplie d’organismes
communautaires qui a pris le relais des gouvernemen ts municipal et provincial pour offrir aux citoyens le soutien dont ils ont besoin. Or, les services du go uvernement provincial, qui incluent aussi la santé, sont réservés, du moins en théorie, à ses citoyens, tout comme les services municipaux d’ailleurs. Or, que ce soit dans le secteur du logement social, de la lutte à l a pauvreté, des transports publics, les deux villes — Ottawa et Gatineau — appartiennent aussi à des mondes asse z différents, entre lesquels les arrimages se font quelquefois difficilement. La faible intégration de s systèmes de transport public d’Ottawa et de Gatin eau en est la preuve la plus éloquente. Bref, sur le plan administratif, la frontière est relativement étanch e, alors qu’il n’existe aucune structure officielle de concertatio n des deux municipalités ou des deux gouvernements 5 provinciaux eu égard à la région . Pourtant, les liens sont très étroits entre les deu x villes, au gré d’un marché du travail fortement i ntégré. Plus de 50 000 personnes franchissent les ponts de la rivière des Outaouais chaque matin pour se rendr e sur 6 leur lieu d’emploi, situé «outre-frontière ». La présence des bureaux du gouvernement fédéral sur chacune des deux rives de l’Outaouais l’explique en grande partie. Ces navetteurs viennent non seulement trava iller dans la ville voisine, mais encore y recevoir un év entail de services. Ils en fréquentent les commerce s. Les loisirs sont aussi source de visites transfrontaliè res, alors que les Ottaviens fréquentent en grand n ombre les parcs et autres lieux de villégiature de l’Outaouai s québécois. Les Gatinois, pour leur part, constitu ent une part importante de la clientèle des institutions d’ enseignement supérieur d’Ottawa, de ses hôpitaux spécialisés, de ses théâtres et salles de concert, de ses festivals. De par sa taille, Ottawa offre en effet une 7 plus grande diversité de services. Cinquième ville en importance du pays, Ottawa comptait 883 931 8 habitants au recensement de 2011, alors que la popu lation de Gatineau s’élevait à 265 349 personnes (Statistique Canada 2012). La forte croissance de c hacune des deux villes leur confère toutefois un dynamisme similaire. Elles jouissent toutes les deu x d’un très grand pouvoir d’attraction, lié au stat ut de capitale de la première, qui structure le développe ment de l’ensemble de la région et favorise son uni té. La frontière vit au rythme des liens qui unissent les populations qu’elle sépare par ailleurs, ce qui vie nt brouiller leurs appartenances et identités. Dans le contexte politique volatile qu’est celui du Canada, marqué p ar la tension historique entre le Québec et le reste du C anada, celles-ci sont loin d’être univoques dans un e région comme celle de la capitale nationale.
LA FRONTIÈRE ET SES EFFETS La frontière et la dualité régionale qu’elle induit dans la région de la capitale nationale est une «s tructure» incontournable. C’est la thèse que nous proposons d ans cet ouvrage qui vise à rendre compte de la faço n dont cette frontière module les pratiques des indiv idus et des groupes qui vivent dans la région et le urs représentations. Plus particulièrement, notre reche rche s’est intéressée à leur expérience quotidienne des lieux et des espaces, à cheval sur une frontière qu i, tout à la fois, les sépare et les réunit, de mêm e qu’à l’effet de cette frontière sur leur identité et leu r appartenance citoyenne. L’objet «frontière» compte depuis longtemps parmi l es concepts centraux de la géographie. «Cette divis ion de l’espace terrestre, fondamentalement anthropique et plus précisément politique du monde, produit de l’histoire et de l’organisation des sociétés», a al imenté en effet de nombreux travaux, tant en ce qui concerne le tracé lui-même, la zone-frontière et les dynamiq ues qu’elle induit, que, dans la mouvance de la soc iologie et de la science politique, les comportements et le s représentations des populations frontalières (Med ina-Nicolas 2004). Dans une perspective plus constructi viste, les travaux récents, plutôt que de la voir c omme un simple donné, abordent la frontière comme une insti tution, produite et reproduite au gré des pratiques et des discours (Newman 2006; Paasi 2009; Wastl-Walter 201 1; Wilson et Donnan 2012a). Les réflexions contemporaines de la géographie sur la frontière insistent sur sa double réalité, à la fois comme ligne de démarcation entre des souverainetés, créatrice de discontinuité et de rupture, et comme zone de transition entre différentes sociétés et ce ntres de pouvoir, possiblement dotée d’une certaine unité liée à sa raison d’être comme le lieu de leur renco ntre (Dorion 2006). D’une part, les frontières divi sent; d’autre part, elles réunissent. Les frontières agis sent comme barrières à l’interaction, elles protège nt, elles emprisonnent, elles agissent comme filtres plus ou moins étanches à la circulation des personnes, des biens, des idées, alors que les zones frontalières favoris ent les échanges menant à des relations fonctionnel les entre les individus et les organisations de part et d’autre de la frontière (Widdis 1997; Anderson et O’Dowd 1999; Amilhat-Szary et Fourny 2006). Zones de conta ct, elles sont les lieux privilégiés pour que se développent des liens entre les sociétés qu’elles s éparent, permettant l’émergence d’une certaine soli darité transfrontalière, surtout dans un contexte de bon v oisinage. L’idée d’un espace transfrontalier, où le s différences sont gommées, s’est ainsi développée. D ’aucuns parleront d’espaces où se forment des ident ités hybrides, à la rencontre des cultures et des sociét és qui les portent (Bucken-Knapp 2001; Dear et Burr idge 2005; Heyman 2012). Nous illustrerons, pour notre p art, qu’il s’y développe aussi des identités «miroi r», nourries de la rencontre quotidienne de l’Autre, si tué outre-frontière et qui instrumentalise la diffé rence entre le «nous» et cet «Autre», à la fois semblable et di fférent (Kolossov et O’Loughlin 1998; Kolossov 2005 ; Newman et Paasi 1998; Paasi 2002; Newman 2006). Il naît aussi des registres particuliers de déclinaiso n de la citoyenneté de part et d’autre d’une frontière, qui agit tantôt comme porte d’entrée, tantôt comme barrière. Les différences entre «le citoyen» et «l’étranger» se brouillent incontestablement à la frontière (Van Houtum et Van Naerssen 2001; Van Houtum et Struver 2002). Les frontières unifient en même temps qu’elles séparent, incluent tout en excluant. Les contradict ions foisonnent à la frontière. C’est ce que nous a vons cherché à démontrer.
LA GÉOGRAPHIE DU QUOTIDIEN
L’étude des territoires de la vie quotidienne illus trera ces dynamiques à l’œuvre à la frontière (Vela sco-Graciet 2009). Selon cette approche, l’espace trans frontalier d’Ottawa-Gatineau se construirait au gré de l’usage quotidien des lieux de ses résidants: le lo gis, les lieux de travail, les écoles, les espaces de loisir, de promenade, de rencontre, de participation citoyenne . Leurs pratiques géographiques journalières, tantô t spontanées, tantôt institutionnalisées, s’élaborera ient au sein d’un système de relations sociales, spatialement structurées, notamment par la frontièr e. Elles apparaîtraient ainsi comme des révélateurs de leur statut, de leur pouvoir (Highmore 2002 et 2011 ; Noble 2009; McLafferty et Preston 2010). C’est ainsi que nous avons analysé les itinéraires des résidants de la région, dans ce qu’ils ont de b anals et de routiniers, mais aussi quelquefois de plus in habituels, comme autant de manifestations du rôle j oué par la frontière dans leur existence. Nous nous sommes aussi intéressés à leurs appartenances et identités . Leurs représentations de l’espace régional, le sens qu’ils lui prêtent ont été au cœur de notre démarc he qui visait non seulement la reconstitution de l’espace fréquenté et utilisé, mais aussi celui auquel Ottav iens et Gatinois aspirent et qui dicte, jusqu’à certains po ints, les tactiques et les stratégies qu’ils dévelo ppent pour se l’approprier. En apparence insignifiantes, ces prat iques et représentations sont beaucoup plus riches d’enseignement qu’on ne peut le croire au premier a bord. Elles nous instruisent sur la façon de se con struire un espace où on se sent à l’aise. Beaucoup plus que les politiques et les programmes, les façons qu’on t les résidants de la «négocier» dans les lieux de leur v ie quotidienne, de façon spontanée ou réfléchie, es t ce qui prête son existence à la frontière. Les performance s qu’elle induit agissent aussi comme de puissants révélateurs de sa présence (Coplan 2012; Kayser 201 2). Ces pratiques du quotidien ont ceci d’intéressant q u’elles sont portées par des acteurs aux intérêts divergents et aux compétences disparates. Elles tra duiront ainsi, jusqu’à un certain point, les logiqu es propres au système dans lequel elles s’inscrivent. Mais nous avons retenu, comme d’autres chercheurs avant nous, qu’il y a place pour la manifestation d ’une certaine liberté individuelle dans les pratiqu es du quotidien (De Certeau 1980). Cela nous a conduits à adopter une approche dialectique des rapports entr e les pratiques, individuelles mais d’essence sociale, et les systèmes spatiaux et sociaux au sein desquels elles se déroulent. Celles-ci, on le verra, comportent un e part d’imprévu et donnent lieu, compte tenu de la singularité des individus, à une diversité de compo rtements. C’est ainsi que le thème de la résistance a pris une grande place dans notre travail. Nous nous somm es intéressés aux expériences quotidiennes des résidants de la région de la capitale nationale qui témoignent de leurs capacités de résister à la fro ntière, sur les plans tant pratique que symbolique.
FRONTIÈRE ET MINORITÉS La frontière qui traverse la région est le lieu de profondes disparités. Elle crée un espace d’accès i négal aux ressources du milieu, amplifié par la coexistence d e régimes différents de régulation de part et d’aut re de la frontière. Différents auteurs ont souligné jusqu’à quel point cet espace inégal crée une structure d’o pportunité particulière autour de laquelle se construisent les milieux transfrontaliers (Anderson et O’Dowd 1999) . Or, cet effet peut varier beaucoup selon les individus et l es groupes qui habitent dans les régions transfront alières, selon leur position sociale, leur pouvoir (Berg 200 0; Lunden et Zalaman 2001; Matthiesen et Burkner 20 01). Notre recherche s’est intéressée à l’expérience quo tidienne des lieux de divers groupes, dont nous cro yons qu’ils sont inégalement touchés par le phénomène fr ontalier, compte tenu de leurs caractéristiques particulières et du statut différent dont ils jouis sent tant dans la région qu’à l’échelle du pays. Ce s différents groupes agiraient chacun, en toute vraisemblance, s elon des logiques distinctes dans l’espace régional . Enfin, ils n’y développeraient pas le même rapport aux lieux, ni les mêmes appartenances. Les minorités sont particulièrement intéressantes à cet égard. Généralement plus vulnérables, leurs représentations, valeurs et modes de vie n’étant pa s nécessairement adaptés aux structures géographiqu es dans lesquelles elles doivent se couler, les minori tés subissent en effet des contraintes qui les rend raient particulièrement susceptibles d’utiliser des straté gies particulières pour tirer profit de la structur e d’opportunité qu’offre la frontière (Sibley 1995; Collignon 2001) . Mais toutes les minorités ne sont pas également minoritaires: certaines, de par leur ancienneté sur le territoire, le poids des institutions qu’elles ont mises en place, leur degré d’intégration dans la société plu s large, ont un pouvoir dont sont loin d’avoir pu s e doter d’autres. Nous appuyant sur nos recherches sur les différentes populations qui cohabitent dans la régi on de la capitale nationale ainsi que sur les autres trav aux qui existent sur leurs espaces sociaux et polit iques, nous avons cherché à identifier leurs expériences p articulières de la frontière et à les comparer. Tous les groupes que nous avons ciblés figurent ain si parmi les populations minoritaires de la région. Deux minorités ont retenu plus particulièrement notre at tention: les minorités de langue officielle et les populations issues de l’immigration. C’est à leur expérience qu ’est consacré cet ouvrage. Ottawa-Gatineau constitu e un lieu d’étude privilégié des minorités de langue off icielle. La région compte en effet sur une des plus importantes populations francophones hors du Québec et anglophones au Québec. Leur proximité d’un espace où leur culture est majoritaire pourrait êtr e un élément déterminant de leur vitalité (Gilbert et Marshall 1995; Gilbert 2010). Nous leur avons donc accordé u ne place importante dans notre recherche. La région de la capitale nationale compte par ailleurs parmi les métropoles canadiennes qui ont vu augmenter le plu s leur pouvoir d’attraction sur l’immigration au cours des dernières années. Certains groupes, parmi lesquels les immigrants venus d’Afrique et d’Amérique latine, se sont ainsi imposés dans l’espace social régional. D’autres, tels les Chinois, qui ont aussi été ciblé s par notre étude, ont vu leur présence se consolid er depuis le tournant des années 2000. Nous avons posé l’hypo thèse que la frontière exercera un effet important sur leur géographie, dont les trajectoires à la fois in trarégionales et extrarégionales seraient fortement modulées par la frontière, non seulement en ce qui concerne l’espace résidentiel et de travail, mais aussi en c e qui a trait à l’espace communautaire. Les différences maj eures entre les politiques d’appui à l’intégration des