La Grande Idée

La Grande Idée

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Français
576 pages

Description

Son nom parcourt le livre comme une incantation, et pourtant Saul Kaloyannis reste une énigme. Qui était-il, cet homme aux yeux emplis de ténèbres : un idéaliste, un traître, ou le dernier des héros ?
Dans les années 70, un étudiant part à la recherche de ce survivant d’une guerre perdue un demi-siècle auparavant. Les témoins qu’il retrouve, tous des laissés-pour-compte de l’Histoire, se succèdent pour retracer le destin de Kaloyannis, son voyage sans retour des confins de l’Orient à la baie de New York. En des temps où les régimes répriment l’extraordinaire, la légende galopante du contestataire embrase déserts, îles des Cyclades, forêts de sauges géantes, villes sous les vagues...
Ce roman d’aventures déployant un imaginaire infini est porté par une écriture magnifique, ample, visionnaire, qui dans son fleuve obstiné allie le trivial et le précieux, le réalisme et la poésie.

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Informations

Publié par
Date de parution 23 août 2018
Nombre de lectures 5
EAN13 9782072791932
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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ANTON BERABER
LA GRANDE IDÉE
roman
GALLIMARD
à Joseph Soletier
ἐνθάδε κ΄αὖθι μένων σὺν ἐμοὶ τόδε δῶμα φυλάσσοις άθάνατός τ΄εἴης « tandis qu’en restant là, regarde ! tu régnerais à mes côtés sur ce palais et tu n’aurais plus à mourir. » Odyssée , V, 208-209
Alors il se pencha vers moi et, com m e s’il partageait un secret, m e souffla : « Le m onde, m onsieur, souffre de la banalité désespérante de notre espèce. Nous y prospérons, nous y déplaçons tout sans dem ander, nous y répandons notr e foutre avec la sérénité d’un grand propriétaire ; le bel esprit, les faits d’arm es, tout ça, m ais à la vérité il n’y a rien de notable, rien d’exceptionnel, je veux dire, qui arrête le re gard et fasse se dire : putain ! On im agine bien, pourtant, que ce n’était pas prévu com m e ça, à l’origine ; que ces océans infinis, ces m ontagnes, ces forêts du tout début appelaient, je ne sais pas, des hom mes à leur m esure ; qu’ils les susciteraient m êm e, com me l’huître fait sa perle, assez naturellem ent. Il n’en fut rien. Au lieu de ça — mais regardez-les ! ces am our eux de l’humble, ces frayeurs dans les caves, quasi aveugles, m ais prêts à lever la m ain devant leurs yeux au cas où une lueur trop forte apparaîtrait. Ils ont des philosophies de la m esure, des m onceaux de proverbes sur la prudence, et ils atténuent leur grande peur d’avoir m al com pris en se les répétant les uns aux autres, comm e des enfants. Quelle déception ! Chacun sa place : les hom m es sont ainsi. Creuse le trou. Com ble le trou. Recreuse. Ils sont heureux et se disent, bon, que ce doit être normal. Et si cela leur pèse, ce m asque sans traits qu’ils ont choisi de porter, ils se disent, bon, que ce n’est que le poids de leur peau. Personne de sensé ne s’est jam ais plaint de cela. » On vint débarrasser notre table mais il ne fit aucun geste pour partir. Le soir tom bait ; les em ployés de l’arsenal descendaient en longues files vertes et grises, dehors, vers la prom enade m unicipale où les autobus bourdonnaient déjà. La lum ière se retirait doucement du café, sur les étagères, entre les porcelaines qui bleuissaient à son contact ; sur les tables aussi, où l’om bre de nos m ains s’allongeait. « Et s’il venait quelqu’un pour prétendre à l’exceptionnel, eh bien, il ne trouverait aucun m odèle. Il sentirait, c’est sûr, qu’il faut préfére r le fragile au solide, l’éphém ère au pérenne ; il aimerait les nuages pour leurs géom étries instables et suivrait avec tendresse ceux qui, plus que les autres, ne ressem blent à rien. Que faire de plus ? Mais ça ne le satisferait pas. Peut-être m êm e qu’un jour, par dépit, il irait sauver le s jeunes filles tom bées dans la rivière. Cela ne serait toujours pas assez. » Il m e fixa un instant sans m e voir, gagné par une sorte de tristesse. « Cet homm e, reprit-il à voix plus basse encore, presque éteinte, cet hom m e-là ne m anquera pas de présenter aux yeux des autres des s ignes d’incohérence. Personne ne pourra reconstituer sa pensée, son chem in dans la nuit. On dira de lui qu’il est fantaisiste puis, après quelques années, qu’il se fout de notre gueule. » Son doigt, sur la toile cirée, étirait dém esurém ent les dem i-lunes d’eau là où il y avait eu des verres. « Et ce n’est pas exact qu’il se fout de notre gueule. C’est que les contradictions des hom mes vrais encom brent les faiseurs de m ythe. Les aspérités de la chair te lle quelle arrêtent leur rabot. Cela ne se tient pas, qu’ils disent, cela n’a pas de sens : il devait être autrement. » Il m arqua une pause. Sa m ain tremblait. « Alors ils raconteront n’im porte q uoi. »
Il se leva. Je payai. Nous descendîm es l’avenue jus qu’à la promenade, lui m archant devant, et j’allai sans savoir s’il forçait le pas ou si, au contraire, c’est m oi qui hésitais à le suivre — l’inter view à proprem ent parler était ache vée depuis longtem ps. La prom enade était belle à cette heure, presque déserte entre le départ des touristes et l’arrivée des em ployées du centre-ville, venues se hâler un peu les jam bes après le ser vice. Nous la parcourûm es en entier, jusqu’au monument aux m orts, tout au bout. Après c’est la mer. Le sel disjoint lentem ent les pierres du socle, faisant s’affaisser d’une décennie à l’autre les statues m artiales et les croix. L’hom m e enjam ba le parapet et, dans le sable, ôta ses chaussures. S’avança dans l’eau. C’é tait un très vieil hom m e, et chaque vague sem blait devoir le renverser, le laisser le cul ple in de sable m ouillé, un peu ridicule parce qu’il y avait les derniers baigneurs, moi et, plus solennelles que tout, les statues derrière nous du m onum ent aux m orts. De longues m inutes. Toute une vie. Il me tournait le dos — un instant je me dem andai s’il savait que j’étais resté et s’il n’allait pas m ’en faire le reproche. L’éclairage électrique prenait le pas sur le jour, com mençait de creuser les visages. Gagné par l’idée que quelque chose allait se dire, quelque chose d’inédit, d’inespéré, qui soixante ans plus tard expliquerait tout, j’ai rallum é le m agnétophone, appelé l’hom m e. J’ai dem andé si lui, il regrettait d’avoir adm iré Kaloyannis. Lentement, com me s’il ém ergeait d’un rêve, il s’est retourné. Il a levé les yeux vers m oi. Il pleurait. Il partit en suivant le rivage, les chaussures à la main, et je restai là, sous le monument aux m orts, la bande enregistrant le cauchemar silencieux des soldats de bronze et ce vieux fond de m er vivante qui gangrène toujours, dans ce pays, les enregistrem ents.
I
« La colère, oui. Le bras armé de la pensée, comme un signal de nuit, une étoile à suivre dans les dédales, entre les ermitages qui brûlaient. C’est la colère. On l’avait devant les yeux, dans le cœur saignant, dans le gras du ventre, et sous les pieds aussi, qui sinon se seraient fichés dans le sol une bonne fois pour toutes. On s’y raccrochait tous, à la colère, et des deux mains, et s’il avait fallu on aurait laissé nos ongles dedans. Lui aussi, je crois, il s’y raccrochait, et moi, et vous peut-être à ma place : ne jugez pas. Il y avait une citerne ouverte quelque part derrière nous, et les gars ont pissé dedans, devant les gosses qui crevaient tous de soif et qui sont tous crevés depuis. La colère. Je n’ai pas tiré un coup de feu. » Il n’avait pas fait de difficultés à parler de Saul Kaloyannis. Bien sûr, au téléphone, sa femme m’avait poliment éconduit, une fois, deux, voix lointaine qui mangeait vainement mes jetons de vingt, lasse certainement de ces appels-là, et qui donna, à tout hasard, une adresse fausse. On me renseigna au village. Elle m’avait reçu avec un air de réprobation, tendu une main blanche et, de l’autre, barré la porte. C’est un militaire en retraite, les poubelles sont rentrées, le jardin tracé droit ; la falaise est proche et l’on a attaché les chiens. L’atelier, monsieur, est derrière la maison. La voix s’étranglait un peu et elle ne m’accompagna pas. J’avais roulé tout le jour. Le Capitaine avait répété ce nom-là, lentement, dans l’atelier envahi de clefs à détordre. La lumière tombait de la fin d’après-midi. C’est un nom grave, qu’il avait dit. Eleftheria avait apporté les godets d’argile pleins d’huile rougeâtre, qu’on avale brusquement, d’un seul trait bouillant, avant le thé, dans cette région frontalière. Le thé, croit-on, vient rincer le palais gras comme les orages du matin chassent dans les arrière-cours l’odeur des filets qu’on suspend pour la nuit. On les tient avec son mouchoir, le moins de doigts possible, et malgré ça la main nous brûle. Le Capitaine a répété ce nom-là. L’incendie nous est descendu dans la gorge. Puis Eleftheria s’est excusée. Je l’entends dans le jardin, avec d’autres femmes. Nous sommes loin de la capitale et toutes s’expriment dans le dialecte. La fumée âcre des cigarettes passe les mauvaises planches de l’atelier jusqu’à nous. J’avais imaginé qu’il éviterait le sujet, irrité sans doute par la brutalité de ma démarche — qui étais-je, après tout, pour poser des questions ? —, inquiet aussi, peut-être, de ce qu’il savait l’affaire délicate, propre malgré quarante années à susciter la réticence des taciturnes. Il a raconté, pourtant — comme le font les hommes du nord du pays, en étirant les mots d’abord, en perdant du temps, parce que des bêtes terribles habitent la fin des phrases, ils le savent. Les mots durs des pauvres ; les mots étrangers, aussi, qui disent la frontière toute proche, l’autre pays et, derrière la clôture, les douaniers qui surveillent leurs fougères depuis que, de notre côté, les paysans en font sécher pour couper le tabac. Des silences aussi, affleurant çà et là et dans la syntaxe, grevant les banalités d’usage et, plus tard, quand on raconte, macérant dans le creux
des images et dans la chair morte des noms d’homme. Il a parlé, donc. Mais il n’a pas commencé par Saul Kaloyannis. « Je n’ai pas tiré un coup de feu. Ils sont venus derrière nous, ils nous suivaient depuis les entrepôts où on nous avait dit de dormir. On ne pouvait pas dormir. Et ils nous avaient suivis, les types : des chiens qui courent après la charogne. Je ne sais qui les aura vus le premier, un qui ne dormait pas non plus, qui cherchait dans le rideau la fente par où tous les acteurs allaient sortir. La voix s’emballe alors, la langue comme mordue, et nos territoriaux ne veulent pas comprendre parce que la nuit, parce que la défaite et la torpeur desfoutu pour foutu. Des chiens. Quand j’ai donné l’ordre de départ, il y en a qui refusèrent de se lever. « On entendait donner du canon dans le port, là où nous espérions encore trouver refuge. Ça nous avait rassurés, au début, qu’il y ait encore du monde pour tirer de ce canon-là, encore qu’on ne savait pas trop bien ce que ça visait. Qu’importe : ça nous fouettait le sang, tiens ! Mais quand ceux qui nous suivaient n’ont plus trop fait d’efforts pour s’en cacher, eh bien, comme s’il n’attendait que ça, le canon du port a arrêté de tirer. « Ils sont certains du bruit que cela fait, la guerre — ils, les autres, ceux qui la suivent dans les journaux, qui se la font raconter par les speakers. Ce qu’ils ne savent pas, c’est que le silence parfois nous tombe sur la gueule, et qu’à ce moment… Ne bougez plus ! On se prend la marmite, on est sonné. On se ventouse les oreilles avec la paume. On se dit : calme, calme, ça va revenir. Ça tarde. On se penche sur le parapet, on se concentre. On prie. La ville est superbe. On ferme les yeux. Puis, peu à peu, d’une bande à l’autre, le grésillement de l’univers. « Le canon s’est arrêté de tirer. J’ai chancelé, quelqu’un vomit. Nous étions sur les hauteurs de Smyrne, et le silence compta quelques longues secondes, respectueux du protocole desfois dernières . On se retint par l’épaule, désemparés par ces mesures blanches qui, peut-être, nous laissaient la place pour crier. Puis, à cause du vent je crois, et parce que le canon ne les couvrait plus, on entendit de petits coups de feu sur les quais ; j’ai su plus tard que c’était les revolvers des officiers, quand ils tuaient leurs chevaux pour aller rejoindre les barges en crapotant dans ce vieux fond de café de mer, et les barges elles décarraient toutes à vide, quoi qu’on en ait écrit. J’en ai pleuré, monsieur, parce qu’on pleure, aussi, dans ces guerres-là. Il y avait beaucoup de chevaux, des tas de chevaux morts contre les grues tombées, et les enfants venaient leur casser les dents avec un parpaing pour faire des colliers indiens. On est montés sur un toit pour regarder le spectacle avec les jumelles que le sergent nous avait laissées, et les gars ont tiré vers les enfants pour empêcher ça, mais trop loin, ça touchait pas. « Puisqu’on ne voulait pas d’emmerdes on n’est pas restés sur le toit — on s’est planqués dans la conserverie, derrière les machines arrêtées. La colère, oui, mais surtout la peur. On écoutait les Turcs avec leurs petites radios, de la musique et des ordres qu’on ne comprenait pas et qui ressemblaient à de la poésie, parasités par les crécelles et les grenades sèches. Ils descendaient l’avenue à leur tour, en petits paquets, et ils battaient des mains comme pour rabattre les perdrix. Je ne sais même pas si on les a vus, mais ça suffisait. On était encore une vingtaine dans la conserverie. Polydore a cassé son fusil sur une pierre et s’est tiré. D’autres avec lui, peut-être cinq. Après j’ai plus trop compté. »
Des particules tourbillonnaient sous la verrière, plongeaient dans les armoires grandes ouvertes, attirées par les ferrailles qu’y gardent obstinément les promeneurs des bords de mer — noirs, méconnaissables, les sous lisses et les glaives émoussés. On sentait l’odeur de l’eau, dont tout cela sortait et qui ne séchait jamais tout à fait, pareille à la sève des vieilles bûches. Le Capitaine, le dos bien droit contre la chaise, regardait les saules du jardin, que le vent animait d’obscurs halètements. « J’ai attendu la nuit avec les autres. Il s’est mis à pleuvoir vers cinq heures, pas longtemps et très fort. Le ciel lui-même venait nous rincer de là. C’est ce qu’on pensait tous. On a tous arraché nos insignes. Ça tirait toujours sur les quais mais j’ai décidé qu’on descendrait quand même, en passant par les jardins. Il faisait très froid, je ne sais pas pourquoi, ce n’était pas la saison pourtant, pas encore. Comme la pluie d’ailleurs, pas la saison. « Nous nous sommes échappés avec la nuit, Ajax en tête, avec le Bulgare derrière qui portait le fusil-mitrailleur. On a traversé les épines qui montent dans le fond de la conserverie, là où entrent les trains pour charger. J’ai suivi les rails, dans les épines, pour suivre quelque chose — je tends la main dans l’herbe chaude, je touche l’acier frais, je le tire vers moi comme la corde d’un grimpeur, quand la paroi n’offre plus de prises nettes. Ce sont des mètres difficiles. À droite, on devine la fonderie, puis l’entrepôt de la chambre de commerce. Les ouvriers se sont enfuis, déjà. Plus tard, en y repensant, ou peut-être dans une sorte de rêve que je fais de cette journée-là, je vois des centaines d’oiseaux qui font ployer l’armature des hangars, tous là, noirs et huileux, sentant la mauvaise marée, silencieux comme des désignés de peloton. Ils sont là depuis longtemps et n’ont plus jamais dormi. Sous eux, dans l’espèce de miroitement que font sur l’asphalte des quais les carreaux tombés, des cadavres de chats couverts d’excréments. « On a suivi les rails jusqu’à la première palissade. Des gosses jouaient dans les fougères qui poussent bleues où ça a beaucoup rouillé, derrière l’imprimerie. Ils nous ont regardés, nous, en colonne comme à l’exercice, et ils n’ont rien dit. Ils faisaient brûler des rames de papier blanc tout neuf dans des casseroles, silencieux comme les oiseaux du rêve, en touillant à la spatule pour exciter la flamme. Un beau gâchis. « C’est Ajax qui a réussi, pour la palissade, en tirant fort, tout est parti. On s’est passé les fusils les uns après les autres, par le trou. On a fait ça pour deux ou trois palissades et finalement j’ai laissé le mien va savoir où, je ne sais pas à qui il sert aujourd’hui, je m’en fous, aussi. Il était de plus en plus lourd ; je l’ai laissé, c’est tout. Ajax a pris le fusil-mitrailleur et le Bulgare, qui tremblait de faim, a promis sur sa mère qu’il baiserait les nôtres : il est entré dans une des maisons pour chercher des boîtes et il n’est pas ressorti. On a eu les foies d’aller le chercher. C’est drôle, cette rage des derniers de la file, au début, de ne pas vouloir crever avec les autres, de crever tout seul parce qu’on est toujours seul et que merde. » Le téléphone sonnait là-bas, dans la grande maison, mais il ne réagit pas. Les femmes parlaient sous les saules, en contrebas, on ne pouvait pas les voir. Juste les branches des saules qui bruissent avec des voix de vieilles femmes. Le Capitaine s’est arrêté pour écouter les branches. « Cette musique-là, parce que nous naissons sourds, nous crie les lois du monde, les signifie avec impatience tous les jours à tous les hommes, leshan ! et lesah !, les assiettes lancées contre le mur, le ridicule dessi j’avais sules frémissements de l’arbre de Dodone : une sorte de dans
conversation de dieux que l’on surprend. L’avenir, certainement. Moi non plus, je ne comprends jamais ce qu’elles racontent. » Il se leva lentement pour refermer le carreau ouvert, et je réalisai qu’il marchait mal. Il surprit mon regard et baissa un peu la tête, l’air d’un gamin pris en faute, cachant mal sa blessure reçue dans un lieu interdit. « Quel âge avez-vous, jeune homme ? Et quel âge prétendez-vous avoir ? Vous êtes trop neuf dans un monde trop vieux, et vous avez raison : il faut mentir. J’imagine votre malaise : ça parle de batailles. Qu’est-ce donc que cela ? Vous cherchez ce mot dans vos livres, vous vous le répétez à voix haute, face au miroir, cent fois et pourtant vos cheveux n’ont pas blanchi. Ce mot-là ne vous a pas fait vieillir et, presque, vous lui en voudriez. Il faut, pour connaître les batailles, avoir souvent jeté son arme. Vous avez sonné sans savoir cela ? Alors l’âge nous vient d’un coup, la peau se creuse, la main tremble. J’ai été lâche, moi. Et je voudrais vous dire, jeune homme, combien votre politesse est difficile à supporter. « Tout cela se passe sur le continent d’en face, celui qui nous regarde et qu’on voudrait n’avoir jamais vu : de l’autre côté de cette mer. Connaissez-vous un peu cette ville ? Commentilsl’ont faite ? Comment nous l’avons faite, jadis, avant eux, c’est peut-être vrai : avant eux ? Il y a là matière à curiosité, vraiment. Des centaines de kilomètres de désert, juste des lièvres de sable qui sucent de vieilles épines, et tout à coup, la minute d’avant la grande eau, cette ville. Comme ces fleurs rouge et or, belles comme tout et nourries de rien, qui poussent sur les murs les plus ingrats, les murs brûlés par le sel, le vent, le soleil : des fleurs cuites comme des briques mais ça vit, ça reprend, ça conquiert son droit sur le vide. « Voyez, cette ville, je ne sais pas de quoi elle tire sa substance. C’est pas le désert qui la fait bouffer, parce que les sentinelles tirent sur tout ce qui en sort, dans le doute. Elles ont peur du désert. Elles sentent bien qu’il presse, partout, qu’il sourd déjà sous le bitume, dans les rues éloignées du centre. Qu’il a manifesté son intérêt pour la ville. On a levé une sacrée muraille pour s’en protéger, et les types à qui on demande de monter dessus donnent deux semaines de solde pour se débiner de leur tour de garde. S’ils n’ont pas payé ils montent, le cul serré, et ils vont s’amuser, à épauler dans le noir, sur un bruit de poule, un fusil à silex. Mais, pour ceux qui les guettent depuis le désert, c’est comme jouer aux pigeons d’argile :ilsattendent, en étouffant leur rire, qu’en haut le crétin allume sa cigarette… Alors les crétins s’abstiennent de fumer : quelle nuit ! De temps en temps, malgré tout, il y en a un qui tombe. Le mur n’est pas si haut, un gosse le sauterait, mais là, ils tombent, et la patrouille ne retrouve rien, pas une chaussure.Ils n’en ont rien laissé. Paraît que dans les caravansérails, jusqu’en Iran, vous dînez gratis sur la seule présentation d’un bouton de soldat grec. La petite chose d’or avec un écusson joli, que les gamins font claquer entre deux cailloux pour l’épate. « La ville, les flots l’ont arrachée à nos rives, il y a des nuits et des nuits de cela, parce que c’est bien affaire de songes. Le courant l’a cueillie sur l’Europe et rejetée sur les grèves de l’autre continent, je vois que ça. La mer l’a travaillée au ciseau pendant le voyage, en détachant des quartiers entiers, les défaisant sous elle, dans le secret, les émiettant pour nourrir les Néréides. Il reste quelques palais, le cul vaseux, du marbre donnant sur des containers, et les fossiles directeurs de l’Europe, gramophones lamentables et nerveux lecteurs de Kant, et les permis de conduire de la même couleur que les nôtres, c’est tout. Sur quoi pousse-t-elle, cette fleur séchée loin de son boudoir familier, loin du pays des vieilles dames et des boudoirs ? Sous le vent d’est, c’est sûr. Il