La Griffe du passé

La Griffe du passé

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Livres
320 pages

Description

Les cadavres de trois tortionnaires ayant tenu le haut du pavé sous l’ancienne dictature militaire d’un pays d’Amérique latine sont successivement retrouvés. La police confie l’enquête à un détective atypique : Van Upp. Lui-même aux prises avec de lourds souvenirs, il va se heurter aux fantômes du passé...

Labvrinthes, effets de miroirs, réalisme magique à la Borges et réminiscences violentes se conjuguent pour composer ce polar où vengeance et folie ravivent la mémoire.


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Date de parution 02 février 2012
Nombre de lectures 50
EAN13 9782752907486
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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MARCELO FIGUERAS
LA GRIFFE DU PASSÉ
roman
Traduit de l’espagnol (Argentine) par FRANÇOIS GAUDRY
L’île de Trinidad, qui ressemble à s’y méprendre à l’Argentine, se remet lentement de la sanglante dictature des Prétoriens. Ces derniers, d’abord condamnés, mènent une vie on ne peut plus normale non dénuée d’influence sur une nation tentée par la réécriture de son histoire. Jusqu’au jour où l’un d’entre eux est trouvé dans son jardin totalement vidé de son sang. La découverte sidérante, peu de temps après, d’un autre cacique « noyé dans son bureau » oblige une police réticente à mener l’enquête. Celle-ci est confiée, dans l’espoir qu’elle n’aboutisse jamais, à un inspecteur génial mais fragile longtemps interné à la suite d’une affaire scrupuleusement étouffée. Qui sera le suivant ? Pourquoi ? Les fantômes du passé rôdent. Labyrinthes, effets de miroirs, réalisme magique à la Borges et réminiscences violentes se conjuguent pour composer ce polar où vengeance et folie ravivent la mémoire. Romancier, scénariste et journaliste né en 1962 à Buenos Aires, Marcelo Figueras a réalisé, en collaboration avec le metteur en scène Marcelo Pineyro, le filmQuemada Plata (Vies brûlées), considéré par le Los Angeles Times comme l’un des «10 meilleurs films de l’année»2004.La Griffe du passél’a d’emblée imposé comme un auteur à suivre.
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The blood-dimmed tide is loosed, and everywhere The ceremony of innocence is drowned ; The best lack all conviction, while the worst Are full of passionate intensity. «Comme une mer noircie de sang:partout On noie les saints élans de l’innocence. Les meilleurs ne croient plus à rien;les pires Se gonflent de l’ardeur des passions mauvaises.» W. B. YEATS,The Second Coming, «La Seconde Venue». (Traduction de Yves Bonnefoy.)
PREMIÈRE PARTIE
Je suis déjà venu ici. DANTE GABRIEL ROSSETTI
I
Bien que les circonstances de la mort du général Ferrer fussent extraordinaires, elle passa inaperçue. Les hasards de l’actualité reléguèrent la nouvelle dans les pages intérieures des journaux. Ce jour-là, les « unes » portaient sur un scandale parlementaire, l’ouverture d’un procès polémique et un fait divers sanglant qui jetait une ombre sur l’institution policière. Il était question deparjure, demort, detrahison, substantifs que l’on retrouvait dans les trois articles. Le second plan où Ferrer se retrouva ce jour-là n’étonna personne. Ce général avait toujours été le plus terne des Prétoriens. Il avait une âme de bureaucrate et un goût certain pour l’intrigue. Il assistait à toutes les cérémonies officielles, mais rares étaient ceux ayant entendu le son de sa voix. Même sur les photos on le distinguait mal. Les photographes faisaient leur mise au point sur le général Moliner et son attitude de recueillement, ou sur le général Prades, gonflé comme une voile et se rêvant intronisé dans l’Histoire et, plus tard, pendant la guerre, sur le sinistre commandant Abellán. Les images d’archives illustrant la nécrologie occultaient un passé infâme. Les habitants de Trinidad ne voulaient plus entendre parler des Prétoriens ni de leur régime, qui avait été renversé. Le printemps arrivait, l’avenue du front de mer se remplissait d’étudiants, les fleurs éclataient sur les boulevards et nul ne tenait à se remémorer les heures sombres. Trois jours plus tard, le commandant Abellán mourait. Ferrer avait le sens de l’à-propos alors qu’Abellán était un braillard. Il avait la voix éraillée du commandement et un nez rouge qu’il devait à l’alcool ; c’était lui qui avait assumé la responsabilité de cette guerre qui fit des milliers de morts et n’eut jamais d’autre raison que la déraison. Abellán était mort à son tour. Il ne restait plus qu’à exhumer les enregistrements de sa voix, ses prouesses de pochard et le bilan des combats. Et le calice du souvenir eût été vidé, lavé et promptement archivé si l’on n’avait prêté attention à cette note discordante qui privait l’ouïe d’une impression de finale : comme Ferrer, Abellán était mort de manière extravagante.
II
Dans les deux cas, le décès était survenu à l’aube. Ferrer et Abellán étaient chez eux, seuls. La femme de Ferrer et leurs petits-enfants étaient partis le vendredi dans leur maison de campagne ; le général devait les y rejoindre le lendemain. Quant à Abellán, son épouse l’avait quitté quelques mois plus tôt. Leur séparation ne fut révélée qu’à la faveur de la disparition du commandant : avant de se retrouver dans la solitude, le soldat braillard n’avait exigé de son ex-moitié rien de plus que la discrétion. Le lundi matin, la femme de ménage des Ferrer arriva à la maison une heure plus tard que d’habitude, persuadée que le général était lui aussi parti à la campagne. Elle travailla jusqu’à la mi-journée sans lever la tête de son seau et de ses torchons. À midi, le téléphone sonna. Mme Ferrer l’appelait de la campagne. L’employée lui demanda de parler plus fort car les aboiements des chiens – au comportement agité pendant toute la matinée – l’empêchaient de bien entendre. Mme Ferrer voulait parler à son mari. L’employée le croyait avec sa patronne, mais elle découvrit l’auto du général garée à l’endroit habituel, près de la fontaine. Ferrer ne répondit pas aux coups frappés à la porte de sa chambre. L’employée se résolut à entrer. Le général ne restait jamais au lit jusqu’à midi. Mais la pièce était vide et le lit impeccablement fait. Il n’avait pas passé la nuit ici. Et où qu’il fût allé, ce n’était pas avec sa voiture. L’employée ne songea même pas à quelque incartade. Le général était un homme austère, notoirement dépourvu de vices : une nuit de bamboche ne correspondait pas à son style. Elle retourna à la cuisine et reprit sa tâche. Elle était pieds nus, ce qu’elle se permettait quand elle se savait seule. Mais l’absence du général l’inquiétait plus qu’elle ne le croyait. Les aboiements des chiens devenaient intolérables. Elle chercha un morceau de viande et sortit à leur rencontre. À peine s’engagea-t-elle dans le jardin qu’elle eut l’intuition qu’il y avait quelque chose d’anormal. Ferrer avait deux chiens, un berger allemand et un colley femelle. L’employée compta six chiens. Le colley n’était pas parmi eux et les cinq autres appartenaient à des races indéfinies. Ils bougeaient sans cesse, se croisant sans se toucher comme s’ils protégeaient une zone sacrée. L’un d’eux, de la taille d’un mouton, s’immobilisa devant elle. Instinctivement, l’employée jeta la viande sanguinolente à la volée. Le chien courut après, suivi d’un autre, en silence. Mais les mouches ne mordirent pas à l’hameçon. Des nuées de mouches. Surgissant de la terre humide à chaque pas. Elle trouva la chaussure au pied d’un rosier. Une chaussure du général. Peut-être l’avait-il lancée sur les chiens pour les faire taire. Non, il n’aurait pas fait cela. Le général les aurait saisis par les oreilles pour leur coller le museau contre terre, réduisant leur échine en bouillie à coups de cravache. La femme leva les bras en l’air pour éloigner les bêtes. Le geste n’était guère convaincant mais il fut efficace. Les chiens eurent peur. Il n’y eut qu’un aboiement plaintif. Tous partirent dans la même direction, comme des acteurs à la chute du rideau. Ce que l’employée découvrit à ses pieds lui donna un haut-le-cœur : une masse informe de poils et de sang. Le colley. Il n’avait plus d’oreilles. La femme lâcha la chaussure du général comme si elle brûlait. Les mouches se déplaçaient sur ses pieds nus. Elle fit un pas en arrière. Elle heurta du talon une autre masse cachée dans les fleurs. Encore un chien ? Plutôt un homme. Auquel il
manquait une chaussure. Le général paraissait dormir. Il avait les yeux fermés et le visage paisible. Sa peau avait un aspect sec, cendreux, comme s’il avait été victime d’une maladie tropicale. L’employée ne remarqua pas que ses propres pieds étaient tout rouges. Elle s’en rendit compte en voyant ses traces sur le sol de la maison alors qu’elle notait un numéro de téléphone de ses doigts tremblants. Les policiers ne furent guère plus observateurs. Ils avaient déjà piétiné partout lorsque Carranza, le médecin légiste, leur apprit que le corps de Ferrer était exsangue – il n’avait pu en extraire une goutte – et que le sang devait être répandu dans le jardin. Ce que les policiers constatèrent aussitôt en examinant la semelle de leurs chaussures.
III
Cest un voisin qui découvrit le commandant Abellán. Que ce fût en de si particulières circonstances tenait aux précautions que prenait ce militaire misanthrope. Abellán passait les nuits dans son bureau. Mais le hululement du vent lui détraquait les nerfs. (Une fois il avait cru voir trois figures féminines qui l’appelaient des arbres, en plein orage.) Il avait fait colmater les fentes, au bas de la porte et à l’encadrement des fenêtres, par où l’air s’infiltrait. Le désespoir ne le dérangeait plus, mais il le voulait sourd. Le voisin était sorti dans sa cour, le matin, pour ramasser les feuilles mortes qui enlaidissaient le jardin. Il était à genoux en train d’arracher des herbes lorsqu’il remarqua un détail insolite sur les baies vitrées d’Abellán. Quelque chose d’inhabituel, qui narguait son bon sens, ou en tout cas sa compréhension des lois de la physique. Il s’approcha autant qu’il le put. Un mur épais séparait les deux maisons ; celle d’Abellán était légèrement surélevée. Il ne parvint pas à déterminer précisément le phénomène, toutefois il sut que sa perception n’était pas fausse. Quelque chose flottait dans le bureau du commandant. Il l’appela au téléphone mais personne ne répondit. Ce qui n’avait rien d’inquiétant car Abellán dormait jusqu’en début d’après-midi. Néanmoins ce clin d’œil de la normalité le laissa insatisfait. Il ramassa les feuilles mortes qu’il avait ratissées et se prépara un thé, mais il ne put penser à autre chose. La porte d’entrée de la propriété d’Abellán était ouverte. Celle de la maison, fermée. Il décida d’en faire le tour et, s’il le fallait, de frapper aux vitres du bureau. Un chant d’oiseau jaillit des arbres. Ce chant isolé accentua le silence qui enveloppait les lieux. L’objet flottant, qui lui avait suggéré la forme d’un arachnide, était un tabouret. Quatre pieds tournés, un siège plat couleur bordeaux. Le voisin essaya de distinguer le reste de la pièce, mais elle était envahie d’un nuage gris. Il mit du temps à comprendre. Grâce au froid qui montait de ses pieds. Il était debout au milieu d’une flaque. Le nuage gris était de l’eau. Il imagina la fureur d’Abellán lorsque celui-ci découvrirait son refuge changé en aquarium. Cependant le commandant n’était allé nulle part. Son cadavre passa lentement devant la baie vitrée, flottant entre deux eaux. Il avait la bouche ouverte, un œil mi-clos et l’autre étrangement écarquillé sur le monde extérieur. Le voisin crut qu’il le regardait. Mais déplacé par un courant, le corps tourna sur lui-même. Le voisin fit un pas en arrière. Les mains d’Abellán, faites pour frapper sur des tables et graisser des canons, lui faisaient un signe d’adieu.