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La Guerre Chaude

De
194 pages

Dans les océans du monde se trouvent en permanence une dizaine de sous-marins nucléaires qui peuvent, en l’espace d’une heure, rayer de la carte les cent plus grandes métropoles de la planète. Les sous-mariniers qui vivent à bord et mettent en œuvre l’arme de destruction la plus puissante qui soit – la bombe atomique – sont, le temps de leur mission, les hommes les plus isolés du monde.
Dans les années 1980, Charles Dupuy, jeune lieutenant français talentueux, embarque pour sa première patrouille. Il est fermement convaincu du bien-fondé de la dissuasion nucléaire. Pourtant, il n’est pas au bout de ses surprises... L’humanité n’a-t-elle pas inventé les moyens de sa destruction avant de prendre conscience qu'elle était destructible ?


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Couverture
CopyRight
Cet ouvrage a été composér Edilivre 175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50 Mail : client@edilivre.com www.edilivre.com
Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN numérique : 978-2-414-04219-7
© Edilivre, 2017
Armes et outils sont une seule et même chose. Un peuple qui forge des épées, élève des cathédrales. Un peuple qui fabrique des missiles, lance des fusées vers l’espace. Un peuple qui ne ferait que des bisous, finirait par crever la gueule ouverte face aux cieux innommables.
Préfàce
Celivre n’est pas un livre sur les sous-marins. Il ne traite que de l’homme. Être « homme », cela veut dire, tout à la fois, être courageux et poltron, aimable et répugnant, perspicace et déraisonnable… Comprenons bien que le prototype de conscience humain se trouve à la croisée des chemins. Cerné de déterminismes en tout genre, il voudrait suivre sa propre voie, – mais au nom dequoi ?… voilà ce qui l’obsède. L’homme est fou, c’est-à-dire libre. En ce sens, l’humanité est plus intéressante que toutes les espèces qui l’ont précédée et moins ennuyante que toutes celles qui la poursuivront. Nous sommes à la croisée des chemins : c’est une responsabilité immense que supporte notre folie.
Poursuivant le but que je m’étais fixé, à savoir peindre ce drôle d’homme en butte à l’univers tout entier, j’ai pris quelques libertés par rapport au cadre choisi pour planter le décor. Que les experts me pardonnent les audacieuses transgressions dont je me suis rendu coupable ! La guerre nucléaire représente le cadre des enjeux extrêmes et, à ce titre, je l’ai employée pour mettre en lumière nos paradoxes. La guerre, la paix… L’humanité ne connaîtra pas de paix durable tant que les hommes refuseront de mener leur propre guerre au plus profond d’eux-mêmes. Si une seule idée devait être retenue de ce livre, c’est celle-ci : chacun doit mettre entre parenthèses son égoïsme particulier pour que l’altruisme universel triomphe. La Guerre Chaude est avant tout une œuvre philosophique – une tentative audacieuse et désespérée de faire dérailler notre folle rationalité, qui à la fois nous enferme dans nos égocentrismes et nous délivre de nos instincts obstinés !
Bordeaux, le 28/12/2016
LaGuerre chaude
Chapitre 1 Aux embruns bretons
Un vent côtier imprègne la rade de l’Ile Longue de ses odeurs d’algues et d’écume. Charles se tient droit. Les jambes solides, le bassin ferme, le dos raide, le menton rentré. Il voudrait se faire aussi grand que le « grand Charles » dont la gloire a inspiré ses parents. Ils sont là, Ferdinand et Mauricette Dupuy, éleveurs du Larzac depuis plus de onze générations, et ils contemplent leur fils aîné qui resplendit dans son costume d’officier. Peut-on s’imaginer un père et une mère plus admiratifs de leur enfant ? Qu’ils sont fiers de lui aujourd’hui ! Jour glorieux, et pourtant, jour tragique ! Car Charles s’en va-t-en guerre !… Le conflit dont il est question ici n’est certes pas le chaos de sang et de larmes que Ferdinand et Mauricette ont connu en leur temps. Cette guerre-ci, la guerre dans laquelle Charles va se plonger, est froide, effrayante, comme un iceberg gigantesque suspendu au-dessus du monde, n’attendant qu’un choc infime pour s’écraser. – Par ici, mon fiston ! Ferdinand serre fort son fils dans ses bras, étalant largement ses grosses mains durcies par les travaux des champs. Charles, en digne représentant des nouvelles générations, dépasse son père de plus d’une tête ; il répond à l’affection paternelle par une accolade sincère, mais mesurée, avec cette distance aristocratique qu’il a toujours affectée et dont ses origines paysannes ne laissent pourtant deviner aucune trace. – Je suis tellement fière de toi !… Des flots de larmes ruissellent dans les sillons qui barrent les joues campagnardes de Mauricette. Elle ne peut contenir son émoi. En étreignant son fils, elle mouille la chemise de ce dernier, jure sa bêtise, essuie d’un geste véhément la tache humide, étreint encore son fils, jure à nouveau, etc. Charles ne dévoile pas sa gêne et laisse stoïquement déferler sur lui une profusion d’amour maternel. – Je veux pas que tu partes… Marie vient d’avoir huit ans. D’une timidité presque maladive, elle n’ose avancer vers son frère et fixe le sol pour dissimuler ses yeux humides sous une frange brune. Charles s’accroupit près d’elle et lui caresse délicatement la tête. Soudain Marie se détend comme un ressort et jette ses bras maigres autour du cou de son frère. Sa frêle poitrine déborde d’émotion. – Je serai de retour dans trois ou quatre mois, murmures Charles en prenant sa sœur par les épaules. Ce n’est pas tellement long, quatre mois. Tu n’auras même pas le temps de changer de classe. Tu seras sage, promis ? Marie acquiesce en reniflant par petites inspirations saccadées. Charles veut rassurer sa sœur, mais il sait que le métier qu’il a choisi l’expose à de grands dangers. En pleine Guerre Froide nul ne sait de quoi demain sera fait. Les blocs de l’Est et de l’Ouest, constitués au tournant de la Seconde Guerre Mondiale, s’observent, se mesurent, s’intimident et restent cois. Avec l’invention de l’arme nucléaire, l’humanité a radicalement transformé ses capacités d’autoprédation ; sous la menace de destructions impensables, Américains et Soviétiques se défient par fronts interposés, sans jamais porter de coup direct à l’ennemi. Mais en cette année 1981, un autre protagoniste doit être pris en compte sur le plateau instable de la terreur. Grâce à l’impulsion du président Charles de Gaulle, la France s’est dotée d’une force de dissuasion sous-marine ; si ses intérêts vitaux sont menacés, elle peut, indépendamment de son protecteur américain, brandir la menace ultime d’une frappe nucléaire. Pour Charles, le temps des adieux touche à sa fin. Judith Klein se tient devant lui dans une ravissante robe bleue. D’une main elle retient le chapeau blanc que le vent breton redouble d’effort à lui arracher, de l’autre elle porte le sac à main de cuir rouge que Charles lui a offert pour son anniversaire deux semaines plus tôt. Le jeune officier de la marine sait que
les images qu’il grave dans sa mémoire lors de ces derniers instants sur la terre ferme seront son seul réconfort pour les longs mois qu’il passera au large. Emue par la séparation, sa fiancée lui apparaît plus belle que jamais. Avec ses yeux bleus, son teint rose, ses cheveux blonds, Judith a des airs de poupée. Son éducation bourgeoise lui donne cette mine un peu pincée qui fascine l’orgueil des hommes davantage qu’elle n’éveille leur désir. Charles est un esthète, son cœur s’émeut pour la perfection, et Judith, avec son visage d’ange et ses bonnes manières, lui apporte une totale félicitée. Il lui aura fallu du temps pour amadouer ses parents, d’abord réticents à unir inconsidérément les deux extrémités de l’échelle sociale… mais les excellentes manières de Charles et ses succès éclatants à l’Ecole navale finirent par les convaincre du bien-fondé d’un futur mariage. Pour ce premier départ en patrouille du gendre parvenu, Félix et Charlène Klein ont fait le déplacement du Lyonnais vers la Bretagne. A 22 ans, Charles est sorti major de sa promotion. Avec son intelligence subtile et son charisme infaillible, il aurait pu choisir de démarrer sa carrière militaire partout où il l’aurait souhaité. Il aurait pu, par exemple, devenir pilote de chasse et accomplir ainsi le rêve de nombreux garçons, car sa condition physique n’a rien à envier à ses facultés intellectuelles. Sa vision est excellente et son estomac solide. Cependant, il a choisi, en toute conscience, de devenir sous-marinier. Pour sa première affection, sa requête fut catégorique : il voulait servir sur un sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SNLE). Dans dix ou vingt ans, il sait que la tâche lui incombera de commander l’engin de guerre le plus puissant, le plus discret, le plus complexe et le plus vulnérable que l’homme ait jamais inventé. Charles ne conçoit pas pour lui de responsabilité plus haute que celle de porter partout à travers les mers le pouvoir destructeur du feu atomique, ultime défense de sa patrie. En attendant ce jour où il siégera à l’amirauté, jeune recrue sur le sous-marin « Le Redoutable », il s’apprête à embarquer pour sa première patrouille en tant qu’enseigne de première classe chargé de la détection. Charles s’approche de Judith et dépose chastement un baiser sur sa joue, en effleurant à peine sa peau, à une distance raisonnable de ses lèvres aux reflets de nacre. Félix surveille la manœuvre tel un arbitre scrupuleux et valide le coup en émettant un petit grognement de derrière sa moustache. Charles s’avance alors vers lui et lui tend une main franche. Le quinquagénaire présente en retour une patte froide, un peu molle, mais dont l’apparente faiblesse laisse deviner de puissantes ressources pour saisir, pincer, agripper, racler… « Le nez des affaires et la main de l’escroc » ne peut s’empêcher de penser Charles, sans que son mépris déteigne le moins du monde sur son visage. Il sert ensuite la main de sa future belle-mère, en pressant à peine l’appendice qu’on lui tend, de crainte de broyer ces faisceaux de chair et d’os qui n’eurent, très vraisemblablement, jamais aucune tâche laborieuse à accomplir de leur vie. L’heure du départ est arrivée. Charles attrape son paquetage d’un bras vigoureux et agite l’autre au-dessus de sa tête tandis qu’il pénètre dans la zone protégée de l’Ile Longue. Derrière lui, sa famille rit, pleure et crie, ses mains tendues vers le ciel, agitées comme des fanions dans le vent du large. Juste à côté se tiennent plantés les membres de sa future belle famille, immobiles comme des morceaux de bois. La haute grille hérissée de barbelés qu’il vient de franchir se referme lentement sur son passage. Charles pénètre soudain dans un autre univers. Les sentiments ne sont pas les bienvenus ici. Le seul amour dont il peut être question, c’est celui que l’on voue à sa Patrie.
Au poste de garde, Charles présente son laissez-passer et reçoit la clé de sa chambre avec une note lui indiquant qu’il doit se présenter à 19h30 devant le réfectoire pour dîner à la table de l’amiral Petit-Jean. Il a tout juste le temps de prendre possession de ses quartiers avant de se rendre à son rendez-vous. Muni d’un plan de la base opérationnelle, il se rend directement dans la zone de vie. L’aménagement de l’Ile Longue, pour construire la base navale des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, a été impulsé par le général de Gaulle en 1965. Située dans la rade de Brest, elle présentait de nombreux avantages : sa proximité avec l’arsenal, d’une
part, pour la coordination des opérations militaires, et sa configuration de presqu’île, d’autre part, qui facilite le contrôle du site et tend à confiner les dommages en cas d’accident. Des travaux titanesques ont permis, dès 1972, de lancer la première patrouille d’un SNLE de conception et de fabrication entièrement française, aussi bien en ce qui concerne le sous-marin lui-même que les missiles et têtes nucléaires embarquées. Depuis cette date, la base opérationnelle assure la rotation des SNLE et garantit l’indépendance militaire stratégique, non seulement de la France, mais de toute l’Europe occidentale. Dans les océans du globe se trouvent en permanence trente-deux missiles nucléaires français embarqués par deux SNLE, dont personne, en dehors de leurs équipages respectifs, ne connaît les localisations précises. Grâce à sa propulsion nucléaire, le sous-marin peut rester sous l’eau pendant plusieurs mois, sans jamais remonter à la surface, et demeure quasiment indétectable grâce à son design furtif. Confiné au silence radio afin d’échapper à la vigilance de l’ennemi, il évolue dans les profondeurs selon un plan de navigation dont le commandant de bord est le seul maître. L’Etat Major lui-même ne sait rien de la route qu’il a décidé de suivre et n’a aucun moyen de connaître la position de son vaisseau. De cette façon, il n’y a aucun risque que l’information puisse filtrer. Le SNLE est autonome, n’émet jamais aucun signal, mais peut à tout moment recevoir un ordre de tir et procéder dans l’heure à un ou plusieurs lancements. Charles songea à la perfection de cette arme stratégique en traversant la base. Au troisième étage d’un bâtiment flambant neuf, le jeune lieutenant découvre enfin sa chambre d’officier. En comparaison des piaules qu’il a connue durant ses années de formation, celle-ci est de loin la plus spacieuse. La plus luxueuse également : il possède une salle de bain privée. On comprend que des marins qui passent plus de trois mois d’affilée dans une boîte de conserve à cent mètres de profondeur aient droit à un confort supérieur lorsqu’ils respirent à la surface. Combien de temps restera-t-il ici ? Charles lui-même n’en sait rien ; aucune date de départ en mission ne lui a été transmise. Son niveau hiérarchique n’est tout simplement pas suffisant pour avoir accès à cette information qui est classée « très secret défense ». Charles a grand hâte de partir en patrouille, mais il doit prendre son mal en patience. Il sait que son tour viendra bientôt. Ayant pris possession des lieux, Charles a tout juste le temps de ranger ses affaires ; l’heure du dîner approche, et il ne doit pas être en retard pour sa première rencontre avec l’amiral. La base est bien organisée et il trouve sans mal le chemin du réfectoire. La pendule à l’entrée du bâtiment indique 19h30. Pas moins de trois cents hommes en garnison convergent vers ce lieu. Au milieu d’eux, et malgré une maturité exceptionnelle pour son âge, Charles reste un petit nouveau. Les marins qui le voient pour la première fois ne sont gère impressionnés par ses diplômes. Charles est angoissé à l’idée de rencontrer ses supérieurs, mais il craint plus encore le premier face à face avec ses subordonnés. L’armée est une formidable école de la vie où l’on apprend à obéir, mais donner des ordres est une toute autre affaire. Un défaut d’expérience ne peut se compenser par un surplus d’intelligence, et l’autorité est avant tout une question d’expérience. Les premiers pas sont toujours les plus difficiles. Heureusement, pour son premier repas à la base, Charles a ce soulagement d’avoir été invité par l’amiral à partager son dîner ; une place l’attend quelque part dans le carré des officiers, il n’aura pas à poser son plateau au milieu de visages inconnus. – Lieutenant Charles Dupuy ? Charles fait volte-face et découvre un officier aux cheveux noirs et bouclés. – C’est moi. A qui ai-je l’honneur de parler ? – Je suis l’enseigne de deuxième classe Ibrahim Jerba, spécialiste des systèmes d’armes tactiques. On m’a confié la mission de vous accompagner jusqu’à la table de l’amiral Petit-Jean. Je suis ravi de vous accueillir à bord, si je puis m’exprimer ainsi ! L’enseigne sert la main de Charles en arborant un formidable sourire. Ce dernier ne sourcille pas, mais le trouble que cette rencontre suscite en lui n’échappe pas à son interlocuteur.