La Joconde noire

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Dans ce roman, le sourire de la Joconde noire annonce la vengeance. Jeanne Darfour, dont les origines restent méconnues, doit affronter un négrier noir : Legrand Pisquette. En Haïti, cet homme d’affaires sans scrupules vend les femmes. Il inaugure ainsi « l’Internationale du sexe » en Haïti, dans la première République noire. Sur fond de préjugé de couleur, Elvire Maurouard décrit le combat d’une adolescente haïtienne pour sa dignité.
Mais la prose d’Elvire Maurouard, aux accents érotiques, nous emmène également à l’Ile Maurice. De Blue Bay à l’Ile aux Cerfs où l’extase amoureuse d’un certain Christian Baker rythme les danses sonores de belles insulaires. La Joconde noire témoigne de toute la vitalité de la littérature haïtienne du XXIe siècle.
Née à Jérémie (Haïti), Elvire MAUROUARD œuvre pour la francophonie depuis plusieurs années. Master en Études diplomatiques et Docteur ès Lettres, cette poétesse a reçu de nombreux prix pour ses différents ouvrages traduits en une dizaine de langues, dont le finnois et l’italien. Son essai Les beautés noires de Baudelaire fait désormais partie des classiques des Études littéraires.

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Date de parution 01 janvier 2088
Nombre de visites sur la page 12
EAN13 9782849240618
Langue Français

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La Joconde noire© Éditions du Cygne, Paris, 2007
editionsducygne@club-internet.fr
www.editionsducygne.com
ISBN : 978-2-84924-061-8Elvire Maurouard
La Joconde noire
Éditions du CygneDu même auteur :
Jusqu’au bout du vertige (poèmes), Éditions du Cygne, 2007
Haïti, le pays hanté (essai), Ibis rouge, 2006
Les beautés noires de Baudelaire (essai), Karthala, 2005
L’alchimie des rêves (poèmes), L’Harmattan, 2005
Contes des îles savoureuses – l’hymne des héros (contes et poèmes), Éditions
des Écrivains, 2004
La femme noire dans le roman haïtien (essai), Éditions des Écrivains, 2001Pour Flavie et Alfred
Pour Olivier et VirgileUne enfance haïtienne
– Jeanne !
La voix aigre de Madame Akassan fit sursauter la jeune fille.
Elle cacha en hâte le magazine qu’elle était en train de lire et qui
portait le titre alléchant de Play Girls. Puis Jeanne se composa
une attitude innocente tout en s’efforçant de concentrer son
attention sur la soupe de Giraumont qu’elle préparait. La porte
s’ouvrit sous une poussée brutale et Madame Akassan surgit
comme un cyclone tropical.
Rien moins antipathique que cette femme-là. Grande, sèche
et maigre comme un hareng-saur. Avec son nez crochu, braqué
comme un fusil à deux coups, et ses yeux en vrille, elle aurait
effrayé n’importe quel monstre.
Elle glapit de sa voix de girouette :
– Eh bien! Jeanne, tu pourrais avoir l’amabilité de me répondre
quand je t’appelle. La jeune fille leva un visage étonné.
– Vous m’avez appelée, ma tante ?
– Oui, et tu as parfaitement entendu. Quand donc cesseras-tu
de croire que tu vis dans un monde qui t’appartient ?
Oubliestu qu’une jeune fille de ta condition ne peut rien espérer d’autre
que de vivre de la charité de ses proches ? Et dire que je t’ai
élevée comme mes propres filles. Sans moi, tu ne serais qu’une
mendiante, puisqu’aucun homme ne voudrait de toi pour
d’autres services...
Dans l’esprit de Madame Akassan, une jeune fille à la peau
très foncée ne pouvait pas être belle. Pour elle, la beauté se
confondait avec la peau claire. Elle avait la peau couleur grain
de moutarde alors que Jeanne avait un teint légèrement
caramélisé. Elle incarnait toute la majesté africaine.
Jeanne n’osa pas répondre à cette vielle aigrie, mais elle savait
7au fond d’elle-même qu’elle était désirable.
– Mais, ma tante..., protesta Jeanne.
– Tais-toi, quand je parle !... fille de personne !
– Tu n’es qu’une orgueilleuse, glapit de nouveau Mme Akassan.
Dépêche-toi car il faudra faire le repassage au Manoir Bouzin et
nettoyer le linge de Clémentine.
Sachant qu’elle allait sortir, Jeanne voulut se changer, mais sa
tante l’arrêta d’un geste :
– Inutile de te faire belle. Qui fera attention à un morceau de
charbon comme toi ? Tu n’as qu’à traverser par les bois.
Jeanne refoula des larmes prêtes à jaillir. Elle se savait
détestée par sa tante, et le souffre-douleur de ses deux jumelles,
Amanda et Estelle, mais elle n’arrivait jamais à se faire à toutes
les vexations qu’elle devait subir.
On lui avait raconté que ses ancêtres étaient des héros, mais
à quoi cela lui a servi puisqu’on la traitait comme un animal. Ces
histoires grandiloquentes font le jeu de personnes comme Mme
Akassan qui font travailler de pauvres gens sans les payer.
Sincèrement, Jeanne aurait préféré un passé national plus banal
avec un présent beaucoup plus juste.
Un jour, se dit-elle, je lui ferai payer tout ça, à elle et à ses
deux garces. Je n’attendrai pas que les rivières aient fini de
couler. Elle sortit brusquement sous l’oeil narquois de Madame
Akassan et prit le chemin du Manoir Bouzin.Chapitre I
C’était une étrange histoire que celle de Jeanne. Madame
Akassan n’était pas sa tante, pas plus qu’une parente
quelconque. Madame Akassan, veuve très jeune d’un postier, n’avait
jamais pardonné à son mari sa médiocrité, qui l’avait laissée
veuve et sans ressources. Elle avait fini par entrer comme
gouvernante chez les Desrosiers, où elle avait contracté des
habitudes mondaines qui flattaient son snobisme. Comme
beaucoup de riches Jérémiens, Monsieur Desrosiers avait acheté
un magasin au centre-Ville pour exercer son commerce et un
Manoir à Bordes, la banlieue chic de la ville.
Madame Akassan l’accompagnait dans tous ses voyages.
C’est au cours d’un séjour dans ce Manoir que se situait
l’incident qui allait faire de Jeanne Darfour une nouvelle domestique
communément appelée en Haïti « Reste avec. » Un jour, Mme
Akassan trouva, déposée devant le perron du Manoir, une
corbeille dans laquelle dormait un bébé. On y trouvait une
médaille portant le monogramme de Jeanne. Desrosiers, mis au
courant (peut-être en savait-il plus long qu’il le prétend), voulut
absolument que Mme Akassan s’occupât de l’enfant et l’élevât
avec ses deux jumelles. À l’époque, elles avaient deux ans; il lui
donna une aide financière importante en contrepartie. Sentant
qu’il y avait anguille sous roche, et qu’elle pourrait en tirer un
appréciable bénéfice, Mme Akassan avait accepté. Et c’est ainsi
que l’enfant trouvée, Jeanne devint la nièce de Mme Akassan.
Elle avait douze ans quand Derosiers mourut dans un accident
de train entre Jérémie et Cap-haïtien. Deux villes phares du
pays, la première vit naître le Général Alexandre Dumas, la
seconde fut le bastion du roi Christophe. Ce décès accabla
définitivement Mme Akassan, car contrairement à ses attentes,
aucune disposition n’avait été prise en faveur de Jeanne. Les
9biens et la fortune de Desrosiers, qui était veuf et sans héritiers,
furent mis sous séquestre en attendant une décision judiciaire.
Du jour au lendemain, Mme Akassan se retrouva à la rue
avec une enfant de plus, dont elle ne savait rien. Mme Akassan
allait retourner à Jacmel, sa ville natale, quand le Manoir fut
acquis par un homme étrange, dont la fortune comme les
occupations restaient mystérieuses. Le nouveau propriétaire lui
proposa, non pas de rester comme gouvernante au Manoir,
mais d’assurer un minimum de contrôle sur le personnel du
domaine.
Il lui offrit également, à titre de logement, un pavillon
entièrement meublé, à la limite du domaine. Madame Akassan fut
encore heureuse de cette solution. L’ancienne domestique de
Mme Akassan à Jacmel avait pour patronyme Darfour. Alors la
pseudo-tante affubla Jeanne de ce nom de famille pour en finir
avec les tracasseries administratives.
Mais de ce jour Jeanne Darfour ne fut plus la petite fille
choyée qu’elle avait été. Madame Akassan ne voyait en elle
qu’une enfant trouvée, elle devenait Jeanne, une esclave
haïtienne moderne.
Elle passait sur Jeanne toutes ses humeurs, la frappait à sa
guise. Très vite elle était également devenue le souffre-douleur
d’Amanda et d’Estelle, les deux jumelles de Mme Akassan.
Tandis qu’elles fréquentaient une institution privée, Jeanne
interdite de scolarité devait accomplir toutes les tâches
rebutantes. Elle était devenue une bonne à tout faire, sans cesse en
butte aux sarcasmes et à la violence des autres.
Jeanne était persuadée d’être une nièce lointaine recueillie
par charité. Elle n’avait jamais osé poser de questions, sachant
qu’on ne lui répondrait pas.
Le pavillon de Madame Akassan était distant du Manoir
Bouzin de deux bons kilomètres, mais Jeanne connaissait des
raccourcis, et en passant par le lac, elle gagnait du temps. C’était
le mois de juin. L’après-midi était claire. Le soleil versait une
chaleur et une lumière implacable. La terre était brûlante et
10comme embrasée. L’air dansait et vibrait telle une musique.
Jeanne se sentait malgré tout le coeur joyeux. A quinze ans, elle
ne connaissait de l’amour que ce qu’elle en avait lu dans Play
Girls. C’est une servante voisine aux seins de Gargantua qui lui
offrait le magazine chaque semaine. Cette dernière très
expérimentée en la matière espérait de ce geste une petite
compensation qui tardait à venir. La pauvre Jeanne était
certainement séduite par la sensualité de ces mannequins, mais tout
cela était encore trouble dans son esprit.
Elle croyait lire Play Girls pour le maquillage des filles, mais
d’autres motivations secrètes l’animaient à son insu. Les mots
qu’elle avait lus; désir et volupté, se rattachaient à des images
très floues. Jeanne se savait désirable. Aussi jolie, peut-être, que
Clémentine, la fille du propriétaire du Manoir.
Pour l’heure, elle ne pensait qu’à une chose : profiter de ce
radieux après-midi pour exister l’espace de quelques minutes.
Elle était arrivée près du lac, aux bois séculaires. Jeanne aimait
l’aspect sauvage et désolé de ce lieu, l’eau calme, où se
reflétaient le ciel et les arbres. Elle s’arrêta un moment sur la rive et
s’amusa à lancer des cailloux dans l’eau. Soudain, elle eut une
folle envie de se baigner. Il faisait si bon, et le soleil était encore
haut dans le ciel. Sans plus réfléchir, sachant d’ailleurs que cete
partie du domaine était déserté, elle posa son carton de lingerie
sur la mousse et commença à se déshabiller. Ce fut vite fait. Elle
fit glisser sa petite robe et apparut telle une Vierge noire.
Jeanne se croyait seule. Elle eût bien été surprise si on lui
avait dit qu’un Monsieur était là, au bord du lac, à quelques pas
d’elle, étendu sur un tapis de mousse, et caché à ses yeux par un
bouquet d’ajoncs. Cet homme n’était rien moins que le
propriétaire du Manoir, le père de Clémentine.Chapitre II
Legrand Pisquette se disait haïtien d’origine suédoise. Mais
d’après des sources bien informées, Monsieur Legrand
Pisquette n’était pas plus suédois que Jean-Jacques Dessalines,
le premier président haïtien. D’ailleurs, le maire de la commune
des Roseaux, Alfred Dorvilier prétendait que ses parents étaient
bien haïtiens. Il n’aurait jamais dit non à une Suédoise, mais
Alfred Dorvilier ne comprenait pas cette propension de ses
administrés à vouloir à tout prix éradiquer l’héritage africain. Il
avait essayé en maintes fois de contacter Legrand Pisquette
pour l’entretenir de ses parents, mais ce dernier n’a jamais voulu
donner suite. Et face à l’influence croissante de Pisquette, il
avait préféré classer l’affaire.
Bel homme, la quarantaine bien sonnée, il y avait quelque
chose d’inquiétant et de brutal chez ce Suédois imaginaire. Il
était riche. C’était son seul passeport. II avait beaucoup de
relations, recevait quantité d’amis au Manoir, des gens étranges
comme lui, toujours accompagnés de filles mineures. Que se
passait-il durant les soirées qu’il donnait ? Jamais personne
n’avait pu le savoir.. Pour le commun des mortels Legrand
Pisquette était dans les affaires. Sa richesse garantissait son
honorabilité.
Or, si cet homme avait une vie mystérieuse, s’il pouvait être
dur et cruel pour certains de ceux qui avaient affaire à lui, il
redevenait un autre personnage en présence de sa fille.
Clémentine était sa fille unique. De sa femme, la mère de
Clémentine, jamais il n’avait parlé. Il vouait à sa fille un amour
violent et exclusif. Legrand voulait qu’elle soit protégée du
monde extérieur et de ses atteintes. Clémentine vivait presque
en recluse. Elle habitait toute l’année au Manoir. Une aile lui
avait été réservée. Elle avait ses domestiques, dont aucun ne
12devait s’exprimer en créole, uniquement en anglais et en
français et elle était accompagnée d’une sorte de préceptrice qui se
chargeait de son éducation.
Lors des réceptions données par Legrand Pisquette, l’aile du
Manoir où se trouvait Clémentine était rigoureusement close, et
même le personnel ignorait ou ne voulait pas voir ce qui se
passait durant ces soirées-là. Tant que sa fille avait été très jeune,
Legrand Pisquette n’avait guère songé à prendre d’autres
précautions. Mais maintenant qu’elle atteignait sa quinzième
année, il comprenait qu’il fallait agir tout autrement et qu’il ne
pouvait la garder sans risques près de lui.
C’était la raison pour laquelle il était revenu au Manoir afin
de prendre des dispositions pour emmener Clémentine à
Pétion-Ville.
Il pourrait ainsi réserver le Manoir exclusivement à son
plaisir et celui de ses amis. Arrivé plus tôt qu’il ne le pensait, il
en avait profité pour faire un tour dans son domaine, et c’est
ainsi que, rêvassant au bord du lac, il avait vu s’approcher
Jeanne, il s’était douté de ce qui allait se passer et, au lieu de se
montrer, s’était caché un peu mieux parmi les roseaux, ravi de
cette aubaine inespérée.
Legrand Pisquette ne vivait que pour le sexe. Tout lui était
bon pour satisfaire ses caprices: femmes du monde, artistes
dentistes, il ne voyait en elles que le corps et l’intense plaisir
qu’il pouvait en tirer. La vue d’une jolie fille le mettait dans des
émois torturants, et l’idée que cette fille pouvait ne pas lui
appartenir lui était intolérable. Aussi dut-il faire un violent
effort pour se contenir quand il vit Jeanne se dénuder à
quelques pas de lui. Un désir atroce s’était emparé de Legrand.
Pendant une seconde, et il s’était vu bondissant sur la frêle
enfant sans défense, l’écartelant et la possédant d’un geste
triomphant, comme un affamé se jettant sur un bifteck. Cette
fille était réellement belle. Il l’aura, mais plus tard, et dans des
circonstances telles qu’elle ne pourrait rien dire. Au fait, qui
était-elle ?
13Était-ce l’une des filles que Madame Akassan avait gardée
sur le domaine. Dans ce cas l’affaire serait vite conclue. Depuis
qu’un journal à Paris avait consacré sa Une aux « Reste avec. »
en Haïti, on se voulait prudent, on mettait les formes avant
d’abuser d’une mineure. Legrand Pisquette savait qu’avec de
l’argent on pouvait acheter toutes les consciences. Il aurait vite
fait de décider la mère à laisser venir sa fille au Manoir. Il
pourrait la prendre comme femme de chambre pour sa fille. Cette
idée lui plut et il l’adopta d’emblée.
Jeanne sortit du lac et s’ébroua sur l’herbe. Elle était heureuse.
Legrand Pisquette ne pouvait quitter des yeux ce corps dont
chaque mouvement lui livrait un peu mieux de son intimité.
L’eau ruisselant sur sa peau lui donnait la luisance d’un métal.
Ses seins, durcis par l’onde, se tendaient vers le ciel, bras. Sa
croupe ronde, aux fesses minces et serrées, était comme un fruit
à peine entrouvert, et par instants, il voyait l’ombre mouvante
du sexe virginal.
Legrand Pisquette ferma les yeux. Il ne fallait pas qu’elle
puisse déceler sa présence, ni surtout obéir à son instinct de
mâle, qui l’eût incité à des gestes définitifs. Il attendit
patiemment que Jeanne ait remis sa petite culotte rouge, sa jupe et son
corsage, et il se demanda qu’elle serait son allure si elle avait de
fins dessous de dentelles, des bas et toutes ces ravissantes
choses qui savent si bien laisser deviner les charmes secrets
d’une jolie femme.
Jeanne ramassa son carton et se mit en route tandis que
Legrand Pisquette prenait en hâte le chemin du Manoir, pour
précéder la petite Jeanne.Chapitre III
Clémentine était doublement heureuse cet après-midi-là.
D’abord parce que son père était arrivé, comme toujours chargé
de cadeaux pour elle, ensuite parce qu’il lui avait annoncé qu’il
allait l’emmener à Pétion-ville, banlieue huppée de
Port-auPrince. Elle avait tant de fois rêvée à ce moment, qu’elle
n’arrivait pas à y croire encore. Depuis des années qu’elle n’avait
jamais quitté son domicile, elle s’était fait une idée
enchanteresse de ce que pouvait être la capitale. Elle adorait son père.
Jamais elle ne s’était demandé pourquoi il vivait à
Port-auPrince et elle à Jérémie, au Manoir. Pas plus qu’elle ne
s’inquiétait de son éloignement de toutes les réceptions qu’il
donnait au Manoir. Assise devant sa coiffeuse, Clémentine
peignait ses longs cheveux lisses. Elle en était très fière. En
Haïti, celui qui a les cheveux lisses, considère qu’il a échappé à
la malédiction qui a frappée toute la nation. A ce titre, il méprise
ses congénères. Il n’est pas rare de voir un père rejeter sa fille
parce qu’elle a les cheveux crépus ou un fils couper les ponts
avec sa mère aux motifs qu’elle ressemble trop à une Africaine.
Des problèmes de tous ordres ébranlent la planète, mais en
Haïti le problème majeur est le teint de la femme noire. Certains
esprits qui se croient altruistes se demandent sans cesse :
« Comment blanchir la Négresse » ?
Clémentine était ce qu’on appelle en Haïti, une mulâtresse.
Elle se regardait souvent dans le miroir, cherchant à déceler ce
qu’il y avait de mieux en elle. Elle avait un visage grave, un peu
aigu peut-être à cause de ses hautes pommettes, des yeux tirant
sur le marron, et dont la pupille se rétrécissait comme celle des
chats sous la lumière. Elle tenait toujours à apparaître sous son
meilleur quand son père était là. Sa présence semblait la pousser
à des excès de coquetterie qui se traduisaient souvent par des
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