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La lettre de Charlotte

De
285 pages
Printemps 1941. Trois femmes, Marie, sa sœur Charlotte et leur mère Madeleine, vivent misérablement. La présence des occupants les divise. Marie fréquente un jeune résistant, Jean, alors que Madeleine se rapproche des soldats allemands afin de survivre. Lors d'un bal où les jeunes filles sont invitées, Charlotte rencontre un jeune officier allemand et tombe sous son charme. Mais lorsque Jean est arrêté et torturé, la suspicion exalte les esprits... Qui l'a dénoncé ?
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Roger Faindt



La Lettre
de Charlotte











Établi en Franche-Comté, Roger Faindt s’est lancé avec passion dans
l’aventure de l’écriture. Il est scénariste, « prêteur de plume », auteur de
nombreuses nouvelles, d’ouvrages de science-fiction et de plusieurs
romans ayant souvent pour toile de fond les deux grandes guerres du
xxe siècle. Il a été récompensé par le Prix Louis Pergaud 2001 pour La
lettre de Charlotte.


Du même auteur

Aux éditions De Borée


Bleuvent
Le Dernier Soldat
Les Âmes Simples


Autres éditeurs


10 h 59
Ils ont cru aux larmes des femmes
La petite maison jaune
Le silence des roses, un été 1944
Le Souffle du Passé
Les fleurs de Nouara
Niobé, la fille aux lèvres bleues
Quand les ombres s’allongent






En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou
partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français
d’exploitation du droit de copie, 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.

© De Borée, 2017
© Centre France Livres SAS, 2016
45, rue du Clos-Four - 63056 Clermont-Ferrand cedex 2





J’essaye de trouver des hommes
qui avec moi étaient restés
de ma mère les contes sur l’enfer disaient la vérité De réels hommes j’en
trouverai
j’en rencontrerai deux ou trois
dans la terre endolorie nous planterons des bois. Homme, tends-moi donc la
main
ta chaleur je veux sentir
et maintenant dis-le bien
ciel ou enfer veux-tu bâtir ?

Andrej PLÁVKA
Les feux sur les montagnes




Avertissement




La trame de ce roman qui mêle histoire personnelle et histoire collective
relève de la fiction. Faire du vrai avec du faux et inversement est à la fois
jubilatoire et frustrant. Le roman touche à la vérité. Une vérité qui est
rarement confortable et que beaucoup gardent enfouie au plus profond
d’eux-mêmes. La guerre est une chose atroce et on ne le dira jamais assez.
Peut-on oublier ceux qui en ont été les victimes et la première de toutes : la
vérité ?




Remerciements




Je remercie Hélène Faindt, Yvain Guerrero, Philippe Guyot et Odile Martini
qui ont été les premiers lecteurs de ce livre.
Je veux également dire ma gratitude à Françoise et Gérard Comtet pour
leur aide à la traduction des correspondances et documents militaires en
langue allemande.

Roger FAINDT





À celles et à ceux dont les vies oubliées
ont investi mon corps…
J’entends vos paroles, vos rires et vos pleurs.
Votre souffrance coule de mes yeux
et à votre sang se mêle.
J’ai peur de ne pas avoir rêvé !

Roger FAINDT




Besançon. Septembre 1944.

Marie haletait. Les hurlements injurieux de la foule s’amassaient en un
vacarme assourdissant. Des paroles dénuées de sens et qui tranchaient sa
vie au même rythme que les coups qu’on s’appliquait à lui donner.
Il venait encore de la frapper. Toujours le même, ce résistant aux cheveux
noirs dont les yeux la violaient. Je suis sûre qu’il en a envie, pensa-t-elle !
Comme s’il eût deviné sa pensée, il la frappa de nouveau, plus violemment,
d’un coup de crosse dans le genou. Marie s’effondra. Sa tête cogna
lourdement le sol. Un filet de sang coula de son nez.
Charlotte vit tomber sa sœur et se précipita vers elle. Le garçon qui l’avait
tondue l’en empêcha.
« Tiens, prends ça, salope ! »
Il donna un coup de pied dans le ventre de Marie qui étouffa un cri. Un autre
homme, un grand gaillard avec un béret, l’imita. Les enfants lui jetaient des
pierres et les femmes lui crachaient au visage. L’homme au béret la retourna
de sa botte.
« Allez, lève-toi !
– Elle a son compte, cette putain ! »
Aux fenêtres des maisons, les gens criaient et hurlaient. Ils avaient des
bouches énormes, des bouches qui vociféraient des mots que Marie
n’entendait plus. Le faciès haineux du résistant cachait leurs visages lorsqu’il
parlait ! Il répétait toujours la même phrase, toujours les mêmes mots !
« Lève-toi, salope ! Lève-toi ! »
Quelqu’un la releva brutalement et lui planta quelque chose dans le dos.
Elle en eut la respiration coupée. Marie frissonna sans crier. Une chaude
caresse glissa sur sa peau. Un homme rangea discrètement son couteau.
« Dégage !– Elle ne va pas s’en tirer à si bon compte !
– Qu’est-ce que tu as fait ? T’es cinglé ! »
Il y eut un silence. Le jeune homme qui avait pris le parti de Marie se
pencha sur elle. Marie grelottait. Le garçon avait un beau regard, un gentil
regard. Marie eut l’impression qu’elle le connaissait. La silhouette de sa tête
trouait le ciel et les visages de ceux qu’elle refusait de voir y disparaissaient.
« Apporte une couverture ! » demanda-t-il, à l’un de ses camarades.
Il avait une voix douce, une voix de gamin ; il ne devait guère avoir plus de
dix-sept ans. Il ressemblait à cet officier allemand que Marie croyait avoir
oublié. Son prénom arriva dans sa bouche avec une vague de sang.
« Willi, j’ai froid ! » balbutia-t-elle.
Le jeune garçon posa la couverture sur elle. René enclencha son arme.
« Je vais lui régler son compte à cette salope !
– T’es malade ! Laisse tomber, je m’en occupe ! » cria le jeune résistant.
René partit en jurant, suivi du grand gaillard au béret. Le jeune garçon lui
passa la main sous le corps pour glisser quelque chose sous sa tête. Marie
vit à son bras son brassard FFI.
Willi n’avait-il pas promis de revenir ? Le jeune garçon lui prit la main. Il
avait si chaud ! Marie sentit ses forces l’abandonner. Elle murmura :
« Charlotte ! »
Le regard du jeune résistant se troubla et le coin de ciel bleu dans lequel
Marie avait vu se dessiner le visage de Willi disparut. Marie ferma les yeux.




Au village. Mai 1941.

Quand elle ouvrit la porte, Marie Rey reconnut le jeune officier qu’elle et
Charlotte avaient croisé dans la cour du château en allant rapporter le linge.
Sa sœur avait salué le soldat avec un grand sourire en faisant la coquette.
Cela lui avait paru déplacé. Si elles se devaient de rester polies, Marie ne
voyait pas les raisons d’en faire plus. Elle en avait fait part à Charlotte qui
avait éclaté de rire et avait dit :
« T’es bien aussi bête que Julie qui dit que les bonbons que les Boches
donnent aux enfants sont empoisonnés ! »
Marie avait haussé les épaules et Charlotte avait fait une telle grimace en la
regardant, que Marie n’avait pu s’empêcher de pouffer de rire. Leur
conversation lui revint à l’esprit :
« Si tu te voyais ! C’est plutôt cette tête-là que tu devrais faire aux
Allemands !
– Un sourire, ça coûte quoi ? T’es trop bête, tiens !
– Les gens causent déjà bien de trop !
– Eh bien qu’ils causent ! Moi, je ne crache pas dans la soupe ! Tu n’es pas
contente d’avoir du ravitaillement ? Ce n’est pas avec la maigre pension de
maman et les quelques sous que nous donne la Châtelaine pour son linge
qu’on pourrait s’en sortir !
– Comment font les autres ?
– Les autres ! La plupart sont des paysans ! Ils ne savent pas ce que c’est
que d’avoir faim et de marcher avec des chaussures trop petites ! Nous, nous
n’avons rien à troquer pour un morceau de pain ou de beurre ! »
Charlotte passa la main dans ses cheveux en renversant la tête en arrière,
prit sa sœur par le cou et ajouta d’un air chafouin :
« Je l’ai trouvé beau garçon, cet Allemand !– Arrête ! Je n’aime pas quand maman va les voir ! Il ne faut pas si
longtemps pour faire un ourlet de pantalon ou pour recoudre un bouton ! Tu
sais ce que disent les gens ?
– Laisse-les dire ! Il y en a qui seraient prêts à faire du mal à leur voisin pour
un quartier de viande ou je ne sais quoi d’autre ! Maman, elle n’a jamais fait
de misère à personne ! Si elle ne restait pas de temps en temps pour jouer
aux cartes et boire du schnaps avec les officiers, tu n’aurais pas grand-chose
dans ton assiette ! »
Face à Marie, le lieutenant Dietrich se mit au garde à vous et prononça un
« bonjour mademoiselle » à l’accent bien marqué. Marie en fut tout émue et
porta sa main à sa bouche comme pour retenir un cri. Elle bégaya pour
parler :
« C’est… c’est à ma mère que vous voulez parler ? »
Dietrich sourit.
« À vous aussi ! »
Le « vous aussi » à la sauce germanique ne la rassura pas davantage. Elle
ne sut quoi répondre et resta figée par la présence de l’officier. Il sentait le
cuir ciré et un fort parfum qui, pour ne rien arranger, lui donnait la nausée.
Charlotte arriva et la sortit de sa torpeur. Comme si elle eût deviné les
raisons de la visite de l’officier, elle répondit sans attendre :
« Notre mère s’est absentée ! »
L’officier hocha la tête avec ostentation en prononçant une série de oui.
« Elle ira voir le colonel dès qu’elle rentrera ! ajouta Charlotte.
– Non, non ! » répondit l’officier.
Il se détourna et parla aux deux soldats qui fumaient tranquillement des
cigarettes à l’entrée de la cour. L’un d’eux s’approcha et conversa avec le
lieutenant. Marie se sentit mal à l’aise. Entendre baragouiner cet allemand
qu’elle ne comprenait pas lui faisait peur. Le lieutenant leur fit face de
nouveau et dit :
« Nous partons demain ! Ce soir, le colonel organise une… petite fête !
– Une fête ! s’étonna Charlotte.
– Vous êtes invitées ! »
Le lieutenant se reprit :
« Le colonel serait content de vous voir ! »Malgré son accent et quelques hésitations, le lieutenant parlait correctement
le français.
« Je ne sais pas si… » répondit Marie d’une voix presque inaudible.
Sa sœur l’interrompit :
« Vous partez tous ? »
Dietrich rit :
« Pas tous, Mademoiselle ! Certains retournent en Allemagne seulement !
– Et vous ? demanda Charlotte.
– Je suis bien ici, mais je dois partir ! »
Charlotte eut une expression qui déplut à Marie. Un sourire ridicule, fade,
qui, une fois de plus, ne fut pas à son avantage. Cet air de mijaurée qu’elle
prenait ne lui ressemblait pas. Et pourtant, Marie avait remarqué qu’en
présence d’un garçon, sa sœur n’était plus la même. Marie s’interrogea : à
quoi joue-t-elle ? Que veut-elle se prouver ?
« Nous viendrons ! répondit Charlotte qui ne tenait plus en place.
– Je ne pense pas que… » osa Marie.
Charlotte interrompit sa sœur et lui adressa un clin d’œil.
« Tu n’as rien de prévu, alors ! »
Marie rougit.
« C’est d’accord ! » répéta Charlotte d’une voix enjouée.
L’officier eut un large sourire et lui tendit la main.
« Au revoir, Mademoiselle ! »
Dietrich fit un pas vers Marie et la salua.
« À bientôt Mademoiselle ! »
Marie répondit timidement :
« Au revoir… Monsieur… »
L’au revoir de Marie, prononcé d’une voix monocorde et suspendu
involontairement à un nom, fit réaliser à l’officier qu’il ne s’était pas présenté.
Il s’empressa de le faire :
« Lieutenant Dietrich ! Demandez Willi Dietrich ! »
L’officier se retira et rejoignit ses hommes. Ils parlèrent en riant. Charlottesautilla de joie dans la cuisine.
« Tu ne crois pas que tu en fais un peu trop ! lança Marie.
– Et toi ! Tu t’es vue ? Tu es blanche comme un linge ; à croire que tu as vu
le diable en personne !
– Avec toutes les horreurs que l’on raconte sur eux, je ne suis pas
tranquille !
– Ils ne sont pas de la police ! Des soldats, Marie ! Des soldats !
– Combien des nôtres sont tombés sous leurs balles ?
– Et tant d’autres, d’un côté comme de l’autre ! » murmura Charlotte.
Elle ajouta en haussant la voix :
« La guerre, la guerre ! Ils sont déjà bien assez nombreux à la faire, on ne
va pas s’y mettre aussi ! Et puis, il y a si longtemps que nous n’avons pas fait
la fête. Une occasion comme celle-là, ça ne se rate pas !
– Maman n’a jamais voulu que nous l’accompagnions !
– Elle ne pense qu’à elle ! Nous ne sommes plus des gamines ! »
Marie fut tout ébaubie des paroles de sa sœur. Elle mit un certain temps à
en réaliser la portée.
« Tu exagères, elle a certainement ses raisons !
– Je ne vois pas lesquelles ! Pourquoi nous empêcherait-elle de
l’accompagner ? De toute façon, le lieutenant Dietrich nous a invitées. Cela
suffit !
– Si je vais là-bas, j’aurai l’impression de faire quelque chose de mal !
– Tu es ridicule ! répondit Charlotte en haussant la voix. Ces soldats ne sont
pas tous des salauds ! »
Sa sœur la regardait avec un tel dédain que Marie sentit les larmes lui venir
aux yeux. Elle interrogea Charlotte du regard, mais celle-ci resta indifférente.
La lumière la courtisait. Une lumière transparente qui collait à son front et aux
méplats de ses joues ; un peu de bleu et d’orangé s’y posait. Après tout,
Charlotte savait peut-être mieux qu’elle, ce qui était bien. Marie admirait la
facilité avec laquelle elle faisait face aux événements, le regard toujours
tourné vers le futur, vers les hommes, même si ceux-ci portaient des
uniformes verts. La perspective de la petite fête de ce soir la mettait en joie.
Marie le savait. Elle savait aussi que, sans projets, sans les autres, sa sœur
sombrait dans l’ennui. La tristesse habitait leurs jours depuis si longtempsque Charlotte ne manquait jamais une occasion de l’en chasser. Marie eut
honte d’elle, de son manque d’enthousiasme qui l’éloignait de sa sœur. Sa
mélancolie l’emprisonnait, réduisant son quotidien au langage de la solitude
et de l’incompréhension. Pourquoi ? Ces années n’étaient-elles pas
suffisamment sombres ? Charlotte rit.
« Qu’est-ce qui te fait rire ? demanda Marie.
– C’est toi ! Si tu voyais ta tête !
– Et alors ! Je fais la tête que je veux !
– Eh bien, cela te rend laide !
– Tant mieux !
– Même pour Jean, ton petit Jeannot !
– Je m’en fiche de Jean !
– Vu ce que tu m’as dit l’autre jour, j’aurais pensé le contraire !
– Et alors ! Cela ne prouve rien !
– Tu dis cela parce que tu es fâchée !
– De toute façon, depuis qu’il a quitté le village, je compte ses visites sur les
doigts de la main ! Il s’est disputé avec son père à cause de maman et s’il
continue de me voir, il perdra tous ses copains ! »
Marie s’effondra sur la table en sanglots. Charlotte lui caressa les cheveux.
« Ce sont des imbéciles ! Et si Jean est assez bête pour les écouter, tu ne
perds pas grand-chose !
– Son père, il s’en fout un peu, mais son copain René, c’est comme un
grand frère et lui, les Allemands, il ne les aime pas !
– Laure Sailler ! Elle n’aime pas les Allemands et cela ne l’empêche pas de
dire que, dans leurs soldats, il y a de bons garçons ! Tu connais son
histoire ? »
Les yeux rougis, Marie observa sa sœur d’un air interrogateur. Charlotte
reprit :
« Quand elle a traversé la zone interdite, elle est tombée sur une patrouille
allemande ! Elle avait les chaussures pleines de terre et il n’était pas bien
difficile de deviner ses intentions. Les soldats l’ont arrêtée, lui ont demandé
ses papiers mais ne l’ont pas fouillée. Heureusement, car elle avait caché
dans son corsage les lettres des femmes des copains de régiment de son
mari !– Elle est courageuse ! répondit Marie.
– Oui ! Je ne l’aurais jamais crue capable de faire cela ! ajouta Charlotte.
– Parfois, dans des situations difficiles, les gens nous surprennent !
– C’est une belle preuve d’amour ! »
Marie hocha la tête, perdue dans ses pensées.

La mère Bétard qui habitait à la croisée de la route pour Auxon-Dessus,
aperçut les soldats allemands sortir de chez Rey. Elle interpella sa voisine
qui pendait du linge.
« Léonie ! Regarde qui sort de chez Rey ! »
Léonie, plus large que haute, s’approcha en se dandinant. Elle parla à voix
basse :
« Si c’est pas malheureux de voir ça !
– Les filles, la mère, c’est du pareil au même !
– À cet âge-là, ça a le feu au cul !
– Avec les Boches, plutôt se pendre !
– C’est pour avoir du ravitaillement !
– Pas seulement ! Cette salope a ça dans la peau ! Un an après la mort de
son homme, elle couchait avec le Basile !
– Le Basile ?
– Basile Parrot !
– J’sais bien qu’on n’dit pas du mal des morts, mais Parrot ce n’était pas un
saint ! Il ne tenait plus en place dès qu’il voyait un jupon !
– La pauvre Solange, elle en a eu des paires de cornes !
– Je ne savais pas que lui et Madeleine… »
La mère Bétard l’interrompit :
« Vous habitiez encore à Valentin à l’époque ! Ça a duré deux ans leur petit
manège ! Tu sais que la fille de la Jeanne est de lui ?
– Qui ne le sait pas ! La gamine en souffre !
– C’est pourtant une gentille petiote ! Il en est tout autrement des filles Rey !
Surtout la cadette, Charlotte ! Une vraie peste ! Il faut voir comme elle metoise quand je la croise !
– Marie est plus timide !
– J’m’y fierais pas !
– Tu as su pour la Georgette ? »
La mère Bétard prit un air niais pour répondre :
« Non ! »
Léonie se trémoussa légèrement et frotta ses mains l’une dans l’autre. Elle
jouissait de l’ignorance de la mère Bétard qui avait la réputation d’être au
courant de tout.
« Raconte-moi ! demanda celle-ci qui s’impatientait.
– Eh bien, depuis chez elle, Georgette a vu les filles Rey qui discutaient
avec les Boches sur la place de l’église et qui montraient du doigt sa maison
à un officier !
– Tiens donc !
– Le lendemain, les Allemands étaient chez elle et lui demandaient les clés
pour y loger !
– Les salopes ! Cela n’a rien de surprenant ! Il paraît que les Boches n’ont
plus de place au château et qu’ils cherchent des chambres !
– Il est vrai que son logement est grand !
– Qu’a-t-elle fait ?
– Elle a dit à l’officier que, lorsqu’elle aurait un ordre écrit de la
Kommandantur, elle lui donnerait les clés !
– Et alors !
– Ils n’avaient pas d’ordre et ils sont partis !
– Elle ne manque pas de sang-froid la Georgette, ils auraient pu l’arrêter !
– Pas les soldats !
– Taratata ! En tous les cas, les filles Rey sont de drôles de petites garces
pour s’amuser à cela !
– Léonie ! »
Un vieillard encore ingambe traversa la cour en poussant une petite
charrette de foin.
« Tu viens m’aider pour les lapins ?– J’arrive, j’arrive ! Bon, il faut que je termine. À bientôt, Berthe ! »

Madeleine Rey rangea son vélo sous le hangar à bois. Elle se sentait lasse.
Tout un après-midi à faire les vitres de la grande demeure du docteur de
Devecey l’avait anéantie. De plus, elle avait dû se détourner par Geneuille et
Auxon-Dessus pour éviter la grande route. Le docteur l’avait payée en
ravitaillement et elle craignait de rencontrer la police. En rentrant chez elle,
Madeleine aperçut une main écarter les rideaux de l’une des fenêtres de la
maison Bétard. On l’observait !
Elle marqua un temps d’arrêt et fixa son regard dans cette direction. La
main disparut et les rideaux retombèrent. Quand elle entra dans son
logement, Madeleine ne put s’empêcher de penser à la luxueuse maison du
docteur. Sa cuisine était lugubre. L’humidité plaquait de taches suspectes les
murs et par endroits, le papier pendait lamentablement. Que dire de sa
chambre et de celle de ses filles que seule la blancheur terne du plâtre
éclairait ? Des traces sanglantes d’insectes écrasés coloraient le mur à la
tête de son lit. Les tapisseries avaient été enlevées par l’ancien locataire et
Madeleine n’avait jamais pu, faute de moyens, en remettre. Les plafonds
marbrés d’anciennes gouttières tombaient. Il n’était pas rare d’en retrouver
des morceaux sur les lits ou sur la carpette galeuse qui servait de descente
de lit. Elle observa ses vitres : celles de sa chambre étaient sales. Madeleine
s’affala sur son étroit lit de fer et pensa à ce qu’était devenue sa vie depuis la
mort d’Émile. Charlotte entra :
« Maman ! Un officier allemand est venu à la maison, il voulait te parler ! »
L’air étrangement sombre et préoccupé, Madeleine leva la tête en
prononçant un « ah ! » étouffé puis se laissa retomber sur l’oreiller.
« Tu es malade ? demanda Charlotte, inquiète.
– Non, je suis fatiguée ! »
Une vague tristesse voila le regard bleuté de la jeune fille. La lassitude de
sa mère, elle qui était toujours si active, la laissa un instant perplexe. Sa joie
s’évapora et elle s’empressa de parler afin qu’elle ne disparût pas tout à fait.
« Ce soir, une fête est organisée au château et nous sommes invitées !
– Une fête ! murmura Madeleine.
– Oui ! Certains repartent en Allemagne !
– Qui était cet officier ?– Un lieutenant ! Je ne sais plus son nom !
– Dietrich ! cria Marie qui suivait la conversation depuis la cuisine.
– Ah ! le lieutenant Dietrich ! C’est un gentil garçon ! Dommage qu’il s’en
aille !
– Maman ! Tu es d’accord pour que nous y allions ? »
Charlotte observa sa sœur dans l’embrasure de la porte. Marie se tut.
Madeleine regarda sa fille dont le visage prenait ses traits au fil des ans. Elle
semblait si heureuse de se rendre à cette fête. Elle chercha Marie. Où
étaitelle ? Sa petite Marie qu’elle avait eu tant de mal à faire grandir ? Marie leur
avait causé tant de soucis ! Elle songea : Émile serait fier de voir la belle
jeune fille qu’elle est devenue !
Madeleine eut envie d’être indulgente. Elle pensa : elles sont gentilles et
font tout ce qu’elles peuvent pour m’aider. Après tout, il est bien normal
qu’elles aient envie de s’amuser. Elles n’ont pas tant de distractions !
Maintenant, que cela soit avec des Allemands n’a guère d’importance. Elles
ne seront pas les premières à être sensibles au prestige de l’uniforme. Les
soldats allemands font des ravages dans les cœurs de bon nombre
d’ouvrières des usines à Besançon et personne n’y peut rien. L’amour n’a
pas de frontières !
« Nous irons toutes les trois ! » répondit Madeleine.
Charlotte sauta de joie et embrassa tendrement sa mère sur le front.
« Oh ! merci maman ! »
Un voile de bonheur passa sur le visage de Madeleine. Elle ajouta :
« Après tout, nous sommes invitées !
– Tu as entendu ? » cria Charlotte, tout émoustillée, en s’adressant à sa
sœur.
Marie ne répondit pas. Elle s’était assise à la table de la cuisine et épluchait
les pommes de terre que sa mère venait de rapporter. Charlotte s’approcha
et posa la main sur l’épaule de Marie. Elle demanda :
« Tu viendras ?
– Je ne sais pas ! »
Madeleine se leva, passa la main dans ses cheveux comme pour se
recoiffer et rejoignit ses filles. Elle dit :
« Ma petite Marie n’a pas l’air dans son assiette ! »Irritée, Charlotte ne put s’empêcher de faire un commentaire :
« Il faut toujours qu’elle gâche tout ! »
Marie sentit les larmes envahir ses yeux. Madeleine, à qui rien n’échappait,
s’empara de la tête de sa fille et la pressa contre sa poitrine.
« Tu sais, je te comprends ! Il ne faut pas t’imaginer que tout cela
m’enchante ! »
Une grimace déforma le visage de Charlotte. Elle eut un regard méchant et
posa avec un brin d’insolence ses yeux sur ceux de sa mère. Madeleine
continua de parler :
« Si tu savais tout ce qui se raconte sur mon compte !
– Je le sais, maman ! murmura Marie.
– Je n’ai pas le choix ! Personne ne nous aide, ne nous donne rien !
– Si papa était encore là, tout serait si différent ! » répondit Marie d’une voix
chevrotante.
Marie pensa à chercher du travail. Avec un peu d’argent, sa mère ne serait
plus obligée de jouer la chattemite auprès des Allemands pour avoir du
ravitaillement. Elle s’en fit la promesse.
L’argent était-il l’unique cause de leurs soucis ? Non ! Les gens du village
ne les aimaient pas. Il est vrai qu’elles n’étaient pas d’ici, mais Marie refusait
de croire que cela fût une raison. À la mort d’Émile Rey, le propriétaire avait
repris le lopin de jardin qu’il leur avait laissé jusqu’alors gracieusement. « Il
vous en coûtera vingt francs par mois si vous voulez continuer le jardin »,
avait-il répondu à Madeleine qui le questionnait sur ce brusque changement
de régime. Vingt francs pour deux ares de terre, c’était bien trop cher. Un
salaud, ce bonhomme ! Marie le soupçonnait de l’avoir fait exprès pour les
faire partir. Charlotte mit la table et Madeleine s’activa à l’évier. Elle remplit
une marmite d’eau et la mit à chauffer.
« Je viendrai maman ! annonça Marie d’une voix timide.
– Ça te changera, tu sais ! » répondit sa mère.
Charlotte eut un large sourire.


Depuis qu’il était rentré au village, Robert ne tenait plus en place. Quand il
avait reçu du secrétariat d’État à la guerre sa notification de mise en congéd’armistice, il l’avait chiffonnée. Robert ne faisait plus partie de l’armée active
et jouissait de tous les droits dévolus aux citoyens français. Il pouvait même
exercer une activité rémunérée. Des phrases qu’il avait lues et relues mais
auxquelles il n’adhérait pas. Une mauvaise farce qui ne prêtait pas à rire.
Quelques mois après, il réceptionna une lettre de Royat qui lui parlait de
pension. La retraite ! L’Allemand était au pays et on lui parlait de retraite.
Tous ces propos l’avaient mis en rogne et pour bien des raisons. Depuis, il y
pensait souvent et il n’était pas rare de l’entendre murmurer :
« Mais ils se foutent de notre gueule ! »
Laure lui servit un ersatz de café. Il prit sa tasse, son journal et s’installa sur
le banc de pierre du jardin à l’ombre du tilleul. Le matin avait glissé sous
l’après-midi en abandonnant le soleil et une légère brise. L’été approchait et il
était permis de penser que demain et après-demain encore, un jour pareil à
celui d’aujourd’hui, dessineraient sur les visages ces sourires qui font du
bien. Le temps s’arrêtait parfois.
Robert cessa sa lecture et observa le ciel. Un ciel miséricordieux, bleu et
blanc, diaphane ! Il l’avait vu si noir, le ciel. Les visages des camarades
disparus dansaient dans le feu de la lumière. Il ne croyait plus les revoir et
pourtant ils étaient là, silencieux, dans les bras de la mort. Robert se sentit
mal. Quelque chose d’étrange l’étreignait et grignotait son bonheur pour
forger cette tristesse qui n’était pas la sienne. Une tristesse qui investissait
son corps parce que ses camarades n’avaient plus de corps. Il alluma une
cigarette. Ses pensées le submergèrent. Une année passe si vite ! Celle-là
n’avait pas dérogé à la règle. Elle était entrée en lui comme une bouffée d’air
malsain. Il en gardait encore le goût dans sa bouche et cela lui donnait la
nausée. On n’oublie rien. Le passé se fait présent et vient gâcher la sérénité
du moment. Là-bas, ils avaient bien essayé de tuer le temps en jouant aux
cartes et en fumant des cigarettes, mais en vain ! Tout n’avait été qu’illusion !
Daladier avait pensé à tout. Après un premier semestre consacré à la
préparation d’attaques qui, dans l’esprit des grands chefs, ne devaient pas se
produire avant l’année prochaine, l’armée française avait reçu
l’indispensable : livres, jeux de cartes, nécessaire pour écrire et ballons de
football.
La guerre ne tue pas le temps, elle le prolonge. Cette dernière année avait
fait des petits et son temps s’écoulait comme l’eau d’une cruche percée.
Robert ferma les yeux pour s’évader. Le bruit que faisait Laure en lavant la
vaisselle avait quelque chose de rassurant. Les yeux fermés ou ouverts,
c’était du pareil au même. Il faut se souvenir pour que les souvenirses’apaisent. Où était-il le temps du 7 août 1939 où la 13 Division d’infanterie
avait quitté le camp du Valdahon ? Une journée pleine de soleil et de sourires
en coin. Robert, adjudant à l’époque, avait eu la charge de conduire les
chevaux à Besançon. Sa mission accomplie, il s’était porté volontaire pour la
formation d’une batterie antichar. Ce fut le départ pour Yvré-l’Évêque, à sept
kilomètres à l’est du Mans, et le temps de la drôle de guerre. La vie militaire
en temps de guerre sans la faire. Il revit les visages de ses compagnons
d’armes. Quand on leur avait annoncé le départ pour Boulay, en Moselle, ils
avaient pris des photos. Ils avaient emprisonné le temps en pensant aux
leurs.
Laure avait reçu deux photographies. Lorsqu’elle les avait montrées à
Robert à son retour, il avait eu les larmes aux yeux. Tous n’avaient pas eu la
chance d’échapper aux balles de l’ennemi et d’atteindre l’Angleterre. Entre la
photographie prise le quatre novembre, la veille du départ, et celle du cinq, le
matin du départ, les différences d’expressions étaient saisissantes. Des
visages où l’inquiétude avait chassé les sourires. Seuls le Grand Léon et
Oreille de Lynx souriaient. Quant à Robert, la pipe au coin des lèvres, il était
l’un des plus sérieux.
Chaque fois qu’il regardait ces photographies, l’angoisse le prenait. Des
imbéciles racontent, paraît-il, que les soldats partent au combat en chantant.
Il faut chanter très fort pour oublier sa peur. On ne devrait pas laisser dire de
telles choses ! Ceux qui parlent de cette façon de la guerre ne la font pas.
Robert y avait perdu la parole. Même à Laure, il n’avait rien dit ! Il n’y avait
pas de mots pour décrire ces instants. Il faut que les mots soient vivants pour
se souvenir, mais, d’où il revenait, il n’y avait eu que la mort… La mort qui,
non satisfaite de voler la vie, détruisait la conscience morale de ceux qui lui
avaient échappé durant ces terribles épreuves. Ce temps-là appartenait à
tous, vivants ou morts, pour le futur !
Robert termina son café. Il était froid. Nous avons eu peur pour rien,
pensat-il.
Le drame fut reporté. La compagnie installa son campement à Boulay pour
une durée indéterminée puis, quelques jours avant Noël, déménagea pour
Demicourt dans le Nord. Ce fut à nouveau l’attente. Il fallait attendre et
attendre ! L’Allemagne venait de régler le compte de la Pologne et l’armée
française était restée l’arme au pied. La lâcheté et l’égoïsme ne portent
jamais bonheur ! Cet hiver-là, sans combats, le tiers des chevaux périrent par
manque de nourriture, de soins et d’écuries. Quelle honte ! Ce sentiment
s’exacerba lorsque, au moment de la grande offensive, ils constatèrent que
les chevaux de l’armée allemande étaient au complet réglementaire,musclés, à pleine peau et aguerris aux combats.
Robert avait fait comme les autres, il avait attendu. Il avait consommé des
cigarettes et de l’alcool pour oublier le soleil de son village. La consigne
générale était celle de l’optimisme béat. Alors, qui aurait pu s’attendre à un
réveil aussi cruel ?
Laure sortit et balaya le perron. Une larme de lumière caressait son visage.
Elle sourit à Robert et posa librement sur lui ses beaux grands yeux bleus.
Robert se força à sourire, obsédé par ses pensées. À sa manière de
regarder, il savait que Laure devinait son mal-être. Un jour peut-être, il lui
raconterait tout. Robert n’avait pas encore trouvé le courage de retirer la lame
de couteau qui dispersait le froid dans son ventre.
« Je te sers un autre café ? demanda Laure de sa voix douce.
– Je veux bien. »
Il la regarda s’éloigner. Elle était si jolie dans ses habits des gens simples
de la campagne. Il se savait aimé mais… il l’avait trompée. C’était peu de
temps avant qu’elle le rejoignit à Demicourt. Une folie ! Qu’elle vînt jusqu’à lui
ou qu’il l’eût trompée ? Les deux à la fois ! C’était ridicule, comme tout le
reste d’ailleurs ! Toutes ces filles étaient venues de Lille. Pourquoi ? Ils le
savaient tous, mais les remords voulaient ce pourquoi interrogatif. Elles
étaient si belles ! Elles avaient distribué caresses et mots doux à satiété et ils
s’étaient laissé faire. Elles aussi savaient ! Jouir du présent inhibait un futur
incertain. La gent féminine avait très vite disparu après une glorieuse bataille
et tous avaient de bonnes raisons pour qu’on leur pardonne ! On, qui
étaitce ? Ils étaient comme ce mot gris, ce on fait pour des chansons tristes Ils
étaient orphelins, sans famille !
Un minois coquin plein de taches de rousseur se dessina dans la tête de
Robert. Il ne pouvait plus l’en chasser. La fille lui souriait, lui parlait, lui
caressait les cheveux. Elle était là, nue sur lui. C’était trop tard, elle avait
laissé son empreinte comme la guerre avait laissé la sienne. Il ne faut jamais
attendre pour faire la guerre ! L’attente sape le moral. Seuls les aviateurs en
mission de reconnaissance dans le nord de l’Allemagne ne chômaient pas.
La guerre avait commencé dans le ciel, là où le soleil est si pur qu’il marque
de sourires ineffaçables le visage de ceux qui l’aperçoivent. Robert les avait
enviés, ces soldats qui avaient commencé à se battre. Les accrochages avec
l’ennemi n’avaient pas manqué, obligeant parfois les pilotes à violer la
neutralité de l’espace aérien belge. À la popote et au campement, les
conversations allaient bon train sur le sujet. Chacun y allait de son
commentaire et pour les plus silencieux, c’était de longues lettres qu’ilsécrivaient à leur famille. Écrire et attendre, car le courrier mettait de quinze
jours à trois semaines pour arriver. Tous se lamentaient de l’impossibilité
d’avoir des liens réguliers avec ceux qu’ils aimaient. Les femmes
s’inquiétaient de leurs maris et les maris se demandaient ce que devenaient
leurs femmes et leurs enfants. Tous n’en pouvaient plus d’attendre ! Cela
faisait déjà sept mois qu’ils attendaient.
Robert revit les trois Morane 406 d’un groupe de chasse basé non loin de
leurs positions survoler leur campement sous les hourras et les
applaudissements. La veille, un Heinkel avait été abattu par les mêmes
avions du côté de Wavre.
Plus l’été approchait, plus l’attente s’éternisait et cela même si l’ennemi,
faisant fi de la neutralité du ciel belge, se montrait de plus en plus.
Aujourd’hui, Robert, comme tous les Français, savait ce qu’attendre voulait
dire. Les cœurs des vivants étaient pleins d’humiliation et la terre de France
couverte du sang des milliers de soldats tués pour rien. Robert le pensait et,
pour un militaire, penser cela, c’était se trahir soi-même.
Laure lui apporta son café. Elle sourit et leva son bras pour lisser ses
cheveux du plat de la main. Elle regarda Robert avec franchise. L’ombre
rampante du tilleul parut glisser de ses pieds à son visage et donna à ses
yeux une légère tristesse.
Laure avait le regard de celles qui aiment sans compter. Un regard qui ne
s’oublie pas et qui aide à se souvenir. Robert pouvait-il oublier sa visite dans
le Nord quelques jours avant la guerre ? Pendant huit jours ou plutôt sept
nuits, ils s’étaient tous les deux enlisés dans des moments sans souffle,
oubliant le sommeil, oubliant la guerre qui roulait tambour dans le futur. Des
nuits que les étoiles doraient d’une pâleur triste et qu’ils avaient attendues
chacun dans un coin pendant ces jours qui n’en finissaient plus de durer.
Chaque soir, pour le dîner et pour la nuit, Robert l’avait retrouvée dans le
petit hôtel qu’elle avait choisi. Par sécurité, Laure en changeait à chaque fois.
Robert ne pouvait y penser sans avoir la gorge nouée. Pouvait-on aimer à ce
point ? Au point de risquer sa vie ! Robert l’avait fait pour sauver la vie de ses
camarades et Laure l’avait fait pour lui. Elle était arrivée au campement
comme un bonheur, alors que quelques jours plus tôt, il avait fait l’amour
avec cette jolie rouquine. L’angoisse de la mort lui avait caché la vérité.
Après avoir obtenu un laissez-passer à la mairie du village en tant que fille de
commerçant, Laure avait pris le train pour Lille et Calais. Pour traverser la
zone interdite et faire plus de vingt kilomètres à travers champs et par des
petites routes, avec dans son corsage toutes les lettres des femmes descopains, il ne fallait pas manquer de sang-froid. Laure avait réussi et Robert
l’entendait encore lui conter son aventure. Elle lui avait parlé de cette femme
à qui elle avait demandé sa route et qui, craignant les représailles des
Allemands, avait refusé de la renseigner. Son homme avait reçu l’ordre de
couper la haie pour que les artilleurs allemands puissent voir. Laure s’était
fait arrêter par une patrouille ennemie qui, après avoir contrôlé ses papiers et
fouillé sa valise, l’avait laissée repartir malgré ses souliers pleins de terre.
Robert regarda sa femme qui semblait avoir traversé le temps avec lui
malgré son absence. Elle s’assit à ses côtés et prit sa main. La sienne était
de velours, pleine de chaleur nocturne. Robert retrouvait ce plaisir de vivre
éveillé parmi les souvenirs qui émanaient d’elle. Il l’embrassa. Une odeur de
minuit amoureux imprégnait sa peau. Elle venait de là-bas, du passé, de la
sueur de leurs mouvements, de ces gestes que l’on fait en pensant que c’est
la dernière fois qu’on les fait. Des larmes perlèrent à ses paupières.
« Va me chercher les lettres du général Damazes, j’aimerais tant les relire !
– Robert ! Tu te fais du mal !
– Non, ce n’est pas ce que tu crois ! »
Laure baissa les paupières pour acquiescer et se leva. Robert ajouta :
« Si je ne pense pas à eux, qui va le faire ? »
Laure disparut et revint aussitôt, une enveloppe dans la main. Elle la tendit
à Robert et retourna à la cuisine. Elle savait que Robert avait envie d’être
seul, qu’il avait envie de lire et seulement de lire. Que tout ce qu’elle dirait,
tous deux le perdraient ! Dans une grande enveloppe brune qui sentait la
poussière, Laure avait soigneusement rangé les lettres du général Damazes.
Robert les sortit et les posa sur ses genoux. Dans la première, datée du
2 mai 1939, le général félicitait Robert pour sa nomination au grade
d’adjudant et le remerciait de s’être occupé du courrier de son épouse qui
ainsi lui parvenait plus vite. Robert s’était donné tant de mal pour faire plaisir
au général et à sa femme ! Cette période n’était pas si loin et pourtant, une
page était tournée. Madame Damazes apparut dans ses pensées comme
une fée. Elle portait une robe à ramage de fleurs orangées sur fond blanc,
une étoffe légère comme le vent, que le soleil colorait de reflets. Elle lui
adressait un large sourire et lui confiait une lettre. Il y avait aussi cette longue
correspondance du général que Robert datait de janvier 1940. Ce n’était
qu’une copie de sa main qu’il avait envoyée à Laure, voulant garder l’original
sur lui comme un porte-bonheur. Malheureusement, il l’avait perdue au cours
de sa fuite sur Dunkerque. Quand il déplia la lettre pour la lire, un carton
etomba. Ce petit mot, daté du 5 mai 1939 à l’emblème de la 13 Divisiond’infanterie et que le général avait écrit depuis son poste de commandement,
Robert le lut :

Mon cher Sailler,
J’ai bien reçu votre lettre du 31 et je m’excuse de n’avoir pu vous répondre
plus tôt. Je vous remercie bien affectueusement de tout le dévouement que
vous n’avez cessé de me témoigner depuis cinq ans. Mes chevaux, dont je
n’ai guère le temps de m’occuper, sont arrivés en parfait état et le brave petit
Michelot s’en occupe bien soigneusement.
Quant à la question que vous me posez concernant votre venue auprès de
moi, je viens de l’étudier avec le général de Lonchard qui ne voit pas la
possibilité de vous faire affecter à la division, à moins de le demander au
eministre, puisque la 304 et a fortiori le dépôt auquel vous êtes rattaché ne
sont pas sous mes ordres.
Mais je ne vous perds pas de vue. Vous savez l’affection que j’ai pour vous
et si je trouvais, à l’occasion d’un renfort, la possibilité de vous faire venir au
e28 , je ne manquerais pas de le faire.
Si vous trouvez quelques moyens pour me rejoindre, je vous accueillerai à
bras ouverts, comme toujours !
Mon cher ami, je ne sais trop actuellement quand j’aurai le plaisir de vous
revoir. De loin, je vous serre bien affectueusement la main en espérant vous
retrouver bientôt sous mes ordres. Ma famille est en Vendée. J’espère que
tous les vôtres sont en bonne santé !
Damazes.

Robert avait pourtant nourri l’espoir de retrouver son général. Rien ne s’était
passé comme il l’avait souhaité mais il ne put s’empêcher de penser que cela
l’avait peut-être sauvé. Le vingt-huitième avait été anéanti. Robert avait
échappé à la mort mais pas à la honte et à l’humiliation.
Il prit sa lettre. Ses mains tremblaient, son cœur battait dans sa poitrine.
Laure avait raison : il se faisait du mal.
Les propos du général le fascinaient. Pour lui qui n’avait pas fait d’études et
qui devait tant à l’armée, tout se résumait dans ces deux pages : le malheur
et le bonheur, l’espoir et le désespoir, l’utile et l’inutile.
Être soi-même n’était pas facile, mais ces mots écrits par un militaire sur du