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La Maison du Souvenir

De
287 pages
« Deux hommes et une femme, trois solitudes. » Guillaume, David et Victoria sont voisins. Le premier est SDF , le second, homosexuel, souffre du Sida. Quant à la femme, elle est héritière des prestigieuses éditions Victoriennes. Tout semble les opposer, pourtant ils vont se rencontrer autour d’un projet commun : donner vie à la Maison du Souvenir, un lieu synonyme d’espoir et d’avenir. Dans ce récit aux destins croisés, misère sociale et misère affective sont abordées avec une grande sensibilité. Ce roman est celui de la maturité littéraire pour Valérie Guilmé. Elle a déjà publié « L’impossible imposture », « Moi, l’ordinaire. Toi, l’écrivain » et « L’éternel camélia » aux éditions Le Manuscrit.
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2 Titre
La Maison du Souvenir

3Titre
Valérie Guilmé
La Maison du Souvenir

Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2009
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-02856-0 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304028560 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-02857-7 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304028577 (livre numérique)

6 8 E



Quelque part, sur la côte ouest Africaine...
– Laissez-moi vous conter l’histoire de ces
êtres exceptionnels qui vous accueillent chez
eux aujourd’hui. Vous pénétrez ces lieux et
vous voulez savoir où tout a commencé. C’est
bien légitime et j’ai tant de plaisir à les évoquer.
C’est pour cela, les enfants, que je veux que
tous, vous sachiez lire. Vous pourrez ainsi les
approcher, pénétrer leur univers, puisqu’il est
déposé sur papier. Mais je vois que vous êtes
venus en famille pour la veillée. Soyez bien at-
tentifs, écoutez-moi...
Tout a commencé bien loin d’ici, quelques
semaines avant Noël, un soir d’hiver... à Paris,
en France.
Dans un quartier chic, trois êtres humains. Ils
ne se connaissent pas.
Une femme soupire en se déshabillant pour
se mettre au lit. Démaquillée, elle retire ses bi-
joux. D’une main douce, elle caresse la clé qui
pend sur sa poitrine au bout d’une grosse
chaîne en or. Elle l’a fait dorer à l’or fin il y a
quelques années, à la mort de son père. Elle ne
s’en sépare jamais.
Dans une maison voisine, un homme gre-
lotte. Il est pourtant chaudement vêtu. Il est
seul, il a le regard triste, une barbe de deux jours
9 La Maison du Souvenir
et pas envie de se raser. Demain, peut-être... Il
ouvre fébrilement un cahier de deux cents pa-
ges et il prend son stylo. Il relit ce qu’il a écrit la
veille et lui aussi, il soupire.
Pendant ce temps, à deux pâtés de maison,
un clochard remonte sur lui sa maigre couver-
ture. La faim le fait souffrir. La crampe est in-
soutenable, ses conditions de vie, difficiles. Les
yeux humides, il regarde son chien. Il se laisse-
rait bien aller à pleurer un peu. Sa vie est deve-
nue son pire cauchemar.
Deux hommes et une femme, trois solitudes.
Comme tous les soirs en attendant que le
sommeil la gagne, la femme porte la clé à sa
bouche. Un réflexe. Elle se recroqueville ensuite
en chien de fusil, son bras droit replié sous sa
tête, ses cheveux sombres étalés derrière elle sur
le traversin. Elle est très belle. Elle l’ignore.
Dans sa main gauche elle tient la clé mouillée.
Elle est émue. Elle revoit le jour où on la lui a
donnée. Comme tous les jours à cette heure-là,
elle est vulnérable.
Lorsque son voisin se déshabille, il constate
qu’il a encore maigri. Il détourne les yeux de
son miroir. Demain, il l’enlèvera. Encore boule-
versé par tout ce qu’il vient d’écrire, il se de-
mande qui le lira... Sans y penser, il porte ses
nombreux médicaments à sa bouche d’un geste
mécanique. Puis, d’un pas lourd et traînant, il se
10 Quelque part, sur la côte ouest africaine
dirige vers sa chambre. Comme à chaque fois
qu’il s’apprête à se mettre au lit, il est abattu.
Au même moment, le clochard a ouvert sa
parka pour que son chien s’y glisse. Serrés l’un
contre l’autre, ils auront moins froid. Tous les
deux sales et fatigués, ils se regardent dans les
yeux, comme si c’était la dernière nuit. Las
d’une vie éreintante, l’homme soupire et
s’endort, le visage tourné vers la truffe humide
de l’animal.
Deux hommes et une femme s’endorment ce
soir-là sans savoir que dans quelques jours leur
vie va basculer.
Je les connais bien. Je les aime infiniment. Je
suis dépositaire de leur histoire. Ce soir-là pour-
tant, ils ne me connaissent pas. Je ne suis pas
encore née. Aujourd’hui, trente ans plus tard, je
vis à des milliers de kilomètres, sur un autre
continent, au fin fond de l’Afrique. Votre pays.
Je parle d’eux tous les jours à mon mari, j’en ai
besoin. Ils m’accompagnent. Ici, leur histoire
est devenue populaire. Vous, vous ne la
connaissez pas encore. C’est aussi mon histoire.
Comme je suis fière d’eux : Guillaume, David et
Victoria... Deux hommes et une femme qui ne
savent pas encore qu’ils s’inscriront dans
l’avenir avec La Maison du Souvenir...
– Madame, Madame, pourquoi vous pleu-
rez ?
11 La Maison du Souvenir
– Je pleure ? Effectivement, je n’avais pas
remarqué. On ne pleure pas toujours parce
qu’on a du chagrin, Marco. On pleure aussi
d’émotion, de joie parfois. Ce sont des larmes
tendres qui coulent sur mes joues. Ils me man-
quent un peu, tu sais.
– Vous voulez rentrer chez vous ?
– Non, mon garçon, c’est ici chez moi. Avec
vous, tous les enfants du village, avec vos pa-
rents qui vivent dans La Maison.
– Madame ! Encore ! Racontez-nous l’histoire...

Combien de fois a-t-elle raconté l’histoire ?
Elle ne s’en souvient plus mais ce soir c’est la
veillée de Noël et ils lui manquent plus qu’à
l’habitude. Si son mari lui entoure les épaules de
son grand bras protecteur, les enfants, eux, ne
se rendent pas compte du trouble qui la gagne.
Voilà que subitement, elle ne se sent plus la
force de parler d’eux avec ses propres mots.

– Ne t’inquiète pas Marco, je reviens. Je vais
dans La Maison chercher un livre.

Lorsque quelques minutes plus tard elle
s’assoit de nouveau près des enfants, à même le
sol sur une des grandes nattes qu’elle avait pré-
alablement installée, elle sait que cette fois elle
ira au bout de l’histoire. C’est une façon pour
elle, l’exilée, de passer Noël avec eux. Voilà
12 Quelque part, sur la côte ouest africaine
maintenant qu’elle ouvre un grand livre. Celui
d’Astrid. Elle explique que l’auteur a bien
connu tous les personnages, qu’elle les a aimés
et qu’elle a écrit son ouvrage en se mettant à
leur place, en se glissant dans leur peau, elle a
visité l’âme de ces gens, pénétré leurs douleurs,
accompagné leurs espoirs...

– Vous êtes tous bien installés ? Allez, cette
fois je commence ma lecture, je ne m’arrêterai
qu’à la fin du livre... Ouvrez grand vos oreilles,
mes enfants...
13 E
CHAPITRE 1
GUILLAUME
Trois jours qu’elle passe devant moi. Trois
jours que je n’ose lever les yeux vers elle malgré
les regards qu’elle me porte avec insistance.
Trois jours que la honte m’envahit à tel point
que je n’ose plus regarder les gens en face. Sur-
tout elle ! Son regard n’est pourtant pas hostile,
mais depuis le temps que je vis là, je suis deve-
nu sauvage. Une sorte de bête, mi-homme, mi-
paria. Je ne sais pas où elle habite, je ne l’avais
jamais vue auparavant. Je la poursuis du regard
lorsqu’elle me tourne le dos, mais je n’ose pas
me lever pour la suivre. Je crains de lui faire
peur, c’est ce qu’en général les gens comme moi
inspirent aux autres. La méfiance aussi, le dé-
goût, certains ne me cachent pas leur mépris.
Elle est différente, je le vois dans ses yeux.
Elle n’accélère pas son pas comme tous ceux
qui font comme s’ils ne m’avaient pas vu,
comme si je n’existais pas. Il faut dire que pour
la société, je n’existe plus. Je ne suis plus réper-
torié nulle part. Je suis ce qu’on appelle un
15 La Maison du Souvenir
SDF. Moi, je dis que je suis comme les autres,
j’ai peut-être eu moins de chance...
Il arrive même qu’elle me sourie. Lorsque
nos regards se croisent, je suis trop ému et im-
pressionné pour lui répondre. Voilà une per-
sonne qui depuis trois jours semble voir en moi
un être humain. Je n’ai plus l’habitude. Je ne sais
plus ce qu’il convient de faire ni quelles sont les
règles les plus élémentaires de bienséance. Cha-
que fois, gêné, je replonge la tête dans mon gi-
ron, me jurant bien que le lendemain, j’oserai lui
rendre la pareille.

Je n’ai plus la notion du temps, ma montre
est cassée depuis longtemps et je n’ai pas
l’heure, mais j’ai remarqué qu’elle passe souvent
le soir, à la tombée de la nuit, lorsque les bus
sont pleins de bons travailleurs rentrant chez
eux, épuisés après une journée de travail. Je sais
qu’ils ont tous une seule envie : rentrer se met-
tre au chaud, les pieds dans leurs pantoufles.
Leurs épouses auront préparé le dîner, ce soir
comme tous les soirs ils mangeront chaud. Ils
iront se coucher avec le ventre plein, en remon-
tant le chauffage car la nuit va être froide, il est
même possible qu’il gèle... Personne n’aura de
pensées pour le pauvre clochard aperçu depuis
les fenêtres embuées du bus. Personne ne se
doutera que ce soir encore il ne mangera pas. Il
16 Guillaume
a honte de quémander. Pourtant, depuis qu’il ne
fait plus la manche, les pièces s’amenuisent.

Je suis depuis quatre ans ce clodo sans visage
que personne ne regarde. Je n’ai pas parlé gen-
timent avec quelqu’un de « normal » depuis si
longtemps, que j’en ai oublié ce qu’était la
conversation. Mes propos se bornent à défen-
dre farouchement mon abri sous le pont que j’ai
choisi pour domicile. Ma couverture sale et dé-
chirée a bien failli m’être volée pendant la nuit.
J’en connais qui ont encore plus froid que moi.
Il faut dire que depuis quatre ans je me suis or-
ganisé, je renouvelle régulièrement le stock de
cartons destinés à me protéger. La nuit, je dors
pelotonné contre un autre corps. Un pauvre
corps émacié et rabougri, comme le mien, mais
un corps chaud. Celui d’un chien, d’un bâtard
qui, comme moi, ne ressemble plus à rien. Je l’ai
adopté spontanément et l’ai appelé Clodo. Il est
venu se réfugier près de moi il y a quelques se-
maines. Depuis, nous ne nous sommes plus
quittés. Lui aussi, paria de la société, erre de
ponts en ponts recherchant un refuge. Nous
nous apportons mutuellement grand réconfort.
Je partage avec lui ma maigre pitance lorsque
j’ai la chance d’en avoir une. Clodo est devenu
mon compagnon, fidèle malgré la tourmente, il
est mon seul ami. Je n’aurais jamais cru, il y a
17 La Maison du Souvenir
quatre ans, qu’un jour, je n’aurais plus qu’un
chien !
Toujours est-il que c’est lui, souvent, qui
m’indique l’heure en tournant autour de moi
pour me signifier qu’il est temps d’aller nous
dégourdir un peu les pattes. Il est réglé comme
une horloge, et j’ai remarqué que son petit ma-
nège avait souvent lieu après les trois repas,
lorsque les gens ont mangé, qu’ils sont repus et
jettent leurs restes à la poubelle.

Ce soir, nous avons une surprise. Clodo et
moi avons fait comme à l’habitude le tour du
pâté de maison. En revenant, nous avons été
stupéfaits de trouver à notre place, dissimulé
sous un carton, un plein saladier de soupe. Le
couvercle en plastique était encore chaud, j’ai
failli me brûler les mains tant je me suis hâté de
le retirer. J’ai pratiquement tout bu d’une traite,
en laissant un tiers à Clodo qui me regardait les
yeux larmoyants, la gueule de travers, se pourlé-
chant les babines. Je n’ignore pas ce qu’est la
faim, aussi, je me réjouis autant de voir mon pe-
tit compagnon manger que lorsque c’est moi
qui avale goulûment cette bonne soupe. C’est
que s’il arrivait quelque chose à mon chien, je
ne le supporterais pas. Il préserve en moi un
peu d’humanité, un petit supplément d’âme. Je
le protège tant que je peux. Avant lui, j’ai tou-
jours cru que les clochards qui avaient des
18 Guillaume
chiens s’en servaient pour attendrir les passants.
Je n’avais jamais imaginé qu’il y avait aussi des
chiens errants, et que lorsque nous nous retrou-
vons sur les trottoirs, nous sommes tous des
bêtes apeurées et solitaires, des sans domicile
fixe !

Il n’empêche qu’après avoir avalé cette
bonne soupe, je me sens ragaillardi. Cela faisait
au moins deux jours que je n’avais pas mangé
quelque chose de chaud. Hier, je me suis
contenté d’une pomme que j’ai volée en passant
devant un étal de fruits et légumes. La dernière
fois que j’ai eu ce plaisir, c’était lorsque les bé-
névoles sont passés en camion pour fournir aux
pauvres gens comme moi une assiette de soupe.
Celle-là était bien meilleure, faite maison, je me
demande d’où elle peut bien être venue... En-
core qu’en y repensant, j’ai ma petite idée... J’ai
maintenant un saladier qui ne m’appartient pas,
que je ne peux même pas laver avant de le resti-
tuer à son propriétaire.

Elle n’est pas venue ce soir. Je l’ai attendue
pourtant, mais avec ce brouillard épais et cette
petite pluie fine, j’ai encore moins qu’à
l’habitude la notion du temps. Je crois qu’à
l’heure où elle passe habituellement j’étais parti
avec Clodo. C’est sûrement ridicule, mais je
crois que c’est elle qui a déposé le saladier sous
19 La Maison du Souvenir
mon carton. Qui cela pourrait-il être ? Personne
ne sait que je suis là, et les autres ne me voient
pas. Il n’y avait pas de mots, rien, aucun indice.
Peut-être pense-t-elle que je ne sais pas lire !
Comme elle se trompe. Dans une autre vie
j’ai été metteur en scène, il m’est même arrivé
de jouer la comédie. J’étais un intermittent du
spectacle, j’avais la chance d’avoir des contrats,
de mettre en scène quelques pièces connaissant
un succès modeste. J’ai été applaudi, puis il y a
eu les aléas... la fin des bravos.

Me remémorer tout cela est difficile, presque
insoutenable. Pourtant, il y a longtemps, moi
aussi j’ai mangé chaud le soir avant de remonter
la chauffage, et d’aller me blottir dans un grand
lit douillet partagé alors avec un corps qui
n’était pas celui d’un chien, mais celui d’une
femme. Ma femme !
Puis, un jour sans que je m’y attende,
l’impensable se produit. L’aveu terrible de celle
que j’aime encore, sa tromperie, l’arrivée d’un
autre homme, de l’amant. Le divorce s’est
amorcé. Comme si cela ne suffisait pas, le théâ-
tre dans lequel je jouais tous les soirs a fermé
ses portes. Ensuite, la pièce que j’ai montée et
dont j’avais écrit le scénario s’est écroulée. Les
comédiens m’ont fait faux-bond, c’était un pro-
jet difficile à organiser... alors, de temps à autre,
une petite publicité, puis très rapidement, plus
20 Guillaume
rien. Les entretiens d’embauche négatifs se sont
succédés ainsi que les allers-retours à l’ANPE...
J’ai tout essayé, j’ai voulu revenir à une vie plus
terre à terre, trouver un travail ordinaire qui me
ferait vivre loin des projecteurs. J’avais trente-
six ans à l’époque, et à l’approche de la quaran-
taine il est parfois difficile de retrouver un em-
ploi... lentement, il y a eu la dégringolade, la
descente aux enfers... les traites de la maison
qu’il fallait continuer d’assumer, puis un jour,
désargenté, la saisie. Très vite, les amis ont ou-
blié qu’ils m’avaient connu. Quant à la famille,
je n’en ai plus guère, alors il y a eu les ponts,
l’errance, la faim et la solitude, jusqu’à l’arrivée
de Clodo.
Cela fait quatre ans que personne ne m’a
souri, mais depuis trois jours dans les yeux
d’une inconnue, je me sens de nouveau exister.
J’ai presque le cœur en fête, c’est drôle comme
avec les années et les sales expériences, on se
contente de peu.

Je devrais peut-être rentrer chez moi. Disons,
dans la région où j’ai grandi, j’y aurais peut-être
plus de chance que par ici... Encore que depuis
le décès de mes parents, il ne me reste per-
sonne. Mes frères et sœurs, comme par hasard,
sont tous partis faire leur vie à l’étranger, l’un au
Canada, l’autre aux États-Unis, une autre à
Londres. J’ai bien encore une vieille tante à de-
21 La Maison du Souvenir
mie fole, qui vit dans un asile luxueux, à
proximité de Courchevel : Pauline. Elle est très
vieille maintenant et je ne sais même pas si elle
est encore en vie. Mes parents m’avaient ra-
conté son histoire. Elle n’est pas vraiment de la
famille mais elle avait été placée chez mes
grands-parents lorsqu’elle était enfant. Elle est
ensuite partie travailler à Paris, elle en est reve-
nue précipitamment il y a longtemps. Depuis,
elle a une case en moins. Je crois qu’elle s’était
amourachée d’un homme dont elle a su plus
tard qu’il était son demi-frère. Je n’en ai pas la
certitude car ma mémoire est incertaine, et
avant de perdre la boule elle n’en parlait jamais.
Pourquoi repartirais-je donc chez moi si ce n’est
pour retrouver cette vieille folle ? Je ne devrais
même pas me poser la question puisque je n’ai
pas les moyens de faire le trajet de Paris à Cour-
chevel. Je n’ai que deux euros cinquante en po-
che et je les garde précieusement pour les jours
où j’aurai trop faim.

Je n’avais pas aussi bien dîné depuis long-
temps, le sommeil commence à m’envelopper
tout doucement, à moins que ce ne soit le froid
glacial de ce début d’hiver. Clodo est contre
moi, bien au chaud sous ma parka que je ne
peux donc plus boutonner. L’air s’engouffre
sous la miteuse couverture destinée à nous pro-
téger. La nuit va être rude mais malgré cela,
22 Guillaume
pour la quatrième fois consécutive, et bien que
ce soir je n’aie pas vu la jeune femme, moi,
Guillaume, je m’endors le cœur léger. Quel-
qu’un a du respect pour moi, cela suffit à tenir
chaud à un pauvre clochard...

Mon chien me fouette les jambes avec sa
queue, il ne tient plus en place. Il pleurniche en
me regardant, l’air impatient. Il veut que je me
lève, incontestablement. Pourquoi le ferais-je ?
Je suis tout engourdi... Le froid m’a gelé le sang.
Je n’ai pas beaucoup de force ce matin et au-
cune envie d’aller promener Clodo. Pourtant, à
le voir, il ne demande que cela. Je sais que si je
ne bouge pas, je peux mourir de froid, de faim...
Une sorte de léthargie m’envahit, semblant ra-
lentir les moindres mouvements que je tente de
faire. La couverture qui me recouvre est pleine
de givre. Cette nuit, il a fait froid. Très froid.
Devant l’acharnement que met mon petit
compagnon à me réveiller, je me force à re-
muer. Mes muscles endoloris me font mal, j’ai
des courbatures partout. Il y a des matins
comme cela où en ouvrant les yeux, on se dit
qu’il aurait mieux valu ne pas se réveiller... Ma
carcasse encore jeune semble peser une tonne.
Pourtant, à peine ai-je soulevé mes paupières
que je réalise ce qui met mon chien dans un tel
état. Pour ma part, je suis stupéfait !
23 La Maison du Souvenir
Derrière ma tête se trouve un duvet. Pas
abîmé, pas vieux, à peine taché au bord de la
fermeture éclair. À côté du duvet, un plein sac
de croquettes pour Clodo, et posée près de
mon visage, une grande thermos remplie de ca-
fé, et une barquette en plastique contenant qua-
tre croissants. Un petit déjeuner luxueux
m’attend. Moi qui peine à me souvenir du goût
du pain frais, je vais maintenant m’attaquer à
une de ces fameuses viennoiseries. Je n’en re-
viens pas, à tel point que je suis obligé de me
pincer pour me prouver que je ne rêve pas.
Qui peut bien me faire ces présents ? Cela ne
peut pas être elle, le saladier de soupe d’hier soir
est toujours là. Elle l’aurait repris. Je me suis
installé dans mon nouveau duvet, ma vieille
couverture remplissant maintenant la fonction
de matelas, je suis presque bien. Le café me ré-
chauffe et achève de me réveiller en glissant
dans ma gorge. Les croissants me redonnent
des forces. J’ai l’impression de faire un repas de
fête.

Dans trois semaines, ce sera Noël. Je le sais,
bien que les dates et moi ne soyons plus très
amis. J’ai oublié quel jour nous sommes, mais à
cette période de l’année, tout est fait pour que la
mémoire me revienne, et elle me revient. Avec
violence et douleur. J’ai vu les techniciens grim-
per aux arbres et installer les guirlandes qui il-
24 Guillaume
lumineront la ville le temps des fêtes de fin
d’année. Je vois les mères de famille entrer à la
hâte dans les magasins et ressortir les bras char-
gés de cadeaux pour leurs enfants, leurs époux.
Ce n’est rien encore comparé à la frénésie, qui
dans quelques jours, va pousser l’ensemble de la
population à se ruer dans les boutiques.
Avant, j’aimais bien ces moments. Je me
souviens de l’odeur du sapin que nous allions
chercher au marché, et que ma femme décorait
en arrivant à la maison avec un plaisir sans cesse
renouvelé. En général, j’en profitais pour
m’accorder un moment de détente, avachi dans
le canapé du salon avec un vieux et terriblement
bon bouquin ! J’ignorais alors qu’un jour je
connaîtrais le froid et la faim. Je la regardais de
temps en temps en soulevant mes paupières
discrètement, j’aimais la voir s’affairer à installer
boules et guirlandes. Nos joues se réchauffaient
devant le feu qui crépitait dans la grande che-
minée du salon. Le soir, nous mangions des
marrons grillés devant le sapin tout en extrapo-
lant sur les cadeaux que, peut-être, nous trouve-
rions bientôt à son pied.
Nous n’avons jamais eu d’enfants. Au début,
nous nous trouvions trop jeunes. Le temps
passe vite mais au risque de sembler égoïstes à
certains, nous nous sommes toujours accom-
modés de notre situation. Nous avions des acti-
25 La Maison du Souvenir
vités, des loisirs à ne plus savoir que faire, et de
l’amour jusqu’à l’arrivée de l’amant.

Il n’y a pas à dire, cette période de l’année est
particulièrement difficile et me rend cafardeux,
nostalgique. Alors, cette thermos de café et ces
attentions venues de nulle part me fond chaud
au cœur, me donnent envie de pleurer. Sur tout
ce que j’ai perdu, sur tout ce que je ne retrouve-
rai probablement jamais, car maintenant que je
suis là, sous ce pont, j’ai beau retourner cela
dans tous les sens, je ne vois pas comment je
pourrais un jour me sortir de là.

Le piège qui s’est refermé sur moi en me
condamnant à l’errance semble inéluctable,
l’engrenage est bien huilé. Sans abri, donc sans
sanitaires, je ne suis pas toujours très propre ni
présentable. Lorsqu’il m’arrive d’avoir la possi-
bilité de prendre une douche et de me raser, je
ne reconnais pas mon visage dans la glace. Mes
cheveux ont blanchi, mes traits se sont durcis,
ma face est devenue plus anguleuse, je vois bien
que mes yeux noisette, autrefois vifs se sont
éteints. Je ne suis plus le même homme, et
pourtant... Mon mètre quatre-vingt-cinq et mes
quatre-vingt-dix kilos ne sont plus qu’un sou-
venir. Je me suis tassé, voûté, ratatiné, fripé
comme une vieille pomme, et bien sûr j’ai
considérablement maigri. Ma corpulence
26 Guillaume
d’autrefois a laissé place à la minceur puis à la
maigreur. Mes bras sont décharnés, mes joues
se sont creusées, mon ventre bedonnant est de-
venu trop plat tant la faim le dévore parfois. En
quatre ans je semble avoir vieilli d’une décennie.
Pourtant, malgré tout cela, lorsque je me sens
décrassé et rasé de près, il m’arrive encore de
me trouver de l’allure. Si j’étais mieux habillé, je
pourrais même retrouver une certaine pres-
tance.
La rue m’a rendu combatif et, curieusement,
plus sûr de moi. Je n’ai plus rien à perdre, je
cours donc tous les risques avec un aplomb qui
me surprend parfois. Lorsqu’il m’arrive d’être
présentable, j’arpente les rues de la ville pour
trouver un emploi. N’importe quoi ferait
l’affaire : plongeur dans un petit bouge, ba-
layeur. Je suis demandeur, à l’écoute de toutes
les propositions, je n’hésite donc pas à pousser
les portes. Mais chaque fois la même question
revient : « Où peut-on vous joindre ? » Lorsque
j’explique ma situation, on me met dehors gen-
timent, quelquefois on me lance un regard de
compassion, parfois de mépris. Il m’arrive
même de voir de l’hallucination dans certaines
paires d’yeux. Comme si tout cela n’existait pas.
De temps en temps, je parviens à lire dans leurs
pensées : « Que le sans abri s’en aille, qu’on ne
le voie plus pour oublier qu’il est venu, et re-
trouver notre bonne conscience... » Ensuite, les
27 La Maison du Souvenir
nuits dans la rue me font redevenir sale. Le
froid et la faim me renvoient alors à ma condi-
tion d’animal.
Le piège qui s’est refermé sur moi semble
devoir m’emprisonner jusqu’à la fin de mes
jours. C’est pour cela que cette attention, cette
bonne soupe, ce duvet, ces croissants me re-
donnent espoir. Tout le monde n’est donc pas
insensible. Il y a encore un peu d’humanité dans
des cœurs, pourtant inconnus. Je finirai bien par
trouver la provenance de ces merveilleux ca-
deaux. Et ce soir... elle passera peut-être devant
moi... j’oserai répondre à son sourire... Elle me
dira sûrement pourquoi elle fait tout cela. C’est
cela, ce soir je parlerai probablement à la jeune
femme.

Pourtant, pour une personne qui m’était jus-
que-là étrangère, elle m’est familière mais je suis
bien incapable de me souvenir de l’endroit où
j’aurais pu la croiser. Cette belle jeune femme
d’environ trente ans a elle aussi le visage grave.
Je sens comme une détresse derrière son sourire
poli et voilé. Comme si cette jeune personne à
l’allure bourgeoise et presque guindée avait elle
aussi un lot de misère à traîner derrière elle.
Comme si la vie l’avait égratignée. C’est proba-
blement pour cela que son sourire est empreint
de tant de bonté.
28