120 pages
Français

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La maison habitée

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Description

Une jeune femme aveugle reçoit en héritage d’un oncle marin une maison isolée sur la côte en Bretagne. Quittant son confort parisien, elle décide d’aller y vivre seule, mais très tôt elle découvre que la maison est… habitée. Le feu s’allume de lui-même dans l’âtre, des spectres se manifestent dans les chambres à l’étage, un autre prépare des plats dans la cuisine…
Ces êtres immatériels qu’elle côtoie, les imagine-t‑elle ou se trouve-t-elle à la croisée de deux mondes ? Même ses yeux qui étaient morts semblent soudain percer l’obscurité. En suspension dans le temps et l’espace, son existence ne dépend plus que d’une chose : sa capacité à résoudre l’énigme de la maison, qui est aussi, pressent-elle, celle de sa propre vérité.
Un roman inclassable, aux frontières du réel et du fantastique, qui nous offre un voyage fascinant dans les arcanes de l’inconscient.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 20 mai 2014
Nombre de lectures 6
EAN13 9782895974574
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0090€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.



La maison habitée

DE LA MÊME AUTEURE

Poésie

2
Québec, Cornac, 2010.

Les aurores boréales naissent sous les pierres
Québec, Le Loup de Gouttière, 2003.
Geneviève Lévesque
La maison habitée
Roman
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada

Lévesque, Geneviève, auteur
La maison habitée / Geneviève Lévesque.
(Voix narratives)
Publié en formats imprimé(s) et électronique(s).
ISBN 978-2-89597-425-3. — ISBN 978-2-89597-456-7 (pdf). —
ISBN 978-2-89597-457-4 (epub)
I. Titre. II. Collection : Voix narratives
PS8573.E96174M35 2014 C843’.6 C2014-902024-4
C2014-902025-2

Les Éditions David remercient le Conseil des arts du Canada, le Secteur
francoontarien du Conseil des arts de l’Ontario, la Ville d’Ottawa et le gouvernement du
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Tous droits réservés. Imprimé au Canada.
eDépôt légal (Québec et Ottawa), 2 trimestre 2014
Les événements et les personnages de ce roman sont entièrement imaginaires,
malgré l’emprunt de noms de lieux réels. Toute ressemblance avec des
événements et des personnes existant ou ayant existé est fortuite.
À Roger
qui voyage toujours à l’est d’Éden
Déjà n’étais-je pas entré dans la forme d’un rêve
douloureux ?

Henri Bosco
L ’ a r r i v é e
Je suis arrivée là un jour de janvier. Le vent de Bretagne, pénétrant et humide,
traversait ma veste de laine. Étouffant un frisson, j’ai senti venir le grain. Le vent
a tourné brusquement, faisant voler mes cheveux courts, puis les gouttes de
pluie mêlées de grêle ont fouetté mon visage en une rafale froide. J’ai entendu
les branches d’un grand arbre craquer à ma droite. J’ai avancé avec précaution,
les mains tendues pour rencontrer l’obstacle du tronc. L’écorce rugueuse et
pleine de rigoles de l’arbre a empli mes paumes d’une sensation réconfortante.
Un chêne, comme celui que je venais de quitter : c’était un bon signe, ai-je
décidé. Comme si mon chêne m’avait suivie du parc Georges-Brassens, où je
passais volontiers mes dimanches à Paris, jusqu’à la côte de Bretagne. Après
tout, je pourrais me sentir comme chez moi, ici.
Je me suis tournée vers la masse compacte de la maison. Sans la voir, je
savais qu’elle était là. Sa présence s’imposait. Les branches du chêne grattaient
ses volets, la pluie et la grêle battaient ses murs épais et le vent les contournait
en sifflant dans les recoins du toit. Silencieuse, je me suis tenue debout face à
elle, évaluant ses proportions au son des éléments qu’elle affrontait. Elle était
imposante et, comme les autres maisons de la côte, dissimulait une grande
partie de sa masse dans la descente de la falaise.
La pluie tombait toujours, mais la grêle avait cessé. J’étais trempée à
présent. Le chauffeur du taxi m’avait déposée devant la maison et était reparti
aussitôt. Seule, j’hésitais encore à me diriger vers la porte. Mes jambes criaient
leur fatigue après ma journée de voyage. Pourtant, je restais debout dans le
jardin, laissant la pluie couler le long de mes cheveux et jusque dans mon cou.
Je ne voyais pas la lumière déclinante. Ma montre m’indiquait en points de
braille qu’il était déjà presque vingt heures. J’avais pris le train en gare du Nord
ce matin. De Lannion, un bus m’avait conduite à Perros-Guirec où j’avais fini par
arriver en après-midi. J’y avais pris un taxi jusqu’au cabinet du notaire chargé
d’exécuter le testament de mon oncle. Les formalités avaient été expédiées dès
ma rencontre avec ce petit personnage à la voix chantante qui m’avait initiée à
mes droits de propriété après m’avoir dûment fait la lecture du testament de
Samson Rivet, mon oncle marin, décédé depuis un peu plus d’un an.
Ses funérailles avaient été expédiées en toute simplicité, comme il l’avait
exigé. Je n’avais été avertie que six mois plus tard de l’héritage qu’il me laissait.
J’avais organisé la suite des événements sans hâte, bien que ma décision ait
été instantanée : je partirais et prendrais pleinement possession de mon
héritage, quoi qu’il puisse m’en coûter. Je me retrouvais aujourd’hui avec une
clé et un acte de propriété devant cette maison inconnue qui était désormais la
mienne. J’avais tout laissé derrière moi : mon appartement dans le
eXV arrondissement à Paris, mon travail d’interprète à l’ambassade du Canada,
mes meubles et même la plus grande partie de mes effets personnels. Cette
demeure aux volets fermés sur lesquels j’entendais tambouriner les gouttes de
pluie était tout ce qui me restait maintenant.
Je me suis lentement dirigée vers elle en suivant l’allée, me guidant grâce
au bruit du gravier crissant sous mes chaussures comme dans mon parc
parisien. J’ai tâtonné pour trouver la serrure où j’ai glissé la clé. Elle a tournéavec un déclic. La poignée a suivi le mouvement et j’ai ouvert la porte qui a
grincé en s’ouvrant sur le vestibule humide et froid. Je n’ai pas pu me résoudre
à entrer immédiatement dans cette demeure qui m’était encore étrangère.
Le sang bouillonnait à mes oreilles et les bruits légers de la maison me sont
parvenus à travers un brouillard sonore, une rumeur confuse accentuée par la
fatigue et l’émotion. J’ai attendu que la rumeur se calme, me concentrant
uniquement sur les odeurs qui m’emplissaient le nez. En premier plan, un
insistant relent de renfermé, témoin du long sommeil de la demeure. Derrière,
d’autres senteurs, celles de la vie qu’y avait menée mon oncle : le tabac fort des
cigarettes qu’il roulait lui-même à longueur de journée et même au cœur de la
nuit, les oignons, l’ail et les champignons qu’il sautait dans la poêle le midi pour
accompagner son unique repas de la journée et, par-dessus tout, l’odeur
particulière de son corps, comme une aura propre à lui que j’aurais reconnue
n’importe où.
Il avait indéniablement habité cette maison.
Les souvenirs affluèrent à ma mémoire et les larmes, à mes yeux. Petite
fille, puis adolescente, j’avais voyagé avec mon oncle sur son voilier. Chaque
été, il venait s’amarrer à la marina de Shédiac. J’étais là pour l’accueillir avec
mes parents. Nous dégustions une glace ensemble en descendant la rue
Principale et, mes parents et moi, nous nous faisions nos adieux. J’embarquais
alors mon sac sur le bateau et nous larguions les amarres. Nous voguions au
large des côtes du Nouveau-Brunswick jusqu’à l’Île-du-Prince-Édouard que nous
contournions, naviguant jour et nuit, nous relayant aux commandes à partir du
moment où mon oncle m’avait jugée capable de diriger seule le voilier.
J’avais un flair inimitable. Il remplaçait largement le sens de la vue qui
m’avait toujours manqué. À la barre, je sentais les vents, les marées et
discernais les contours de la côte simplement à entendre les cris des mouettes
ou le bruit des vagues sur les rochers. Je décelais le chenal à la manière dont la
houle prenait une intensité et une direction légèrement différentes ou à
l’accélération soudaine que le courant provoquait. Je barrais avec une précision
que je n’ai jamais su expliquer, ne voyant ni la direction à emprunter, ni le
compas qui l’indiquait. Je sentais les directions dans mon corps, peut-être
comme les oiseaux migrateurs qui, dit-on, suivent les courants magnétiques de
la terre. Mon oncle avait appris à s’y fier. À part moi, il ne cédait à personne la
barre de son navire.
Nous évitions les plages touristiques surpeuplées et mouillions à l’ouest de
Cavendish, dans une marina bondée de voiliers de toutes provenances. Nous y
restions à peine quelques jours, le temps de faire le plein de nourriture et de
réparer les avaries mineures impossibles à remettre en état au large. Nous
repartions vers le Nouveau-Brunswick et accostions dans la Péninsule
acadienne. Le port de Shippagan était mon préféré. Chargé de bateaux de
pêche, il dégageait une odeur puissante d’algues et de poisson. Je la respirais à
pleins poumons alors que je me prélassais sur le pont de L’est d’Éden, le voilier
de mon oncle. Caraquet, où nous nous dirigions ensuite, m’enchantait aussi.
J’entraînais le Capitaine — c’était ainsi que je surnommais mon oncle — au
restaurant et nous plongions dans des festins d’huîtres ou de homards.
Mes paupières se sont mises à papilloter sur le seuil de cette maison où
avait fini par s’échouer, sur la côte de Bretagne, un ancien marin acadien. Sa
santé l’abandonnant, le Capitaine avait échangé son voilier contre une maison
juchée comme un rocher sur la mer, presque un navire, en somme. Je sentais
trembler légèrement le sol et j’aurais juré, à l’odeur salée, que ce n’était passeulement la pluie qui frappait les volets du côté de la côte. Les vagues brisées
par les hauts rochers envoyaient des milliers de gouttelettes qui se rendaient
jusqu’aux murs de la maison, tandis que l’impact terrible de l’eau contre la roche
en ébranlait les fondations.
— Les grandes marées approchent, Capitaine, ai-je dit, comme si mon oncle
pouvait m’entendre.
J’ai reçu pour toute réponse l’écho de ma voix diffractée contre la pierre.
Démultipliée et vidée de sa substance humaine, elle était méconnaissable. Je
me suis perçue tout à coup, à l’image de ma voix, comme un vide immense où
résonnaient des paroles qui n’étaient pas tout à fait les miennes.
Où suis-je ? Laquelle de ces voix est la mienne ? Y en a-t-il seulement une
qui puisse m’exprimer ? me suis-je demandé, silencieusement cette fois.
Encore sur le seuil, j’hésitais à entrer dans la maison malgré la pluie qui
trempait le vestibule, portée par les bourrasques maintenant sauvages du vent.Le feu
J’ai fini par entrer, fermant la porte derrière moi. À tâtons, j’ai trouvé le verrou et
l’ai tiré avant d’avancer dans le vestibule. J’ai frotté mes chaussures contre un
tapis qui rendait un son assourdi sous mes pas. Comparé à la pierre du sol, il
paraissait moelleux. J’y enfonçais comme dans un marais, engluée au cœur de
la matière molle qui entourait mes pieds. Cette sensation m’a déplu. Un pas plus
loin, j’ai retrouvé avec soulagement la dureté pierreuse du sol.
Là, j’ai écouté. L’écho de mes pas me revenait de partout. Je distinguais
clairement trois directions possibles : vers l’avant, où l’air se précipitait dans une
ascension spiralée me signalant un escalier, vers la gauche, d’où provenait la
plus grande partie des odeurs de nourriture, désignant cette pièce comme la
cuisine, et vers la droite, d’où s’échappait une senteur qui ne m’avait pas
frappée jusqu’alors, celle, ténue et effacée, d’un feu de bois. Un frisson m’a
parcourue et j’ai soudain eu envie d’une bonne flambée. J’ai donc pris à droite
vers la pièce qui tenait lieu, selon toute vraisemblance, de salon.
J’ai longé le mur en y laissant glisser ma main. C’était du granit non poli, de
la pierre des champs rugueuse et pleine d’arêtes. J’ai buté de l’épaule contre le
manteau de la cheminée. Me massant pour faire diminuer la douleur, je me suis
demandé pourquoi mon sens des directions ne m’avait pas avertie de l’obstacle.
Je butais rarement contre des objets, encore moins des structures d’une telle
densité. Avoir à longer le mur pour trouver l’âtre me paraissait déjà surprenant.
Ne pas avoir détecté le manteau de chêne encastré au sein de la pierre sortait
vraiment de l’ordinaire. On aurait dit que la pièce étouffait mon sens inné de
l’orientation.
Que se passait-il ?
Soudain, une voix a retenti, me faisant sursauter. Elle ne provenait pas de
moi, cette fois. Grave et profonde, elle ne ressemblait pas non plus à celle de
mon oncle. J’ai immédiatement pensé qu’il s’agissait de la voix de la maison
elle-même, issue des murailles dures, des fondations qui s’agrippaient à la
falaise et du toit d’ardoises toujours battu par la pluie. Elle était légèrement
brouillée, comme si elle était filtrée par une épaisseur de laine isolante.
Toutefois, elle demeurait assez claire pour que je comprenne le mot unique
qu’elle prononçait :
— Regarde !
Un mot absurde, puisque je ne voyais absolument rien. À quelques jours de
vie, on avait décrété que j’étais aveugle de naissance. Et depuis, aucune
amélioration de mon état ne s’était manifestée. Regarder… Ce mot signifiait-il de
tendre tous mes sens valides vers la perception d’une chose qui m’échappait
encore ?
J’ai essayé, sans résultat. La voix a répété :
« Regarde ! Regarde ! »
Je me suis alors aperçue que mes paupières étaient closes.
Je les ai levées sans d’abord percevoir de changement dans l’espèce
d’atonalité immuable dans laquelle je baignais. Puis, peu à peu, une forme s’est
dessinée qui m’a paru ressembler — à moi qui pensais en terme de sons et
d’odeurs — à une senteur issue d’une source précise, comme un fumet se