La maison natale

La maison natale

-

Livres
61 pages

Description

Longue nouvelle humoristique, initialement parue en 1903, La maison natale met en question la massification de l’art. Sous des travers comique, traitant par apparence de sujets simples, James y met en scène le personnage de Morris Gedge. Ancien bibliothécaire, homme féru de lecture, Gedge trouve le plus extraordinaire métier pour un homme ayant pareille passion. Il devient guide à Stratford-Upon-Avon dans la maison natale de Shakespeare. De prime abord sympathique et enrichissant, ce travail devient assez vite une corvée pour Gedge que l’inculture et les remarques inintéressantes des visiteurs bientôt agacent. Alors Gedge décide de changer de point de vue : il va raconter l’histoire de Shakespeare par les anecdotes prises dans le quotidien du grand écrivain, façon d’un peu mieux le rapprocher des visiteurs. Seulement, subterfuge que cela, Gedge ne connaît rien de tout ce qu’il raconte, inventant, truquant même, tout une réalité complètement fausse de qui fut, pour de vrai, Shakespeare.

Bientôt les visites abondent, la maison n’en désemplissant pas, Gedge recevant prime et bonus pour cela.

Nouvelle sur les conditions présidant à la transmission d’un savoir, texte très précurseur sur ce qui peut s’appeler les dégâts du tourisme de masse, La maison natale excelle en humour et parfaite vérité.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2017
Nombre de visites sur la page 0
EAN13 9791091260121
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page  €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème
2Si la douceur des mois préliminaires avait été grande, grand fut aussi (bien qu’il comportât une agitation presque excessive) le miracle de cohabiter en quelque sorte avec Lui, de marcher jour et nuit sur les traces de Ses pas, de toucher les objets, ou en tout casles surfaces, les matières, sur lesquelles Ses mains avaient joué, que Ses bras, Ses épaules avaient effleurées, de respirer l’air — ou à peu près — où Sa voixavait résonné. Au début, ils avaient été effarés etdéconcertés. L’endroit était à la fois plus humble et plus grandiose qu’ils ne se l’étaient figuré, il tenait davantage du cottage et du musée, un peu plus archaïquement dépouillé et pourtant un peu plus richementofficiel. Mais les Gedge étaient bien persuadés qu’à cause de l’inévitable facilité de leurs rapports avec Lui, le point de vue qu’il convenait d’adopter les attendaitpatiemment, avec indulgence.En outre, le seul envoûtement, la présence mystique dès le premier soir après le départ du dernier pèlerin ahuri — que désirer demieux? À la demande de Mr.Grant-Jackson, ils avaient reçu (en plus d’une table d’instructions et derecommandations un peu déprimante par le nombre etla nature de certains détails) divers petits guides,manuels, hommages de voyageurs, souvenirs littéraireset autre camelote de réclame qu’il fallait néanmoinspour l’instant absorber, pendant l’intéressante périodede l’installation ou de l’initiation prévue pour eux, sousl’égide de plusieurs personnes dont les liens avec l’établissement, encore plus officiels, primaient les leurs: en particulier ceux d’une des deux dames qui pendant tant d’années avaient été sur la brèche. En ce qui concernait les instructions d’En-Haut, les livres bon marché, les faits bien connus et la
légende gonflée àbloc, la surveillance, la sujétion, la soumission, la vuecomme d’une cage où il évoluerait et d’une rainure où il glisserait, Gedge avait conservé une certaine indépendance de pensée; mais toute faculté de réagir sembla soudain l’abandonner devant la personne si manifestement compétente qui l’avait précédé et comme par uneffet de ses bons offices. Il n’avait pas la ressource,dont disposait sa femme, de s’imaginer avec impatience dans une robe de soie noire d’une coupe caractérisée par la touche convenable d’austérité; aussi ladite dame mûrissante, experte, pleine d’aisance et fort respectable, le tint-elle en quelque sorte complètement àsa merci.Ce fut à coup sûr un moment pénible, celui où, en guise de leçon (elle était encore pour un jour ou deux en fonction), il accepta l’offre suggérée par Miss Putchin, de faire une « tournée » avec elle et les escouadesde visiteurs qu’elle était chargée d’affronter. Il appréciasa méthode — il vit qu’il en fallait une. Il l’admira, latrouva succincte et précise; car les faits étaient là,comme l’avait dit sa femme à Blackport, et il fallait lesordonner dans le temps; mais il se sentit plus d’unefois très petit garçon en traînant avec Mrs.Gedge à la queue de la comète humaine. L’idée directrice avait étéque grâce à sa présence, il envisagerait mieux les incidents et accidents possibles dans leurs rapports avec legrand public. Et la perception agitée que le pauvrehomme avait du grand public devint bientôt si forte qu’elle résista à toute diversion moindre que celle de l’autorité de leur guide. Son attention erra, de sescompagnons bouche bée à la prêtresse en soie noire. Il ne cessait de se demander si, par un moyen quelconque, lui ou Isabelle pouvaient espérer lui ressembler de loin; puis son attention rebondit irrésistiblement vers les nombreuses personnes qui lui révélaient,comme jamais auparavant, l’heureuse faculté qu’ont les simples de rester suspendus aux lèvres des érudits.
L’essentiel semblait être — ô surprise! – que l’affaire était facile, et assez modéré l’effort qu’ils avaientredouté d’avance. S’il s’était pris lui-même sur le fait, ileût été étonné de reconnaître, comme aboutissementde cette impression, une étrange impossibilité de se détendre, un trouble au fond de lui, qui menaçait vaguement de grandir. « Ce n’est pas si sorcier, vousvoyez », semblait lui jeter, en passant, la dame en soienoire, avec sa fermeté joviale.Malgré cela, dès la première fois, après que plusieurs groupes furent entrés etsortis, montés et descendus, il alla jusqu’à se demanders’il n’y avait pas là plus qu’elle ne l’imaginait. Elle était,pour ainsi dire, la bienveillance même, prodiguant lesencouragements rassurants; mais justement, le relentun peu vulgaire de toutes ces choses, à force d’êtrerépété, atténua un peu, il le sentit, l’éclat du sourire d’appréciation qu’il lui adressa avant de la quitter. Àson tour, elle y vit le symptôme d’une faiblesse implorante — il ne pourrait jamais être aussi brave quelle — de sorte qu’elle conclut, avec quelques mots aimables jaillis des profondeurs de son expérience:Vous vous y ferez, ne craignez rien — ça viendra. Et alors vous aurez l’impression de n’avoir jamais rienfait d’autre.Il devait se rendre compte plus tard que, sur le moment, il avait commencé à frémir un peu devantcette menace: l’idée de finir par éprouver l’impressionde n’avoir jamais fait que ce que faisait Miss Putchin plana pour lui, en germe, comme une amende à payer. Le secours quelle lui offrait continua néanmoins à lefrapper. Elle plaça la situation sur une base solidequand elle dit:Voyez-vous, ils sont si gentils. Ils s’intéressent tant. Et ils ne font jamais rien qu’ils ne devraient pas. Ça nous a toujours paru l’essentiel, à Mère et à moi.Ildéjà remarqué que Gedge s’appliquait toujours, avait
dans les propos de la bonne dame, aux millions de visiteurs qui tramaient leurs semelles à travers la maison. Le pronom en question était sans cesse sur ses lèvres. Les hordes qu’il représentait emplissaient sa conscience, l’addition de leurs nombres contribuait à sa gloire. Mrs.Gedge intervint vivement:Il doit être vraiment délicieux de voir l’effet produit sur tant de personnes et de sentir que l’on peut,qui sait, contribuer à le rendre... enfin, durable...