La métamorphose des Ailes

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Description

Un jeune homme perd l'usage du langage et n'émet plus que des syllabes difformes, des hurlements grotesques. Il est inspiration et expiration. Il décide alors de gagner l'horizon pour voir ce qu'il y a derrière. Il veut franchir les frontières de la terre et du ciel et finira par franchir les frontières de la mémoires et du réel...

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Date de parution 01 mars 2011
Nombre de lectures 73
EAN13 9782336250069
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0087€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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DanielCohen éditeur

www.editionsorizons.com

Littératures,unecollection dirigée par DanielCohen
Littératuresest unecollection ouverte,toutentière,àl’écrire,
quelle qu’ensoitlaforme: roman,récit, nouvelles,autofiction,
journal;démarche éditorialeaussivieille que l’édition
ellemême.S’il estdifficile deblâmerles ténorsdecelle-ci d’avoir
eule goûtdesgenresqui lui ont ralliéun large public, ilreste
que, prescripteursici,concepteursde laformeromanesque là,
comptablesdecesprescriptionsetdeces conceptions ailleurs,
ont, jusqu’à un degrécritique,asséché levivierdes talents.
L’approche deLittératures,chez Orizons, est seimple — ilût
étévain de l’indiqueren d’autres temps :publierdes auteurs
que leurforce personnelle, leur attachement
auxformesmultiplesdulittéraire, ont conduits audésirde faire partagerleur
expérience intérieure.Du texte dépouilléàl’écritporté par
lesouffle de l’aventure mentale etphysique, nous vénérons,
entretousles critères supposantdéterminerl’œuvre littéraire,
lestyle.Flaubertécrivant:«J’estime par-dessus toutd’abord
lestyle, etensuite levrai »;plus tard, le philosopheAlain
professant:«c’est toujoursle goûtqui éclaire le jugement»,
ils savaientavoir raisoncontre nosdépérissements.Nousen
faisonsnotrecredo.D.C.

ISBN :978-2-296-08780-4

©Orizons,Paris,2011

La métamorphose desAiles

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BéatrixUlysse,L’échoducorailperdu,2009
Antoine deVial,Debout prèsdela mer,2009
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littérairesecorrèlentau
substratlittéraire.Lesautres,Philosophie —Lamain d’Athéna,HomosexualitésetmêmeTémoins,
ne peuventpas yêtre étrangères.Voirnotresite (décliné en
page2decetouvrage).

Éric Colombo

Lamétamorphose
desAiles

2011

à tous ceux que j’aime et qui
peuplent mon présent…

omme je ne savais pas quoi faire d’autre, jesuis
C
descendudanslarue etje mesuismisà hurler.
C’estainsi que jesuisentré enrésistance.
J’aisenti le monde entierpasserparma gorge,
lespiétonsetles voitures, lespassagescloutésetles
immeubles, leciel immense etleventglacé.Plusmon
cris’imposaitetplusje pensaisqu’il ne prendrait
jamaisfin.J’espéraismême qu’il engloutîtma chair,si
douloureuse, etcesmaudits souvenirsquiconsumaient
mespensées.Ce fut une explosioncontinue,une
déflagration devisagesoubliésetd’heureslointaines,
devoixmorceléesetde printempsamers.J’emplissais
chaqueatome d’aird’unerébellion indistincte, d’une
colèreaussi incandescente qu’insondable.L’espace
entierdevenaitl’écho formidablement retentissantde
toutesmes souffrances, l’antreassourdissantde mon
désespoir.
Autourde moi lesgens s’écartèrenten étalantleur
frayeurdecirconstance etleurcuriositévénale.Leur
silhouetterectilignese muaenun horizon impréciset
fugitif jusqu’àdisparaître définitivement,abandonnant
surlebitume desdébrisde leurhumanité.J’échappai
ainsiauquotidien de lafoulealorsque jetombaisà

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ÉRICCOLOMBO

genoux etque mabouche ouverte poursuivait sa
révolte inarticulée.Je nesaispluscombien detemps
celadura, maisje mesouviensavoirhurlé letempsque
mes yeux s’emplissentd’obscurité, que le froid inondât
moncorpsjusqu’àmes veinesetque mon hurlement se
fîtplainte, maplainterâle, monrâlesilence.
J’oubliaisl’heure qu’il était, le jouretle moismême,
larue oùjevenaisde déversermavoixetlaville que
j’avais tantparcouruecesdernièresannées.J’oubliais
toutjusqu’àmon nom et regardaisaussi loin que mes
yeuxme le permettaient.Tandisque monsouffle
m’abandonnait,
jecherchaisàvoirau-delàdeshabitations,à balayerlesmursetlespapierspeints,àrepousser
lesentraillesdeshommesetdesfemmes,àretarderle
coursde leurshabitudes.Ladistance qui meséparait
d’eux s’emplissaitd’encre noire,une maréecontrainte
etprogressive.Jesaisque je fermai les yeux.Jesaisque
je perçusencore lesbattementsde moncœur.Ilsfurent
despharesqui merassurèrentquelquesinstants,une
régularitéréconfortante dansletumulte de ma chute.
Jesaisenfin qu’ilyeut unchocsourd,semblableau
bruit ridicule que fait unballon encaoutchoucgonflé
d’eaulorsqu’iltombe etéclate, que j’eusmalaufront.
Une douleurgrotesque, ensomme,comme il estdes
drames risibles.
Ce futlecontactde l’eaugeléesurmon pied qui
mesortitde mon évanouissement.Jetentai d’extraire
lamoitié de majambe droite ducaniveaumaischacun
de mesmembresn’obéissaitque partiellementàmon
commandement.J’entendisde nouveaule paspressé
despassants, levacarme des voitures, l’aboiement

LA MÉTAMORPHOSE DESAILES

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d’un chien etle flotde parolesincompréhensibles.Je
voulusque mesbrasm’éloignentdugoudronsale et
malodorantmaisje ne parvinspasàmeredresser.Je
réussisà bougermesorteilsendolorisparle froid,sans
pourautantarriveràretirerle pied decette eau
répugnante.Ce futcommesi j’avais volé en éclats,comme
si desboutsde mois’étaientdispersés surlasurface
dumacadam etéchappaientdésormaisàmavolonté.
Il fallaitpourtantque je merelèvecarj’entendisdes
riresqui merappelèrentàmoi-même et réfléchirentma
posturebouffonne.Chaquerire était un miroirqui me
reconstituait,unevague ininterrompue d’imagesqui
mesubmergeait, desimagesde mavie,
desphotographiesmaladroites,un
peupâlesetdéchirées,unruissellementincohérentetburlesque,unevaguecruelle et
parodique, lerefletd’une existencetotalementinutile.
Pourtant, j’étaisparvenuà crier,comme l’onremporte
unecourse frénétique.Etcette pensée m’apaisait.Elle
effaçaitlecaniveauetlesmoqueries,tantil mesemblait
que j’avais réalisé làplusqu’un exploitphysique etque
j’avaiséprouvéunesensationsingulière, proche de lajoie,
bien quecelle-ci ne durâtque letempsd’uncri.Maisje
prenaisconscience qu’ilyavaitde l’ivresse dans
uneclameurconfuse,une exaltationtroublante quis’apparentait
au vertige.J’avaiscrié etle mondeavait reculé, j’avaiscrié
et un périmètre immaculés’étaitdessinéautourde moi,
semblableàunno man’s landqui m’avaitprotégé de la
foule, desonagitation etdesa barbarie.Jeréalisaisque
je pouvaispeut-être quelquechose, quetoutn’étaitpas
perdu.J’entrevoyaispourlapremière foislapossibilité
d’une quiétude.Le problème étaitquetout se dissipait

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ÉRICCOLOMBO

avec l’essoufflement. Il fallaitparconséquentque
jetravaille monsouffle. Oui, c’étaitcela. Que je concentretous
mesefforts surmonsouffle, pourpouvoiremmagasiner
plusd’air.Merevintalors soudainementetenvractout
unvocabulaire que j’avaisoublié etdontlapratique
remontaitauxcoursd’éducation physique et sportive de
monadolescence.Lajoue gauche écraséesurle goudron
du trottoir, lesbrasallongésle long de moncorpsetle
pied droit trempant toujoursdanslecaniveau, je me
répétaisinlassablementlesmotsinspiration, expiration,
inspiration, expiration.J’ypercevaisbien plusqu’un
soulagement,unevéritablerésurrection.

’avais décidé de m’y rendre.Dèsmonretourhier
J
soir chezmoi, j’étais revenu surlechoixque j’avais
faitderefuserde me présenter àla commission
paritaire.Louise, ma sœur, m’avait apportéà13h00ma
chemiseblanchebienrepassée et unecravate
deJeanChristophe,son mari.Pourla veste, j’avaisenfilécelle
qu’elle m’avaitofferte pourmon entretien d’embauche
de l’année dernière.Je m’étaislavé les cheveuxet rasé
de près sur ses conseils.Je n’avaisdit aucun mot.Je ne
le pouvaisplus.Elle mettaitçasurlecompte de
l’angoisse, de l’importance de l’événement.Enrevanche,
elle necessaitde parler,untourbillon de motsqui
masquaitdifficilement sespropresinquiétudesàmon
égard.
«Tuesbiensûrd’avoireul’accord deta conseillère
pour terendreàl’enterrementde papa?Parce que,
quand même,c’estgros, non ?Jetecrois, oui,tu sais
bien que je ne metspas taparole en doute, mais te
radierduPôleEmploi pournet’être pas renduàune
convocation, quand même, juste pourça, etalorsque
tuasprévenu ta conseillère par téléphone,c’est un peu
fort.Etpuisarrête debouger,celafait troisfoisque je
recommencece mauditnœud decravate.Lève-doncla

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ÉRICCOLOMBO

tête. Vingt-huitansetpasfichude faireun nœud de
cravate,toutde même.Allez, mon grand,Louise estlà,
tout va biense passer.Enfin, il n’yapasderaison.»
Louise estmasœuraînée.Elle estplutôtjolie.Ses
immenses yeux verts sontpleinsde promesse.Ellea
unsourire en forme desoleil et unetailleaussi mince
que mesallocations.Professeurde lettresclassiques,
elle enseignaitalorsle latin dans uncollège
decentreville, mangeaitbio, dansaitadmirablementlerock
acrobatique etmassacraitBachau violoncelletousles
samedisaprès-midi pendantqueMarie-Alice etVictor,
sesdeuxjumeaux,allaientauponey.Depuisladispa-
rition de maman, ilyavaitbien desannées,Louise et
moi étions trèsliés, dumoinsjusqu’à ce qu’elle épouse
Jean-Christophe, notaire, que je n’estimaispasplusque
lesbetteraves rougesouleschouxdeBruxellesetqui
promenaitenville etàla campagnesonairhautain,
commecertainsexhibentavecostentation leurJaguar
ouleurRolex.Ilavait,selonLouise,une intelligence
horsducommun et unairdeGeorgesClooney.C’est
vrai qu’en matière de diplôme, j’avaisdumalàrivaliser
avecmoncurriculumvitae en forme deterrain de golf.
Quantàson physique, jeconnaissaisdesfemmesqui ne
trouvaientpasGeorgesClooney sibeauqueça, enfin,
ilyenavaitaumoins une,Monique, ma concierge
homosexuelle.Àses tempsperdus,Jean-Christophe
s’essayaitàl’écriture d’unromansurle milieunotarial.
Ils’étaitoffert unevéritable plume d’oieavecunbel
encrier, deceuxqu’on netrouve plusque
danslesboutiquesquicultiventle kitschcomme les vieuxcouples
d’amantsadultèresaimentcultiverdes souvenirsqu’ils

LA MÉTAMORPHOSE DESAILES

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n’ontjamaispartagés.Maisle
plusgrandregretdeJeanChristopheavaitengendré mon plusgrandbonheur:
j’avaiscomprisqu’ilavaitl’inspiration définitivement
constipée etqu’il ne feraitjamaisque desboulettes.
Il était15h45.Celafaisaitdéjàtroisquartsd’heure
que nousattendionsdanscettesalle d’attente.Je
fixaismeschaussuresde lamême manière que je les
fixaisenfant, étonné de porter une même marque et
une mêmetaille quichaussaitégalementdesmilliers
d’autrespiedsde milliersd’autresindividusdansdes
milliersdecoinsdeFrance, d’Europe etpeut-être
même dumonde entier.Tu as des pensées comme
certainsontdes allergies,répétait régulièrementmon
père, médecin obstiné etpragmatique,commes’ilavait
diagnostiquéavectristessechez son fils unebizarrerie
comportementale qui perturbait sa conception deslois
héréditaires.Sontravail de deuilàmon égardavait
commencé le jourde mes septans,alorsqu’il m’avait
offert une maquette en métal duConcorde,réplique
fidèle jusque danslesmoindresdétailsetque j’avais
laborieusement réaliséesous sonregardatterré.Une fin
d’après-midi, j’yavaisaccroché mon doudoupréféré,
PeterPan,avecunboutde ficelle et un peude poudre
magique de la FéeClochette puisje l’avaislancé parla
fenêtre de ma chambreavecl’espoirqu’ilatteindraitles
étoiles une foislanuit venue.Maisl’avionsupersonique
auxmoteursàpostcombustionavait rapidementdû
s’inclinerdevantlesimpératifsde l’attractionterrestre
et ses rêvesde gloireavaientprislaforme d’unechute
irrémédiable.Ils’étaitainsi évanoui dansle derrière de
l’Audibreak familiale, l’enfonçantavecuneconviction

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ÉRICCOLOMBO

presque aveugle,telunsuppositoire en mal de
postérieur.Depuislors, lesespoirsque mon pèreavait conçus
de me hisser un jour à sahauteurn’atteignirentjamais
les18000mètresd’altitude de l’avionàl’aile en double
deltamais culminèrent tout auplus à unecinquantaine
decentimètres, distance définitivementincurable qui
séparaitlesgraviersdupotd’échappementde l’Audi.
«Tuaspréparétonargumentation ?Biensûrque
oui, n’est-ce pas?Jevoisbien quetuasl’airconcentré
etquetudois terépéterdesparolesbiensenties, mais tu
pourraisaumoinsme faireunsigne de latête, histoire
de merassurer.Quand je pense que nonseulement
tuas rencontré lasous-directrice de l’agence pour te
justifierquetun’avaispuàlafoisenterrerpapaetêtre
présentàla convocation etqu’en plus tu t’esessayéà
unrecoursécritàladirection départementale duPôle
Emploi etquetoutcelan’aserviàrien.Non,vraiment,
c’estincroyable !Tu veuxboireun peu, j’ai pris une
petitebouteille d’eau, non ?Un menthos,alors?Un
petitmenthosau réglisse ? »
Jeregardaislasalle d’attente,son plafond et ses
mursblancs.C’étaitde l’immaculé en pagailleavantles
reprochesquiallaient suivre, de lavirginitébalancée
à coupsde pinceaux smicardsavantladénonciation
de mon impardonnable faute, le péché de l’allocataire
chassé dujardin d’Eden, éloigné depuisdes semainesde
l’arbre neurasthéniqueà550euros.Un lieuaussichaste
estnécessairementculpabilisant.Cettesalle étaitdonc
aupireune forme de pénitenceavantl’heure,aumieux
une mise encondition.Etpuisilyavaitcetteafficheun
peubranlanteavec cevisage d’enfant,bouche ouverte,

LA MÉTAMORPHOSE DESAILES

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qui m’intriguait. Je me demandaisce que cette petite
fille avaitbien pudireaumomentoùle photographe
avaitdéclenché.Peut-être n’avait-elle émisaucun mot.
Peut-êtreavait-elle lâchéunesimplesyllabe,unsouffle
hésitant,un peud’airquiauraitprisl’apparence d’une
voyelle.Cane pouvaitêtre quecela,unevoyelleaussi
ronde qu’une orange etaussi désolée que levisage de
ma conseillère.Je fixaislecontourdeseslèvreset
songeaisàun « o»,un « o » mal assuré maisbientangible,
un « o » pourn’avoirpasà parler, presqueun « o » de
déliquescence,un « o » commeun cri étouffé.
Soudain,un homme en forme deculbuto ouvritla
porte et articula un nom.Comme nousétions seuls, j’en
conclusquec’étaitmoi qu’il désignait, d’autantplusque
Louise me faisaitlesgros yeux, gênée que je n’eusse pas
réagi plus vite.Je meretournaiune dernière fois avantde
franchirlaporte.Dansles souriresexcessifsde ma sœur,
ainsi que dans son pouceromain pointéversle plafond,
je percevaisenréalitéun profond désespoiret, dans ses
yeux toutimprégnésdeslecturesdeSophocle, je devinais
lamarque d’unetragédieà venir.Je n’éprouvai pourtant
paslebesoin de la rassurer, l’idée me paraissant aussi
inopportune querebutante.L’homme-culbuto pivota sur
lui-même puis balançale poidsdesoncorpsenavant,
m’emportantmalgré moi dans une pièce immense où
cinq personnesétaient assises côteà côte.Je mesouviens
avoir regardé leur bouches’animer,s’agiter,s’arquer,
parfoisplusieursen mêmetemps,un festival de dents
ressemblant auxpetitspoisde la conserve périmée d’hier
soir,troislangues verdâtresévoquantle fruitd’une
digestionaussi hasardeuse que douloureuse etdumucus àla