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La Mise à nu

De
576 pages
Patryck Froissart met en scène J, un quidam, de sa naissance au lendemain de la Seconde Guerre mondiale à son émancipation, juste après mai 68. J grandit entre Valenciennes et Mons, dans un hameau rural du Borinage à la marge des houillères et des usines, sur la frontière franco-belge, dans une famille communiste qui l’envoie au catéchisme. Ballotté dans les contradictions, les doutes, les incertitudes, et les hypocrisies de l’époque, J construit son personnage, élabore son code moral, et avance, dans un contexte dense et confus, sur le chemin cahotant de l’initiation politique, philosophique et sexuelle, avec le désir de plus en plus lancinant de devenir un homme, pourvu des aptitudes comportementales et physiques qu’il croit nécessaires à la métamorphose.
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Du même auteur



Particularités lexicales du français réunionnais,
Nathan (1985)
(ouvrage collectif sous la direction de Michel Carayol)

L’Éloge de l’Apocalypse,
recueil de poèmes – 2003 – (édition épuisée)

L’Éloge de l’opaque ellipse,
proème – 2006 – (Maurice) Patryck Froissart










LA MISE À NU

Fantaisies en sol mineur
















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Mon Petit Éditeur
14, rue des Volontaires
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IDDN.FR.010.0115972.000.R.P.2011.030.31500




Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication par Mon Petit Éditeur en 2011


Remerciements



Micheline Robette, pour ses anecdotes

Christine Chompton, pour ses antidotes



Elle tourne et se nomme la terre
1Elle tourne et se fout de nos misères



Eugenio Maria Giuseppe Giovanni Pacelli étant pape de l’église
catholique apostolique romaine, Kevork VI étant Catholicos de
erl’église Arménienne, Sergei Simanski, coiffé Alexi 1 , étant pontife de
l’église orthodoxe autocéphale de Moscou, Nicodim étant archevêque
de Bucarest, métropolite de Monténie et Dobrogea, Locum Tenens
de Césarée de Cappadoce, patriarche de toute la Roumanie et prési-
dent du Saint Synode, Mohamed Shah étant Agha turc et
subséquemment Khan mongol numéro III dans la dynastie des
imams Nizârites, Joseph étant patriarche copte de la grande ville
d’Alexandrie, de toute l’Égypte, de la Nubie, de l’Éthiopie, d’Axoum,
de Macourie, de l’Afrique, de la Pentapole africaine, de la Sainte Ville
de Jérusalem et de la Diaspora, Vasilios V étant le métropolite de sa
Crète, Leontios étant purement et simplement archevêque de Chypre,
et Archibald Van de Beeren étant misérablement curé de Macou,

J, né d’un Martin et d’une Vandeputte, fut, sous l’ablatif absolu de
2ces pon pon pompeux pontifes, à proprement parler chié au monde
au moment que, refoulant sa confusion et affichant un certain besoin
d’allégresse, le monde en question se reprenait ingénument à croire en
sa possible régénération, et s’efforçait de se convaincre que de
l’Histoire il serait cette fois capable de tirer leçon.

La marquise, on s’en souvient, était sortie à cinq heures.
J fut excrémenté précisément sept minutes et sept secondes plus
tard.


1 Elle tourne…la terre - Chanson, paroles et musique, de Léo Ferré
2 Selon sa propre expression.
7 LA MISE À NU
À son entour, les euphémiques reçurent son extrusion comme une
espiture d’espérance en cette année pourtant archivée comme celle de
tous les dangers.
Certains, préférant la métaphore à la comparaison, s’écrièrent
« Man ! Mère, qu’iest bieau, ch’tiot hirondieau ! », et tinrent le chant
mélodieux de ses primes trilles pour l’annonce d’un printemps
qu’aucun autre signe ne permettait d’entrapercevoir.

D’autres ricanèrent en arrière et, politiquement incorrects en un
contexte qui glorifiait, dans le sillage du pétainisme, la famille et la
patrie, voyant a contrario en cet avènement une intempestive in-
trusion, fustigèrent l’obscénité de la boulimie de naissances qui suc-
cédait à la plus ahurissante hécatombe de l’histoire de l’inhumanité.
Pourquoi se faire suer à engendrer, déplorèrent-ils avec componction,
encore et toujours des hordes de hères agriothymiques qui se feraient
demain la gloire et le devoir luctueux de s’anthropomeurtrir ?

Il y aura toujours des sceptiques, et des poètes, des optimistes, et
des naïfs, des sourds, des grincheux, et des clairvoyants.

Très peu auparavant, en vérité, les carcasses noircies, les poutrelles
enchevêtrées, et les éboulis apocalyptiques des cités hitlériennes fu-
merolaient sous une poussière sidérale ; des loqueteux graillonnants
encavés aux grabats aux gravois du Reich immortel se déterraient,
grelottaient, et se réensevelissaient aussitôt aux plâtras, épouvantés, à
leur insu dénazifiés, changés en proies, désorientés par la volte-face
inimaginée du destin de leur Volk, l’oreille déchirée aux râles infer-
naux de leurs blondes (femmes filles mères sœurs) aryennes
enchalutées, écartelées, soldatesquement emmanchées par le bout
gris, grivois, grimaçant du canon mal lustré d’un FM 24/29, d’un To-
karev SVT1940, d’un FN Browning HP35 ou d’un Colt M1911A1,
voire, humiliation suprême, par la verge à peine astiquée d’un Mauser
98/98K confisqué à la Wehrmacht en débandade par la déferlante des
nouveaux maîtres qui confluaient d’est et d’ouest, tout con quérant.

Sous le chaos effroyablement interrogateur des restes tors, calci-
nés, vitrifiés d’Hiroshima et de Nagasaki, le poing lépreux
convulsivement levé (au mépris de toute étiquette) vers l’empereur
céleste qui, venant de renier son aïeule la déesse solaire Amaterasu
Omikami, s’était du coup défait de sa propre divinité, rampaient ra-
8 LA MISE À NU
bougrissaient cancérisaient et se désintégraient en pans les geishas
désenchantées, les samouraïs frustrés d’harakiri, les soldats de la sho-
wa privés de femmes de réconfort, les kamikazes tout d’un coup
aptères et les quidams tout ébaubis par le tête-à-queue de l’Histoire.
Au pays du soleil levant, deux coups du fouettard atomique américain
avaient donné la mort subite à des litanies de Nippons, et diffusaient
la lente agonie à des kyrielles d’autres, somnambules, hagards, muets,
coupables d’avoir été embarqués dans le manège impérial.

À Buchenwald, à Auschwitz, à Treblinka, j’en passe, et des meil-
leurs, les gueules cendrées des bâtards de Moloch et d’Adramalech
baptisés fours à crémation et brusquement (provisoirement ?) dénu-
tris rugissaient aux tympans jusque-là correctement protégés par un
cérumen opportun, craquaient, crépitaient, se tordaient, affamées, et
leurs rictus d’horrifiante gourmandise béaient aux yeux des foules
d’où dégringolaient de tardives cataractes, et voilà qu’âcrement leurs
fumées posthumes s’échappaient s’envolaient jouaient, la la la, la fille
de l’air et traversaient les barbelés devenus, tiens, tiens, tiens, perméa-
bles, venaient virevolter aux naseaux chagrinés, indignés, dégoûtés, du
vulgi pecoris éberlué qui recouvrait d’un coup ses facultés olfactives
(est-il un nez plus éventé que le nez du benêt qui ne veut point hu-
mer ?)

Le nouveau-né ne parut affecté ni par les putridités du passé pro-
che, ni par les putréfactions ambiantes, ni par la pourriture à venir.

Son père s’arrangeait comme chacun pour ne pas les sentir, et les
exorcisait en effeuillant aux magazines les photographies antalgiques
des femmes en bikini.

Il était simple quidam
Son père était quidam
Son frère était quidam
3Et lui était quidam aussi

Vingt ans après, J visita les reliefs de Buchenwald. L’insoutenable
concrétion lui en jaillit aux narines et monta convulser ses neurones.

3 Le quidam – chanson, paroles et musique de Guy Béart
9 LA MISE À NU
Un pleur de plomb plut de sous ses cils brusquement urticants. De sa
bouche nauséeuse s’éleva l’audible malédiction vers l’exterminateur à
la sinistre moustache.

Mais aux temps initiaux de J, le goût morbide de l’assassinat et du
dépeçage admirablement réussis d’Elizabeth Short supplanta chez les
contemporains l’écœurant fumet des holocaustes raisonnés et des
tortures scientifiques.

4Le fait divers fait diversion. C’est étymologiquement indiscutable.


4 Débridé(e), je ne résiste pas, lecteurtrice, au plaisir de te faire, en un chapi-
tre apéritif, profiter de l’affaire.
10 LA MISE À NU



C’est pas seulement à Paris
Que le crime fleurit
Nous, au village, aussi, l’on a
5De beaux assassinats



Donc à Los Angeles, en janvier 1947, alors que J se prélassait dans
un regrettable utérus, une promeneuse, blanche, lourde, richement
reintée, qui aimait à baguenauder en nuisette transparente et en mules
à houppettes, la permanente fleurie de roses bigoudis, dès qu’avait
6retenti l’alectorophonème, en l’espace bucolique d’un terrain relati-
vement vague, afin d’y flairer les relents rancissant des déduits
adultérins des amants ténébreux et d’y frissonner sous le regard lou-
che
- d’abord scandaleusement enclin à télescoper les nébuleuses
de ses seins astronomiques qui ballonnaient et ballottaient,
matinalement, naturellement, désentravés, en apesanteur sous
ses linons éthéréens
- ensuite honteusement dévoyé à s’insinuer dans l’interstice
7abyssal que creusait inévitablement sa marche dandinante à
la base moitissante et roussement crépue de son ventre fré-
missant
- enfin concupiscemment obstiné à découvrir et explorer les
pôles oscillants du système binaire de ses astéroïdes posté-
rieurs

5 L’assassinat - Chanson de Georges Brassens - Paroles et Musique: Georges
Brassens 1962 © Editions musicales 57
6 En ces contrées-là, notre beau lexème se traduit par un ridicule coq-a-
doodle-doo.
7 Prière de ne voir là aucune allusion à ce que les astronomes appellent « trou
noir ».
11 LA MISE À NU

de mulâtres musards, musclés, musqués, forts, fauves, faunes ve-
nant là si tôt tous les jours tout exprès pour la croiser la zyeuter se
retourner sans vergogne à son passage, y découvrit, au milieu
d’ordinaires immondices, parmi les pissenlits dégénérés par les aver-
ses d’urée crépusculaire, les parfaites moitiés du corps très nu,
atrrrrrrrrrrocement mutilé, d’une passée créature idéale, méticuleuse-
ment tronçonnée avec art et dextérité en demies mondaines au niveau
du velours poli de son albe abdomen.

La délectable charogne, évidemment, avait été fouillée viscérale-
ment, dans toute l’intimité de son for intérieur, par la langue
désagréablement râpeuse et les crocs très navrants d’un cabot lors
vaquant qui n’avait eu d’autre mobile apparent que celui de satisfaire
une fringale canine très communément matutinale, après l’avoir été,
sciemment et méthodiquement, par les ongles psychopathes et jouis-
seurs de son éventreur, lequel l’avait débarrassée, sans en omettre
aucun, de ses organes devenus inutiles, l’avait pompée très propre-
ment de son vain sang, et avait disséminé boyaux du gros et du grêle
intestins, pulpeux du chyle parfumé caractéristique de la pinuppe qui
prend soin d’elle, cœur, foie, poumons, rate et pancréas, et j’en oc-
culte, en somme, toute la tripe, la froissure, en gros tout ce mou
tendre qu’on réserve à sa chatte, globalement d’ailleurs en excellente
santé, tout autour des deux morceaux principaux, parmi les détritus,
les trèfles à trois et, plus rares, à quatre feuilles, les reines-marguerites
et les étrons sans domicile, ceux-ci déjà secs et tout ratatinés, ceux-là
plus moelleux, fumant d’emmerder les souliers empressés des ba-
dauds abalobés, emportés par la foule et la morbidité.
Les larges stigmates, plaies béantes, bosses protubérantes et trous
vertigineux, superbes percements, violettes violences, lésions légères,
traumatismes ostentatoires, ecchymoses mauves d’un goût considéré
par d’aucuns comme douteux qu’elle arborait, tels des bijoux en
trompe-l’œil ou de prolétaires décalcomanies de carambar, aux chevil-
les, aux poignets, au cou, aux genoux, aux joujoux et au chou, et les
mutilations, excisions, incisions, prélèvements, ponctions, torsions,
biopsies, lacérations, carottages, scarifications, énucléations, découpa-
ges et horrrrrrrrribles entailles dont son enveloppe charnelle jadis
12 LA MISE À NU
sans tache et sans faille avait été abondamment guillochée dentelée
8ourlée martelée témoignaient des inénarrables exactions, coups,
gnons, tortures, géhennes et sévices dont l’assassin s’était exalté, avant
et après l’occision, à longuement, largement et profondément
l’honorer.
Afin de peaufiner son chef-d’œuvre, l’équarrisseur, ou le chirur-
gien, ou l’artiste, perfectionniste quoi qu’il fût, esthète de l’avis
laudateur des uns, sanguinaire aux dires dégoûtés des autres, l’avait
gratifiée maquillée rembellie d’un radieux, oh ! Dieu ! immortel sou-
rire en lui ouvrant, de son rasoir décidément affûté, immensément les
joues, de la mince commissure de sa lèvre framboisée à l’orée de son
oreille au lobe de gracile kaolin.

« C’est bien fait pour ta tronche ! », bila, à l’adresse du cadavre qui
ne réagit pas, sa découvreuse en ses voiles translucides, qui, tout en
s’unissant au chœur des pleureuses trémoussait ses bulbosités de pile
et de face au mouvant contact des chalands mâles s’agglutinant sans
malice à sa masse.

Les enquêteurs identifièrent rapidement les alléchants, ou les peu
ragoûtants (les appréciations variant selon les inclinations des té-
moins) gros et petits quartiers de barbaque comme autant de sections
de portions de bouts de pans de filaments de fibres de miettes de
lambeaux d’éléments de brins de la dépouille d’une incertaine étoi-
lette, qui avait eu l’heur de se sentir attirée, comme par la sienne
étaient désormais affriandés les verts sarcophages qui s’affairaient à
pondre leurs futurs asticots gras et prospères sur ce qui restait de sa
plantureuse plastique, par la puanteur chronique d’Hollywood.

Bien que son patronyme, Short, lui allât, post mortem, aussi bien
qu’avait dû lui seoir de son vivant sa gaine, on la surnomma, en réfé-
rence au film éponyme récent, le Dahlia Noir : elle avait été belle, elle
avait été jeune, elle avait senti bon le râble chaud, avait eu le visage
séraphiquement diaphane et le col d’un laiteux provoquant imman-
quablement la soif vampirique, de longs et fins cheveux, très noirs,

8 Epithète, ici, évidemment paradoxale…
13 LA MISE À NU
cheveux soyeux, si démoniaquement noirs, cheveux de jais, donc
teints, et sa mortelle histoire, alors qu’elle n’avait, de son fort minable
vivant de postulante à la figuration, jamais eu droit à la moindre ligne
gazetière, la propulsa (paf !) à la une des journaux, où son posthume
et premier rôle la plaça en numéro un des vedettes durant une bonne
9douzaine de semaines .
L’enquête mobilisa sur le long temps deux cent cinquante offi-
ciers, pour des haricots, puisque le dépeceur, bien qu’ayant, narguant,
le polisson, la police, envoyé à la presse un colis contenant les bas
encore tépides et la culotte encore intimement fragrancée de la
femme tronc qui n’en avait plus l’emploi, ne fut jamais retrouvé.

Que de tumulte autour de ce singulier charcutage après le grand
abattage mondial !
N’importe quel Jack L’Éventreur en tout salon sous tout plafond
autour de tout guéridon suscite une envieuse terreur, plus convenable,
et plus, oh oui combien plus goûteuse, et tourne l’entraille et retourne
l’estomac plus délicieusement qu’une tuerie massive administra-
tivement planifiée.
Après tout pogrom chacun se sent coupable, qui de n’y être pas
mort solidairement, qui d’y avoir pris sa part de massacre, qui de
n’avoir pas eu la chance d’y participer, qui de ne pas avoir pu
l’empêcher, qui de savoir qu’il s’en serait fallu de peu qu’il n’en devînt
complice, qui de penser que le nettoyage était pour quelque raison
justifié.

Un meurtre bien scabreux, comme un vin capiteux, occulte
l’holocauste et, mettant en exergue l’ignominie d’un individu, es-
tompe de l’humanité l’immanente immanité.
Celui-là vint à point.
Ses ondelettes en bercèrent les eaux amniotiques de J, et
l’excitation qui émanait des conversations dont il fut l’objet provoqua
une accélération sensible de la succion à laquelle il soumettait son
pouce embryonnaire.

9 Record invaincu à ce jour : avis aux amateurtrices !
14 LA MISE À NU



Comme elle n’aime pas beaucoup la solitude
Cependant que je pêche et que je m’ennoblis
Ma femme sacrifie à sa vieille habitude
10De faire, à tout venant, les honneurs de mon lit



Dans l’incapacité primordiale de se lamenter sur la récurrence des
errements de son genre, J remuait frénétiquement des gambettes bien
qu’elles fussent étroitement emmaillotées et émettait à intervalles ré-
guliers, entre de poétiques babils soliloqués, un urgent et vital besoin
d’emboucher et de suçotéter.

Quand j’étos tiot, que j’buvos cor à l’tette
J’étos heureux, j’pinsos à rin du tout
I n’avot rin qui tracassot min tiète
11Tout ch’que j’voulos, ch’étot boire un bon coup

Coiffé de son béguin, il parlottait aux angelottes et s’exprimait en
ses culottes.

Dans ces relents composites, ouvrant un cycle de l’Histoire, une
espèce de guerre, froide, grise, latente, hypocrite, fermentait, clapotait,
inquiétait, fomentée par d’obscurs stratèges, nourrie par le fécond
fumier capitaliste, affirmait le père de J, qui se gargariserait, des an-
nées après, des US go home qui fleuriraient les murs de France.

Des discours emphatiques dramatisaient à calcul la situation :
« De Stettin dans la Baltique jusqu’à Trieste dans l’Adriatique, un
rideau de fer est descendu à travers le continent. »

10 Le cocu - Chanson de Georges Brassens - Paroles: Georges Brassens. Mu-
sique: Georges Brassens 1958 © Editions musicales 57
11 Anselme Frémicourt
15 LA MISE À NU
Ces effets d’outre-manche accompagnant la montée au pinacle de
l’âne bientôt connu comme le « pire des parlementaires », l’Américain le
plus haïssable de l’histoire de l’Ouest avant l’avènement de Bush ju-
nior, dont les présupposés délirants sonneraient l’hallali sur les
12Rosenberg , voilaient le fait que ce mur arrangeait fort l’occident.

J était marxiste par baptême ; il le serait par conviction, traverse-
rait le mur, et constaterait, yeux encore verts, le bonheur collectif des
13citoyens des républiques socialistes.

J fut donc excrété en l’aire boraine un peu avant que fût franchi
un autre mur, celui du son, alors que se chevauchaient chez les survi-
vants soulagement, espérance et scepticisme, et que se superposaient
sur les écrans Pathé les visions d’un proche passé poisseux et les mi-
rages des temps merveilleux à venir.

La dépouille de la patrie restait crochée aux phalanges rapaces des
engeances privilégiées, dont on avait cru que les avantages avaient été,
sous la voûte scintillante de la nuit du quatre août, définitivement ar-
chivés dans les livres d’Histoire. Or les harpies, non seulement
avaient traversé sauves guerres, krachs et révolutions, mais encore s’y
étaient remplumées et y avaient réacéré leurs serres.
Exsangue, défrisé, le peuple quant à lui pantelait, démoralisé mal-
gré la tonte catharsique de ses piteuses teutophiles.

La nation n’en bombait pas moins sa franque virilité au nez épaté
des indigènes de Madagascar qui osaient murmurer que l’heure était
venue qu’on cessât de leur presser le citron, et se faisait un devoir de
moderniser ses méthodes d’intimidation (il faut bien vivre avec son
temps) : c’est là-bas, en ces saisons-là, que la mère des arts (bon), des
armes (hélas) et des lois (dont le code noir) inventa la technique du

12 Tu as reconnu, à sa nauséabonde évocation, l’ineffaçable sénateur Mac
Carthy...
13 Avertissement: la foi marxiste de J ne sera pas infaillible : il se comportera
derrière le mur, par la pratique invergogneuse d’un marché noir à la petite
semaine, comme un exécrable capitaliste.

16 LA MISE À NU
jeté vivant, de la bombe hurlante et gesticulante, dont bénéficièrent,
pionniers vernis (mesurèrent-ils cette chance ?), des agitateurs malga-
ches éjectés d’hélicoptères pacificateurs aussi brutalement que J l’était
simultanément de l’utérus, plus terre à terre et certes non délétère, de
sa génitrice.

Car, en la matière, il n’est pas d’animal plus ingénieux que
l’homme.

De tout temps, les hommes, pour quelques morceaux de terre de plus ou de
moins, sont convenus entre eux de se dépouiller, se brûler, se tuer, s’égorger les uns
les autres, et pour le faire plus ingénieusement et avec plus de sûreté, ils ont inventé
de belles règles qu’on appelle l’art militaire ; ils ont attaché à la pratique de ces
règles la gloire ou la plus solide réputation ; et ils ont depuis enchéri de siècle en
14siècle sur la manière de se détruire réciproquement.

Il avait bien fallu, afin de rengraisser en fumure impérialiste les en-
treprises capitalistes françaises privées des bénéfices de la guerre, que
les troupiers montrassent leurs gogues blafardes et velues aussi à
l’orient, chez les jaunes. Le 19 décembre 1946, le parti communiste
vietnamien de l’oncle Hô Chi Minh avait lancé une héroïque insurrec-
tion contre les civilisateurs, qui aboutirait à la première Bérésina
coloniale. Ses ripons républicains, la France allait se les chancrer dans
la boue de Dien Bien Phu.

Pour qu’j’finisse mon service
Au Tonkin je suis parti
Ah ! quel beau pays mesdames
C’est l’Paradis des petites femmes
Elles sont belles et fidèles
Et je suis devenu l’chéri
D’une petit’ femme du pays
15Qui s’appelle Mélaoli

14 La Bruyère (Les Caractères)
15 La petite Tonkinoise – Chanson de Polin - Paroles: Georges Villard, adap:
par H.Christiné. Musique: Vincent Scotto 1906 - Autres interprètes: Raoul
de Godewarsvelde...
17 LA MISE À NU

La mâle rengaine exotique flottait encore à la crête des ondes ra-
diophoniques.
D’Argenlieu, amiral, et Bidault, ministre, alors que Léon Blum,
chef du gouvernement, s’était montré presque indifférent à l’offensive
de tonton Hô, voudraient redonner des couleurs au drapeau berné
par le maréchal désormais embastillé. Les Français, redis-je, y per-
draient leurs couilles, ouille, ouille, ouille, riraient jaune et pisseraient
16rouge !

Le père de J, revenons-y, s’était sans hâte excessive, la guerre finie,
séparé de l’Allemagne ennemie qui perdait l’esprit de son schnaps
dans le whiskey ricain et la vodka bolchevique.
Inopinément s’était achevée sa vie bucolique de Kriegsgefangener.
Il en resta obstinément nostalgique.

La nuit, quand s’ouvre en moi la fleur des rêveries
De ma blonde Gretchen, oh ! j’aime bien encore
À contempler les yeux de pervenches fleuries
17Oh ! j’aime à caresser les belles tresses d’or…

Ach so ! Les cholies mademoiselles germaines avec gross gross
mamelles planche neige et gross gross tentants tendus tétons teutons,
ach, dardés comme, ach, mein casque à pointe, et gross gross fesses
pétales de rosses, ach, bien cochonnes pour patinache dans granches
hallemandes mit coquins de französischen Kriegsgefangenen !

« God verdam ! » rugissait le pépère paternel de J, commissaire-
priseur fermier cabaretier, pinteur professionnel, fat fumeur de borei-
nes et bourru bricoleur de chariots en bois, qui avait hérité de son
ascendance ménapienne une verve du tonnerre.


16 Nous folâtrons. Et c’est bien bon.
17 Ce qu’aime le gros Fritz – Poème de Jules Laforgue – Extrait de Poèmes inédits
– Version électronique – http://www.scribd.com/doc/211294/Laforgue-J-
Poemes-inedits
18 LA MISE À NU
Après la brutale extinction de l’étoile noire d’Adolf, avatar avorton
du funeste Buonaparte, le père de J, insisté-je, s’était à reculons déma-
rié de l’Allemagne mamelonnée, et s’était laissé lentement charrier par
l’Histoire hors de ses combes neigeuses.

Inversement redéporté, il regretta la paillasse pacifique en la ferme
prussienne, et manqua du ventre fumant, de l’aisselle embuée, de la
motte de beurre et du lait spumescent de la crémière fridoline.
Ainsi furent derechef aveuvies les dolentes Allemandes laissées
initialement à se morfondre ici et à se languir là par les maris les pères
les frères les germains les galants les coquelets du bourg de leur
Prusse pure, tous tous tous partis guerroyer, faire kikeriki sur les
monceaux faisandant des gibiers massacrés, puis s’éclater le poitrail
aryen en mille milliards de miettes dans le bouquet éblouissant de
l’obus pour la jouissance du Führer de leur race, hurleur, secret ama-
teur de musique juive, à cette heure égoïstement suicidé dans son
bunker.

Ah ! Certes ! Il en avait vu de sanieuses, de bien verdâtres avant
d’être mandé à labourer, versé dans le STO, de son ersatz de coutre,
la fraîche friche au Fritz, à en abreuver les sillons de sa semence im-
pure, à engorger dans ses campagnes sa fille et sa compagne : il avait
fréquenté quelque stalag, épandu sa dysenterie, évité de peu la solu-
tion finale. Mais ses trois dernières années de prisonnier avaient été
captivantes.

Il s’était donc à contre-pied, dans le démembrement général,
maussadement libéré, était rentré, s’était vu rerecensé démobilisé cata-
logué cocu, avait tressé d’autres amours, avait conçu.

On causait de reconstruire.
Coïncidemment au catapultage de J dans ce contexte de revivis-
cence, on en parla plus fort :
Marshall, secrétaire de son état, présenta ce jour-là devant Harvard
son plan de reconstruction-américanisation-cocacolarisation de la
vieille Europe, intitulé sobrement European Recovery Program, vi-
sant à y établir et à y conforter l’hégémonie américaine, à y contrer la
19 LA MISE À NU
glorieuse expansion du communisme, à y recréer des emplois prolé-
taires, du pouvoir d’achat, et conséquemment des débouchés à des
produits gringos dont la surproduction était sur le point de provoquer
une grave crise économique aux États-Unis.
On n’entendit mot dire de la scélérate loi Taft Hartley, ni du ma-
chiavélique plan néolibéral élaboré par Von Hayek et ses trente-cinq
acolytes (dont le Français Maurice Allais) de la Société du Mont Pèle-
rin et conforté vingt ans après par le Consensus de Washington, qui
mettaient cyniquement en œuvre le rouleau compresseur d’une impi-
toyable régression et dont les affidés s’acharneraient en France contre
les protections sociales établies par Le Conseil National de la Résis-
18tance.

À peine exvaginé dans la chambre vermoulue de ses grands-
parents maternels, sous les moustaches anachroniques, belliqueuse-
ment effilées à l’horizontale, et le regard d’un intense bleu patriotique
du portrait d’un couillard de grand-oncle wallon en uniforme martial
fièrement tué pour la France à Verdun trente ans auparavant après
avoir opté avec ferveur pour la nationalité française, J jeta un strident
cri sceptique en entendant la Voix de son Maître, dans la pièce à côté,
délivrer la généreuse et démoniaque annonce du plan de l’oncle pi-
que-sous.

Une aurore aux traits trompeurs, annoncée par le Marshall comme
le début d’un long cycle de prospérité, se levait sur l’Europe améri-
caine, au moment où s’entrouvraient les paupières fripées que J
tentait de faire battre expressivement afin de montrer à son entou-
rage, aveuglé simultanément par son éclat de bébé Cadum et par la
vision cliquetante de la manne des dollars qui grêleraient bientôt sur
la contrée, qu’il ne partageait pas l’enthousiasme occidental.

Au commencement de ce vrai roman fut son verbe
d’avertissement, déplorablement, comme ceux de tous les enfants,
bien que d’eux sorte proverbialement la vérité, inouï.

18 Le petit président élu en 2007 se donnerait pour mission d’appliquer à la
lettre ce projet scélérat.
20 LA MISE À NU

Le père de J, finissons-en, s’était, deux ans avant, cahin-caha,
comme ci, comme ça, à traîne talon, sans débordement d’euphorie,
départi du ciel-de-lit bleu de Prusse.
Pour enfanter pour la nation et toucher les allocations.

Pour constater auparavant que Mélanie Brepoel, son épouse ini-
tiale, sa rose et garce et roucoulante commère d’avant-guerre, dont le
corsage, ayant grassement profité du marché noir, ostensiblement
pigeonnait, sa rondouillette, andouillette, fripouillette dame tavernière
dont la naturelle frilosité, le grégarisme congénital, et le besoin carac-
tériel de convivialité n’avaient pu supporter la solitude ni les frimas
des draps sans bras, avait, en sus de sa bistouille matinale et de son
grog vespéral, ressenti le pressant besoin, l’urgente et taraudante né-
cessité de se faire réchauffer titiller caresser pourlécher pourfendre et
grand ouvrir la vile aine, la traîtresse, par la perfide haleine, les doigts
indélicats, la langue vipérine et la tarière ophidienne, miraculeusement
oisifs et compétents, du planqué pétainiste Caïn Connileux, aussi
franc partisan du RNP qu’éhonté pique édredon, grand amateur de
molles moules du nord, et notoire avaleur de petits verres de genièvre
de Loos, qui, juste avant que J fût bousé, s’avisa logiquement de se
remembrer précipitamment au Rassemblement du Peuple Français.

Le démobilisé, grand gloutisseur de blondes quant à lui, à peine
rentré au foyer, se fit appeler Arthur pour avoir abandonné, au motif,
fort fantaisiste, de guerre mondiale, le lit conjugal où on avait bien été
obligé, pour pallier le manque d’ardeur du poêle souvent en manque
de boulets du fait du rationnement, d’installer un chauffe-cul
d’appoint.
Prenant acte de cette indécente acoperie, le futur père de J avait
ramassé son ballot qui camoussait remisé négligemment dans un coin
des combles, avait, sans plus lambiner, avec ou sans amertume mais
avec ostentatoire désinvolture, divorcé, avait dans la foulée refait allé-
geance au Parti Communiste Français et s’était, avec un enthousiasme
remarquable, après un éphémère célibat, remarié.

21 LA MISE À NU
Inexplicablement, tout en se réengageant parmi les partageux, il
avait repoussé l’offre amiablement avancée, pourtant positivement
progressiste et relevant d’un babouvisme de bon sentiment, par Caïn
qui, nullement honteux de l’avoir acoupaudie, suggéra que Mélanie
ouvrît son broudier, qu’elle avait large, profond, hospitalier et jovia-
lement clapotant, alternativement :
- à lui-même, ancien mari, très peu marri, foncièrement mar-
xiste qui ne le lui avait plus écouvillonné depuis sa dernière
permission
- item à son actuel usager, nouveau barallot, tout fraîchement
gaulliste qui l’avait réquisitionné, occupé et héroïquement
gardé sous sa protection milicienne dans l’ordre moral de la
patrie vichyste et qui se disait prêt à co(ha)biter équitable-
ment, moyennant modeste participation financière, comme
en une sorte de coopérative, en son souriant cloaque
- item, et pourquoi pas, avait compris Arthur à quelques allu-
sions de la damnée dodue droule (car où ficher la borne en
un champ libre à tous labours ?) à ce troisième larron, Déo-
dat Costermans, tartuffe écornifleur au gland oint, prosélyte
du Mouvement Républicain Populaire, qui, collant au zinc
graisseux, lui contait messe et marguerite, calculait euphémi-
quement l’amplitude de sa gaine épiphane en sirotant
pieusement sa bière grenadine, et frappait en profès à la porte
de cette nouvelle abbayette de Clunis.

François Mitterrand, alors jeune et infatué Ministre des Anciens
Combattants et Victimes de Guerre, n’accepta point d’indemniser les
cocus de l’Occupation et classa la réclamation écrite d’Arthur parmi
les dégâts collatéraux parfaitement négligeables. On sait qu’il était
résolument, exemplairement, avant de rallier et de razzier celui des
socialistes, du parti des cocufieurs.

Arthur n’avait pas insisté : faisant son deuil du con volé, vite il vo-
la reconvoler.
Avec une fille au Flamand, pratiquée dès l’avant-guerre à l’insu de
sa prime et primesautière épouse, quand, futur prisonnier, gai gaillard
22 LA MISE À NU
de garde en service au poste-frontière, il trinquait et bastringuait, et
19triquait au bistroquet avant de regagner la buvette conjugale.

Les Flamandes dansent sans rien dire
Les Flamandes ça n’est pas causant
(celles-ci l’étaient abondamment)
Si elles dansent c’est parce qu’elles ont vingt ans

Et qu’il faut que dansent les clients pour qu’ils boivent nos demis
moussants…

Et qu’à vingt ans il faut se fiancer
Se fiancer pour pouvoir se marier
Et se marier pour avoir des enfants
C’est ce que leur ont appris leurs parents
20Et le bedeau et même son Éminence

Au moment où démarrait en pétaradant la mode Vespa, au mo-
ment où les camarades grecs voyaient avec compréhensible fureur
redébarquer le diadoque Georges, dont la révoltante regrimpette sur
le trône allait déclencher une magnifique guerre civile, au moment où
naissait Barry Gibb, dont J écouterait un jour, yeux dévotement fer-
més, les susucrées mélodies, Arthur redevenu civil réintroduisit, avant
même de binuber, sa zigounette encore odorant fort le sphincter de
Prussienne en la logette douillette, supposément inoccupée pendant
l’Occupation, de l’aînée du Flamand, la grasse Marthe à la grâce gâtée
par une acariâtreté naturelle, qui, ne sachant qu’à temps de vêler de
futurs sots soldats pour la France, avait pris soin, pour doubler les
chances de réussite de la fécondation, de se faire conséminer dans la
même saison et dans le même idoine réceptacle par un cousin cinsier
au trente-sixième degré à propos de qui il serait caqueté que J res-
semblait.

19 Madeleine V. asserte avoir monté trois fois la garde pendant que Marthe,
son amie d’enfance, adultérait bucoliquement dès le printemps 39 avec le
garde-frontière en une certaine clairière moussue du Bois-Joli. Elle prétend
que le fringant soldat ne fut pas le butineur exclusif de la plantureuse.
20 Les Flamandes – Chanson, paroles et musique de Jacques Brel (1959)
23 LA MISE À NU

21Le monde est plein de polissons…

Ce péché jumelé, nationaliste, perpétré et récidivé avant le sacre-
ment matrimonial, précipita la mise bas, très commune en ces ans de
procréation frénétique, du J qu’on sait.

21 Les bonbons - Paroles et musique : Jacques Brel (1964 - Éditions Pouchenel,
Bruxelles)
24 LA MISE À NU



Philistins, épiciers
Tandis que vous caressiez
Vos femmes
En songeant aux petits
Que vos grossiers appétits
Engendrent
Vous pensiez : " Ils seront
Menton rasé, ventre rond
Notaires "
Mais pour bien vous punir
Un jour vous voyez venir
Sur terre
Des enfants non voulus
Qui deviennent chevelus
22Poètes…



On refoula la peccadille en théâtralisant un mariage en robe blan-
che et ceste virginal à l’église à Macou.

J, aussitôt que né, fut civilement certifié Martin, fils légitime
d’Arthur, conventionnellement marié en la mairie de Condé sur
l’Escaut à Marthe, affichée demoiselle Vandeputte aux bans, vierge de
toute faute originelle au regard de l’entourage. Ce fut, pour la galerie,
un début comme il faut.

Vite J gigota et rit à vifs éclats quand aux changes des langes sa
mère (ou sa tante) en un jeu rituel sopranisait : « Hou ! Le voici le
voilà le petit pierrot qu’on va le dévorer tout cru ! » puis lui embec-
quetait l’oisillon tout en lui chatouillant le ventre de ses cheveux
doucis au savon noir.

22 Philistins – Chanson, paroles et musique de Georges Brassens
25 LA MISE À NU

Les fins de mois restaient difficiles. Les rations de pain avaient
baissé. Les boulangeries, par décret, étaient fermées une partie de la
semaine. Le blé manquait en riche France.
Se fichant des cartes de rationnement comme des renégats de Vi-
chy, J se voua avec une ferveur très filiale à la succion effrénée des
tétins pulpeux que sa mère, onctueuse et prodigue, lui tendait à vo-
lonté.

Lui vint tout d’un coup l’obligation d’en céder un.
Louisa, la troisième, en âge, des quatre filles du fermier cafetier,
avait annoncé, tête et voix basse, au lendemain de la noce à sa grande
sœur, avoir été damée par un damné Bincheux, fourrageur saisonnier,
et enceinturée en deux temps trois mouvements dans la paille à la
grange aux derniers brasillements de l’été.
Des médisants colportèrent que l’abusieux présumé avait bon
dos : n’avait-on pas vu cette cafetière-là aussi s’en courir fourrer au
bois avec l’ardent Arthur, au motif d’y chercher certaine solidage vir-
gaurea dont, soudain botaniste, l’amoureux de sa sœur lui avait vanté
23la sauvage beauté ?
Deux semaines avant la déjection de J, elle avait dékerqué une jolie
bâtarde, qu’on avait prénommée Félicie en hommage à Fernandel.
« Et le Bincheux ? » t’enquiers-tu.
Ayant ramassé son ramon, il avait jeté l’orange, et, son carnaval fi-
ni, s’était fait Gille.


23 Julienne Vandeputte, à ce jour veuve Wytzwkowzjwiawk, me susurre à
l’oreille, l’haleine un peu fielleuse, contre promesse de garder le fait secret,
que Félicie ne peut être que la fille d’Arthur. Elle affirme avoir tenu trois
soirs la chandelle, au risque d’embraser le foin, dans la grange où Louisa se
faisait fourrager par le fléau arthurien. Mais une autre m’a raconté que Loui-
sa aurait rendu à Julienne le même service. Qui croire?
Toujours est-il que Julienne fredonne volontiers cette comptine malicieuse:
"Min sœur al est derrière ech’mur
Al bécote cor avec Arthur
Liquette in haut, culotte in bas,
Li lèche sin queue et se l’met là. "
26 LA MISE À NU
Peu après ses relevailles, prononcées sans amessement, elle fut
heurtée méchamment, devant le bistrot flamand, par un camion soûl
de charbon (d’après les langues pointues, ce fut elle qui, le regard ha-
gard et l’haleine abonnie au Dubonnet, emboutit la machine), et
défunqua d’un coup, en même temps, inexplicablement, que Mano-
lete.

J poursuivit à l’unisson de Félicie, avec une frénésie renforcée par
l’émulation, cette activité buccale enivrante qu’il a eu dudepuis à cœur
de pratiquer assidûment, l’inaccessibilité cruelle et subite de la gargou-
lette droite de Marthe dédiée sans préavis à sa cousine l’ayant
définitivement doté d’une avidité cruciale à ventouser sa bouche à
toute apparence de poitrine, à tous pis à tout prix, aux attriaux à très
gloutonnement traire, aux pleines piches à baratter, aux éclatants
obus, bustes vrais et antibusts, aux gorjons dégorgeant, aux lolos, ro-
toplots, goulots et bibelots de-ci de-là ballants, aux loches, balloches,
sacoches et vulgaires valoches, aux attrayants trayons, aux biberons
réchauffés, à tout nichon déniché, aux boterons inusités et aux bouel-
les médiévales, aux cornichons cornus, aux nénés mis en scène
franche autant qu’aux nibards louches des bouges interlopes, aux
bossoirs des beaux soirs, item aux mafflus mamelons, aux paires de
roberts, aux satanés païens, aux tettes blettes, tétettes replètes, et téti-
nettes surettes, à l’uber, aux popas et aux mammas, voire à la mamilla,
même à la mammula de la latine ardente, à la ruma de la Louve ro-
maine, aux uburs sumériens, aux sucettes à succès comme aux
sucrettes secrètes, aux mammelettes à pucelettes, aux senels des jou-
vencelles, aux tout petits ombons bons comme des bonbons, aux
glouglous des gargouilles, à la gougoutte candide à Margot, aux dou-
dounes lénifiantes des doudous, et, sans autre manière, aux outres
outrancières, aux juteux melons de Cavaillon comme aux Piels de
Sapo, aux papayes de Cochinchine, aux calebasses dahoméennes, aux
pastèques des mouquères, et, tout autant intempérant, aux framboises
aigrelettes et aux citrons acidulés, aux oranges sanguines, aux pom-
mettes de reinettes, aux poires de chair dure au pédoncule en
accroche bouche, et même, à l’occasion, avec le même empressement,
27 LA MISE À NU
aux tétasses les plus grasses, aux fiasques les plus flasques, aux plus
24balourdes gourdes .

Ramon Gomez de la Serna seul, peut-être, en ce domaine l’égala.

Faute de vache à lait, en guise de boîtes à Mendès il se rabattrait
sur celles de concentré sucré dont il percerait tout salivant le dessus
de deux petits trous. La mode venue, il aspirerait aux tubes à tuter
gonflés de volupté.
Tout du long du défilement des saints de son éphéméride, il gui-
gnerait les aréoles.
Allant de pis à mâle, il laperait, le cas échu, au méat dégouttant du
cirrhe ardent d’un sire amant.

Arthur ouvra dans la bière.
Non comme emballeur de macchabées, mais comme livreur de
caisses en sapin,
De bière,
Gouvion,
Brassée à Anzin,
Ou bien Rimaux,
Faite à Crespin,
Ou Pélican,
Livrée de Mons
En Bareul
En barils.
Chauffeur-livreur.
25Goûteur-buveur.

24 J’ai tenté de reproduire la jubilation qui a toujours inondé J à se gargariser,
à se gorger, à s’engosiller du suc musqué de ces appellations busquées, à
s’engouler le jaillissement saccadé, jaculatoire, involontaire, ponctué de dis-
crètes esperluettes, de ces métaphores rebondies, à se laisser aller au
cataglottisme le plus débridé...Je l’ai fait d’autant plus volontiers que le da-
tisme est aussi mon dada.
25 Lela narrateurtrice naturaliste (comment lela sexuer ? Cette difficulté a
entraîné, par déficience grammaticale, quelques lourdeurs formelles. On n’y
peut rien : il manque au français l’article épicène, le das allemand, ou le it
28 LA MISE À NU
Et avec ses clients tout du long des tournées chanta :

Que jusque tout au bord l’on remplisse nos verres,
Qu’on les remplisse encor de la même manière,
Car nous sommes les plus forts buveurs de blonde bière,
Et nous restons de gais Wallons dignes de nos aïeux,
Car nous sommes comme eux,
26Disciples de Bacchus et du roi Gambrinus

Arthur et Marthe adoptèrent civilement Félicie, qui fut la sœur de
lait à peine aînée et la cousine à l’aine aimée de J.

L’extension des allocations familiales, créées en 1932, à la presque
totalité de la population française, décidée l’année d’avant par le gou-
vernement provisoire de Georges Bidault, précipiterait la mise bas de
quatre autres martineaux et vaudrait à l’amère Marthe, qui lapinait dès
qu’Arthur la pinait, la médaille des généreuses pourvoyeuses en fils et
filles de cette patrie qu’il fallait repeupler pour les guerres à venir.

Avec son camion vert, sa salopette bleue, son nez rouge et berge-
racois, Arthur fournissait les particuliers, les cafés, les bistrots, les
bars, les clubs, les buvettes, les cabarets, les troquets, les auberges, les
popines, les guinguettes, les estaminets, les muchetampots, les bas-
tringues, les baraques à frites, les braderies, les ducasses, les champs
de courses, les clandés, les couvents, les boccans, les tripots et les ca-
berdouches, les convents, les bals de quartier, les hôtels borgnes, les
noces, les veillées, les kermesses, les bouges, les tavernes, les fêtes de
patronage et les réunions du parti.


anglais) t’aurait ici tout dit de la malterie, de la drêche, du brassin, du broyage
de l’orge et de la venue du brai, du dosage du malt, du houblon, de la levure,
t’aurait fait vivre le maltage, et la dormance, et le trempage, t’aurait expliqué
la maîsche et le bouillon, et la double fermentation dedans la cuve à moût, et
se serait arrangé(e) pour qu’un cousin d’Arthur y déversât sa sueur et y vécût
une intrigue...
26 Chanson à boire des joyeux Wallons
29 LA MISE À NU
Et, grâce à lui, sur toutes les toiles cirées privées, trônait soir et
midi la bière de table familiale, en bouteilles d’un litre fermées par un
bouchon à étrier, fraîchie dans les ténèbres salpêtrées des caves.

Et, grâce à lui, sur les comptoirs et les tables des débits patentés
ou non coulait la cervoise à boire en solitaire, en compagnie, en gou-
lées innombrables, en bleus, en habits du dimanche, au sortir de la
corvée de grand-messe, et, pour les communistes sans dieu vaillant,
debout d’office au zinc pendant que les culs-bénits, les crédules et les
hypocrites assistaient aux catholicons de l’homme de dieu devant le
futur pécheur à baptiser, le couple supposément blanc à marier, le
défunt tout raidi à vite dévoloir aux asticots sacrés du paradis.

Et grâce à lui, à la ducasse, alors que la musique à fond faisait val-
ser les tamponneuses, la blonde en pétillant noyait amollissait les
frites extirpées des cornets par les doigts graisseux, et la mousse
moustachait, et les galibots en goguette, avec autant de poésie que les
marins d’Amsterdam, pissaient pieusement copieusement, l’œil hu-
moreux, de vireuses rincées aux haies hirsutes de buis touffu bordant
le jardinet fleuri du presbytère, delez quels les jeunes vicieuses et cel-
les qui ne l’étaient pas encore, grisées par deux ou trois avalées d’ale
et de Picon (pourquoi Picon ? Parce que c’est bon !), déployaient,
d’abord en protestant puis en pouffant puis en poussant d’étouffés
piaulements de contentement, dans l’ombre complice du mur moussu
de la cure, l’entrejambe qui les démangeait, et se faisaient troutrouiller
troumouiller troufouiller le cunicule, à travers la culotte, ou propre-
ment à cru, l’élastique écarté par l’amoureux rotant et s’essoufflant à
prendre le pouls de leur cli cli cli – « Mout’ étt nénette, Yvette ! » –
toris hystériquement émerveillé, – « J’veux ben, Alfred, mais pas pus
qu’cha, hein !… Ou ben, dallons pus lon… »

Et grâce à lui, le jour du grand prix des coureurs à vélo du Coron
Vert, les supporteurs se soûlaient efficacement aux terrasses et
s’excitaient un peu plus à chaque passage de leur dossard favori.

C’était, tu vois ça d’ici, une fort spittante atmosphère.
30 LA MISE À NU



Auprès de mon arbre
Je vivais heureux
J’aurais jamais dû
M’éloigner d’ mon arbre
Auprès de mon arbre
Je vivais heureux
J’aurais jamais dû
27Le quitter des yeux



J eut ainsi la fatidique fortune de s’ébattre ab origine dans
l’ambiance amère, pétulante, et diurétique de la pils et du faro, qui
moussaient jusque sur les murs de la chambre antique de ses aïeux,
tapissés d’un fleurage pâli d’espèces déclassées qui fut son initial her-
bier, arborant, encadré sous verre, le texte de l’appel du 18 juin
comportant en encart un portrait du général provisoirement vénéré
par les grands-parents partageux, et jouxtant à deux pièces près la
salle du cabaret.
Son berceau balançait au-dessus de la voûte de la cave qu’une
croix de Saint-André préservait des eaux, où les bières
s’entreposaient, en caissettes empilées, avec les limonades et les vins,
et l’amas de menu, et les bocaux de confiture de prunes, et la cage du
garde-manger en fin treillis métallique où la belle motte restait ferme
et fermière au plus fort des chaleurs.

La nuit, J percevait des bruits sourds, amplifiés par la caisse de ré-
sonance que constituait la cave, qui montaient des entrailles du
Borinage, inlassablement fouillées par les ongles noirs des damnés de
la terre qui y arrachaient en ahanant la houille à Lucifer pour le plus
grand profit des HBNPC.

27 Auprès de mon arbre - Chanson de Georges Brassens - Paroles et Musique:
Georges Brassens 1955 © Warner-Chapell Music
31 LA MISE À NU

Le grand-père commissaire-priseur bistrotier chevrier qui prisait
fort le picon bière et le toubac belge, miné par la gésine scandaleuse
et l’écrabouillement malencontreux du crâne de sa fille troisième sur
le pavé poli, connut peu J car trépassa très pressé. Il eut juste le temps
de lui fabriquer une petite carriole en bois de cageots, dans laquelle il
l’assit, dédaignant la bâtarde Félicie, et qu’il traîna, par un timon
pourvu d’un té, dans la cour de sa ferme, éveillant irréversiblement en
J une insatiable pérégrinomanie.

L’existence du véhicule, dont toute trace matérielle a depuis long-
temps disparu, est attestée par une photographie en noir et blanc. On
y voit le cabaretier, vieux, voûté, le regard déjà éteint derrière des lu-
nettes cerclées de fer blanc, pansu, assis, les balouffes pendouillant, la
casquette plate à carreaux blancs et gris indéfectiblement greffée par
les ans à sa calotte crânienne, le pantalon trop large, mi-débragueté
sous les bretelles lâches, le tronc penché sur sa gauche, du côté qu’i va
queïr, comme on dit en ces lieux irrespectueux de l’Académie, sur un
banc bancal disposé, pour la prise de vue, devant la pissotière en pro-
bable zinc, dans l’arrière-cour, à l’endroit même où les clients
venaient se vidanger, allant et venant ainsi du zinc au zinc, la vessie,
tous les trois demis et demi, sur la cendre fraîche retirée des poêles à
charbon qu’on y épandait tous les jours pour tenter d’éponger les pis-
ses invariablement dégorgées à côté du bac, tenant par le té la carrette
en morceaux de planches et aux roues pleines, approximativement
rondes, dans laquelle se prélasse le bambin blondin que J fut.

La structure de la machine est indélébilement imprimée dans les
souvenirs primordiaux de J, qui n’est pourtant pas capable d’affirmer
s’il s’agit là de la réminiscence de l’authentique petit char, original, qui
serait resté remisé en l’état, engramme fossilisé, dans les arnitoiles de
ses méninges, ou d’une incrustation qui s’en serait faite et refaite a
posteriori à partir de l’image qu’il en a aperçue quotidiennement pen-
dant deux décades sur le mur de chacune des trois salles de séjour où
il a coexisté avec son père, sa mère, ses frères et ses sœurs, c’est ça, le
vrai bonheur, yé, yé, yé, yé, après qu’ils eurent quitté la cense.

32 LA MISE À NU
L’arrière-cour au pissoir communiquait, par un approximatif van-
tail grillagé, avec le jardin, clos sur un côté par un haut treillage le
séparant de celui, identiquement pourvoyeur de poireaux, carottes,
navets et pommes de terre, des voisins et sur l’autre par un long mur,
au revers de quoi avaient été édifiés, après la guerre, des clapiers aux
cloisons d’Eternit où s’ébattaient en rond et en l’amiante des nichées
de lapins jouissant d’une vue imprenable sur la vaste cour à poules.

Après le potager verdoyait la pâture à la biquette ; suivant la basse-
cour bruissaient les fleurances du verger ; là s’embrassaient sans ordre
pommiers, poiriers, pruniers, pêchers, bouquets de noisetiers, gailler
éminent, buissons de framboisiers spinescents et rustiques groseilliers
à maquereaux.
Ces étendues non cultivées étaient bornées à gauche par le grillage
et les plaques en fibrociment de vergers étrangers, par-dessus quoi J
pratiquerait l’espiègle escapade, à droite par des piquets et barbelés,
sous lesquels il se glisserait pour d’autres échappées, au-delà de quoi
s’étendaient à perte de vue d’enfant des prés et des champs, et, tout
au fond, en face, très loin alors, au bout du monde de J, par une haie
de ronciers à catibés qui épinaient la marge des bois sombres.

C’est dans la graminette parfumée, qui serait, en des temps apoca-
lyptiques, engoudronnée vivante, de cet éden primordial qu’il fut le
sujet d’une autre photographie, prise par sa marraine : il figure et sou-
rit léans séant, se réfrigérant le vermisseau dans une cuvelette en
métal émaillé remplie d’eau, à l’âge estimable d’un an, tout rose et l’air
précocement émerillonné, à l’orée de son stade anal, plus nu qu’un
scorpion desquamé, au milieu des belles-pucelles et des braies de co-
cus, vraisemblablement donc vers le mois de juin 1948.

C’est dans cette flouve goûteuse, étouffée ultérieurement sous le
macadam funéraire d’un parc d’immeubles par la volonté d’un
bourgmestre à la tête de bois insensible à l’ancestrale sérénité de
l’endroit qu’il connaissait pourtant lui-même intimement puisqu’il y
avait passé son enfance, que J brouta, galipetta, cabriqua, innocem-
ment, jusqu’à y maîtriser le mouvement exploratoire de tous ses
membres, attributs et appendices, et puis qu’il y quêta, découvrit,
33 LA MISE À NU
odora, avec Félicie et compagnie, les volves des vesses-de-leus et les
boutons musqués des amourettes, des pissenlits, des coucous et des
pâquerettes.

C’est dans les orties blanches et la luzerne libre de cette pâture
alors en cours de retour à la virginité, contre la niche abandonnée,
adombrée par un noisetier dégénéré, qu’il accula renoncula tentacula
par un jeudi d’août la cadette des voisins, dont le poignet leste et le
prénom farouche et le dessein embarrassant apparaîtront en d’autres
pages, et que sur son ventre impudique, à la veille de quitter ce tome,
il foutit gauchement, en de longues giclées impulsives, infécondes et
encolérées.

C’est dans les rayons de cet été 48 que sourdirent l’enchantement
de la symbiose corporelle et spirituelle avec le végétal et le minéral et
l’ivresse de la sensation de bien-être dans sa pelure naturelle qui
l’envahirent chaque fois qu’il put depuis, écorcé des lins et cotons,
aussi savoureusement vulnérable qu’un cénobite décoquillé, ivre de
tout pollen, en toute latitude, s’accroupir se vautrer se ventrer se culer
jusqu’à s’y sexifier dedans la touffe drue du vert chiendent, froisser le
pistil coquinet du coquelicot, s’abraser à la botte embrassante du foin,
ploutrer en rampant la motte au champ de betteraves au bout d’un
été sec, épautrer les fougères sporangées d’un sous-bois, s’endolorir
aux hérissures d’un coin d’éteule, se couler aux sillons friables du
champ fraîchement biloqué, s’enfouir dans la moelleuse poussière de
latérite en l’ornière d’un sentier africain, se bauger dans la muqueuse
fraîche, bienfaisante aux flammèches invisibles qui lécheraient son
balanus glabre et glaireux, de la berdouille d’un trou de marlette après
un grain d’orage.

Avant de refermer l’album initial il faut s’arrêter sur la kodakosi-
tion de sa toujours petite personne, alors que, posant de tout son
ventre sur la laine frisottée d’une agnelle, trucidée avant d’être ante-
noise, il tourne vers sa marraine, dont on devine admiratif
l’obturateur, son flanc photogénique, sa tête cabotine et son cul bon-
dissant. Il ne faut pas chercher ailleurs l’origine de son penchant
34 LA MISE À NU
narcissique, qu’il dut, douloureusement, souventefois refouler, pour
l’exhibitionnisme.

S’il avait su bander, dans le suif de l’agnelle, je te gage qu’il te l’eût
fait.

Entre l’annonce du plan Marshall et la dernière en date des trois
importantes fixations argentiques en noir et blanc qu’on vient de dé-
tailler, la France avait connu bien des moments exaltants, qui avaient
opportunément cancelé le vil chapitre pétainiste.

Arthur, qui boudait la Marseillaise et le Te Deum, chantait volon-
tiers, après s’être décrassé le timbre de deux trois pichets,
l’Internationale (dont il ne manquait pas de rappeler qu’elle avait été
composée dans un estaminet lillois, dans le quartier Saint-Sauveur, en
1871, par l’ouvrier belge Pierre Degeyter et, accessoirement, par le
Parisien Eugène Pottier), et la chanson des gueux.

Pas seulement.
Quand il avait sa cuite, il se vengeait de Mélanie :

J’ai connu dernièr’mint à l’ducasse
Ein’pétite femme jolie comme tout
Avec un nez comme ein’vielle godasse
Et un minton comme m’génou
Elle s’appelle Mélanie elle est grasse
Comme ein’banane ed’quatorz sous
Mais cha n’fait rien j’m’in fous
De ch’pouillett-là j’sus fou
28Et pou l’charmer j’fros tout tout tout


28 Chant paillard local (Anonyme)
J’ai connu récemment à la ducasse/Une petite femme jolie comme tout/Avec un nez
comme une vieille godasse/Et un menton comme mon genou/Elle s’appelle Mélanie, elle
est grasse/Comme une banane de quatorze sous/Mais ça ne fait rien, je m’en fous,/ De
cette poule, je suis fou/Et pour elle, je ferais tout, tout, tout
35 LA MISE À NU
L’élégance de cette poésie n’est pas comprise hors du pays de Ca-
fougnette.

Boris Vian écumait les jours.
J partagerait adolescent, en se rongeant les ongles, les amours
sombres de Colin et Chloé.

Tennessee Williams mit son désir sur les rails.

La musique américaine, souffle résurgent du génie noir qu’avait
tenté d’étouffer l’esclavagisme, fut à la mode et la java valsa sous les
ondes du swing.

Il y a de l’orage dans l’air
Il y a de l’eau dans le gaz
29Entre le jazz et la java

La répression coloniale s’était plus encore efficacement organisée
à Madagascar depuis le 29 mars 1947. Les tirailleurs sénégalais avaient
semé à la baïonnette une saine terreur dans la population, et rétabli le
respect dû à l’emblème tricolore des droits de l’homme. L’image des
massacrés de Moramanga avait pour un temps refroidi les esprits re-
belles des sympathisants du MDRM et du PADESM.
Le calme revenait, non mais alors ! dans la grande colonie.

Cette ordinaire illustration de la barbarie civilisatrice des peuplades
boréales fournirait à J, avec d’autres, matière à réflexion sur la raison
du plus fort, sur les insanes théories raciales, sur la foi surprenante
d’un nombre étonnant de sots en la supériorité de leurs cul, culte,
culture, et sur la poignante réalité de l’exploitation de la masse par la
caste.
À la lecture des discours républicains réaffirmant le bien-fondé de
la mission progressiste du blanc, J ne s’offusquerait-il pas un jour de

29 Le jazz et la java - Chanson de Claude Nougaro - Paroles: Claude Nougaro.
Musique: Jacques Datin 1962 © Edition du Chiffre Neuf
36 LA MISE À NU
l’ingratitude des peuples que sa nation aumônière a tenté de débarba-
riser ?

Thor Heyerdhal avait mené son Kon-Tiki jusqu’aux Tuamutu. La
relation de l’équipée serait pour J lisant un portefeuille à rêves. Il
tiendrait la thèse à Thor pour plausible et passionnante. Puis l’intérêt
s’estomperait.

John Bardeen, Walter Brattain et William Schockley avaient inven-
té le variateur de transconductance. Ce petit élément serait d’une
importance capitale, sous l’appellation de transistor, dans la construc-
tion de son univers radiophonique.

Le bandit balafré était mort à Miami syphilitique et paralytique,
dans un état végétatif proche de celui du navet blanc de Milan, bien
qu’il fût d’origine napolitaine, après avoir fait sa loi à Chicago. J nour-
rirait quelque admiration pour l’aura trompeusement anarchiste du
proxénète, puis il renierait le personnage et le jetterait à la poubelle
des fausses idoles.

Commencées pendant sa gestation, les grèves, les bonnes belles
âpres grèves à la française, de plus en plus dures, de plus en plus dé-
sespérées, de plus en plus violemment réprimées, portées par un
grand et éphémère frémissement populaire, avaient connu leur apo-
gée prérévolutionnaire en novembre 1947, accompagnées d’une
réjouissante montée en puissance du Parti que Ramadier avait déloya-
lement chassé du pouvoir en mai.

J éructait ses rots comme il fallait, protestataires et solidaires, dans
le ton du foyer, et, frondeur, irrespectueux des lois, insoucieux des
limites, franchissait la frontière belge, assis dans le panier métallique
du vélo de sa marraine, pour rapporter sous ses faches lâches des pa-
quets de Roisin qui se revendaient clandestinement dans la boutique
qu’on avait ouverte dans une pièce attenant à l’estaminet.

L’unanimité nationale affichée dès la fermeture des abattoirs de la
deuxième boucherie moderne s’était émiettée. La vie était dure, et la
37 LA MISE À NU
tentative de Blum de faire baisser les prix avait tourné court. Le sa-
laire minimum vital, précurseur du SMIC, ne permettait pas de vivre
décemment. L’épicier vendait au carnet. Le marché noir reflorissait.
Les quinzaines s’engloutissaient dans des ardoises à rallonges. Les
mères se ridaient dans la grisaille des privations. Les pères se déri-
daient dans la griserie des libations.

La contrebande enrichissait d’une noisette de beurre la poirée ves-
pérale.

Arthur exprimait intensément, pinte à mousse après pichet sans
col, l’exaltation de la révolte qu’il entrevoyait venir, et rêvait à
l’instauration prochaine d’un régime communiste : avec l’épaulement
du camarade Staline et des républiques socialistes sœurs, on réussirait
à bâtir un pays meilleur, fraternel, égalitaire, où les produits du labeur
et de la sueur seraient justement répartis entre les travailleurs, comme
en la flamboyante URSS.

Par toutes les plaines, sur les hautes cimes,
Où l’aigle sans peur plane en liberté,
À Staline sage, aimé et sublime,
30Un chant d’allégresse par le peuple est chanté

Les purges colportées du petit père des peuples relevaient pour les
Martin de la légende, de l’affabulation, de la propagande occidentale
et de l’anticommunisme primaire. Le culte stalinien n’avait pas une
éraflure. Les camarades Maurice et Jeannette Thorez veillaient à con-
trer les mensonges capitalistes.

Dans l’air agité de l’ère intense, nouvelle et guère originale, gre-
naient et tourbillonnaient, en l’aire indienne et tout partout partout
partout sur pauvre pauvre pauvre terre, la grisante détestation de
l’autre et l’atavique envie de le férir et de, par le cul dieu, l’anéantir.

30 Cantate à Staline (extrait) – Musique de A.V. Alexandrov, paroles de M.
Inuchkine – 1949 – Cité dans Chansons de Lutte n°1 (Cahiers rouges de la
Ligue Communiste)
38 LA MISE À NU

J croissait droit comme I sur ce chyme intarissable sans en distin-
guer les parfums.

Une crise locale venait parfois animer l’éphéméride et ficher un
trivial insert d’annale domestique en la frise frissonnante de l’Histoire.

Un jour, le fils aîné du directeur d’école logé dans la maison voi-
sine jouait dans la cour de la ferme, allait, venait, faisait son affaire.
La belle marraine à J, ayant introduit son crochet au trou d’esse de
la plaque de fonte couvrant le réservoir d’eau, la souleva, la reposa
près de l’ouverture, laissa filer son seau, à l’anse de quoi était attachée
une grosse corde, dans la cuve, remonta en peinant le récipient rempli
et s’en fut le vider dans un baquet à lessive.
Revenant pour une autre provision, elle aperçut le garçonnet qui
culbutait dans l’orifice.
Elle lâcha son seilleau, bondit, cria, courut, se pencha, hurla, et des
clameurs en écho, interrogatives et alarmées, s’élevèrent dans les cou-
rées et les étoles environnantes.
« Je n’y vis d’abord rien, traduis-je de son patois, que la surface
horrible de l’eau noire, épouvantablement agitée par de sinistres bul-
les. »
On accourait de toutes parts.
« Dany ! Dany ! » lança-t-elle au boyau.
« J’le vois ! I’est là ! »
Elle s’enfourna jusqu’aux amples englobures des seins par le cercle
froid de métal.
Elle allait choir peut-être aussi dans la béance qui l’avalait.
« Vas-y ! On te tient ! »
On lui saisit les chevillettes, qu’elle avait fines et plaisamment
chantournées sous ses socquettes coquettement ajourées.
On la suspendit droit au regard profond du puisard et des baious.
Sa robe retomba sur ses flancs blancs comme la corolle d’un co-
quelicot albinos dont on découvre le pistil champêtre.
La curiosité de certains spectateurs, dont l’amas, alimenté par le
flux qui montait des gens des bas corons, continuait d’enfler, changea
de mire, et remonta de ce qu’on tentait de deviner se passer au-
39 LA MISE À NU
dessous de la trappe à ce qu’on pouvait concrètement saisir dessus,
dessous et au travers des dessous à cent sous.

« À ch’momint-là, rapporterait-elle, j’ai vu s’tiêt qu’elle armontot.
31J’l’ai attrapé par ses ch’veux et jl’ai arsaqué . »

On entendit en effet sa voix crier étouffée :
« Ej l’ai ! »

On la haussa, elle hissant l’enfant et les mâles le col, lesquels, en
coqs chtimis, ne perdirent pas le nord.
En moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, les uns, côté jar-
din, palpèrent et prisèrent au plus près, dans un courant d’œil
moulant, le galbe et le moelleux des cuisses qui se révélèrent, souli-
gnées par la contention des jarretelles, lumineusement héroïques au
feu de l’action, entre le haut des bas et la rose orée de la gaine, et
sondèrent tangiblement le précipice inguinal que creusait leur vision
dans le coton malencontreusement opaque.
Tout aussi promptement, les autres, côté cour, firent leur vue con-
cave et préhensile à juste fin d’épouser la peau de pêche des bouges
exactement jumeaux de sa partie séante, à l’éclat naturel magnifié par
la tension de l’exploit, entre quoi ils se creusèrent une ravine divine
dont la déclivité leur donna, avec l’émotion de l’accident, des mon
dieu seigneur marie joseph étourdissantes tourbisions.

Conséquemment, les uns et tous les autres se surent l’impérieux
devoir d’apporter leur concours au sauvetage en empoignant la pê-
cheuse en des endroits convoitables qu’il n’était certainement pas
nécessaire de saisir et d’empaumer avec autant de zèle.

Nonobstant cet écart d’appréhension de la part de la fraction virile
des assistants, le jeune imprudent fut sauvé des eaux, dégoulinant et
hoquetant.

31 « A ce moment-là, j’ai vu sa tête qui remontait. Je l’ai attrapé par ses cheveux et je l’ai
retiré. »
40 LA MISE À NU
Ceux qui parlent encore de cette histoire ne l’ont pas tous vécue. J
n’en fut pas témoin.
Le rescapé devint plus tard, succédant à son père, le mayeur de la
ville, et promut sans scrupule la pulvérisation du quartier de son en-
fance, dont il ne reste aucun vestige.

32Etiam periere ruinae.

32 Etiam periere ruinae : même les ruines ont disparu (Lucain, La Pharsale, liv. IX,
v. 969)
41 LA MISE À NU



La ville pleure
Et ses larmes de pluie
Dansent et meurent
33Sur mon cœur qui s’ennuie



Une vingtaine de lunes, chacune moins mielleuse que la précé-
dente, après avoir exvulvé J, Marthe dut quitter l’écour et la cour de
sa mère, devenus exigus depuis que son autre sœur, Julienne, vite-
ment ennocée avec un musculeux mineur polonais gaulliste à peine
majeur, y avait installé son jeune ménage. Loin de l’air salubre du
Bois-Joli, la femme d’Arthur émigra sans transport dans la morne
ville de Valenciennes, autrefois connue pour la finesse de sa baye et
de son baracan, qui fut germanique, puis espagnole, enfin française
par le traité de Nimègue, et y végéta en morose locataire d’un rez-de-
34chaussée miséreux, rue de la Viewarde , non loin du square Froissart,
au fond d’une cour pavée, moisissante et moussue, dédaignée par le
soleil avaricieux de la soi-disant Athènes du Nord.

Arthur vendait fruits et légumes aux marchés, fréquentait les cafés,
jouait aux courses, au quatre-cent-vingt-et-un, pratiquait le calembour
et l’adultère, et croisait les mots sur les grilles des journaux.
Bien qu’il eût vite ajouté à sa loquèle naturelle le bagout des came-
lots pour aplaidier ses navets, et qu’il eût tôt appris à mangoniser avec
art ses cornichons pour aguicher les chalands, l’ordinaire familial ne
s’en améliora pas. Les surplus fanés et les avariés invendables finis-
saient dans la cuisine à l’oxygène chiche.
Pour le reste, à la coopérative, on prenait au carnet.

33 Verte campagne - Chanson des Compagnons de la Chanson - Paroles:
R.Varnay, R.Mamoudy 1960 Titre original: "Greenfields"
34 C’est-à-dire rue des vieilles hardes, où s’alignaient jadis des boutiques de
fripiers.
42 LA MISE À NU

Les clients étaient des ouvrières du textile usées jusqu’à la toile,
des mineurs normalement minés par la silicose, des vieux indigents
esquintés par l’usine, accourus à pas courts des courées monotones,
des femmes de métallurgistes en tablier, bigoudis de fer et pantoufles
à touffes décolorées, du menu peuple, de la gent impécunieuse des
corons charbonneux, des ménagères des villes-rues graisseuses et uni-
formes des faubourgs, d’alertes bonnetières arrivant à vélo des
quartiers prolétaires, qu’un rire aux mots d’Arthur explosait en soleils,
qui se payaient, en plus des légumes pour la soupe et le ragoût, pour
quelques, chers, sous, qui sur sa maigre pension, qui sur sa quinzaine
étriquée, un demi kilo d’oranges, comme un pauvre luxe de revanche,
et, plus exotiquement, des dames distinguées en bottines brillantes
dont la bonne était momentanément, la fainéante, indisponible.

En la ville à Froissart vivaient les grands-parents paternels de J,
Marie, humble, douce, besogneuse, peu causante, et Georges, ouvrier
tout aussi taiseux, définitivement las, communiste irréductible, por-
teur fier de sa carte du parti, gauchissant ses rares conversations à la
faucille et au marteau, apôtre inconditionnel de Iossif Vissarionovitch
Djougachvili, et marqué au rouge par le patronat local, de Quiévrain à
Quérénaing, depuis le lendemain de Noël 1920.

Il y fut dorloté mignoté appouchenné adulé baisé adolisé talqué
amicloté pouponné bradé ludiquement délangé par ses tantes, les six
sœurs d’Arthur qui l’agazouliaient et lui faisaient faire bébelle à l’envi.

Mais il pâlissait au taudion, et Marthe y jaunissait de sa déportation
de treize kilomètres : tout motif à toute heure était bon pour courir au
terminus et faire grimper ses enfants dans le tramway qui la bringue-
balait jusqu’à son Macou natal.
En sus de ces escapades champêtres de plus en plus fréquentes,
pour éviter qu’il s’étiolât, qu’il (« on ne sait jamais ») se tuberculosât
dans l’air champignonneux du cagibi, on envoyait J, fort aise, se re-
chlorophyller pour des périodes longues à la campagne.
Or là, mis à sauter sur les genoux sursitaires de son grand-père, il
râlait de bonheur quand l’aïeul riboulait sous sa casquette des yeux
43 LA MISE À NU
rigolos en entonnant, entre deux risettes, de sa voix éraillée par
l’âcreté du tabac belge qu’il pipait à longueur de journée :
À dada, à dada
Sur le ch’val à son pépére
Qui galope et fait des perles
En revenant du marché
Prout, prout, prout, prout…
44 LA MISE À NU



On nous promet les cieux, nom de Dieu
Pour toute récompense
Tandis que ces messieurs, nom de Dieu
35S’arrondissent la panse



Après qu’encore un an, grevé d’un nouveau Martin qu’on pré-
nomma François, se fut abattu sur l’échine ouvrière, Arthur céda ses
étals maraîchers qui ne rapportaient pas un radis et ouvrit rue du Fer
à Cheval une boucherie charcuterie. Les primeurs déprimées disparu-
rent de la cuisine. Couennes, abats, viande à ossiaux, carmènes,
moelles et baquetées y furent accommodés par Marthe à diverses sau-
ces, mijotés en ragoûts variés, fricassés en divers camoufliaches, et
bouillis en multiples soupes.

J cassa les pointes grasses de ses premiers crayons de couleur sur
les rectangles de papier destinés à envelopper les tranches de petit
salé et les livres de tête pressée, au recto de quoi les clients riaient de
voir trois cochons roses aux jambons hypertrophiés courir à la queue
36leu leu vers la devanture d’une échoppe, sur cette réclame inventée
par Arthur :

« Où courez-vous si vite de si bon matin ?
— Chez le Roi des Cochons, le Charcutier Martin ! »

En ce diptyque ressassé fermenta le talent poétique qu’on recon-
naît à J.

35 Extrait de La Chanson du père Duchesne (Anonyme, 1892). Ravachol la chan-
tait en montant sur la guillotine le 11 juillet 1892 dans la prison de
Montbrison. L’exécution interrompit Ravachol à la fin de l’avant-dernier
couplet.
36 L’expression, appliquée à trois cochonnets, soulève de paradoxales conno-
tations.
45 LA MISE À NU

Les récriminations de Marthe, les disputes récurrentes sur
l’impérieuse nécessité, criaillait la villageoise, pour les enfants de re-
trouver le souffle pur de la forêt, la courbe ascensionnelle du coût des
déplacements de la ville à la campagne, poussèrent Arthur à recher-
cher une habitation plus proche de Macou.

Deux événements précipitèrent sa quête : la mort subite du Fla-
mand et le départ impromptu pour le Maroc de sa belle-sœur cadette
et callipyge dans les bagages de l’instituteur aventureux qu’elle venait
d’épouser.
La lumineuse marraine admiratrice du bébé J l’abandonnait leste-
ment dans l’ombre siliceuse des terrils pour aller brunir au soleil dru
d’un obscur douar au fond des gorges du Souss.

Marthe ne pouvait pas, dans ces circonstances, alors que Julienne,
la femme au Slave, avait quitté, elle aussi, la maison originelle, laisser
seule, si loin, désemparée, sa mère endeuillée, qui, pour compléter sa
maigre pension de réversion et pouvoir en outre assister ses filles,
avait décidé de rester tenancière du bistrot.

C’est alors que J prit une décision qui reste en les chroniques fami-
liales, au moment où, dans d’autres Annales, Fernand Braudel publiait
sa thèse sur le « Monde méditerranéen à l’époque de Philippe II » : il
estima qu’il convenait de peindre la carriole en bois brut bricolée par
son grand-père, tout frais de cujus et tout chaud enterré.

Une grand-tante venue de Fontenay pour les funérailles s’était ins-
tallée pour un mois avec son mari parisien dans une des chambres de
la ferme cabaret.
J fut fort étonné de voir les citadins se livrer, après chaque repas, à
un étrange rituel : à l’aide d’une petite brosse et d’une crème blanche
et parfumée, la tante et l’oncle se lustraient furieusement les gencives
et les dents, au-dessus du bassin de métal posé sur un trépied de fer
forgé près de la pompe, dans la cour où J était parfois livré vespéra-
lement, devant un petit parterre en demi-cercle où s’épanouissaient
des hortensias et des gueules-de-loup, aux mains énergiques de celle
46 LA MISE À NU
qui se chargeait de le débarbouiller avant qu’il enfilât son pyjama,
quand le temps permettait qu’on le toilettât en plein air. Les yeux cré-
pitant de curiosité, il les regardait se tordre la bouche et boire une
gorgée du contenu d’un gobelet argenté, exécuter une étonnante
gymnastique des joues et des maxillaires, et cracher au bassinet puis
retrousser leurs babines pour s’admirer les incisives dans un miroir de
poche.

Alors que les adultes parlaient de la proche et belle époque où le
cher disparu n’avait pas disparu, il se glissa dans la chambre des Pari-
siens, trifouilla dans la valise en carton rouge, ôta d’une trousse deux
brosses et un tube de gouache dentifrice Émail Diamant, trotta dare-
dare dans l’arrière-cour, s’assit dans la cendre à l’ombre de la pisso-
tière, dévissa le bouchon, et se mit à l’ouvrage, utilisant en alternance
chacune des brosses pour couvrir d’une couche maladroite les mon-
tants et le cadre de sa carriole. Le tube fini, il contempla son œuvre et,
satisfait, plaça les outils et le récipient raplati dans le véhicule rénové.
Alors, s’emparant du timon, il s’en fut promener fier son char pein-
turluré jusqu’à ce que jaillît un premier cri d’orfraie, vite grossi par
l’unisson exclamative des femmes qui s’attroupaient et vitupéraient
autour de lui qui s’ahurissait.

RCA venait de lancer le disque en vinyle qui tournait sur lui-même
quarante-cinq fois par minute, objet de plaisir qui susciterait sa con-
voitise et lui ferait accomplir ses premiers gestes de consommateur et
quelques vols impunis à l’étalage.

La musique qu’on lui joua ce jour-là ne lui fut pas de grand agré-
ment, et le tempo de la fessée n’annonça en rien le madison twist.
Quoi qu’il en fût, passé du temps, l’anecdote fut insérée dans ces
albums de souvenirs qu’effeuillent les familles dans les vapeurs avi-
nées des dimanches après midi.

L’année connut d’autres événements, dont certains donneraient à
l’Histoire un cours insoupçonné, et dont J subirait quelques consé-
quences.

47 LA MISE À NU
Tchang-Kaï-Chek avait à contrecœur laissé la place au grand Mao,
qui éveillait la Chine.

Le grand-père Georges et Richard Strauss moururent à leur tour,
de conserve.

Conformément à sa volonté, les funérailles du plus ancien com-
muniste de la région furent célébrées civilement, et les camarades
chantèrent l’Internationale au moment de la descente du corps, alors
que les Américains liquidaient au napalm sur le mont Grammos les
derniers partisans du général Markos.

Quand nous avons été consumés par la flamme
Toutes nos peines se sont éteintes
Et c’est avec cette mort même
37Que nous avons vaincu la mort

Au gré des souvenirs qu’égrenèrent ses proches, et de ses recher-
ches ultérieures, il s’inscrivit au mémorial intime de J que feu son
grand-père avait été le premier de la lignée à quitter le paysannat bou-
seux de la région rurale d’Artres (où Arthur jeune avait pratiqué la
chasse aux raines, dont il avait coupé et embroché les pattes vives sur
un fil d’archal afin de les vendre aux restaurants de Valenciennes),
pour renforcer les rangs échinés du prolétariat silicotuberculeux des
faubourgs, et que tous ses ascendants Martin, de mémoire familiale,
avaient vécu avant lui, à l’exception de quelques personnages presti-
gieux juchés sur branches collatérales qu’on rencontrera en cours de
lecture et d’un grand-oncle poilu qui avait eu l’insigne honneur d’aller
verser la totalité de son sang aux sillons de l’archant, l’existence misé-
reuse des serfs mainmortables, manants, pacants, alpétiers,
domestiques agricoles, journaliers, valets de charrue, pauvres ména-
gers et ménagères, scieurs de long, brodeuses, fileuses, laboureurs,
ahaniers, carriers, brassiers, rempailleurs, manouvriers, taillandiers,
cordonniers, sabotiers, chaudronniers, charbonniers, dentellières, ber-

37 Extrait de Epigramme, dans Grèce ma rose de raison de Paul Eluard (Poèmes de
Yannopoulos)
48 LA MISE À NU
gers, couvreurs d’ardoises, tuiliers, taverniers, vanniers, baucqueteurs,
peigneurs, carreliers, ouvriers de forge (dont l’Auguste anarchiste
eMartin, qui fut délégué au 4 congrès national des syndicats ouvriers
tenu à Calais en octobre 1890), sans que jamais l’un d’eux léguât à ses
hoirs d’autre avitin que la force de ses mains, vite calleuses, bonnes
pour aller ouvrer pour le maître, et la servilité d’un front à faire suer
sur la glèbe et l’outil.

Pour gagner le pain de sa vie,
De l’aurore jusqu’au couchant, (bis)
Il s’en allait bêcher la terre
En tous les lieux, par tous les temps !
Pauvre Martin, pauvre misère,
38Creuse la terre, creuse le temps !

Ses deux aïeux étaient aux cieux, à l’invitation du bon Dieu, fut-il
dit à J d’un ton pieux. Il détesta cet hôte exclusif et son royaume né-
buleux.

La France avait rejoint le tout récent OTAN et la Môme pleurait
la mort de son Cerdan.

L’Europe s’était constitué son Conseil, peint son drapeau d’une
couronne d’étoiles dorées sur fond bleu, et composé son chant sur
l’air illusoire de l’Hymne à la joie.
Le laminoir communautaire néolibéral démarrait.
Ce projet grandiose planait bien au-dessus du champ de soucis des
travailleurs, des éreintés, des corvéables à qui les discours officiels
vantaient la finalité du nouvel organe de « réaliser une union plus étroite
entre ses membres afin de sauvegarder et de promouvoir les idées et les principes
qui sont leur patrimoine commun et de favoriser leur progrès économique et so-
39cial » .


38 Pauvre Martin – Chanson de George Brassens (extrait) – Paroles et musi-
que: Georges Brassens 1954 © Warner-Chapell Music
39 Extrait du Traité de Strasbourg (5 mai 1949)
49 LA MISE À NU
Chez les Martin, dans les cités, dans les taudis, dans les corons,
dans les usines, au fond des mines, la création du Conseil de l’Europe
n’avait pas provoqué de palpitations.
La préoccupation familiale était autre : on négociait le loyer d’une
maison, plus aérée que le réduit valenciennois, pourvue d’un grand
courtil muré, à Condé, cité médiévale qu’enfunquaient avec constance
les panaches toxiques des cheminées de la Celcosa, grosse fabrique de
cellophane, et dont Macou était un hameau appendice à l’air sain à
seulement quatre kilomètres.

Match s’était transformé en Paris-Match et singeait le Life, enri-
chissant d’une formidable dose de médiocrité, pour longtemps, le
paysage médiatique français.
On ne l’acheta jamais, au petit dam de madame, sur l’interdiction
idéologique d’Arthur. J demeura donc indemne de l’abêtissement
hebdomadaire que ses pages cultivent depuis des décades chez leurs
voyeurs accoutumés.
On parla nonporquant de la mort de Cerdan, idole d’Arthur, qui
avait lui-même été boxeur, amateur, avant la guerre.

Marthe et Julienne tricotèrent placotèrent brodèrent bouclèrent
maillèrent bavassèrent et rêvassèrent sur le mariage de Rita Hayworth
avec l’Aga Khan : un point à l’endroit, une maille à l’envers. Les ai-
guilles et les langues s’activaient sur les idylles.

Elle tricote cote cote ouh ouh ouh (bis)
Elle trico o te (bis)
Du matin in jusqu’au soir
Et du soir au matin

Marthe, abonnée à Confidences pour les recettes et le tricot, con-
serva sur sa table de nuit le numéro 90 de la revue dont le portrait de
l’actrice enluminait la couverture.

Voilà que les princes mariaient des actrices ! L’événement dépas-
sait le réalisme en noir et blanc des romans-photos, un genre narratif
50 LA MISE À NU
que découvrait Marthe dans son Nous Deux, qui pénétrait, pour les
mêmes raisons que Confidences, chaque semaine chez les Martin.

Rainier régnait.
Le fuchsia Tangerine, créé par Tiret, fut homologué aux États-
Unis.
J n’y réagit pas.
On n’en fit pas un bouquet dans les premiers journaux télévisés.

Peu importait : J ne savait pas ce qu’était un téléviseur, et n’en ver-
rait pas l’écran neiger avant plusieurs années.
Cette ignorance du sang bleu, du pedigree de maintes branches de
l’horticulture, des rudiments de la science des essences ne serait ja-
mais comblée dans la somme de ses connaissances, et il l’a parfois
regretté, perplexement penché sur un troublant bourgeon.

51 LA MISE À NU



Dans l’enclos d’un jardin gardé par l’innocence
J’ai vu naître vos fleurs avant votre naissance,
Beau jardin, si rempli d’œillets et de lilas
Que de le regarder on n’était jamais las.

En me haussant au mur dans les bras de mon frère
Que de fois j’ai passé mes bras par la barrière
Pour atteindre un rameau de ces calmes séjours
40Qui souple s’avançait et s’enfuyait toujours !



Ils se déménagèrent allègres à Condé.

Cette austère place forte, justement fière de son beffroi du
XIIIe siècle, et pourvue par Vauban d’imposants remparts qui la cei-
gnent aujourd’hui d’une belle écharpe verte agréablement paysagée,
appartint à l’Espagne pendant trente ans, et fut rebaptisée éphémè-
rement et joliment Nord-Libre en 1794 par la Révolution, avant de
redevenir Condé, à la demande de sa municipalité, par décret impé-
rial, en 1810.
Fondée sous le nom celte de Condate (confluent) par les Belges
Nerviens, à l’endroit où la Hayne rejoignait alors l’Escaut, puis assu-
jettie et quelque peu fortifiée par les Romains, la bourgade wallonne
fut tantôt pillée tantôt occupée tantôt les deux au cours des âges par
les Normands, les Francs, les Flamands, les Espagnols, les Gueux, qui
éparpillèrent les restes du moine Wasnon, et surtout les Français,
dont le bon roi Louis XI qui, fidèle à sa nature, l’ayant prise après un
siège d’un mois, l’incendia, laissant intactes, dans sa mansuétude sou-
veraine, l’église et pas moins de quatorze maisons.


40 Marceline Desbordes-Valmore – Une ruelle de Flandre – Extrait de Poésies
inédites.
52 LA MISE À NU
Les pavés doucement bombés, lissés par des générations de sabots
ferrés, de la ruelle Charles Perrault, située à l’arrière de l’Hôtel de
Bailleul, bel et imposant édifice du XVe siècle où naquit en 1718
Emmanuel de Croÿ, qui devint maréchal de France, et les brins rachi-
tiques de végétation qui jaunissaient et s’obstinaient à vivoter dans
leurs interstices devinrent familiers à J à mesure que croissait sa curio-
sité pour le monde environnant.

C’était encore bien distant de Macou, à trois quarts d’heure à pied
avec des enfants à traîner, mais enfin, en tramway on y était en quinze
minutes, et puis Julienne habitait, elle aussi, à Condé : les deux filles
pouvaient se relayer, pour aider leur mère, au comptoir du café.

La terre ne tournait, durant ce temps, ce qui n’avait rien
d’inhabituel, pas très rond.

Et ron et ron petit patapon
à J rengainait-on.

Nathuram Godse avait mis fin en trois coups de révolver au sa-
cerdoce pacifiste du Mahatma.
On avait dévalué le franc. On le réévaluerait dix ans après.
La Tchécoslovaquie s’était drapée dans ce que les occidentaux en-
vieux appelaient l’hiver soviétique ; ses contre-révolutionnaires
bourgeois attendraient vingt ans avant d’oser faire refleurir par force
de fallacieuses primevères.
La Chine camarade avait, à bon droit, récupéré ses territoires tibé-
tains.
L’Europe emmaillotée gigotait mollement au berceau du Traité de
Bruxelles.

Une ère interminable de larmes, de sang, de deuil s’était ouverte
sur la terre palestinienne, où Weizmann avait ressuscité unilatérale-
ment, sous la forme d’une démocratie spoliatrice, le royaume d’Israël
anéanti par Titus.
Ben Gourion y organisait dans la violence, l’espérance et la souf-
france, exilant les uns pour accueillir les autres, deux exodes croisés.
53 LA MISE À NU
Le jour approchait où les Palestiniens se lamenteraient et
s’arracheraient les ongles sur le mur d’Israël, confrontés à la stratégie
de dépossession et de déportation mise en œuvre par ceux dont les
parents s’étaient déchiré les leurs sur les parois de bois des wagons de
la Shoah.

J n’en était pas à s’en chagriner.

En attendant de nauséer sciemment devant l’intrinsèque hideur de
l’homme, il s’était mis en marche sur ses petits pieds, avait pris de
l’essor, et ses talons rosés foulaient avec candeur l’humble humus
produit par le pourrissement des os des gueux glaiseux qui l’y avaient
précédé sur le tronc maternel, taïons culs-terreux, aïeux miséreux,
abaves corvéables, vilains héréditaires, reculeux des houillères, échi-
nés prolétaires.

Il riait aux pierrots, insoucieux et beau, braillait aux petits maux,
aux fessées, aux bobos.

Cependant il distinguait et savourait l’odeur de ses grands-mères,
aimait à les flairer, nez dans leur tablier.

Celle de Macou fleurait de grand matin la rhubarbe et le foin, le
lait de maguette tiède et mousseux, la bonne terre boueuse et collante.
À mesure qu’avançait la journée, elle s’imprégnait de l’ambiance du
cabaret, de la fumée des tabacs, de la bière rotée, suée, dégouttée sur
et dans les pantalons à chaque échancrement des braguettes poisseu-
ses.

Celle du faubourg avait un parfum vieillot de renfermé, de confi-
ture, de cire à parquets, de naphtaline, de ragoûts mijotés,
d’écheveaux de laine bouillis dans la teinture, et, l’hiver, de boulets
lentement se consumant dans le poêle, et du Négri dont elle le polis-
sait à l’émeri.

J passait avec bonheur de l’une à l’autre, du logis ouvrier, exigu,
astiqué, aux volets à demi clos et au jardinet ordonné, de la cité de la
54 LA MISE À NU
Sentinelle, à l’antique et rustique fermette aux parties d’habitation
dépareillées et aux multiples dépendances, abattis et carins de diverses
époques, ouverte aux brises fleuries et aux bruissements embaumés
des prairies et des bois du hameau natal.

Cette mobilité l’habituait à l’inconstance, créait en lui la latitude à
chevaucher les longitudes, et développait son aptitude à la polyphilie
et sa propension à tournoyer simultanément autour de plusieurs
femmes.
55 LA MISE À NU



La mer
Au ciel d’été confond
Ses blancs moutons
Avec les anges si purs
La mer bergère d’azur
41Infinie



Sur ces puériles entrefaites, Marthe et Arthur, au début d’août de
l’an 51, décidèrent que les congés payés, pour quoi ils s’étaient battus
en 36, n’étaient pas que pour les Parisiens, et que leurs enfants
avaient, comme les bâtards des bourgeois, le droit d’estiver.

Marthe tricota, à coups de poignets agiles et précipités, trois mail-
lots de bain à bretelles, en laine Phildar d’un rouge communiste
éclatant, qu’une aiguillette de la même matière, passant et repassant
dans des trous disposés comme des boutonnières autour de la taille et
terminée par deux embouts de lacets dorés, permettait de serrer sur le
ventre pour qu’ils ne zigzaguassent pas au-dessous des genoux dès
que la laine en l’eau se relâchait.
On prit le tramway jusqu’à la gare de Valenciennes et, par un itiné-
raire dont J ne se souvient pas, on gagna Malo les Bains.

On y demeura quinze jours, durant quoi J se dit, à la façon de
Mac-Mahon « Que d’eau ! Que d’eau ! », et contempla sans le com-
prendre l’énigmatique horizon.

Et je reste des heures à regarder la mer,
42Le cœur abasourdi, les pensées de travers

41 La mer – Chanson de Charles Trénet - Paroles: Charles Trenet. Musique:
Charles Trenet & Albert Lasry 1945 © Editions Raoul Breton
42 A regarder la mer – Paroles et Musique: Alain Barrière 1970 © Barclay
56 LA MISE À NU

Avec sa courte bêche, il eut à cœur de creuser des trous pour les
reboucher, de faire des monceaux pour les écacher, de remplir ici son
tubin pour l’aller vider là.
Puis sa pelle, comme celle de sa sœur, se rompit au niveau de
l’anneau qui l’attachait au manche, et finit à la poubelle. On n’en ra-
cheta pas : le budget des congés s’épuisait.
À plusieurs reprises, on avait fait la folie, pour se protéger du vent
ou de la pluie, de louer une haute et étroite tente à toit pointu, auvent
rabattant et zébrures brunes, où on s’était payé le luxe, assis sur le
sable, de pouvoir entrevoir et respirer la mer malgré la fraîcheur et la
bruine.

Une fois, on alla se promener, provisoirement insouciants et
rieurs, sur une quelconque digue vers Dunkerque.
Il y eut le passage inopiné d’une bourrasque maligne.
Le nœud rose qui battait des ailes sur la tête de Félicie s’envola et
se posa sur l’eau comme une petite mouette coquette et goguenarde
que J regarda ravi se balancer sur les vagues pendant que Marthe en-
guirlandait la décoiffée et qu’Arthur cherchait vainement un moyen
de repêcher la précieuse fanfreluche. La promenade, gâchée, se ter-
mina là, et on rentra, joie retombée.

Ce soir-là, pour ne rien arranger, Arthur apprit qu’Henri Martin,
dont il revendiquait avec fierté la parenté, ancien Franc-Tireur et Par-
tisan, avait été condamné à cinq ans de prison et à la dégradation
militaire pour tentative de démoralisation de l’armée républicaine qui
charcutait du partisan dans les rizières du Vietnam.

Le jour suivant poussa au rebut ceux qui l’avaient précédé, et,
parce qu’Arthur et Marthe ne voulurent pas avoir payé le voyage et la
villégiature pour que le cours des heures charriât autant de grisaille
que celui de l’Escaut, à l’aube ils rallumèrent la flamme vacancière.

La peau lisse du ventre et le dodu du dos grattouillaient sous les
maillots, qui déteignaient et pendouillaient, et les épaules cloquetaient
au brasillement salé du soleil.
57 LA MISE À NU

Arthur loua un large haveneau, et ils draguèrent la crevette, et les
escarboucles de leurs rires se mêlèrent aux éclaboussures irisées des
embruns.

Ils dévorèrent avec bonheur, sur la plage, en humant l’air iodé,
leurs briquets de beurre salé et de carrés de chocolat noir.

La veille du retour, ils partirent déterrer de pleins seaux de hénons,
avec de grands râteaux, non loin d’une autre digue, et, inattentifs à la
configuration du banc de sable qu’ils pillaient, ils se trouvèrent encer-
clés par le flux impétueux de la marée montante.

Arthur dut les évacuer tour à tour, en fendant péniblement le cou-
rant, sur ses épaules robustes, puis, dans ses bras vigoureux,
transborder Marthe qui, étant de plus en plus à l’affût de toute oppor-
tunité de l’invectiver, en profita pour lui reprocher acrimonieusement
de les avoir, par son inconscience chronique, exposés tous à l’horrible
noyade.

Ils retournèrent à Condé comblés de coques et de cloques.
58 LA MISE À NU



Doux mystère du toit que l’innocence habite,
Chansons, rêves d’amour, rires, propos d’enfant,
Et toi, charme inconnu dont rien ne se défend,
Qui fis hésiter Faust au seuil de Marguerite,
43Candeur des premiers jours, qu’êtes-vous devenus ?



Julienne Wytzwkowzjwiawk, née Vandeputte, habitait dans un ap-
partement étriqué, au premier étage d’une maison ordinaire sur la rue
monotone menant de Condé à Hergnies, identique à toutes celles,
interminables, uniformes, qui traversent de part en part les villes,
mornes, lasses, indistinctes et contiguës, de la région.
Le rez-de-chaussée en était occupé par une petite entreprise de
torréfaction de café, dont J conserve au nez les parfums de brûlerie.

L’étroit logement était d’une redoutable propreté, les parquets en
étant encaustiqués maniaquement. On ne s’y déplaçait qu’en glissant
comme des manchots sur des patins feutrés, dont le frottement ren-
forçait le lustre des lames. Le mari, Oscar, haveur costaud qui, bien
que travaillant à la fosse, avait refusé, à la prière instante de sa femme,
pour qui vivre dans la promiscuité des corons était une perspective
insupportable, une maison de la compagnie, se pintait assidûment,
tempêtait avec allant, et rossait avec talent, sitôt que l’humeur géné-
rale s’y prêtait. Il était redouté, et respecté.

Cil que fame viaut joustiser
Chacun jour la puet contriser
Le lendemain r’est tot saine
Pour resoufrir autre tel poine


43 Musset – Lucie – Poésies nouvelles
59 LA MISE À NU
La tante à J achoppait souvent dans l’escalier, se cognait réguliè-
rement aux portes et muchait ses coquards à sa mère, ce qui
n’empêchait pas celle-ci de clamer que Julienne avait « mié s’pain
blanc avant s’pain gris ».
Le couple avait deux filles.
J garde en ses archives de charmants souvenirs de sa cousine Yo-
lande.
Premier tableau :
J est attablé, raide comme un piquet de pâture sur sa chaise, re-
haussé par un coussin, auprès de sa blonde, sa Yolande, à peine sa
cadette, et mange sa julienne en faisant des grands flchss, comme les
gens de Brel.

Julienne fronce le front, fait les gros yeux et vilipende :
« On ne fait pas de bruit en mangeant : ça fait goulafre ! »
Un instant plus tard :
« C’est pas toi qui dois te pencher sur ton assiette : tiens-toi droit
et lève ta cuiller jusqu’à tes lèvres ! »
J s’y plie, puisqu’il veut plaire. Il pique un bout de carotte.
« Ferme ta bouche quand tu mâches ! »
Yolande lui envoie en diagonale un sourire discret et solidaire.

Tableau second :
J a eu le privilège, que n’eurent jamais ses frères et sœurs, de pas-
ser la nuit chez sa tante. J a dormi rêvé gigoté flatulé au lit de sa
cousine. Au matin, quand Julienne les appelle à se lever, ils s’éveillent
également imprégnés de l’urine onctueuse déversée nocturnement par
la molle et coulante Yolande, régulièrement, la misérable, inconti-
44nente.

La mère au constat du délit s’exclame invective et reproche, et
bouscule et bascule et bacule à cul nu, décidément, du martinet sa fille

44 Vingt ans après, lors de la reprise, passionnée, de leurs ébats, alors adulté-
rins, Yolande W., épouse T., révéla à J qu’elle était éveillée au moment que la
miction de son cousin les avait tous deux inondés, ce qui avait déclenché
immédiatement son propre épanchement.
60 LA MISE À NU
qui geint face à J qui gît triste aux draps crus, et qui, plus tard, se re-
mémorerait plaisamment cette scène-là en savourant ce récit-ci :

…dépouillez-la promptement et liez-la le ventre à cet arbre, que je la châtie
comme elle mérite de l’être.
L’ordre fut presque aussitôt exécuté que donné, on me mit un mouchoir sur la
bouche, on me fit embrasser étroitement l’arbre, et on m’y garrotta par les épaules
et par les jambes, laissant le reste du corps sans liens, pour que rien ne pût le ga-
rantir des coups qu’il allait recevoir. Le marquis, étonnamment agité, s’empara
d’un nerf de bœuf ; avant de frapper, le cruel voulut observer ma contenance ; on
eût dit qu’il repaissait ses yeux et de mes larmes et des caractères de douleur ou
d’effroi qui s’imprégnaient sur ma physionomie… Alors il passa derrière moi à
environ trois pieds de distance et je me sentis à l’instant frappée de toutes les forces
qu’il était possible d’y mettre, depuis le milieu du dos jusqu’au gras des jambes.
Mon bourreau s’arrêta une minute, il toucha brutalement de ses mains toutes les
45parties qu’il venait de meurtrir…

La volée de lanières appliquée par Julienne au séant de Yolande
n’eut certes pas le même objectif. Mais elle sema son sénevé dans le
limon luxurieux de la libido de J.
Brusque, la tante les lave ventre à ventre, au chaudron, et J aime ce
contact qui lui fait chaud au cœur malgré l’eau froide.

Ensuite il boude en soi et, malheureux en partage, il déjeune seul :
Suzette, la sœur de Yolande, qu’on surnommera Tiopatte pour sa
courte taille, puis Sucette pour une autre raison, une bafiousse qui
borborygme dans son cado, compte pour du beurre.
Mise au coin, Yolande se tient droite, le nez sur la tapisserie, et
déglutit son pain sec en guerzillant, sa chemise de finette rose, imbi-
bée, fripée, sur la tête, le derrière strié des écarlates de la verge.

La durée de l’exposition est proportionnelle à la quantité du li-
quide qui s’est épandu dans les draps, et qui cette nuit-là a
chaleureusement acrui les vallées crurales réceptives de J, et n’est ja-
mais accourcie par la venue d’un visiteur, à qui la fustigeuse ne

45 Sade – Les infortunes de la vertu
61 LA MISE À NU
manque pas de conter la faute en indexant et étrillant verbeusement
encore la fautive.

J épie sa matante, la battante, qui s’en va, la méchante, et s’en
vient ; il suit son affairement au débarrassage, à la chasse aux plu-
mions, à l’astiquage, au cirage, au balayage, au wassingage, au
repassage. Assuré qu’elle est accaparée, il compasse et console au
baume de son affection les convexités mises, sous l’éclairage de la
morale, en cruelle évidence.

Ils avaient entre cinq et six ans. L’onde qui énerve aujourd’hui J à
46l’évocation de cet épisode est-elle de la même nature que celle qu’il
ressentit jadis prématurément à chaque entrevue de ce train dérobé ?
Ces rubirondeurs agitées de spasmes furtifs de honte et de douleur
ont-elles allumé en lui les penchants qu’on lui sait ?
Le caractère du désir que J veut avoir là ressenti s’est-il insinué
tardivement dans la texture de la scène, et les rêveries postpubères
ont-elles pollué la situation génuine ?
J s’abstient d’affirmer rien, refuse de céder à la rhabdomancie sté-
rile.
Je pense de même : scribitur ad narrandum, non ad probandum !
On pourrait en appeler à un spécialiste. Mais J ne croit pas qu’un
piscuculogue adulte puisse établir ce qui se produit en l’esprit et le
barlicot d’un gamin de six ans.

Tiers tableau :
Un jour finissant, ils se sont serrés dans le fauteuil d’Arthur, sages,
comme des images. La brunante s’épaissit, emplit et ouate la pièce.
On n’a pas encore allumé. On le fait le plus tard possible, par écono-
mie. Félicie, François et Tiopatte jouent sur le linoléum avec babioles
et chiffons. Les mères confabulent. Elles décausent à l’envi, à voix
haut perchées, des gens qu’on connaît. Il fait bon. J passe son bras
derrière les épaules de sa cousine, et la colle contre lui. Il sent qu’elle

46 Le même émoi moitit, dans le temps de l’écriture, mes cuisses hermaphro-
dites de narrateurtrice.
62 LA MISE À NU
sent, comme lui, que c’est bon d’être enlacés dans la pénombre, au
coin du poêle qui rougeoie. Ils glissent dans une conjointe quiétude.

L’exclamation stridente, faussement offusquée, de Julienne (ou de
Marthe) les fait sursauter :
« Regarde-les, ces deux-là, non mais alors ! »
Alors l’autre :
« Et ben, alors, les amoureux, là !
— On va les marier.
— Vraiment !
— J, tu veux marier Yolande ?
— Oui, répond J grave.
— Et toi, Yolande, tu veux marier J ? C’est ton amoureux ?
— Oh oui, » opine Yolande, avec conviction.

Le rituel des accordailles est accompli.
On dira longtemps d’elle en s’adressant des clins moqueurs qu’elle
est sa commère.
Tous les enfants vivent semblables et charmantes accordailles.

Contradictoirement plus tard on leur dirait que le cousin n’est pas
pour la cousine.
Pourquoi ?
Parce que cela ne se peut.
Pourquoi ?
Parce que.

Puis ils découvriraient que dans d’autres cultures un tel interdit in-
trigue, que ce trait singulier des mœurs occidentales n’est que
l’invention chrétienne du concept d’inceste germain, et que l’unique
argument scientifique contre la copulation cousinale est d’ordre géné-
tique, fondé sur le risque accru de naissances ta ra ta ta tarées.

Hors de ce tome, ils auraient l’occasion, l’audace, la liesse de bra-
ver l’obtus tabou ; ils referaient riante amusette, franche frisette,
friande risette, criquon criquette, et fusionneraient sur la carpette usée
de la morale occidentale.
63 LA MISE À NU

Ils n’auraient pas besoin de lire la théorie reichienne de l’orgone
pour s’élever, l’inepte honte bue, chylifiée, et excrétée, à la commune
extase. Ils développeraient sans se référer au théorème l’énergie cos-
mique fondamentale qui déflagre en apothéose au zénith d’une
conjugaison lentement désirée, produiraient concomitamment une
décharge phénoménale obéissant à des lois fonctionnelles et non mé-
caniques (ceci leur ferait de belles jambes lorsque la cousine lèverait
les siennes en l’air), et mesureraient en se poilant l’intensité de leur
potentiel électrique conjoint.
Ils faubergeraient (pour dire galamment) aux lits désinfectés du vi-
rus du péché.
Auparavant, ils auraient à tout bout de champ, consciencieuse-
ment, habitudinairement, réglementairement joué au docteur, au papa
et à la maman, à la fossette, à toutes sortes de basses-danses, activités
qu’enfants et adolescents pratiquaient à l’insu de leurs parents, sans
que ceux-ci s’offusquassent ni poussassent de déchirants cris
d’horreur quand il advenait qu’ils les surprissent en ces exercices te-
nus pour anodins, voire éducatifs.

Quart tableau :
Yolande et J sont blottis avec Félicie au creux d’un lit de circons-
tance en la chambre de leur grand-mère. Un foyer franc flambe au
front de l’âtre, et son éclat sabre d’éclairs guerriers le portrait militaire
du grand-oncle tombé au Chemin des Dames et l’obus de cuivre posé
sur le manteau de la cheminée. Dans la pièce à côté, les adultes, réunis
pour n’importe quel évènement, rient, ripaillent, tripaillent.
Elles et J se font des chatouilles, des papouilles, des mamouilles et
pipiotent à l’étouffée.
Il se faufile entre les draps de rude lin amidonné sous les auflus
édredons et remonte les chemises de sa sœur et de sa cousine, alitées
sans culotte ainsi qu’il sied en ces temps de rusticité. Il couche son
pavillon sur les ventres qui palpitent, y savoure paupières fermées le
chant des breuilles, la symphonie cæcale, en parcourt les satins de ses
babines attentives, et les parsème des doux pétales de ses baisers. El-
les se trémoussent et poussent de drôles de piaulis. Voici qu’aux
bisouillous succèdent des mordillous, qui pincent. Son excitation croît
64 LA MISE À NU
à mesure que se font plus violents les sursauts et les cambrements,
jusqu’à ce qu’une vraie morsure, canine, féroce, à la naissance du
triangle, arrache à Yolande une plainte camouflée en partie par
l’épaisseur de la plume d’oie. Elle le repousse d’une ruade :

« Arrête ! Tu m’as fait mal, vilain ! »

La porte s’entrouvre, et la lumière entre en rais inquisiteurs.

« Qu’est-ce qu’il y a ? » demande Julienne à voix basse.
« Rien, ma tante », chuchote Félicie.

La porte indiscrète s’est refermée sur leur complicité.
Ils gloussent.
J reprend une position conforme entre les deux.
Il a glissé, coulé rampé velouté la main sur le velours qu’il aime, à
l’endroit du sévice, et masse en repentance.
L’une saisit son autre main et la serre entre ses cuisses, l’autre
agrippe son jeannot martin et le maintient au chaud dans l’écrin de sa
paume.
Ils s’embroquent ainsi. Ils sont attendrissants.
Le lendemain, il vaque à la cour quand un appel encoléré le
somme de rentrer dans la cuisine. Debout boudeuse en la bouleusse,
Yolande est épaulée par sa mère et sa tante qui l’attendent quatre
jambes d’aplomb et quatre mains aux hanches, les joues violettes, et
les yeux noirs.

« C’est toi qui as fait ça ? » jumellent-elles en désignant d’un index
accablant la marque mauve de ses dents au bas du bedon blanc.
« Je l’ai pas fait exprès » bredouille-t-il, fixant terrorisé le terrible
stigmate.
« Viens ici ! »
D’un tournemain sa culotte s’ôte, son maillot saute, et son ventre
se hausse poussé pressé sur la moue mouillée de Yolande.

« Mords-le ! » commandent-elles à l’unisson.
65 LA MISE À NU
« Allez, mords-le, nunuche, qu’i sache comment que ça fait mal ! »
insistent-elles.
Les mâchoires de sa cousine restent obstinément, hermétiquement
closes.

« Qu’eune brèle, celle-là ! » finit par constater Julienne exaspérée.
Alors, avec l’assentiment indigné de sa mère, J est vivement mor-
du par sa tante, qui, le reculant à bout de bras, se montre satisfaite du
sceau d’infamie qu’elle a mis au-dessous de son ombilic.

« Et n’arcommence pas, hein là ! » lui intime-t-elle alors
qu’endolori, J geint.

Ce ne fut pas la révélation de son inclination carnassière pour le
fronton du pubis de Yolande qui avait choqué, mais l’empreinte inci-
sive de sa curiosité.

Ces épisodes, et quelques autres du même air peuvent avoir fait de
J ce personnage contradictoirement courtois, cynique, élégant, alter-
nant romantisme et sensualité brutale, humanisme et sadisme, qu’on
dit.
À petite cause, grand effet ?
Les psychanalystes, par leurs controverses, créent inconsciemment
le flou.
66 LA MISE À NU



Qu’est-ce que t’attends pour aller aux Colonies ?
47Là-bas c’est la belle vie, mais restes-y longtemps !



Une photographie pâlie aux bords dentés comme ceux d’un tim-
bre-poste montre J, debout sur un escabeau bas, devant un tableau
noir, tourné vers ceux qu’on imagine être ses condisciples, pointant
une longue règle sur une des lettres d’un alphabet intégralement dé-
cliné à la craie blanche avec l’art et l’application des passés hussards
de la république. À n’en pas douter, il fait bêler magistralement cha-
que caractère, en chœur, par la classe maternelle. Peu après ses
premiers pas à l’école, il avait déclaré qu’il serait maître comme son
oncle du Maroc.

Les retours bisannuels des Marocains entretinrent cette envie pri-
mitive.

La marraine et l’instituteur revenaient à Macou tous les deux ans,
au début de juillet, avec un nombre croissant d’enfants. Leur arrivée
était annoncée et attendue dans la famille qui, pour l’événement, se
réunissait dans la ferme cabaret et guettait fébrilement les grands
coups d’avertisseur qui, contrairement à l’éclair qui précède le ton-
nerre, retentissaient bien avant qu’apparussent, débouchant
lentement, solennellement, dans la cour, les étincelants pare-chocs de
la massive Chevrolet que leur propriétaire, fier de leur chrome, passait
des heures à astiquer.

Une atmosphère spéciale enveloppait l’instant. L’émotion des re-
trouvailles, refoulant momentanément la jalousie naturelle, se mêlait à
l’émerveillement provoqué par le débarquement cinglant du luxe co-
lonial dans ce quartier situé entre les modestes fermes et l’entrée des

47 Qu’est-ce que t’attends pour aller aux Colonies ? Chanson de Tramel (1931)
67 LA MISE À NU
longs corons et traversé par des prolétaires aux vêtements reprisés et
des cinsiers aux habits terreux.

Derrière cette démonstration de richesse, tenue par d’aucuns pour
provocante, inhérente au mythe, et le confortant, des exilés partis
chercher l’exotique fortune et l’ayant forcément trouvée, là-bas, dans
ces contrées où on n’a qu’à tendre la main pour la saisir, J admirait et
respectait l’instituteur, l’alphabétiseur, le civilisateur des peuples acri-
dophages que les discours familiaux appelaient sauvages par
conviction ethnocentrique ou xénophobe.
Il fit tôt de longs rêves de vastes évasions mauresques, alimentés,
lorsqu’il sut lire, par les textes jaunis et les images sépia de deux livres
d’avant-guerre, l’un rapportant les magies du Maroc, l’autre décrivant
les mirages de l’Algérie.

Les dessins de femmes voilées déambulant gracieuses dans les
souks, le port noble, les yeux bordés de khôl et le corps magnifié par
le mystère du haïk, les portraits en pied des jeunes filles berbères et
kabyles en costumes traditionnels, les planches représentant les quar-
tiers chaulés d’Alger et de Tanger ou les ksars d’ocre de Marrakech et
de Ouarzazate excitèrent ses appétences de partances et d’errances. J
projetterait dans ces deux ouvrages d’un piètre intérêt éditorial le
merveilleux des contes orientaux puis les peuplerait des odalisques de
Matisse, languissantes et nues, apprêtées, l’attendant aux sofas des
casbahs de là-bas.

Deux autres clichés accrochés côte à côte dans la salle à manger
alimentèrent l’attrait des douars. Sur l’un, l’oncle posait avec ses élè-
ves en djellaba dans son école du djebel. Sur l’autre souriait, debout,
sa marraine, entourée d’une classe de blédardes lisses aux sourires
éblouissants dont l’épice un jour ragoûterait J, assises face à l’objectif,
jambes croisées, à même le sol, à qui elle avait mission républicaine
d’apprendre à lire, écrire et compter dans la langue de Lyautey.
Complétait ces sources d’exotisme la chanson de Perchicot lors
des gaudéamus dominicaux :

68 LA MISE À NU
Sous le soleil marocain
Je pense à toi, à toi, ô ma jolie,
Au pays des Rifains,
Ton souvenir me fait aimer la vie
Dans le sable sans fin,
48Ton amour seul berce ma nostalgie…

Les accents lamentatifs de la ballade, l’évocation du valeureux
roumi envoyé pacifier, en les fusillant au péril de sa vie, les monta-
gnards insoumis du Rif, et la pensée de la famille expatriée dans ces
contrées inhospitalières, provoquaient, chez les convives et chez
l’aspirant à la départie romantique, des montées d’humeurs tristounet-
tes : le mouchoir furtif et le pan de la nappe épongeaient les coins
d’yeux.

Les objets rapportés de retour en retour par les Marocains nourri-
rent en J l’expectation des ailleurs opulents, propices à l’aventure : il
caresserait songeusement son couvre-livre en cuir vert décoré
d’arabesques dorées à l’or dix-huit carats, humerait le cordouan de
son portefeuille de même facture, scruterait l’énorme sauterelle en
cuivre qui avait pris ses quartiers sur le buffet en formica près d’une
longue et fine sebsi richement décorée.

Quelques jours après l’arrivée des prospères émigrés avait lieu la
distribution désirée de loukoums et de dattes fourrées. L’étrangeté
culminait quand la marraine ouvrait un bocal de khli de perdreau
pour le repas marquant les retrouvailles, une fois résorbées les fati-
gues du périple d’Imin Tanout à Macou.

Il franchirait un jour, ce fait était écrit, le détroit de Tarik, sur un
glorieux ferry, pour finir la mission des hussards de Ferry.


48 Sous le soleil marocain - Paroles: Dommel, Valfy. Musique: R.Desmoulins –
Interprétation : Perchicot.
69 LA MISE À NU



Quand Jésus-Christ créa la Coloniale
Il décréta qu’fallait des hommes costauds,
N’ayant pas peur du feu, de la mitraille
49Et sachant boire le vin et le pernod !



Le camarade Thorez avait eu cinquante ans.

Notre Maurice a cinquante ans
C’est un joyeux anniversaire
Pour Jeannette, ses fils et sa mère
50Et des millions de simples gens

Pour un instant, pour un instant seulement, les troupes françaises
avaient repris l’avantage impérialiste au Vietnam, sous la badine aris-
tocratique de De Lattre de Tassigny. Il est probable que des éclats en
vinrent à l’ouïe de J sans qu’il en saisît toute la patriotique grandeur
crachotée par le haut-parleur d’un poste de TSF qui fit une entrée
tapageuse dans la salle de séjour. On pinacla l’appareil sur la planche
supérieure d’une double tablette en sapin suspendue par des cimaises
au-dessus de la table à manger, et les voix étrangères de la RDF et de
Radio Luxembourg se joignirent à celles de la maisonnée, s’y entre-
mêlèrent, puis les amuïrent.
Marthe, ouvrant, elle, tout grand, en même temps que ses pavil-
lons, ses paupières grasses, flasques, lasses, se tissait de la romance en
la lecture de la flamboyante et larmoyante histoire d’amour entre le
jeune shah Mohammad Reza et la princesse irano-allemande Soraya
Esfandiari, qu’elle suivrait depuis leurs fastueuses noces en 1951 jus-

49 Extrait de Quand Jésus-Christ créa la coloniale – Chant de l’Infanterie de Ma-
rine
50 Notre Maurice a cinquante ans (extrait) – Paroles de M. Morelly – Musique de
A. Dionnet – 1950
70 LA MISE À NU
qu’à la répudiation, sept ans plus tard, pour cause d’insupportable
stérilité, de la princesse aux yeux tristes.

51« Al est belle comme un oignon : in n’sarot l’raviser sans braire »
ironisait Arthur devant les portraits glacés de Soraya.

Dans le même temps, la chronique hollywoodienne se focalisait
sur le cours tumultueux du mariage, puis sur les péripéties conjugales
de Franck Sinatra et d’Ava Gardner, étoiles dont ni le scintillement ni
l’enténébrement ne nuanceraient la fluide régularité des jours de J : il
ne découvrirait le crooneur qu’à la sortie de Strangers in the night,
qu’il pousserait yeux clos en s’emparant a capella de sa voix chaude.

Il danserait sur l’air suave, un soir d’agape familiale, avec une cou-
sine qu’il entrelarderait saoule et en chaleur (après avoir guigné, des
ans durant, muettement, envieusement, à chacune de leurs rencontres
trop rares pour qu’il eût osé en tâter, son grassouillet croupinet, tortil-
lard et protubérant, comme d’une jument, ses joues rouges et rêches,
sa lippe qui luisait comme sucette à la framboise et ses mamelles pré-
cocement hypertrophiques), le regard flageolant, les genoux
divaguant, le pennon droit drossé sur le rumen de la poutraine per-
ceptiblement émoustillée, ballant la fesse à l’unisson.

Or J se souciait comme d’un pet inouï, tout autant que de la con-
troverse sur la théorie de l’expansion de l’univers, que le pauvre Fred
Hoyle venait d’appeler moqueusement big bang, des bonheurs et
malheurs de Franck et d’Eva.
Son jardin d’enfant n’avait besoin ni des roses ni des chrysanthè-
mes volés aux parterres d’autrui. Ses joies et ses chagrins suffisaient à
fleurir et à arroser ses platebandes.

51 Elle est belle comme un oignon : on ne peut la regarder sans pleurer.

71


Est-ce que les gens naissent
Égaux en droits
À l’endroit
52 Où ils naissent ?



J tomba en amour pour les lettres, les syllabes, les mots, les livres :
il éprouva le frisson de la feuille qui se tourne et s’éploie vierge à tout
lecteur, s’enivra des âcres effluences d’encre, s’éprit de l’épice du sé-
pia, prisa les relents chargés d’ans du vieux bouquin et le contact frais
des pages glacées, entrevit la patiente disponibilité du tome en
l’étagère.

Il avait su l’abibobu et avait commencé à lire à cinq ans.
Il garde souvenir de ses premières lectures intégrales, celle d’un al-
bum reprenant pour les débutants une aventure de Zig et Puce et
Alfred, et celle d’un volume de la collection « Un petit livre d’or » des
éditions Cocorico racontant l’histoire d’un vilain petit canard, noir,
couvé par une mère poule en même temps qu’une douzaine de pous-
sins normaux, blancs, qui, vite, le raillèrent et le repoussèrent à coups
de bec.

Il entraperçut, ce lisant, sans en posséder encore le foisonnant
lexique, le penchant atavique de son espèce pour l’ostracisme et la
xénophobie. Il apprendrait plus tard la définition stigmatique du hor-
sain, la mise à l’index, l’intolérance, le préjugé, le traitement
inégalitaire, le présupposé de supériorité, l’animosité du coq de basse-
cour englué dans son monceau de fumier à l’encontre du libre migra-
teur de Barbarie. Il s’est résigné en fin de compte à constater
l’universalité de la haine de l’homme pour l’homme.

52 Né quelque part - Paroles: Maxime Le Forestier. Musique: Maxime Le Fo-
restier & Jean Pierre Sabar (1987) © Editions Coïncidences
73 LA MISE À NU

Le militantisme d’Arthur, comme celui de Marthe, laquelle rappe-
lait fièrement qu’elle avait occupé, en 36, avec ses camarades, dont
l’un fut après guerre député communiste du coin, son atelier de bon-
neterie, se bornait à la lutte des classes hexagonale, au combat
politique et syndical contre l’exploitation des travailleurs de France.
Quant au destin des populations colonisées, là-bas, loin, au-delà
des Pyrénées, il ne faisait pas partie des préoccupations locales.
L’ailleurs, avec ses exploités exotiques, ne figurait pas dans le tableau
de la lutte finale. La présence d’étrangers dans les cités, les fosses, les
usines était déjà ressentie comme indésirable et menaçante.

À l’école et à la maison, en grandissant, il acquerrait les termes
convenables pour désigner tous aforains, les Ritals et Macaronis décrits
comme pouilleux, les Bougnoules, Bicots et Crouillats définis comme sau-
vages et sales, et, comme le prétendrait un jour un ministre à la
loquacité hystérique, fieffés égorgeurs de moutons en baignoires et
collectionneurs de bouses de vache étalées sur les murs des apparte-
ments, les Romanichels, les marchands de loques et de peaux de lapins,
53réputés voleurs de poules et d’enfants, les Polaks présentés comme
rustres et soûlards, les Chleus ou Boches dépeints comme les ennemis
naturels de la France, barbares et violeurs, les Rosbifs considérés
comme hypocrites et sournois et rêvant eux aussi, immémorialement,
de mettre la France à genoux, les Amerloques vus comme impérialistes
fanfarons (n’est-ce pas la vérité ?), les Jaunes ou Belgicains passant pour
briseurs de grèves, et les Youpins accusés, en des cabales récurrentes
soigneusement orchestrées, de capturer dans les louches labyrinthes
des cabines d’essayage de leurs boutiques de vêtements des rues
commerçantes, pour les vendre dans les venelles chaudes du mellâh
de Tanger, de jeunes femmes en belle chair qu’ils affriandaient de
coquines jarretelles et de froufrous soyeux.
Plongé dans la tourbière des lieux communs, comme à chacun il
lui arriva d’injurier, et il usa, à l’occasion, de ces cacemphates qu’on
lui avait mis dans la bouche.

53 En 2010, la France officialiserait ces poncifs haineux...
74 LA MISE À NU
Il assimila naturellement la fonction oppositive du pronom identi-
taire. Nous, eux, moi, lui…

« Seules nos femmes sont belles, même si, des fois, certes, mais,
bon… »

Les p’tites femmes de Valenciennes
Et toutes celles des alentours
Elles valent bien les Parisiennes
54Et tous leurs brillants atours

Tous les habitants du hameau, particulièrement ceux qui, ayant
connu les deux guerres, avaient été obligés d’évacuer deux fois, au
premier rang desquels la grand-mère de J dont deux frères étaient
restés dans la glaise au Chemin des Dames après avoir fait le choix de
la nationalité française, haïssaient viscéralement les Boches.

Droite, gauche, un coup d’galoche su’l tièt du Boche

chanterait crânement un J conforme dans le chœur ambulant
d’une garderie de juillet imitant la marche militaire, pour se donner de
l’allant lors des sorties en groupes, débouchant de temps en temps sa
gourde en plastique pour avaler comme un légionnaire une rasade du
mélange d’eau sucrée et de vin rouge que Marthe y avait versé le ma-
tin.

Arthur seul, malgré ses années de captivité, refusait de médire des
Allemands.
Il se laissait aller des fois, la langue pâteuse, après le énième
pousse-café d’une fin de bombance, rabroué par Marthe qui lui re-
prochait de casser l’ambiance, à raconter ce qu’on connaissait déjà,
des bribes avinées de sa période germanique.
Il avait été affecté, rabâchait-il, et ses yeux se voilaient, dans un
commando de charroi et d’enfouissement de cadavres.
Il décrivait en déraillant, après avoir gravi un degré d’ébriété sup-
plémentaire, et il en larmoyait des pleurs alcoolisés, le chargement

54 Origine inconnue
75 LA MISE À NU
matinal dans un camion des corps nus décharnés, raidis, eczémateux,
croûtés de crasse et piqués de puces, et le parcours qu’il subissait do-
delinant, recroquevillé sur l’amas émouvant des morts branlants,
jusqu’à la clairière brumeuse où attendaient en uniforme rayé près de
fosses fraîches des Arbeitjuden fantomatiques.

Il ne voulait pas qu’on le tînt pour un guerrier, et se glorifiait
d’avoir, sur le boulevard de la Liberté, à Lille, à l’arrivée des hordes
barbares, hâtivement jeté son fusil dans une bouche d’égout et levé
les bras le plus haut qu’il avait pu pour bien faire comprendre qu’il se
rendait et qu’il ne fallait pas lui tirer dessus, à la suite de quoi il avait
marché pendant des mois, sur des milliers de kilomètres, les pieds
ulcérés, dans une interminable colonne de prisonniers dont les Alle-
mands, pendant les premiers temps de leur guerre éclair, ne savaient
que faire, dormant à la belle étoile, dans les champs, sous les arbres,
ou, au mieux, dans une grange, et s’éveillant, l’hiver venu, insistait-il,
avec une calotte glaciaire sur le crâne.

J ignore ce qui avait amené un officier SS à s’intéresser suffisam-
ment à lui pour l’affecter dans une ferme, et Arthur ne détailla jamais
rien des trois années qui avaient suivi.

Il aimait à conter cette seule anecdote :
À Dantzig, dérivant emporté par les déroutes et les débandades,
poussé par le courant irrésistible du front russe, il avait déchaussé un
soldat allemand gonflé, étendu de tout son long, en état vite avançant
de décomposition, sur un trottoir défoncé, de ses belles bottes de
cuir. À peine avait-il eu fait cent mètres qu’un soldat russe surgi des
steppes lui avait intimé, à voix rauque et à grands gestes de rouge ca-
maraderie, dans le halo d’une haleine aromatisée de schnaps, l’ordre
de s’asseoir et d’ôter ses chausses, s’était assis fraternellement à ses
côtés, avait ôté ses godillots usés et boursouflés, les avait offerts, par-
tageur goguenard, à l’errant dépité, avait tout jubilant enfilé ses prises
de guerre et s’en était allé se pavaner avec les rots sonores du vain-
queur.

76 LA MISE À NU
Aux oreilles du jeune J, crédules, éduquées, ce qui ne sonnait pas
français détonnait sauf les Russes, les bons, les rouges, ceux de Sta-
line.
Il lui fut tant inculqué que sa normalité faisait l’autre anormal, et
que la vérité n’était qu’ici, qu’il eût pu stagner, par intussusception,
dans le racisme ordinaire, diffus, que véhiculait son entourage et, par
contamination, un jour prendre rang sous l’infâme oriflamme du dé-
fenseur de la beauté de sa race et du destin glorieux de sa nation.

Il s’ébouerait, en s’ébrouant de sa famille, de ces tares.
S’en défit-il foncièrement ?
Je le prétends.
Que son personnage soit, en cette esquisse d’éthopée, blanc de
55cette infamie !

55 J’ai toujours entendu J mûr dénoncer le racisme.
77


Combien j’ai douce sou-ou-venance
Du joli lieu de ma-a naissance
Ma-a sœur qu’ils étai-aient beaux les jours
De-e France
Ô-ô mon pays soient-a mes amours
56Tou-ou-oujours.



Rue de la Viewarde, il avait été amusant de jeter par le soupirail de
la cave nombre d’objets, ce qui avait déclenché les imprécations colé-
reuses de la logeuse, femme d’un feu Saintelme, qui avait ramassé en
ronchonnant sur son tas de charbon ou dans sa réserve de pommes
de terre les tisonniers, les balayettes, les biberons, les tututes, les cuil-
lers et les clés dont Marthe était perpétuellement en quête.

À quatre pattes dans sa barboteuse, devant les deux barreaux
rouillés de la grille qui défendait le soupirail, J s’était inspiré du remu-
gle terreux, ténébreux, tubéreux, sépulcral, d’anthracite et de pétotes
en germination, qui montait des entrailles de l’aven mystérieux à ja-
mais invisité, où toute pièce de taille à passer entre les barres
disparaissait des semaines avant qu’on la redécouvrît à sa place au
logis, rapportée par l’édentée maugréant qu’elle finirait par vendre ses
trouvailles aux Bohémiens.

Il s’enivrerait tout autant des relents épicés, picotant la narine,
auxquels il aspirerait dans la grange qui, dans le prolongement d’une
longue serre, fermait le vaste poulailler de Macou. Une partie en était
occupée par une pièce carrée au sol de sable fin dont le niveau était
inférieur de deux pieds à celui du reste de la bâtisse, et que fermait
une porte rudimentaire. Là se conservaient l’ail, l’échalote et l’oignon,
suspendus en bottes aux poutres du plafond bas servant de plancher

56 Extrait de Souvenirs d’enfance – Chateaubriand
79 LA MISE À NU
au fenil et, dans une litière de terre fine, douce, arénacée, les grains
secs de pois et de haricots, dont une part était consommée l’hiver et
dont l’autre, sélectionnée, faisait les semailles de l’année d’après.

J explora, dès que qu’il fut assez grand pour en hisser l’antillette en
bois et en descendre les trois marches, cet espace caché, où s’étaient
accumulées des décades de senteurs et de toiles d’araignées. Libre de
divaguer quand il restait chez sa grand-mère, il en prit possession, s’y
enferma, et, l’obsession du nu venue, y serpenta voluptueusement,
maronne à l’esse. Longtemps, ses évolutions y furent solitaires, car il
était le seul Martin à séjourner à la ferme, où ne le rejoignaient épiso-
diquement que Yolande, qui avait peur de l’endroit, et, rarement,
Tiopatte, que J traînerait en fin de tome en ce réduit.

Rue Perrault, dans le clos du courtil, les plaisirs se diversifièrent.
Des pelles à charbon remplacèrent les balayettes, et chacun eut loisir,
dès qu’il ne barzinait pas, de s’approprier les parties momentanément
en friche, de creuser ses trous, de les reboucher, d’en faire d’autres,
comme à la mer, de transporter de la terre au seilleau, de chanter aux
caracoles de sortir leurs cornes, de toucher de la baguette les lume-
chons pour les voir se rétracter, de se faire une frayeur au
bourdonnement d’un lourd hurion ou d’un gros malo, au vol quêteur
et insistant d’une mouche à miel, aux voltiges désinvoltes d’une ma-
demoiselle, à l’apparition d’une michorelle s’échappant
précipitamment d’un tas de feuilles qu’on venait de décafoter, à
l’éparpillement affolé d’une colonie de pourcheaux de mur dénichée
par le déplacement d’une pierre, d’écraser des anaines juteuses, ou
d’observer, à croupette, les trémoussements des lombrics charnus,
rouges comme la bavette de cheval qu’on consommait régulièrement,
qui tentaient d’échapper au tranchant des bêches, ou, quand J eut la
force de les manier, aux lames oxydées des vieux ciseaux qui servaient
à raccourcir et égaliser, avant le repiquage, la barbe blanche des poi-
reaux.

Un immense garage occupait la moitié du rez-de-chaussée, ou-
vrant en façade sur la rue et à l’arrière sur le jardin.

80 LA MISE À NU
Arthur y logeait le camion de faiseur et vendeur de frites qu’il ve-
nait d’acheter, avec lequel il tournicotait maintenant dans les foires,
les ducasses, les fêtes paroissiales. Le local, qui avait abrité, avant
l’emménagement des Martin, un atelier de forge et de mécanique,
sentait le vieux fer, et le cambouis dont le sol de terre battue était tout
imbibé, et dont les murs de brique antique étaient tout poisseux. Un
capharnaüm enchanteur et inquiétant en encombrait les coins, les
recoins, les poutres et les flancs. Un monstrueux établi, branlant, ban-
cal, vermoulu, croulant sous d’inutiles outils, un étau grippé, un tape-
daches de cordonnier avec son marteau, des monceaux de boulons,
des collections de ressorts, des bouts de ferraille innommables, des
boîtes à biscuits remplies d’écrous, en constituait l’endroit le plus pé-
rilleux et le plus riche. Ailleurs s’amassaient, dans un réduit sombre,
de fascinantes pièces de moteurs, et, dans un autre, une bonne dou-
zaine de machines à sous, arrivées là nul ne savait quand ni comment
ni pourquoi, des Rol a Top, dites Bird of Paradise, des Pace All Star
de couleur orange, des bandits manchots Watling Blue Seal, aban-
données probablement lors de la promulgation du décret du 31 août
1937.
Ces receleuses de rêves de luxe, ces vamps fatales des salles de
jeux, ces allumeuses de fortunes potentielles, ces fées fêlées jadis fê-
tées, aux formes rondes et aux atours multicolores en étaient réduites
à se rouiller là les rouleaux, oubliées, tout faste perdu, toute clin-
quance ternie, toutes crécelles tues, celées, amoncelées, morcelées,
pêle-mêle, tête-bêche, culbutées, recouvertes d’une épaisse couche de
crasse, sur un misérable parquet de terre graisseuse et bosselée.

Bien que le lieu fût interdit aux enfants, à qui on affirmait qu’y
pullulaient les rats, J et Félicie s’y immisçaient comme des moussoiles,
s’y montraient et s’y bisoutaient la bedondaine et le croupion, y foui-
naient, furtifs, s’y amusaient à actionner les bras arthritiques des
attrape-sous et, à force, parvenaient à tirer des bielles des vieilles bel-
les et de leurs dentiers métalliques des grincements, des clappements,
des ripements, des râles qui faisaient trembloter leurs bajoues de vieil-
lardes décaties au maquillage tout déteint.

81 LA MISE À NU
Inévitablement, leur intrusion était découverte, car lorsqu’ils res-
sortaient de la caverne, leurs semelles imprimaient en abondance sur
le ciment poli de la véranda les preuves noires, huileuses, et remar-
quablement nettes de leur désobéissance, que confirmait la noirceur
de leurs mains.

Ô martinet, que tes lanières dures à leurs roses mollets brûlèrent !

Ni les marionnettes, ni l’pain n’épice
N’ont produit d’effet.
Mais l’martinet
57À vite rappagé l’petit Narcisse

J considéra vite l’instrument punitif, bien que le joli nom du fouet
et l’hypocoristique de son propre patronyme fussent parents par ho-
monymie, comme son ennemi numéro un, et sa prime vengeance fut
de le précipiter dans le trou circulaire pratiqué au milieu de la planche
sur laquelle, en la cahute du fond du jardin, s’asseyaient les grandes
personnes pour lire le journal du titre de la une au bas de la dernière
en pétant poussant et déféquant, consciencieusement, avec applica-
tion et audible et odorant soulagement.

Lorsque ses poignets eurent acquis une souplesse suffisante, et ses
phalanges la dextérité nécessaire, il se servit des grands ciseaux de
couturière qu’il subtilisa dans un tiroir du buffet pour en couper régu-
lièrement une à une, au ras du manche, les lanières qu’il jetait par-
dessus le mur du fond.

Qu’à cela ne tînt ! Sitôt que Marthe découvrait le forfait, elle usait
du bois chauve avant de remplacer l’ustensile.

Car le chat à neuf queues avait plus de neuf vies.


57 Alexandre Desrousseaux (Le ptit quinquin)
82 LA MISE À NU



Et c’est la vie, cuicuiiiiii
C’est un oiseau, un animaux
58C’est un oiseau un animaux.



Dans la maison contiguë habitaient un médecin, Armand Tilmant,
son épouse et ses deux enfants, dont un jeune homme de dix-huit
ans, dépressif et sujet, confiait sa mère, à d’effrayantes crises
d’épilepsie.
Profitant un dimanche de la sortie au culte de sa famille, il avala
les médicaments qu’il trouva dans le cabinet paternel, ouvrit le robi-
net de gaz de Hollande après avoir calfeutré la cuisine, s’enferma là et
trépassa dans la plus stricte intimité.
L’affaire fit du potin dans le quartier.
Marthe, qui prenait régulièrement le café avec la mère du gazé,
pleura convenablement.

J découvrit que l’existence se déroule de manière plus ou moins
supportable entre deux parenthèses, l’ouvrante faite d’un pétale de
rose ou d’une feuille de chou, et la fermante constituée d’une pau-
pière de pierre. Il comprit que toute présence porte en soi
l’irréductible absence.

Ce suicide survenu dans une famille bourgeoise fut exploité par les
journaleux locaux. Arthur déclara que ces naquetouts qui, eût dit le
général, gribouillent, scribouillent, grenouillent, appartiennent à
l’espèce mal aimée mais globalement utile des charognards.

J manifesta malgré cette dépréciation relative, ou en réaction à
icelle, un appétit précoce pour la lecture apéritive des journaux.

58 C’est la vie, cui cui – Chanson des Fatals Picards (2003)
83 LA MISE À NU
Il distingua les quotidiens que rapportait Arthur au soir, Paris-Turf
et l’Humanité, et celui, régional, que déposait une vendeuse ambu-
lante à la boîte aux lettres le matin, La Voix du Nord.
Il chiffonna, déchira, mâcha, et en fut tancé, avant de savoir en
déchiffrer les colonnes, les futiles feuilles en couleur du Journal du
Dimanche, qui parvenait parfois d’une ducasse, taché d’huile et fleu-
rant la frite, oublié par un client et ramassé par Arthur.

Il ne lut pas mais sut, car le fait anima, à son tour, les propos do-
mestiques, que Monsieur Wihot, son maître de préparatoire avait été
emprisonné pour avoir efficacement étranglé sa femme.

Il regretta l’instituteur qui feignait de ne pas le voir, peut-être
parce qu’il le savait en avance sur le programme, s’adonner à une ac-
tivité non académique qui faisait fureur dans la classe, consistant à
tracer à la craie sur l’ardoise rectangulaire les deux bords d’un chemin
labyrinthique, à passer l’itinéraire au voisin, lequel devait déposer un
gros crachat à l’entrée et, en manipulant la tablette, le faire couler jus-
qu’à la sortie sans déborder du sentier tracé.

Le remplaçant bannit ce jeu d’adresse, inventif et bon marché.

Le maître, indisposé, rentré chez lui avant l’heure, avait surpris son
épouse extraordinairement nue, l’espiègle, qui ne l’avait pas entendu
revenir, en beau train de batifoler caracoler cabrioler cultorgnoler
follement de la cave au grenier avec l’adjoint au maire Innocent Boe-
laert, en transe, breloques brinquebalantes, qui lui pinçait lui agrouliait
lui mordouillait en salivant les fesses bondissantes comme les singes
ont usage de le faire à celles des Patagonnes.

Vla qu’i queur à perte haleine,
Pour attraper sin minou,
À l’ cour, même à l’ bass’ cuijeine.
59Et au guernier, tout partout

59 Le voilà qui court à perdre haleine/Pour attraper son minou/Dehors, et
dans la petite cuisine/Et au grenier, et tout partout
84 LA MISE À NU

Lorsque le mâle régulier, sorti brusquement de la soupente où il
s’était un temps dissimulé pour apprécier la situation et se chauffer la
bile, eut eu intempestivement interrompu la chevauchoire en cham-
bre de l’échevin échevelé éperonnant l’écervelée qui fort arrutéliant
s’était tout offerte au montoir, le barbichu avait précipitamment dis-
simulé sa courte pointe sous un couvre-lit qui ne lui appartenait pas,
et s’était lâchement esquivé par la fenêtre vers la maison voisine, où
sa propre (en un sens seulement, car elle était réputée très économe
de savon) épouse vertueuse et verruqueuse, portant triple casaque
boutonnée jusqu’au collet, avait été fort ébaubie d’abord, terriblement
outrée ensuite, de le voir débarquer en cet équipage de marchand de
tapis incompatible avec l’édilité.

Durant l’orageuse altercation née de la certitude que venaient de
lui saillir du front, comme de celui d’Actéon, deux énormes andouil-
lers, le nouveau cornupède avait serré fort fort le col désirable et
délicatement potelé de la maîtresse du logis et du voisin.

J pélerina longtemps, en sortant de l’école, jusqu’à la rue Dervaux,
s’attarda devant les grilles vertes de la maison, aux volets obstinément
60fermés, de son institueur , et scruta, renifla, écarquilla des yeux prêts
à tout voir, quêtant dans l’atmosphère étrange qui envahissait la cour
avec les queues de rat quelque fantomatique silhouette blanche, gra-
cieuse et nue, jouant à loup ou à colin-maillard avec un diablotin aux
pieds fourchus, à la barbichette incivile et aux « rognons qui berlo-
quotent » (expression arthurienne), éléments qu’il assimilerait bientôt
aux attribucules de l’Hermès de Praxitèle pensivement observés dans
le Petit Larousse d’Arthur cruciverbiste.

L’homme avait pouvoir de mort sur soi et sur autrui ! La révéla-
tion fut brutale, mais J s’en accommoda vite : il n’en perdit pas
l’appétit, ce en quoi il ne différa pas de ses congénères.


60 sic
85 LA MISE À NU
Les émanations diffuses des journaux participaient, certains soirs,
des effluences du pain d’alouette, relief des briquets de saindoux, de
pâté, de jambon ou de maroilles qu’Arthur avait emportés le matin et
mangés en partie pour son dîner.
Ces restes appétés, enveloppés dans un des quotidiens suscités,
trimballés toute la journée dans la musette ou dans la grande poche
du tablier, exhalaient l’enivrant bouquet fait de l’amour contractuel
obligatoire avec lequel Marthe avait confectionné dans le petit matin
gris le déjeuner marital, des miasmes obscurs des articles relatant, sur
le papier qui les empaquetait, les diverses forfaitures de l’espèce hu-
maine, du musc paternel et de la sueur de son labeur, des traces de
tous les relents de cigarette de tabac brun, de bière, de frites auxquel-
les ils avaient été exposés depuis l’aurore, et, quelquefois, du vague
esprit d’eau de Cologne à bon marché d’une poissarde à la dérive
abruptement enfourchée après la fermeture sur le plancher visqueux
de la baraque à frites.

Ce pain d’alouette-là n’avait pas certes la saveur du vrai, du tradi-
tionnel, de celui que les mineurs remontaient de la fosse dans leur
musette, et qui sentait bon la gaillette et le grisant grisou, ni de celui
d’un des cousins d’Arthur, qui travaillait dans une scierie et déposait
le matin dans le tiroir de son établi, pour ses deux filles, à côté de sa
gamelle, des tartines qui dégageaient le soir un inégalable fumet de
sciure et de colle à bois, mais J se régalait d’y retrouver le goût de la
promesse faite la veille au soir, qui faisait du quart de briquet rassis
une friandise jalousement convoitée :

« Si t’es sache comme eine imache, d’main t’aras du pain
d’alouette ».

Ell’ li dijot : « Min Narcisse,
D’main t’aras du pain d’épice
Du chuc à gogo
Si t’es sache et qu’te fais dodo.
Dors min p’tit Quinquin min biau pouchin min gros rojin
86 LA MISE À NU
61Te m’fras du chagrin si te n’dors point ch’qu’à d’main

chantonnait Marthe, alors que par la TSF la chanson de Prévert
faisait tomber lentement, infiniment, les feuilles mortes dessinées sur
la tapisserie.

Marthe serinait et roucoulait et soupirait et faufilait, et attendait au
soir Arthur dont la nouvelle activité, indépendante, occupait toutes
les heures de l’aurore à perpète, lui laissant juste assez de temps pour
ses paris hippiques.

Avec son long camion rouge, il partait tôt vers la fête foraine ré-
gionale de la semaine, emportant ses sacs de truches et ses pesants
fûts métalliques de graisse de cheval. Les festivités, même quand il
pleuvassait, ce qui arrivait fréquemment, duraient jusque bien après
minuit, et le retour au logis, à ces heures obscures, se faisait généra-
lement sans que les enfants s’en aperçussent, sauf quand le marchand
de frites rentrait plus éméché que la veille, ou arborait un poil roux,
saugrenu comme tel qui nage sur la soupe, sur le col las de sa veste
tachée, et qu’alors des rafales de dispute en rebondissant escaladaient
les marches de l’escalier de chêne, cascadant à l’envers jusqu’à l’étage
où elles réveillaient J qui, tendant le lobe, se glissait au palier pour
voler des bribes du conflit, qu’il utilisait comme éléments des romans
qu’il aimait à se faire.

Très tôt l’excitèrent les tensions, les larmes, les alarmes, et les
charmes du drame.


61 Alexandre Desrousseaux, paroles et musique (1853): Min tiot Quinquin

87 LA MISE À NU



Eh v’là, ch’tableau, ch’tableau, ch’tableau, qu’in va mette in peinture h’tableau, r’vétiez comme il est bieau ! h’tableau, qu’in va mette in peinture
62h’tableau, r’vétiez comme il est bieau !



Les jours filaient, l’hiver fondait aux premiers baisers du prin-
temps, et sans cesser, c’est sûr, sur le fil de fer galvanisé qui traversait
la cuisine, séchaient les chiches couches dont la blancheur s’était ir-
rémédiablement perdue dans la succession ininterrompue des
explosions de drisse, et dont la trame s’était usée jusqu’à la transpa-
rence à force d’avoir été ébrouée, frottée au Saint Liche ou au savon
noir sur la planche à linge.

Au Kenya, la révolte des Mau-Mau, qui prétendaient insolemment
récupérer les terres arables qu’avaient mises en valeur les civilisateurs
britanniques en toute légalité coloniale, entraîna la proclamation de
l’état d’urgence et une sévère répression qui allait faire des milliers de
morts.

L’odeur n’en vint pas agacer les trous de nez à J.
Adon, il se précipitait vers la porte vitrée de l’entrée dès qu’il en-
tendait la corne du laitier, anachronique livreur ambulant, dont il ne
se blasait pas de voir arriver la carriole rustique tirée sur les pavés par
le dernier âne de la ville. Intense était sa joie quand il était autorisé,
porté par Marthe, à rebrousser de sa menotte le crin au collet de
l’animal.

Quant aux chevaux des grands chariots des patibulaires cachalo-
ques, et à ceux des ultimes carrettes à foin, leur passage était guetté

62 Extrait d’une chanson de kermesse chti

88 LA MISE À NU
par les riverains, chacun ayant à cœur d’arriver le premier, avec sa
pelle à charbon, sur les crottins fumants que ces amis de l’homme
abandonnaient généreusement sur la chaussée, denrée qu’on recueil-
lait précieusement pour fumer les plates-bandes.

« Piaux d’lapins, piaux ! Piaux d’lapins, piaux ! » criaient les Bohé-
miens.

Marthe chantait, une fleur bleue à l’âme, en rentrant de la rue, le
regard vers le vague :

Qui sait, qui sait, qui sait ?
Tu dis que sur la terre
C’est moi que tu préfères
Que nulle ne peut te plaire
63Qui sait, qui sait, qui sait ?

et portait au jardin de splendides crottins au fumet prometteur.

Les déplacements en tramway vers Macou continuaient, aussi fré-
quents, même quand il pleuvotait, ce qui était ordinaire.

Les années cinquante stratifièrent et fumèrent sur le riche lisier des
années ichoreuses.
La vague procréatrice du début de la deuxième moitié du siècle
apporterait un nouvel échouage de petits Martin, avec, coup sur coup,
une Martine, une Anne et un Jacques, qui figureront en filigrane dans
ce roman, et vaudrait à Marthe, au théâtre de Condé, la remise par le
maire de la médaille patriotique de la génitrice prolifique.

Dans la chambre humide, triste bien que régulièrement retapissée,
où J dormait avec Félicie et François, la propriétaire, une vieille fille,
avait laissé une immense armoire, en chêne massif, qui craquait la

63 Qui sait ? Qui sait ? Qui sait ? Chanson interprétée par Les sœurs Etienne
(extrait) - Paroles et Musique: JLarue, O.Farrès © 1950 - Disque MC
89 LA MISE À NU
nuit, aussi bien l’hiver, quand le feu de l’âtre en chauffait les planches,
que l’été, quand le fraîchissement nocturne les rétractait.

La dame, passée élégante, avait bourré les étagères du haut de tout
un capharnaüm de cartons à chapeaux, de bérets à fantaisies de plu-
mes, de minoches, de toques, de capes, de turbans, d’écharpes, de
gaines Roussel, de guimpes, de corsets à baleines, de jaquettes, de
guêpières, de manchons, d’épaulettes, et avait comblé le bas
d’hermines, de renards argentés, d’antilopes, de daims, de zibelines,
d’astrakans, de babioles, de giselles, de bucoliques, de fouffes, de ru-
bans, de colifichets, de pompons, de voilettes, d’angonales, de soies,
de feutres, de jerseys tissés d’Albène, de mousselines, de caraculs et
de breitschwanz, de velours anglais, de crêpes Zoulous et Georgette,
de tulles, de bagatelles, de gants brodés et de jupons jaunis. Le meu-
ble impressionnant, dont les lourdes portes grinçaient délicieusement,
offrit à J une merveilleuse caverne sombre et satinée où il aima se
pelotonner, le pouce en bouche, et attendre, immobile et riant à
l’avance, que sa sœur l’y dénichât en tripudiant.

Bien que ces batifolages eussent été interdits aussitôt qu’ils eurent
été inventés, et menacés d’une virevolte de martinet au motif qu’il ne
fallait pas attenter, aux termes du bail, à l’intégrité des biens conservés
là, J et Félicie s’y prélassèrent, léchèrent les chairs et caressèrent en la
naphtaline, aux soirs d’été, après que Marthe, matte, ayant mené porté
poussé son monde en haut une fois terminés la toilette et l’enfilement
des pyjamas et chemises, était redescendue convaincue, ou feignant
de l’être, que les chambrées ne tarderaient pas à s’assoupir.

Pour le coucher, ils étaient précisément aheurés : la règle imposait
qu’entre sept heures et sept heures et demie les jeunes Martin fussent
tous au lit, qu’il fît grand soleil en juillet ou nuit pleine en décembre.
Qu’ils dormissent, qu’ils s’amusassent ou qu’ils bataillassent et ca-
valcadassent d’une chambre à l’autre, se lançassent les oreillers,
pouffassent, se gratouillassent, s’auscultassent, il n’importait, pourvu
que les bruits ne traversassent pas la porte isolant l’escalier des pièces
du rez-de-chaussée, et n’allassent pas déranger la quiétude vespérale
de Marthe, qui consistait le plus souvent, les bigoudis bien enserrés au
90 LA MISE À NU
réticule, à attendre, en tricotant un pull-over, en pédalant sur sa Sin-
ger, en rapiéçant une maronne, en raccommodant une robe, en
polissant une barboteuse, en reprisant une chaussette autour d’un
drôle d’œuf en bois, en ravaudant un tablier, en rapetassant une che-
mise de nuit, en rabillecoustrant un pyjama, en arsarcissant un drap,
en relisant son Confidences, qu’Arthur rentrât gris, ou recru, ou les
deux, fort gai chantant et plaisantant, ou dégorgeant une bière triste,
de sa journée aux friteuses, pour lui réchauffer son ragoût de mouton
aux haricots ou sa soupe aux pommes de terre, poireaux et céleri.

Lorsque les cris étouffés, les parties feutrées de muchette, les ga-
lopades retenues sur le plancher craquant, les pirouettes amorties
dans les édredons mouflus, les assauts de chatouille et les vagues de
fous rires assourdis dans le creux des taies se transformaient,
l’excitation croissant, en tumultueux chahuts, ils se terminaient, bruta-
lement, par l’escalade en trombe d’une Marthe vociférante, ou, plus
rarement, par la montée à pas de loup et l’apparition soudaine
d’Arthur, et par une danse générale, indiscriminée, de claques ou de
cinglées de martinet dans les deux mansardes.
Les hurlements, les pleurs, les reniflements précédaient alors
l’ensommeillement collectif, pendant que s’éveillaient, redis-je, à
l’orient, par gros à-coups, sous la cravache bienfaitrice du camarade
Mao, la Chine, devenue République Populaire, et, sous la férule pro-
gressiste de Nehru, l’Inde, prétendument républicaine et atrophiée
d’une partie de sa composante musulmane, ce dont J prendrait cons-
cience plusieurs décades après la parution du livre d’Alain Peyrefitte,
dont il n’a lu mot, mais à quoi il n’a jamais manqué, docte, de se réfé-
rer, dans les conversations convenues entre gens de bonne
compagnie :
« Comme l’a prédit Peyrefitte… »

L’important est de paraître informé,
Et, comme si l’on eût sa part en la conquête,
64Discourir sur Florence et sur Naples aussi…

64 Extrait de « Marcher d’un grave pas », de Du Bellay (Regrets, LXXXVI)
91 LA MISE À NU



Quand reverrai-je, hélas ! de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison,
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
65Qui m’est une province et beaucoup davantage ?



Au fond du jardin de la rue Perrault on avait aménagé une basse-
cour, où on élevait des pondeuses noires et des drôles de roux cous
nus. Sur son grillage grimpaient des groseilliers dont les fruits acides
excitaient clandestinement les palais de J et de Félicité qui se dépê-
chaient de cueillir ceux qu’ils réussissaient à atteindre avant que
Marthe en fît la récolte intégrale et en mît la gelée en pots qu’elle lu-
tait de paraffine.

La saveur qu’ils prisaient le plus était celle, surette, des croque-
poux que produisait un modeste groseillier à maquereaux dans un des
recoins du courtil.

En cachette ils pénétraient dans le poulailler et fourrageaient dans
l’estrain des cageots à pondaison, autant pour y dénicher un œuf neuf
que pour se griser de l’odeur de fiente fraîche et de plume chaude qui
imprégnait les lieux : cédant à l’impulsion d’une zoophilie précoce qui
se dissoudrait bientôt pour reparaître un jour sous des formes plus
sauvages, ils enfouissaient leur visage dans le nid d’où ils venaient de
chasser la galline qui y culait, et humaient à naseaux avides la bestialité
des creux.

En été, quand Arthur déterrait ses cartoufles, les enfants partici-
paient au ramassage.

65 Du Bellay : Les Regrets
92 LA MISE À NU
J et Félicie aimaient à pulvériser dans leurs menottes les ruques
poussiéreuses pour y découvrir de petits tubercules tout ronds dédai-
gnés par le trident d’Arthur.
Entre le moment où Arthur commençait à fouir son jardin, à
grands coups précis de sa bêche rectangulaire qui tranchait droit la
terre à peine dégelée au sortir de l’hiver, et celui où il déchoquait le
dernier poireau, le potager connaissait son temps de totale domestica-
tion, vers mai-juin, quand sur toutes les routes tirées au cordeau
s’alignaient et défilaient en ordre militaire radis, délicates couilles à
l’évêque, et poireaux repiqués, plants de pommes de terre sortant des
butées uniformes, navets et carottes démariés, et pieds de fraisiers
prenant vigueur à égale distance les uns des autres.
Toutes les piessintes, de largeur identique, qui séparaient les routes
de légumes, étaient régulièrement serfouies pour aérer la terre, et on
désherbait à la rasette la voyette qui partageait le potager en son mi-
tan.
Peu à peu, tandis qu’on avançait vers l’automne, on rendait sa li-
berté à la nature, qui rensauvageait précipitamment de ses herbes
folles, de ses prêles, de ses orties, de ses trèfles, de ses queules gour-
mandes la part de terrain qu’on lui concédait provisoirement.

Le jardinage se transformait en partie de chasse quand Arthur dé-
celait, dans la muterne en éruption d’une taupinière, les frêles
frémissements et les légers éboulements indiquant que le fouisseur
était en pleine activité. Il s’approchait lentement, silencieusement,
faisait signe de ne pas bouger, de ne pas mot dire. Arrivé à bonne
distance, il levait son louchet, et s’immobilisait, épiant les mouve-
ments de l’animal.
Et d’un coup le fil de l’outil s’abattait, avec une telle violence que
le fouan, brutalement sorti de sa galerie et projeté à plusieurs pas dans
un second geste instantané avec une pelletée de terre, se retrouvait
quasiment tronqué en deux parties sanglantes et soubresautantes,
sous les yeux fascinés de J.
Il n’éprouverait plus tard, quand il le faudrait, aucune répulsion, et
saliverait même à étêter vifs les poulets, ou bien à leur couper la lan-
gue d’un coup de ciseaux pour les saigner selon l’usage local, à
maîtriser assommer exorbiter dépiauter les lapins puis à les vider de
93 LA MISE À NU
leurs entrailles fumantes et odorantes, à immoler, dépecer, équarrir
moutons, cabris et veaux, à patauger pieds nus dans le sang tiède et le
chyle poisseux.
Il connaîtrait une autre témulence à la vision du sang qui jaillirait à
gros bouillons de la carotide dérisoire de l’homme égorgé dont il
s’efforcerait d’immobiliser sous sa botte, tout au long de sa brève
agonie, le corps nu capricant : ceci est d’une autre histoire.

Il s’initiait lors à la mort. La camuse en ses nuits se fardait
d’effarantes beautés.

Cependant les samedis d’été, après le grand ménage, Marthe pla-
çait au soleil de pleins seaux d’eau. L’après-midi déclinant, elle les
vidait dans la lessiveuse en galvanisé, et le bain se prenait dans les
rayons vespéraux, orangés et doux, qui s’attiédissaient obliquement.
C’était une cuvée de bonheur. J et Félicie avalaient ensuite avec fort
appétit, assis flanc à flanc dans leur pyjama amidonné fraîchement
poli (en fin de semaine on mettait au sale les habits de nuit portés
depuis le samedi précédent), en affichant belle chère, leurs briquets de
pain de sept cent à la croûte craquante et à la mie renfermant encore
un peu de la chaleur du four (c’était le jour que le boulanger venait
livrer, tard l’après-midi, les sept bâtards qu’il fallait pour tenir jusqu’au
lundi), garnis de beurre demi-sel, de fromage blanc (denrée goûtée
dont la livraison se faisait aussi le samedi), et de cassonade brune dont
on se pourvoyait en Belgique, où la partie flamande avait voté massi-
vement, naturellement, pour le retour du traître Léopold III, qui fut
(bien fait pour lui, dit Arthur) un temps plus tard, face aux protesta-
taires wallons, contraint d’abdiquer en faveur de Baudouin.

Ce qui se passait en Belgique, et particulièrement dans la partie
belge de la Wallonie, concernait la branche maternelle de la famille,
dont de nombreux membres, devenus sujets du roi Baudouin, vi-
vaient de ce côté-là de la frontière, ligne agressive et sécatrice comme
toutes celles que les gouvernants tracent sur les cartes pour se délimi-
ter des territoires, plus arbitrairement découpés, bien qu’inspirés par
le même instinct primaire, que ceux que se disputent les espèces ani-
males dites inférieures, et les genres végétaux tenus pour inanimés.
94 LA MISE À NU

La contrebande était pratiquée par tous les frontaliers, qui se ravi-
taillaient à Peruwelz ou à Bernissart en essence, en viande, en café, en
tabac, et, dans les années de pénurie qui suivirent la fin de la guerre,
en divers produits industriels, parmi quoi les roulements à billes,
qu’Arthur rapportait clandestinement des ducasses d’outre-Quiévrain
dans ses grands bidons métalliques de graisse de cheval, dont le fond
avait été découpé et qu’il avait alignés sagement sous l’étal de sa bara-
que à frites roulante.

Quand les fraisiers donnaient, la maquée et la vergeoise étaient
remplacées sur les tartines beurrées par des fraises fraîches écrasées et
saupoudrées de sucre en poudre. J conserve en ses pupilles et papilles
la roseur, la délicatesse et le parfum sucré des grenus rouges et des
quatre-saisons.

Le terrain était fertile, limoneux, gras et sablonneux, facile à fouir.
Les souvenirs afférant au jardinage sont indissociables de ceux du
cabinet, attenant au poulailler, tout au fond du jardin qu’il fallait tra-
verser, dès qu’on était considéré comme assez grand pour ne plus le
faire sur le pot ou le seau le jour, pour aller y déjeter ce qu’on portait
dans les tripes.
On y avait monté en briques le support du siège, fait d’une plan-
che grossière percée d’un trou circulaire qu’un couvercle de bois
épousait trop lâchement pour éviter que les mouches s’y introduisis-
sent, ce qu’elles réussissaient parfaitement et incessamment à faire,
puisque des hordes de moulons jaunâtres bien nourris remontaient les
parois en couches d’une remarquable épaisseur et venaient grouiller
sur le dessous de l’opercule jusqu’à ce qu’on les repoussât au fond du
cloaque à grandes aspersions de grésil. Des deux côtés de l’odorant
orifice s’empilaient des liasses de vieux journaux à double usage : le
déposant y révisait les annales, puis les utilisait au curetage anal.
Un regard, fermé d’une plaque métallique, permettait, de
l’extérieur, d’accéder à la cuve.
L’endroit devait ressembler à celui qui, disent les uns, a inspiré à
Alfred de Musset son Ode à l’offertoir du château de Nohant, bien
95 LA MISE À NU
que George Sand n’y eût jamais, disent les autres, posé son fessier
littéraire.

Périodiquement, Arthur se munissait d’une tinette, dont il atta-
chait l’anse à une grosse corde, et l’y plongeait, pour l’en ressortir
pleine, dégoulinante d’une merde précieuse mêlée à de sordides faits
divers décomposés, qu’il épandait avec gourmandise entre ses buttées
de pommes de terre, ou, en automne, sur toute l’aire du jardin dénu-
dé, qui, ainsi régulièrement purelé, engraissé de la gadoue des
turpitudes du monde, prodiguait infailliblement des récoltes maraî-
chères prospères.

Pour la nuit, et par temps froid, le logement n’étant pas pourvu de
lieu d’aisances, on utilisait, une fois dépassé le stade des couches puis
celui du pisse-pot, dont un modèle séjournait près de la cheminée
dans chacune des chambres d’enfants, un seau hygiénique émaillé qui
trônait au fond du palier desservant les pièces du haut.
96


Mon âme vers ton front où rêve, ô calme sœur,
Un automne jonché de taches de rousseur,
Et vers le ciel errant de ton œil angélique,
Monte, comme dans un jardin mélancolique,
66Fidèle, un blanc jet d’eau soupire vers l’Azur !



Un soir Félicie facétieuse, à la lueur jaunâtre que diffusait gratui-
tement à travers les lames disjointes du volet un lampadaire érigé en
face de la chambre, s’en fut pisser sur les cendres tiédissant de la ca-
67pucine. J et François l’imitèrent en rigolant bas, arrosant jusqu’au
contrecœur, alors que les petits dormaient dans la chambre d’à côté,
et le jeu devint quotidien.

Quand le feu était trop fort, Félicie dirigeait son ru d’or au fond
du pot, puis vidait l’écloi sur le godain en pointant aux rais de la rue
ses tiots cantiaux pointus.

68L’enfance a ses odeurs…

Outre le plaisir de voir, de sentir et d’entendre grésiller l’urine en
l’âtre, l’acte procurait à chacun tour à tour celui d’offrir à la vue et au
tact d’autrui, dans la position de Crépitus, les parties de sa personne
étrangement dites honteuses.

L’odeur, persistante, croissante, et les auréoles au bord de la che-
minée ayant mis leurs parents au parfum, les interrogatoires se
succédèrent. Ils connivèrent tant et si bien dans la dénégation et la

66 Soupir – 1864 - Poème de Mallarmé, in Poésies
67 L’initiale invitation est venue de J, assortie de la promesse d’un carambar.
Puis Félicie a corsé le jeu et l’a rendu quotidien (Mémoires érotiques, Félicie
Vandeputte, Ed. Carabistoule, 1984, page 121).
68 Jean Cocteau
97 LA MISE À NU
récidive qu’il fallut un jour une volée collective de lanières sur les
mollets nus pour que cessassent les ondées organisées sur les cendres
assoiffées.

Ces jouissances enfantines n’ajoutèrent rien au désordre du
monde.
On se touchotera, on se chamouillera toujours, que tous les dieux,
parmi lesquels l’unique, créés et incréés, le veuillent ou non.

Dieu ! Parlons-en (mais pas trop) !
Il avait fallu que passassent soixante-sept années après que Nietz-
sche eut proclamé sa mort pour qu’une grande nation civilisée
comme la Hongrie, officiellement agnostique, osât interdire la théolo-
gie dans ses universités !
Ce lumineux anathème ne fut donc prononcé dans l’est avant-
gardiste que trois ans après la naissance de J !
Soumis enfant, catéchumène, à la pression, insidieuse, diffuse de
l’Église, partout vivace en France, y compris dans les familles affi-
chées anticléricales, entretenue par quinze cents ans d’écrasante
hégémonie, il prit un plaisir insane à écouter la messe, au moins jus-
qu’à son douzième anniversaire, avant d’avoir la lucidité de se
convertir à l’athéisme.

La Russie soviétique, qui avait ouvert la voie, n’était pas allée au
bout de sa politique. Elle avait rationnellement condamné les églises,
ces lieux de débauche iconoclaste et de délire mystique, confisqué
légitimement les biens du clergé outrancièrement accumulés des siè-
cles durant par les illusionnistes de tout poil exercés à exploiter les
tendances populaires à l’idolâtrie, détruit intelligemment quelques
monuments érigés par les iconolâtres orthodoxes, judicieusement
profané quelques reliques, restes macabres de comédiens schizophrè-
nes sanctifiés, sciemment emprisonné, déporté, et expédié tout droit
en leur vade-in-pace quelques litanies de popes persuadés, quoi qu’on
leur fît, de ressusciter, tant pis pour eux, à la droite du père.

Mais le communisme n’avait pas su éradiquer définitivement la
bête, dont J verrait, fort écœuré, reluire la tonsure et repointer la hure
après le déplorable avènement de la perestroïka.
98 LA MISE À NU
Symptomatiquement, le 24 décembre 1949, près d’un demi-siècle
après la séparation des églises et de l’Etat, on n’avait rien trouvé de
mieux à diffuser sur la naissante RTF publique et laïque, dans le cadre
des premières retransmissions en direct, qu’une moyenâgeuse messe
de minuit.

Le jeudi après-midi, les trois grands allaient au patronage dans la
rue Notre-Dame. Un curé jeune et racoleur y proposait, contre une
pièce de vingt francs, des parties de balles, de mouchoir et de furet,
suivies de projections de dessins fixes. J retrouvait là, sur écran de
drap blanc, vivants car pourvus, sinon du mouvement, du moins de la
parole, les personnages des albums familiers, Tintin et Milou, Jo et
Zette, Peter Pan, et bien d’autres et, piégé, il chantait, reconnaissant,
après la projection : « Je vous salue, Marie ».

Pourtant, un jour, las des loisirs pasteurisés du patronage, ou sou-
cieux de contrevenir à un ordre trop établi, au lieu de descendre la rue
pavée sur laquelle se fermait, une fois franchi le porche noir, le man-
teau des vantaux de la cour du couvent, ils obliquèrent à hauteur de la
Place Verte, passèrent sans se signer devant l’église à l’imposant clo-
cher dédiée à Saint Wasnon, moine irlandais venu crétiniser le peuple
du Hainaut au VIIe siècle, pénétrèrent dans une boutique située au
début, à droite, de la rue du même nom, à proximité du lieu de nais-
sance de Claire Léris, dite Mademoiselle Clairon, la tragédienne
préférée de Voltaire et de Diderot

« Quel jeu plus parfait que celui de la Clairon ? Cependant suivez-la, étu-
diez-la, et vous serez convaincu qu’à la sixième représentation elle sait par cœur
tous les détails de son jeu comme tous les mots de son rôle. Sans doute elle s’est fait
un modèle auquel elle a d’abord cherché à se conformer ; sans doute elle a conçu ce
modèle le plus haut, le plus grand, le plus parfait qu’il lui a été possible ; mais ce
modèle, qu’elle a emprunté de l’histoire, ou que son imagination a créé comme un
grand fantôme, ce n’est pas elle ; si ce modèle n’était que de sa hauteur, que son
action serait faible et petite ! Quand, à force de travail, elle a approché de cette idée
le plus près qu’elle a pu, tout est fini ; se tenir ferme là, c’est une pure affaire
d’exercice et de mémoire. Si vous assistiez à ses études, combien de fois vous lui
99 LA MISE À NU
diriez : Vous y êtes !… combien de fois elle vous répondrait : Vous vous trom-
69 pez ! »

et y achetèrent pour soixante francs de pétards. Puis ils remontè-
rent précipitamment la rue de la Bibliothèque, traversèrent au galop
l’embranchement de la rue Perrault, et gagnèrent hâtivement les rem-
parts boisés de l’enceinte espagnole construite au XIIe siècle, refaite
au XVIe sur ordre de Charles Quint et transformée par Vauban au
XVIIe, et la berge du Jard, canal de douve mis en eau en 1538, où
bientôt retentirent, en écho lointain aux coups de bombardes des ar-
mées de Louis XIV assiégeant la ville en 1676, des rafales de
claquarts, saluées de cris et de rires sous les frondaisons frémissantes
et protectrices.

La fête ayant cessé faute de munitions, ils retournèrent, en rasant
les briques, jusqu’au propylée du prêtre qui, comme tous les pères,
aimait les enfants, et attendirent là sagement que se terminât la séance
du jour, et que s’égaillassent en la ruelle leurs camarades de patronage,
à qui ils se mêlèrent pour reprendre le chemin de la maison, la pom-
mette rosie par le plaisir honteux de l’incartade.
Le secret de l’escapade n’ayant pas été éventé, ils la réitérèrent,
poussant de plus en plus loin leur exploration de la rive du fossé, où
les vitupérèrent, en les accusant de faire fuir les poissons par leurs
pétarades, de tranquilles oisifs qui pêchaient la tanche à la dandinette
en amont des buses d’où jaillissait un liquide jaunâtre, corrosif et
bouillonnant provenant de la Celcosa.

Fut-ce l’un de ces pêcheurs, fut-ce la tenancière du magasin de
farces et attrapes chez qui ils se fournissaient en boîtes de campes,
fut-ce le curé qui en avertit Marthe ? Nul ne s’en souvient. Mais la
flagellation qui s’ensuivit fourmille encore à la culasse lasse et triste-
70ment ridée de J.
Ils furent pendant trois mois privés des activités ludiques du curé
pédagogue.

69 Diderot, Le Paradoxe du Comédien
70 « Animus meminisse horret... »
100 LA MISE À NU
Puis les jeudis redevinrent ce qu’ils avaient été, consacrés au caté-
chisme le matin, aux loisirs pastoraux l’après-midi, dans la norme du
temps.

J s’éprit de la patenôtre et de l’avemaria, et se les récita et chanta
muettement tous les soirs, sous ses couvertures et sous le toit tuilé
rouge communiste et païen de son père.

« Bah, ça peut pas leur faire de mal » répondait Arthur, un peu gê-
né aux entournures, aux camarades durs et purs qui lui demandaient
malicieusement s’il n’était pas contradictoire qu’il évitât l’église
comme un lazaret, qu’il entonnât à toute heure de champ :

« Debout les damnés de la terre
Debout les forçats de la faim
La raison tonne en son cratère
C’est l’éruption de la fin
Du passé faisons table rase
Foules, esclaves, debout, debout
Le monde va changer de base
71Nous ne sommes rien, soyons tout… »

et qu’il expédiât ses enfants en file de nonnes le jeudi à la psallette
puis aux activités paroissiales, et le dimanche à la messe en latin, por-
tant religieusement leurs beaux missels à couverture de cuir vert, aux
pages marquées par les nombreuses images pieuses dont le prêtre
récompensait les enfants benoîts.
Dans ce repaire de jaurésiens impies, on faisait maigre le vendredi,
et Marthe n’entama jamais un pain sans le bénir, de la pointe de son
grand couteau, d’une croix sur le ventre croustillant.
Et à propos de couteaux, en croiser deux sur la table provoquait
chez elle un grand ébranlement de terreur superstitieuse et valait au
maladroit une immédiate réprimande.

J souffrit donc d’une ferveur éphémère et, avoue-t-il avec un
soupçon de contrition, sincère.

71 L’Internationale
101 LA MISE À NU



Fais dodo mon petit Bout
Mon robinet mon Peter pou
Fais dodo mon mirliton
Mon crocodile mon petit tromblon.
Demain tu pourras
Jouer avec Vania
Pompon Siam et Valentin
72Dans le fond du jardin.



Il y eut des périodes, en plein hiver, où on n’allumait plus de feu
dans les chambres, sans explication (quand un des enfants s’enquérait
du fondé d’une décision parentale, il s’entendait répondre du tac au
tac : « On t’a d’mandé si t’grand-mère al fait du vélo ? », ce qui ôtait
toute légitimité à la curiosité).

Sans flamme l’âtre perdait l’âme.
Le givre brodait aux carreaux de délicates valenciennes.
Des candéliettes au matin pendaient aux nochères et au nez de J
gelé.

Dans ces rudes intervalles, on mettait à chauffer dans le four de la
cuisinière à charbon, en bas, des briques réfractaires, et, venu le mo-
ment de monter, on les enveloppait dans la loque ad hoc. Puis on les
enfouissait au fond du lit, pour s’y tenir au chaud les pieds emmaillo-
tés dans de grosses chaussettes.

Au plus âpre de l’hiver, quand la grippe assaillait la maison, toute
la literie était resserrée dans la chambre parentale, et toutes les chairs
s’y terraient.
On faisait flamber de grosses bûches avant l’heure du coucher.

72 Chanson pour petit Bout – Nino Ferrer
102 LA MISE À NU
On montait tous de bonne heure, à la queue leu leu, l’étroit esca-
lier revêtu de bulgomme.
J goûtait la chaleur de ces nuits polaires.
L’extrême intimité, la réverbération du rougeoiement de la chemi-
née, le rythme s’accordant des souffles réunis reportait aux
immémoriaux des grottes primordiales.
Sous l’épaisseur des édredons, dans les fonçailles des matelas, ils
se pelot(onn)aient, et les uns se chauffaient aux autres, tous contre
tous tapis comme sous les antiques peaux d’aurochs.
Quand un accès de toux, dû au mal Saint Martin, s’éternisait mal-
gré les sinapismes, la voix de Marthe ensommeillée disait :
« Artourne-té sur l’autre côté ! »
Soit que fût efficace le remède, soit que le timbre maternel eût un
effet analgésique, la quinte alors cessait.
J sent toujours les odeurs qui s’élevaient des poitrines sifflantes ca-
taplasmées à la farine de moutarde Rigollot et des pyjamas souillés
par le rejet, dans un pet furtif, dans une sourde fouine, des fiches au
camphre fondues.

Par une de ces nuits chaleureuses, des cris épouvantèrent :
« Arthur, y a eune sourite indsous d’no lit. »
ce à quoi répondit calmement l’interpellé :
« Nan, tais-t’té, t’as cor toudis rêvé. »

Mais Marthe :
« Ch’te jure qu’y a eune sourite. Acoute ! »
La nichée s’étant mise à piauler, Arthur, de mauvais gré, pressa le
bouton de la poire, hognant avec ostentation empoigna près de l’âtre
mourant un tisonnier pesant, et, tantôt courant d’un bord de lit à
l’autre, tantôt se déplaçant par reptations sous les hauts sommiers, ou
trottinant à quatre pattes comme la bête qu’il pourchassait, lançant
des coups d’épée à droite à gauche, alors que tous s’étaient assis sur
les châlits, fit sourdre effrois et joies jusqu’à ce que son arme se fût
abattue sur le rongeur et qu’il se fût acharné à le réduire en un hachis
sanglant, une absolue bouillie de chairs, d’os et de poils.
Il recueillit l’amas dans la pelle à charbon, le jeta dans la cendre,
d’où monta une âcre odeur de crins et de carne roussissant, ordonna
103 LA MISE À NU
rudement que tous se recouchassent, tussent et rendormissent, puis
éteignit et réentonna son ronflement rassurant.

De temps en temps, après le souper, en cette saison où Arthur,
chroniquement bronchitique, rentrait plus tôt, on assistait à une scène
fascinante : Marthe posait sur le dos du marchand de frites une dou-
zaine de ventouses.
Ainsi corneté, Arthur ressemblait à un mastodonte jurassique.

D’autres fois, pressant de ses ongles la chair du dos gras d’Arthur
qui la houspillait au motif qu’elle manquait de douceur, elle en élicitait
de gros comédons noirs.

Régulièrement un événement venait alimenter les rêves et les pen-
sées de J.

Il y eut, hélas ! hélas ! hélas ! la mort du camarade Djougachvili. J
vit Arthur pleurer et joignit ses gémissements à ceux de ses parents,
de tous les partisans, et de tous les damnés de la terre.

Vint une nuée de poquettes volantes qui s’abattit sur Félicie et J.

Un ténia de plusieurs mètres se faufila, dégoûté par le vermifuge
Lune, du ventre de François dans le pot en tôle émaillée, et on le por-
ta au pharmacien.

J eut un point de pneumonie, marqué par une montée de fièvre
délirante qui nourrit chez Marthe d’amples affres, et ses journées fu-
rent jalonnées de piqûres de pénicilline, de sinapismes, de
suppositoires, de verres de jus de citron, pour la vitamine, et de jattes
matinales de café au lait enrichi d’un jaune d’œuf cru, prescrites par sa
grand-mère, qui lui gardait les plus beaux produits de ses poules, pour
le renfortifier.

Il était une fois Marthe et Julienne qui papotaient et ragotaient en
tricotant dans le séjour. Sur le poêle rectangulaire dont les façades de
faïence blanche portaient un dessin de fines guirlandes bleues et ver-
104 LA MISE À NU
tes, frémissait le poêlon de café. J jouait avec Félicie et Yolande, assis
sur le lino, près de la porte de la cave, de sous quoi soupirait un coulis
froid.

J désira attraper l’un de ses livres, qu’on rangeait sur la planchette
inférieure du petit meuble mural supportant la radio. Il escalada la
chaise placée au-dessous, s’agrippa d’une main à la console suspendue
pour se hisser sur la table proche, dont la hauteur devait lui permettre
de saisir sans plus d’effort l’album voulu, et, une cimaise ayant cédé,
se retrouva en équilibre instable, le poste risquant de glisser de son
support, qu’il essayait de retenir mais qui s’inclinait de plus en plus
périlleusement vers sa blonde fontanelle, alors que ses livres dévirou-
laient un par un et que mère et tante accouraient en hululant.

La TSF ne tomba pas, les deux femmes réassurèrent le piton dans
sa cheville, raccrochèrent la tablette et allumèrent la radio, qui n’avait
pas souffert. C’est alors que, jusque-là trop estomaqué pour avoir pu
réagir, J décida qu’il était temps de sangloter. On le consola, on lui
représenta qu’il n’avait heureusement rien endommagé mais qu’il au-
rait dû prier qu’on lui donnât le livre, on lui recommanda, l’œil
(faussement ?) menaçant de ne jamais recommencer, et sa tante, qui
avait hérité quelque sagesse médicale de mystérieux druides de ses
aïeux, lui dégagea la loute, la lui mit et tint fermement à l’air au-dessus
du seau hygiénique tout en lui plongeant la main gauche (qui avait
provoqué l’accident) dans une bassine d’eau froide, à celle fin qu’il
pissât (extériorisât) sa saisissure et n’allât pas en plus leur faire une
jaunisse ou une convulsion.

J rangea l’agréable conclusion dans un tiroir de sa mémoire. En
d’autres circonstances, il s’arrangerait pour que d’autres mains atten-
tionnées dénouassent de sa braguette une aiguillette plus énergique
que celle qu’empoigna sa tante en ce temps-là, pour en diriger le jet
précisément où il fallait qu’il plût.
105 LA MISE À NU



C’est ainsi qu’pour trois francs
J’ai acheté tout dernièrement
Une trois ch’vaux qui va bien
Je l’ai peinte au Ripolin
Tous les gens dans l’quartier
Croyaient qu’j’avais hérité
C’est la gaieté
73Enfin j’ai une auto



74Marthe préparait le dimanche tôt le bouillon pour le dîner. La
viande consistait tantôt en une vilaine glaine coupable de rétention
pathologique, de grève ou de tarissement de pondaison, tantôt en un
bouli de jarret de bœuf, sur sa part de quoi J grimaçait et n’était jamais
loin du vomissement, car il en détestait le gras et les filaments gélati-
neux.
Mais il aimait le fumet annonciateur du pot-au-feu, émanant des
escafiottes de pois que sa mère faisait noircir dans le four de la cuisi-
nière et qu’elle jetait au bouillon pour lui donner sa couleur ambre.
75Quand le potage était de poule, Arthur se réservait la tête et les
pattes, Marthe le dos et le sot-l’y-laisse, et une cuisse revenait à J par
droit coutumier.

Dès qu’ils s’attablaient à l’appel impératif de Marthe, avait cours
une distribution de tranches de pain grillé, que chacun devait poser au
milieu de son assiette creuse. Marthe servait, dextrorsum, de sa place,
en puisant à la marmite, qu’elle avait apportée jusqu’au milieu de la
table et posée sur un trépied bas en fer blanc. Elle versait une louche

73 Enfin ! J’ai une auto ! Chanson de Dariel’s. Paroles: Jim Ramm’s. Musique:
Jim Ramm’s et J Dorin © Eds Jim Ramm’s
74 Idiotisme : dans ces contrées, on dîne à midi et on soupe au soir.
75 Pur snobisme lexical ! On ne consommait pas de potage, on buvait du
bouillon…
106 LA MISE À NU
et demie de bouillon sur chaque soupette, qui gonflait instantané-
ment, puis attribuait à chacun la portion congrue de poireaux,
carottes et navets. Elle s’asseyait et Arthur donnait le signal de la
première bouchée. J mangeait vite sa tartine imbibée, qui lui donnait
des haut-le-cœur à contenir sous peine de réprimande, avec
l’impression d’avaler une éponge, puis son poireau, qui passait diffici-
lement le détroit de sa glotte.

« J’aime pas les poireaux ! » osait-il rarement geindre.

« Fais pas t’nactieux ! Minge t’poriau comme tous les gins ! » lui
était-il rétorqué.

Il advint ce qu’il fallait qu’il arrivât : un poireau s’insinua dans le
trou du dimanche et s’ingrinqua dans son gavion ; il s’estoqua et dé-
loufa sur la toile cirée, dans son assiette, sur sa serviette, apotageant
ses habits dominicaux. Il fut plaint puis disputé, ou inversement, et
durant quelque temps Marthe condescendit à le dispenser d’alliacée
jusqu’à ce qu’on considérât qu’il devait se conduire à table comme un
grand et montrer le bon exemple à ses puînés.

En hiver, Marthe confectionnait de réchauffantes soupes aux
pommes de terre, poireaux et céleri, ou à la tomate, contenant à
l’occasion de fondants haricots blancs, qu’on accompagnait de tarti-
nes de beurre ou de saindoux salé. Trois usages coexistaient : J versait
aristocratiquement sur chaque future bouchée de son pain une cuille-
rée de soupe et mordait dans la partie ainsi mouillée, les autres
trempaient vulgairement leur tranche dans leur assiette, ou l’y dépo-
saient entière et attendaient qu’elle enflât comme la biscotte du
dimanche avant d’en détacher une à une les portions mesurées qu’ils
portaient à leur bouche.

Si une grande liberté régnait dans la façon dont on vidait son as-
siettée de soupe, il était necaudent recommandé, sans que cela eût,
comme chez Julienne, valeur de loi dont la non-observance eût été
physiquement punissable, de ne pas faire de bruit lorsque la cuiller
arrivait aux lèvres, et il était interdit de lever son assiette et d’en hu-
107 LA MISE À NU
mer directement le breuvage, comportement qui eût valu au malap-
pris une sévère admonestation et une infamante assimilation à son
cousin le pourceau.

Un jour apparut, venue on ne sait d’où, la soupe à l’oignon, sur
l’assiettée de quoi on faisait neiger, comme sur le bouillon de chou-
fleur, une poignée de gruyère râpé. On était autorisé à développer, de
l’assiette à la bouche, de longues filantes de fromage fondu.

J raffolait des couilles de Suisse à la cassonade, qui furent à
l’origine confectionnées par les Valenciennoises nostalgiques de celles
des gaillards Gardes Suisses des garnisons royales d’antan.

C’est au mitan rigoureux d’un de ces hivers qu’Henri Grouès lança
son appel à la solidarité avec les démunis, auquel les Martin, n’ayant
ni des yards en trop ni la fibre élémosinaire, et s’interdisant de pren-
dre rang sous la croix et la bannière de l’église, ne souscrivirent pas.
La faucille et le marteau restaient emblématiques de la véritable
justice sociale. Il n’y avait pas lieu pour les travailleurs de quémander
l’aumône aux nantis mais de conquérir, par la lutte, le droit définitif à
l’équité dans la redistribution des profits du capital.

Un matin, dans le corridor de l’entrée, en face de la porte de la
salle à manger, appelée pièce de devant, qu’on n’utilisait que dans de
grandes occasions, et où il était défendu de pénétrer pour éviter d’en
salir le linoléum soigneusement ciré et de laisser des traces de doigts
sur le plateau verni de la longue table dont les pieds lustrés, pour
échapper aux coups de wassingue décolorants, étaient enveloppés de
linges protecteurs, J tomba, en partance pour l’école, en arrêt devant
un vélo à haute fourche pourvu, remarquablement, d’une unique pé-
dale.

Il avait écouté la veille, de son lit douillet, le cœur délicieusement
toquant, les vociférations d’une violente altercation, et avait muette-
ment observé, au déjeuner, le manque de loquacité, le visage
chiffonné, et la pommette commotionnée de Marthe.
108 LA MISE À NU
Arthur, habituellement matinal, ronflait encore alors que J chaus-
sait ses souliers au bas de l’escalier, signe que sa soirée avait été très
arrosée.

Il apprit, en happant pans du rapport que Marthe en alla dresser à
Macou avec force giries, qu’Arthur, après avoir fait jusqu’à perpète
bombance de canettes en maintes atargètes, insensible au message
que portaient pédagogiquement les buvards écoliers distribués gra-
cieusement par la Caisse d’Épargne de l’Écureuil : « T’quinzaine, dins
t’livret, al est ben mieux qu’au cabaret ! », avait inraqué dans un
champ de marlette, qu’il avait confondu dans son brouillard avec la
voie pavée, tout autant, il faut le dire à sa décharge, bourbeuse, et
embouti sur l’un des poteaux d’un grand panneau publicitaire y planté
son brillant camion rouge à frites, et puis, qu’ayant emprunté au fer-
mier du coin cet inusité vélocipède auquel manquait un côté du
pédalier, et deux pinces rouillées pour serrer son pantalon, il avait
pédalé d’un pied, en zigzaguant d’un bord à l’autre du chemin, de
Saint-Amand jusqu’à Condé, où il était néanmoins arrivé sans une
écorchure en chantant :

Han ! Man, Man, que j’ai mal, que j’ai mal
Han ! Man, Man que j’ai mal à m’talon
Ho ! Ma fille, t’as qu’à mett’ un oignon
Un oignon ch’est pas bon
Pou l’douleur de m’talon
Han ! Man, Man, que j’ai mal, que j’ai mal
Han ! Man, Man que j’ai mal à m’talon

Ho ! Ma fille, t’as qu’à mett’ un sauret
Un sauret, c’est salé
Un oignon ch’est pas bon
Pou l’douleur de m’talon
Han, Man, Man, que j’ai mal, que j’ai mal
76Han ! Man, Man, que j’ai mal à m’talon


76 Chanson du Nord (origine inconnue), du type « chanson à rallonge »
109 LA MISE À NU
Dès son entrée, il s’était fait recevoir, et, comme il ne supportait
pas les reproches, il avait sommé Marthe de fermer son museau, avait
repris sa chanson en tentant de lui faire des risettes, et la dispute avait
éclaté, jusqu’à la baffe maritale.

Ho ! Ma fille, t’as qu’à mett’ eune anguille
Eune anguille, cha s’tortille
Un sauret, c’est salé
Un oignon ch’est pas bon
Pou l’douleur de m’talon

L’histoire du vélo à une pédale, amputée de la chute du gnon, est
encore racontée dans la famille, tout comme celles, de la même épo-
que du camion à frites, du tandem et de la pompe américaine.

Après gaies et diluviennes libations, comme il était évident
qu’Arthur n’était plus en état de conduire le camion pour rentrer à
Condé, son beau-frère Gustin, qui l’aidait en extra à faire les cornets
et les fricadelles, et qui lui-même avait plus d’une pinte dans le nez,
entreprit un soir de le ramener sur un tandem qu’il avait déniché Saint
Arnoul sait où. Gustin, petit et sec comme une équette, jugeant être le
plus apte des deux à maintenir le guidon droit, enfourcha la monture
à l’avant, et, suant sang et bière, accomplit l’exténuant exploit de pé-
daler tout seul pendant qu’Arthur, qui pesait deux fois le poids de son
pilote, bedonnait et mugissait :

Dans la vie faut pas s’en faire
Moi je n’ m’en fais pas
Toutes ces petites misères
Seront passagères
Tout ça s’arrangera
Je n’ai pas un caractère
77À m’ faire du tracas…


77 Dans la vie, faut pas s’en faire – Chanson de Maurice Chevalier - Paroles:
Albert Willemetz. Musique: Henri Christiné (1921)© Editions Salabert
110 LA MISE À NU
Un autre coup, au moment de quitter le champ de la ducasse, on
s’aperçut qu’une des roues du camion était dégonflée. La roue de se-
cours était tout aussi lamentablement à plat. Le maigre mononcle
était, ce jour-là encore, de service.
Ils sortirent du fourgon une grande pompe grise achetée aux
stocks américains. Gustin pompa, pendant qu’Arthur, du pied, mesu-
rait la pression.
Ils se rendirent compte, avec embarras, que le pneumatique de ré-
serve, comme celui qui était en place, souffrait d’une embêtante
crevaison.
Arthur expliqua à Gustin qu’ils pouvaient rouler un peu avant que
la chambre eût perdu tout son air, et qu’il valait mieux qu’ils restas-
sent ensemble jusqu’à trouver un garage ouvert où on pût faire poser
des rustines.
Gustin, au lieu de rentrer à Saint-Vaast-là-Haut, chargea son vélo
dans la baraque à frites et s’installa à l’avant.
Au bout d’un kilomètre, il fallut regonfler.
Pour gagner du temps, Arthur resta au volant pour redémarrer dès
que Gustin, ayant suffisamment pompé, eut couru se rasseoir dans la
cabine en embrassant la pompe.
Après avoir fait un bout de chemin, constatant que l’air
s’échappait de plus en plus vite, Arthur décida qu’on roulerait lente-
ment, et que Gustin resterait dehors et courrait à hauteur du pneu, la
pompe en main, prêt à l’actionner sitôt que de besoin.
Ils parcoururent de la sorte une distance qui, au fil des ans et des
variantes, augmenta régulièrement. Dans le dernier récit que J en a
entendu, elle atteignait quinze kilomètres.
Ce qui est sûr, c’est que Gustin se déclara crevé, lui aussi, à
l’arrivée, et ne put repartir dormir chez lui, au grand dam de sa dame.

On en rit encore.

Puis le terme vint de la friterie.
Arthur fut recruté en tant que représentant par une grande marque
suédoise d’appareils électroménagers dont l’usage se démocratisait
rapidement. Il démontrait aux particuliers qu’il rencontrait dans tous
les bistrots qu’il connaissait (soit, à quelques-uns près, tous les caba-
111 LA MISE À NU
rets du Valenciennois) et aux particulières à domicile qu’il allumait à
sa verve et activait au besoin de sa main cajoleuse la nécessité des
réfrigérateurs, des aspirateurs, et des cireuses brosseuses.
Vendue sa baraque à frites, il put, étant salarié avec un fixe men-
suel et un pourcentage sur chaque vente, acheter à crédit une Simca 8
d’occasion, alors que le glorieux destin de la nation clapotait capotait
dans le sang qui emplissait à ras bords et à gros bouillons la cuvette
de Diên Biên Phu.
Il adopta, sauf aux jours que, s’engluant dans la mousse de sa
bière, il s’oubliait dans un troquet avec des co-fêtards, des horaires de
fonctionnaire, et consacra le temps qu’il voulait à son jardin et à
l’étude des courses hippiques du lendemain à la lumière des résultats
de celles du jour, écoutés, chaque heure sonnant, à la radio, et notés
aux marges de son Paris-Turf.

Cependant un homme, dont on ne glorifie pas le nom dans les li-
vres d’histoire, alors qu’on porte aux frontons celui des guerriers dont
la folie meurtrière aboutit, de façon récursive et révoltante, à des dé-
sastres, à des massacres, à l’amputation de parts entières de l’espèce,
un homme, ayant, lui, le souci du meilleur être de ses semblables, un
homme qui, seul, pourrait légitimement porter l’auréole laïque ou les
lauriers du héros, mettait au point le vaccin contre la poliomyélite.
Humanum paucis vivit genus.
Que le nom de Jonas Salk soit ici, bien qu’américain, loué, haut
au-dessus de ceux des rois et des connétables, y compris ceux qui ont
78été sans peur et sans reproche.

Donc salarié, mensualisé, travaillant en complet veston sur che-
mise et cravate, Arthur s’offrit cette mémorable Simca 8, jaune
poussin, avec une belle calandre bombée, une malle arrondie, et le
levier de vitesses au volant à deux branches.
Et on repartit à la mer, non plus à Malo les Bains, mais à Onival,
pour deux semaines, en plein mois d’août, à huit, bourgeoisement, en
voiture particulière.


78 Parler d’un guerrier sans reproche est ineptie…
112 LA MISE À NU
Avant même le lever du soleil, dans le coffre de l’automobile, sur
la plage arrière, et entre les banquettes de devant et de derrière, sur le
plancher, et sous les sièges, et sur la galerie branlante, et sous les fes-
ses des enfants, on entassa, casa, fourra, insinua des pommes de terre,
des valises, des oignons, des escoupes et des petits seaux, des bou-
quets d’aulx, un ballon, des carottes, des poireaux, deux chambres à
air dégonflées devant servir de bouées, des navets, des ballots de vê-
tements, dont cinq maillots de bain en laine identiques tricotés par
Marthe, des oreillers, des draps, des bocaux stérilisés, faits à la mai-
son, de haricots verts et de pêches, des couches de coton, des
échalotes, un martinet, deux gros choux, quatre biberons, plusieurs
boites de lait en poudre, un vase à déféquer pour les petits, du lait
concentré sucré, quatre pots de confitures et gelées domestiques (mû-
res, groseilles, coings, rhubarbe), deux savonnettes Cadum et un gros
savon à lessive Saint Liche, quatre briques de graisse à frites, une mal-
lette contenant des jeux de société, une belle botte de radis tout frais
récoltés, le grand couteau à pain (qui, selon Marthe, n’avait nulle part
son pareil), deux bocaux de cornichons du jardin, du sucre Beghin en
morceaux pour la chuchette, du talc, de la cassonade belge (primor-
diale, la vergeoise), un verre de moutarde de Dijon, deux kilos de café
belge en grains et le moulin à café en bois, trois paquets de farine, un
bidon d’huile, trois seaux pour aller aux moules, un bouteillon de vi-
naigre, un sachet de sel, un flacon d’eau de Cologne, une poivrière
pleine, douze litres de Pélican de table, six bouteilles de vin (Arthur,
au dîner, avait remplacé la bière par le rouge ordinaire), et deux alèses,
plus un thermos de café, des briquets au maroilles pour la route, trois
gourdes remplies d’eau et de jus de grenadine, et la provision de livres
de J.
On comptait ainsi n’avoir pas à faire beaucoup de dépenses sur
place.

Les portières à l’arrière risquant de s’ouvrir à chaque virage, on les
relia ensemble par une corde solide et bien tendue. Au plafond, on
fixa un filet, une espèce de hamac, dans lequel on installa le reculot,
qui y continuerait paisiblement sa nuit.
Marthe tiendrait Mireille sur ses genoux.

113 LA MISE À NU
Il était six heures quand Arthur décida d’appareiller.
Ils se serrèrent insérèrent entre les balluchons, posèrent leurs
pieds, jambes haut repliées, sur les bintjes, Marthe s’introduisit à
l’avant, Arthur tourna la manivelle jusqu’à faire crachoter, tousser,
puis teufteufer le moteur, revint en courant se tasser au volant, et le
machin s’ébranla vers la Place Verte.

On passa gaiement, le cœur gonflé par l’aventure, par-dessus le
canal, sur lequel glissaient tranquilles de gigantesques péniches, et on
gagna en ronronnant, en cahotant sur les pavés la Croix d’Anzin,
après avoir traversé Fresnes, deuxième commune de France après
Lyon à avoir éclairé ses rues au gaz, Escaupont, qui tire son nom du
pont édifié sur l’Escaut par les Romains, et Bruay, cité de moroses
corons que visita, dit-on, Zola en quête d’éléments pour Germinal.
On prit sans hésiter la direction de Denain, où naquit vécut écrivit
mourut Jules Mousseron, on longea joyeusement Usinor en laissant
de côté, sur la droite, Escaubourg, on arriva tout contents à Somain, à
Auberchicourt, à Aniche, bourgs aux noms déjà pleins d’exotisme, et
enfin on fut, un peu avant la demie de sept heures, à Douai, la cité
des géants, née Duacum, sur la Scarpe, ville médiévale de drapiers et
de marchands de grains, qui appartint à Charles Quint, où on se per-
mit une halte réparatrice chez la tante Adélaïde et l’oncle Joseph. Les
grandes personnes burent une jatte de jus brûlant en papotant, et les
enfants avalèrent un bol de yabon banania chaud.

Il faisait grand soleil, et toute la clique était bien lasse, et les petits
baillaient, et on redémarra, et neuf heures sonnèrent au beffroi.
On mit bravement le cap sur Arras, le pays des Boïaux Rouches,
qu’on atteignit avec un ouf de soulagement vers les dix heures, puis
on obliqua courageusement vers Doullens, ancienne ville opulente de
drapiers, que brûla Louis XI, qui, on le sait, aimait tourmenter.

Le radiateur s’étant mis à chiler dangereusement alors qu’on gra-
vissait douloureusement une côte raide et redoutée, on s’arrêta sur le
bas-côté, sous de vénérables ormeaux datant peut-être de Sully, et on
dîna en attendant que le circuit froidît.

114 LA MISE À NU
Arthur, calé par deux briquets et deux gobelets de vin, ronfla dans
l’ombrée de l’ormoie.
Il faisait quiet.
On était bien.
L’air sentait bon la vacance et la liberté.
Arthur se réveillant dit qu’il fallait remercier le Front Populaire.

On repartit vers Abbeville, qui fut port maritime avant
l’ensablement de la baie de la Somme, et qui doit son nom à l’abbaye
de Saint-Riquier et sa prospérité passée à l’industrieuse activité de
drapiers hollandais. Capitale du Ponthieu, Abbeville fut anglaise par le
traité de Brétigny, puis appartint aux ducs de Bourgogne jusqu’à la
mort de Charles le Téméraire.
Pour ne pas avoir mis chapeau bas au passage d’une procession, et
avoir chanté des couplets impies, le chevalier de la Barre y fut soumis
à la question, y eut à dix-neuf ans les jambes broyées, la main droite et
la langue tranchées, en fut bienheureusement consolé par les noirs
beubeux et, proprement décapité, y fut brûlé sur la place du Grand
Marché avec un exemplaire du Dictionnaire Philosophique de Voltaire.

En passant en ce funeste lieu, on se mit à vomir, à l’arrière, à tour
de rôle.
Des langes trouvèrent là une utilité inhabituelle, et rejoignirent en
boule sous le siège de Marthe ceux qu’avait empuantis le dernier pou-
part.
Bien qu’on eût ouvert les déflecteurs, faute de pouvoir descendre
les vitres, bloquées, dont les poignées de manœuvre n’existaient plus,
on baigna dans une écœurante atmosphère, mélange de sueur, de dé-
gobillis, d’urine, de selles fraîches et des exhalaisons de tout ce que
l’habitacle contenait.

On parvint enfin au carrefour de la départementale 940, par la-
quelle, en direction du sud, on aurait pu se rendre au tout proche Bois
de Cise d’où Victor Hugo écrivit à sa chère épouse allégrement cocu-
fiée, le 7 septembre 1837 :

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