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La mort du Vazir-Moukhtar

De
720 pages
"Il s’agit du plus extraordinaire roman historique qui se puisse lire. Le héros en est Alexandre Griboïedov, diplomate, certes, mais aussi poète, la seconde figure du romantisme russe à côté de Pouchkine. Moscou, Pétersbourg, les routes du Sud, Tiflis, Tabriz, Téhéran… C’est l’histoire de cet homme, ses amours, ses aventures, ses moments d’indifférence, ses témérités, son audace : un fantastique défilé d’êtres humains, la haute société, les gens de lettres, les militaires, les fonctionnaires, les marchands, les espions politiques, tout le pays, et au-delà des frontières persanes les déserteurs, les eunuques, la cour du chah, les princes prêts à s’égorger les uns les autres… Je n’ai jamais rien lu d’aussi éblouissant que ce tourbillon d’hommes et de femmes qui dure un peu moins d’une année."
Aragon.
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Iouri Tynianov
La mort du Vazir-Moukhtar
Traduit du russe par Lily Denis
P r é f a c e d ’ A r a g o n
Gallimard
IouriNikolaïevitch Tynianov est né en 1894 dans le gouvernement de Vitebsk. En 1921, il publie un livre d’histoire littéraire,Dostoïevski et Gogol. Son œuvre critique se complète avecProblèmes de la langue des vers (1924) etArchaïques et novateursSon roman (1929). Le disgraciéen 1925. De 1927 à 1933, il publie, paraît outre les trois nouvelles contenues dansLe lieutenant Kijé,La mort du Vazir-Moukhtar que voici.La jeunesse de Pouchkine, son dernier livre, date de 1937. Tynianov meurt e en 1943. Son nom n’est guère prononcé en U.R.S.S. jusqu’au II Congrès des Écrivains soviétiques (décembre 1954).
Un diplomate de 33 ans arrive en mars 1828 à Péters bourg pour rendre compte des pourparlers qu’il a menés en Perse, où la paix vient d’être signée, alors qu’une autre guerre commence avec les Turcs. C’est un susp ect politique, pour ses relations avec les Décabristes dont le complot a échoué trois ans plus tôt. Mais, soutenu par le commandant en chef de l’Armée du Caucase, il fait s oumettre au tsar un plan de développement industriel de la Géorgie. Si on n’acc epte pas ses propositions, il est envoyé en Perse comme ministre plénipotentiaire. Qu’est-ce que cela vous dit ? Rien probablement. Il s’agit du plus extraordinaire roman historique qui se puisse lire. Le héros en es t Alexandre Griboïedov, diplomate, certes, mais aussi poète, la seconde 5gure du roman tisme russe à côté de Pouchkine, auteur de ceMalheur d’avoir de l’esprit, comédie sans pair dont la lecture avait eu un grand retentissement, avant l’a7aire de Décembre, m ais qui ne sera jamais jouée ni er publiée, lui vivant. Il en allait ainsi sous Nicola s I . Moscou, Pétersbourg, les routes du Sud, Tiis, Tabriz, Téhéran…, c’est l’histoire d e cet homme, ses amours, ses aventures, ses moments d’indi7érence, ses témérités, son audace : un fantastique dé5lé d’êtres humains, la haute société, les gens de lettres, les militaires, les fonctionnaires, les marchands, les espions politiques, tout le pays , et au-delà des frontières persanes les déserteurs, les eunuques, la cour du shah ; les princes prêts à s’égorger les uns les autres… Je n’ai jamais rien lu d’aussi éblouissant que ce tourbillon d’hommes et de femmes qui dure un peu moins d’une année, menant Gr iboïedov à ce destin connu d’emblée, par le titre même du livre, puisque le Vazir-Moukhtar, c’est en persan un ministre plénipotentiaire… La faiblesse de ce qu’on résume ! Il vous faudrait déjà avoir passé par ce moment où la peste en 1828 s’introduit dans l’armée russe, ou bien avoir dans les yeux le tableau de Téhéran, des viol ences qui s’y déchaînent, le crescendo des cent dernières pages, car il faudrait ici parler avec les mots de la musique…, et cette 5n amère au-delà de la mort. Au- delà des désillusions personnelles, la pire désillusion. J’en ai trop, je n’en ai rien dit. Car il aurait fa llu d’abord parler du langage de Iouri Tynianov, qu’on a pu sans doute éprouver déjà dans les nouvelles duLieutenant Kijé, ici publiées il y a trois ans. Ce langage qui n’a pas rendu l’auteur moins suspect que son héros, pour avoir été le théoricien de ceformalisme russe, longtemps pris chez lui comme bouc émissaire, mais dont on commence à r econnaître qu’il fut l’un des moments culminants de ce siècle de chiens où nous vivons. J’aurais voulu avoir écrit ce livre. Que voulez-vou s d’autre de moi que ce regret exprimé ?
ARAGON
GRIBOÏEDOV, Alexandre Serguéievitch, diplomate et auteur dramatique russe (Moscou, 1795-Téhéran, 1829). Après quelques comédies légères, il écrivit de 1822 à 1824 son chef-d’œuvre,Le Malheur d’avoir trop d’esprit, satire de la haute société moscovite qui reste l’un des plus grands succès de la scène russe. Il épousa en 1828 la princesse Tchavtchavadzé, +lle d’un célèbre poète géorgien. Nommé ambassadeur à Téhéran la même année, il fut tué au cours d’une émeute.
Grand Larousse encyclopédique, 1962.
AVERTISSEMENT
Comme dans ses autres romans et nouvelles, Tynianov a pris le parti de constituer son vocabulaire presque uniquement de mots en usage à l’époque où se déroulent les faits, sous la forme qu’ils a%ectaient alors, en les émaillant de termes étrangers utilisés tels quels. Non qu’il recherche le pastiche :La Mort du Vazir-Moukhtar, publiée en 1927, o%re des hardiesses d’écriture et une richesse de structure qui étonnent encore aujourd’hui. Pour conserver l’équivalence, nous nous sommes limitée, nous aussi, dans la mesure du possible, au vocabulaire de l’époque. Nous avons conservé quelques tournures archaïques, ainsi que les mêmes mots étrangers que l’auteur. De plus, pour ces derniers, transposant ses partis pris orthographiques, nous avons adopté la transcription anglo-allemande aujourd’hui abandonnée, mais qui seule s’adaptait au contexte. Pour la commodité du lecteur, nous avons constitué en 4n de volume un glossaire des mots étrangers. Pour la tranquillité des érudits, nous avons ajouté un appendice où sont juxtaposés, à titre d’exemple, une quarantaine de noms propres et de noms communs sous leur forme obsolète et sous leur forme actuelle.
Vois ce visage glacé, Vois-le, il est sans vie. Mais des emportements passés La marque n’est point abolie. Ainsi figée l’orageuse foudre Sur l’abîme suspend ses lances, Évanouis ses grondements farouches Mais de la fougue gardée l’apparence. 1 Eugène Baratynski .
2 Sur une place glaciale, décembre 1825 vit disparaître les hommes de 1820 et leur bondissante démarche. Dans le craquement d’os qui s’était élevé près du Manège Michel, le temps venait de se briser : c’étaient les insurgés qui fuyaient sur les corps de leurs camarades, l’époque elle-même qu ’on torturait, c’était la « question extraordinaire », comme on disait sous le règne de Pierre le Grand. Des visages d’une mutité surprenante avaient dans l’instant même surgi sur la place, des visages aux mâchoires tendues, moulées de la même peau que les cuisses des gendarmes, des visages prêts à éclater de toutes leurs veines, des veines qui étaient les bandes bleu « ciel-du-Nord » des culottes de la gendarmerie ; dès lors, la 3 mutité baltique de Benkendorff tint lieu de ciel sur Saint-Pétersbourg. Dès lors, tout passa à la toise des dates et des me sures, les envols des pères furent déférés en justice, et les pères condamnés q ui à mort, qui à une vie d’infamie. Un Français qui se trouvait là au hasard d’un voyage, sidéré par l’organisation de la machine russe, nota que c’était l’« Empire de s catalogues »… « brillants », ajoutait-il. Les pères courbèrent la tête, les ls se mirent en mouvement ; alors les pères craintifs honorèrent leurs ls, recherchèrent leurs bonnes grâces. Leurs nuits étaient remords et lourds sanglots qu’ils nommaient « conscience » et « souvenirs ». Et il y avait des vides. Derrière ces vides, rares furent ceux qui surent discerner que les pères, prompts à l’envol, fragiles comme l’épée, s’étaient vidés de leur sang, que le sang du siècle s’était transposé. Les fils n’avaient que deux ou trois ans de moins que leurs pères. Par les bras de leurs esclaves et des prisonniers de guerre, dans le remue-ménage, la surenchère (mais se gardant de bondir), ils remontèrent le creux mécanisme benkendor=en et lancèrent l’hélice de la fabrique et de l’usine. Environ 1830, l’on sentit monter une odeur d’Amérique, une fumée d’Indes orientales.
Il souĀait deux vents, l’un d’est, l’autre d’ouest, tous deux porteurs de sel et de mort pour les pères, d’argent pour les fils. Qu’était la politique aux yeux des pères ? « Qu’est-ce qu’une société secrète ? À Paris, nous allions voir les donzelles, ici 4 nous irons à la chasse à l’Ours», disait Lounine . er Ce n’était pas frivolité : plus tard il narguerait Nicolas I en lui envoyant de Sibérie des lettres et des projets tracés d’une écr iture insolemment moulée, il narguerait l’ours une canne à la main – c’était légèreté. La révolte et les femmes étaient volupté de poèmes ou même de mots courants. De là aussi – la révolte et les femmes – venait la mort. Ceux qui expiraient avant l’heure, la mort les pren ait par surprise, comme l’amour, comme la pluie. « Il saisit la main du docteur épouvanté et lui dem anda avec insistance de lui porter secours ; il exigeait, il tempêtait : “Vois-tu, ami, je veux vivre, vivre !” » 5 Ainsi mourut le général Ermolov , chef d’armée de 1820, mis en conserve dans er un bocal par Nicolas I . Et le médecin, dont il broyait la main, s’évanouit. Dans la foule des hommes de 1830, ceux de 1820 se reconnaissaient à certain « signe maçonnique », certain regard, et surtout à un sourire narquois que les autres ne comprenaient pas. Et ce sourire était presque d’enfance. Alentour ne montaient que mots inconnus d’eux, quel sens avaient ces 6 Kammerjunkerenaient pas ? Il, « société fermière », qu’à leur tour ils ne compr arrivait qu’ils payassent de leur vie cette méconnaissance du glossaire de leurs ls ou frères cadets. Mourir pour une « donzelle » ou une « société secrète » est chose facile ; bien plus dur est de tomber pour unKammerjunker. Les hommes de 1820 eurent la mort di=cile, parce qu e leur époque avait succombé avant eux. Vers 1830, un instinct infaillible avertissait chacun d’eux de sa mort prochaine. Alors, comme des chiens, ils allaient se choisir un coin approprié. Et ils n’exigeaient plus, au moment de mourir, ni amour ni amitié. Qu’est-ce que l’amitié ? Qu’est-ce que l’amour ? L’amitié, ils l’avaient égarée quelque part au cours de la décennie passée, il ne leur en restait plus que l’habitude d’écrire des lettres et d’eectuer des démarches pour l’ami inculpé – à vrai dire, les inculpés ne m anquaient guère, dans ce temps-là. Ils s’envoyaient de longues épîtres sentimental es et se trompaient réciproquement comme ils avaient, autrefois, trompé les femmes. Environ 1820, on se gaussait des femmes et on ne faisait aucun mystère de ses amours. Parfois seulement, on se battait ou l’on mourait avec un air de dire : « Si 7 j’allais voir Istomina , demain ? » L’époque avait pour cela un vocable : « blessures du cœur ». D’ailleurs, ce vocable n’excluait pas les mariages d’intérêt. Environ 1830, les poètes se mirent à écrire à des b eautés stupides. Et les femmes à porter de luxueuses jarretières. La débauche des donzelles de 1820 faisait gure d’amusement honnête et puéril, et les sociétés secrètes n’étaient plus qu’une 8 « poignée d’enseignes ». Heureux ceux de 1820 qui étaient tombés en chiens jeunes et ers, aux favoris illustres et roux.
Erayante était la vie desconvertibles, la vie des hommes de 1820 dont le sang se transposait ! Ils se sentaient l’objet d’expériences menées par u ne main étrangère dont les doigts ne frémiraient pas. Le temps fermentait. Il fermente toujours dans le sang, chaque époque po ssède sa fermentation particulière. Environ 1820, il y avait une fermentation de vigne : Pouchkine. Griboïedov était fermentation de vinaigre. Ensuite, à partir de Lermontov, il alla par les mot s et par le sang une fermentation délétère comme le son d’une guitare. Les xateurs des parfums les plus ra=nés sont des produits de décomposition, des excréments (l’ambre gris est un excrément d’animal marin) ; rien n’est plus proche de la puanteur que les plus subtils arômes. Mais, de nos jours à nous, les poètes ont perdu jusqu’au souvenir du parfum et ne vendent plus que des excréments en guise de senteurs. Aujourd’hui, j’ai repoussé de la main l’odeur des parfums et des excréments. Un vieux vinaigre d’Asie court dans mes veines, et mon sang circule avec lenteur, comme à travers un désert d’empires dévastés. Un homme guindé et de petite taille s’est emparé de mon imagination. Il repose, immobile, les yeux luisants, encore mal réveillé. Il a tendu la main vers les lunettes posées sur sa table de chevet. Il ne pense rien, ne dit rien. Rien n’est encore décidé.
1. Eugène Baratynski (1800-1844) : militaire de carrière et cassé de son grade pour une peccadille, ce poète dont la réputation égala un moment celle de Pouchkine est l’auteur d’œuvres qui, par la grandeur et le pessimisme, pourraient être comparées à celles de Vigny.(N.d.T.) 2. L’allusion au décabrisme étant souvent présente dans les pages de ce roman, nous croyons bon de rappeler très succinctement que le despotisme des Tsars avait amené, vers 1821, dans les milieux intellectuels et ceux de l’aristocratie libérale, la formation de sociétés secrètes. Nombreux étaient les officiers qui y adhérèrent. er Alexandre I mourut le 19 novembre 1825. Il n’avait pas d’héritier direct. D’où une succession confuse et un interrègne de plus de trois semaines au bout desquelles er Nicolas I , très impopulaire parmi les libéraux, fut proclamé Tsar. À la lumière de ces événements, les révolutionnaires décidèrent de passer prématurément à l’action : un soulèvement eut lieu le 14 décembre 1825 place du Sénat à Saint-Pétersbourg, où s’étaient réunis les régiments mutinés (c’est cette date qui vaudra le nom de décabristesinsurgés). Mal préparé, il aboutit à un eroyable carnage et à une aux poursuite impitoyable des survivants, des membres des sociétés secrètes qui n’avaient pas participé à la révolte et même de simples suspects. La terreur policière durera er pendant tout le règne de Nicolas I . Griboïedov, écrivain et diplomate, fut étroitement mêlé aux milieux révolutionnaires. (N.d.T.)
3.AlexandreBenkendor(1783-1844),d’originebalte,directeurdelapolice