La nuit d’obsidienne
266 pages
Français

La nuit d’obsidienne

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Description

La Nuit d’obsidienne, c’est la nuit la plus noire, celle dans laquelle s’enfonce le jeune Siméon, déporté à seize ans pour une blague de potache qui vire à la tragédie… L’action se situe au collège Saint-Pol, en Bretagne nord occupée. Elle met en scène deux jeunes garçons, Bernard et Siméon, dont l’amitié indéfectible sera brisée par la guerre. Cinquante ans plus tard, celui qui raconte se souvient avec délices de ces mois d’exil forcé chez ses grands-parents bretons, avant le drame de la séparation. Il vient de Paris et découvre la vie auprès de son camarade, placé là lui aussi pour échapper à la Gestapo qui recherche sa famille.Siméon est plus âgé que Bernard, plus débrouillard aussi et bouillonnant de malice envers les frères qui tiennent vertueusement le collège. Frondeur et indépendant, son fort tempérament impressionne Bernard.Autour d’eux, entre collaboration et résistance, la petite société vit dans l’angoisse de l’Occupation, au gré des actions des partisans, des escarmouches alliées et des rafles d’otages.



Un roman d’amitié et de souvenir dont la vérité est portée par l’écriture toujours ciselée de Louis Pouliquen, auteur régulièrement primé, qui signe ici son cinquième livre aux éditions Coop Breizh.Roman tiré d’une histoire tragiquement vraie, qui a eu lieu au collège du Kreisker à Saint-Pol-de-Léon en 1942, et dont parlent encore les anciens élèves de cet établissement très renommé du nord Finistère.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2004
Nombre de lectures 3
EAN13 9782843467509
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Extrait
La Maison Bleue


On la voit de très loin, la Maison Bleue. Que l’on vienne du côté de la mer ou du côté des terres par la route de la gare, on l’aperçoit à très grande distance dans le jour du bouquet d’arbres sur le dos de la butte. On sait que la ville est là, à ses pieds, et, comme beaucoup de villes bretonnes, se cache dans une vallée qui s’en va, s’élargissant, s’ouvrir vers les rivages. Pour tout voyageur, la Maison Bleue est un signal, un repère, un amer, un phare. Il est bientôt arrivé. L’étape est au bout de sa route

À vrai dire, la Maison Bleue n’est pas un nom propre. C’est un nom commun donné par les gens du pays. Il lui vient de ces persiennes d’un bleu cru qui tranche sur le blanc de la façade mais aussi de son toit d’ardoises qui, surtout après la pluie, luit d’un exquis bleu cendré et, sous le soleil, brille d’un bleu métallique.

Depuis qu’elle se dresse sur la colline, voilà bientôt deux cents ans, aucun de ses maîtres n’a tenu à la baptiser. On ne la connaît donc que sous le nom de « Maison Bleue » ou encore, et seulement par les plus anciens qui se font de plus en plus rares, de « Ker-Martin », en mémoire de son bâtisseur, un personnage oublié de tous, sauf de sa famille, et dont le parcours fut bouleversé par les circonstances de l’Histoire. L’Histoire avec un H majuscule.

François Martin était un paysan breton qui avait quelques biens et un peu d’instruction – il parlait la langue de France ! – quand, vers ses trente ans, éclatèrent les prémices de la Révolution française. Aussitôt cet homme s’engagea. On le vit, un peu partout dans les assemblées, réclamer la justice, défendre le peuple, se battre pour la liberté. Il était de toutes les réunions. Il fut remarqué et élu pour représenter le tiers état aux états généraux. Puis, député à la Convention, le paysan François Martin, gonflé d’espérance, quitta ses lopins de terre et ses horizons bretons pour Paris afin de préparer les temps nouveaux et un monde meilleur. Très vite, il fut emporté par le tourbillon révolutionnaire. On perd un peu sa trace. Les archives permettent de savoir qu’il fut emprisonné sous la Terreur et qu’il ne sauva que de peu sa tête. On sait aussi qu’il ne vota pas la mort du roi. Après son épopée dans la capitale – elle dura quatre ans –, il revint vers les siens et reprit le manche de la charrue. Mais le cœur n’y était plus. Il parlait peu et vieillit vite. Il construisit la Maison Bleue, s’y retira avec son épouse, la citoyenne Martin, qu’il aimait tendrement comme le prouvent les lettres qu’il lui écrivait des geôles révolutionnaires. Jusqu’à la fin de ses jours, les yeux sur son vieux pays qu’il chérissait, il vécut là, ressassant en silence ses souvenirs.


Ker-Martin pour de rares familiers, Maison Bleue pour tous, depuis des siècles, elle n’a pas changé. Seuls les arbres à l’entour – quelques sapins, quelques ormes – ont grandi. Elle fait partie du paysage. On ne peut imaginer la ville qu’elle annonce sans elle. Elle est un de ses monuments. Aussi, comme l’église, comme les façades à encorbellements, comme les ruelles médiévales, figure-t-elle sur les cartes postales. C’est seulement en arrivant à sa hauteur que se découvre la ville accrochée à ses pentes. Elle s’offre aux visiteurs – de nombreux touristes de par le monde viennent jusqu’à elle – qui, sous la surprise, ralentissent ou arrêtent la voiture sur le bas-côté pour la contempler. Dans les soirs d’été, sous le soleil rasant, elle se présente sous ses atours les plus pittoresques. C’est en ces jours qu’il faut la voir. Un jeu d’ombres et de lumières dessine au-dessus des toits bleus et des pierres grises une géographie étonnante de ruelles étroites et sinueuses, de jardinets de poupée, de cubes entassés pêle-mêle. Une cascade de toitures pentues dévale la vallée au fond de laquelle se dessine le cœur de la cité : une longue place plantée d’arbres, un clocher gothique au-dessus de la masse sombre de l’église et quelques édifices publics d’importance. Sous les rayons blonds du couchant, c’est un chaos harmonieux, une ville pelotonnée sur elle-même, assoupie dans la tombée du soir. Elle ne semble pas vieillir et paraît se figer dans un temps immobile si on ne tient pas compte de ces constructions sans âme qui, depuis de récentes années, se dressent à la périphérie et lancent de tous côtés de laids tentacules. Ces quartiers neufs, quoi qu’on fasse, n’appartiendront jamais à la vieille ville. Ils ne font que de la figuration, mais la défigurent


C’est en ces lieux, sous ce ciel de Bretagne, à la lumière divine qui enchante et inspire les plus célèbres des artistes, que l’histoire qui vient s’est passée, en ces mois de 1942 et 1943. C’était la guerre. Dans cette ville bretonne dont, par discrétion, je tairai le nom, et sous le toit de la Maison Bleue. Et derrière les murs du collège Saint-Pol, à l’abri dans son parc, sous une forêt d’arbres, qui, hors la ville, du côté de la gare, plante sa large tache sombre. Cette tache dont la couleur varie avec les saisons, je l’avais sous les yeux de la fenêtre de ma chambre en cette année de guerre où, chassé de chez moi par des malheurs familiaux, j’avais dû prendre pension chez les grands-parents, Grand-Père Guillaume et Manna, ma grand-mère Anna, pour suivre la classe de troisième au collège Saint-Pol. J’allais vers mes quinze ans lorsque, un matin de septembre, je débarquai, tout ensommeillé et bouleversé par le séisme qui m’arrachait aux miens et me condamnait à l’exil, fût-il doré et choyé, à la Maison Bleue. C’est mille fois plus bouleversé que, dix mois plus tard, proche de mes seize ans, je pris le train du retour pour retrouver les miens. Cette année donc n’avait duré que dix mois et cependant – et j’ose cette antithèse – elle fut la plus délicieuse et la plus cruelle de ma vie, tant elle a imprimé tout mon être de son sceau immarcescible.


Il s’appelait Siméon Bernard et moi c’était Bernard Martin comme encore aujourd’hui. Nous fûmes amis. Une amitié d’adolescence, lumineuse, excessive, explosive, qui soulève des montagnes, part à la conquête du monde et se croit éternelle.

On lui disait Sim pour Siméon et à moi Barn pour Bernard. Je n’ai jamais su ce qui me valut ce diminutif. Est-ce une contraction approximative de mon prénom ? Je me souviens quand il me fut donné pour la première fois. C’était dans la cour de récréation dans les semaines qui suivirent la rentrée d’octobre. Nous jouions au foot, une balle en mousse en guise de ballon. Je l’avais à mes pieds et ne savais qu’en faire quand j’entendis dans mon dos : « Passe, Barn ! » La voix répéta : « Barn, Barn, passe ! » C’était un élève de troisième, très habile dans ce jeu. Je me débarrassai de la balle et la lui lançai. « Merci, Barn. » La partie se poursuivit jusqu’à la fin de la récréation. J’avais des ailes. Par ce diminutif amical, moi l’étranger, j’étais désormais adopté. Le nom de Barn me fut comme un adoubement. Désormais, il devint le mien.