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La nuit pour adresse

De
264 pages
Robert McAlmon avait tout pour devenir une légende. Marié à la fille de l’homme le plus riche d’Angleterre, parrain des Américains expatriés à Paris, cet écrivain surdoué fut l’ami de Kiki, de Man Ray, d’Aragon, l’amant de Nancy Cunard et de John Glassco. Dans le tourbillon des années 1920, il était le centre des nuits de Montparnasse, celui auquel on faisait appel pour sortir un artiste de prison, trouver de la drogue ou organiser un kidnapping.
Soutien inestimable pour Joyce et Gertrude Stein, McAlmon fut aussi le premier éditeur de Hemingway, à qui il fit découvrir l’Espagne. Leur amitié virile rapidement transformée en rivalité allait cristalliser la mélancolie de cet éternel vagabond.
En suivant les pas de son héros, Maud Simonnot nous entraîne dans l’envers du décor de la Génération Perdue au fil d’un récit vif, émouvant, qui redonne sa place à Robert McAlmon et tente d’élucider le mystère de son effacement.
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couverture
MAUD SIMONNOT

LA NUIT
POUR ADRESSE

image
GALLIMARD

À Robert McAlmon
et au Tigre

Dieu oubliera tout le monde — même Robert McAlmon.

Francis Scott FITZGERALD,
lettre à Ernest Hemingway,
décembre 1927

Nous savons maintenant ce que c’est que la nuit

Ceux qui s’aiment d’amour n’ont qu’elle pour adresse.

Louis ARAGON, La Nuit d’exil

C’est un fantôme.

Qui apparaît et disparaît. Qui n’a jamais le même visage.

 

Lorsque je crois l’atteindre enfin, il suffit que j’approche la main pour qu’il s’évanouisse.

 

Parfois je me demande s’il a vraiment existé.

« An intense young man »

J’aime : certaines personnes et certaines choses.

Je n’aime pas : même réponse. J’aime : la musique, surtout le jazz, et danser, surtout seul, et j’aime ma vie grégaire et tout ce qui l’accompagne. Noble ou vulgaire, mais toujours relevé d’un petit quelque chose de louche.

MCALMON, The Little Review, 1929

Parmi les images figées qui restent de Robert McAlmon se détachent les portraits de Berenice Abbott, la photographe qu’il avait aidée à s’installer lors de son arrivée à Paris. Malgré les poses, l’ancienne assistante de Man Ray a su saisir McAlmon dans toute l’étendue de cette mélancolie que je ressens encore un siècle après.

 

« Personnalité magnétique », « charme fou », « beauté saisissante » et « homme insaisissable » sont les mots qu’on trouve le plus souvent dans les mémoires de ses contemporains pour le décrire. « Caustique », « irrespectueux », « violemment insatisfait de lui-même » et « sauvage » suivent aussitôt. Les écrivains qui l’ont défendu ont salué une rudesse rafraîchissante et une absence totale d’artifice. Ses proches le dessinent comme un ami loyal, généreux, drôle et terriblement malheureux.

*

L’histoire de Robert Menzies McAlmon commence le 9 mars 1895 à Clifton dans le Kansas. Pur produit du Middle West américain, il était le fils d’un pasteur irlandais, le révérend John McAlmon, et de Bessie Urquhart, une mère à laquelle il devait des origines écossaises et canadiennes. Robert était l’avant-dernier d’une famille de dix enfants. Alors qu’il se sentait en marge de cette fratrie de sportifs, si sûrs de leur virilité et de leurs goûts, sa mère le couvrit d’une affection qui serait pour lui une source de réconfort et de nostalgie. Il écrirait : « Son amour était ma prison, / et ma pitié en était la clef. »

Durant ces années où la famille dut suivre le pasteur à travers le Dakota du Sud et le Minnesota, ils vécurent un perpétuel déracinement, au grand dam d’une Bessie qui aurait voulu que ses enfants puissent connaître un peu de stabilité pour leurs études. De toute façon, McAlmon ne fréquenta pas beaucoup l’école. Son éducation, il la fit dans les livres, dans la rue, dans les plaines infinies et dans les ports, selon un unique credo : tout sauf l’ennui.

Poussé par une curiosité insatiable, il fut tour à tour écrivain d’histoires à l’eau de rose pour des magazines, fermier, bûcheron, cow-boy... Il travailla aussi dans la marine marchande avant de s’engager en 1916, juste après la mort de son père, dans le 190th Overseas Battalion des forces canadiennes. Les États-Unis n’entreraient en guerre que l’année suivante.

À Winnipeg, McAlmon est enregistré ainsi le 28 août : « Teint clair, yeux bleus et cheveux bruns, cinq pieds huit pouces de haut, trente-sept pouces pour la poitrine » — étrange impression, de manquer d’informations essentielles sur lui et de connaître si précisément la largeur de son torse...

Sur le document officiel de l’armée, à la question « Quel est votre travail ? », la réponse, « spécialiste en publicité », complète la longue liste de ses métiers.

Enfin il y a cette mention « Deserter » qui barre le haut du document. Ses amis croiraient toujours que McAlmon se vantait en disant qu’il avait intégré l’armée canadienne au début de la guerre, avant de déserter. Or il avait bien été « absent without official leave ». Il n’en était sans doute pas fier mais, avec son éternel manque de dissimulation, il n’avait aucune raison de le cacher non plus.

Engagé dans l’armée par désir d’évasion, il n’avait pas mesuré son incapacité à se plier à une quelconque discipline. Il traversa les États-Unis dans l’autre sens et revint à Los Angeles. Pour faire plaisir à sa mère, il tenta de renouer avec l’université, quelques mois, puis il s’enrôla à nouveau en mars 1918, cette fois-ci dans l’armée de l’air américaine. Avait-il espéré être envoyé en Europe ? Toujours est-il qu’il atterrit à l’Air Corps Base de San Diego pour suivre un entraînement de pilote et qu’il y resterait jusqu’à la fin de la guerre. C’est là, dans cette caserne isolée, que sa destinée s’enclencha. On lui proposa de s’occuper du journal du camp, il se découvrit une passion.

 

Après sa démobilisation, il lança un magazine sur l’aviation, The Ace. Parallèlement, six de ses poèmes, inspirés eux aussi par le monde des airs, furent publiés dans Poetry, mensuel dédié à la poésie, une référence.

Robert McAlmon ne retournerait pas à sa vie d’avant. Il savait désormais ce qu’il voulait : être écrivain, et éditeur.

*

Il se rendit brièvement à Chicago au printemps 1919, à l’occasion de la sortie du numéro de Poetry. Il rencontra le poète italien Emanuel Carnevali avec lequel il échangea ensuite par lettres et, début 1920, il emménagea dans la Ville des Vents qui entrait tout juste dans la prohibition et l’ère du crime organisé. Il fut un temps, paraît-il, figurant de cinéma. Mais Chicago ne lui plut pas et l’été venu il jeta son dévolu sur New York.

 

McAlmon eut vite fait d’intégrer la bohème de Greenwich Village, sympathisant avec toutes sortes d’artistes. Comme s’il avait enfin trouvé sa place, lui l’ex-gamin brimé, le récalcitrant à l’armée. Il est vrai qu’on le remarquait, le vilain petit canard avait pris de l’envergure. D’après les témoignages, il possédait un « merveilleux corps de jeune homme qui aurait pu inspirer Donatello ». Un corps qu’il allait exploiter au maximum.

Tandis qu’il posait nu pour la Cooper Union, McAlmon croisa le chemin du peintre Marsden Hartley. À moins que ce soit Hartley, plus âgé et ouvertement homosexuel, rencontré un soir de fête, qui lui ait proposé ensuite ce travail de modèle. Les deux hommes habitèrent un temps dans la même pension de la 15e Rue Ouest. À cette époque, Marsden Hartley avait déjà une certaine notoriété — la Fontaine de Duchamp avait été placée devant son tableau The Warriors pour la célèbre photographie qui reste le seul témoignage de l’objet culte, c’est dire si Hartley était associé à la révolution culturelle en marche. Marsden Hartley écrivit : « McAlmon est the real thing. Il est extrêmement intelligent et radical dans ses points de vue sur l’art. Il sait ce qu’il pense et pourquoi il le pense. »

L’aspirant poète côtoyait les fondateurs des organes de l’avant-garde qui fleurirent dans la lignée de The Little Review. Il avait songé créer avec d’autres écrivains une revue qui se serait appelée Compromise ou New Moon, dont Carnevali aurait été le secrétaire depuis Chicago. Il décida finalement de faire cavalier seul, se sentant les épaules assez larges pour assumer un projet qui lui ressemble. Son programme ? « Make it new. »

*

McAlmon était arrivé à New York depuis quelques semaines à peine. Il faut rappeler qu’il n’avait que vingt-quatre ans. Et déjà un sens inné pour rencontrer les bonnes personnes au bon moment. « Contact », le nom de sa future revue, est aussi le mot qui me vient à l’esprit pour caractériser McAlmon : plus que quiconque il avait le sens du contact.

À Greenwich Village, il établit des relations avec les membres de l’entourage de Marcel Duchamp, notamment Picabia et Mina Loy. La rencontre déterminante eut lieu en juillet 1920 lors d’une soirée chez Lola Ridge, une des éditrices de la revue Broom. Je crois qu’on peut parler d’un coup de foudre : William Carlos Williams fut ébloui par ce jeune inconnu qui tenait des propos si catégoriques sur la littérature au milieu des autres artistes. Les exhortant à ne plus lécher les pieds des Européens, ils devaient se réapproprier leur langue et arrêter avec la morale à deux balles de ce foutu monde anglo-puritain...

Et l’admiration fonctionna dans les deux sens. McAlmon eut le sentiment qu’il avait enfin en face de lui un autre écrivain soucieux de défendre la littérature américaine. Tout naturellement il proposa à Williams de s’associer à sa revue.

William Carlos Williams était alors pédiatre dans le New Jersey et menait sa carrière d’auteur en parallèle. Plus âgé, il publiait des poèmes depuis 1909, pourtant c’est McAlmon qui fut le moteur du tandem. Il fut aussi un des tout premiers à comprendre combien la poésie de Williams était originale et belle, le poussant à exposer ses théories esthétiques, à s’affirmer sans avoir peur de prendre des risques. « Il faut faire le grand saut et si on se loupe, tralala c’est la vie. »

Dédaigner les avertissements, suivre ses convictions, vivre dans l’instant : les Trois Commandements.

McAlmon, lui, était prêt à tout pour concrétiser son idée de la littérature. Williams témoigna : « Il donnait à la revue une bonne partie de ce qu’il gagnait. Je n’ai jamais vraiment su à quel point il était à court d’argent. » De nuit comme de jour, McAlmon s’épuisait dans une quantité de petits boulots. Il travaillait toujours dans la publicité, il s’occupait aussi de poneys pour des compétitions de polo, il construisait des jardins suspendus à Long Island...

 

À la fin de l’automne 1920, Robert McAlmon traînait sur une péniche amarrée près du pont de Brooklyn. De là, il avait une vue imprenable sur la ville et soutenait que l’activité du port le stimulait. Sa minuscule cabine sentait l’humidité et les boiseries étaient délabrées, l’hygiène générale du chaland effrayante, mais il aimait sentir les remous de l’Hudson et voir passer les lumières des bateaux depuis son lit. La sensation d’être dans un voyage permanent berçait ses fins de nuit.

Dès qu’ils le pouvaient, les deux écrivains se retrouvaient pour parler des livres, des auteurs aimés. Leurs goûts et leur culture les entraînaient vers la poésie de Marianne Moore. À plusieurs reprises, McAlmon lui rendit visite. Contraste saisissant entre la réserve monacale de la poétesse qui habitait sagement avec sa mère dans un appartement du Village et la fraîcheur agressive du jeune homme. Si, comme l’écrivit Williams, elle personnifiait le Nord, McAlmon était définitivement le Sud. Un monde les séparait.

Il ne comprenait pas qu’on puisse créer dans une telle atmosphère d’« honnêteté prudente ». De son côté, dès la deuxième visite de McAlmon, Mère Moore déclara qu’elles avaient été suffisamment polies avec ce présomptueux émancipé de toute morale.

Williams dut faire la liaison entre ces rivages. Et malgré ses réticences vis-à-vis de McAlmon et de Contact, Marianne Moore permit du bout des lèvres que sa poésie soit mêlée aux autres voix de leur revue. McAlmon et Williams avaient tout misé sur le contenu, l’essentiel pour eux étant d’avoir des contributeurs de talent, les défricheurs d’une littérature en rupture avec les traditions.

 

Le titre de Contact avait été inspiré par cet instant d’une rare intensité où les avions touchent la piste à l’atterrissage. La revue avait pour ambition de montrer le « contact entre les mots et la localité qui les a engendrés ». Dans le manifeste du premier numéro, McAlmon prônait une littérature en prise directe avec la vie, qui rejetait le réalisme sans être coupée de la société. Refusant de s’enfermer dans des idéologies, Williams revendiquait une poésie faite d’un américain courant que « même les chats et les chiens pouvaient lire ».

McAlmon publia dans la revue des extraits de Post-Adolescence, roman en partie autobiographique dans lequel il transposa leurs conversations : il serait « Peter », et le docteur Williams « Jim ». À cause de ce dernier prénom peut-être, leur amitié fraternelle me fait penser à celle d’Henri Pierre Roché et de Franz Hessel. Un même contexte historique et intellectuel, les mêmes références à l’Antiquité, et ce soupçon diffus d’une autre intimité. Je me représente McAlmon et Williams trimbalant leur enthousiasme désarmant dans les rues de New York comme deux Jules et Jim américains. D’ailleurs, sans qu’il soit question ici d’un triangle amoureux, d’une certaine manière c’est aussi l’intrusion d’une femme qui bouleversa leur petite entreprise.

Valentine’s day

L’HÉRITIÈRE SE MARIE AVEC LE POÈTE DU VILLAGE, tout Greenwich est remué par l’histoire d’amour de Robert Menzies McAlmon.

The New York Times, 12 mars 1921

McAlmon épousa le 14 février 1921 une poétesse nommée Bryher, rencontrée à New York six mois plus tôt par l’intermédiaire de William Carlos Williams et de Hilda Doolittle.

 

Williams avait connu Hilda à l’université de Pennsylvanie, où il avait fait ses études de médecine vingt ans auparavant. Hilda était la fille d’un professeur d’astronomie. Grande, blonde, des yeux très clairs, elle se démarquait des autres étudiantes par son irrévérence et son impétuosité. Inscrit dans la même université, Ezra Pound était tombé sous le charme de l’adolescente à une soirée de Halloween où il était déguisé en prince tunisien. Pound et Hilda eurent une relation passionnée, mal acceptée par le père de Hilda, qui accusa Pound de se conduire avec sa fille en satyre alors qu’elle était une dryade, une jeune vierge, une créature fragile. Pound était d’accord : Hilda serait toujours pour lui celle qui « danse comme une phalène rose sur le buisson ».

Les fiançailles brisées, Pound partit pour l’Europe. Ils se retrouvèrent à Londres quelques années plus tard pour jeter les bases de l’Imagisme avec Richard Aldington. Hilda, vibrante incarnation du mouvement poétique, adopta son nom de plume le jour où Pound, corrigeant un manuscrit d’elle, ajouta en bas de la dernière page : « H. D., imagiste ». Mais ce nouveau modus vivendi, reposant sur un dialogue ininterrompu à propos de la création et sur l’envoi de leurs écrits respectifs, n’effacerait pas les sentiments des anciens amants. Tout au long de leur existence, ils avanceraient toujours au bord du désir.

En 1958, Hilda interrogerait encore : « Mr Pound, avec votre magie, vos charmes étranges d’ancienne déité, pourquoi n’avez-vous pas achevé la métamorphose ? » Ezra Pound avait anticipé les regrets en écrivant ces vers dès le début des années 1910 :

Enfant de l’herbe

les années passent au-dessus de nous [...]

Que jamais nous ne ressentions

Rien qui ressemble au chagrin.

Finalement, Hilda se maria avec Aldington en 1913. Puis ce fut la guerre, qui balaya tout. L’insouciance, la confiance en un avenir radieux, la recherche d’une esthétique qui semblait devenue si dérisoire. Les repères volèrent en éclats. La petite Perdita naquit d’une liaison avec le compositeur Cecil Gray. On parla aussi d’un amour platonique avec D. H. Lawrence. Puis Hilda rencontra Bryher. Britannique, écrivain et lesbienne. À ses côtés, elle reprit pied.

*

Les parents de Bryher l’avaient autorisée à faire un voyage aux États-Unis avec Hilda sans se douter de la nature de leur relation. Les jeunes femmes avaient prévu de s’installer à Los Angeles, un espace de liberté où tout leur serait possible, y compris porter des pantalons et s’afficher ensemble au soleil.

C’est lors de leur escale à New York que Williams reçut un message de Hilda l’invitant à venir prendre le thé à l’hôtel Belmont. Il proposa à McAlmon de se joindre à eux. Durant toute l’après-midi, Robert ne quitta pas des yeux « la petite Anglaise » qui accompagnait Hilda.

Quand on pense aux beautés qui régnaient sur Greenwich Village, un mystère entoure l’attirance singulière de McAlmon vers cette femme qu’Adrienne Monnier décrit comme « la personne la plus parfaitement discrète qui existe. Mince, yeux d’un bleu céleste, vêtements neutres à l’extrême ». Est-ce que McAlmon devina en elle son intelligence et son esprit, sa façon poétique de percevoir le monde sensible ?

Il y avait entre eux certaines évidences. Tout d’abord ce nomadisme insatiable qui ferait constater à Bryher dans The Heart to Artemis : « Peut-être suis-je née avec un désir pour l’aventure au lieu d’un cœur ? Je n’ai jamais pu rester durablement dans un endroit. » Elle partageait avec McAlmon un dédain pour les normes établies, dans l’écriture comme dans l’amour. Elle lui avait donné un exemplaire de son premier roman, Development. Il le lut dans la nuit même et fut touché. La rencontre se prolongeait à travers les mots.

 

Les voyageuses devaient se rendre en Californie dès le lendemain. Bryher et McAlmon entamèrent une correspondance. Le jeune homme s’enfermait des heures entières pour écrire de longues lettres avec cette écriture qui avale les pages et qu’on reconnaîtrait entre toutes. « J’espère que nous nous reverrons bientôt parce que je veux vous parler. Mon esprit a des millénaires mais j’ai l’énergie d’un étalon d’un an. »

Cependant, McAlmon avait depuis longtemps projeté de s’embarquer sur un cargo pour la Chine, et s’apprêtait à partir quand Bryher envoya une carte lui demandant de l’attendre. Elle revenait à New York.

Williams raconta la suite dans son autobiographie : « Elle arriva, vit Bob, et lui proposa de l’épouser. Bob ne résista pas. Lorsqu’il m’en parla, je sentis les larmes me monter aux yeux, sans savoir si je pleurais de joie de voir la chance lui sourire, ou de chagrin à la pensée que j’allais perdre la compagnie et le secours de ses talents. »

À une amie, Williams confia : « Mon cœur est déchiré... »

 

McAlmon accepta donc très simplement la demande en mariage d’une femme qu’il n’avait vue qu’une seule fois auparavant.

Sauf que la situation n’était pas si simple. Il s’avère que la frêle Bryher s’appelait en vérité Annie Winifred Ellerman. Elle avait juste omis de dire que son père était le financier propriétaire de compagnies de lignes transatlantiques John Ellerman. Le plus gros contribuable d’Angleterre, plus riche que le duc de Westminster, à la tête d’une fortune vertigineuse.

Les faits ainsi posés, on entre dans le drame. Sir Ellerman menaçait de ne plus donner d’argent à sa fille si elle continuait à parcourir le monde sans mari. Bryher, désespérée, avait alors eu l’idée de ce mariage blanc. La version retenue par les critiques littéraires fut toujours celle de Bryher : un arrangement devant apporter des bénéfices aux deux parties. Selon elle, McAlmon désirait aller à Paris et elle lui offrait les moyens de réaliser son rêve. En échange il acceptait de jouer ponctuellement au mari idéal pour lui permettre d’échapper au carcan de la société victorienne.