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La petite vie des grands moments

De
334 pages

L’occupation allemande, la France souffre, les français meurent de peur, de faim. Marie-Lise ne supporte plus la médiocrité du quotidien et veut profiter de sa jeunesse, de son corps, aller loin et haut. Elle souffre, cache le mal-être qui appelle la mort : changer de route, de vie, ne plus se réveiller pareil et sans gloire. Pour seules musiques, le bruit des bottes sur les trottoirs : avoir 20 ans dans son pays occupé, c’est quoi ?
Sous les coups de tampons de la poste et les corps gris résonnant sur les paperasses, se cachent des hommes dans des trop-pleins de désir. Marie-Lise va pointer son sein vers celui-là, le plus noir. La fille va s’abreuver de cet argent sans odeur, sorti sale de ses poches ; elle va se noyer dans le trouble d’un mariage et d'un enfant, fils de mari, d’amants résistants ou de Schleuh ?
Après sa descente aux passions, déposera-t-elle enfin ses frusques et, nue, prostituée de la vie, pourra-t-elle encore présenter ses bras ouverts à la paix.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-68677-0

 

© Edilivre, 2014

La petite vie des grands moments

 

 

« Il faut qu’un jour je me souvienne de mes souffrances, de tous les maux qui m’ont guidée jusqu’ici. Si mon mal est tenace, je le sens bénéfique, il m’oblige à vivre, à ressentir ma chair pleurante du passé.

« Au nom du Père »

– Je suis pleinement heureuse, paisible de corps et d’esprit. »

Dans la chapelle du couvent, Marie-Lise pénètre la première ce matin du quinze août.

Ses pas sont décidés, nets, engagés, les bancs luisants, ordonnés attendent l’office matinal. Elle s’est détachée du groupe, du troupeau bienheureux pour se retrouver seule avec elle-même. Dans l’habit qui la rend sobre et sage son visage a repris vie. Elle est redevenue jeune et belle.

Le rayonnement est dans son âme vivace telle la mauvaise herbe aux champs, intarissable. Son regard scrute la chapelle ensoleillée, les vitraux jaunes inondent d’or la mosaïque du sol.

La croix de bois domine Marie-Lise et le monde.

Elle a envie de crier : Chut ! aux mouches qui troublent dans leurs vols le grand silence qui la suit, la poursuit, celui qu’elle serre contre son cœur en fermant les paupières.

Sa main timide, humble se pose sur son front pour elle le temps présent va s’arrêter.

Lentement elle s’enfoncera dans son passé de souffrances, pour mieux renaître, au nom de ce Père spirituel venu vers elle par les routes boueuses.

La main en attente sur son front encore lisse, elle fouillera ce qui fut. Elle veut retrouver ceux qui la foulèrent du pied : « Merci » leur dira-t-elle les roses à la main, de m’avoir fait pécher, « Merci » de m’avoir rendue vile, immonde, je leur dois tout, sans eux que serais-je devenue ?

Ce qui nous amène vers Dieu reste confus dans nos esprits, nous fixons le point brumeux qu’est notre foi future en marche arrière, lentement pour ne pas trébucher, nous parcourons les routes de notre hier.

Qu’est-il pour nous ce temps mort que nous traînons, fort serait l’homme qui posséderait le secret de fermer ce livre inutile définitivement.

Inutile il l’est au jour où nous pensons, c’est de lui que nous tenons notre sagesse présente, de ses leçons vicieuses, de ses coups de baguette tombés sur nos doigts fragiles. Nous n’osons pas le décortiquer, le faire saigner ce passé qui nous hante et qu’il ne nous est pas possible de tuer tout à fait. Chaque jour, chaque fleur, chaque pleur nous ont appris à comprendre l’inutilité de chercher à le revivre et pourtant Marie-Lise ne désire pas verser des larmes sur lui, mais lui redonner vie par parcelles afin de connaître l’instant de ces tristes jours où la lumière du ciel s’est abattue sur elle, créature de misère.

Née en 1925, dans une banlieue sans charme, d’une mère incolore et d’un père faisant nombre parmi les braves gens, elle passera son enfance en tablier bien propre au centre d’une famille dont elle restera l’unique enfant, entre l’école sans histoire et un jardinet cultivé avec amour.

Sa mère se nomme Suzanne, elle est jeune, se tient toujours comme il faut, ne lit que des journaux familiaux, s’achète un cardigan gris et une jupe de même ton pour que tout cela dure longtemps.

À Noël on lui offre le collier de perle fantaisie qu’elle ose à peine porter de peur des voisins : S’ils allaient croire qu’elles étaient vraies ! Vous pensez, avec un mari travaillant dans les Postes, à salaire étriqué, il ne fait aucun doute que ce bijou offert proviendrait d’une source hors de nos moyens.

Hélas, il n’en sera jamais rien ! Cette femme sort très peu, son intelligence est médiocre, son physique pourrait être plaisant, faudrait-il s’en occuper, le peindre, le modeler, l’aimer, peut-être pour qu’il fût joli ?

Pas d’amant, maigre chair, dans une maigre ambiance de petits « bourgeois-employés » de l’époque.

Julien son père, derrière son guichet se soulève légèrement pour apercevoir des jambes, des seins, des mains qui s’animent et des mots, toujours des mots… qu’importe ce sont des petits riens des jours.

Suzanne ne suit jamais la mode, le manque d’argent certes, mais plus forte encore la peur des critiques des autres, ses yeux cachés que percent les rideaux de dentelle qui paralysent en silence.

Marie-Lise n’a de joli que son prénom. Il est sa fierté d’enfant, peu commun en classe et seule à le porter. Ses cheveux blonds sont tirés serrés dans une longue natte, sans ruban la semaine, son corps est menu, ses gestes gauches, ses yeux sont beaux. En observant cette enfant qui déjà étudiait le monde étroit qui l’entourait, l’homme d’expérience aurait pu y déchiffrer l’angoisse. Aurait-il eu le courage, cet humain, l’audace de la voler à ce milieu ? N’est-il pas plus juste de laisser se dérouler les drames qui nous attendent pour que le mot fin signifie quelque chose ?

Dans le pavillon étroit à l’escalier ciré, les meubles achetés un à un, sans style, disparates, se tiennent les coudes, serrés, unis par un lien unique : le mauvais goût de ceux qui les réunirent. Marie-Lise est là, présente allant d’une pièce à l’autre, travaillant sur son petit bureau de bois vernis cadeau de sa marraine. Une femme comprenant la jeunesse, dangereuse par son désir de faire savoir qu’elle a vécu avant les autres par « l’esprit » bien entendu !

Âgée de 54 ans, belle par sa certitude de l’être, Moune est son surnom de guerre ou plutôt d’après-guerre. Ne dit-on pas qu’elle fut glorieuse, qu’au cœur des rudes batailles, drapée de blanc, Croix rouge au bras, elle sauva plus d’un homme, se donnant à tous, ne refusant ni de boire ni de partager peu importe quoi, aux malheureux soldats couverts de détresse et de boue.

C’est là-bas parmi ceux de misère que Julien a pu apprécier ses mérites. Discrète, jamais ne lui échappa le mot, la phrase qui à tout jamais lui aurait fermé la porte de ce pavillon de banlieue où seuls les gens honnêtes, exemplaires pouvaient pénétrer.

À la naissance de sa fille, l’ancien soldat resté fidèle aux souvenirs de sa guerre, avait proposé à sa femme d’écrire à Moune pour lui demander d’être marraine.

La guerre s’était tue, mais jamais Lucien n’avait négligé de lui adresser ses vœux au passage d’une année nouvelle, sans omettre l’invitation à l’arrivée du printemps, les premiers beaux jours, vous pensez ! La promenade dans les quelques mètres carrés du jardin faisait partie du symbole de la reconnaissance.

Moune se trouvait être une femme encore appétissante, blonde décolorée, serrée dans des corsages de satin, elle ne manquait pas de verve bien contrôlée.

Suzanne la recevait avec cérémonie, se préparait à ce dimanche des jours à l’avance, parlait de sa venue avec des voisines et cachait sa crainte du qu’en-dira-t-on.

Elle était originale cette femme en clamant ses mérites d’infirmière pendant sa grande guerre mondiale, son mari serait mort sans ses soins. Le Président de la République l’avait conviée à l’Hôtel de Ville de Paris.

Bref, c’était une femme héroïque qu’il fallait recevoir avec égard.

Ce discours camouflait sa véritable pensée, Suzanne n’allait pas jusqu’à songer que son mari avait eu des rapports coupables avec elle, mais son instinct féminin la guidait, il lui semblait inutile de parler de sa vie présente.

Que faisait-elle au juste cette Moune ? Vivait-elle seule, cachait-elle une liaison, des liaisons dans l’appartement du quartier des Ternes ?

Sur un papier rose sentant bon la groseille, Moune avait accepté d’être la marraine de Marie-Lise. Dans une robe fleurie, beaucoup de bracelets d’or autour de ses bras, toque verte enrubannée couvrant son abondante chevelure, la cérémonie pouvait commencer.

Le bébé sur les bras, les yeux humides par l’émotion, elle revivait dans cette église encombrée de dentelles de fleurs blanches et de courbettes déplacées, son passé, tous ces soldats rampant vers la défaite ouvraient malgré tout une bouteille de gros rouge camouflée, conservée jalousement…

L’enfant qu’elle pressait contre son sein abondant n’était rien d’autre que la France meurtrie qu’elle avait, à sa façon, sauvé du déshonneur.

Imagination folle, galopante, chérie. Julien lui aussi ressentait ce malheur-bonheur qu’ils avaient vécu.

Suzanne ne partageait pas le leur, elle avait sorti son air modeste. Cette enfant, qu’ils avaient souhaité mettre sous la protection divine lui avait été offerte comme par miracle. Elle souhaitait ignorer l’acte dont Marie-Lise avait profité pour devenir une vie nouvelle. Une mère avant tout qui n’avait pris aucun plaisir à faire l’amour avec son mari. Il était son mari et le reste n’était pour elle que lecture de gare.

Cette fête aurait été incomplète si le chef de service de Julien ne s’était joint à eux, accompagné de son épouse. Ils avaient même accepté l’invitation au repas ! Celui-ci avait été commandé au Grand Hôtel de la ville, réputé pour sa bonne table. Économisé, billet par billet, le repas copieux donnait cependant l’exacte mesure de leur rang social : une entrée, une sortie des plats au centre, des vins, le tout sur nappe blanche, gâteau blanc point final !

Pendant ce temps, reposant dans son landau, Marie-Lise, les yeux clos, les mains rouges pas encore défripées de sa vie utérine, semblait se cramponner au drap de broderie comme la noyée de demain aux dernières branches de sa vie.

Pour parrain, le frère de sa mère. Claude, bon à rien, représentant de commerce dans la biscuiterie. Assez joli garçon, intéressé par nature, pendant le repas placé à proximité de Moune, il semblait attiré par cette créature, possédant d’après la famille quelques biens au soleil ou plutôt à l’ombre. Par des histoires osées, il lui avait arraché des éclats de rire. Après tout un baptême est un jour de joie ! Des grivoiseries trouvaient leur place, mais dans la discrétion ; Monsieur le curé également convié n’était pas sans avoir remarqué le « dessus dessous » de la table, mais il en avait vécu d’autres !

Le Père Curé mangeait peu, son esprit voguait, personne ne s’en aperçut, il avait l’habitude de rester neutre, de conserver ses véritables pensées pour lui, il était d’abord un homme de Dieu.

Soudain, il se leva, était-il souffrant ? Pressé ? Non, il ressentait une forme de honte. Tous, ils avaient oublié Marie-Lise dans le vin et la viande couleur de sang.

– Chère Madame, merci pour votre amabilité, je dois me retirer. N’hésitez jamais à venir me voir car ce beau jour pour votre fille n’est qu’un commencement.

– Mais, Monsieur le Curé le champagne…

Le Prêtre s’approcha de Marie-Lise, posa sa main rugueuse sur la sienne, l’enfant congestionné se mit à hurler !

Au moins, pensa-t-il, elle a le courage de ses opinions, elle n’aime pas et sait le montrer ou bien alors, elle me redoute déjà !

Sa philosophie se mêlait à tout, l’hypocrisie le tuait chaque jour, mais la prière, le calme qu’elle lui apportait le ressuscitait chaque nuit.

Suzanne éleva sa fille avec dévouement. Elle veilla à sa santé et ne négligea pas son instruction religieuse. Très tôt Marie-Lise se révolta. Lui imposer les contraintes d’une religion lui semblait un vol à sa liberté. Elle ne supportait ni l’église ni les prêtres. Son père et sa mère portaient la responsabilité de son rejet envers toutes croyances.

Ils menaient une vie si étroite que l’exemple de gens honnêtes ne devant rien jamais à personne lui donnait la nausée. Dès l’âge de dix ans, en cachette elle lisait des magazines trouvés au hasard, rêvait à l’avenir et se souhaitait joyeuse, toute en couleur. Elle bousculait sa mère, fermait les yeux sur son passage, l’odeur fade qui la suivait lui faisait horreur, elle craignait de devenir comme elle. Une femme qui soigne bien sa maison et dont le mari ne peut que se louer. Les années, même dans l’ennui et les tourments de l’adolescence passent vite et Marie-Lise put bientôt constater que tout en elle s’épanouissait.

Marie-Lise devenait femme ! Les cheveux gris de sa mère et le dos voûté de son père ne tardèrent pas précocement à faire progresser en son être la crainte atroce de la médiocrité.

Les scènes entre eux devenaient fréquentes, elle tenait toujours tête à sa famille avec la dureté des êtres qui se cherchent.

Les aimait-elle ? Où commence l’amour, où se termine-t-il ?

Les murs étroits, la gravure encadrée et le coussin brodé posé majestueux sur le canapé devenaient les images obsessionnelles que Marie-Lise refusait.

Moune, pas intelligente mais rusée, s’aperçut de son comportement. Elle ne venait pas suffisamment pour capter un regard de haine, prélude à des désirs cachés.

Placée dans l’existence médiocre de cette famille par les sentiers de la guerre, de quelques mares de sang, son rôle devait se poursuivre, servir. Nul n’est déposé sur nos destins sans utilité, présente, future, que savons-nous de ces croisements façonnant à nos intentions le bonheur ou les pleurs. La guerre n’aurait-elle eu lieu que pour cela ? Non, mais pour cela aussi !

Toujours coquette, souvent trop parfumée, avec les années Moune devenait une marraine à la hauteur. Elle offrait à sa filleule des cadeaux et ne manquait jamais de lui parler des transformations faites dans son appartement, du confort moderne qui régnait.

Son loyer par trimestre représentait une somme rondelette qui ressemblait à l’occupante… mais l’argent n’était pas pour elle un sujet d’inquiétude.

Lors d’une visite officielle, naturellement, Moune avait profité d’un instant où Suzanne se trouvait en cuisine pour parler librement :

– Mais ma Lise, c’est ainsi qu’elle la nommait, tu prends des formes ! Deux beaux nénés qui semblent vouloir percer ta chemise !

– Attention, dit Julien, Suzanne pourrait nous entendre.

Marie-Lise avait enfin pu rire un peu, elle se retira dans sa chambre et soulevant sa combinaison jusqu’au menton elle exhiba ses seins encore peu formés mais si pointus.

L’image l’amusa, de ce jour elle se promit d’aller rendre visite seule à sa marraine sans rien dire à sa famille. Les prétextes s’inventent si facilement, des camarades, des livres, des invitations. Sa mère scrupuleuse, trop droite pour s’offrir le luxe d’un mensonge ne cherchera pas à lever le voile qui lui ferait connaître la vérité.

Ce même jour attirant Moune dans sa chambre pour lui montrer son travail scolaire, elle lui annonça son projet d’aller à Paris lui rendre visite.

– C’est impossible chérie, tes parents ne voudront jamais, seule dans le train de banlieue, puis le métro, allons plus tard, n’y pensons plus !

La jeunesse ignore le « n’y pensons plus ». Moune sortie, elle releva sa robe pour admirer son corps nu et pensa : « Au moins que cela serve à quelque chose ! »

Se défaire de sa petitesse, de son milieu, de l’atavisme qui nous enroule comme le fil autour d’une bobine, n’est pas si facile que se l’imagine une enfant assez sotte pour songer à crever la toile du destin.

Suzanne éteignait la radio si par malheur une émission, une chanson lui paraissait incorrecte pour des oreilles jeunes.

Si la mère qu’elle était avait pu deviner le démon sournois qui sans cesse harcelait cette adolescente qui venait de prendre forme dans sa propre pudeur.

Les tentatives que la jeune fille fit pour perdre sa virginité restèrent sans succès. Les garçons de son âge se trouvaient dans l’incapacité de lui rendre ce service, les hommes d’âge moyen n’auraient sans doute pas refusé, mais ils craignaient que l’enfant affolée criât leurs noms… quant aux autres, ceux des douleurs, elle désirait les ignorer, voulant faire l’amour pour la première fois dans les bras d’un homme encore jeune, là aussi elle se heurtait à des traditions, des habitudes et Marie-Lise face à l’évidence conserva sa vertu.

Un soir monotone comme tous les autres, elle annonça à ses parents sa décision d’en finir avec ses études.

– Je ne me sens plus à mon aise en classe, je voudrais gagner de l’argent. Travailler vraiment.

– Ce n’est pas pensable, tu es trop jeune. Passe ton brevet. Après, mais maintenant non !

Mon supérieur pourrait croire que nous avons pris cette décision pour une question…

– Alors, si je comprends bien ce n’est pas pour moi que vous vous inquiétez, mais pour les voisins ! Je les emmerde les voisins, je termine l’année et les études, c’est fini !

Suzanne et Julien pour la première fois face à leur fille, la vraie, ne surent quoi répondre. Entre les larmes et la colère à cet instant de leur vie, l’idée de l’échec, même confuse s’était présentée à eux. La gifle pourquoi pas ? Julien s’y refusa, il opta pour la lâcheté, la crainte de tout briser. Il poursuivit son repas sans regarder sa fille, honteux de ses chaussons de feutre usagés, de son veston lustré. Il avait fait ce qu’il avait pu, sa position n’était pas mauvaise, fonctionnaire des Postes. Pourtant à son tour, il ruminait le passé, le sien, s’il avait épousé Moune avec ses parfums et ses plumes il aurait fait de grandes choses : « Ratée, pensait-il, j’ai raté ma vie ! » Cette idée curieusement le consolait de sa médiocrité, de l’impossibilité dans laquelle il se trouvait de créer, de comprendre quoi que ce fût. Seuls ses cachets de caoutchouc et les imprimés qu’il manipulait tout le jour se trouvaient à sa hauteur.

Il en voulait à cet instant à sa femme Suzanne déguisée de tulle blanc qu’il avait épousée, déflorée sans plaisir. Une femme parfaite bien à sa mesure qu’il accusait de lui avoir fait gâcher les heures de gloire qui auraient dû l’attendre.

Sa cuillère faisait du bruit dans son va-et-vient de sa bouche à l’assiette de potage.

– Enfin, Marie-Lise, où penses-tu aller travailler ?

– Je ne sais pas du tout, peut-être chez Madame Alice, les chapeaux, la mode c’est gai, elle cherche de l’aide.

– Mais tu ne sais pas coudre du tout ! C’est une spécialité modiste !

– Elle m’apprendra le métier.

Suzanne le visage baissé, appelait à son secours les anges du paradis, ils devaient avoir autre chose à faire. Découragée, perdue, elle manifesta sa réprobation :

– Jamais tu n’iras travailler avec cette femme. Sa clientèle est spéciale, la place d’une jeune fille n’est pas là !

– Maman, je te regarde, j’ai pitié. Je ne suis pas méchante, je n’en peu plus des vieilles chaussures, des robes de l’ouvroir et de tes phrases toutes faites. Tu n’es pas dans la vérité, regarde-toi, es-tu encore une femme ?

– Assez, respecte ta mère, tu n’as rien à lui reprocher, ni moi d’ailleurs.

– C’est justement pour cela que je vous en veux.

Elle quitta la salle à manger, le bruit des couverts, le cliquetis familier des verres, les phrases perdues, éperdues de tristesse entre les miettes d’un pain familial éparpillées sur une toile cirée pourtant si bien entretenue.

Les parents cherchèrent dans le silence ce qu’ils avaient fait de mal. Séparément, seuls ce soir-là avec leur peine, ils se sentaient innocents. Leur enfant hier si petite dans sa robe rose venait devant eux de massacrer ses nattes, de les jeter pour une malhonnêteté dont ils étaient les victimes inconscientes. Cette révolte ils ne pouvaient s’y attendre, elle venait des racines de la terre, qui avaient apporté avec elles un fléau inattendu : l’indépendance de tous, qui comme une folle s’attaqua aux hommes et jamais plus ne les laissera en paix.

C’est de ce remous fiévreux, de ces veuves libérées par les guerres des contraintes, par le travail, que ce frénétique besoin de confort, qui se lit entre chaque ligne des journaux, que Marie-Lise réceptrice d’avant-garde souffre intensément.

Elle se désire autre, au milieu des camarades de son âge, elle fait tache, les propos à son égard ne sont pas élogieux car ses paroles sont dures, elle découpe la vie tel le charcutier le saucisson à l’ail, indifférente aux souffrances, calculatrice, Marie-Lise, n’apporte rien au groupe.

Ce qu’elle n’avoue pas, ce sont ses nuits peuplées de rêves, ses cauchemars où sa souffrance la guide, la torture jusqu’aux cris qui éveillent sa mère.

– Marie-Lise, tu es malade ?

– Ce n’est rien un mauvais rêve, j’ai trop mangé.

– Pourtant les œufs, si frais, je ne comprends pas !

Elle ne comprendra donc jamais cette mère que l’amour qu’elle portait à sa fille sonnait faux.

Adieu, lui cria-t-elle silencieusement, adieu à ta cuisine, à tes caresses, j’ai besoin de griffes sauvages et que s’accomplisse sur cette terre ce qui doit se réaliser !

Marie-Lise, n’était plus une enfant. Son but, tourner le dos aux servitudes des écoles pour pénétrer dans celles du travail.

Après la boutique de Madame Alice modiste aux Ternes dans Paris, elle ne resta que quelques mois, déçue, lasse des transports, des propos entendus, du libertinage où les clientes aimaient se complaire, elle abdiqua ce qu’elle nommait : sa première liberté.

La patronne pleurait sa débutante, pas mal, adroite à la technique du ruban froissé et du collage des plumes.

La France souffrait, son peuple vivait dans les restrictions et Marie-Lise plus révoltée que jamais menait, avec frénésie, sa course vers le bonheur.

Une idée en tête, aller voir Moune, lui parler, Moune sa bouée de sauvetage, l’unique autour d’elle à lui apporter du neuf.

Dans le couloir obscur d’un immeuble assez cossu aux tapis usagés, Marie-Lise, par une fin d’après-midi se présenta chez la concierge :

– Madame Dépréau s’il vous plaît ?

Elle était encore timide et ses joues s’empourprèrent. Jamais elle n’était venue la voir et celle-ci avait toujours trouvé des prétextes pour remettre à plus tard cette visite. Ces refus continuels augmentaient encore sa curiosité.

Dans le métro elle ne cessait de se poser des questions : pourquoi cette impression de gêne, ce manque d’enthousiasme ? Son cœur battait, elle attendait anxieuse la réponse de la concierge.

– Deuxième, mais je ne sais pas si elle est chez elle, nous sommes mercredi, son jour de repos.

Son jour de repos ? pensa-t-elle, mais elle est infirmière à domicile, quel repos ?

La grosse femme en tablier bleu la regardait avec insistance :

– Vous êtes sa filleule, n’est-ce pas ?

– Oui, mais comment vous avez deviné ?

– Madame Moune m’a souvent parlé de vous et même j’ai vu votre portrait, ben, une jeune fille comme vous, c’est rare ici !

Rare, décidément tout semblait curieux ou bien son imagination l’entraînait beaucoup trop loin dans les chemins tortueux du mystère.

– Attendez donc là une minute, je grimpe voir pour lui dire que vous êtes en bas.

– Non, merci je grimpe !

Sans attendre, elle se précipita dans l’escalier. Une marche puis une autre, encore et encore, l’escalier lui parut sans fin.

Elle arriva sur le palier essoufflée, les bras ballants, les jambes raides.

Avant d’appuyer sur la sonnette, elle passa sa main sur son visage, il lui parut brûlant, comme elle devait être laide !

Le geste accompli, le son acidulé en résulta une forte répercussion dans son être.

Des pas pressés, des paroles floues, des portes fermées et enfin l’apparition de Moune.

– Marraine ! s’exclama Marie-Lise, comme je suis contente ! Il m’en a fallu du courage pour arriver jusqu’à chez-toi.

Moune stupéfaite ne songeait même pas à faire entrer la jeune fille.

Son visage souriant se sentait tendu, crispé, pour une surprise, cela en était une ! À constater sa réaction, pas des plus plaisantes.

Marie-Lise pénétra dans le couloir de l’appartement presque de force, elle se mit à rire.

– Hé bien, j’ai l’impression que je te dérange ! Veux-tu que je parte ?

– Mais non, quelle stupide idée. Simplement je ne m’attendais pas à ta visite, voilà tout. Rentre ma chérie, je vais te faire un bon café, j’en ai reçu un paquet ce matin, c’est un événement par les temps qui courent.

Marie-Lise ne l’écoutait pas, elle regardait les objets, les meubles si souvent décrits, cette pièce lui paraissait petite, Moune racontait tant de choses sur elle, sa profondeur, sa haute cheminée, ses tapisseries… La vie se jouait curieuse, maintenant qu’elle se trouvait là, tout lui semblait étroit, pour elle l’appartement devait être une sorte de palais italien avec beaucoup de dorures. Il y en avait bien sur le canapé, quelques sièges aux dorures fanées, loin de la demeure imaginée.

Moune entra dans le salon avec son plateau.

– Alors ça te plaît ? Je ne t’avais pas menti, c’est autre chose que chez-toi, que veux-tu, je tiens cela de famille. Tes parents sont de braves gens je les aime beaucoup.

Elle servait à sa filleule le café qui sentait le foin et les galettes à la farine de soja à l’odeur fade de saccharine. Du café de guerre et encore, un privilège.

– À propos de mes parents, si je suis venue te voir, c’est pour te parler d’eux, enfin plutôt de moi. Je ne veux plus rester avec, ils sont trop tristes, nous ne nous comprenons pas. Je t’en prie, aide-moi.

– Ma petite fille, cela est très joli. Partir à l’aventure, enfin tu n’ignores pas la situation actuelle, le manque de tout, la peur. Tu es heureuse crois-moi, tu manges tous les jours et ton père se débrouille un peu pour du beurre, du fromage. Ce n’est pas le moment de penser à tout ça. Ta jeunesse, ton sang trop chaud te font souhaiter des choses irréalisables. Je ne peux rien pour toi.

Un bruit de chaise se fit entendre, puis des rires, des pas, un bruit d’eau. Marie-Lise se redressa.

– Mais tu n’es pas seule ?

– Ce n’est rien des amis ils vont partir.

– Pourquoi ne viennent-ils pas au salon avec nous ?

– Je préfère de beaucoup te voir seule, pour une fois que cela arrive !

Au coin de sa bouche un rictus nerveux se creusait, devenait tenace, semblait ne plus vouloir la quitter. Elle tenait sa tasse de café de la main gauche et tournait un sucre imaginaire avec vivacité.

– Alors chérie de quoi parlions-nous ? Ah oui, de ta famille, ils sont charmants tes parents, dévoués, honnêtes…

– Ne dis pas cela. Honnêtes ! Toute la journée ils la clament leur foutue qualité, c’est pour cela que je veux partir. Marraine, il y a quelqu’un derrière la porte vitrée qui semble te faire signe.

Moune se retourna brusquement, posa sa tasse, se leva. À travers des rideaux blancs assez fins pour laisser deviner une silhouette jeune aux cheveux blonds, à la bouche entourée de rouge. Sur le front, un nœud rouge comme ses lèvres. Elle portait un haut clair.

La porte avait été refermée trop vivement pour que Marie-Lise puisse comprendre ce que voulait la femme. Toutes deux faisaient des gestes, semblaient ne pas désirer que leurs propos soient entendus, ils s’évanouirent tout à fait dans le couloir.

Moune ne revint pas tout de suite, elle disparut sans doute dans une autre pièce de l’appartement.

Il était presque dix-huit heures, le timbre de la porte d’entrée se fit entendre par deux fois. Il sembla à Marie-Lise que c’était un homme qui venait de passer derrière les carreaux du salon. Elle se leva délicatement, s’en approcha, souleva un coin du rideau et sursauta : derrière elle une autre porte venait de grincer et Moune debout, droite, autoritaire se tenait sur son seuil.

Leurs regards se croisèrent en quelques secondes trop de pensées se battaient dans leurs têtes pour qu’une seule d’entre elles puisse en sortir, aussi la machine de la vie se remit en marche, les femmes regagnèrent leurs tasses et leurs galettes.

Moune le sourire à nouveau retrouvé crut bon de parler.

– Vois-tu ma Lise, tu es encore très jeune, je sais que tu vas comprendre. Mon existence n’est pas facile tous les jours, j’ai de la famille nécessiteuse autour de moi, je leur rends de grands services pour leur fournir du ravitaillement qui me coûte « énorme » ! Tu sais tout de même que nous sommes un pays occupé ? Tout n’est que bouffe à rechercher, à payer. Aussi pour avoir de l’argent frais, si j’ose dire, je loue deux chambres de l’appartement. J’ai pas envie de le clamer sur les toits. Une obligation voilà !

– Oh marraine ! Tu es une femme extraordinaire. C’est donc ça ce grand mystère qui interdit de nous inviter. Je t’en aime que plus et maintenant rien ne t’empêche de m’héberger souvent ?

– Voyons, cesse tes enfantillages, ce n’est pas si grand il me reste juste un coin pour moi. Nous conviendrons d’un jour, c’est promis. Maintenant, il faut que tu rentres, je dois sortir ce soir et tes parents s’inquiéteraient. Allez oust, pas de sottises, rentre, ne te fais pas enlever par une grenouille… qu’est-ce que je dis, moi.

Moune se mit à rire brusquement tout en rajustant son corsage de satin.

Marie-Lise retourna sagement sur les chemins qui la conduisaient vers sa banlieue. Cependant quelque chose s’était modifiée en elle. Ce secret confié par sa marraine la sortait de l’ennui, comme un passage chargé de demains.

En croisant des allemands en uniforme, elle s’amusa de la comparaison de Moune avec les grenouilles, il y avait du vrai !

– Sans ces tenues, finalement ils doivent ressembler aux autres types !

Tout en marchant elle poursuivait ses chimères. La visite qu’elle venait de rendre à sa marraine serait suivie d’autres. Toujours elle se rendrait chez elle sans la prévenir pour préserver ce qu’elle aimait plus que tout : l’état de surprise, de rencontres secrètes vécues aujourd’hui.

Ce soir-là, ses pas sur le sable de l’allée du jardinet ne sonnaient plus la tristesse, elle sentait qu’une petite parcelle de son destin venait de s’accomplir, bien sûr petite, tout de même quelque chose.

Elle entendit en introduisant la clé dans la serrure de la porte d’entrée la voix de sa mère :

– Dis-moi Julien tu n’as pas oublié que nous sommes le quinze du mois, le fromage doit être arrivé chez Monsieur Dumont.

– Le mois dernier il avait pris du retard, un blocage, ça grince parfois. Demain après dîner je m’y rendrai. Le soir, c’est pas la peine que les voisins pensent qu’on achète au noir ; remarque ils font du pareil s’ils peuvent, c’est pas donné à tous, les combines.

Marie-Lise soupira. Toujours cette trouille des voisins ! Des fourmis grouillantes qui nous rongent si nous ne savons pas s’en fiche, boucler nos fenêtres et nos oreilles. Ses parents ne changeront donc jamais.

Elle regardait sa mère aux épaules basses s’adonner aux travaux ménagers, ses gestes pesés la guidaient de la casserole ternie aux carottes fripées ; et son père, le gilet de laine bien boutonné, si minutieusement ravaudé aux coudes, assis là sur une chaise de cuisine, son journal déplié devant lui, elle se sentait mal à l’aise, debout presque cachée derrière la tenture du couloir.

Sa mère entendit un bruit :

– C’est toi Lise ?

– Oui maman.

– Il est tard je m’inquiétais.

Elle attendait cette phrase, toujours la même, l’écrasait depuis ses premiers pas.

– Tu as une lettre pour toi, continua-t-elle, du bureau d’embauche, il t’a trouvé une place au classement dans le bureau de Poste de papa. C’est bien ?

En effet, c’était inespéré ! Non seulement elle aurait la joie de partager leur vie au quotidien, en plus lui seraient offertes, avec son père pour demi chef, ses heures de bureau.

– Hé bien tu ne dis rien ? Quelle surprise en ouvrant l’enveloppe ! Remarque papa avait appuyé le dossier pour que tu puisses être auprès de lui, tu comprends un premier travail !

Elle s’était sauvée dans sa chambre. Assise au bord de son lit, les jambes écartées, son sac pendant entre, sa force de réagir s’écoulait de son ventre. Le bonheur ne serait donc jamais pour elle.

– Julien ?

Sa mère appelait son mari, elle venait d’entrer dans sa chambre :

– Tu vois Julien, nous qui pensions que notre fille n’était pas sensible, regarde là, muette d’émotion.

Elle s’approcha de Marie-Lise et fit le seul geste, dont elle était capable, aux yeux de sa fille, posa sa main sur son épaule maternellement.

– Tu auras une jolie vie, des augmentations régulières, la retraite assurée…

Lise allait fêter ses dix-huit ans, de beaux yeux, des seins fermes, un ventre juste rebondi, peut-on songer à la retraite lorsque tout est vierge et que rien n’a encore frôlé la laideur des jours ?

Autour de ce corps se dressait une toile d’araignée dont elle allait sans doute mourir étouffée.

Cette place elle ne pouvait pas la refuser, imposée elle lui semblait comme le oui au malheur qui fait de nous des impuissants.

– Dépêche-toi ma fille, papa nous a rapporté du beurre. C’est Madame Nicole, une collègue, c’est gentil !

Non, elle ne voulait plus entendre parler de ce fromage, de ce beurre, de ces tickets et de ce triste argent qui se laissait à chaque début de mois enfermer dans des enveloppes de pauvres.

Elle vivrait, se servirait de tout, de sa tête, de son corps, mais elle forcerait ce destin méprisable qui venait de la clouer dans le bureau de poste de Colombes, entourée de braves gens, dont personne n’avait rien à dire.

D’elle on dirait un jour quelque chose, si personne ne voulait sonner l’heure de vie de Marie-Lise, ce serait elle-même qui pousserait ses cloches, qui hurlerait son besoin d’extériorisation de folie, de souillure, elle forcerait son destin à lui apporter autre chose que le plat monotone de chaque jour, même si pour cela il lui fallait le courage de se jeter sous un train en criant au vent : « Au moins cette minute-là, c’est moi seule qui l’ai voulue ».

Le train ne passa pas sur ce corps éperdu. Le premier matin arriva, celui où le petit-déjeuner servi dans des bols avec du pain et du beurre compté, qui était le prélude, le sien, à un départ sans couleur en compagnie de son père vers le bureau de poste.

*
*       *

Tout le pays, même les modestes banlieues portaient le poids de l’occupant qu’il leur fallait accepter dans un simulacre de respect. Partout il y avait à la base, la peur du jour, du lendemain. Rien n’était semblable à ce que nous avions connu. Les simples boutiques prenaient un air d’officines mystérieuses, la rue recevait les pas ennemis et cachait sa haine à leurs semelles.

On en voulait à tous, le soupçon rôdait, c’était lui, peut-être, qui avait conduit par un acte criminel ce fils si beau, ce mari si tendre vers un poteau où seule la nuit libère.

Trop de rires aussi pour ne pas chercher à camoufler les ruisseaux de larmes ; et pourtant dans ces yeux bleus, ces cheveux blonds, ne nous est-il jamais arrivé de songer que nous venions de croiser l’ami, l’amant capable un jour de forger notre bonheur : si seulement il pouvait se nommer Dupont ! Ces meurtriers, ces criminels qui nous étranglent et nous étouffent ressemblent trop étrangement à ce soldat qui fit son devoir, il y a déjà tant de jours, pour que la jeunesse de Marie-Lise puisse y croire. Son père, ce petit homme inoffensif, lui aussi fut pour les uns et les autres, cette terreur le fusil braqué sur des existences. La roue tourne.

Lorsqu’elle s’assied pensive à une petite table dans un coin reculé du bureau de Poste, son père qui désire se donner de l’importance, parle, se courbe, se redresse ce qui fait reluire son veston usagé sous les reflets des vitres. Le visage est misérable, aurait-il faim d’amour brûlant, de passions interdites ? Son but est là, derrière le guichet, le double menton bien marqué, le regard trop plein d’amabilité obséquieuse :

– C’est ma grande fille ! Explique-t-il.

Ils sont tous là les collègues, ceux qui sentent l’encre noire les papiers jaunis. Toute leur longue vie ils viendront, se diront des bonjours polis, se souhaiteront la bonne année, pour l’instant, ils mènent leur guerre ou suite de guerre, et la seule qui les intéresse : la bataille de l’estomac, qui se déroule sur les fronts normands entre cousins, amis, et se propage de la Bretagne au Dauphiné. Les bombes sont fourrées de beurre et de saucisses, une lutte acharnée de survie, la plus cruelle, elle tue à petit feu le pauvre qui regarde le cœur prêt à éclater, son portefeuille vide devant ceux d’en face qui ont su se débrouiller.

La vraie guerre des pauvres qui ne touche qu’eux finalement. Combien plus morale, la vraie bombe qui...