La place mariale

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Français
184 pages
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Description

Pot pourri est embarqué lors de la Rafle de la place mariale car, détenteur d'un kiosque et féru de lecture, il est un informateur potentiel. Il est innocent et n'a pas sa langue dans sa poche, alors, il compte bien faire éclore le boulet qu'il trimballe depuis quarante ans sous l'emprise de frustrations mal sublimées. Une association humanitaire lui offre un cahier, palliatif à la liberté, à travers lequel il imagine enfin un scénario où il distribue les rôles avec la seule idée de se faire justice.

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Date de parution 02 novembre 2014
Nombre de lectures 20
EAN13 9782336359762
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0105€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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JeàN Cîf Dàvy OkO-ELEnga
La place mariale Roman
La place mariale Roman
Jean Cliff Oko-Elenga
La place mariale
Roman
-Congo
© L’Harmattan, 2014 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr ISBN : ͻ͹ͺ-ʹ-͵Ͷ͵-0ʹ͹͵ʹ-͸ EAN : ͻ͹ͺʹ͵Ͷ͵0ʹ͹͵ʹ͸
I La première idée qui me vient à l’esprit, c’est l’Arche de Zoé. Je ne vous apprends rien sur ce scandale politico-judiciaire. Vos confrères, des humanistes de l’association du même nom, j’ai cité « l’Arche de Zoé », ont voulu arracher de pauvres enfants tchadiens à leurs familles sous des prétextes courants que les habitués de l’Afrique, les messieurs « Afrique », connaissent très bien ; la famine, les pandémies, les endémies, les guerres tribales et ethniques, bref tous ces fléaux qui font de l’Afrique un enfer, une terre bannie, hostile à l’homme, à l’opposé de la terre promise dont fait mention laSainte Bible. Qui pouvait croire qu’une association humanitaire soit nostalgique au sujet des pages sombres de l’histoire de l’humanité ; la traite des esclaves, mieux la traite négrière, parce que cette affaire est malheureusement de cette portée, elle a bien cette pointe triste… ? Elle éveille les sentiments d’un passé douloureux et honteux pour l’humanité tout entière. Cette association de prétendus philanthropes, je ne le dirai jamais assez, avait confirmé nos soupçons, nos doutes sur le bien-fondé des missions d’aides humanitaires, de droits de l’homme et bien d’autres expéditions salvatrices vers l’Afrique. Les actions menées par les associations comme Transparency international, Global Witness et bien d’autres… Décidément, il n’y a rien pour rien, on remettrait en cause la mission civilisatrice des missionnaires et de tous les prétendus amis de l’Afrique. On est encore plus attristé quand on foule au pied la parole de Dieu le Père. Mais enfin, soyons sérieux, même la parole de Dieu est un subterfuge pour amadouer les sots. Comment ne pas y croire avec les manipulations dont elle fait l’objet. Par le baptême, je suis prêtre, prophète et roi, de ce fait je ne peux pas désapprouver la bonne nouvelle. Ce n’est pas nouveau, les appellations, ce n’est pas ce qui manque, vouloir c’est pouvoir. S’ils voulaient, ils auraient bien trouvé une appellation qui ne prête pas à confusion. Je note une volonté manifeste des
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fondateurs de l’association dénommée « Arche de Zoé » de profiter de notre foi quelque peu naïve pour refaire l’histoire. Chez nous, Dieu demeure sacré même si des fois on s’amuse à donner à notre progéniture des prénoms fantaisistes comme Christ, Moïse, Abraham et bien d’autres qui ont perdu depuis leur prestige et leur pureté d’antan tels que Marie, Joseph… Mais notre foi n’a jamais été ébranlée pour autant. Nos chapelles font toujours le plein comme un concert de Michael Jackson. Aux dépens des scandales dont l’Église fait l’objet, nous sommes restés de fervents chrétiens. L’affaire l’« Arche de Zoé » ne pouvait redorer le blason de ce que nous appelions les instruments de l’impérialisme. Vous comprenez pourquoi je me méfie de votre charité, du soutien que vous nous proposez. Qui suis-je donc pour vous porter un jugement très sévère ? Je ne condamne personne, peu importe vos intentions, que vous soyez des serpents férus du mal, qui passent leur temps à semer la zizanie pour des raisons plus qu’obscures, je vous pardonne et je prie pour vous. Aujourd’hui, je pense que la lutte, la résistance ne me conduira nulle part ailleurs si ce n’est sur le sentier que le destin a tracé pour moi. Je ne suis pas un héraut pour déclarer la guerre, et quelle guerre vais-je déclarer, et cela contre qui ? Mes concitoyens ne me diront certainement pas le contraire. Je pense toujours que le peuple africain est un peuple épris de justice. Chaka Zulu, Samory Touré et même Mabiala Mâ Nganga sont des exceptions qui confirment la règle. Voilà comment je vous vois, en un mot, je n’ai pas confiance en vous, mais quoi que vous fassiez, je vous pardonne. C’est pourquoi j’ai décidé d’écrire ce livre, mais je tenais à vous dire que je mets en doute votre bonne foi.En prison, certaines activités que nous menons concourent bien aux objectifs auxquels vous faites allusion. L’abondance de bonté ne nuit pas, si effectivement il ne me suffit que d’écrire, de dire tout ce qui me vient à l’esprit pour me sentir mieux, je ne vois pas vraiment pourquoi je vais poser des conditions avant de griffonner dans ce cahier. Si préalable il y a, je vous dirai tout bonnement de ne pas compter sur moi pour jeter le pavé dans la mare, accoucher d’un scandale qui compromettra nos autorités. A tout seigneur, tout honneur, donc pas question de paroles déplacées, pas question de tenir des propos durs et
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diffamatoires à l’endroit du Président libérateur par exemple. Je sais que vous êtes friands de mésaventures des chefs d’État africains et des chefs de rébellions qui les talonnent. Je ne me lance pas dans ce jeu non pas parce qu’il n’y a rien à dire, non pas parce que dans la jungle de l’Afrique on ne trouve que des anges bienveillants qui s’occupent de leurs compatriotes comme Dieu le Père lui-même en personne et en esprit, mais tout simplement parce que je crois que le linge sale se lave en famille. Les excès, les dérapages, les abus de pouvoir, les violations des droits de l’homme, les détournements, la liste des crimes dont les Présidents africains se sont rendus coupables n’est pas exhaustive. Vos compatriotes excellent dans la dénonciation de ces crimes, les associations des droits de l’homme basées dans vos pays s’en prennent à nos dirigeants, fragilisant ainsi nos régimes politiques. Ils cherchent noise à nos Présidents, ils les traînent dans la boue comme de vulgaires papiers de toilette, les salissent et les ridiculisent… Ne vous en faites pas, vous ne serez jamais traduits devant la Cour pénale internationale pour non-assistance de peuples en danger. Parlons-en, voilà un autre instrument détracteur des chefs d’État africains. En bon chrétien, je dis que toute autorité vient de Dieu, et que nous avons nullement besoin d’une quelconque cour pour nous débarrasser de nos dictateurs assoiffés de pouvoir que vous avez pris soin de nous imposer. Au moment opportun, Dieu nous libérera de l’emprise du mal, même après quatre cents ans comme les Hébreux en Égypte. Je vous ai dit qu’en prison, sous le contrôle des gardiens et la coordination d’un psychologue, on discute et on échange nos expériences, on débite nos rancœurs… Avant toute chose, j’aimerais parler de Détective alias Blessé de guerre, voilà quelqu’un qui donne des frissons, comme un couteau que l’on remue dans une plaie. Encore si ce traitement nous fait la promesse d’une cicatrisation probante. J’aurais dompté volontiers mes pulsions. Il n’est pas celui qui rassure, celui qui vous donne l’assurance des jours meilleurs. Rien qu’à penser qu’il a du sang sur les mains, du sang de plusieurs personnes, on déprime, en le voyant, distant et froid, on se morfond de chagrin.
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Le récit de Détective avait bouleversé tout le monde sans exception. On a eu des larmes aux yeux, comme si chacun de nous revivait la scène à l’instant où il relatait son histoire, ses odieux crimes. Nous étions abasourdis et stupéfaits. Un silence de cimetière avait régné. Après quoi, il y eut une brise, un vent léger et insoupçonné qui avait soufflé comme pour nous remettre les esprits en place. Mais rien à faire, nous avions le visage recouvert d’un linceul, d’un linge de tristesse… Nos âmes, s’étant détachées de nos corps, déambulaient on ne sait où. Tout a commencé quand a surgi l’aumônier, d’un air débonnaire et le visage fort rayonnant comme si on célébrait la fête des rameaux, l’entrée triomphale de Christ à Jérusalem. Il était joyeux, c’était la fleur de l’âge qui lui donnait cette mine joviale et insouciante. Au séminaire là-bas et même à l’évêché, on ne leur apprend pas à pleurer avec le malheureux et à rire avec l’homme heureux, parce qu’ici on n’a pas l’air joyeux, la bonne mine et la prison ne font pas bon ménage. L’aumônier était jeune, aux traits fins, un regard perçant, mais qui cache très mal la bonté débordante du cœur de l’homme. Grand de taille, son gabarit mettait en valeur sa soutane qui cachait mal une chaussure usée en cuir noir. L’aumônier était accompagné du psychologue de la prison, Nganga. Nous l’appelions à son insu « l’épave » ; il avait l’air amoché, une loque… Son apparence était plus que trompeuse. On ne pouvait donner un âge à ce visage vil, veule et absent. On lui donnait dix-huit ans en le reluquant des pieds au cou, on changeait aussitôt d’avis quand on avait sous les yeux ce visage grotesque et essoré ; de grands yeux bien rouges, des paupières somnolentes qui avaient tendance à draper les yeux perpétuellement, un nez épaté qui n’étonnait personne, c’est une caractéristique des nègres dit-on... Le psychologue était noir comme le charbon, ce qui camouflait la grossièreté de son nez, trapu et ventripotent, à la bouche lippue et rosie. On disait que l’alcool y avait laissé sa marque ; c’était un ivrogne. Il mouillait sans cesse sa culotte. Il est venu à maintes reprises à la prison, empestant les urines et puant l’étron. C’est pourquoi on ne croyait pas à sa science, tout ce qu’il nous racontait sur notre
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prétendu équilibre psychique, on le foulait aux pieds et on faisait de ça de la nourriture pour chiens. Nous étions au parloir, une salle lugubre et mal éclairée. Nganga, le psychologue, avait fait balader son regard. Il le déposa sur Détective alias Blessé de guerre, et l’aumônier en fit autant. Quand les deux hommes eurent leurs regards rivés sur la cible, Nganga se mit alors à faire les présentations : « Voici le nouvel aumônier qui vous assistera, vous soutiendra et vous accompagnera sur le plan spirituel. N’allez pas croire que je vous dis au revoir, son travail ne m’empêche pas de vous aider à ne pas basculer dans un monde parallèle au nôtre. Sans plus tarder, nous allons passer à notre exercice du jour ; le partage. Chacun de vous déballera une fois de plus ses rancœurs, ensuite je referai une synthèse, et à la fin tous ensemble et sous la coordination de l’aumônier nous ferons la prière de sérénité pour clore la séance ». Comme à l’accoutumée, on nous demanda de décliner nos identités. Il fallait commencer par là, c’était une vraie corvée. A tour de rôle, on se présenta. « Je m’appelle Continent », avait tonné le premier. Ciseau d’or avait balbutié son nom, il n’était pas encore rodé et ignorait tout du rituel. Détective ne devait rien savoir davantage non plus. Il était là depuis des semaines, mais n’avait assisté à aucune séance. Pour cause, on le jugeait très dangereux. Isolé, mis en quarantaine pour des raisons que nous ignorons jusqu’à ce jour. Il faut dire que la rumeur avait étayé l’opinion sur sa réputation de névrosé sanguinaire. En effet, une folle rumeur courait, affirmant que Détective alias Blessé de guerre mangeait de la chair humaine crue comme un zombie. Avec les rumeurs, on ne peut jurer de rien. Mais toujours est-il, à nos dépens, nous avons appris qu’à Tiobo il n’y avait pas de fumée sans feu et que la rumeur n’était tout simplement qu’une vérité prématurée avec les malformations qui vont avec. Ici, chez nous, on pouvait se passer des médias pour avoir des nouvelles du pays. Le téléphone arabe marchait, voilà un créneau porteur pour les investisseurs… Depuis, une atmosphère de terreur régnait en prison. C’était comme si elle était hantée par un fantôme, ce qui était vraisemblable. En effet, les détenus se plaignaient nuit et jour de l’agression des ombres, des esprits de morts qui les visitaient à contretemps et au mépris
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