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La Renaissance du Phoenix

De
180 pages

Après son recueil de nouvelles ‘Ten minutes’ qui nous emmena en Russie, au Brésil et au Cameroun, Jean-Michel Bloch nous propose un roman : le journal d’un écrivain en mal de vivre et en panne d’inspiration qui décide de fuir ses habitudes et d’affronter délibérément des situations déstabilisantes et parfois dangereuses. En compagnie de son chien, ce qui se révélera être d’importance.

Un road movie cocasse - émaillé de réflexions existentielles - qui vibre aux chaleurs de New-York, de l’Ouest américain et de Cuba. Ses rencontres l’aideront à se remettre en question, mais cela sera-t-il suffisant pour renaître ?

...Je pars à la recherche du bar le plus louche et, après moult hésitations, j’entre dans l’un d’entre eux et commande une bière plutôt qu’un whisky afin de tenir le plus longtemps possible. Je me cale au bar, entouré d’alcoolos et de marginaux, de quelques rats aussi, noirs et bedonnants, qui semblent être des habitués. Deux heures que j’enfile des bocks dont l’amertume s’accroît sans que rien d’extraordinaire ne se produise. Décide de rentrer et salue les rats.
Sur le chemin du Milady une fourche, deux rues, l’une éclairée et encore animée, l’autre sombre et vide. La première m’invite avec courtoisie, l’autre me défie. J’hésite, hier j’aurais pris l’éclairée, aujourd’hui je suis tenté de choisir la menaçante, ce que je fais. J’avance en feignant un pas assuré malgré les chauves-souris qui me frôlent – l’alcool, Batman qui fait un tour ou de vraies chauves -souris ?...


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

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www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-21338-7

 

© Edilivre, 2016

Prologue

Prologue

1er avril, la nuit

Un aigle royal plane très haut dans le ciel, les ailes déployées sur l’air bleu d’un matin de soleil.

Je suis cet aigle royal.

Vallées, collines et montagnes s’offrent à moi dans l’innocence d’un jour nouveau.

Une imperceptible inclinaison de l’aile droite et je change de courant porteur qui m’emmène plus haut, plus loin.

J’aimerais prolonger le vol mais je dois rejoindre mon nid.

Alors que je vire de bord, j’aperçois des plumes dorées à l’extrémité de mes ailes qui se détachent et partent au vent. C’est bien la première fois mais je ne m’en inquiète pas plus que cela quand le phénomène se reproduit. C’est maintenant une envolée régulière de plumes qui me quittent et avec elle mes certitudes d’invincibilité.

Inquiet, j’accélère l’allure pour rejoindre mon nid au plus vite. Enfin il se profile à l’horizon mais celui-ci s’est transformé en un ardent bucher. Arrivé à sa hauteur, mon corps déplumé m’entraîne dans une chute vertigineuse vers le brasier. Je m’efforce en vain de réduire la vitesse et d’éviter le feu qui se rapproche inexorablement.

Je finis par m’écraser et m’enflamme, le crépitement du feu couvrant mes cris de douleur.

La violence des flammes perce le rêve et je sursaute en hurlant.

Pieds ballants hors du lit, corps mouillé de sueur, tête engoncée dans mes ailes calcinées, je jette un regard mauvais sur la page blanche qui me nargue. J’ébauche une cigarette sur la terrasse, avale un comprimé salvateur et replonge dans la nuit en recherche d’un paradis perdu.

Au matin, la page est toujours aussi blanche, un linceul d’une blancheur qui me glace.

Je dois trouver une solution, trop longtemps que je tourne en rond. J’ai bien pensé à quitter mon nid pour Cuba, l’île aux écrivains. J’imagine un petit hôtel au bord d’une plage, une jolie métisse endormie sur un grand lit de coton blanc, une vieille machine à écrire et une bouteille de rhum… sur la trace d’illustres prédécesseurs.

Bien peur que cela ne changera rien à l’affaire, au vide qui m’habite.

Je regarde mon chien Max qui ronfle à mes pieds et j’envie son insouciance.

2 avril

J’ai cinquante ans ce matin et ma vie fut une belle vie, écrivain à succès, une femme merveilleuse, de beaux enfants… Aujourd’hui, je n’écris plus, ma compagne est morte il y a trois ans dans un accident, mes enfants ne sont plus des enfants – ils me visitent pieusement chaque dimanche, un gâteau sous le bras, et leur bienveillance me gêne – je n’ai plus de combats à mener, ma vie n’est plus une rivière joyeuse mais un étang immobile, l’Envie m’a abandonné, laissé seul sur la route.

Les objets chinés par ma femme lors de nos escapades amoureuses, les fleurs à qui elle parlait le matin, sont des compagnons attentifs qui témoignent de notre amour, mais ils entretiennent sournoisement une nostalgie peu propice aux projets. Je préférais lorsque la douleur de sa disparition était vive, brûlante, déchirante. Aujourd’hui, la plaie a cicatrisé et je suis un poisson mort aux écailles sans éclat qui flotte ventre à l’air en surface d’un marais stagnant et poisseux.

Les rares amitiés que j’ai obstinément préservées ? Je n’ai plus rien à partager, je ne fais plus rire les copains, et je me fous de leurs histoires de couples qui s’épanouissent ou s’étiolent, des filles qu’ils collectionnent pour les célibataires sur le retour en mal de jeunesse.

Aucune urgence, plus rien à perdre d’essentiel, aucune nécessité de me battre pour conquérir une réussite professionnelle, acquise puis révolue, pour préserver un bel amour, qui vécut et mourut, pour protéger des enfants qui aujourd’hui s’inquiètent du “vieux”. Le proverbe chinois “Ne finis jamais ta maison” prend tout son sens, je n’ai plus rien à bâtir.

J’oublie, sexuellement aussi je suis mort, ce qui n’est certes pas vital, mais néanmoins prématuré à la cinquantaine, et le plaisir solitaire cela va un moment.

L’écriture qui fut ma passion et ma nécessité ?

J’écrivais mes romans reclus dans mon bureau, bien assis dans un large fauteuil de cuir, bercé par les bruits familiers de la maison, ma femme chantonnant dans la cuisine, les cris des enfants et du chien jouant dans le jardin, l’hiver le crépitement du feu de cheminée…

Ainsi confortablement installé, mon imagination traversait les océans, escaladait les montagnes, donnait vie à des êtres monstrueux ou attachants.

Comme Alexandre Dumas écrivit ses romans historiques dans son château de Monte-Christo à Port-Marly, à l’opposé de ceux qui mirent leurs propres vies à contribution, Ernest Hemingway qui chassa l’éléphant en Afrique, Jack London qui endura les souffrances des chercheurs d’or du Montana…

Seulement voilà, mon imagination s’est tarie, comme le ressort d’une montre se casse d’un coup sans prévenir, tuée par le silence des bruits familiers qui me donnaient le courage d’affronter les dangers dont j’affligeais les personnages de mes fictions.

J’écrivais et vivais l’aventure par procuration. Ne me faut-il pas changer de mode opératoire, me mettre personnellement en scène, dans mon cœur, ma chair, mon sang ? Quel saut, quelle révolution ! Puis-je devenir Pancho Villa ?

5 avril

Ce soir Robert vient dîner.

Robert est un ami d’enfance que j’admire pour avoir eu la sagesse – et le courage – de céder son entreprise florissante afin de “profiter de la vie”. « Je continuais, j’aurais amassé une petite fortune, au lieu de cela j’ai juste de quoi vivre jusqu’à la fin. Ne sachant si elle viendra vite ou pas, je dépense peu, juste au cas où je vivrais jusqu’à cent ans ! Tu sais, le merveilleux de la frugalité c’est de jouir au maximum de ce que tu as, et de ne désirer que ce que tu pourrais t’offrir ».

Il s’assoit dans son fauteuil préféré et je lui sers son porto.

Son crâne chauve brille de manière inhabituelle sous la lumière du plafonnier, lui donne l’aspect d’un moine tibétain qu’accentuent la large tunique orange, les petites lunettes rondes cerclées de fer et les sandales de cuir qu’il porte. Il pose son verre sur la table basse, rajuste ses lunettes et déclare solennellement « Toi, ça n’a pas l’air d’aller fort »

Je proteste, puis d’un coup je craque et déverse sur mon ami tibétain le flot d’émotions que je ressasse douloureusement depuis mon cauchemar.

– Es-tu conscient que beaucoup envieraient la beauté de tes souvenirs, et combien il est préférable de s’éteindre riche, au propre mais surtout au figuré, d’un merveilleux passé plutôt que dans l’amertume des regrets de n’avoir rien vécu de beau ?

– Sauf Robert que je meurs doucement, confortablement je te l’accorde, mais je me meurs tout de même, et mon cœur bat au ralenti… Je ne sais comment qualifier mon état, dépressif, mélancolique, apathique ? Pour sûr, je suis mou, mou et mou, la mollesse et la paresse sont devenues mes principaux attributs.

– Alors change de vie, quitte ces souvenirs qui t’encombrent, voyage, tente de nouvelles expériences…

– J’ai bien pensé à deux destinations, deux terrains d’aventure. L’une urbaine, New-York, une ville que je connais bien, mais cette fois en évitant la facile Manhattan pour plonger dans des districts plus durs, ceux où il ne fait pas bon de vieillir. L’autre, une nature sauvage et vierge, les steppes mongoles. Ses cavaliers m’ont toujours fasciné, leur mode de vie fait rêver. Accompagner la transhumance d’un troupeau de rennes, partager la yourte d’une femme mongole aux yeux bridés…

– Là tu t’égares, je te conseille plutôt New-York, les steppes mongoles ce n’est plus de ton âge, tu n’as pas la condition physique et il s’agirait pour le coup d’un suicide programmé. Prends la route 66 et traverse l’Ouest américain. En quête d’une belle pouliche, s’esclaffe en se tenant les côtes le moine tibétain soudainement grivois.

– On parle, on parle mais, pour parler franc, partir m’effraye. Tu te souviens de ma tentative avortée de “délocalisation”, du temps où j’étais encore marié ? J’écrivais sur un fugitif qui se cachait et je souhaitais me mettre physiquement en situation. J’ai trouvé sur internet un petit hôtel au bord du lac d’Aiguebelette, à deux heures de route. Une fois sur place, tout se prêtait à l’atmosphère angoissante recherchée. Un lac sauvage où plongeaient de sombres falaises, le vent mauvais d’une saison hivernale qui hurlait sous les tuiles du toit, des hôteliers aux mines patibulaires… un authentique coupe-gorge pour écrivain égaré ! Tellement angoissant que je n’y suis resté qu’une nuit et suis rentré tout penaud à la maison !

– Il faut savoir ce que tu veux, pour rebondir il te faut tout casser, te mettre en danger, un séisme violent, un coup d’état, pas de demi-mesure. Oses pour une fois, nom de Dieu ! Pardonnes mon franc parler, mais autant je t’aime, autant je connais la paresse de ton caractère. Des expériences authentiquement nouvelles, qui te feront souffrir, important de souffrir sans quoi pas de changement, ne peuvent se vivre que loin de tes repères, loin de ta maison et de tes amis, chez qui tu te réfugierais dès que le danger serait trop présent.

– Message reçu. Si nous faisions une pause, suis démâté. J’ai préparé un gigot d’agneau bien de chez nous… avant de mastiquer des hamburgers !

Robert parti, je le revois, dos bien calé dans son fauteuil, pieds à l’aise dans ses sandales, me distillant ses conseils de courage, glorifiant la souffrance… un “coup d’état”, un “séisme”, n’importe quoi ! Se déraciner est autrement plus perturbant que de vendre son entreprise !

Sur le tard, avant de m’endormir, la réconciliation vient enfin, je sais qu’il m’aime…

6 avril après-midi

Partir ou rester, cette question bouillonne dans ma tête en ce début de printemps, lorsque les fleurs de ma femme s’ouvrent timidement au soleil et qu’il faudrait les encourager.

Dans la matinée, Robert m’a téléphoné « Ecoutes, j’ai peut-être tapé un peu fort hier… bien que je reste persuadé… possible que tu échoueras mais tu auras tenté… et tu pourras toujours prendre un vol retour… ne réfléchis pas trop, projettes toi en avant, parfois c’est en situation que se révèlent des potentialités insoupçonnées… fais attention à toi… ».

Décider, prendre une décision m’a toujours été douloureux, toute ma vie d’autres ont décidé pour moi. Je voulais être dessinateur de BD. Mon père, un ouvrier qui désirait sa revanche sur la culture bourgeoise, m’a fait professeur de lettres. Je n’ai pas choisi ma femme, elle m’a choisi. C’était la plus jolie fille de la fac, courtisée par tous tandis que ma timidité me maintenait férocement assis à l’admirer de loin, jusqu’au jour où il lui prit, par je ne sais quelle lubie, de me séduire. Je voulais un berger allemand, ma femme acheta un fox-terrier, Max.

La liste est dramatiquement longue.

Je n’ai jamais donné un quelconque coup de gouvernail pour m’éloigner d’un courant si agréablement porteur.

7 avril

De nouveau un horrible cauchemar me réveille et je me précipite sur mon calepin afin de ne pas l’oublier. Je vais être jugé pour égoïsme aggravé et je risque la peine de mort. Ma famille et mes amis témoignent à la barre de mon incapacité à aimer vraiment. « Tous ses actes sont calculés dans le seul but d’obtenir de nous le confort dont il a besoin pour écrire » Le Président m’observe méchamment et ajoute « Pour écrire de bien piètres romans ! ». Je voudrais me défendre, prendre la parole mais aucun son ne sort de ma bouche.

Je tente de chasser ce cauchemar à l’aide d’une tasse de café et de trois cigarettes. Je rage contre mon inconscient. « Lâche, tu profites de mon sommeil pour m’agresser sans que je puisse me défendre ! Fais-moi revenir dans le rêve et tu vas voir » Mais comme toujours, impossible de revenir, la porte du rêve s’est refermée et la condamnation reste sans appel.

8 avril

Je me réveille d’une humeur joyeuse et je lance à Max en me rasant une phrase idiote mais percutante « Il nous faut retendre l’arc ». Max incline la tête pensivement. « Belle expression mon maître, mais que vas-tu changer, que veux-tu vivre, comment et où ? ». « Je t’accorde que cette affaire est compliquée. »

Ma répugnance à trancher et la peur de me tromper m’ont gangrené jusque dans des domaines où ma vie n’était pas en danger, dans la simple faculté d’exprimer des opinions ou de prendre parti sur des questions purement sociétales, si bien que mes amis, après m’avoir traité de dégonflé, ne me demandent plus ce que j’en pense. Alors, au cas présent, où il est question de mon devenir…

Et si même je décidais de changer de lieu, quelles recettes pour ne pas retomber dans mes fâcheuses habitudes, pour vivre autrement les situations ? À la recherche des potentialités non révélées, des envies refoulées… Oui, mais comment fait-on ?

9 avril

Comment fait-on ? Les rayons du soleil sur les tulipes rouges éclairent des pistes.

Se mettre en déséquilibre, simplement en déséquilibre sans préméditation d’un but quelconque à atteindre, franchir la frontière du raisonnable et prendre des risques, être l’équilibriste sur son filin tendu au-dessus des chutes du Niagara – image qui me fait frissonner – Vivre en rupture, à la lisière de deux mondes, l’ancien et le possible.

Aiguiser mon imagination pour débusquer tous les possibles qui se cachent derrière chaque situation, fortifier mon courage pour entreprendre le contraire de ce que j’ai toujours fait, la liberté n’est-elle pas affaire d’imagination et de courage, imaginer sa vie, avoir le courage de la vivre ?

Et si le danger ne se présente pas spontanément, aider le hasard. Provoquer des évènements qui déstabilisent, font appel à d’autres ressources. Ces situations n’ont pas besoin d’être rocambolesques, elles peuvent même être très banales pourvu qu’elles soient inédites.

Mais gare au danger, amputé par la facilité j’ai gardé un côté enfantin dont l’enthousiasme primaire peut se révéler dangereux en milieu hostile.

J’ai conscience qu’une telle attitude s’accompagnera plus de souffrances, d’agressions physiques et mentales, que de nouveaux plaisirs, impliquera d’être en désaccord avec moi-même, mes convictions, mes penchants…

Je suis aussi conscient qu’à la lecture des paragraphes précédents, le lecteur puisse douter de mon courage à aller au bout de la démarche. Cher lecteur, ne me sous-estime pas, certes je suis un anti héros mais pas un lâche. Il est vrai que, s’agissant de peurs extrêmes, je me suis souvent demandé quelle serait ma réaction si ma femme était attaquée par un requin, aurais-je le cran de sauter dans l’eau ou resterais-je à hurler et trépigner sur le pont du bateau. J’ai espoir que je sauterai, mais on ne sait vraiment que lorsque cela se produit.

Je dresse une liste, largement non exhaustive, de ce que je n’ai jamais expérimenté. Tuer et voler (à ne faire que de manière exceptionnelle et justifiée), mentir (ou très peu), faire du mal (qu’involontairement), verser dans la débauche et la luxure (peut avoir ses bons côtés), tromper ma femme (jamais de son vivant, mais pourrais-je tromper son souvenir ?), me battre (arrivé de rares fois, acculé et pour protéger un proche), affronter les conflits (tendance à fuir)…

Il ne s’agit pas de devenir un criminel, ni même un scélérat. Je veux seulement être un sauvage et plus un être policé, être quelqu’un que l’on évite dans les cocktails mondains parce qu’il ne sent pas Guerlain, plutôt une odeur indéfinissable qui semble provenir des bayous de Louisiane, une personne dont le discours se limite à quelques grognements, un aigle royal des grands espaces et plus un gentil colibri en cage. Des adjectifs se pressent à mes lèvres, diabolique, vilain garnement, malotru… qui me ravissent.

Cette introspection ma épuisé et j’éteins la lumière. « Bonne nuit Max ». Nous nous endormons blottis l’un contre l’autre.

10 avril

Une angoisse sourde me réveille. La lampe de chevet éclaire les dernières phrases jetées sur mon carnet. Miracle, j’écris de nouveau !

J’ai le corps trempé. La peur du changement ?

La langue râpeuse de Max lèche la sueur de mon visage. J’y suis, l’angoisse d’abandonner mon chien.

Un terrible dilemme me torture.

Je dois couper tout lien avec mon passé, et Max fut tellement associé au bonheur familial que souvenirs et nostalgie seraient du voyage s’il m’accompagne. Max c’est aussi une entrave à ma liberté d’action et de mouvement. Il n’est pas un chewin-gum que l’on crache ou colle sous un meuble s’il vient à gêner, si je dois sauter dans un vieux coucou pour me rendre dans une zone infestée de moustiques mortels, si une femme fatale me kidnappe au sortir d’une soirée délirante, si… je m’égare de nouveau comme disait Robert. Et s’il m’arrive malheur, que deviendra-t-il seul sur une route du bout du monde, que je sache il ne sait pas se servir de ma carte bancaire pour se prendre un vol retour et rejoindre mes enfants.

Mais comment abandonner l’ami qui pose sur moi son regard empli d’un amour inconditionnel, d’une confiance absolue ? La culpabilité serait sans doute un frein bien supérieur aux contraintes imposées. Et pourquoi lui refuser de fouler des contrées inconnues, au lieu de s’étioler dans le jardin d’un pavillon de banlieue, découvrir des chiennes étrangères loin des chiennes du quartier aux odeurs mille fois reniflées ?

C’est décidé, il sera de l’aventure.

Je me tourne vers Max. « Tu veux devenir un petit lion des montagnes ? ». Il me donne sa patte, il sent qu’il se prépare quelque chose d’important.

11 avril

Partir pour revivre et de nouveau écrire.

Dans mes livres passés, je partais d’une trame et je connaissais l’arrivée. Dans l’aventure que je vais tenter, impossible par définition, l’inconnu est le sujet, je ne sais où tout cela va me mener, en enfer ou au paradis.

Aujourd’hui, à la terrasse d’un café, j’ai exposé mon projet à mon éditeur et lui ai demandé de s’engager à éditer un récit même inachevé. Je lui enverrai par mail ou courrier tout ce qui se passera dans ma caboche, à une fréquence non définie. Il jugea mon idée saugrenue – « T’es tombé sur la tête… » – mais finit par l’accepter, espérant sans doute secrètement, malgré l’amitié qui nous lie depuis des années, une fin tragique qui doublerait ses chances de publier un best-seller, quoi de plus pathétique que les dernières lignes d’un écrivain autrefois célèbre.

Cher lecteur qui restera sur ta faim, criera à l’imposture, pensera que cette histoire inachevée n’est due qu’à un arrêt brutal d’inspiration ou un manque de courage que sais-je, plutôt que de me détester, répands quelques larmes de compassion car je serais mort.

Dans l’après-midi, telle une marionnette qui craint que ses fils ne se cassent, je me précipite dans la première agence de voyage que je croise et prends un aller simple pour New-York. Le billet est maintenant dans ma poche, je le tâte régulièrement pour m’assurer que je ne rêve pas.

14 avril, veille du décollage

Honte de décrire l’angoisse qui m’étreint. Cette fois, il ne s’agit pas de m’envoler pour NY accompagné de ma femme, dans le but précis d’assurer la promotion de mon dernier livre, pris en charge dès la descente d’avion par mon éditeur américain.

Le Phoenix renaîtra-t-il de ses cendres ?

Première partie

Aventure urbaine

New-York 1

15 avril

Cela commence bien. A l’aéroport j’ai menti sur le poids de Max qui dépasse les dix kilos règlementaires. Max dans la soute, jamais. L’hôtesse m’a cru sans vérifier ou fut attendrie par la petite tête poilue qui sortait du sac à dos. Enfin un premier mensonge, c’est bon et je me promets qu’il ne sera pas le dernier.

Prendre l’avion n’est plus un plaisir aujourd’hui.

Un haut-parleur aboie qu’il ne faut pas laisser ses bagages seuls et menace « … Tout manquement sera sanctionné par la police », cette société faite de sanctions de plus en plus invasives m’insupporte.

Les contrôles, déshabillages, fouilles m’exaspèrent et accroissent ma haine du terrorisme, “bordel” que font les supers héros de nos films pour nous débarrasser définitivement de cette gangrène.

Economies tous azimuts, nous sommes serrés comme des sardines, bouffe minable, idem pour les hôtesses – disparu le plaisir d’admirer leurs jambes dans le couloir, terminée l’envie de dragouiller.

Une mouche a embarqué avec nous. Posée sur l’appui tête du passager devant moi, elle nettoie ses fines pattes, inconsciente du chambardement qu’elle s’apprête à vivre. Je me demande combien d’heures ou de jours vit une mouche et si elle atteindra le sol américain. Heureusement qu’une mouche n’a pas de vie de famille et qu’elle ne laisse pas derrière elle des proches à qui elle pourrait manquer.

Mon voisin est obèse et sa graisse déborde de ses accoudoirs. Quelle idée d’avoir pris une classe touriste ! J’ai beau jouer des coudes et soupirer, Max de grogner, rien n’y fait. Il ronfle et souffle comme un cachalot, insensible à tout stimulus extérieur. Incapable de penser à quoi que ce soit d’autre que cet inconfort, je suis prisonnier d’une haine qui me tord l’estomac.

Les hôtesses proposent l’apéritif, il me faut changer d’attitude si je veux survivre. J’admets qu’haine et survivre c’est fort, mais c’est ce que je ressens ! Et pourquoi ne pas ressentir de l’empathie pour ce gros qui doit souffrir de son infirmité ? Un petit coup sec dans les côtes pour le réveiller et lui proposer une coupe de champagne produit un effet inattendu. Il me sourit et ses minuscules yeux de cachalot pétillent de joie et de reconnaissance. S’ensuit un déjeuner chaleureux où il me raconte sa vie, jeunesse difficile, mariage raté, gosses infernaux, boulot inintéressant avec un humour fataliste. Deux cognacs auront raison de son sursaut inattendu.

C’est étonnant comme changer l’angle de sa perception peut changer une situation, de la même façon qu’il suffit de modifier la logique apparente de certains tests pour trouver la solution.

Mon pote cachalot rendormi, je réfléchis comment je vais concilier action et écriture et j’en conclus que mon récit manquera nécessairement d’uniformité.

De style en premier lieu. Phrases griffonnées dans l’urgence et non retravaillées par paresse ou manque de temps, qui côtoieront des phrases laborieusement ciselées dans la quiétude d’une chambre d’hôtel, un bon verre de vin chauffant l’esprit… Blaise Cendrars explique ainsi comment il écrivit Moravagine. « Etat de pensée – écriture automatique de ce qui souffle dans la tête –, Etat de style – travail sur l’harmonie de la phrase –, Etat de mot – recherche de l’originalité, du mot qui cabre le texte, “l’état le plus difficile”, dixit Blaise Cendrars ».

Mon bloc-notes recevra l’Etat de pensée, mon ordinateur l’Etat de style, quant à l’Etat de mot il sera omniprésent.

J’utiliserai aussi les trois temps majeurs dont nous disposons, chacun ayant son utilité propre. Le présent, rue animée que l’on traverse rapidement sera le temps majeur, le présent a ce ton incisif et direct qui rendra parfaitement le mouvement et la spontanéité de ce que je m’apprête à vivre, mais je ne me priverai pas du passé simple, ce petit chemin de campagne qui adoucira de son charme désuet...