//img.uscri.be/pth/ba9a514a4b232392e7ef8b788a9b7de35311beeb

La route des crêtes

-

Livres
537 pages

Description

D'ordinaire, quand les choses se gâtent avec mon épouse, je saute dans ma bagnole et file à l'ouest. Mais ce coup-ci, la crise est si grave que je décide de mettre le cap à l'est ! Mauvaise pioche ! D'abord la pluie. Ensuite la neige. Puis la panne. Et ce fichu incendie. Résultat, je me retrouve cloué dans la tourmente, de nuit et en pleine montagne ! Ma survie s'organise autour de ce qu'il me reste : deux, trois bricoles sauvées de l'incendie, un bout de shit et des souvenirs. Jusqu'à ce que déboulent un ours et son vélo… Je finis par me laisser convaincre de grimper sur son porte-bagages et nous voici partis pour la proche vallée. Où des coups de feu retentissent, si je ne m'abuse… Quelle nuit ! Et je n'ai encore rien vu…

Sujets

Informations

Publié par
Ajouté le 16 juin 2011
Nombre de lectures 193
EAN13 9782748182583
Langue Français
Signaler un abus

2 Titre
La route des crêtes

3 Titre
Pascal Bouvet
La route des crêtes

Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2006
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-8258-8(livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748182583(livre imprimé)
ISBN : 2-7481-8259-6(livre numérique)
ISBN 13 : 9782748182590(livre numérique)

6





. .

8






A part moi, tout en ces lignes est fictif.
9
UNE VOITURE QUI FAIT DES ÉTINCELLES.
D’abord une sorte de chclang !
Mais attention, pas le petit chclang fluet et
timide ! Non, bien au contraire : le tout vrai,
l’authentique, l’énorme bruit sec et péremptoire.
Chclang !
Un fourmillement de résonances métalliques
se propage aussitôt dans le plancher de ma
voiture comme autant de promesses
calamiteuses. Si je me fie à l’intensité du
phénomène, ou encore sa singularité, tout tend
à confirmer que je viens d’entendre, non
seulement avec les oreilles mais aussi avec
chacune de mes vertèbres, le chant funèbre et
lapidaire d’une pièce vitale à la bonne marche
du véhicule. Peut-être même celui de la seule et
unique pièce de cette bagnole pourrie conçue
pour ne jamais céder et qui, précisément, vient
de céder.
Pendant que l’épitaphe sonore s’en va mourir
dans les plastiques disjoints du tableau de bord,
quelque chose se crispe au tréfonds de ma
conscience. Cela induit l’esquisse réflexe d’une
11
série de complications et de contretemps pour
le moins fâcheux, eux-mêmes prémisses
d’avaries aux conséquences beaucoup plus
lourdes.
Nul doute qu’un examen, même succinct, des
motifs et des circonstances qui m’ont poussé à
m’envoyer six cents bornes, sous un véritable
déluge, pour échouer sur cette départementale
de montagne, établirait très clairement que si
j’avais cherché les ennuis, je ne m’y serais pas
pris autrement !
Jugez plutôt ! Départ improvisé, totalement
dépourvu de préparation. Sac de voyage rempli
à la hâte avec tout ce que l’on prend quand on
prétend ne plus avoir besoin de rien et que l’on
ne peut plus accéder à son armoire… Le
portable récemment arraché des mains sur un
quai de la gare Montparnasse. Sans oublier, bien
sûr, mon épouse, en rut, à côté, dans la
chambre où, justement, se trouve mon armoire.
Nos dernières disputes – de véritables
altercations – ont eu raison de sa patience, ses
nerfs et, finalement, ses sentiments. Elle me
mijotait au lance-flammes un accès d’hystérie
majeure que j’avais bien l’intention d’éviter pour
l’instant. Déjà, le mot divorce lui avait jailli de la
bouche. Pire qu’un diable à ressort trop
longtemps comprimé dans sa boîte exiguë !
Tout ratatiné, empestant le renfermé, raclé
d’avoir si souvent et mal servi, mais encore
12

capable d’accomplir de véritables prodiges. S’en
étaient suivis les compléments d’usage tels que
pensions alimentaires, indemnité compensatoire,
droit de visite, l’ensemble assorti de torts
exclusifs ; bref, autant de boîtes actionnées
l’une après l’autre jusqu’à former une escouade
de diablotins braillards qui trahissait une forte
montée en pression et démontrait que mon
épouse était bien mieux informée que je
n’aurais pu le supposer. A la fin, j’avais
l’impression de me chercher des excuses dans
une centrale nucléaire en flammes. La touche
eject, vite…
J’ai attendu que les enfants rentrent de l’école
en priant pour que les digues ne rompent pas
d’ici là. Dieu merci, une opération-pilote les
dispense d’étude le vendredi soir ; je n’avais pas
trop longtemps à tenir… Dès leur arrivée, j’ai
court-circuité leurs plans et les ai attirés à
l’écart. Il s’agissait de leur expliquer les raisons
qui m’obligeaient à m’absenter soudainement et
probablement pour toute la durée du week-end.
Je n’eus pas le loisir de m’empêtrer dans des
explications vaseuses. C’était pile l’heure de leur
manga préféré sur Jetix ; bisous, bon week-end
papa, à lundi ! J’ai encore risqué une ou deux
recommandations, ambiance soyez sages et
faites vos devoirs ! Les enfants m’ont répondu
d’un « oui, oui ! » impatient et distrait en
s’égaillant dans la maison.
13
Ma fille :
« M’man, j’peux m’faire une tartine de
Nutella ?
Elle :
– Non, après tu ne mangeras plus rien !
Mon fils :
– J’te préviens, c’est mon tour d’avoir la
télécommande !
Ma fille :
– M’man, y a plus de Danao, j’prends un
verre de Tropicana ! »
Puis le son saturé du téléviseur, la porte du
frigo, fermée à pleine volée. Et celle de la
maison, plus tard, beaucoup plus tard, tout
doucement, derrière moi. Mais après tant de
turpitudes…
A l’évidence, mes ennuis n’avaient pas
attendu après une hypothétique panne de
voiture en montagne pour dérouler leur cortège
de réjouissances ! Je prétends même pouvoir
préciser sans risque d’erreur à quel moment et à
la faveur de quelles circonstances, ils ont
réellement démarré. Encore qu’à ce jeu,
méfiance ; on a vite fait de ricocher jusqu’au
big-bang ! Les excuses, toujours…


En attendant, me voici donc aux frontières
d’un monde inconnu et frissonnant de périls, au
beau milieu de friches statistiques inexplorées
14

jusqu’ici, avec un chemin tortueux et pavé
d’embûches pour unique perspective. Et tout ça
au seul prétexte que ma femme et moi avons eu
une scène – quand bien même féroce ! – et,
pour l’occasion, exhumé le spectre du divorce !
S’il me faut un jour commémorer le sens du
ridicule, je pourrais toujours fixer cette date-là
sur le calendrier. Que ça serve au moins à
quelque chose…
Comme pour me conforter dans mes
craintes, d’autres chclang, chétifs, au début, puis
de plus en plus violents, clament aussitôt leur
allégeance à la chienlit universelle. On dirait
qu’une main perfide s’amuse à projeter des
gravillons sous la voiture. De vigoureuses
poignées qui semblent vouloir concurrencer le
martèlement continu de la pluie, maintenant
plaquée sur les vitres en bourrasques
tourbillonnantes.
Le survol furtif de mes connaissances en
mécanique (qui ressemble à s’y méprendre à
celui d’un gouffre béant) me suggère une
stratégie dont on retiendra surtout l’inefficacité.
Il s’agit de feindre l’ignorance, traiter le
problème par le mépris. C’est une méthode à
laquelle j’ai souvent recours dans la vie de tous
les jours avec, il est vrai, un bonheur assez
inégal. Bien menée, elle peut toutefois octroyer
de confortables atermoiements (et des crises
15
d’autant plus radicales qu’elles ont mijoté à leur
aise !) Pour l’heure, voici ce que ça donne :
Et alors ? Ma bagnole vient d’émettre un énorme
chclang suivi de ses petits ? Toute une portée, faut
reconnaître… Et alors ? Ce n’est pas pour ça qu’on va
en faire un fromage, une pendule ou tout autre objet
parfaitement inutile en la circonstance ! Qu’y a-t-il de si
extraordinaire à ce qu’une vieille guimbarde comme la
mienne se prenne à jouer les fanfares ? Qu’y a-t-il de
choquant à ce que, de temps à autre, un bruit insolite,
une petite défaillance passagère émaillent des états de
service néanmoins irréprochables ? Les pentes sévères de
cette route détrempée et glissante (et décidément bien
déserte) soumettent le moteur à de rudes efforts. Rien
d’étonnant, dès lors, à ce qu’il en résulte une légère
surchauffe, laquelle justifie amplement, selon moi, une
éructation, un soupir de lassitude de-ci, de-là ! Si je dois
entrer en transes chaque fois que le moteur produit un
couac, je n’ai pas fini de transpirer ! Etc… Etc…
J’en rajoute tant qu’il m’en vient. Je creuse
sans vergogne dans la même veine. Je suis guidé
par un pressentiment obscur : tant que je
parviens à m’encourager de la sorte, tant qu’il
m’est permis de débobiner cette pelote
d’arguments sans faillir, rien de véritablement
fâcheux ne peut m’arriver ! Il suffit de bien
rester concentré sur la confiance et rien, mais
alors, strictement rien d’autre ! Le moindre
embryon de doute, la plus ténue distraction, et
c’est l’échec garanti !
16

Et le châssis, dis ? Y as-tu seulement songé ? On
l’oublie tout le temps, celui-là ! T’imagines un peu ses
efforts dans les virages en tête d’épingle ? Le travail des
métaux subissant des contraintes terribles, enchaînant
sans transition des forces contraires qui tantôt les étirent,
tantôt les écrasent, tantôt les tordent ? Sans parler de la
chaussée que le dégel a creusée d’abondance et couverte de
caillasses ; une torture de tous les instants pour les
amortisseurs…
Peu à peu, la méthode dispense ses bienfaits :
début de relâchement musculaire, amorce de
détente nerveuse, ébauche de sourire béat…
Jusqu’à ce qu’une brochette de voyants
malveillants sorte de l’ombre, en bas du tableau
de bord. Des voyants si discrets d’ordinaire que
je n’ai même jamais prêté attention à leur
existence. Prophètes de malheur ! Deux oranges
et trois rouges ; l’étendard rutilant de la poisse !
En tout cas, c’est bel et bien planté pour la
confiance…
Face à ce soudain déploiement de moyens à
l’image, la bande son ne tient pas à demeurer en
reste : s’élève alors le bruit d’un frottement
immonde.
Le raclement sourd prend aussitôt possession
de l’habitacle tout entier, se répand en
douloureux trémolos jusque dans les sièges, le
volant, les pédales et croît en intensité à chaque
tour de roues. Les trompettes de Jéricho. En
plus pressées…
17
Bon ! Force m’est de me rendre à l’évidence
et de chercher au plus vite un endroit sur le bas-
côté où arrêter ma fanfare !


C’est, je crois, à ce moment précis que je
prends vraiment conscience du décor
fantomatique qui défile derrière les vitres
ruisselantes de pluie. Malgré leurs efforts
frénétiques, les essuie-glaces ne laissent filtrer
qu’une succession saccadée de troncs immenses
et tordus ; une interminable forêt qui
emprisonne dès le trois, quatrième rang de ses
piliers suintant de résine, une nuit permanente
et pourrissante.
Je réalise aussi que je n’ai croisé aucun
véhicule, ni aperçu âme qui vive depuis que je
me suis engagé sur cette départementale
paumée dont les cartes touristiques ventent à
grand renfort de symboles aguichants le charme
bucolique et les points de vue remarquables.
Mais moi, je sais que c’est le panneau « Route
des crêtes » qui a infléchi ma course dans cette
direction. L’irrépressible envie de me retrouver
au-dessus de tout – au propre comme au figuré.
Au tout début, j’ai bien traversé quelques
hameaux – pans de mur effondrés, toitures
crevées, cours jonchées d’éboulis ; le tout
dévolu à une flore rudérale exubérante, seule
vacataire de ces lieux oubliés. Mais dès que la
18

route s’est mise à grimper pour de bon, lesdits
hameaux ont commencé à se raréfier. Puis ils
ont disparu tout à fait, laissant place à des
bergeries éparses qui n’avaient rien à leur envier
question délabrement. Aucune importance
puisque ces misérables bâtisses allaient
disparaître à leur tour du paysage…
Il n’y a de place maintenant que pour cette
forêt de sapins gigantesques qui semble
s’épaissir, s’assombrir – se renfrogner devrais-je
dire ! – au fur et à mesure que je progresse,
gagne en altitude. Bien plus que de la traverser,
la route donne l’impression de s’y enfoncer
pour s’y perdre et y disparaître, comme le reste !
Je m’attends à tout moment (et non sans un
petit pincement d’excitation) à voir la route se
transformer en chemin vicinal ou pire. Elle
aussi offre des signes d’abandon qui ne
trompent guère. Elle me contraint à un slalom
incessant entre les nids de poule, les éclats de
roche, les branches mortes. A plusieurs reprises
je franchis même des ruisseaux que le déluge a
sortis de leurs lits pour les jeter en bouillons
furieux au travers de la chaussée.
Les fougères, à présent, jaillissent des fossés,
gravissent les talus en frondes véhémentes et
s’abattent sur la carrosserie comme autant de
mains avides. J’ai l’impression que les premières
rangées d’arbres se rapprochent également mais
en douce, plus perfides. Encore quatre ou cinq
19
kilomètres dans cet entonnoir végétal et je finis
à jamais prisonnier des entrelacs sylvestres, sans
même l’avoir vue leur fameuse Route des
crêtes !
Pour tout arranger, toujours pas de place en
vue. Un parking serait sans doute trop
demander mais un modeste dégagement ou,
pourquoi pas, l’embouchure d’un sentier,
feraient déjà bien mon affaire !
La voiture hurle de douleur, chaque centaine
de mètres doit être conquise de haute lutte…
Dites, est-ce que je me fais une idée ou est-ce
que ça sent le brûlé ? Le bien brûlé, même !
Faudrait pas que je prenne feu comme ça, en
pleine forêt. Déjà qu’une pochette d’allumettes
met les gardes forestiers et les assureurs en
émoi alors une bagnole en torche, vous pensez !
Même sous la pluie…
Las de ne pas trouver, l’odeur de roussi
devenant de plus en plus présente, je décide que
le mieux est d’abandonner la voiture au beau
milieu de la route. Si un incendie se déclare,
c’est encore là que je serai le plus éloigné des
arbres. Pourtant, la perspective d’échanger la
place que j’occupe actuellement contre celle qui
m’attend dehors ne me réjouis pas outre
mesure.
Ai-je au moins un parapluie dans le coffre ?
Et peut-être la parka, les brodequins que je
porte l’hiver pour aller courir les bois ? Nous
20

sommes au début du printemps, avec un peu de
chance je ne les ai pas encore relégué à la cave.
Je ne m’en souviens pas… Ai-je changé les piles
de la torche électrique ? La nuit ne va plus
tarder, le manque de lumière pourrait
cruellement me faire défaut… Je songe
vaguement à la bouteille de Volvic qui traîne
depuis des mois au fond de mon coffre, à mon
couteau de chasse planqué derrière le bidon
d’huile, à un improbable paquet de croquettes
pour chats (périmé) égaré-là lors de courses
passées et depuis négligé (puisque notre chat a
disparu !)
J’en suis là dans mon inventaire virtuel –
exercice d’autant plus difficile que ma bagnole
fait un vacarme d’enfer, clignote de partout et
pue davantage qu’un brasier de pneus – donc là
lorsque la providence se manifeste enfin sous la
forme avenante d’un panneau annonçant la
proximité d’une aire de chaînage. Miracle !
Les derniers tours de roue sont un véritable
calvaire, une lente agonie qui s’inscrit d’ores et
déjà dans ce que l’histoire de ce véhicule a de
plus déchirant. Mais ils ont aussi un ineffable
mérite : ils me conduisent tout droit à un terre-
plein aux vastes proportions, aménagé dans ce
qui me semble être une ancienne carrière. L’aire
de chaînage…
Je stoppe la voiture au centre de la clairière.
L’endroit est encaissé, cerné de roches abruptes
21
et de sapins très hauts perchés. Je coupe le
moteur sans pouvoir dire si le soupir qui suit est
de lui ou de moi.
Quel soulagement, quel calme, tout d’un
coup ! Ne restent que la puanteur et le
claquement rageur de la pluie.


Si le hasard fantasque qui m’a conduit ici
poussait la complaisance jusqu’à me faire buter
sur une lampe à huile ou une vieille amphore,
couverte de signes énigmatiques – des runes,
des hiéroglyphes, des chinoiseries, n’importe
quoi d’incompréhensible ! – si ce même hasard
aiguillonnait ma curiosité jusqu’à ce qu’il me
prenne de débarrasser l’objet de la terre
agglutinée sur ses flancs par les siècles ; si à
force de frotter je finissais par sortir bien
malgré moi quelque mystérieuse séquence
magique de sa léthargie séculaire ; si, du coup, je
libérais un gigantesque génie dégoulinant de
bonne volonté et perclus de courbatures ; et si
après s’être étiré pendant une demi-heure, le
génie se penchait vers moi et proposait ipso
facto d’exhausser trois de mes vœux, je sais
exactement ce que je lui demanderais.
Un : que ma bagnole ne prenne pas feu.
Deux : que cesse la pluie. Trois : qu’il ne fasse
pas nuit exceptionnellement aujourd’hui. J’en ai
encore une bonne quinzaine qui poussent au
22

portillon mais si je dois me limiter à trois vœux
(les traditions n’étant jamais aussi inébranlables
que quand elles traitent de choses qui n’existent
pas), tel est mon choix ! Pas d’incendie, plus de
flotte et pas de nuit ; facile à retenir !
Pour me le prouver, je fais tourner la courte
formule en boucle dans ma tête. Pas d’incendie,
plus de flotte et pas de nuit… De plus en plus
vite, avec de plus en plus de conviction. J’insiste
surtout sur le pas de nuit, le plus délicat du lot.
Le feu, la pluie, passe encore ! Mais la nuit qui
saute son tour, voilà bien une idée assez
saugrenue pour rebuter le plus hardi des
génies…


La pluie s’est arrêtée net. Quelqu’un, là-haut,
a fermé le robinet. Trois, quatre tours où le
déluge a brutalement décru, puis le coup de vis
final où tout s’est arrêté. Il m’a fallu quelques
minutes pour réaliser tant le changement était
soudain.
L’impression de calme qui a succédé à l’arrêt
providentiel de ma fanfare à roulettes était une
plaisanterie auprès de celle qui a succédé à
l’arrêt de la pluie. Si intense, cette impression,
qu’il m’a fallu quelques minutes
supplémentaires pour me rendre compte que les
rafales de vent, elles, avaient profité de
l’accalmie pour redoubler de violence.
23
Je rends aussitôt grâce à mon génie
imaginaire et néanmoins bienveillant. Non
seulement il a réussi son tour de passe-passe
avec la pluie mais, en plus, il s’en tire plutôt
bien avec l’odeur de cramé – laquelle se dissipe
sensiblement, écartant d’autant les risques
d’incendie. Plus qu’un petit effort du côté de la
nuit et je touche le tiercé ! Le plus rare, celui de
la joie et de la bonne humeur garanties ! Je me
vois mal, en effet, exhiber mon permis de tirer
la gueule alors que mes trois derniers vœux
viennent d’être exhaussés ! Comme ingratitude,
ça se poserait là… Enfin, pas de panique, pour
la nuit, c’est loin d’être gagné ! J’imagine qu’au-
delà du plafond bas et menaçant des nuages, le
ciel doit commencer à s’obscurcir.
Je fais alors ce que tous les mecs font en
semblables circonstances : je sors de la voiture
et me précipite à l’avant pour soulever le capot.
Non pas que je sois en mesure de réparer un
moteur ni même d’estimer l’ampleur réelle
d’une panne. On le sait déjà, je suis nul en
mécanique. Je satisfais plus à ce rituel par
réflexe. Comme s’il était question de se
débarrasser d’une indispensable corvée.
Je bloque la longue tige de métal qui
maintient le capot ouvert. Elle a une forme
bizarre, toute tordue sur le bout. Je me souviens
avoir ramené la voiture au service après-vente la
première fois que j’ai constaté la chose. Ça
24

remonte un peu… Je revois la tête amusée du
type qui m’a reçu à l’époque. Un gros
moustachu qui ressemblait au sergent Garcia.
Dans un éclat de rire et des relents d’ail, il
m’apprit que cette forme alambiquée n’était pas
un défaut de fabrication et visait, en fait, à
augmenter la rigidité de ladite tige. Il avait les
dents en très mauvais état ; pleines de
cambouis, on aurait dit…
Sous le capot, toujours le même foutoir de
tringleries, de câbles et de durites crasseuses,
congloméré autour d’un bloc massif, parsemé
de bitoniaux aux formes exubérantes.
Autrement, rien d’anormal. J’espérais une
coulée, un truc démis ou cassé ; quelque chose
qui aurait éclaté sur ma rétine tel le bouquet
final d’un feu d’artifice, inondant de lumière les
vastitudes obscures de mon entendement. Mais
que dalle ! Tout paraît résolument à sa place
(bien que certaines pièces, de par leur position,
entretiennent plutôt l’idée qu’elles sont tombées
là par hasard…) Pas la moindre anomalie pour
me rassurer. Pas même un léger renforcement
de l’odeur de cramé. Pourtant, quand on sait le
raffut que je faisais en déboulant sur l’aire de
chaînage, les voyants pris de folie, la puanteur,
on s’étonne vraiment de ne pas trouver le
moteur baignant dans son huile pire qu’un
suicidé dans son sang !
25
Où est le problème, alors ? Peut-être n’y en
a-t-il pas ! Juste un malaise passager. Une
illusion, un rêve. Rien… Peut-être n’ai-je qu’à
refermer le capot, me glisser derrière le volant,
mettre le contact et poursuivre ma route
jusqu’aux crêtes.
Quoi d’autre, sinon ?
Avant tout, prendre le temps d’éventrer une
Philip Morris et de se mouler un petit deux-
feuilles ; six pincées de tabac, trois de poudre de
perlimpinpin, un trait de salive et hop ! Je bats
le briquet, aspire la première bouffée qui
m’arrache la quinte aux normes. Des étoiles
plein les yeux, le cœur qui cogne entre les
oreilles. Une, deux secondes, comme ça, durant
lesquelles je deviens pulsations. Puis le calme,
l’apaisement retrouvé ; cette main familière qui
me prend et m’emmène un peu plus loin, tout
doucement. Là où l’on peut encore apercevoir
les choses sans sentir leurs morsures… Là où
les douleurs échangent immensité contre
éternité…
Je suis prêt. Détendu et concentré. Saturé
d’ondes positives. Encore une bouffée et je
tente le coup ! J’ai déjà glissé la clef dans le
contact. Une nouvelle quinte… Dans la foulée,
l’air de rien, je tourne la clef.
Pris au dépourvu, le moteur démarre au
quart de tour. Je couve les voyants d’un œil
suspicieux. Un test automatique les attise tous
26

un court instant lors du démarrage. A la suite de
quoi, normalement, ils doivent s’éteindre. C’est
ce que j’attends en aspirant une bouffée si
généreuse qu’elle pourrait bien me sortir les
yeux de la tête avant que le miracle ne se
produise ! Je bloque ma respiration pour
favoriser l’éclosion de cette toux intérieure bien
connue des fumeurs qui cherchent à rester
discrets ; une volée de secousses d’autant plus
sévères qu’on tente de les contenir, comme si
plusieurs gros ressorts se détraquaient l’un après
l’autre au-dedans de nous. Cela dure
généralement jusqu’au premier haut-le-cœur
qui, s’il marque la fin du phénomène, n’en exige
pas moins une certaine pratique. Ces nausées
ont la faculté de retourner l’estomac du novice
aussi facilement qu’une paire de chaussettes…
Bingo ! Les voyants viennent de s’éteindre.
Tous. J’appuie délicatement sur l’accélérateur.
Le moteur monte en régime sans l’ombre d’une
hésitation. Sitôt que je relâche, il redescend à
ses neuf cents tours et y reste bien sagement.
Mes narines sont aux aguets. Je répète
l’opération plusieurs fois. A chaque montée de
régime, j’inspire plus profondément, histoire de
débusquer un éventuel regain de l’odeur de
cramé. Pas de pétard (si j’ose dire !), à part
l’odeur âcre et dense du haschisch, aucune
émanation suspecte. Tout semble rentré dans
l’ordre. A moi, la route des crêtes !
27
Pour fêter ça, je décide incontinent de
mouler un deuxième joint. Estimant tout risque
d’incendie écarté, je laisse le moteur tourner et
pousse la ventilation du chauffage. Accaparé
comme je l’étais par mes avatars mécaniques, je
n’avais pas prêté attention à la fraîcheur
ambiante. Pourtant, elle est virile ! Même à
l’intérieur de la voiture, que le froid était en
train d’investir sournoisement. Bientôt, les
bienfaits des tourbillons chauds provoquent
une décontraction délicieuse. J’ai l’impression
que mes membres se ramollissent. Pour mon
cerveau, en revanche, ce n’est pas qu’une
impression ! Encore un peu et il me dégouline
des oreilles, des trous de nez…
Quelque temps que je n’ai pas fumé ; l’effet
du premier joint combiné à la montée du
second en appelle un troisième ! C’est tellement
bon la chaleur ! Et les neurones dans la ouate…
Surtout quand tout, autour de vous, s’adonne à
la furie des éléments déchaînés – propre et
figuré, toujours…
Où suis-je ?
Combien de fois cette damnée question est-
elle venue heurter de plein fouet l’harmonie de
mes rêveries ? Un coup de poing dans le plexus
solaire. Pas un atterrissage, un crash…
Où suis-je, mon mégot éteint à la main, le
souffle écoeurant de la ventilation dans la
figure ?
28

Sur la route des crêtes, je crois bien…
Au beau milieu d’un rêve éveillé. Je roule,
tranquillement, le regard perdu sur la
perspective sinueuse de la route et les
panoramas aux profondeurs de gouffres. Par
endroits, les bas-côtés de la route ne sont que
ruée vers l’abîme. Des herbages mêlés de
rocailles et de poussière qui plongent à-pic
comme pour fuir les oppressantes rafales des
vents d’altitude.
Ici une table d’orientation, là une ferme
auberge, ou encore un magasin de souvenirs qui
vomit son brouet d’articles tapageurs jusque sur
la chaussée ; de modestes activités pour secouer
en douceur la léthargie des touristes pleins de
choucroute…
Quelques lacets encore et voici une
ravissante auberge, posée sur la rive d’un lac
sombre et paisible. L’endroit idéal pour se
couper du monde et faire de longues
promenades solitaires. De part et d’autre, un
plateau de belles dimensions, semé d’herbe rase.
Partout la roche affleure, tantôt tel un banc de
monstres marins à la surface des flots, tantôt en
menues giclures caillouteuses qui ruissellent sur
les pentes.
Je zappe l’arrivée, le parking aux gros
graviers, la réception qui sent l’encaustique,
l’escalier étroit taillé dans une motte de
moquette, le couloir tendus de tissu, constellé
29
de photos légendées où l’on découvre la région
sous toutes ses facettes ; je zappe aussi
l’installation dans la chambre, l’indispensable
joint de bienvenue sur la mignonne petite
terrasse avec vue sur le lac sombre, le survol
distrait du dépliant touristique offert par l’hôtel,
une utilisation pleine et entière des chiottes – ce
qui reste encore la meilleure manière d’entamer
les pourparlers avec un lieu nouveau – la
douche revigorante et son mini savon emballé
comme un trésor, le joint d’après la douche
(véritable institution à laquelle je ne puis
déroger), la promenade romantique autour du
lac, empreinte de solitude et de sérénité ; oui, je
zappe tout ces préliminaires et me contente
d’une vague esquisse pour en arriver à
l’essentiel : la rencontre !
Elle est là. A quelques pas. Assise à la
terrasse du bar (car, à l’encontre de tout
pronostic, le temps s’est levé pour nous offrir
une soirée magnifique). Elle boit un Coca ; ça
fait déjà plusieurs siècles qu’elle s’ennuie ici.
Facile de s’installer à une table pas trop
voisine, pas trop loin et, surtout, bien orientée.
Sur la gauche, le lac. Sur la droite, elle. Plus qu’à
déguster l’instant…
Je fais le cake… Je commande aussi un Coca
à une vieille pas mal recroquevillée qui avance
en traînant les pieds et pour qui servir en
terrasse est un véritable défi. Je sors le dépliant
30

touristique que j’ai pris soin de glisser dans ma
poche, tout à l’heure, en compagnie des trois
joints de promenade réglementaires. Je prends
un air inspiré – un savant mélange de curiosité
et d’ennui – parcoure de nouveau le dépliant en
sirotant mon Coca, fraîchement rescapé du
service de la vieille.
Parfois, un coup d’œil discret dans sa
direction. Le reste du temps, j’observe le lac
comme s’il projetait de s’évader. Elle est
exactement comme j’aime : un visage sublime
sur un corps que je ne prends même pas la
peine d’ébaucher. J’ai toujours vécu sous
l’emprise des visages, jamais celle des corps.
Dans mon rêve, ça donne un genre de
rayonnement sur du flou et dans la vie
courante, nombre d’emmerdements…
Très vite, je me persuade que c’est
spécialement pour moi que le visage de cette
inconnue est si joli. Je me conforte dans la
certitude éclair que je suis le seul, archi seul, à
pouvoir l’admirer, l’aimer tel qu’il doit l’être, à
répondre entièrement au cahier des charges. Et
qu’il est de la plus haute importance d’en
informer l’heureuse élue sans délai et sans
mégoter sur les moyens !
Soudain, nos regards s’effleurent. Cet
attouchement prudent induit cependant en moi
une lourde décharge hormonale. J’ai
l’impression de doubler de volume, il me
31
pousse des avantages, des attraits de partout ; je
me sens devenir unique, miraculeux. Et c’est au
moins ce qu’il faut quand il est question
d’oublier, l’espace d’un instant, qu’un bon
million de prétendants attendent leur tour, juste
derrière…
Qu’importe ! Pour un beau visage, pour
l’ineffable plaisir de le contempler chaque jour,
je serais prêt à toutes les compromissions, y
compris celle de me croire supérieur aux autres.
Pour lui, j’entrerais sans hésiter une seconde
dans cette citadelle impénétrable où tout lui
appartient, tout dépend de ses caprices (qui n’en
demandent pas tant pour se manifester…) Je
compterais ces heures qui ne seraient plus les
miennes et qui, pourtant, me seraient vitales.
J’attendrais, débordant de vie et confiance, que
vienne – redouté et refoulé à l’énergie pure –
l’inévitable moment de la disgrâce. J’accepterais,
pour une durée qui peut aller de quelques jours
à tout ce qu’il me reste, les promesses glacées
d’une chute qui ne cesse plus. Qu’importe !
Pour un beau visage, pour rendre grâce à cet
enchantement permanent, je courrais tous les
risques, j’affronterais toutes les misères, j’irais
flétrir dans les caniveaux s’il le fallait !
Et le visage de mon inconnue n’est pas beau ;
il est magnifique. Il n’y aurait qu’un cri de rage
pour le décrire, un cri contenant tout le
32

bonheur et la souffrance qu’il suscite déjà. Un
cri qui ne s’arrêterait jamais plus…
Elle se retourne et appelle la vieille. Celle-ci
rapplique en maugréant. Ma beauté lui indique
le numéro de sa chambre. La vieille le lui fait
répéter, des fois que je sois un peu dur
d’oreille… Puis elle lance un complément
d’enquête : madame a-t-elle l’intention de dîner
à l’auberge, madame dîne-t-elle seule, madame
entend-elle prolonger son séjour au-delà du
week-end ?
Ma beauté acquiesce en bloc. Satisfaite, la
vieille suspend son interrogatoire et repart en
tanguant vers les communs.
Ma beauté se lève et se retire sans m’accorder
un regard. Voilà qui dénonce son ignorance ;
elle ne mesure pas encore l’importance de notre
rencontre à sa juste valeur ! Ça me donne un
sacré avantage…
Ensuite, le dîner. Deux, trois bricoles sans
intérêt avant ; juste du temps à dérouler…
Moi d’un côté, elle de l’autre ; entre nous,
une salle de restaurant immense et parfaitement
déserte. Il ne va pas être aisé de lier
connaissance !
C’est la vieille qui sauve la situation, si je puis
dire. Voulant souscrire aux usages en vigueur, la
voici qui se propose de me faire goûter le vin.
Pour se faire, il lui faut d’abord déboucher la
bouteille.
33
Au terme de mille contorsions qui font mal
rien qu’à les voir, elle parvient à introduire le
tire-bouchon dans le bouchon. Puis elle s’arc-
boute et se met à tirer. Elle a peut-être les
doigts perclus de rhumatismes, mamie, tout
noueux, tordus comme des racines, mais elle ne
manque pas d’énergie et encore moins de
force ! Ni une, ni deux ; le bouchon capitule
d’entrée ! Mamie est surprise par cette absence
de résistance. Il en résulte un geste sec, violent,
qui échappe à son contrôle et conquiert aussitôt
une autonomie effrayante.
Le suspens est de courte durée ; j’écope de la
moitié de la bouteille sur la chemise et le jean.
Dans l’enthousiasme, mamie largue tout.
Bouteille et tire-bouchon lui échappent des
mains. Le tire-bouchon ripe sous une table, la
bouteille se fracasse au sol, entre mes Parabout !
Ma beauté, à l’autre bout de la salle, n’a rien
manqué de la scène. Tandis que la vieille et moi
demeurons figés dans les relents de vinasse, elle
ne peut empêcher un éclat de rire. Bon joueur,
je me laisse aussi aller au rire. Il n’y a plus que
mamie qui ne se marre pas…
C’est gagné ! Elle va profiter de l’incident et
de ce qu’il me faille renoncer à ma table pour
m’offrir de me joindre à elle. J’accepterai, non
sans avoir sacrifié au préalable quelques
formules toutes faites aux salamalecs en vigueur
sous nos latitudes. Puis je filerai me changer et
34

m’aspergerai d’eau de toilette. Je descendrai la
rejoindre à sa table comme dégringole une
avalanche.
Après un moment de gêne passager, que des
reliquats de rire auront la lourde tâche d’égayer,
nous commencerons à nous raconter nos vies.
D’abord ce qui nous a amenés ici, puis d’autres
trucs en vrac – ce qu’on a de plus présentable
en stock… On enjolivera un peu ce qui l’est
moins – plus tard, quand on y sera. Le reste, on
le passera à la trappe ! Ou alors on le gardera en
réserve pour beaucoup plus tard…
D’autres rires, des regards qui ont déjà pris
de l’avance, et, parfois, nimbé de silence et de
retenue, la silhouette furtive d’un vieux
chagrin… Sa main capturée au détour d’une
hésitation ; le corps palpitant d’un petit oiseau
dans la mienne.
Nos yeux qui s’empoignent enfin pour une
longue et fraîche étreinte où tout ce qui était
fermé s’ouvre d’un coup. Le chant d’allégresse
qui gonfle en moi. La vie qui jaillit en furie,
balaie tout ce qui pourrait entraver ses flux
impétueux. La vertigineuse culbute dans le
bonheur. L’enivrante certitude d’une fête
radieuse dont je serai chaque jour, chaque nuit,
le roi. La folle certitude d’une fête sans fin…
Voilà où je suis. Voilà à quoi je rêvasse
exactement quand l’incendie éclate !
35
Le vent est tombé. Dans les prémisses du
crépuscule, les premiers flocons entament leur
chute paresseuse…
36
UN HOMME QUI FAIT FEU DE TOUT BOIS.
Quand j’étais petit, j’avais un oncle qui aimait
me raconter des histoires. Toutes sortes
d’histoires pour m’émerveiller et, au besoin, me
détourner de mes peurs. Ma tante et lui
n’avaient pu avoir d’enfant ; en tant que neveu,
me revenait donc le privilège de recueillir
l’attention et les effusions de ces deux parents
frustrés.
Ainsi, par exemple, dans la bouche de mon
oncle, l’orage devenait-il un gros bonhomme
pressé qui trimballait une brouette chargée de
tonneaux et qui, dans la précipitation, fût après
fût, perdait son chargement en poussant des
hurlements de panique. Tout ça dans le ciel,
évidemment ! Mon oncle avait assez peu le
souci de la vraisemblance ; c’était une époque
où la parole des adultes louvoyait sans prévenir
entre fariboles et sentences… A nous, gamins,
de faire le tri ! Plus tard. Car c’était aussi
l’époque où tout se faisait plus tard…
La nuit, autre exemple de consternation
enfantine, n’était, selon mon oncle, rien de plus
37
qu’une bonbonne géante, remplie de l’encre la
plus poisseuse, la plus noire qui soit, renversée
par mégarde dans le ciel lors de son transport.
A l’origine de la catastrophe, toujours le même
gros bonhomme pressé…
Mon oncle était livreur ; vins fins et
spiritueux. Ce qui nous ramenait invariablement
à des théories inhérentes au délicat transport
des liquides…
Il fit toutefois une exception pour la neige.
C’était autour de Noël, je me souviens très bien.
Mon oncle fumait une Gauloise, pêchée au
fond d’un paquet tout fripé. A la fenêtre du
salon, il regardait son jardinet d’un air absent et
recrachait la fumée par le nez en tenant sa
cigarette comme les durs : à la retourne, entre le
pouce et le majeur. Je me trouvais à côté de lui,
absorbé dans la contemplation de son
magnétophone à bandes – pure merveille de la
technologie d’alors dont la danse du vu-mètre
et la ronde hypnotique des bobines attisaient
ma convoitise. Depuis quelque temps, je
caressais l’envie d’appuyer sur l’un des boutons
et m’apprêtais, dans l’instant, à braver une
kyrielle d’interdits pour la satisfaire. Je me
rappelle même avoir jeté mon dévolu sur le
bouton « stop », le plus gros après celui de la
« lecture », déjà enclenché. C’est alors que mon
oncle lâcha une réflexion, coupant net mon élan
acquis à grand mal :
38
« Tiens, les anges se foutent sur la gueule ! »
Il regardait toujours par la fenêtre. Du bout
des doigts, il écrasait le filtre de son mégot.
Croyant avoir mal compris, je le priai de
répéter. Il s’est écoulé un long moment avant
qu’il ne se détourne de la fenêtre, un sourire
étrange au coin des lèvres. Ses yeux étaient
presque clos, juste une fente à travers laquelle il
m’observait. Il a eu un geste en direction de la
fenêtre et s’est contenté d’ajouter :
« Il neige. »
Ce fut tout. Il s’est ensuite replongé dans
l’observation silencieuse de son jardin. On
aurait dit qu’il m’en voulait d’être devenu trop
grand pour ses inventions. Que c’était ma
faute… J’ai laissé tomber le magnéto et ses
boutons tentateurs ; le Noël suivant j’avais le
mien…
Souvent, je me demande ce qu’il a bien pu se
raconter comme histoire, l’oncle, quand,
quelques années plus tard, les toubibs sont
venus lui annoncer qu’il avait un cancer et qu’il
n’y survivrait pas. J’espère qu’il a trouvé assez
de force pour une dernière fable et, surtout,
pour y croire…
En tout cas, depuis ce Noël lointain, chaque
fois qu’il neige, je ne puis m’empêcher de
penser aux anges qui se foutent sur la gueule, là-
haut. A ces nuées de plumes perdues qui
39
tendent de lumière les nuits d’hiver et les rêves
d’enfant…


Et question neige, je suis servi ! De quelques
flocons épars, on est vite passé à un régime plus
soutenu. De gros flocons si drus qu’on croirait
que c’est le décor qui monte et non plus la neige
qui descend. J’ai idée que c’est bagarre générale,
là-haut !
Pareil pour l’incendie. Quelques flammes
timides au début, par la calandre, puis un vraouf
sauvage qui a aussitôt transformé la voiture en
brasier. Des flammes d’au moins dix
mètres quand les pneus sont entrés dans la
danse ! De quoi chauffer et éclairer toute l’aire
de chaînage… J’ai juste eu le temps de ramasser
pêle-mêle tout ce qui me tombait sous la main
et de me propulser aussi loin que possible sur la
route. D’ici à ce que tout ça me pète en pleine
figure…
J’ai trouvé refuge en amont de la route, sous
les premières rangées de sapins. Au-delà, sous
des voûtes si hautes qu’on ne fait que les
deviner, commence une crypte bruissante
d’échos, un dédale de courants d’air et de
recoins obscurs où se perdre doit être un jeu
d’enfant !
Peu avant l’aire de chaînage, la route épouse
un faux plat de trois, quatre cents mètres
40
environ. Ensuite, je suppose qu’elle continue en
vraie escalade jusqu’aux crêtes… La forêt, elle,
n’attend pas. D’un côté de la route (le mien),
elle grimpe vers les hauteurs, de l’autre, elle
plonge vers la vallée. La pente est trop abrupte
pour permettre à un randonneur, quand bien
même aguerri, de se frayer un passage que ce
soit dans le sens de la montée ou celui de la
descente. Sans omettre qu’on n’y voit goutte de
nuit comme de jour… Pas de doute, le salut se
trouve du côté de la route.
D’où je suis, j’observe les violentes lueurs de
l’incendie. Le spectacle semble irréel. La neige
étend sur lui son rideau de tulle mouvant et
gomme l’horreur de la situation pour n’en
laisser filtrer que la féerie. Malgré la précarité de
ma position, je ne puis retenir une réaction
d’émerveillement. Pour un peu, on se croirait
dans une boule à neige Disney !
A défaut d’émerveiller les populations,
j’espère au moins que le brasier finira par attirer
l’attention de quelqu’un. Et que ce quelqu’un
aura la bonne idée de prévenir les autorités.
Dans le jour baissant, le feu doit se voir à
plusieurs kilomètres. Des versants qui lui font
face – c’est sûr – et, peut-être, de la vallée, en
lueurs lointaines, pas ordinaires… En tout cas,
tant que dure l’incendie, je n’ai aucun intérêt à
m’en éloigner. Le dernier bled vivant traversé se
situe tout en bas, à je ne sais quelle distance
41
d’autant plus infranchissable que je suis
modeste marcheur, qu’il neige et qu’il va faire
nuit.
Quant au prochain, nettement plus
hypothétique, on peut fort bien le situer tout là-
haut, sur les crêtes, au terme d’une montée
harassante à qui il ne faudrait pas cinq cents
mètres pour me mettre à genoux. Non, je suis
condamné à attendre ici que l’on vienne à mon
secours. Il va bien finir par passer quelqu’un !
C’est obligé…
Reste-t-il beaucoup d’essence dans le
réservoir ? A quand remonte mon dernier
plein ? Est-ce que ça dure longtemps un
incendie de voiture ? Est-ce que ça peu encore
exploser ? J’essaie de déblayer… Mon cerveau,
malencontreusement embrumé par les joints, la
fatigue et les derniers rebondissements du
voyage, ne parvient pas à se fixer sur ses idées.
Au lieu de ça, il m’embarque dans un carrousel
étourdissant où causes et effets s’enchaînent,
s’entremêlent à l’envi, et dont il m’est
impossible d’extraire la moindre raison
d’espérer. L’inextricable méli-mélo qui en
résulte est rehaussé par des amorces fulgurantes
de crise de panique et des bouffées de parano.
C’était bien le moment de s’envoyer trois clopes
aux épices !
Bon, il est temps que je réagisse, que
j’entreprenne quelque chose d’utile. Par quoi
42
commencer ? Je me concentre parce que, à
peine la question ébauchée, mes cellules grises
sont déjà barrées à dache, en train de
chevaucher un troupeau entier de chimères !
J’aimerais pourtant réfléchir et m’organiser, s’il
vous plaît ! Que tout le monde regagne les
rangs et qu’un vent de discipline aligne toutes
les têtes, trace toutes les raies ! Je ne veux
qu’une attention goulue résolument tournée
vers moi ! Et, si c’est possible, une ou deux
idées pratiques… Je ne demande pas la lune !
Faisons le point sur ce que j’ai pu sauver du
désastre. Parons au plus pressé : le froid ! Il faut
que je sois drôlement secoué pour ne pas m’être
aperçu combien il fait froid et que je tremble de
tous mes membres. Je me penche sur mon sac
qui gît à mes pieds sur un lit crissant d’aiguilles
de sapin. Une chance que j’ai réussi à l’extirper
du coffre avant que la bagnole ne s’embrase. J’ai
aussi récupéré ma parka et ma paire de
brodequins qui – ouf ! – figuraient bien à
l’inventaire. Je n’ai pas eu le temps de
m’occuper de mon couteau de chasse, ni du
reste ; juste la torche électrique ramassée in
extremis dans l’affolement. Je crains toutefois
qu’elle me soit d’une utilité modeste ; ses piles,
comme je le redoutais, ont présenté des signes
de faiblesse dès le premier allumage.
Troquons d’abord ce blouson mi-saison,
parfaitement adapté aux flâneries urbaines mais
43
gravement inapte à satisfaire aux conditions
rigoureuses d’un raid en montagne ! Préférons-
lui notre parka fourrée. Sans être un modèle du
genre, je la tiens pour un authentique vêtement
chaud. Même chose pour les chaussures !
Echangeons notre jolie paire de Parabout
contre nos brodequins (également fourrés). Ils
ne sont plus de première jeunesse mais
maintiennent confortablement les pieds au
chaud et au sec. Deux minutes plus tard, ainsi
paré, je me sens prêt à affronter la horde de
misères que le mauvais sort a levées sur ma
route. Je pousse même l’outrecuidance jusqu’à
mettre un rien de désinvolture dans cette
certitude, ô combien éphémère…
En attendant, puisque je tiens la pêche, j’en
profite pour mettre les bouchées doubles. La
fumette étant ce qu’elle est, mieux vaut se
méfier…
Je fouille les poches de ma parka ; une paire
de moufles en mouton retourné, une barre de
Snickers entamée, un paquet de Philip Morris à
demi déchiqueté (recelant les résidus de mes
moulages sauvages) et, cerise sur ce gâteau
d’abondance inattendu, le programme
imparable d’un régime amincissant à base de
salsifis, d’ammoniaque et de calcul mental ! Je
gage fort que mes deux dernières trouvailles ne
contribueront guère à l’amélioration de ma
situation et m’en débarrasse sur le champ. Par
44
contre, je bénis les deux autres. Même si la
barre de Snickers n’offre plus tous les aspects
de la fraîcheur…
Le sac, à présent. Zip ! Le gros lot : un pull !
Et pas n’importe lequel. Le plus épais, le plus
en laine, muni d’un col roulé. Pour fêter cette
découverte, je décide de m’octroyer une minute
de lumière. Entre chien et loup, maintenant…
Je retire ma parka. Déplie mon pull, le secoue,
le retourne pour l’enfiler. Alors là, bravo ! Je
sais bien que j’ai fait ce sac dans la précipitation
et dans des conditions épouvantables mais de là
à se munir du seul pull bouffé aux mites ! Les
deux coudes dévorés sur pieds ! Plus que des
béances…
Penser à sourire et à dire merci, plus tard,
quand ça ira mieux : j’aurais eu l’air fin, là-haut,
à l’auberge des crêtes (des cimes, du lac ou de
ce qu’on veut), en train de faire du gringue à ma
belle inconnue avec un pull généreusement
attaqué par les coudes ! Tandis qu’ici, au milieu
de nulle part, seul sous la neige, à proximité de
sa bagnole en flammes, ça gêne déjà moins… Je
pourrais même être exclusivement vêtu de
haillons, tout monté en guenilles et en crotte ;
aller sous les allures d’une Peau d’âne
ensouillonnée jusqu’aux yeux ou, pourquoi pas,
à poil sur la route, qu’il n’y aurait personne pour
s’en étonner et encore moins de monde pour
s’en offusquer ! C’est là mon drame…
45
Une fois pull et parka passés, je poursuis mes
investigations. Quoi d’autre dans mon sac d’Ali
Baba ? Magne-toi, mon gars, sinon tu vas rincer
les piles de la torche électrique ! La minute que
tu t’étais soi-disant impartie est largement
dépassée. D’ailleurs, si tu observes bien, tu
constateras que la lumière produite par ladite
torche commence à virer légèrement. Du blanc
aveuglant, on glisse inexorablement vers le
jaune pisseux. Puis ça fléchira davantage. Ça
passera au jaune d’or, à l’orange. Ça prendra des
nuances rougeâtres. Puis ce sera la nuit… Alors,
action !
Je retourne le contenu du sac. Des vêtements
de rechange, la trousse de toilette… L’Eau de
Mélisse ! J’ai toujours de l’Eau de Mélisse dans
mes affaires de toilette. J’ouvre la trousse et y
cueille le précieux flacon. Pas énorme mais c’est
du concentré : quatorze plantes, neuf épices pour
dominer en douceur le stress, la fatigue, et faciliter la
digestion. C’est écrit dessus. Personnellement, je
trouve que l’expression en douceur démontre que
les Carmes Boyer ne sont pas dépourvus de
malice. Leur truc, c’est peut-être quatorze
plantes et neuf épices, comme ils disent, mais
c’est aussi et surtout quatre-vingt pour cent
d’alcool ! Mention portée en bas de l’étiquette
mais alors, en mi-cro-sco-pi-que, des fois qu’elle
déclenche un mouvement de panique chez les
buveurs d’eau ! Il faut bien comprendre : là où
46
plantes et épices savamment combinées
capitulent parfois, l’alcool éradique ! Faut aussi
savoir ce qu’on veut…
Je débouche le flacon et m’en expédie une
courte lampée. L’alcool agit immédiatement. Un
torrent de feu qui dévale jusqu’à mon
estomac…
Quoi d’autre encore ? Vite ! La lampe,
bordel ! Je pousse les deux bouquins que j’ai
glissés parmi mes fringues en fantasmant sur de
longues lectures paresseuses au coin de l’âtre.
Telles que les choses sont parties, j’ai bien peur
de devoir faire une croix sur cette option. Pour
l’instant, c’est plutôt atelier survie ! Les
mignardises, ce sera pour plus tard, après
l’effort, s’il en reste… Sous les bouquins, que
dalle ! Plus rien d’intéressant. Zip !
Tant que j’y suis, je fais le tour des poches de
mon 501. Quelque euros dans la petite, mes
clefs de bagnole dans celle du dessous –
remisées là par pure habitude, leur inanité étant
désormais avérée – chichon, Rizla, briquet et
porte-cartes dans celle de gauche. Rien dans
celles de derrière. Jamais…
Au passage, ma main s’attarde sur ma
ceinture, à l’endroit où j’accroche
habituellement mon portable. S’ensuit une
tirade imprécatoire qui promet moult misères à
celui qui m’a arraché l’appareil des mains, gare
Montparnasse, alors que mon épouse, d’une
47
voix d’outre-tombe, avec son sens proverbial de
l’à propos, m’annonçait qu’il fallait que nous
parlions.
Ne nous y méprenons pas, dans certains cas
et, surtout, chez certaines personnes, ce type de
formule, prétendument anodin, ne correspond
en rien à une incitation aux confidences mais,
tout au contraire, à la proclamation unilatérale
et express d’une guerre sans merci !
Je connaissais si mal mon épouse qu’au
moment où l’autre m’a volé mon appareil, près
du kiosque, j’étais sur le point de tourner sa
requête en plaisanterie. J’en eus été fort mal
avisé ; deux heures plus tard – le temps de
déposer plainte, prévenir mon opérateur et
attraper un train pour rentrer – nous étions en
pleine offensive…
Une chance, finalement, que je me sois fait
chourer mon portable juste au moment où je
m’apprêtais à aggraver mon cas ! Non pas que
cela m’ait permis d’échapper aux hostilités,
programmées et mûries depuis trop longtemps
pour être différées. Ni même de recueillir les
égards normalement consentis aux victimes
d’agression. Mais, j’ai gagné deux heures !
Atermoiement bien court, me direz-vous ! Et
qui ne change rien à l’affaire. Certes… Mais, au
vu et au su de ce qu’il s’est passé par la suite, je
m’en réjouis encore…
48
Voilà ! J’ai tout fouillé. Je crois ne rien avoir
omis. Le reste est soit chez moi, par là (geste
vague), à six cents bornes, soit plus près mais en
train de cramer dans la voiture.
J’enfile une moufle. J’éteins la lampe qui,
dans son déclin énergétique, en était aux tons
de braise. J’enfile l’autre moufle. Je n’ai plus
qu’à m’armer de patience…


Vraouf ! Le réservoir… Une gerbe immense,
dans la nuit, qui fait frétiller les flocons. J’ai
puisé un peu d’audace dans un reliquat de
confiance et me suis rapproché. A tâtons,
aveuglé par la neige. En gifles innombrables…
Les yeux me piquaient. Malgré la capuche de
ma parka, il me rentrait des flocons par tous les
orifices ; j’avais beau serrer les lèvres, j’avais
l’impression d’en manger !
Chemin faisant, je commençais à nourrir le
sentiment effrayant que le hasard m’avait
poussé au cœur d’une tempête
exceptionnellement violente et tardive. Telle
qu’il ne s’en était pas vu, dans ce coin perdu,
depuis des lustres ! Je n’avais ni condition, ni
connaissances, ni expérience, ni équipement ;
comment pouvais-je prétendre relever pareil
défi sans y laisser ma peau ? Et dans des délais
record, encore !
49
J’ai remonté la moitié de la distance qui me
séparait de l’aire de chaînage. Puis, je me suis
posté de l’autre côté de la route, en aval,
toujours à l’abri des sapins. Cette nouvelle
position permettait un bien meilleur point de
vue sur l’aire. Quoique, avec la neige…
A peine installé, vraouf ! Le réservoir jette
l’éponge ! Je me félicite d’avoir gardé mes
distances. Il est vrai que pendant ma migration
laborieuse, j’ai conçu, un court instant, l’idée
d’aller me réchauffer auprès du brasier. Depuis
quelque temps, l’intensité des flammes avait l’air
de décroître ; je ne voyais plus guère de risque à
profiter d’un peu de lumière et de chaleur. Mais
la neige battante paraissait vouloir m’étouffer et
rendait ma progression pénible ; j’ai préféré me
replier à l’abri, attendre une accalmie. Ça ne
peut quand même pas durer toute la nuit…
D’ici, l’aire de chaînage prend les allures
d’une fonderie à ciel ouvert. Souhaitons que ce
regain de lumière spectaculaire parvienne à
extirper la population locale de sa léthargie
vespérale ! C’est ma dernière chance d’être
repéré. Sur tous ceux qui sont en état d’hypnose
devant les stances de leur JT, il y en a bien un,
juste un seul, qui va décoincer, aller aux chiottes
ou au frigo, passer devant une fenêtre et
s’apercevoir de quelque chose ! Quelle misère,
autrement…
50
Je tends l’oreille à intervalles réguliers ;
j’espère le chant lointain d’une sirène de
pompier ou celle, plus rapide, d’un véhicule de
gendarmerie – ceci dit, ils m’enverraient une
benne à ordures que je n’en éprouverais pas
moins de joie ! Malheureusement, en dehors du
ronflement du brasier et du clac retentissant des
soudures qui lâchent, pas le moindre bruit pour
me rassurer, pas le moindre signe de vie…
J’attends encore un peu que la reprise
d’incendie perde de sa vigueur. Je présume que
tout ce qui était susceptible d’exploser a
largement eu le loisir de s’exprimer et que nous
entrons maintenant dans une période de calme
où incendie et risques vont diminuer de
concert. Je bénis le ciel que le sinistre ne se soit
pas propagé à la forêt voisine. En vérité,
j’ignore si une forêt de résineux peut flamber
sous de telles chutes de neige. Ni même si elle
peut flamber tout court – on entend rarement
parler de feu de forêt dans le secteur. Je bénis à
toutes fins utiles…
Le froid remonte le long de mes jambes. Il
me remplit petit à petit ; je suis congelé
jusqu’aux genoux ! Assez tergiversé ! J’entends
bien profiter du brasier avant qu’il n’ait produit
son ultime étincelle. J’aurais peut-être même
grand intérêt à l’entretenir en glanant, ci et là, à
couvert, des morceaux de bois mort. Il y a gros
à parier que mes chances de survie dépendent
51
désormais de mon aptitude à élever ce brasier
au rang de foyer…


Hum, que c’est bon la chaleur ! Comme ça
inspire confiance ! Comme on se sent bien,
presque détendu ! Deux, trois essais pour
déterminer l’emplacement idéal ; trouver la
bonne distance. Là où on a chaud sans brûler…
Je tends les mains vers le feu. Mes ramassages
de branches mortes, pommes et autres aiguilles
de pin m’ont gelé les doigts. Pourtant, je n’ai
pas eu à aller loin : les sous-bois, alentour, en
sont pleins. Une belle brassée à chaque
expédition… A mains nues ; je n’avais pas envie
de détremper mes moufles !
J’en ai bazardé la moitié dans le feu et ai
entreposé le reste sous le petit édifice qui, à
l’entrée de l’aire, devait jadis abriter un plan (et
n’abrite plus aujourd’hui que les graffitis
obscènes des poètes du coin !) Il ne s’agit que
d’un modeste toit en tôle ondulée, posé sur
deux poteaux, mais il suffit à préserver mes
réserves de la neige. J’y ai même moulé un petit
joint de récompense, tout à l’heure – opération
compliquée par mes doigts gourds et l’éclairage
fantomatique du foyer, trop distant de l’abri.
Mille précautions ; le gag du bout de chichon
qui zappe de nuit, en pleine nature, et qui se
sublime instantanément pour ne jamais
52
reparaître qu’en rêve, aurait reçu, je dois
l’avouer, un accueil réservé de ma part…


J’alterne. Je fais des allers et retours entre ma
bagnole et l’abri aux graffitis. La chaleur d’un
côté et l’humble protection du toit en taule de
l’autre. J’agrémente mes allées et venues de
quelques descentes dans les proches sous-bois
afin de me ravitailler en combustibles. Coup de
chance qu’ils ne soient pas trop portés sur le
ménage dans le coin ; leur forêt est un vrai
foutoir de branches mortes…
La neige ne facilite guère l’entreprise. Dix
bons centimètres, à présent, de ce blanc
manteau qui tient si peu chaud ! Lors de mon
dernier raid dans les bois, je me suis étalé au
milieu de la route avec mon chargement. Tout
récupéré à la lueur de ma torche anémique.
Quinze minutes au ras des flammes pour
recouvrer mes forces et un semblant
d’optimisme…
Je réalise que je ne me suis pas préoccupé
une seule fois de l’heure depuis que je me suis
arrêté sur l’aire de chaînage. Comme si ce point
n’avait plus aucune espèce d’importance et qu’il
eût été parfaitement inutile de se pencher sur la
question. J’ai pourtant une jolie montre au
poignet. Pleine de cadrans experts dans l’art de
vous saucissonner une minute en tranches si
53