La traînée blanche
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Description

Tous les passionnés d'aviation, "poussins" ou "moustachus", rêveront de s'identifier à ces "chevaliers du ciel", ceux de 1914/1918 et ceux de 1939/1945. Ils redécouvriront les prouesses aéronautiques accomplies, entre les deux guerres, par des hommes et des femmes d'exception.

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Publié par
Date de parution 02 novembre 2006
Nombre de lectures 255
EAN13 9782296157750
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0097€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

9782296015524
Sommaire
Page de Copyright Page de titre AVANT-PROPOS CHAPITRE I - La guerre 1914 - 1918 CHAPITRE II - L’entre - deux - guerres CHAPITRE III - Guerre 1939 — 1945
La traînée blanche

François Raimondi
AVANT-PROPOS
J’avais quinze ans, quand éclate la guerre, le 3 septembre 1939 !...

Depuis l’âge auquel on commence à comprendre le langage des adultes, je me suis nourri des récits héroïques et dramatiques que nos papas, les « poilus », revivaient lors des réunions organisées tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre, réunions auxquelles je n’étais pas invité, bien sûr, mais j’avais l’ouïe fine et la malice des enfants jamais soupçonnée par les parents.

J’ai donc grandi dans la fascination, l’admiration et l’amour de mon père, ce « héros » que la guerre - et la vie - a tellement meurtri.
Et voilà que les « boches » remettent çà !...
Et je n’ai que quinze ans !... Alors débute mon rêve, ce rêve quelque peu romancé, que j’ai voulu projeter sur un écran de papier.
CHAPITRE I
La guerre 1914 - 1918
Mars 1916 - Dans ce petit village côtier, haut perché sur une colline, à quelques kilomètres de la frontière italienne, la guerre, la « der des der », celle qui ne devait durer que le temps de raccompagner, baïonnettes aux fesses, ces barbares derrière nos frontières, a déjà endeuillé les familles : un père, un frère, un mari, un fiancé. Tous tremblent pour ces fantassins si loin de leur beau ciel d’azur, embourbés dans les tranchées, grelottant de froid, côtoyant les rats, infestés de poux, respirant l’odeur des morts que la mitraille ennemie empêche d’ensevelir.
Les anciens, courbés sous le poids des ans et des malheurs qu’ils partagent, usent leurs dernières forces à pallier, dans les travaux de la terre, l’absence de cette jeunesse sur laquelle reposait la vie de ce petit village.
Les Morand ont déjà donné à la France leur fils aîné, Louis, tué dès le premier mois de la guerre, tout au début de l’offensive vers Sarrebourg.
Aujourd’hui, Albert, le petit dernier, vient de recevoir sa feuille de route. Les adieux sont déchirants ! Pauline, la mère, sait qu’elle ne peut rien tenter pour le retenir auprès des siens : la patrie est en danger ! Il faut des poitrines viriles pour arrêter les Prussiens, du sang neuf pour combler les pertes. Elle a passé une bonne partie de la nuit à préparer la valise du « pitchoun », y ajoutant des provisions de bouche : pissaladière, tarte aux pommes, saucisson fait maison, confitures de figues et d’oranges amères, vin de framboise et quelques photos qu’elle glisse dans la poche de son veston.
Maurice, le père, ne dit mot, accablé il reste silencieusement assis devant l’âtre de la cheminée regardant fixement les flammes qui, à l’image de la guerre, dévorent ces branches d’arbre sacrifiées avant même qu’elles aient atteint l’âge adulte.
Au petit matin, Maurice a harnaché la jument « Rosalie » à la carriole avec laquelle il conduira Albert à la gare, distante de 7 kilomètres.
Pendant le trajet, ils n’échangent guère de paroles, ne sachant trop comment cacher la détresse qui les étreint.
Quand le train emporte son gamin, Maurice suit le bras qui s’agite hors de la portière, jusqu’au moment où sa vue se brouille. Ses larmes couleront encore pendant le trajet du retour.
Arrivé au centre d’instruction dans lequel il fera ses classes, Albert y retrouve quelques connaissances des villages voisins, avec lesquelles il partagera l’apprentissage des armes, l’étude du terrain, les marches forcées, sac au dos, les corvées et autres disciplines qui feront de lui un vrai soldat prêt pour la tuerie qu’ordonneront les Foch, Joffre, Mangin, Nivelle, Pétain, et autres « ficelles » pour reprendre, puis reperdre et reprendre encore quelques arpents de terre, qui, à leurs yeux, valent bien quelques milliers de vies humaines, des vies d’à peine 20 ans ! Deux ou trois fois par semaine, Albert écrit à ses parents les rassurant du mieux qu’il peut, avec des mots pleins de tendresse. Au courrier de ce matin le vaguemestre apporte une lettre, la première, dans laquelle Pauline lui donne des nouvelles de la famille et du village. Elle a reçu ses lettres, trois le même jour.
Qu’importe ! Albert a lu trois fois la même lettre et trois fois les mêmes dernières lignes dans lesquelles Pauline lui fait part du souhait exprimé par la cadette des deux filles de leurs plus proches voisins et amis, les Dental : Marie, qui vient tout juste de fêter ses 17 ans et désire être sa marraine de guerre.
Comment pareille idée a-t-elle pu surgir dans la tête de cette gamine avec laquelle il allait à la chasse aux papillons, avec laquelle il participait aux jeux d’enfants ou aux spectacles sur scène que l’école communale organisait, en fin d’année scolaire, dans le préau ou dans la salle mise gracieusement à leur disposition par la mairie ! Et pourquoi pas ? Après tout, la plupart de ses camarades ont, eux aussi, une marraine de guerre.
A Marie, il demandera une photo. Tous les copains ont une photo de leur marraine ! Et tous les copains ont aussi un chaud pull-over en laine, à col roulé. Alors !
Mai 1916 - Soldat de deuxième classe Albert Morand, au rapport ! Vous êtes reconnu « bon pour le service armé ». Garde-à-vous ! En avant, marche pour le « casse-pipe ».
Et, c’est ainsi que le jour suivant, Albert et ses camarades se retrouvent dans un petit village de l’Argonne, surpeuplé de troupes au repos rescapées de l’enfer de Verdun ! Le lendemain matin, après une nuit courte et agitée, la « roulante » apporte la boule de pain, le « jus » et les copieuses rations de vin et de « gnole » indispensables à la conduite héroïque dont devront faire preuve ces jeunes recrues, de robustes paysans pour la plupart, auxquels les « grands chefs » ont donné le droit de tuer ou de se faire tuer ! Peut-on rêver plus bel avenir ?
Vareuse et pantalon bleu horizon, bandes molletières, capote, fusil « Lebel » presque neuf, cartouchières, panier de grenades quadrillées, du plus bel effet décoratif, masque à gaz , couvre-chef en métal, sac fourre-tout d’environ 35 kilos et en route pour la côte 304.
La côte 304 ? Il faut la défendre jusqu’à la dernière cartouche, jusqu’au dernier homme, a ordonné le général Nivelle, pour enrayer la marche en avant des Allemands qui, suivant la Meuse, tentent de s’emparer de Verdun.
« Ils ne passeront pas ! » a décrété le général Pétain. Chaque homme a reçu des vivres, du vin, de la gnole et des munitions, bien sûr, pour tenir trois jours.
Et la longue marche commence, d’abord d’un pas alerte, puis de plus en plus lourd au fil des kilomètres, à travers les chemins boueux, ravinés, contournant les cratères creusés par les obus allemands de 305, profonds de 4 à 5 mètres, d’un diamètre de 10 mètres, dans lesquels pourrissent des cadavres d’hommes et de chevaux, morts depuis plusieurs jours et que les bombardements incessants n’ont pas permis d’enterrer. D’autres obus, les autrichiens, creuseront d’autres cratères, tout à côté, et feront sans peine le travail des fossoyeurs.
La colonne, précédée d’un régiment de coloniaux, poursuit sa route dans ce décor d’épovante.
En approchant des positions tenues par l’ennemi, l’horreur est à son paroxysme : lance-flammes, gaz asphyxiants, mitrailleuses lourdes, grenades, schrapnells, tout ce que l’intelligence et l’ingéniosité des hommes a pu inventer pour détruire l’humanité est sur le pied de guerre !
Des cadavres carbonisés côtoient des mourants gravement atteints, baignant dans leur sang, que les brancardiers n’ont pu secourir, sous la mitraille, dans un vacarme assourdissant, terrorisés, paralysés.
Voilà ce qu’offre la mère patrie, à ses enants dont plus de la moitié de ceux qui sont en ligne ne verra pas se lever l’aube du lendemain.
04 heures 00 - Ordre de repli ! Ceux qui ont encore assez de forces dévalent les pentes, couverts de boue, de poussière, de sang pour les blessés légers qui, une fois recousus, devront remonter au front. A peine 400 survivants sur un régiment entier. Tous les officiers ont été tués ! En une seule nuit, Albert a vieilli de dix ans.
Littéralement épuisés, ces rescapés de l’enfer se replient sur le fort de Tavannes, se rangeant sur les bas-côtés pour que puissent passer les convois ininterrompus des ambulances qui transportent vers les postes de secours d’urgence, des blessés hurlant de douleur à chaque cahot.
10 juin 1916 - L’ordre est donné d’une ultime attaque pour dégager le fort de Vaux. Départ à 04 heures 00 du matin. C’est la répétition du feuilleton précédent !
Chacun sait que sa chance d’en revenir en un seul morceau est mince et s’empresse de gribouiller une lettre, la dernière peut-être, à l’intention de ceux qu’il aime.
Le feuilleton est bien le même, avec en plus une chaleur étouffante, des vêtements qui collent à la peau, des godillots plus lourds à chaque pas, un paquetage encore plus pesant et ces odeurs pestilentielles mélangées à celle de la poudre.
La contre-attaque se déroule selon les plans de l’Etat-major, sous le feu continu des batteries allemandes. Embourbés jusqu’aux chevilles, asphyxiés par les gaz lacrymogènes, les hommes cherchent refuge dans les trous d’obus, certains déjà occupés par des locataires titulaires d’un bail à perpétuité ! Tous les défenseurs ont tenu « jusqu’au bout », jusqu’à la « dernière cartouche ». Les plus chanceux sont poussés, sans ménagement, vers les camps de prisonniers. Ceux-là, au moins, auront une chance d’en revenir vivants.
Aucune progression n’est possible. Chacun compte les minutes qui lui restent à vivre.
Soudain, une explosion, plus violente que les autres déchire l’ombre de la nuit qui tombe : Les Allemands viennent de dynamiter le fort de Vaux.
Des bruits d’avion font lever les yeux vers le ciel : Albert et ses camarades aperçoivent, avec inquiétude, une « saucisse » qui, apparemment, a rompu ses amarres et tente de se soustraire aux attaques de deux Aviatick qui se relayent en passes successives. A la troisième passe, l’aéronaute se jette dans le vide. Aucune autre solution !
Le parachute, hélas, se met en torche et les spectateurs assistent, impuissants, à la chute vertigineuse de ce pauvre garçon !...
Un long moment de stupeur silencieuse, puis Albert lance : « Ben, vous voyez les gars, mourir pour mourir, j’aimerai autant que ce soit réglé en quinze secondes plutôt qu’agoniser pendant des heures et des heures dans un trou d’obus ». Je vais demander mon affectation dans une unité d’aviation !
En attendant, réplique Titin, son plus proche voisin, il y a intérêt à se tirer au plus vite d’ici. Tu feras plus tard, des projets d’avenir !
Tel un diable sorti de terre, un adjudant-chef de la « coloniale » hurle de derrière un talus, à 30 mètres « Repliez-vous ! Les zouaves prennent la relève ! ».
A grandes enjambées, ils se replient, se jetant à terre dès que le sifflement caractéristique d’un obus de gros calibre annonce une explosion meurtrière dans la seconde qui suit, se couchant à nouveau quand crépitent les mitrailleuses lourdes.
Pauvres « biffins », acteurs sans doublure d’un film d’horreur, d’une intensité jamais imaginée par le plus fou des scénaristes.
Ils courent, trébuchent, se relèvent encore ! Pas tous ! Pas Albert qui reste allongé face contre terre. Titin, l’ex-docker marseillais, 1 mètre 90, 90 kilos de muscles, qui ne lâche jamais son pote depuis leur arrivée au centre d’instruction, se précipite et le retourne sur le côté.
Albert hurle de douleur, tandis que Titin explose : « Ah ! Merde ! Putain de bonne mère ! Tu es vivant, tu entends, mon con, tu es vivant ! »
Le sac à dos d’Albert l’a préservé d’être transpercé de part en part par un éclat d’obus qui a tout de même réussi à s’enfoncer de trois ou quatre centimètres entre les deux omoplates et le fait grimacer de douleur.
Insensible à ses gémissements, Titin le charge sur son dos et le porte sur près d’un kilomètre avant de trouver deux brancardiers qui prennent le relais. Au poste de secours, le médecin-major qui l’ausculte hoche la tête :
- Non, mon gars ! La quille ce n’est pas pour cette fois ! Ta blessure n’est pas si grave : nous allons te retirer l’éclat qui, heureusement, n’a touché aucun organe vital et, s’il n’y a pas de complication, tu pourras rejoindre tes copains d’ici deux ou trois semaines. Albert se tait. Doit-il dire merci ?
Deux semaines ont passées, sans complication. Alors Albert ose aborder le médecin-major : faut-il vraiment que l’on manque de soldats pour renvoyer au front, un pauvre bossu, comme moi ?
- Tu pars en permission de convalescence de huit jours, répond le toubib. A ton retour, ta bosse aura disparue, sans même que tu sois obligé de faire un détour par Lourdes !
Alors, ce matin-là, Albert dit « merci, monsieur le major ! »
Et, dans la foulée, avant de prendre le train des permissionnaires, il rédige sa demande d’affectation dans une unité d’aviation, comme pilote, éventuellement comme observateur ou mitrailleur, l’essentiel étant de voler et de canarder d’en haut ces artilleurs « feldgrau » maudits.
30 juillet 1916 - Maurice et sa carriole stationnent devant la gare bien avant l’arrivée du train qui, pour quelques jours, lui ramène son petit.
Crachant une épaisse fumée noire, la locomotive entre en gare sous les acclamations des parents et amis venus accueillir un des leurs, absent depuis de longs mois.
Les bidasses n’ont pas attendu l’arrêt complet du train pour ouvrir les portières et bondir sur le quai à la rencontre de la foule qui accourt vers eux.
Maurice n’a pas tardé à repérer son fils qu’il enlace vigoureusement.
Albert ne peut retenir un cri de douleur :
- Surtout pas de claque dans le dos, papa !
Même « Rosalie » accueille le « petit » d’un hochement de tête et l’attelage prend le chemin du retour au village. C’est Albert qui a voulu prendre les rennes et qui imprègne son regard de toutes ces beautés qui n’existent pas au pays de la guerre.
Les mimosas toujours en fleurs, les cerisiers aux branches desquelles sont encore accrochées les dernières cerises, bien noires, celles que la main de l’homme n’a pu atteindre, les figuiers, les néfliers, les caroubiers, les kakis, les pruniers reines-claudes, les orangers, les mandariniers, les citronniers, dont les fruits gorgés de soleil ont une saveur méridionale inconnue en France, ailleurs que dans ce coin de paradis.
Et les fleurs ?
Les bougainvilliers, par exemple, qu’aucun horticulteur n’a réussi à faire émigrer.
Et même ces plantes sauvageonnes, comme les genêts, qui aux mois de juin et juillet embaument des collines entières !
Et ces plantes grasses, qui ne sont à l’aise que « chez nous », qui atteignent facilement, comme les « caoutchoucs », 20 mètres de hauteur !
Entendant crisser les graviers dans la cour de la ferme, Pauline, tablier au vent, les doigts encore enfarinés, prend littéralement d’assaut l’attelage.
- Attention Pauline, pas de tape dans le dos ! C’est Maurice qui a pris les devants quand il a vu débouler la « mama » !
Il se charge aussi du bagage, pendant que sa mère entraîne Albert vers la salle à manger, déjà parée pour le repas. Soudain, derrière lui, venant de la cuisine, il perçoit des bruits légers qui le font se retourner : Marie ! Quelle bonne surprise ! Tu es donc là toi aussi ?
Et, est-ce que « moi aussi » je pourrais avoir droit à un petit baiser ?
Albert est un peu bouleversé : Il avait emporté l’image d’une frêle adolescente et le souvenir des jeux très innocents auxquels ils s’étaient livrés, ensemble, avec d’autres enfants du village et voilà qu’il découvre une très charmante jeune fille souriante, au visage orné de magnifiques boucles blondes, resplendissante dans une robe à fleurs confectionnée par la couturière du village pour fêter ses dix-huit printemps.
- Mais bien sûr, réplique Albert, et même davantage : Un baiser pour toi, un autre pour ma marraine et un dernier pour moi.
- Puisque je suis le seul à n’avoir droit à rien, je vais me servir un bon « pastaga » décide Maurice.
- Pas sans moi, enchaîne Albert.
- Et pourquoi pas une petite « momie » pour moi, réplique Marie.
Pauline n’a rien dit mais c’est elle qui tient, dans ses mains, la bouteille de pastis !...
Pour suivre, c’est un véritable festin que Pauline, aidée par Marie, a préparé pour fêter le retour inattendu d’Albert.
Qui accompagne le traditionnel poulet à l’ail, le plat préféré d’Albert, les mellinzannès (mot patois hérité des grecs) : aubergines, courgettes, poivrons, tomates, oignons, artichauts, pommes de terre, le tout évidé et garni de chair à saucisse, ail, persil, ciboulette, thym, romarin et autres fines herbes qui sentent si bon le midi, le tout largement arrosé de cette bonne huile d’olive du pays, conservée dans des jarres de 50 litres, saupoudré de panure. Albert et Marie, sont allés, ensemble, à l’heure dite, chercher le grand plat rond, la « pignate », que traditionnellement, le boulanger du village fait cuire dans son four à bois.
Maurice, lui, est descendu à la cave et en a ramené deux bouteilles bien poussiéreuses, réservées pour les grandes occasions et meilleures que le vin de messe, qu’il dit !...
- Quel régal, ma petite mère ! Tu te sentirais pas une âme de cantinière ? On en réclame dans les popotes !
- Dis, tu la veux celle-là ?
Mais c’est un doux baiser qui s’abat sur la joue d’Albert.
Le repas se prolonge jusqu’au milieu de l’après-midi. L’on évoque le temps béni d’avant la guerre, les prochaines vendanges que les anciens et les femmes devront assumer, à défaut des bras vigoureux occupés à d’autres « tâches ».
Le bon café qu’a préparé Marie, copieusement arrosé à l’eau de vie du pays aidera à chasser les idées noires, à trinquer à la victoire proche et au retour définitif d’Albert, dans son foyer, auprès des siens.
Il est temps maintenant, pour Marie, de s’en retourner chez ses parents. C’est tout naturellement qu’Albert la prend par le bras et la raccompagne sur le chemin de terre qui relie les deux fermes distantes l’une de l’autre de quelques centaines de mètres. Gypsi, le berger allemand (qui aurait préféré naître dans les Pyrénées, par exemple, mais il n’a pas choisi, le pauvre) monte la garde et annonce, par un léger aboiement, l’arrivée des deux jeunes gens. La porte s’ouvre et les parents de Marie, s’avancent pour embrasser le petit voisin qu’ils côtoient depuis sa naissance.
L’on échange quelques paroles, debout dans la cour, mais il n’est pas question qu’Albert s’en retourne sans un petit remontant. Seul, le chemin du retour lui paraîtrait plus long.
Effectivement après le, ou les, il ne s’en souvient guère, petits remontants, le chemin accuse des bosses et des courbes qui n’existaient pas à l’aller. Parfois même le sol se met à danser de façon inexplicable !
C’est Pauline qui lui servira le dernier verre de la journée : un grand bol de tisane de verveine.
Deux « poutous » bien retentissants et direction la chambre à coucher où le lit vient docilement au-devant d’Albert sans même lui laisser le temps de se déshabiller.
Chaque journée vécue sur ce bout de terre est une renaissance pour Albert qui, sans le laisser paraître, sent bien que l’avenir s’assombrit plutôt qu’il ne s’éclaire.
Albert a prouvé qu’il était courageux, mais il n’évoquera pas les missions dangereuses auxquelles il a participé. Sa blessure ? Légère et due à son étourderie : la prochaine fois il évitera de se trouver sur la trajectoire d’un éclat d’obus, voilà tout !
C’est ainsi qu’il pense rassurer tous ceux qui l’aiment, qui tremblent pour lui, qui appréhendent chaque jour le « pli » que pourrait apporter le facteur.
Pendant ces quelques journées heureuses, toujours accompagné de Marie qui lui emboîte le pas à chaque sortie, il a rendu visite à la plupart des villageois, tous parents ou amis, réconfortant les uns, encourageant les autres, les rassurant tous par sa foi en la victoire proche, qui épargnera les jeunes appelés.
Comme il se doit, chaque visite auprès de ces braves gens permet à Albert de comparer la gnole du père André, meilleure que celle du père Henri, moins bonne toutefois que celle du curé à qui les bonnes âmes offrent toujours les meilleurs crus.
Et tout ceci va se conclure par une crise de foie carabinée qui va le garder au lit et au régime sec pendant les dernières 48 heures de sa permission, Marie et Pauline se relayant auprès du malade et faisant appel au docteur Rossetti, dans le secret espoir qu’il pourra obtenir une prolongation de sa permission.
La Renault, genre « taxi de la Marne », du médecin que l’on a entendu arriver grâce au bruit caractéristique du pont arrière qui chante plus aigu ou plus grave selon la pente des derniers lacets qui conduisent au village se gare, fumante, sur la place du village près de la fontaine, la « conqua » où, en repartant, il puisera l’eau pour refaire le plein du radiateur. D’un pas aussi alerte que lui permettent ses 73 ans et ses 90 kilogs, tenant à la main sa lourde sacoche en cuir contenant la pharmacopée traditionnelle : aspirine, quinine et huile de ricin, il arrive chez les Morand.
Le diagnostic n’est guère sévère mais la blessure aidant, Albert est assez instable sur ses jambes et le docteur recommande une huitaine de jours de repos supplémentaire, agrémentée de bouillons de poireaux et de repas largement arrosés de cette bonne eau du « Piol », la source qui alimente le village en permanence.
Et il s’en retourne vers son automobile, refait le plein du radiateur et le moteur repart au premier tour de manivelle.
Le sort de la guerre ne sera pas différent, pense-t-il, si le « petit » qu’il a mis au monde vingt ans plus tôt, bénéficie d’un répit supplémentaire de quelques jours.
La famille et Marie sont, bien sûr, ravies d’une décision médicale qui prime sur toute autre, d’où qu’elle vienne.
Albert, lui, n’est pas du même avis. Il est hors de question que vis-à-vis de ses frères d’armes et de lui-même, il adopte une attitude qui ne lui ressemble guère.
Oui, il a le cœur déchiré à l’idée de quitter à nouveau sa famille, son village, sa terre.
Oui, il aimerait cultiver davantage ce sentiment, encore confus, à l’égard de Marie, qu’il sent naître en lui.
Oui, la guerre l’effraie et il préfèrerait vivre dans la joie et le bonheur plutôt qu’aller affronter la mort, fût-elle « glorieuse ».
Mais Albert n’est pas un lâche, il veut simplement partager le sort de tous les poilus engagés, comme lui, dans une lutte à mort qu’aucun n’a voulue. Et, en tout premier lieu, il a une volonté farouche de vouloir venger son frère.
Alors, quand arrive le moment du départ, face à ces visages baignés de larmes, Albert muet d’émotion ne peut que serrer très fort Pauline et Marie dans ses bras et souffler deux mots seuement « Je reviendrai ! »
Maurice a attelé « Rosalie » à la limousine, se charge du bagage d’Albert qui, du bout des doigts, envoie un dernier baiser à ces visages rougis qui se sont maintenant rapprochés joue contre joue et agite sa main jusqu’au moment où la maison familiale lui est cachée par l’ormeau tricentenaire, orgueil du village.
Le retour vers la gare ne traverse plus le même décor qu’à l’arrivée : les fleurs ont baissé la tête, les feuilles semblent avoir jauni, le bleu du ciel a pâli et le vent emporte dans la direction opposée toutes ces bonnes odeurs qu’Albert avait retrouvées huit jours auparavant.
L’on entend le halètement de la locomotive, déjà en gare. Les deux hommes s’embrassent et Albert s’en va, sans se retourner, les dents serrées, les yeux embués de larmes, rejoindre les autres « poilus » qui remontent au front.
Le visage collé à la fenêtre du compartiment, Albert regarde défiler ces champs de blé mûr que les obus allemands n’ont pas encore ravagés, ces clochers qui se dressent fièrement, certains ornés de l’emblème tricolore semblant défier l’envahisseur.
Le soir tombe quand le train de permissionnaires arrive, enfin, à destination. Des camions sont prévus pour les emmener dans ce petit village des Vosges où il va retrouver ses copains. Pas tous, hélas ! car la guerre ne s’est pas arrêtée pendant sa permission
- Te revoilà ! Mon con. C’est Titin qui, de loin, a reconnu son pote et l’empoigne avec ses grosses « paluches ». Tu ne pouvais pas te démerder pour obtenir une petite rallonge ?
- Ben non, tu vois, tu me manquais tellement.
- T’es vraiment con, hein ! Enfin puisque tu es là, viens on va arroser ton retour.
Et le retour sera bien arrosé, de telle sorte que les deux compères n’auront aucun mal à trouver un long sommeil réparateur.
Comment se fait-il qu’au réveil, quelqu’un lui ait déjà mis ses godillots et l’ait rhabillé entièrement ? Et ce valet de chambre a eu la même délicate attention pour Titin.
- Au jus, là-dedans !... Nos deux loustics se rincent largement le gosier avec ce tiède breuvage qui n’a pas tout à fait le goût du café « grand-mère »
Toilette rapide, petit déjeuner presque copieux et rassemblement pour le salut aux couleurs.
Albert, avec des mots qui ont du mal à sortir d’une bouche pâteuse, raconte à son ami les bons moments qu’il a vécus pendant sa « perm » et le fait pâlir d’envie quand il lui montre la photo de Marie.
- Dis donc, « l’enflure », elle n’aurait pas une sœur jumelle ta marraine ?
- Si c’était le cas, figure-toi que je garderai les deux pour moi tout seul !
- T’es pas seulement un con, réplique Titin, t’es un vrai salaud. Et moi qui te prenais pour mon pote !
Les regards se tournent vers l’entrée d’où arrive le vaguemestre :
- Ah ! Morand, t’es revenu ! Tiens ce pli est arrivé hier matin et Albert lit : « Le caporal Albert Morand est admis à l’école d’aviation de Pau, pour y faire son apprentissage. »
Il a du mal à contenir sa joie : Tant de demandes d’affectation dans cette arme nouvelle qui tente de très nombreux « biffins » attirés par l’aventure et tout autant désireux de se soustraire à cette boue qui ajoute à saper le moral et aux tueries qui ont haché menu tant de copains et c’est lui qui est choisi !
- Titin, fais ta demande, toi aussi. Ce serait formidable si on pouvait faire un équipage à deux !
- T’es pas fou ? Moi, je vais faire ma demande pour être muté dans la marine, mais pas dans la marine de guerre, hein ! non, la marine de pêche ! « avé » Marseille comme port d’attache !

Dès le lendemain, ordre de mission en poche, Albert rejoint le centre de sélection de Dijon pour y subir les tests et examens médicaux qui élimineront nombre de candidats déclarés inaptes à faire partie du personnel navigant.
Albert a la gorge serrée quand, à son tour, il entre dans le bureau du major pour entendre la décision qui fera de lui un combattant de l’air ou le renverra dans la boue des tranchées.
Alors quand le major lui tend le compte-rendu des examens auxquels il a été soumis en le déclarant « apte » il se risquerait presque à pousser un cri de joie mais il est aussitôt prévenu :
Ne vous réjouissez pas trop à l’avance ! Beaucoup seront recalés après quelques leçons, parce que peu doués pour la conduite de ces « drôles de machines », beaucoup aussi se tueront avant la fin de l’instruction.
Sur ces paroles réjouissantes, Albert s’isole pour adresser une lettre à ses parents, une autre à Marie pour leur annoncer la bonne nouvelle. Il sait combien cette « bonne nouvelle » va effrayer les siens, peu habitués, comme presque tout le monde d’ailleurs, à l’idée que des hommes à bord de ces engins faits de bois et de toile puissent tenir en l’air, comme les oiseaux.
Alors, à défaut de les rassurer, il promet la plus grande prudence. Lui pense aussi aux conditions d’existence bien meilleures que celles des fantassins entassés dans les tranchées, soumis aux rigueurs de l’hiver et promis, les uns après les autres, à une mort quasi certaine, souvent dans des conditions horribles, par la seule décision de ces généraux peu avares de la vie de ces jeunes hommes qui, demain, ne seront plus que des « morts pour la France ! »
Quand il débarque, 48 heures après, à la gare de Pau, accompagné d’une vingtaine d’autres élus venus de toutes les armes : artillerie, cavalerie, génie, train, etc. avec lesquels il fait connaissance dans le camion bâché qui les conduit aux baraquements, en bordure du terrain d’aviation, Albert a l’impression d’avoir changé de vie... enfin, changé de guerre !
A peine a-t-il mis pied à terre, qu’en levant les yeux au ciel il voit et entend le vrombissement des avions qui tournoient inlassablement, à faible altitude, dans un ciel bleu d’azur, comme chez nous, pense-t-il.
L’adjudant chargé de l’accueil conduit les nouveaux arrivés à leur cantonnement, désigne à chacun la place qui lui est attribuée et une fois les paquetages rangés, les invite à se rendre au bureau de recrutement pour y remplir un imprimé sur lequel sera mentionnée « la personne à prévenir en cas d’accident ».
Cela ne peut être plus clair !
C’est pourtant avec appétit, qu’au mess, Albert prend son premier vrai repas de la journée en compagnie de ses nouveaux camarades soucieux, tout comme lui, des journées qui vont suivre et de ce qu’elles apporteront comme satisfactions ou déceptions.
Dès le lever, en ce mois d’août 1916, après une nuit agitée, tant à cause de la chaleur que par une angoisse grandissante au fur et à mesure que se précisent, dans son esprit, les difficultés qu’il lui faudra surmonter pour aller jusqu’au terme de son apprentissage. En colonnes par deux et au pas cadencé, les nouveaux arrivants parviennent devant un hangar métallique où sont alignés une douzaine d’avions sur lesquels travaillent des mécaniciens spécialisés.
Alignés en demi-cercle, autour du même adjudant réceptionniste de la veille, tous écoutent avec un vif intérêt les explications fournies concernant la structure des avions, la nature des coposants, les gouvernes et leurs fonctions propres, les instruments de bord : compte-tours, badin, variomètre, boussole, jauge d’essence ; le moteur et son fonctionnement.
Tous prennent des notes et demandent des explications complémentaires sur des mots totalement inconnus pour la majorité d’entre eux : nervures, longerons, extrados, intrados, empennage, cloche, palonnier, etc. Le repas de midi expédié, retour au hangar pour entendre de la part de l’officier mécanicien, un cours complet sur le fonctionnement d’un moteur en étoile Anzani. (Un moteur Anzani de 25 chevaux équipait déjà l’avion de Louis Blériot, lors de la première traversée de la Manche, le 25 juillet 1909), d’un moteur Renault de 8 cylindres à refroidissement par air. Suivent des explications techniques sur les conditions qui permettent à un aéroplane de tenir en l’air et, en conclusion, cet avertissement :
Parmi vous, certains, peu doués, rejoindront leur arme d’origine avant la fin de l’instruction, d’autres moins chanceux encore, éliront domicile dans un de ces cercueils que vous voyez, alignés en bordure du terrain !
C’est, une fois encore, on ne peut plus clair !
Au cours des journées qui suivent, d’autres intervenants abordent des sujets nouveaux : radiotélégraphie, navigation, météorologie, repérages, reconnaissance des avions ennemis, etc.
Albert s’oblige à lire et relire encore et encore, autant de fois que nécessaire, les notes qu’il a prises avec un intérêt qui le surprend lui-même.
Arrive, enfin, le moment qu’il attend depuis son arrivée au camp d’instruction :
Un maréchal des logis l’interpelle :
- Morand ? Je suis le chef-pilote : nous allons faire un premier vol ensemble. Vous vous contenterez d’observer les mouvements des commandes que j’actionnerai et la façon dont réagit l’avion à chaque intervention de ma part.
Au magasin d’habillement, Albert perçoit une combinaison de vol, des gants fourrés, une paire de lunettes protectrices, un casque, puis il rejoint le « margis » qui l’attendait pour faire avec lui, la visite « pré-vol ».
- A cheval !
Albert s’agrippe à la carlingue pour s’installer en place arrière.
- Non ! Toi, tu es en place avant.
Il s’exécute, on ne l’avait pas prévenu.
- Les commandes sont doubles. Tu mets tes pieds sur le palonnier, ta main droite posée sur le manche à balai, ta main gauche sur la manette des gaz et tu suis mes mouvements sans jamais exercer la moindre pression. Tu suis mes mouvements, rien de plus !
- Attache ta ceinture !
- Ceinture bouclée, répond Albert !
- Gaz coupés ? demande le mécanicien.
- Gaz coupés, répond le « margis » !
Sur un signe de la main, le mécano brasse l’hélice pour emplir les cylindres de gaz, puis il annonce : contact !
- Contact ! répond le pilote et le mécano lance l’hélice. Le moteur tourne !
- Régime moteur 1.100 tours indique l’instructeur. Sur un nouveau signe de la main, le mécano enlève les cales qui bloquaient les roues de l’avion. Régime moteur à 1.400 tours et l’avion commence à rouler en direction de la piste d’envol.
Arrivée au point d’attente, freins serrés, essais magnétos exécutés, fonctionnement des commandes contrôlé, inspection visuelle des environs pour assurer la sécurité.
Manette des gaz poussée à fond, l’avion vibre, embarque légèrement à droite sous l’effet du couple moteur, correction aux pieds, Albert n’en perd pas une miette ! La vitesse augmente, la queue de l’avion se soulève, il se met en ligne de vol et lorsque la vitesse de rotation est atteinte l’instructeur tire légèrement sur le manche, les roues quittent le sol. Un court palier pour prendre de la vitesse et à 130 kilomètres par heure, l’avion grimpe sous un angle faible jusqu’à une altitude de 1.000 mètres.
Le « margis » hurle dans le dos d’Albert qui lève le pouce pour manifester sa joie et se concentre intensément pour enregistrer ce qu’il découvre et, en tout premier lieu, cette merveilleuse sensation de voler comme un oiseau. Et aussi la beauté du paysage vu d’en haut : la petite rivière qui serpente entre les collines environnantes, les toits des fermes espacées les unes des autres, les vaches pas plus grosses que celles des crèches de Noël, ces blancs cumulus que l’on pourrait toucher de la main, ces oies qui volent en patrouille serrée. Ne pas se laisser déconcentrer ! Albert vit dans un rêve que l’instructeur interrompt :
- Nous allons, maintenant, effectuer un virage à 90 degrés, par la gauche : Tu suis mes mouvements aux pieds et au manche, tu surveilles en même temps la « bille » qui doit rester au milieu et le « vario » qui contrôle le maintien de l’altitude.
Suivront un deuxième, puis un troisième et enfin, un dernier virage par la gauche qui amènera l’avion dans l’axe de la piste, avant d’amorcer la descente à régime réduit.
L’atterrissage se fait en douceur (un kiss-landing) et dès que les roues ont touché le sol l’instructeur invite Albert à reprendre les commandes pour ramener l’avion au parking.
Bien ! tu considères ce vol comme un baptême. Ton véritable apprentissage commence demain à 08 heures.
Dans la nuit, l’orage a détrempé la piste interdisant l’envol des avions.