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La vérité du souvenir

De
218 pages

C'est l'occupation allemande en France. Pour fuir une capitale exsangue qui manque de tout, le petit Guy-Daniel est mis en pension avec sa sœur dans un petit village de province. Là, il découvre une vie campagnarde simple et des gens pudiques mais chaleureux qui vont l'accepter et le faire participer aux divers travaux ruraux.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-70365-1

 

© Edilivre, 2014

La vérité du souvenir - Tome I

 

 

Je pense avoir donné

à ceux qui m’ont aimé

mon amour et mon dévouement,

mon affection, mon attachement,

ma dévotion et ma tendresse,

les plus beaux jours de ma jeunesse,

souvent partagé mon bonheur,

mais pas un jour, mais pas une heure,

pas un seul instant ai pensé

à offrir un bouquet de fleurs.

 

 

Les deux mains de Delphine étaient au-dessus de la table, la droite tenait encore la grosse cuillère en plomb qui lui avait servi à avaler sa soupe, la gauche commençait à picorer les miettes de pain que son mari lui avait coupé pour manger avec le fromage de chèvre. Elle attendait que celui-ci se serve pour étaler à son tour un morceau de « crottin »* sur sa tartine.

Malgré son âge (la quarantaine), ses doigts étaient maigres, et le bleu de ses veines se voyait à travers sa peau bronzée. Parfois je comparais ses mains à deux ceps de vigne séchés.

Son visage n’était pas plus dodu, et je constatais surtout le soir à la lueur de la lampe à pétrole que la maigreur de ses joues supportait à peine les deux grosses billes noires de ses yeux, qui avec la réverbération, avaient l’air de sauter en même temps que les scintillements de la lampe. Ses cheveux étaient drus et déjà grisonnants. C’est son mari Ludovic qui les lui coupait lorsqu’ils descendaient un peu trop au dessous de ses oreilles. Ça lui faisait (avec de nombreuses échelles) une coupe que l’on appelait à cette époque-là « à la Jeanne d’Arc ».

Quand elle riait, plus de la moitié de sa dentition avait disparu de ses gencives, mais ça ne choquait personne puisque tous les pauvres gens avaient les mêmes carences pour les mêmes caries. Je pense même qu’ils ignoraient qu’il existait en ville des dentistes.

Le père Gribaux était assez petit (peut-être dans les 1m 50, 1m 55), mais il était râblé et l’on voyait que c’était un homme nerveux et courageux à la tâche. Il n’avait jamais eu sa propre ferme, alors il travaillait comme journalier, mais ça n’avait pas l’air de l’ennuyer puisqu’il disait qu’il était tombé sur une bonne patronne.

Du plus loin que je m’en souvienne je ne peux pas m’imaginer le père Gribaux autrement qu’avec ses pantalons en épaisse toile bleue rentrant dans ses grosses bottes en caoutchouc. Un gros ceinturon lui entourait le ventre sans motif apparent puisqu’une paire de larges bretelles étaient suspendues à ses épaules pour retenir son pantalon.

Presque toutes ses chemises n’avaient pas de col ; ce n’était pas dû à la mode des cols « officier », mais à leur simple suppression, ceux-ci ayant été usés jusqu’à la corde.

Jamais je ne vis la moindre feuille de journal ou de porte-plume avec un encrier, car ni l’un ni l’autre ne savait lire ni écrire. Quelques papiers étaient placés dans la poche d’un vieux calendrier des P.T.T. qui avait été prévue à cet effet. Lorsque le frère de Delphine passait les voir, il leur lisait le très rare courrier qui était justement placé dans cette poche. Parfois c’était une invitation à venir célébrer une messe pour telle ou telle occasion, ou bien la demande du maire du village de donner quelques sous pour « une bonne cause ».

De toute façon, quand le frère leur lisait ce courrier, les événements étaient déjà passés.

Delphine pensait que son époux, malgré son handicap d’analphabète, était extrêmement intelligent, car il pouvait aussi bien discuter de la qualité de la récolte du blé que sur les derniers événements politiques. Mais ce que cette brave femme ignorait, c’est que son Ludovic de mari passait tous les soirs après le travail au bistrot du village pour se rincer la glotte en écoutant à droite et à gauche les conversations plus ou moins crédibles de ceux qui les exprimaient. Comme son quotient intellectuel n’était pas assez élevé pour qu’il puisse se faire ses propres opinions, il répétait ce que son cerveau avait retenu, ce qui apportait dans ses conversations de parfaites contradictions à ses jugements. Ludovic avait des idées, mais c’était (comme bien des gens) celles des autres.

Il y avait huit ans que Delphine avait accouché d’un garçon qu’ils appelèrent Joseph. Il avait été un joli bébé et rien ne pouvait présager que l’esprit de cet enfant ne suivrait pas la même évolution que son corps. Comme disaient les gens, « Dieu l’avait choisi pour être l’idiot du village », donc leur porte-bonheur.

Ma mère, ma sœur et moi venions de descendre d’un petit train de campagne qui, d’une gare principale, nous avait amenés très très lentement au lieudit « Les Vergers ». Le trajet de la gare à l’arrivée dans ce lieu avait été presque aussi long que celui que nous avions fait de Paris jusqu’à notre correspondance, mais malgré les mauvais événements, nous étions heureux de ce voyage car il s’était déroulé dans de bonnes conditions, et pour nous la vue et le parfum de toute cette nature qui nous rentrait par les yeux et le nez, nous faisaient l’effet d’une drogue.

Le temps de l’exode était passé, tout le monde avait regagné soit sa ferme, soit son logement, car les bruits qui avaient couru un peu avant l’arrivée des Allemands sur la façon de violer les femmes et de couper le bras droit des jeunes garçons pour qu’ils ne puissent jamais tenir un fusil, s’étaient avérés être de grossiers mensonges. Heureusement que la panique provoquée par d’infâmes idiots ne dura que le bref moment où les gens s’aperçurent qu’ils s’étaient laissés « leurrés » par de mauvaises langues en quête d’épouvante.

Le moment d’affolement était passé et tout le monde restait chez lui. Bien sûr, les transports laissaient beaucoup à désirer, mais nous ne craignions plus les bombardements ni les mitraillages sur les routes.

Dans les villes le manque de nourriture commençait à se faire sentir, et lorsque dans le compartiment du wagon où nous étions un vieux couple de paysans nous tendit à chacun une tartine de pain beurré, nous avions déjà presque oublié les jours où nos estomacs avaient fonctionné pour rien.

À présent, d’après les directives que nous avait écrites ma tante, nous devions nous rendre sur la route qui nous mènerait au hameau où elle habitait. Un paysan donna la direction à ma mère, et nous nous dirigeâmes vers cet endroit.

Un poteau kilométrique indiquait deux kilomètres pour s’y rendre, alors ma bonne humeur tomba de ma mine réjouie et je commençai à détester cette marche forcée. En plus je me sentais ridicule avec une musette d’un côté et une couverture de l’armée enroulée telle un boa en travers de ma poitrine.

Je me représentai l’image de mon père lorsqu’il s’était échappé de sa caserne quelques heures avant que les Allemands les fassent tous prisonniers. Il avait fait six cents kilomètres à pied, la nuit, sur des petites routes pour ne pas se faire prendre, nous n’avions aucune nouvelle de lui depuis bien des mois, et un matin la concierge de notre vieil immeuble frappa à notre porte et après quelques mots dits à voix basse, ma mère descendit les deux étages à toute vitesse en se dirigeant vers la loge de la gardienne.

Nous vîmes, mon frère, ma sœur et moi, arriver dans la cour un individu ridicule affublé d’une veste d’officier de couleur kaki, de pantalons marron en velours côtelé dont les bas étaient entortillés dans des bandes molletières pour finir sur des chaussures basses. Une musette et un bidon lui pendaient de chaque côté, et en travers de sa poitrine, une couverture de l’armée roulée qui ressemblait à un boa.

Je ne voulais pas à mon tour arriver dans ce village avec une allure ridicule (après tout, j’étais un Parisien et je venais tout droit de la capitale !).

Je fis part à ma mère que je ne me rendrais pas dans ce patelin accoutré de la sorte. Je m’arrêtai sur le bord de la route et me libérai de la musette et de la couverture. Ma mère vint me rejoindre, et aidée par la tension nerveuse, m’administra une gifle d’une force si incroyable que mes yeux en virent le temps de quelques secondes, des tas d’étoiles scintiller devant moi.

C’était la première fois que ma mère portait la main sur moi de façon à me faire mal, et je lui en ai toujours voulu de ne pas avoir su comprendre que même en temps de guerre un jeune garçon pouvait avoir son amour-propre et ressentir vis-à-vis des autres une certaine fierté, et même pourquoi pas, de l’orgueil.

C’est donc derrière ma mère et ma sœur que j’entrai dans le hameau avec l’humiliation d’avoir en travers de la poitrine une couverture enroulée autour de moi comme un énorme boudin de couleur kaki.

Ma tante nous attendait face à la cour du maréchal ferrant. Après les embrassades et les échanges de nouvelles, elle nous confirma que la Simone était toujours d’accord pour nous prendre en pension ma sœur et moi.

Après avoir passé quelques vieilles maisons elle s’arrêta devant une espèce de baraque qui se trouvait légèrement en retrait de la route. La porte était ouverte, et une voix rauque et lente nous demanda de venir. En entrant nous eûmes de la difficulté à distinguer l’intérieur, mais par contre l’odeur nous rentra dans les narines dès la première respiration.

Une senteur de camphre inondait la pièce. Nous pouvions maintenant distinguer une forte femme assise sur un lit haut et étroit. Ses deux jambes enflées et violacées pendaient. Venait s’ajouter à cette fétide puanteur celle d’excréments d’enfants en bas âge. En effet, deux bébés nus comme des vers nous regardaient, l’air hébété, à travers les barreaux d’un vieux parc en bois.

Il était certain qu’il manquait la plus élémentaire hygiène dans cette maison, et si les microbes et les virus avaient pu se voir à l’œil nu, même le plus puissant des antibiotiques serait parti en prenant « les jambes à son cou ».

Ma mère ne prononça aucune parole, et avec les deux valises qu’elle reprit au bout de ses bras, elle nous poussa ma sœur et moi vers l’extérieur, vers l’air pur et les bonnes odeurs du foin fraîchement coupé, et la senteur de nombreuses bouses de vache au milieu de la route qui séchaient doucement au soleil.

Ma tante nous suivit et je l’entendis dire à ma mère qu’elle était vraiment désolée, mais que n’ayant vu cette Madame Simone qu’hors de chez elle, elle ne pouvait pas se douter que son intérieur pouvait être aussi nauséabond.

En attendant de trouver une autre solution en ce qui concernait notre adoption provisoire à ma sœur et moi, elle nous proposa de venir chez elle.

Lorsque ma mère eut l’intention de nous envoyer à la campagne pendant le temps de l’Occupation allemande, elle avait pensé à ma tante. Mais après quelques échanges de courrier, l’une et l’autre s’étaient rendu compte que vue l’étroitesse de sa demeure et le nombre de personnes qui vivaient chez elle, il était vraiment impossible d’héberger deux autres enfants. Alors elle avait recherché dans les alentours des gens qui pourraient nous prendre en pension.

Elle avait appris qu’une certaine Madame Simone avait déjà deux bébés à garder mais qu’elle ne verrait pas d’inconvénient à s’occuper de deux autres enfants plus âgés, et après avoir annoncé le prix mensuel qu’elle demandait, elle avait ajouté que « dans ces moments douloureux il fallait bien s’entraider ».

Ma tante habitait à l’autre extrémité du hameau, elle avait pris une des valises des mains de ma mère et la pauvre femme faisait pitié tellement elle était humiliée et déçue d’avoir été leurrée, et surtout de nous avoir entraînés dans cet involontaire traquenard, et moi j’avais oublié mon gros saucisson de couverture roulée autour de moi et l’allure ridicule qu’il me donnait.

Après toute cette marche forcée depuis notre descente du train, mon seul désir était de me reposer, et après tout, je n’étais qu’un enfant et tout ça ne me regardait pas, c’était des problèmes d’adultes, et c’était à eux seuls d’y faire face.

Je n’avais pas demandé à venir ici, et puis j’en voulais à ma mère car je n’avais pas encore oublié sa gifle magistrale qu’elle m’avait administrée quelques heures auparavant.

Nous traînions littéralement nos quatre carcasses pour arriver jusque chez ma tante. Il nous fallait pourtant ne pas trop balayer nos pieds sur la route car le nuage de poussière que nous occasionnons était déjà assez important pour que nous le sentions nous rentrer dans les yeux et dans la bouche.

Je n’avais qu’une image devant moi, c’était celle de cinq ou six grands verres d’eau fraîche que j’ingurgitais sans même reprendre ma respiration.

Ma mère et ma tante parlaient doucement, elles devaient certainement chercher une solution au problème. Ma sœur avec sa petite valise au bout du bras, marchait la tête basse d’un air rêveur. Elle devait déjà regretter ses copines et leurs minauderies de stupides pucelles.

Je les trouvais vraiment ridicules quand parfois elles venaient à la maison pour terminer leurs devoirs, surtout lorsque mon frère (de quatre ans plus âgé que moi) était à la maison. Ces nymphettes aux doigts tachés d’encre faisaient presque de l’hystérie, et moi j’avais envie de leur pincer les fesses jusqu’au sang pour les calmer.

Je repensais à ça pour essayer d’oublier un peu ma soif et ma fatigue.

Une femme vint dans le sens opposé au nôtre, elle devait avoir entre trente-cinq et quarante ans, ses cheveux étaient drus et déjà grisonnants, ses grands yeux malgré la sévérité de leur couleur avaient un regard doux et même rieur. Elle tenait par la main un jeune garçon qui devait avoir à peu près mon âge. Rien que le geste de tenir encore tout près d’elle cet adolescent laissait présumer que le jeune garçon avait une déficience cérébrale.

Quand ils arrivèrent à notre hauteur, je vis ma tante s’arrêter devant cette femme, mais comme je marchais à une certaine distance derrière je n’entendis pas le début de leur entretien.

Une fois près d’elles je pus comprendre la conversation. La femme disait à ma tante que le propriétaire des deux pièces accolées à sa maison avait été fait prisonnier, et son père serait certainement d’accord pour les louer à ma mère le temps de nous trouver à ma sœur et à moi, quelqu’un qui voudrait bien nous prendre en pension.

Ma mère ainsi que ma tante prirent cette proposition comme un miracle, et c’est tout juste si elles n’embrassèrent pas les mains de cette sainte femme.

Toute la petite troupe partit à travers champs pour aller demander à ce propriétaire s’il serait d’accord au sujet de cett brève location.

La femme marchait d’un bon pas, et nous avions tous derrière cette dure paysanne, l’air de ressembler à des petits canetons clopinant pour suivre leur mère cane.

J’avais l’impression de faire mon chemin de croix, je ne sentais même plus ma fatigue ni ma soif, je pensais que ce parcours était le dernier avant que Saint Pierre ne m’accueille au paradis des enfants battus.

Le jeune garçon était venu me rejoindre à la queue leu leu du cortège. Malgré son profond handicap son instinct l’avait fait venir vers un adolescent comme lui et en marchant à mes côtés il émit un son qui ressemblait à celui de Donald le canard.

Je savais moi aussi produire ce bruit, il suffisait de faire un « cric » entre les dents, la bouche plus ou moins entrouverte selon la sonorité qu’on voulait lui donner. Il me fit entendre ce bruit à peu près toutes les deux minutes en me regardant bien sous le nez. Il commençait vraiment à m’énerver. J’attendis donc sa prochaine émission pour lui sortir à mon tour ce son qu’il croyait être seul à pouvoir exécuter. Je ne l’entendis plus pendant le reste de la soirée.

Évidemment ma sœur et moi avions été mis à l’écart de la négociation entre le propriétaire et ma mère, mais j’entendis sur le chemin du retour la femme dire :

– Y’a deux grands lits, j’vas vous prêter des draps. Un p’tit coup de balai et vous pourrez passer une bonne nuit en attendant d’voir venir.

J’en déduisis que les pourparlers avaient été positifs.

Les deux pièces en question étaient effectivement attenantes à la maison de la paysanne, et le passage pour y entrer était dans la même cour.

Cet endroit me plut immédiatement, et en revoyant la maison de la Simone je me rendis compte que pour une fois nous venions d’avoir de la chance.

La grosse clé ouvrit la porte, et pas la moindre mauvaise odeur n’arriva dans nos narines ; au contraire, un parfum de cire d’abeille, de thym et de menthe sauvage se promenaient dans l’air. Tout était propre, et pas un seul coup de balai ne fut nécessaire avant d’envahir les lieux.

Ma tante, rassurée, repartit chez elle pour s’occuper de ses deux petites filles et de son bébé, ainsi que de sa jeune belle-sœur qui avait à peu près mon âge. Elle nous souhaita une bonne soirée en nous assurant que tout ça allait s’arranger et que peut-être la Gribaux demanderait à son mari quand il rentrerait le soir s’ils ne pouvaient pas nous prendre en pension ma sœur et moi.

C’est Madame Gribaux qui, le lendemain matin, nous en parla la première :

– J’ai causé avec mon mari hier soir de vos ennuis. Il serait d’accord, moyennant une « petite pension », pour que l’on vous garde vos deux enfants le temps que les Allemands repartent chez eux.

Ma mère lui répondit qu’elle passerait la voir pour en discuter après avoir préparé notre petit déjeuner.

Lorsqu’elle revint, elle nous demanda si nous voulions rester chez ces gens-là.

Ma sœur et moi fûmes heureux de rester là plutôt que chez la mère Simone. La femme nous paraissait gentille, son fils ne décollait pas de mes talons, mais je n’aurais pas grand peine à lui faire comprendre d’aller voir ailleurs si j’y étais.

Ce qui m’ennuyait c’était de me prononcer avant d’avoir rencontré le mari de cette dame. Je ne tenais pas à tomber sur une brute alcoolique (comme j’avais lu dans un livre de Zola) ou un nigaud ressemblant à son fils.

Ma mère dut lire dans mes pensées car elle ajouta :

« De toute façon, il faut voir avant à quoi ressemble son mari. »

La journée passa comme dans un rêve, il faisait un temps magnifique. La porte de « notre » petite maison était restée ouverte tout l’après-midi, et ma sœur et moi nous amusions à faire sortir les poules et les canards lorsqu’ils rentraient en trop grand nombre dans la pièce principale. Pourtant nous ne les avions pas attirés avec de la nourriture car le souvenir de notre sous-alimentation était encore bien trop proche de nos mémoires pour que nous partagions avec eux le plus petit morceau de pain.

Vers la fin de l’après-midi la femme vint nous voir. Elle demanda à ma mère si nous voulions venir souper chez eux.

– Comme ça on pourra causer tranquillement de vos deux marmots. J’vas faire un civet de lapin, est-ce que vous aimez ça ?

À cette interrogation nous nous regardâmes tous les trois d’un air idiot car nous ne savions pas si cette femme cachait en elle un sens de l’humour ou si elle ignorait l’extrême disette qui régnait dans les villes.

Après un court instant on s’aperçut d’après son visage qu’elle n’avait pas du tout l’air de plaisanter.

Ma mère sauta à pieds joints sur cette proposition en ajoutant toutefois lâchement qu’elle ne voulait pas les déranger, mais elle devait déjà humer comme ma sœur et moi, le fumet du civet.

Vers dix-neuf heures Madame Gribaux vint nous chercher en nous annonçant que son mari était rentré et qu’il avait bien hâte de nous rencontrer.

En entrant nous vîmes au milieu de la pièce un petit homme debout, les deux mains dans les poches, certainement pour ne pas nous faire voir qu’il ne savait pas trop quoi en faire. Il était vêtu de pantalons en grosse toile bleue rentrés dans des bottes en caoutchouc. Un gros ceinturon lui entourait le ventre, et une large paire de bretelles lui descendait des épaules pour s’accrocher à la taille. Sa chevelure était épaisse et pas un seul cheveu blanc n’était jusqu’à ce jour venu perturber la noirceur de cette tignasse. Son visage et ses bras étaient très bronzés (comme tous les ouvriers de plein air) mais il était certain que le reste de son corps était presque aussi blanc que ses draps. Ses yeux étaient rieurs comme ceux de sa femme, et c’est avec un bon sourire qu’il nous accueillit.

– Bonjour la compagnie ! Allez, tout le monde à table, le civet ça se mange quand la sauce bout encore dans l’assiette.

Pendant le repas les discussions des trois adultes se bornèrent à tourner autour de la vie actuelle dans les villes, et en retour ceux qui nous recevaient racontèrent leurs petites misères, surtout le temps trop froid du dernier printemps et trop chaud de l’été que nous vivions. Je m’attendais à ce qu’ils en accusent l’invasion des Allemands, mais ils n’allèrent pas jusque là.

De toute façon, pour nous trois, le plus important était de copier sur eux pour tremper notre pain dans le jus onctueux du civet, et de nous mettre dans la bouche en même temps un morceau de lapin qui semblait nous fondre entre la langue et le palais.

Il faisait encore grand jour dehors, la porte était restée ouverte, et je me demandais pourquoi les poules et les canards ne rentraient pas chez eux comme ils le faisaient « chez nous ».

C’est après que j’appris que ces animaux de basse-cour se couchaient tôt le soir.

Je me mis à me demander où était passé leur fils car il n’avait pas paru de la soirée.

Je demandais à la dame où était son garçon. Elle me répondit qu’il était dans la pièce à côté et qu’il dormait. Elle nous expliqua qu’il avait l’habitude de souper et de se coucher de bonne heure le soir.

Ma mère nous demanda d’aller nous promener dans les environs pour digérer et ensuite d’aller nous aussi nous coucher.

C’était le temps pour eux de discuter de notre sort.

Ma sœur et moi trouvions la fin de soirée interminable. Notre mère tardait à rentrer et l’attente de leur décision nous rendait tous les deux nerveux. Enfin, après bien du temps, on entendit des voix au dehors se souhaitant de passer une bonne nuit et de faire de beaux rêves.

Ma mère ne fit pas de bruit en rentrant, croyant que nous nous étions couchés, et lorsqu’elle nous vit assis à la table, elle vint nous rejoindre en nous disant que tout était arrangé, que Monsieur et Madame Gribaux étaient d’accord pour nous prendre en pension.

Son visage, éclairé par la lampe à pétrole, était rouge et ses yeux petits et brillants. Il n’y avait aucun doute que les gens lui avaient fait goûter une bonne bouteille de vin, et comme elle n’avait pas bu de ce nectar depuis bien longtemps, elle se trouvait dans un état de douce quiétude ; d’ailleurs nous en fûmes encore plus convaincus quand ses ronflements nous empêchèrent de dormir une bonne partie de la nuit.

Notre mère resta avec nous pendant une semaine et ce furent sept jours de vrai bonheur. Elle voulait certainement que nous nous habituions aux gens qui allaient nous garder pendant quelque temps. C’est pour cette raison que nous entrions souvent chez Madame Gribaux de sorte que nous adoptions leur vie et que notre assimilation se fasse en douceur.

Pendant ce court laps de temps, Madame Gribaux avait appris à ma mère des tas de petits trucs pratiques pour mieux se débrouiller à faire face aux carences que nous apportait ce changement de vie. Car en ville chacun de nos besoins était résolu, puisque les achats se bornaient à accepter ce que le début des restrictions nous octroyait. Mais à la campagne tout ne s’élucidait pas aussi facilement puisqu’il fallait pour survivre, savoir cueillir et écosser les petits pois, tirer un seau d’eau au puits, tuer une poule, un lapin ou un canard car aucun de ces animaux n’était exécuté de la même façon.

La quantité de bois nécessaire à mettre dans la cuisinière pour faire cuire tel ou tel plat, ainsi que l’aspect d’un fromage de chèvre quand il était mangeable. Je me souviens qu’au bout du troisième jour, après avoir gardé la crème qui était passée au-dessus du lait, ma mère avait réussi à nous faire une petite motte de beurre et nous pensions être parvenus au bout de seulement quelques jours, à avoir compris toutes les astuces du monde rural.

Malheureusement, la semaine se termina et notre mère dut rentrer en ville. J’avais compris seulement la veille que ma sœur et moi ne resterions pas dans le petit duplex qui était contigu au deux pièces de la famille Gribaux. Je m’étais imaginé que nous allions restés tous les deux à cet endroit et Madame Gribaux serait venue nous apporter nos repas tous les jours, qu’elle se serait occupée de notre linge, du ménage et de tous les travaux concernant notre bien-être. Mais à peine avons-nous vu notre mère disparaître que la femme qui devait la remplacer nous prit la main, et en revenant vers sa maison, nous dit d’une voix forte mais sans méchanceté :

– J’espère qu’on va bien s’entendre tous ; toi mon gars, tu dormiras avec Joseph, et toi fifille, dans le petit lit. Y’a pas beaucoup de place, mais on se serrera un peu, et puis c’est quand même mieux que chez la Simone, hein les enfants ?

Je compris d’un seul coup que j’avais fait l’erreur de me prendre pour un jeune adulte et le dernier mot de cette femme venait de me rajeunir d’au moins dix années !

Nous allâmes chercher nos affaires dans les deux pièces adjacentes à la maison des Gribaux. J’avais le cœur gros, la pièce principale sentait encore les tartines de pain grillé que notre mère nous avait préparées pour notre petit déjeuner. Je repensais à ces quinze jours que nous venions de passer tous les trois. Nous avions oublié la guerre, les privations, la peur.

Le chant des coqs nous réveillait tôt le matin, mais après nous être rendus compte que nous étions à la campagne, notre grande satisfaction était de nous rendormir l’esprit serein et les pieds en éventail. Notre mère était joyeuse, et tous les après-midi nous partions la main dans la main en chantant, sur la petite route qui nous menait à l’autre bout du village chez notre tante.

Comment avais-je pu penser que cette vie durerait jusqu’à notre retour à Paris ?

En mettant mon linge dans ma musette j’avais une forte envie de pleurer, mais je me retenais de toutes mes forces car je ne voulais pas que cette paysanne en me voyant me prenne pour un petit gamin et qu’elle en profite par la suite pour me materner.

Notre première soirée ne fut pas trop désagréable. Après le souper Monsieur Gribaux débarrassa un coin de la table pour y installer un phono. Il ouvrit le couvercle, sortit une petite manivelle, et tout en remontant le mécanisme, il nous assura que nous allions bien rigoler. Il déposa sur l’appareil un épais disque noir avec au milieu une étiquette rouge où étaient écrits le nom du dialoguiste, le titre de l’œuvre et le nom de ceux qui l’avaient gravé, « La voix de son maître ».

La voix de l’interprète du monologue était nasillarde et le grésillement du « 78 tours » dépassait par moments les paroles du « comique » si bien que ma sœur et moi ne comprenions pas grand-chose à ses plaisanteries. Je comprenais quand même que la situation se déroulait dans un zoo et que l’acteur jouait à être un gardien du lieu. Les Gribaux ne s’esclaffaient pas eux non plus, mais ils nous regardaient la mine réjouie comme s’ils étaient convaincus que nous finirions par nous tordre de rire. Les dernières paroles du gardien aux hypothétiques visiteurs pour terminer l’œuvre se firent entendre : « On ferme ! On ferme ! » Une voix au loin demandait : « On ferme quoi ? » et la réponse était évidente, le plaisant gardien répondait : « On ferme ta gueule ! » Les Gribaux s’esclaffèrent et nous aussi. Il faut dire qu’à cette époque une vulgarité de langage était rare et cette « chute » avait suffi à nous faire rire.

Le deuxième disque nous amusa encore plus. C’était une chanson entraînante et les paroles qui revenaient le plus souvent étaient : « Elle est toujours toute nue-u-e, forfaiture-u-re ». (J’ai été des années à me demander ce que ce mot voulait dire, et même encore maintenant je ne vois pas le moindre rapport entre la nudité de cette personne et la forfaiture). C’était évidemment « fort vêtue-u-e ».

La soirée avait vite passé et je n’avais pas pensé un seul instant au départ de ma mère.

C’est en entrant dans l’unique chambre que je me rendis compte que d’une certaine façon elle nous avait, ma sœur et moi, un peu abandonnés.

Bien que les volets étaient fermés, les murs peints à la chaux apportaient une légère clarté dans la pièce. Les deux lits (presque côte à côte) avaient l’air de nous attendre. Celui destiné à ma sœur était « ouvert », et le mien était occupé vers le mur par le débile Joseph qui dormait comme un loir. Madame Gribaux eut la délicatesse de s’en aller pour que nous ne soyons pas gênés dans notre demi-dénuement.

Les coqs commencèrent à chanter comme si rien n’avait changé. J’avais passé une nuit sans cauchemars sans même me réveiller. J’aperçus Joseph dans la demi-obscurité, il n’avait pas bougé d’un centimètre. Je me rendormis et c’est bien plus tard que je rouvris les yeux.

Il devait faire un grand soleil dehors car une vive lumière passait entre les interstices des volets. Je pus donc voir nettement dans le lit « d’à côté » une touffe de cheveux de ma sœur, car le reste de sa tête était caché par le gros drap en toile écrue qui grattait un peu la peau de nos joues encore délicates.

Joseph était couché sur le dos, ses yeux étaient à demi ouverts. Je crus qu’il était réveillé et qu’il contemplait simplement le plafond, mais d’après sa respiration, lente et régulière, je m’aperçus qu’il dormait profondément. Je n’avais encore jamais vu quelqu’un dormir avec les paupières presque levées ! J’appelai doucement ma sœur car il fallait bien que nous nous levions pour continuer à « vivre » notre nouvelle existence. Quand elle eut dégagé la tête du drap, je vis son visage changer, elle ne devait plus se rappeler (tout comme moi) que nous étions gardés par un couple d’étrangers et que notre famille se trouvait à cent lieux d’ici. D’ailleurs cette situation nous...