//img.uscri.be/pth/26c406b0b1b54392d5d7e592f397f22d6c541000

La vie ne tient qu'à un fil

-

Livres
336 pages

Description

L’ambiance est électrique, les lycéens de Font-Romeu se préparent pour l’un des évènements les plus marquants du printemps : le bal de fin d’année. Les filles se parent de leurs plus beaux atours, les garçons planquent des bouteilles... Tout est réuni pour que la fête soit mémorable ! Mais rien ne se passera comme prévu... La soirée va tourner au cauchemar...

Au matin, un cadavre est retrouvé au sous-sol et un élève manque à l’appel. De toute urgence, le capitaine Jeanjean de la cellule de recherche de Montpellier est dépêché en Cerdagne pour retrouver l’adolescent disparu. C’est en s’immergeant dans la vie locale que le gendarme démêlera le fil qui relie cette affaire à une page des plus sombres de l’Histoire de la Cerdagne.

Jeanjean devra déployer toute son énergie, car il sait que le temps joue contre lui : dans une affaire de disparition, chaque seconde compte...


Sujets

Informations

Publié par
Ajouté le 06 octobre 2016
EAN13 9782366521870
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
Signaler un abus

cover.jpg

Table des Matières

 

Crédits

Page de Titre

Préface

Un printemps détestable

Le fil de la lame

Le fil électrique

Le fil de la vie

Le fil de l’histoire

Claude Rieder

Des chats assassinés

Une sale prof de maths

La bannière « sanc et or »

La naissance de Font-Romeu

Mamie Puig

De la contrebande au tourisme

Poils de chat

Raymond Sinpelo

Qui a tué les chats ?

Espionnage

Un piège

Le bal du lycée

Le grand soir !

Les interdits

Jeu de gagne terrain

Diaz

À boire pour Salomé

Narek missionné

Une expédition nocturne

Rapprochement de corps

Un réveil difficile

La boucle d’oreille de Salomé

La mort au bout du couloir

Silence de mort à la cantine

Le capitaine Jeanjean

Un infirmier craintif

Enquête au lycée

Il manque quelqu’un à l’appel

Solène

Des souvenirs

Confidences

Un bal raté

Sarreguemines

Jeanjean à la morgue

Enquête à Font-Romeu

Un message inquiétant

Le maire malade

Jeanjean et Solène

Une secrétaire bien curieuse

Nouvelle donne

La chambre secrète

Restaurant La Table des Saveurs

Infirmerie

La chambre du fantôme

Cohabitation

Valid avoue

La planque de Valid

L’arme du crime

L’horreur

Relevés téléphoniques

Surprise

Des retrouvailles

Visite de la chapelle

Les bains de Dorres

La chambre Pujol

Un dimanche de détente

Des recherches à Llo

Un triste lundi matin

Psychologie

Des obsèques en vue

Solène impertinente

Visite chez Torynia

La voiture de Rieder

Des émotions

Rieder en cavale

Rue du Mazerat

Le Relais du Belloch

Qui est vraiment Fernand Ramadier ?

Enquête scientifique

À la recherche de Fernand Ramadier

L’inspecteur doute

L’appartement de Châtoune

Facebook

Le mystère de Châtoune

Adèle confondue

Un prof malsain

Confidences

Valid démasqué

Empoisonnement

Le secret d’Adèle

Mobilisation générale

Enquête à Rome

Les fantômes de Solène

La fin est proche

L’histoire de Narek

Les mémoires de Narek

Le Rohet

Du sang sur les mains

Identification criminelle

Les secrets

L’été

Editions TDO

 

 

Editions TDO

ISBN 9782366521870

Création graphique à partir de Crédits photographiques :

délire jaune© celeste clochard ; et Seal of Vatican City © Distraction Arts

 

Tous les personnages de cette histoire sont purement imaginaires et toute ressemblance avec une personne vivante ou décédée (surtout de mort violente) ne serait qu’une fâcheuse coïncidence.

 

www.tdo-editions.fr

 

LAVIENETIENTQUÀUNFIL
Michel Riff

PRÉFACE

Grâce à une intrigue trépidante, Michel nous balade dans le territoire qu’il aime, et que j’aime : il nous plonge sans effort dans l’Histoire de la Cerdagne, nous fait partager l’intimité du lycée sportif de Font-Romeu où j’ai eu la chance de grandir et de faire les 400 coups entre amis.

Des souvenirs d’adolescents, les premières amours, les études et tout ça entrecoupé d’au moins 5 heures d’entraînement par jour...

Michel nous révèle aussi un environnement exceptionnel et dépeint des personnages plus vrais que nature (j’y ai même cru reconnaître certains professeurs) : un roman qui se dévore !

 

Camille Lacourt

UNPRINTEMPSDÉTESTABLE

Mercredi 22 mai 2013

Ce jour-là, la station de Font-Romeu était en proie à de fortes giboulées de neige. Dans les Pyrénées Catalanes l’hiver n’en finissait pas !

— Le temps est fou ! murmura Solène à son camarade de classe, Narek.

— Pourvu que les routes soient dégagées samedi soir… espérait le lutteur.

Le traditionnel bal des internes aurait lieu ce week-end et tout le lycée sportif s’en faisait déjà une joie. Les élèves des classes sport-étude, excités par la promesse d’une nuit chaude, n’avaient pourtant pas idée de la fin d’année cauchemardesque qu’ils allaient vivre. Pour quelques verres d’alcool, beaucoup de sang serait versé.

La foudre frappe ceux qui se trouvent au mauvais endroit et au mauvais moment ; elle rappelle aux survivants que la vie ne tient qu’à un fil !

LEFILDELALAME

Le fil d’une lame a été aiguisé pour trancher la chair fraîche.

Des nuages noirs voilent la lune par intermittence, rendant sinistre la forêt qui jouxte le lycée. Deux silhouettes affolées se suivent dans le sous-bois. Un prédateur posté capte l’odeur de la peur et le bruissement des pas sur la neige fraîche. L’appel au secours qui déchire la nuit est interrompu par une arme blanche qui éteint sa trajectoire dans le rouge sang. Crevant l’abdomen, elle travaille du nombril jusqu’au sternum, libérant des entrailles fumantes. Aux premières loges, l’éventré devine sa béance et respire son odeur interne. Écœuré, il continue de se vider, sang et âme mélangés, rampant dans ses excréments comme un chat écrasé.

À quelques pas de cette scène morbide, des adolescents en tenue de soirée pissent leur trop-plein. Puis, dans un concert de klaxons et d’éclats de voix, ils s’engouffrent dans des voitures pour rejoindrele Maillol{1} où ils se sont donné rendez-vous pour un « after ».

LEFILÉLECTRIQUE

Le fil électrique a une âme brûlante comme les flammes de l’enfer.

Un câble se terre dans l’obscurité d’un sous-sol oublié. Le métal dénudé attend aveuglément sa proie sur le béton mouillé. À son contact, en un éclair, une violente morsure lui colle la main, agite la victime de soubresauts et l’embrase tel un filament. Le courant crépite en traversant la matière organique. Les viandes cuisent, se sèchent de leur jus et se carbonisent. En se dessoudant du tronc, le bras relâche l’étreinte mortelle. Les étincelles cessent d’illuminer la scène. Un corps carbonisé gît à côté des restes de son membre. Le tic-tac d’une montre s’est interrompu comme le battement du cœur qui n’a jamais connu l’amour.

Tapi dans un coin, terrifié par cette électrocution, un spectateur retient son souffle et caresse l’espoir de sauver sa peau. Après des semaines de disette, l’odeur de steak grillé a provoqué dans sa bouche un réflexe de salivation, immédiatement jugulé par la fumée âcre du calciné : l’atmosphère est devenue irrespirable.

LEFILDELAVIE

Le fil de la vie se casse quand le contenu du sablier a filé entre les doigts d’une main usée par l’âge et que le cœur, en bout de course, s’arrête alors de battre, idéalement pendant le sommeil. C’est la mort la plus douce, celle dont rêvait, comme beaucoup d’autres, Fernand Ramadier.

Ancien commissaire, il s’était décidé à quitter son appartement bourgeois de Neuilly, aspirant à couler paisiblement ses vieux jours loin des tumultes de la capitale. Paris, qu’il avait contribué à libérer en 1944, lui semblait aujourd’hui à nouveau « occupée » ; il y avait perdu ses repères, n’y retrouvait plus ses valeurs. À quatre-vingt-dix ans révolus, l’insécurité qu’il ressentait dans la ville l’avait poussé à s’en éloigner, quitte à vivre dans une station de montagne, loin de la délinquance, de la circulation et de la pollution. Sa résidence secondaire de Font-Romeu serait son havre de paix.

Ce petit homme, méticuleux, cultivé, toujours bien informé, n’avait pas le profil d’un amateur. Il avait toujours été acteur de son destin. Pourtant, au soir de son existence, deux préoccupations troublaient sa quiétude : les outrages de la vieillesse sur son corps et les accès de folie de son fils, Pierre. La vigilance du vieil homme, sous son propre toit, ne relevait pas de la paranoïa, car l’aggravation des troubles mentaux de son « grand garçon » était devenue une réalité bien menaçante. Fernand avait besoin de tout son potentiel physique pour y faire face. Cette obsession vitale l’avait un jour poussé à franchir la porte du cabinet de Philippe, un ostéopathe qui allait devenir son ami. Ce quadragénaire avait un cabinet en ville et assurait aussi, tous les soirs, une consultation pour les internes sportifs, au lycée.

Prévoyant en tout, Ramadier avait confié à son thérapeute que si toutefois il était atteint d’une maladie incurable, il saurait faire en sorte d’abréger ses souffrances. Avait-il conservé de son passé de résistant des pilules de cyanure ? À l’époque, s’il avait été pris par la Gestapo, il aurait échappé à la torture et au risque de livrer son réseau en mettant fin à ses jours. Aujourd’hui, il était membre d’une association qui milite pour le droit à mourir dans la dignité. L’euthanasie : acte médical, geste humaniste, crime odieux, gage d’amour ? Le débat était ouvert.

 

Attablé l’un en face de l’autre au restaurant La Chaumière, maison bien fréquentée, située juste à l’entrée nord de Font-Romeu, Philippe dit à Ramadier :

— Dans le cas où l’homme choisit sa mort, Dieu, s’il existe, est-il doublé ? Subit-il une concurrence déloyale ? Y a-t-il un monopole médical pour décider de la vie d’autrui ?

Liés par une improbable affection, Fernand et Philippe avaient pris l’habitude de déjeuner ensemble tous les mercredis. Fernand, l’érudit, citait la Bible, les auteurs classiques ou le Code civil, et lisait le latin et le grec ancien dans le texte. Philippe, lui, était plutôt calé en anatomie, en sport et en musique pop-rock. Pendant la paire d’heures que durait leur repas, les deux complices évoquaient le monde passé, l’actualité, l’avenir, la politique internationale, nationale ou même locale.

Pour illustrer le propos du jour, Philippe partagea ses souvenirs de voyage. Il se rappela les enfants du désert algérien. Ceux à peine en âge de marcher portaient les tout-petits qui avaient la tête rasée avec, au sommet, une touffe de cheveux laissée longue. On lui avait expliqué que c’était pratique : « Pour qu’Allah puisse les soulever de terre s’il décide de les reprendre au ciel. »

— Les débuts de l’existence sont un combat à l’issue encore incertaine dans de nombreuses parties du globe, commenta l’ostéopathe. L’être humain partage naturellement les us, les coutumes, les croyances, la religion et le poids de l’Histoire associés à son lieu de naissance.

— Et ce, souvent jusqu’à la mort, insista Fernand. Le vieillard eskimo, quand il estime être devenu une bouche de trop à nourrir, fait un choix définitif. Par une nuit de grand froid, il quitte l’igloo familial et s’éloigne des siens sans se retourner…

Le vieil homme regarda alors son vis-à-vis droit dans les yeux avec un sourire satisfait, tout en tournant ses paumes de mains vers le plafond, en guise de conclusion. Mais son interlocuteur ne voulait pas en rester là :

— Suicide ? Acte d’amour ? Hyperréalisme ? Péché ? Péché mortel s’il en est, insista-t-il pour le piquer.

Le vieux marqua un moment de réflexion et tandis que l’autre guettait ses paroles, il reprit posément :

— Certains hommes prétendent connaître Dieu et savoir comment lui plaire en imposant toutes sortes de commandements. Les lois, les règles, transcrites, retranscrites et interprétées, deviennent souvent les meilleurs motifs d’intolérance pour rejeter les différences et finir par s’entre-tuer. Regardez ce qui se passe entre les trois religions du Livre{2}, mais aussi au sein même de chacune d’entre elles. Il s’agit donc bien d’un problème d’ordre humain et non d’ordre divin !

Il continua d’une voix douce :

— Dieu est un mystère, présent dans le temps, dans l’infini, dans la beauté de l’univers. Je le devine à travers l’équilibre universel de la nature et la précision scientifique de ses phénomènes. C’est le compagnon de ma conscience. Il me guide pour respecter la création et protéger les plus faibles. « Fais ce que dois, advienne que pourra », conclut-il.

Philippe comprit alors que c’était à cause de cette devise qu’une personnalité aussi lucide acceptait le risque de vivre sous le même toit qu’un schizophrène. Les accès de folie de Pierre Ramadier, âgé de soixante ans, étaient redoutés par le corps médical. L’esprit dérangé, l’individu pouvait passer à l’acte à n’importe quel moment, y compris contre son propre père.

À 14h, après « leur petit café », le vieux sage demanda l’addition, il embrassa son invité en lui disant :

— À mercredi prochain !

Philippe le remercia pour le bon repas et fila vers son cabinet. Il n’avait plus le temps de descendre au village d’Odeillo pour récupérer la commande de Louise, sa fille. L’adolescente était impatiente de découvrir la robe confectionnée sur mesure par Mamie Puig, l’ancienne couturière aux mains d’argent. Toutes les lycéennes voulaient être magnifiques pour le bal de samedi soir. Il ne restait que deux jours et demi de cours avant la grande fête.

LEFILDELHISTOIRE

Sans être sportif lui-même, Jordi Torynia, professeur d’histoire, connaissait parfaitement les exigences du sport de haut niveau spécifiques à sa classe de seconde 1. Ce jour-là, en plein cours, pendant que l’enseignant poursuivait son discours sur la Seconde Guerre mondiale, Louise murmura à ceux qui pouvaient entendre :

— Il n’est quand même pas du style à nous coller un contrôle lundi matin, au retour de nos compétitions !

— Pas comme cet enfoiré d’Émile, rajouta un camarade tout proche.

— Oui, à cause de ce salop, je déteste l’économie ! renchérit Louise, avec un sourire un brin amer.

Monsieur Torynia venait de clore son programme sur la guerre de 39-45. Amoureux du pays, il avait raconté avec ferveur la Résistance en Cerdagne, les Allemands festoyant dans le Grand-Hôtel de Font-Romeu et les passages clandestins vers l’Espagne toute proche. En 1942, au hameau de Llo, ses grands-parents paternels, des « justes{3} », avaient recueilli et caché deux enfants juifs pour les soustraire à une rafle funeste. Par des applaudissements nourris, son assistance lui fit savoir qu’elle avait « kiffé grave » toutes ses anecdotes.

— Si cela vous intéresse, comme nous sommes en avance sur le programme, je peux vous raconter l’Histoire de notre belle Cerdagne, proposa le professeur.

Même les élèves les moins doués acquiescèrent. Ils avaient du plaisir à écouter un enseignement digeste. Le professeur d’histoire était un passionné, alors il commença à raconter :

— Depuis l’Antiquité, au cœur des Pyrénées-Orientales, des générations laborieuses aménagent les pentes de Haute-Cerdagne en terrasses cultivables. Les blocs de granit sont roulés, organisés en murets pour retenir les terres peu grasses. C’est ainsi, à la force des bras, qu’après l’époque néolithique… Solène, rappelez-nous quand se termine le néolithique, s’il vous plaît ?

— Trois mille ans avant Jésus-Christ, monsieur.

— Parfaitement ! Les chasseurs-cueilleurs sont progressivement devenus des éleveurs-agriculteurs. Les montagnards cerdans mènent une vie rustique, isolés du monde, mais toujours au contact de l’Histoire, car la plaine qu’ils dominent est un lieu de passage stratégique pour les grands conquérants. Quels ont été ces grands conquérants ? lança le professeur à la cantonade.

— Les Romains, les Wisigoths, et nous, répondit Mounir.

— Vous qui, monsieur Mounir ?

— Nous les Arabes !

L’assemblée pouffa de rire. L’enseignant appréciait l’humour. Il inclina la tête en face du jeune homme souriant. Mounir était le boute-en-train naturel de la classe. Il était aussi le meilleur crossman de la section athlétisme. Torynia poursuivit :

— Dans les premiers siècles de l’ère moderne, les garnisons romaines occupent la Cerdagne. Leurs camps sont numérotés. L’actuel village d’Hix aurait hérité du nom du camp numéro neuf, dit-il en écrivant HIX et IX au tableau. J’espère que les chiffres romains n’ont pas de secret pour vous ! Ce qui est plus historique, c’est que les bains d’eaux chaudes sulfureuses de Dorres{4} sont déjà célèbres jusqu’à Rome. De même, les cochons cerdans sont appréciés dans les orgies romaines… La charcuterie transite par le port méditerranéen de Collioure. Vous voyez, ce n’est pas nouveau qu’on mange de la bonne cochonnaille dans le coin !

— Enfin, pas tout le monde, précisa Mounir. Nous, les Arabes, on n’a jamais eu le goût du rallouf !

Toute la classe éclata de rire.

 — Ce n’est pas faux, Mounir ! D’ailleurs c’est plus tard, au Moyen-Age, en 711, qu’un premier contingent d’environ cent mille Arabo-berbères traverse la Méditerranée à bord de boutres, des petits voiliers à voiles carrées. Leur chef, le prince Tariq, s’approprie le relief qui domine le détroit qu’ils viennent de franchir. Il le baptise modestement : la montagne de Tariq. « Djebel’Tariq » en arabe donne après déformation orale « Gibraltar». Les Maures, comme on les appelle aussi, colonisent l’Espagne. Ils sont partiellement contenus dans la péninsule ibérique par la barrière naturelle du « Djebel Pyrénéen », mais surtout par les armes. Ils croisent le fer avec les chevaliers catholiques qui défendent les frontières sud du territoire des Francs. Les cols de Cerdagne peu escarpés sont des portes d’entrée faciles. En cas d’incursion ennemie, les guetteurs postés dans des tours à signaux allument des feux pour donner l’alerte. Pour venir au lycée, certains d’entre vous passent tous les jours sous la Tour des Maures qui surveille le col d’Egat. L’Histoire reste ainsi gravée dans le paysage. On le constate par la toponymie.

— La quoi ? interrogea Morgan, un footballeur « décérébré », selon ses propres partenaires de jeux.

— Toponymie ! Du grec, topos le lieu et nymie le nom… On retrouve la racine « maure » dans des noms de sites tel le pic des Mauroux d’où vous décollez en parapente, expliqua le pédagogue en s’adressant à Sidonie, une championne de vol libre{5}.

— Ah ! Le pic des « Araboux » ! lança Mounir à la classe, provoquant une tempête d’applaudissements.

— Notez aussi le col du Puy… morens, où les Cerdans se sont accrochés avec les « Sarrasinoux », surenchérit le professeur. Pourtant, l’Histoire n’a retenu que le col de Roncevaux dans les Pyrénées Centrales, rendu célèbre par La Chanson de Roland {6}. Vous avez étudié ce texte en littérature, avec mademoiselle Gilbert si je ne m’abuse ?

— Euh… on ne l’a pas beaucoup vue cet hiver, à cause de la neige, monsieur !

Torynia, qui n’avait jamais manqué une heure de cours dans sa carrière, fit semblant de ne pas relever le sarcasme des élèves et poursuivit :

— Les Cerdans ont toujours été les alliés de la dynastie carolingienne pour lutter contre les envahisseurs. En retour, les Francs ont accordé à leur territoire de devenir un comté de transmission héréditaire. Le premier chef de guerre qu’ils anoblirent arborait une pilosité exceptionnelle, si l’on en croit son patronyme : Wilfried le Velu.

— Comme Katia ! gloussa Morgan.

Parce qu’il n’avait pas maîtrisé le volume de sa voix, le professeur l’avait entendu. Le « footeux » écopa derechef d’une heure de colle, et la lutteuse, qui avait effectivement des avant-bras d’ours et des oursins de poils sous les bras, réfréna une montée de testostérone. Elle fit une grimace, montra les dents, leva le poing en direction du joueur de foot, et lui indiqua qu’ils régleraient ça à l’intercours.

Monsieur Torynia reprit le fil de l’Histoire, en évitant scrupuleusement d’associer le premier comte de Cerdagne à son surnom de « Velu ». Dorénavant, il ne le nomma d’ailleurs plus qu’en catalan :

— Guifred engendre une lignée de nobles qui restera toujours fidèle aux rois de France puis d’Espagne, donc au catholicisme. Il unifie les petites seigneuries, comme Egat, Odeillo ou Via, pour fonder le noyau de ce qui deviendra plus tard la Catalogne. Avec son frère qui est évêque, ils font édifier des abbayes et des monastères : Saint-Martin du Canigou, Saint-Michel de Cuxa, mais aussi la cathédrale Sainte-Marie d’Urgell, désormais en Catalogne Sud{7}. Les religieux fabriquent des reliques pour orner les édifices des hauts cantons du Conflent, du Capcir, du Carol et de la Cerdagne sous l’autorité du comte. Les moines artistes sculptent des vierges dans le bois, la pierre, le marbre. Certaines sont coulées en cuivre, en étain ou en plomb. La légende a même évoqué un chef-d’œuvre en or serti de pierres précieuses. Toutes ont la particularité de présenter Jésus sur les genoux ou sur le bras gauche et d’être assises sur un trône. Leurs pieds sont nus. Elles portent un voile qui encadre leurs visages et tombe sur leurs épaules. Cette posture de style roman rompt avec la tradition byzantine plus ancienne, où « l’enfant » est porté sur la poitrine.

« Pieds nus, et voilées comme des fatma{8} ! », se retint de dire Mounir, échaudé par l’épisode du «Velu ».

— Ce serait intéressant que monsieur Rieder organise pour la classe une visite de la chapelle de l’Ermitage. Vous pourriez y admirer la statue de la vierge de Font-Romeu, conclut le prof.

Sans se consulter, les élèves baissèrent les yeux. L’idée de la visite ne leur déplaisait pas, mais la compagnie de monsieur Rieder ne les réjouissait guère.

CLAUDE RIEDER

Claude Rieder avait débarqué à Font-Romeu à la fin des années 90, mais nul ne savait pourquoi. Il n’avait alors qu’une cinquantaine d’années, possédait une solide culture et était en bonne forme physique. Mais son métier et sa vie d’avant demeuraient pour tous une énigme. Ses rares interlocuteurs ne lui connaissaient ni famille ni amis. Il parlait un français parfait, mais avec une petite intonation alémanique. Le personnage était très rigide, comme sa jambe droite qui l’obligeait à boiter. Toujours rasé de près, il sentait l’eau de Cologne, mais ne dégageait aucune sensualité. Ses cheveux gris argenté étaient impeccablement plaqués sur un front rose peu ridé. Les verres de ses lunettes étaient suspendus à une fine monture en métal. Ils laissaient apparaître de petits yeux bleu très vif. Monsieur Rieder portait réglementairement une chemise à manches courtes ou longues, en fonction des saisons. Sa vie sociale se limitait à des interventions dans son domaine de prédilection : le patrimoine religieux. En contrepartie, il s’était érigé en « gardien du temple ». Conservant jalousement les clefs des édifices romans qu’il faisait visiter, il ne les partageait qu’avec les vrais maîtres des lieux : le clergé local. Dom Pierre François, le curé de Font-Romeu, s’accommodait de l’austère serviabilité et de l’impossible génuflexion de Rieder. Mais la foi de cette créature restait pour le prêtre un mystère impénétrable. Son cher frère n’allait jamais à la messe et évitait fidèlement tout contact avec la communauté. Par ailleurs, Claude Rieder avait déploré l’élection du pape François. Il n’estimait pas les Latinos et craignait une dérive miséricordieuse de l’église. Ce serait, selon lui, un premier pas vers le satanique communisme. L’homme se méfiait également de la jeunesse qu’il jugeait décadente, et n’aimait guère les imprévus, ne respectant que l’ordre établi. Tous les matins, il commençait par la rubrique « faits divers » de L’Indépendant, puis passait scrupuleusement à la rubrique « nécrologie ». Le sport, il s’en moquait, et les résultats de l’USAP{9} l’indifféraient.

Sur le trajet entre son appartement et la chapelle se dressaient un lycée public, une patinoire olympique et un centre équestre municipal qui contrariaient son ascèse. Sa silhouette claudicante faisait office d’épouvantail en maintenant les élèves du « côté lycée » de la route. Lui, montait et descendait en face, le long de la forêt. Il s’excitait si des jeunes traversaient la frontière qu’il avait dessinée dans son esprit. Bien entendu, Rieder traquait les couples qui pénétraient dans « son » bois. Cette chasse le troublait car elle déclenchait chez lui un désir pervers de voyeurisme.

— Il n’a jamais baisé, il doit être impuissant, avait suggéré Marion, une cavalière prise en flagrant délit de péché de chair par Claude.

Mais un « voleur{10} » avait raconté une histoire encore plus inquiétante :

— Le vieux est sorti de la forêt, armé d’une pelle. Sa chemise était pleine de terre. Je suis sûr qu’il a enterré quelqu’un. Il est passé à quelques mètres de moi, heureusement qu’il ne m’a pas vu !

— Tu délires, tu étais encore défoncé, lui avaient rétorqué ses camarades.

En effet, la veille, le lycéen sous l’emprise de l’alcool et du cannabis avait été incapable de regagner l’internat. Il s’était « fait dessus » avant de sombrer au bord du parking. Réveillé par la fraîcheur du petit matin, il avait eu cette vision de film d’horreur.

Depuis ce jour, une légende vivace, alimentée au gré des imaginaires et d’une transmission orale aléatoire, attribuait à Claude Rieder de nombreux assassinats. Il ne faisait aucun doute pour les internes qu’il s’agissait d’un « psychopathe ». Nul doute aussi que c’était lui qui avait récemment empoisonné tous les chats du lycée.

DESCHATSASSASSINÉS

La colonie de chats qui proliférait aux abords de l’entrée de service du lycée avait en quelques années investi les innombrables galeries, les passages de gaines, et les conduits d’aération de l’édifice. Ces bestioles vivaient grassement sur le dos de la cantine scolaire. Les poubelles étaient alimentées par les déchets des centaines de repas servis quotidiennement. Les matous posaient un problème de salubrité de par leur nombre. Ils constituaient aussi une nuisance à cause de leurs miaulements qui s’apparentaient, en période de chaleurs, à des plaintes de bébés écorchés vifs. C’était insupportable, les internes étaient excédés !

Étrangement, les chats avaient tous disparu en même temps, fin avril 2013. Le seul que l’on retrouva faisait la planche dans la retenue d’eau qui domine la rue du Mazerat, à cent mètres du lycée. Armé d’une branche de sureau, un jeune, qui était allé fumer dans le secteur, s’était amusé à le gaffer sur le rivage. Une pie ayant becqueté le cadavre, elle était tombée raide morte. Il ne faisait aucun doute pour l’élève, en classe scientifique, que les animaux avaient fait l’objet d’un empoisonnement. Une odeur de putréfaction avait envahi pendant quelques semaines les abords des containers où les chats avaient leurs habitudes. On en conclut qu’ils pourrissaient dans des cachettes inaccessibles. Une association de protection des animaux, alertée, avait même porté plainte. L’affaire avait pourtant été rapidement classée. L’adjudant-chef Morel, de la brigade de gendarmerie de Font-Romeu, n’était pas un fervent défenseur de la cause féline. Son doberman en avait d’ailleurs déjà déchiqueté plus d’un. De plus, le gendarme était préoccupé par « des affaires » beaucoup plus troublantes : dans l’intervalle de quelques mois, trois promeneurs s’étaient volatilisés dans son secteur. Les recherches piétinaient, la fonte des neiges permettrait peut-être des découvertes macabres. Les vautours avaient bien tourné au-dessus du pic des Mauroux, mais c’était pour y nettoyer la dépouille d’un cheval. Les journalistes de L’Indépendant avaient mentionné chacune des disparitions à leur tour. Aucun lien n’avait été établi entre elles, mais la Cerdagne était en émoi.

— Il y a peut-être un tueur en série qui sévit en montagne, avait confié le gendarme à son épouse.

— Arrête, Gérard, tu me fais peur !

— Ne t’inquiète pas, tu es trop jeune pour lui ! Tous les disparus ont plus de soixante ans…

 

Pour le meurtre des chats, Morel ne doutait pas que le proviseur et le médecin du lycée étaient dans le coup. En effet, ces deux-là avaient cherché depuis longtemps une solution pour éradiquer le fléau.

Auparavant, chaque soir d’amours félines, les internes lançaient, depuis les étages, toutes sortes de projectiles pour disperser les miauleurs. Les surveillants avaient du mal à faire retomber l’excitation qui survoltait alors les dortoirs. Le taux de réussite au bac de l’établissement, toujours classé parmi les meilleurs de l’académie de Montpellier, s’était trouvé en péril. C’est pourquoi le proviseur avait un jour sollicité Morel pour connaître la loi concernant les nuisances dues aux chats. La marge de manœuvre était étroite : elle se résumait à la stérilisation des mâles. Cela réglerait-il le problème ? En désespoir de cause, le gendarme avait lui-même suggéré, pour aboutir, d’employer « les grands moyens ». « Bien entendu, je ne vous ai rien dit ! », avait-il conclu.

Après le « chaticide », le proviseur était persuadé que le médecin avait agi et qu’il possédait des remèdes plus radicaux pour tuer que pour guérir. Le médecin, lui, songeait que le proviseur était passé discrètement à l’acte et qu’il avait eu « les couilles de le faire ». Tous les deux se lançaient parfois un regard complice, prenant respectivement l’autre pour le coupable. Mais ils évitaient soigneusement d’aborder directement le sujet, par respect pour la présomption d’innocence.

Quant à la professeure de mathématiques, elle avait eu le cœur brisé par ce crime...

UNESALEPROFDEMATHS

Arlette Dunyach n’avait plus d’autre occupation dans sa vie que celle d’alimenter les chats en croquettes. C’est elle qui avait donné l’alerte en constatant la disparition de la colonie, à la rentrée des vacances de Pâques. Elle venait de se reposer deux semaines chez une cousine dans le Vallespir. Ses « bébés » lui avaient beaucoup manqué, et elle avait eu hâte de les retrouver pour les caresser à son retour en Cerdagne. Les chats étaient l’unique contact amoureux de son existence. Le seul qu’elle n’aimait pas, c’était Jean-Marie, dit le borgne, qui l’avait un jour griffée ; elle avait été bien vengée quand on avait coupé les parties génitales de ce dernier.

Désormais, elle était en deuil et très remontée, menant elle-même son enquête, car elle avait des soupçons précis. En effet, si elle habitait la même résidence que Claude Rieder, c’était pourtant dans un bâtiment différent. Et heureusement, car l’appartement de la vieille était d’une insalubrité crasse. Un contrôle sanitaire aurait fait condamner son réfrigérateur sur le champ. Il aurait fallu être pris d’une diarrhée fulgurante pour oser s’approcher du rebord de ses toilettes, dont la lunette avait depuis longtemps rendu l’âme. De longs poils poivre et sel relevaient la couleur incertaine d’une cuvette jadis blanche. La faïence était désormais encrassée de coulures plus ou moins organiques.

Le plus visible sur elle était ses lunettes à double foyer, car elles étaient empreintes d’éclaboussures de repas. Du temps de son activité, les lycéens s’amusaient à deviner ses menus, reconnaissant ici une moustache de crevette, là un reste de purée. Quand il faisait trop sombre devant ses yeux, elle crachait sur les verres et les essuyait avec le chiffon du tableau. Les élèves étaient dégoûtés à l’idée qu’elle leur demande de l’utiliser. Ses longs cheveux gris étaient fourrés dans un filet qui les contenait en un chignon nauséabond. Elle portait toujours la même robe bleu marine aux nombreuses auréoles, parsemée de poils de chats et de pellicules. Elle ne sentait pas bon : un mélange d’urine, pas que de chat, d’ail dont elle se faisait la soupe tous les soirs, et vraisemblablement de merde, selon les « lèche-culs » du premier rang. À sa décharge, c’était une excellente prof et les élèves lui auraient volontiers attribué un dix-huit sur vingt.

— C’est dommage qu’elle ne ressemble pas à mademoiselle Gilbert, avait un jour soupiré Mounir.

 

Laurence Gilbert, la prof de français, ne valait pas plus de trois sur vingt en tant qu’enseignante. C’était l’avis général, sauf celui de l’inspecteur de l’Éducation nationale qui l’avait trouvée bonne sous tous rapports. Il est vrai que son physique alléchant faisait aussi fantasmer les adolescents.

Tandis que la jeune femme était promise à une longue et belle carrière d’enseignante, Arlette Dunyach, « la mère Châtoune », comme on l’appelait affectueusement, avait été contrainte de prendre une retraite anticipée pour raison de santé.

LABANNIÈRE « SANCETOR »

Monsieur Torynia était en grande forme : son cours d’histoire envolé et haut en couleur continuait de captiver ses fans :

— Selon la légende, c’est aussi à Guifred, que l’on doit le drapeau catalan : lasenyera. Alors que le comte avait été mortellement touché au combat, l’empereur des Francs l’avait rejoint sous sa tente. Près de la litière se trouvait un bouclier d’or totalement vierge. Charles le Chauve, petit-fils de Charlemagne, trempa les doigts dans la blessure de son vassal et traça quatre barres de sang sur l’écu, offrant ainsi à la Catalogne ses armoiries.La bannière « sanc{11} et or » est parmi les plus anciennes d’Europe. Elle flotte fièrement au vent d’altitude à Hix où les comtes de Cerdagne avaient à l’époque établi leur première résidence, bien avant de connaître les brises du rivage méditerranéen. Après dix siècles d’existence, notre bannière est devenue célèbre dans le monde entier, notamment grâce au sport. Elle s’agite dans un temple mythique du ballon rond : le Camp Nou{12} à Barcelone.