Le Cahier rouge
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Le Cahier rouge

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Description

Louis Blanc, Jean Jaurès, Michelet, Italo Calvino, Joseph Beuys, tous et bien d'autres ont été fascinés par Anacharsis Cloots, l'"Orateur du Genre humain" qui sut indiquer une autre voie à la Révolution en marche, celle de la libération de tous les habitants de la terre, "le temps où tous les peuples n'en feraient qu'un et où les haines nationales finiraient". Quelques études ont été consacrées à ce Messie laïc, écrivain à la langue inventive et philosophe puissant. Il restait à conter sa vie d'un point de vue moins "scientifique", plus humain. C'est ce que François Labbé a tenté dans ce livre, se lisant comme un roman.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mai 2011
Nombre de lectures 53
EAN13 9782296458017
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0174€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Daniel Cohen éditeur


www.editionsorizons.com

Littératures, une collection dirigée par Daniel Cohen

Littératures est une collection ouverte, tout entière, à l’écrire, quelle qu’en soit la forme : roman, récit, nouvelles, autofiction, journal ; démarche éditoriale aussi vieille que l’édition elle-même. S’il est difficile de blâmer les ténors de celle-ci d’avoir eu le goût des genres qui lui ont rallié un large public, il reste que, prescripteurs ici, concepteurs de la forme romanesque là, comptables de ces prescriptions et de ces conceptions ailleurs, ont, jusqu’à un degré critique, asséché le vivier des talents.

L’approche de Littératures, chez Orizons, est simple il eût été vain de l’indiquer en d’autres temps : publier des auteurs que leur force personnelle, leur attachement aux formes multiples du littéraire, ont conduits au désir de faire partager leur expérience intérieure. Du texte dépouillé à l’écrit porté par le souffle de l’aventure mentale et physique, nous vénérons, entre tous les critères supposant déterminer l’œuvre littéraire, le style. Flaubert écrivant : « J’estime par-dessus tout d’abord le style, et ensuite le vrai » ; plus tard, le philosophe Alain professant : « c’est toujours le goût qui éclaire le jugement », ils savaient avoir raison contre nos dépérissements. Nous en faisons notre credo. D.C.

ISBN : 978-2-296-08785-9

© Orizons, Paris, 2011

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
Le Cahier rouge
DANS LA MÊME COLLECTION

Farid Adafer, Jugement dernier, 2008
Marcel Baraffe, Brume de sang, 2009
Jean-Pierre Barbier-Jardet, Et Cætera, 2009
Jean-Pierre Barbier-Jardet, Amarré à un corps-mort, 2010
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François G. Bussac, Nouvelles de la rue Linné, 2010
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Daniel Cohen, Eaux dérobées , 2010
Monique Lise Cohen, Le parchemin du désir , 2009
Patrick Corneau, Îles sans océan , 2010
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Odette David, Le Maître-Mot , 2008
Jacqueline De Clercq, Le Dit d’Ariane, 2008
Charles Dobzynski, le bal de baleines et autres fictions, 2011
Toufic El-Khoury, Beyrouth pantomime , 2008
Maurice Elia, Dernier tango à Beyrouth, 2008
Raymond Espinose, Libertad, 2010
Pierre Fréha, La conquête de l’oued, 2008
Gérard Gantet, Les hauts cris , 2008
Gérard Glatt, Une poupée dans un fauteuil , 2008
Gérard Glatt, L’Impasse Héloïse, 2009
Charles Guerrin, La cérémonie des aveux , 2009
Henri Heinemann, L’Éternité pliée, Journal, édition intégrale.
Gérard Laplace, La Pierre à boire , 2008
Gérard Mansuy, Le Merveilleux, 2009
Lucette Mouline, Faux et usage de faux , 2009
Lucette Mouline, Du côté de l’ennemi, 2010
Anne Mounic, Quand on a marché plusieurs années…, 2008
Enza Palamara, Rassembler les traits épars , 2008
Béatrix Ulysse, L’éc h o du corail perdu, 2009
Antoine de Vial, Debout près de la mer, 2009

Nos autres collections : Profils d’un classique, Cardinales, Domaine littéraire se corrèlent au substrat littéraire. Les autres, Philosophie La main d’Athéna, Homosexualités et même Témoins, ne peuvent pas y être étrangères. Voir notre site (décliné en page 2 de cet ouvrage).
François Labbé


Le Cahier rouge




2011
Du même auteur

Poésies, numéro spécial de Poétic 7 (no 68), Nantes, Rezé, 1987.
Jean-Henri Ferdinand Lamartelière (1761-1830), Un dramaturge sous la Révolution, l’Empire et la Restauration, Peter Lang, Berne-Francfort-Paris, New York 1990.
Anacharsis Cloots, le Prussien gallophile, L’Harmattan, Paris, 1999.
La Gazette Littéraire de Berlin, Honoré Champion, Paris, 2004.
Le message maçonnique au XVIII e siècle, Dervy, Paris, 2006.
La Soue , La Part Commune, Rennes, 2006.
Le livre fait par force (Berlin, 1784), édition critique, Lire le XVIII e siècle, Presses de l’Université de Saint-Étienne, 2008.
Une vie de prof, (Fanch Babel), l’Harmattan, Paris, 2008.
Litanies, MPE, Paris, 2010.
Berlin, le Paris de l’Allemagne ? Une querelle du français à la veille de la Révolution (1780-1792), Orizons, Paris, 2011.

Traductions

Le conte, Nouvelle traduction de Das Marchen de Gœthe, avec introduction et notes, Collection Cardinales, Orizons, Paris, 2008.
Inken Drozd, Vie et œuvre de Nicolas Barrera, Cantz, Stuttgart, 2010.

En collaboration, édition critique de :

Louis-Francois de La Tierce, Histoire, Obligations et Statuts de la Vénérable Confraternité des Francs-Maçons, Francfort, 1742, Romillat, 2 e édition, Paris 2002.
Chi son’io tu non saprai
(Qui je suis, tu ne le sauras pas)
Da Ponte/Mozart


Pauvre gosse dans le miroir. Tu ne me ressembles plus, pourtant tu me ressembles. C’est moi qui parle. Tu n’as plus ta voix d’enfant. Tu n’es plus qu’un souvenir d’homme, plus tard.
Aragon, Le mentir vrai


Il vécut dans les arbres
Aima toujours la terre
Monta au ciel.
Italo Calvino , Le baron perché


Que faire avec l’obscur des jours ?
Daniel Cohen, Eaux dérobées
Duplessi-Bertaux, eau-forte, an VII
(cliché de l’auteur- doc. Privé)
« L e cercle au milieu duquel s’agitent les hommes s’est insensiblement élargi : l’âme qui peut en embrasser la synthèse ne sera jamais qu’une magnifique exception ; car habituellement, en morale comme en physique, le mouvement perd en intensité ce qu’il gagne en étendue. La Société ne doit pas se baser sur des exceptions. D’abord, l’homme fut purement et simplement père, et son cœur battit chaudement, concentré dans le rayon de sa famille. Plus tard, il vécut pour un clan ou pour une petite république : de là les grands dévouements historiques de la Grèce ou de Rome. Puis il fut l’homme d’une caste ou d’une religion pour les grandeurs de laquelle il se montra souvent sublime ; mais, là, le champ de ses intérêts s’augmenta de toutes les régions intellectuelles. Aujourd’hui, sa vie est attachée à celle d’une immense patrie ; bientôt, sa famille sera, dit-on, le monde entier. Ce cosmopolitisme moral, espoir de la Rome chrétienne, ne serait-il pas une sublime erreur ? Il est si naturel de croire à la réalisation d’une noble chimère, à la fraternité des hommes. Mais, hélas ! la machine humaine n’a pas de si divines proportions. Les âmes assez vastes pour épouser une sentimentalité réservée aux grands hommes ne seront jamais celles ni des simples citoyens, ni des pères de famille. Certains physiologistes pensent que, lorsque le cerveau s’agrandit ainsi, le cœur doit se resserrer. Erreur ! L’égoïsme apparent des hommes qui portent une science, une nation, ou des lois dans leur sein, n’est-il pas la plus noble des passions, et, en quelque sorte, la maternité des masses ? Pour enfanter des peuples neufs ou pour produire des idées nouvelles, ne doivent-ils pas unir dans leurs puissantes têtes les mamelles de la femme à la force de Dieu ? »


Balzac, Le curé de Tours.
1. Gnadenthal
S plendeur de Gnadenthal en cette fin d’après-midi d’octobre 1796. Les grands chênes et les hêtres du parc, réchauffés par un soleil encore lumineux reflètent leurs dorures rousses dans les eaux calmes et impénétrables d’un étang semé de nénuphars mauves. À proximité immédiate s’élève un bâtiment rococo pierre blanche et briques oranges. Deux amples ailes se déploient en demi-cercle à partir des extrémités d’un corps central assez peu élevé, massif, mais percé de deux rangées de hautes croisées qui allègent cette façade austère. Noires d’humidité et de mousses gorgées d’eau, les dernières marches d’un escalier en forme de lyre descendent d’une large terrasse à la balustrade de pierre ornée d’une sarabande d’amours, de putti et de faunes mangés de lichen. Ils conduisent, ces degrés, à une plateforme jadis aménagée en embarcadère, un embarcadère qui s’enfonce dans les eaux.
Rien n’a changé : lumière, senteurs humides et fraîches… Seul ce silence…
Il y a exactement trente-deux ans, le 3 octobre 1764, je venais de pénétrer dans cette même chambre, fourbu, sale et fatigué, à l’issu d’un long voyage qui m’avait amené de Strasbourg à Gnadenthal, d’Alsace au pays clèvois, de France en Prusse. J’avais alors été touché par ce même paysage, ces mêmes couleurs, ce même automne avec ses odeurs d’eau croupie et ses feuilles mortes, ce même calme légèrement oppressant, la lenteur des linceuls de brouillard qui assourdissent lentement la campagne en s’élevant des prairies mouillées sillonnées d’ornières profondes.
Une légère brise ride les eaux mortes de l’étang. Des vaguelettes exténuées s’épuisent sur des rives imprécises.
Comme il y a trente-deux ans, le cœur lourd, je referme la fenêtre et m’assois à la petite table d’acajou faisant face aux collines par-delà les frondaisons du parc.
Le cœur lourd, jadis aussi, parce que je me sentais loin de tout, un peu perdu dans cet environnement qui ne signifiait encore rien pour moi, parce qu’une nouvelle étape de ma vie commençait, parce qu’il avait fallu partir, s’arracher…
Le cœur lourd, aujourd’hui, pour bien d’autres raisons.
Alors, pour conjurer ces premiers moments de tristesse, j’avais immédiatement pris la plume consolatrice et écrit à mes amis de Strasbourg pour rétablir le contact, exorciser les absences. J’avais entrepris de leur narrer les minces péripéties d’un voyage au demeurant sans imprévu, j’avais décrit ce château sans prétention des environs de Clèves, les grands arbres et surtout la paix de ce pays rappelant certaines vallées de nos Basses Vosges. J’avais évoqué votre accueil poli et réservé, madame la baronne. J’avais certainement rapporté que je disposais ici d’une grande pièce avec deux immenses fenêtres donnant sur le parc. Cette chambre dans laquelle je suis actuellement, ce lit qui fut le mien, cette tapisserie hollandaise illustrant la mort de Didon, contemplée cent fois, mille fois avant de m’endormir, cette vue du jardin, vers la droite, de l’Orangerie vers la gauche…
J’avais aussi conté à mes correspondants la première rencontre avec mon élève, un garçon particulièrement éveillé et d’un caractère entier qui, dès mon arrivée, me prenant par la main, m’avait emmené visiter les environs. Nous avions couru vers son lieu préféré, ce mausolée érigé par Jean Maurice de Nassau, tout près de Gnadenthal, au cœur de son Thiergarten, au plus profond du bois de Berg und Tal qui marque la limite des deux propriétés. Nous avions observé, comme des conspirateurs, par les grilles le protégeant, ce curieux et fascinant sarcophage de fer où reposent les restes du prince, entouré d’angoissantes antiquités de tous les temps et de tous les pays : l’ombre hiératique de statues, d’armes, de croix et de flammes, de lourdes draperies de marbre, la silhouette d’un gisant, le désordre d’un squelette de porphyre, la masse menaçante d’un lion naturalisé, gueule ouverte…
Jean-Baptiste m’avait tout de suite adopté, n’avait cessé de me poser des questions ! Qui j’étais, comment était le royaume de France, la ville de Strasbourg, si Paris était aussi vaste qu’on le prétendait, si des bandits m’avaient attaqué pendant le voyage… Sa petite main dans la mienne m’avait troublé : d’emblée il me l’avait donnée, comme il m’avait offert l’eau pure de son regard.

Il y a trente-deux ans. Une vie.
Sa vie.

Quelques jours plus tard, j’évoquai le maître de maison dans cette autre lettre que je possède encore, ayant la fâcheuse habitude de conserver , mais à quoi bon, mon dieu ? le double de tout ce que j’écris :

Monsieur le Baron est un homme très occupé, un véritable Hollandais, un peu rude, qui s’efforce de parler français, mais très vite retombe dans sa langue maternelle et s’impatiente. Je n’aurai pas beaucoup l’occasion de le voir, car il est sans cesse par monts et par vaux. Il s’est présenté à moi le lendemain de mon arrivée, mais il quittait Gnadenthal pour plusieurs jours. Officiellement, il s’est retiré des affaires et mène une vie de gentilhomme campagnard, mais je crois qu’en réalité il ne peut s’empêcher de courir à Amsterdam ou Anvers, là où des affaires urgentes l’attendent probablement, car il n’a qu’une confiance limitée en ses fondés de pouvoir ou en ses hommes de paille, appelons-les comme on voudra.

À un moment, des cris sous mes fenêtres m’avaient interrompu dans la rédaction de ce courrier. Je m’étais alors levé, comme je le fais en ce moment, j’avais écarté le rideau de mousseline. Sous mes yeux, un paysan corpulent et empourpré s’emportait et gesticulait devant une petite femme toute en noir, portant une drôle de minuscule coiffe blanche.
Mensch, dieser kleinen Idiot wird schon wieder in den Teich rutschen !
Ich bitte dich, Karl. Solche Worte darfst du nicht benutzen. Wenn der Herr dich hören würde ! Du musst aufpassen, der Junge kann seinem Vater alles erzählen !
Ach was ! er versteht doch kein Wort deutsch. Sein Pfaffe plappert die ganze Zeit welsch mit ihm ! Diese feinen Herren faseln lieber en français, chère madame. Si on t’a engagée, toi, c’est parce que, tout comme moi, tu parles la langue de ces messieurs.
Et le domestique se précipite vers l’enfant blond qui pousse, du bout d’une branche maigre, sur le petit étang jouxtant la terrasse, un frêle esquif à la voile de papier blanc.
Jean-Baptiste, car c’est lui, mon élève, veut se lever quand il entend les sabots du bonhomme, mais, dans sa précipitation, il glisse et tombe à l’eau. Heureusement, il se redresse vite et remonte à quatre pattes les marches immergées, trempé comme une soupe. Une poigne vigoureuse l’a d’ailleurs saisi sous l’aisselle, c’est à peine s’il peut poser un pied à terre.
C’est votre père qui va être content monsieur Jean-Baptiste. La deuxième fois en une semaine. Vos habits ! Vous n’échapperez pas au cachot !
Beeile dich, Karl. Er wird sich erkalten ! Du weiß es doch : er hat schwache Bronchien.
Mon bateau, Charles, allez chercher mon bateau, s’écrie alors en pleurant l’enfant, la main tendue vers l’étang sur lequel dérive le jouet, pendant que le domestique franchit la terrasse en quatre pas d’ogre et s’engouffre dans l’aile droite du château.
Ton bateau, ton bateau ! Tu n’en auras plus besoin dans le cachot ! On va d’abord te sécher. Herrgott nochmals !
Monsieur Charles vous jurez ! Ce n’est…


Une horloge vient de sonner. Je dois descendre pour le dîner. Comme jadis, je vais quitter la croisée pour emprunter le large escalier de chêne presque noir et vous rejoindre, madame la baronne, seule dans votre salon. Depuis la nouvelle de l’exécution de votre fils, vous ne quittez plus, m’a-t-on averti, ce salon drapé de tentures sombres, ce salon où ne pénètre aucune lumière extérieure.


Comme jadis, j’ouvre ma fenêtre et jette un dernier regard sur le parc qui s’éteint lentement.
Des carpes nagent, ombres lentes sous la surface de l’eau qui paraît bouillonner. Le tourbillon sous la passerelle conduisant à la petite île aménagée en son milieu indique qu’elles se disputent une proie quelconque. L’air sent légèrement la vase, l’écorce moisie et les champignons, le bois pourrissant. On entend les cloches de Clèves qui sonnent cinq heures, là-bas, derrière les collines. L’allée qui mène au château est droite et vide. Les imposants chênes qui la bordent forment une voûte ocre et se rejoignent à l’horizon, vers l’ouest.

Il y a trente-deux ans, je refermai cette fenêtre avant de rejoindre Jean-Baptiste que Charles venait de repêcher…
Martha a déshabillé l’enfant et l’a assis sur la grande table de la cuisine, devant l’énorme gueule noire de la cheminée où brûlent en crépitant de gigantesques bûches. Elle l’a enveloppé dans une grande serviette blanche et, secouant la tête, lui frotte la poitrine avec un gant qu’elle humidifie de temps en temps de quelques gouttes de schnaps.
Charles, qui vient de jeter en grommelant un fagot dans le foyer, s’empare de la bouteille et s’offre une lampée.
Si tu me mets au cachot, Charles, si tu rapportes à mon père que je suis tombé dans l’eau, je dirai que tu as juré en allemand et que tu as bu du schnaps ! Je t’ai bien vu !
Et toi, si tu ne tais pas, je t’accroche au palan de la cuisine et te fais griller tout vif, comme un veau.
Monsieur Charles, vous êtes un méchant homme, mais je n’ai pas peur de vous ! Ah ! Voilà M. Quintin qui va me défendre ! Il arrive de Strasbourg et vous allez voir si vous ne me laissez pas tranquille ! Monsieur, monsieur, j’ai certes fait une bêtise en jouant près de l’étang et je vous en demande pardon, mais je n’accepte pas que monsieur Charles me dispute ainsi. Dites-lui !

Dès qu’il m’a vu entrer dans l’immense et féodale cuisine, seul vestige de l’ancien couvent servant de soubassement au château, Jean-Baptiste a échappé aux soins vigoureux de Marthe et s’est précipité vers moi.
Ah ! Monsieur Quintin ! Vous faites bien d’arriver ! Ce garnement s’est encore jeté à l’eau en jouant avec son bateau ! La deuxième fois cette semaine ! lance Charles, qui a dissimulé la bouteille derrière son dos.
Avec ses poumons, c’est pas prudent ! J’ai bien envie d’en parler à notre maître ! maugrée Martha tout en rattrapant l’enfant pour qu’il enfile des hardes sèches.
Je m’étais senti contraint d’ajouter quelque chose. Après tout j’étais son précepteur.
Jean-Baptiste ! Tu sais que tu dois faire attention ! Tu avais promis d’éviter l’étang, ce me semble ! C’est important pour ta santé. L’eau est froide désormais. Il ne faut pas que tu tombes malade. Dans quelques jours, tu pars avec Égide pour Bruxelles. Le voyage est long, tu dois être au mieux de ta forme ! Fais comme ton frère : lis, étudie calmement au lieu de perdre ton temps à jouer ou à rêvasser !
Oui, Monsieur, je ne le ferai plus, mais n’en parlez pas, s’il vous plaît, à mon père. C’est une affaire entre vous et moi. Martha, je t’ai manqué en ne tenant pas ma précédente promesse. Je le reconnais. Je vous suis désormais doublement redevable à tous et je m’en souviendrai ; vous verrez.
Quant à toi Charles, je ne dirai rien pour le schnaps, ajoute-t-il grand seigneur !
Et l’enfant s’échappe en courant par la petite ouverture située à droite de l’énorme et gothique cheminée des communs, dissimulant un étroit escalier en colimaçon menant aux chambres de l’étage. Avant de disparaître par l’invisible porte, il se détourne et fait une grimace au domestique, qui joue la colère, tape du pied et lève la main dans un vain geste de menace.

C’était hier…

Jean-Baptiste adorait cet escalier sombre et secret que n’utilisent que les serviteurs. À chaque fois que nous reviendrons à Gnadenthal, il l’empruntera et ne parlera que de son entrée secrète, entrée que j’ai le privilège de pouvoir partager avec lui. En un rien de temps, on se retrouve chez soi sans avoir besoin de passer par le salon, par la galerie des portraits sous le regard austère et figé des grands ancêtres si raides dans leurs costumes bataves sombres et empesés, ni de gravir le pompeux escalier à la balustrade de fer forgé amenée à grands frais de Cadix, un cadeau de la tante Ulrike installée là-bas avec son époux, un négociant anglais.

Hier, aujourd’hui…

Il loge près de moi. Il m’appelle. Je me rends à sa chambre.
Elle est vide.
Par la croisée, il contemple l’étang en contrebas. Il est soulagé de distinguer la voile blanche de son vaisseau qui a apparemment jeté l’ancre contre un des piliers de la passerelle. Demain il pourra le récupérer. Il faudra faire attention ! Ce méchant Charles a les yeux partout. Un véritable Argos ! Et cette oie de Martha qui est gentille, mais toujours inquiète pourrait bien tout raconter et alors, adieu les sorties, adieu les jeux si le père apprend tout !

Le soleil pèse bas sur la forêt embrassant le parc de Maurice de Nassau. La brume vespérale s’élève lentement, il faudrait presque dire silencieusement, des profondeurs frileuses de la terre humide et odorante pour s’emparer de la lumière dorée et déclinante, avant que le soleil n’ait sombré sous les quelques nuages roses qui barrent l’horizon. Une dernière fois pourtant, il surgit rouge, énorme, turgescent derrière le suaire diaphane de la brume qui s’étire et se déchire.


En bas, madame, vous êtes assise à une table éclairée par une seule bougie posée sur une nappe rouge. Raide. Droite. Horrifiée. Toute menue dans votre robe de deuil, une robe que vous ne voulez plus quitter puisque, après la disparition de Jean-Baptiste, votre dernier fils, François-Adrien, vient d’être emporté par une fièvre typhoïde.
Sur la table principale, un couvert m’attend. Martha, qui a bien vieilli, apporte le potage. Charles, lui, est décédé depuis longtemps, Charles et ses colères de bon bougre…
Vous me faites un signe de tête. Vous ne dînerez pas. Vous attendez votre frère, le chanoine Corneille De Pauw, mon ami, qui a promis de passer ce soir sachant que j’arrivais. Vous avez tenu à m’accueillir et à retarder votre départ pour le couvent de Rœrmond où vous souhaitez finir vos jours. Vous partirez demain. Je dois me sentir chez moi. Toutes les portes me sont ouvertes, tous les documents à ma disposition.
Mon frère vous guidera.
Vous attendrez avec toute la patience qu’il faudra le résultat de mon travail : que je prenne mon temps !
Votre regard se perd dans les tentures qui aveuglent la croisée.
Par cette fenêtre, avant de s’asseoir à table, l’enfant aimait à regarder avec fascination le spectacle du crépuscule, ce soleil semblable à un cou coupé et qui s’enfonce lentement dans l’épaisseur touffue des arbres noirs.
Les hêtres centenaires flambent alors dans le parc de Gnadenthal, leur feuillage, leurs troncs se teignent de ces braises sacrificielles arrachées au soleil et le petit étang rutile sombrement.

Avec émotion, je me rappelle combien cette scène, en ces premiers jours de notre rencontre, m’avait touché : ce cou si frêle, ces menues épaules, cette fragile tête blonde contemplant la forêt en feu avait quelque chose d’extraordinaire et d’effrayant.

Je ne pus alors réprimer une incompréhensible angoisse.

Je frissonne en prenant place à table. Et je me souviens en avalant le breuvage brûlant et délicieux que vient de servir Martha.


Ainsi, Monsieur Quintin, c’est vous désormais qui allez prendre en mains les destinées de mon neveu ? C’est un brave garçon, mais il a la caboche un peu dure. C’est d’ailleurs de famille, me dit à brûle pourpoint un homme encore jeune, un ecclésiastique habillé à la diable d’une assez mauvaise soutane, en descendant d’une petite carriole tirée par un âne.
Cet inconnu, qui semble chez lui, me tend la main et poursuit, « Vous avez devant vous un curé de campagne dont vous excuserez et la tenue et la voiture : le chanoine De Pauw qui vient vous rendre une visite et faire votre connaissance. »
M. De Pauw ! Je suis enchanté de vous rencontrer. On m’a beaucoup parlé de vous à Strasbourg ! Vous connaissez sans doute monsieur Saltzmann ?
Ce cher Saltzmann ! Bien sûr, mais il y a longtemps que je n’ai plus rien lu de ses productions ! Il voulait écrire, devenir le plus grand libraire d’Alsace... Pour l’instant, il musarde sur les chemins de la vie, je pense ! Carpe Diem est désormais son principe depuis qu’il a épousé une toute jeune personne à ce qu’on m’a dit ! C’est bien ainsi. Vous le connaissez donc ? Mais venez, allons nous promener dans le magnifique parc de mon beau-frère. Je vous montrerai un chêne qu’on dit millénaire ainsi que quelques belles pierres du monastère sur les ruines duquel a été élevée cette grande bâtisse où vous allez désormais vivre quelque temps. Et puis nous pourrons discuter. Vous me parlerez de Strasbourg. Je vous parlerai des Cloots, de la région, de Liège que j’ai quitté sans regrets.
Et bras dessus, bras dessous, comme des amis de toujours, nous nous perdîmes sous les arbres du parc.
La famille Cloots ne possède pas Gnadenthal depuis longtemps, je crois ? demandai-je prudemment.
Vous voulez dire que la savonnette à vilain n’a pas fait son œuvre depuis bien longtemps, rectifia-t-il en souriant ?
Je n’oserais pas, répliquai-je.
Jeune homme, dans la vie, il faut toujours oser. Votre élève vous l’apprendra d’ailleurs. Je l’ai passablement endoctriné là-dessus, ajouta-t-il en éclatant de rire.
La famille de Jean-Baptiste les Cloots est hollandaise d’origine. Ça, vous le savez je suppose ! À la fois armateurs et assureurs, ses grands oncles ont fait fortune dans le commerce maritime et le grand-père, Égide, est lui-même un riche négociant d’Amsterdam. Les Cloots disposent de correspondants dans le monde entier, amis ou membres de la famille, ce qui facilite commerce et échange de lettres de change. Une tante la généreuse donatrice de la belle rampe de l’escalier sur laquelle Jean-Baptiste peut si bien glisser et que vous n’avez pu manquer de voir, c’est la fierté de Thomas-François mon beaufrère cette tante donc, Ulrike, s’est installée à Cadix avec son époux, un armateur d’origine anglaise dont le réseau de connaissances et de relations complète celui des Cloots. Une autre sœur a épousé un Bombarda de Beaulieu, de bonne noblesse française qui ouvre au père de Jean-Baptiste, davantage banquier qu’armateur, les cercles prestigieux de l’aristocratie européenne toujours à la recherche d’argent, de liquidités, voire de participation dans les affaires les plus diverses sous le couvert de prête-noms roturiers.
Dame ! L’argent en ce bas monde justifie toutes les manœuvres !
Jean-Baptiste, l’éponyme, le grand-oncle le plus fortuné, possédait un superbe hôtel au centre d’Amsterdam, sur le prestigieux Herrengraacht. Vous aurez bien l’occasion de vous y rendre. Il était un des bourgeois les plus en vue de la ville, une notabilité dont on tenait compte des avis. À sa mort, il a fait don de la plupart de ses biens à son neveu Thomas-François.
On pourrait dire la même chose de cet autre grand-oncle qui s’est installé jadis à Anvers, Paul, qui porte le même prénom que l’arrière grand-père Paulo Cloots par qui la fortune de la famille s’était affirmée il y a moins de 100 ans et dont la mémoire reste vivante dans la bonne société hollandaise…
L’abbé s’était interrompu pour ramasser un énorme marron qui venait de s’échapper d’une bogue tombée à nos pieds.
Magnifique ce marron ! Regardez comme il brille : on dirait une laque ! Savez-vous qu’un de mes amis, académicien à Berlin, a inventé un lumignon fabriqué à partir d’un marron ! Il paraît qu’il est inépuisable et constitue une parfaite lampe de chevet ! À quoi ne pense-t-on pas dans les académies ! Mais revenons à nos moutons.
Thomas-François Cloots, à moins de trente ans, a donc eu la chance d’hériter d’une fortune conséquente et il n’a pas hésité un instant à faire comme c’est la mode : vivre à la française, vivre de ses rentes mais d’abord sans rompre complètement avec ses activités. Il n’aurait pas été de bon sang batave s’il avait agi autrement.
Pour la petite histoire, ses grands oncles ont déjà obtenu du roi d’Espagne, Philippe V, en 1718, la confirmation de leurs titres de noblesse, sur la foi de documents prouvant et attestant que depuis 1352 la famille Cloots appartenait à la noblesse du Limbourg. Il ne faut sans doute pas trop cher-cher l’authenticité de ces vieux papiers, mais bon… Quelques années plus tard, l’empereur Charles VI élevait Jean-Baptiste au rang de baron, un titre dont allait aussi hériter Thomas-François. Les Cloots sont donc nobles, ils auraient même quatre cent cinquante ans de noblesse et quatre générations honorées du titre de baron si l’on en croit certaines preuves qu’ils disent détenir.
Ils sont donc de bonne noblesse, dis-je. Tant de quartiers…
Vous savez, jeune homme, la noblesse ! m’interrompit-il avec un geste qu’on aurait pu interpréter pour du dédain… La Hollande ne se prêtait probablement pas suffisamment à ses rêves aristocratiques, elle sentait trop le comptoir à son goût. Le goût du hareng venait gâcher ses envies de musc !
Alors il a choisi la demi-mesure : il a essayé de ménager la chèvre et le chou, à proximité des grands ports des Pays-Bas, la région de Clèves lui est apparue comme un lieu privilégié : elle appartient au roi de Prusse, ce jeune souverain dont toute l’Europe chantait déjà les louanges. Songez que c’était tout au début du règne du roi, bien avant toutes ces guerres qui désolent le monde. C’était en outre un lieu apprécié des Hollandais fortunés qui voulaient se refaire une santé physique et aristocratique. On pouvait y prendre les eaux et les négociants y avaient fait construire de riches résidences.
Mais, rétorquai-je, changer de pays n’a pas été difficile ?
Oh ! non ! Le roi de Prusse s’est emparé de ces provinces, mais elles sont plus hollandaises que prussiennes et ce n’est pas une signature au bas d’un parchemin qui changera les choses. Le philosophe de Berlin le sait bien, aussi n’a-t-il pas essayé de bouleverser quoi que ce soit dans les mœurs ou les habitudes du pays. Il a seulement mis en place son administration en recrutant des gens qui déjà occupaient les mêmes fonctions pour un autre maître et puis il s’est attaché les notabilités du pays en distribuant quelques titres ronflant qui les flattent et qui les forcent à se sentir prussiens. Le despotisme de Berlin ressemble après tout beaucoup au despotisme de La Porte : on prend les notables du pays, on leur donne des médailles et des titres et puis, ils font ce que le maître veut sans qu’en apparence les choses aient changées ! C’est ainsi que Thomas-François est devenu conseiller secret du roi de Prusse et qu’il a assuré l’implantation prussienne de sa race tout en continuant à vivre sa noblesse à la française et à gérer son portefeuille à la hollandaise !
Je croyais qu’il s’était retiré des affaires depuis qu’il s’est établi ici ? C’est en tout cas ce qu’il m’écrivit à Strasbourg !
Monsieur Quintin, vous êtes bien jeune. Croyez-vous qu’un homme dont les affaires se portent le mieux du monde, un Hollandais, va décider tout d’un coup de fermer sa mine d’or pour s’ennuyer au fond d’un boudoir à dépenser ses rentes perruqué et couvert de dentelles ? Un négociant batave ne se déguise qu’épisodiquement en petit-maître, ajouta-t-il en éclatant de rire, bon chien, chasse de race !
Certes, ce que vous dites est officiellement vrai, poursuivit-il en me prenant le bras. Comme il n’est toujours pas de bon ton, quand on est de sang bleu, de se mêler trop directement ou de manière trop visible des affaires, il a nommé un fondé de pouvoir à Amsterdam, Jacob Schelling, un de ses camarades de collège travailleur et sans fortune qui, en sous-main, exécute ses ordres. Il vient parfois à Gnadenthal, vous aurez sans doute l’occasion de le rencontrer. C’est d’ailleurs un garçon très méritant, que mon beau-frère ne traite, hélas ! pas toujours avec la reconnaissance qu’il faudrait. Son côté baron en quelque sorte !
Donc, Monsieur le baron Cloots poursuit indirectement ses activités ?
Mais bien sûr ! Comme presque tous ceux qu’on appelle les grands. Indirectement est le bon mot : ainsi il n’y a pas risque de déroger. L’achat de la propriété de Gnadenthal s’inscrit dans la même perspective. Le château était agréable, sa situation exceptionnelle et le jeune baron a acquis en même temps pour peu d’argent une maison dans la ville même de Clèves où il est plus agréable de passer les mois d’hiver.
Malgré tout, ce changement de situation, cet éloignement d’Amsterdam…, tout cela a dû être une décision qui n’était ni simple ni facile à prendre.
Vous connaissez mal nos Hollandais cher ami. Ils ne s’engagent jamais avant d’avoir fait la preuve par neuf que tout marchera bien. Par prudence, Thomas-François avait d’abord loué l’imposante bâtisse peu avant Noël 1747. Il se déciderait définitivement si Gnadenthal devait vraiment correspondre à ses exigences et surtout si le roi de Prusse répondait à ses sollicitations. Le baron Cloots de Gnadenthal demanda donc et obtint du philosophe de Potsdam, dès le 1 er septembre 1748, un titre de Conseiller privé de sa Majesté prussienne, d’autant plus aisément que sa fortune le distinguait de bien des barons prussiens ou westphaliens aussi pauvres que le beau-père de Candide ! Celui qui n’était pas encore tout à fait Frédéric le Grand savait déjà apprécier les individus en fonction de ce qu’ils étaient susceptibles d’apporter au royaume de Prusse. Conséquence immédiate, le 15 octobre, le contrat de vente était rédigé et le 30 décembre entériné. Entre ces deux dates, l’industrieux Thomas-François a trouvé le moyen de se marier. Le 14 novembre, le contrat de mariage avec ma sœur, Alina Jacoba de Pauw, qui avait tout juste vingt ans, fut signé et le 23 novembre, le mariage religieux célébré dans la petite ville de Tegelen. Le mariage civil n’eut lieu que le 7 juillet 1750, tant le nouvel état du mari était accaparant.
Ce mariage était un mariage arrangé, si je puis vous poser la question ?
Oh, tout à fait ! Là non plus, il n’y a pas de secret. Depuis plusieurs années, les familles s’étaient mises d’accord. On se connaissait bien sûr, mais l’impulsion avait été donnée par ce bon oncle Jean-Baptiste. Ses désirs étaient des ordres ; on trouva l’idée excellente, d’autant plus que nous, les De Pauw, étions loin d’avoir la fortune des Cloots et que ceux-ci louchaient un peu sur une famille que la rumeur publique dit plus ou moins liée aux célèbres De Witt. Il suffisait d’attendre que Thomas-François obtienne sa majorité, qu’il assurât sa situation et continuât à faire la preuve de ses qualités professionnelles. Les jeunes gens s’étaient rencontrés deux ou trois fois et s’étaient d’ailleurs plus. Tout était pour le mieux.
Les De Witt ?
Mon cher Quintin, vous, un lecteur de Voltaire ! Voilà une carence qu’il faudra réparer ! Nous tenons à notre histoire hollandaise ! Il faudra vous mettre au courant ! On prétend que nous sommes parents avec Johan De Witt, le fameux révolutionnaire qui avait tenté, au milieu du XVII e siècle, de renverser le stathoudérat des Orange pour le remplacer par une oligarchie des principaux bourgeois. Lorsque Louis XIV, votre roi Soleil, cher Quintin, entra en Hollande en 1672, le jeune prince d’Orange fut appelé aux fonctions de Stathalter et les bourgeois de La Haye habilement manœuvrés assassinèrent les frères De Witt.
Jean-Baptiste connaît cela, je pense ?
Bien entendu. Depuis sa plus tendre enfance, on lui a rebattu les oreilles avec deux principes assez peu compatibles, l’huile et le vinaigre ! On lui a dit et répété qu’il a plus de dix quartiers de noblesse et en même temps qu’il descend d’un républicain ! De quoi s’y perdre ! Dieu sait ce que ces légendes laisseront dans un esprit aussi tendre et aussi sensible que le sien, car vous verrez, votre élève est d’une grande intelligence, mais aussi d’une sensibilité exacerbée. En fait, Alina et moi, appartenons à ce qu’on peut appeler une bonne famille bourgeoise et les liens avec les frères martyrs tiennent de la légende. Pourtant, c’est ce qu’on raconte ici aux enfants Cloots : des ancêtres chevaliers, marins aventuriers, barons d’Empire du côté paternel ; des héros presque républicains du côté maternel !

Nous avions atteint l’extrémité de la propriété, de l’autre côté d’un chemin creux commençait l’esplanade du parc des Nassau. Nous nous arrêtâmes pour contempler le paysage qu’envahissait l’ombre du soir. Seule la cime des grands arbres restait couronnée d’or. Quand nous nous retournâmes pour rentrer, un dernier rayon de soleil donnait un éclat extraordinaire à la façade blanche et ocre de Gnadenthal.
Le château est magnifique dans cette lumière, ne pus-je m’empêcher de m’exclamer.
C’est vrai, il possède une harmonie qu’on saisit mieux avec la distance. Ce point de vue est excellent. Les terres qui lui appartiennent sont de bonne qualité, comme les bois d’ailleurs et il y a encore je ne sais combien de matins de terre un peu marécageuse qu’il suffirait d’assainir pour doubler la surface de rapport. Thomas-François a fait une bonne affaire !
La demeure coûtait 35 000 guldens quand il l’a achetée, ce qui était une belle somme pour tout mortel, mais la fortune des Cloots n’en a été qu’à peine écornée.
Gnadenthal, qu’il s’est empressé de traduire en Val-de-Grâce, appartenait à une famille de diplomates très en cour auprès des électeurs de Brandebourg, les héritiers de Johann Moritz von Blaspiel, dont l’épouse faisait partie de l’entourage de la princesse Amalie à Potsdam.
Ce château, en dépit de sa modestie, est une des plus belles résidences du Bas-Rhin et son jardin baroque était si célèbre dès l’époque des Blaspiel que les curistes de Clèves en avait fait, avant le milieu du siècle, un des buts d’excursion les plus appréciés de la région.
Dites-le moi si je me trompe, mais je crois que lorsque M. de Voltaire est passé dans la région pour se rendre à Berlin, il en a gardé un excellent souvenir ?
C’est effectivement ce qu’on dit. Il a logé dans un château du voisinage en se rendant à Berlin. Une de ses lettres à sa nièce madame Denis parle de son admiration pour cet endroit qu’il jugeait parmi les plus beaux du monde. Les gazettes ont d’ailleurs dû publier ce texte. L’avez-vous lu ?
Bien sûr, le Courrier du Bas-Rhin en a donné de larges extraits.
Vous êtes abonné à ce journal ? Moi, je ne le lis que de temps en temps. C’est une feuille très peu libre ! On y sent la patte de la cour de Berlin !
Oui, répondis-je, avant mon départ de France, je le consultais parfois chez Saltzmann. Il avait installé un cabinet de lecture au fond de sa librairie. J’y passais souvent…
Croyez-en mon expérience : le philosophe de Potsdam est aussi un prince ou plutôt est d’abord le Prince ! Hélas ! Entre l’auteur de l’ Anti-Machiavel et le souverain, les rapports sont très… disons « lâches » !…
Nous nous arrêtâmes un instant pour jouir du plus beau point de vue qui m’ait été jamais offert : nous étions sur une petite butte, la campagne alentour composée de douces collines, les prairies, des vaches et des moutons répandus sur ce tapis vert, les dernières cultures, la ligne noire d’une forêt épaisse à l’horizon donnaient l’image de l’Arcadie heureuse. Des vers de Virgile me revenaient à l’esprit. Je soupirai de bien-être.

Jean-Baptiste est né à Gnadenthal, pardon au Val-de-Grâce ?
Eh oui, après avoir réglé ses affaires, après avoir convolé en justes noces, Thomas-François, en bon sujet de son roi, en bon chrétien, a fait des enfants. Toujours ce fameux ordre batave, ajouta-t-il en montrant le paysage autour de nous. Croissez et multipliez-vous ! C’est dans ce lieu enchanteur que sont nés tous les enfants du couple, tous mes neveux et nièces. De 1750 à 1762, les huit enfants y ont vu le jour.
Huit enfants, mais…
Hélas oui ! Seuls trois d’entre eux ont dépassé le stade critique des quatre ou cinq premières années, trois garçons : Egidius Thomas Joannes Baptista Josephus Antonius si je n’oublie pas de prénom, né en 1754, Joannes Baptista Hermanus Maria, votre élève, né le 24 juin 1755 et Franciscus Joannes Adrianus Maria né en 1760…
Voilà ! Nous sommes de retour. Nous avons fait le tour de la partie la plus agréable du parc. Vous découvrirez l’orangerie et les bois seul ou avec vos élèves. Mon beau-frère a réussi à acclimater des plantes très curieuses ; vous verrez ! Entrez cher ami. Vous êtes chez vous désormais, encore que j’aie appris que votre premier séjour serait très bref puisque vous accompagnez les enfants à Bruxelles ?

Je m’efforçai de lui expliquer ce qu’il savait certainement, un bon moyen pour moi de mettre de l’ordre dans mes idées. Dans quelques jours nous partirions effectivement pour la ville belge où Jean-Baptiste et son frère Égide devaient entrer au collège. Égide venait de passer deux années au fameux collège de Juilly près de Paris, le collège où avait étudié Montesquieu, mais des ennuis de santé, une mésentente avec M. de Bombarda, son parent et premier correspondant, avaient fait que les Cloots avaient décidé de le rapprocher. Bruxelles était un endroit idéal. Thomas-François s’y rendait régulièrement pour ses affaires. Il logeait dans un hôtel que lui laissait un ami, le banquier Van Loo, une relation des Van den Yver, les banquiers parisiens, qui avaient, après les Bombarda, chaperonné Égide en France. Un oncle bruxellois, Jean Van Brée avait accepté de s’occuper des enfants lorsqu’ils seraient scolarisés dans un des collèges de la ville et que Thomas-François serait absent.
Sur la recommandation de MM. Schœpflin et Saltzmann, on m’avait proposé pour servir à la fois d’accompagnateur et de précepteur aux deux enfants. À Bruxelles, je devais loger chez Jean Van Brée et il avait été décidé que j’aiderais aussi ce monsieur dans sa correspondance française.

M. De Pauw me précéda alors pour m’annoncer à vous, madame, sa sœur. Vous me reçûtes avec un sourire en posant les questions d’usage, me demandant si le pays me plaisait, si le parc était à ma convenance. Vous me regardiez avec beaucoup d’attention, inquiète sans doute d’avoir confié ses enfants à un inconnu.
Vous êtes bien jeune, monsieur, avez-vous dit avec un soupir, Égide et surtout Jean-Baptiste ne sont pas d’un caractère facile !
Je pense que nous nous entendrons madame, j’ai déjà vu mes deux élèves. Tout se passera bien. J’ai pour vous et pour votre époux des lettres de MM. Schœpflin et Saltzmann qui me recommandent et une seconde lettre des princes de Salm chez qui j’ai eu la responsabilité de leurs deux aînés, à leur entière satisfaction.

Vous vous étiez alors assise au coin de la cheminée qui pétillait d’un bon feu et aviez parcouru d’un regard distrait les missives. Votre visage doux et mélancolique reflétait vos appréhensions bien naturelles.
C’est bien monsieur, je vous souhaite une bonne installation au Val-de-Grâce. Mon frère vous donnera tous les renseignements que vous souhaitez. Mon époux, que vous n’avez fait qu’apercevoir hélas ! part en voyage, vous ne le rencontrerez vraiment qu’à Bruxelles, où il vous attend, puisque vous partez après-demain, n’est-ce pas Corneille ?
Tout à fait ma chère, répondit l’abbé, mais en attendant, je crois que nous allons passer à table. Monsieur Quintin a certainement faim. Martha vient de Lorraine, elle nous a préparé une spécialité de son pays, vous verrez ! C’est une perle ! Après avoir dîné, vous n’aurez plus qu’une envie : revenir à Gnadenthal et profiter des talents de notre Cunégonde !

Nous avions beaucoup discuté ce soir-là. J’avais lu les premiers essais du chanoine qui annonçaient ses Recherches philosophiques sur les Américains, ou mémoires intéressants pour servir à l’histoire de l’espèce humaine, et j’étais impatient de lui poser des questions, je l’avais aussi interrogé sur le roi philosophe, sur Berlin, sur Sans-Souci, et il m’avait répondu avec beaucoup de bonhomie. Il ajouta en souriant que je devrai un peu attendre pour en savoir plus, car sa connaissance de la capitale prussienne ou de la Cour était encore bien fragmentaire, mais comme le prince évêque de Liège venait de le désigner pour défendre ses intérêts auprès du roi, à notre prochaine rencontre, il me donnerait tous les renseignements que je voudrais.
Nous avions encore parlé des Cloots, de leur sens des affaires, des réseaux commerciaux dans lesquels ils étaient impliqués, mais aussi de leurs premières années dans la région.

Leur bonheur au Val-de-Grâce aurait en effet pu être de courte durée, puisque la Guerre de Sept Ans n’épargna pas le pays clèvois. Jean-Baptiste n’avait pas trois ans que le bruit du canon et les roulements de tambour faisaient résonner la campagne de leurs fracas meurtriers : les troupes du roi de France s’étaient jetées sur Clèves et ses environs comme sur une proie toute faite, comme la misère sur le pauvre monde, disait l’abbé. Elles mirent à feu et à sang la belle vallée, comme le firent à leur tour, quelques temps plus tard, les troupes prussiennes, qui devaient bien vivre, elles aussi, sur le pays !
Gnadenthal échappa à ces horreurs. Le baron, bien que tout nouvellement conseiller secret du Roi de Prusse, mais fort de sa parenté française, avait accueilli les officiers français en son château. Ces hommes qui tuaient et pillaient le jour se révélaient être les plus charmants compagnons le soir, à la veillée, quand, devant la cheminée du grand salon, on se réunissait pour parler de philosophie, de théâtre et de littérature en dégustant une tasse de chocolat ou de café à l’ambre dont la matière première avait débarqué à Rotterdam, apportée par un vaisseau de la famille.
Dehors, c’était autre chose : le peuple souffrait, on voyait la fumée noire des habitations qui brûlaient de temps en temps. Mais le soir, devant l’imposante cheminée de Gnadenthal, à la lumière des flammes cette fois pacifiques du foyer, les meurtres de la journée devenaient des actes d’héroïsme, les viols touchaient à l’exploit chevaleresque et les chaumières incendiées, bah ! il n’y aurait qu’à les reconstruire !
Jean-Baptiste était à la fois fasciné et apeuré par ces hommes, leurs grands chapeaux, leurs panaches, leurs capes de couleur, leurs épées, leurs pistolets, leur taille, leur force, leur mauvaise odeur et parfois leurs bonnes manières.
L’un d’eux en particulier l’effrayait. C’était un officier des mousquetaires, un grand flandrin habillé de rouge et noir, qui prenait un malin plaisir à faire sonner ses éperons en montant les escaliers menant à l’entrée du château.
« Jean-Baptiste, grognait-il en mordillant sa moustache, à peine entré, viens que je te montre et que je te raconte… »
Et il prenait dans ses bras l’enfant qui n’osait dire non à sa rudesse. Il l’emmenait vers le cheval fauve qu’un soldat dessellait au bas des degrés avant de le conduire à l’écurie pour le panser. L’homme empestait la sueur de sa monture, le tabac, la poussière et la poudre. Il était le diable en personne et serrait Jean-Baptiste dans l’étau de ses bras.
Au bas de l’escalier, le cheval écumant et furieux, ne se laissait pas facilement enlever le harnais ; le soldat, Bellérophon burlesque, jurait et tirait sur le mors de ce Pégase écumant, de la paille volait dans tous les sens, les sabots résonnaient sur la dalle, des étincelles jaillissaient. C’était affreux, on aurait dit ce cheval fou dont parlait l’instituteur, M. de Till, qui avait emporté dans la mort Hippolyte, le beau-fils de Phèdre…
Un soir, le reître retira d’une des boîtes de sa selle deux débris sanglants que Jean-Baptiste reconnut avec horreur pour être des oreilles.
« Voilà petit ! Ce sont les esgourdes d’un méchant soldat du roi de Prusse. Comme j’arrivais avec mes hommes dans un chemin, il a surgi avec deux ou trois autres miséreux et m’a ordonné de m’arrêter en me menaçant de sa lance. M’ordonner quelque chose à moi, officier du roi de France ! Tu te rends compte ! Bon prince, je lui ai dit de dégager s’il ne voulait pas que nous le piétinions. Il est resté là, stupide, sa lance dirigée vers nous. J’ai piqué des deux pour lancer Flamme et, au passage, j’ai donné un bon coup de botte à ce bonhomme, qui s’est retrouvé le cul par terre. Il ne méritait ni que je lui brûle la cervelle ni que j’use mon épée sur ses os. Ses compagnons, plus malins, avaient pris la poudre d’escampette ! Comme il se relevait et ne semblait pas décidé à s’enfuir à l’image des autres, je suis revenu vers lui, l’ai assommé avec la crosse de mon pistolet et comme il n’avait rien voulu entendre, je lui ai coupé les oreilles puisqu’elles ne lui servent à rien !
Tiens, Jean-Baptiste, je te les donne. Tu les accrocheras à ta ceinture. Garde-les bien : en les regardant, tu te rappelleras toujours qu’on ne s’oppose jamais impunément à la puissance du Roi de France et qu’il faut ouvrir grandes ses oreilles pour entendre ses ordres, car il n’aime pas se répéter. »

C’était encore l’abbé qui me racontait cette effroyable anecdote alors que nous étions assis devant le foyer du salon, mais cette fois sans soldat ni reître.
Jean-Baptiste s’est alors levé, mon bon Quintin. Songez bien qu’il n’avait que sept ans ! Il a pris la boîte sanglante et l’a jetée à la figure de l’officier qui n’en pouvait mais.
Vous êtes un méchant homme monsieur. Vous n’êtes pas digne d’être au service du roi de France. Je vous méprise, vous, vos armes et votre cheval ! Je hais les chevaux ! Et il a tourné les talons, bien droit, bien raide pour disparaître par sa porte favorite.
Depuis, il a gardé cette haine pour la gente hippique. Bien qu’excellent cavalier, il ne consent à monter qu’exceptionnellement.
Jean-Baptiste est démonstrativement un grand marcheur !

J’interrogeais aussi sur les études suivies par mes deux élèves, par le puîné particulièrement.
Son instituteur, un prêtre de Clèves, Wessel de Till, lui avait appris à lire avec les histoires du Grand Cyrus et les contes de Charles Perrault. Barbe Bleue le fascinait particulièrement.
Il a d’ailleurs imaginé une autre fin à ce conte : un brave chevalier se déguisait en femme et prenait la Barbe Bleue sur le fait. Il le fendait en deux d’un coup d’épée et aussitôt toutes ses victimes retrouvaient la vie… Quelle imagination !
Il a aussi lu, comme son frère, renchérit Cornélius De Pauw en levant les yeux au ciel, l’inévitable Catéchisme de l’abbé Fleury…Je demanderai à Wessel de Till, qu’il vous apporte les cahiers des gamins. Vous verrez, ce monsieur est un homme de grand jugement et, s’il n’a guère voyagé, il a beaucoup lu et pratique joliment la langue française et le latin !

Ce fut une longue soirée que cette première soirée à Gnadenthal. On me posa aussi beaucoup de questions sur ma famille, mes études, mes projets.
J’allai enfin vers ma chambre, lorsque passant devant la porte de Jean-Baptiste et d’Égide, j’entendis une petite voix qui m’appelait dans l’obscurité :
Cher Monsieur Quintin, nous vous attendions pour vous souhaiter une bonne nuit. Nous voulons aussi vous dire, Égide et moi, que nous sommes très contents de vous avoir comme professeur et de partir avec vous pour retrouver notre père. Dormez bien.


Qu’ai-je répondu alors devant tant de gentillesse ? Je ne sais plus, mais je me souviens que je me sentis heureux, content d’être à Gnadenthal…

C’était il y a plus de trente ans ! Égide, Jean-Baptiste, Thomas-François…, tous ont vécu leur trop courte vie, et je suis encore là pour témoigner…


Le lendemain matin, Je suis venu vous faire mes adieux, madame, puisque vous partiez pour Rœrmond.
Monsieur Quintin, m’avez-vous dit, tournant la tête et me fixant de votre regard clair, ma vie est finie. J’ai donné le jour à huit enfants et Dieu les a tous rappelés à lui comme il a aussi rappelé mon cher époux. Ma vie sur cette terre ne sera plus qu’attente et prière. Je n’ai d’inquiétude que pour Jean-Baptiste ! Je dois prier pour lui et pour le repos de son âme. Tous mes autres enfants ont certainement été accueillis en Paradis. Mais lui !… C’est pourquoi je vous ai demandé ce travail et je vous remercie encore d’avoir bien voulu venir jusqu’à Gnadenthal. Je souhaiterais qu’ainsi, cher ami, vous m’aidiez à mieux le comprendre, à savoir ce qu’il voulait. Ce livre que vous écrirez sera mon livre d’heures chez les sœurs de Rœrmond. Dites-moi je vous en prie, qui était ce fils que j’ai si peu connu, ma tristesse et mon remords… Dites-moi tout, ne me cachez rien.
Madame, répondis-je, votre frère, monsieur de Pauw m’a écrit à ce sujet. Je suis venu de Paris avec tout ce qui pourra me permettre de mettre à bien cette tâche : j’ai là mes lettres, certains documents de Jean-Baptiste, que j’ai pu arracher aux sbires qui sont venus saisir ses papiers, j’ai ses œuvres. J’ai mes souvenirs puisque je l’ai côtoyé de longues années. Je vous promets ce document qui vous dira, un peu, la vie de votre fils.
C’est bien monsieur Quintin. J’attendrai. Mais ne soyez pas trop long. Prenez ce cahier rouge, s’il vous plaît, vous pourrez y noter le résultat de votre travail.
2. Vers Bruxelles
L e 26 octobre 1764, nous quittâmes Gnadenthal.
Le château et le parc disparurent vite derrière les grands chênes enserrant dans leurs ramures poussiéreuses la route tortueuse de Gennep.
M. le baron de Cloots avait loué pour nous une de ces voitures confortables fabriquées à Landau et qui font, encore aujourd’hui, la fierté de cette ville du nord de l’Alsace. Une merveille : elle était équipée d’énormes ressorts d’acier à l’avant et à l’arrière. On ne ressentait rien ou presque rien des inévitables cahots de la chaussée, d’autant plus que les sièges recouverts de cuir d’Espagne venaient d’être rembourrés par le meilleur bourrelier de Clèves, le père Schmidt, dont l’échoppe faisait la réputation de la Engelgasse, la rue commerçante de la ville. Le baron avait préféré louer un véhicule plutôt que d’utiliser sa propre voiture parce qu’il trouvait la location plus pratique et, en fin de compte, pas plus onéreuse si l’on considère les économies de temps, de cocher et de chevaux. Sa propre voiture était en effet une construction hollandaise acquise au début du siècle par l’oncle Paul, qui ne l’utilisait guère que pour de cours déplacements dans les environs d’Amsterdam. Elle était étroite et peu confortable, lourde, raide, inapte à de longs trajets. Elle avait été construite par un maître charpentier de marine que le grand oncle aidait alors généreusement à élever sa nombreuse famille. Elle était indestructible, mais son poids, ses roues relativement petites, cloutées, son absence de suspension, condamnaient à faire au plus et prudemment une demi-douzaine de lieues par jour. Pour arriver à Bruxelles, il aurait fallu compter au moins dix ou douze jours. Avec ce landau et deux bons chevaux, on gagnerait beaucoup de temps sur le trajet. M. de Cloots que nous allions retrouver à Bruxelles, devait remonter presque immédiatement sur Amsterdam pour ses affaires : deux navires appareillaient de Rotterdam pour Java et il fallait mettre au point la question de l’assurance de la cargaison, car si la situation en Europe allait mieux, les corsaires et autres pirates continuaient à fourmiller dans les mers du sud. Il conserverait cet équipage léger et rapide : il perdrait moins de temps, donc moins d’argent. En outre, pour les deux enfants, l’ennui serait plus court et la fatigue plus supportable. Égide surtout causait des soucis.
L’an passé, le 7 avril 1763, exactement, on l’avait placé au fameux collège-académie royale de Juilly en France. Il avait bénéficié des meilleurs professeurs, avait côtoyé les plus grands noms dans ce collège qui avait accueilli le fameux Montesquieu et son puîné Martillac, le frère de l’immortel Voltaire, Antoine Arnaud, Cassini, Boulainvilliers et bien d’autres célébrités. Mais il ne s’était pas habitué à ce nouvel univers et n’avait fait que regretter en son for intérieur son maître de Gnadenthal, le prêtre desservant entre autres la chapelle du château, l’excellent Wessel de Till, un brave homme fort capable qui lui passait tous ses caprices. À Juilly, les choses avaient été différentes. La discipline de la maison était rude et les régents ne se prêtaient guère à de quelconques effusions. Ses correspondants avaient d’abord été les cousins Bombarda de Beaulieu, mais ils demeuraient loin du collège. La venue de ce petit Batave ne les intéressait que médiocrement et Égide ne fut invité à venir les voir qu’une seule fois.
Le futur comte de Narbonne partageait sa chambre et tentait tant bien que mal de le consoler, mais rien n’y faisait, d’autant plus qu’Égide souffrait de problèmes respiratoires et que les angoissantes crises d’asthme se répétaient de façon dramatique. Thomas-François, que la direction de l’établissement avait prévenu, avait tenté de remédier au triste sort de son fils en chargeant un ami et commissionnaire, le banquier Van den Yver, de compenser la légèreté des Bombarda, leur inaptitude à jouer parfaitement leur rôle de tuteurs.
Malgré les soins constants de ces braves gens, qu’Égide connaissait puisqu’ils étaient d’anciens voisins de la maison grand paternelle du Heren-gracht à Amsterdam, chez eux, il s’était montré d’une sauvagerie incompréhensible, avait refusé de manger et passé le plus clair de son temps à pleurer, ce qui n’avait amélioré ni son asthme ni son moral.
On avait alors dépêché son parrain, l’oncle Clotens, en France pour qu’il aille, après seulement quelques mois, rechercher l’enfant qui s’étiolait au grand dam des Van den Yver, des cousins Bombarda qui étaient tout de même venus aux nouvelles et des bons pères de Juilly qui n’en pouvaient mais. Le brave oncle avait ramené en juin 1765, aux vacances d’été, un petit corps amaigri et un visage pâle, transparent comme une porcelaine, avec un nez pincé qui n’annonçait rien de bon.
À Gnadenthal, Égide semblait avoir repris un peu de santé. Martha lui avait préparé les plats qu’il aimait et son instituteur avait repris, à sa grande joie, du service. Les promenades dans la campagne clèvoise, les parties de pêche au bord d’un affluent du Rhin vers Remscheid et surtout les infusions concoctées par la femme d’un fermier, prises régulièrement avec Jean-Baptiste, l’avaient requinqué. Enfin, la présence maternelle tangible lui avait apparemment fait le plus grand bien. Mais ce grand garçon ne pouvait demeurer ainsi, isolé, dans la demeure paternelle. Il était l’héritier du titre, il lui fallait terminer ses études pour le moins. Votre époux et vous-même, madame, aviez donc décidé de le placer avec son frère chez les Oratoriens de Bruxelles, une école bien moins réputée que Juilly, mais aussi moins éloignée de Clèves et qui avait tout de même ses lettres de noblesse. Le futur chanoine De Pauw y avait effectué un séjour dans son enfance et conservé un excellent souvenir. Le père De Lannoy, directeur de l’établissement, était une de ses connaissances et un obligé de la famille. Le nombre d’élèves était réduit, la pension plus familiale et surtout, Égide ne serait pas seul puisque Jean-Baptiste l’accompagnerait.

Jean-Baptiste était tout le contraire de son frère : plein de santé, un vif argent, toujours de bonne humeur, joueur, farceur, un vrai petit diable d’enfant. Si Égide consentait poliment à dire qu’il était content d’aller à Bruxelles avec une mine de papier mâché qui démentait ses paroles, son cadet bondissait de joie à la seule idée du voyage et de la découverte de cette grande ville dont il avait tant entendu parler !

Les adieux furent brefs. Jean-Baptiste vous salua, serra rapidement dans ses bras son frère François-Adrien, qui n’avait pas encore cinq ans, et s’enfuit en courant vers la voiture, rappelant que nous devions nous presser si nous ne voulions pas manquer le coche d’eau pour traverser la Meuse.
Égide, lui, ne put retenir ses larmes et, fort émue vous-même, madame, vous l’avez embrassé de toutes vos forces tandis que le petit François-Adrien, apitoyé, lui offrait pour le voyage et pour le consoler le dessin qu’il avait fait la veille. Ce cadeau cependant ne fit qu’augmenter les larmes et impatienter Jean-Baptiste qui aurait déjà voulu être à mille lieues du château :
Mon frère ! Je vous en prie ! Vous êtes mon aîné ! Montrez-moi la route, Charles attend !


Nous allions passer la Meuse sur le bac de Gennep. Égide observait, de loin, la manœuvre de la voiture et Jean-Baptiste, lui, s’était précipité vers le capitaine, un fier gaillard à la barbe de feu, tenant fermement entre ses grosses pattes rouges une immense roue de bois verni, un gouvernail de quatre mâts au moins ! Notre cocher improvisé, ce bougon de Charles, de son côté, avait pris langue avec un bourgeois de Clèves qui se rendait en Frise et moi, seul à l’arrière du bac, je regardai songeusement la rive s’éloigner.
Mon exil ou ma nouvelle vie se poursuivait donc : après l’Alsace, après Francfort, Clèves et la Prusse, maintenant la Belgique. J’étais un peu triste de devoir quitter aussi vite ce lieu idyllique de Gnadenthal et surtout l’excellent chanoine De Pauw dont les quelques conversations m’avaient charmé. On disait en outre que Bruxelles était une ville triste, une cité de moines et de prêtres, de nonnes et de pieuses duègnes.
J’avais quitté la France en désespoir de cause : il n’était pas facile, vers 1760, à un jeune homme pauvre de faire carrière en son pays et les premières années de ma vie ressemblent assez à celles de Figaro. Mes études terminées grâce au petit héritage d’une parente, en 1756, j’avais abandonné Lyon, la ville de mon enfance, pour devenir précepteur en Alsace du sud dans la famille de l’archigrammateus le greffier tabellion du comté de Ferrette, une terre appartenant à madame la duchesse de Mazarin. Puis, au bout de deux années au cours desquelles j’avais eu la responsabilité des fils de ce greffier dont l’aîné est actuellement assez connu dans le monde des lettres, monsieur Lamartelière, le fameux auteur de Robert Chef de brigands, j’étais passé en Suisse, à Soleure, pour m’occuper des enfants du représentant de la France dans leur belle maison du Weissenstein. De là, en 1759, je m’étais rendu à Francfort pour rejoindre une relation de cet ambassadeur, l’érudit lorrain, Joseph Uriot, qui voulait lancer une feuille résumant toutes les gazettes de l’Europe. Mes essais dans le journalisme furent brefs : notre Universalia n’eut aucun succès, il n’y eut pas même assez de souscripteurs pour que le second numéro voie le jour, mais j’avais au moins rencontré le monde des libraires et je décidai de rester à Francfort pour y apprendre ce métier, chez François Varrentrapp, un libraire et imprimeur qui avait eu son heure de gloire à l’époque du couronnement de l’empereur Charles VII ! Le baron de Barckhausen, un personnage important de la ville et grand ami de Joseph Uriot, m’avait recommandé. Francfort était une ville libre et un centre important pour la librairie. La foire était un événement considérable et on y publiait dans toutes les langues. Varrentrapp éditait de nombreux livres en français et il m’en confia vite la responsabilité. Grâce à ses relations maçonniques en particulier, il avait en charge toutes les publications officielles de la ville et son commerce florissait.
Je ne sais plus dans quelles conditions exactement, toujours est-il que, après trois années de séjour francfortois, je partis pour Strasbourg pour y assurer les fonctions de secrétaire auprès de monsieur de Wesserling, membre du Conseil souverain d’Alsace. Ce fut une expérience décevante puisque ce monsieur se débattait dans des difficultés financières inextricables. Je passais deux mois auprès de lui sans toucher le moindre salaire. Mon séjour strasbourgeois ne fut tout de même pas inutile. Je fis la connaissance de Daniel Schœpflin et de Rodolphe Saltzmann, pour lesquels je réalisai de menus travaux. Le premier avait créé quelques années plus tôt une école des diplomates et de droit public où je trouvais à m’occuper utilement auprès de Christophe-Guillaume Koch, l’auteur de l ’Histoire des Révolutions politiques de l’Europe, une œuvre qui devait passionner Jean-Baptiste. Le second songeait déjà à sa société philanthropique et à sa librairie académique qui aurait le rôle que toute l’Europe connaît.
J’avais alors rencontré Monsieur de Montesquiou, lié aux Bombarda, et je l’avais tenu au courant de mes projets de quitter la France, peut-être même de partir pour l’Amérique. Il m’avait parlé de son cousin prussien, qui cherchait justement un précepteur pour le plus jeune de ses fils. Le libraire Saltzmann par lequel j’étais entré en contact avec Montesquiou, m’avait encouragé : les Cloots, puisqu’il s’agissait d’eux, étaient alliés à Corneille de Pauw, un philosophe qu’il appréciait et que je ne manquerai pas de rencontrer. Il m’avait prêté ses livres. J’avais accepté de partir pour Clèves.
Et voilà, j’étais donc entré au service de cette famille de banquiers et d’armateurs hollandais.

Je songeais en somnolant, bercé par les cahots de la voiture, au moment de mon arrivée dans la région, après neuf jours de route depuis Paris et des haltes dans des auberges toutes plus dégoûtantes les unes que les autres.
La ville de Clèves, bien située m’avait assez plu malgré sa petitesse et l’étroitesse de ses rues. J’avais été frappé par sa propreté et par le parc qui la prolongeait en direction du château des Cloots. La rivière était canalisée, des moulins agrémentaient les rives. Les habitants ne semblaient pas trop se ressentir des effets de la guerre qui venait de sévir. Çà et là, on voyait bien dans les campagnes les ruines de masures calcinées, mais les champs étaient bien tenus, un bétail abondant broutait dans de grasses prairies et les villages ne paraissaient pas avoir souffert de la soldatesque.
Les alentours immédiats de Clèves en direction de Gnadenthal forment le plus beau lieu de la nature et l’art a encore ajouté à la situation. C’est une vue supérieure à celle de Meudon tant vantée, où j’aimais me promener plus tard avec Jean-Baptiste : c’est un terrain planté comme les Champs-Élysées et le Bois de Boulogne ; c’est une colline couverte d’allées d’arbres en pente douce. Un grand bassin reçoit les eaux de cette colline. Au milieu du bassin s’élève une statue de Minerve. L’eau de ce premier bassin est reçue dans un second qui la renvoie à un troisième, et le bas de la colline est terminé par une cascade ménagée dans une vaste grotte en demi-cercle. La cascade laisse tomber ses eaux dans un canal qui va arroser une vaste prairie et se joindre à un bras du Rhin. Mademoiselle de Scudéry et La Calprenède auraient rempli de cette description un tome de leurs romans.
Le chanoine De Pauw m’avait raconté l’histoire de Maurice de Nassau, gouverneur en son vivant de cette belle solitude, et qui y fit presque toutes ces merveilles. Il s’est fait enterrer au milieu des bois, dans ce grand diable de tombeau de fer qui impressionnait Jean-Baptiste, environné de tous les plus laids bas-reliefs du temps de la décadence de l’Empire romain et de quelques monuments gothiques plus grossiers encore.
Pourtant, malgré la beauté de la situation de Clèves, malgré le célèbre chemin des Romains et, en dépit d’une tour qu’on prétend bâtie par Jules César ou au moins par Germanicus, en dépit des inscriptions d’une vingt-sixième légion qui était ici en quartier d’hiver, en dépit des belles allées plantées par le prince Maurice et de son tombeau de fer, en dépit enfin des eaux minérales excellentes découvertes ici depuis peu, et qui seraient aussi bonnes que celles de Spa et de Forges, je me remémorais les paroles ironiques du chanoine de Pauw : « On ne peut avaler de petits atomes de fer dans un plus beau lieu. Mais il ne suffit pas comme vous le savez d’avoir du mérite pour avoir la vogue. L’utile et l’agréable sont ici ; mais ce délicieux séjour n’est fréquenté que par quelques Hollandais que le voisinage et le bas prix des vivres et des maisons y attirent et qui viennent admirer et boire. »

Il avait bien raison le chanoine : le bac s’éloignait de la rive et toutes ces beautés formaient vraiment le plus beau panorama du monde, mais les marchands hollandais avaient envahi ce temple : on apercevait ces demeures qui s’égrenaient le long de la rive et sur les hauteurs comme en arrière plan : autant d’habitations cossues construites par de nouveaux riches qui, loin du comptoir, jouaient au grand au milieu de leur parc, miniature de Versailles probablement !
Sauf votre respect, madame, le père de mes deux élèves n’avait pas échappé à cet accès de vanité. Comme me l’avait raconté monsieur De Pauw, son beau-frère avait sans doute un petit côté monsieur Jourdain et ce n’était pas forcément l’harmonie de la nature qui l’avait attiré dans ces parages enchanteurs. La fierté de posséder ce titre de baron l’avait poussé à le mettre en valeur en acquérant un fief et en devenant conseiller de sa majesté ! La poésie des lieux n’avait pas dû jouer un grand rôle. En revanche, à Gnadenthal, il pouvait se donner l’illusion d’être un seigneur, comme ses cousins Montesquiou ou Bombarda !
Tout cela paraît bien ridicule aujourd’hui où les titres ont été heureusement abolis par notre Révolution et l’action de Jean-Baptiste/Anacharsis ! Jean-Baptiste justement se tenait sur la proue du bac. Je le revois, fier comme Artaban, le nez au vent, les bras croisés, heureux de sentir le parfum de l’aventure qui l’emmenait dans le vaste monde.
Qu’est-ce qu’une vie ? Qu’est-ce que la vie ? Il faut la penser en dehors de l’individu, sinon, elle n’a pas de sens. La Vie, c’est le monde comme il va, l’humanité en marche !
En un peu plus de trente années, j’ai vu presque naître, grandir, écrire, aimer, se battre, mourir mon ami Anacharsis qui croyait pouvoir changer ce monde, changer cette vie ; en moins de trente ans j’ai aussi aimé, épousé Émilie, vécu des heures merveilleuses avec elle, souffert quand elle souffrait. Je lui ai fermé les yeux ; elle m’a quitté. En moins de trente ans, j’ai eu plusieurs enfants : deux sont morts dans leur berceau ou à un âge où ils devenaient la consolation et le bonheur d’un père. C’est beaucoup de moi qui s’en est allé et pourtant je vis encore… En moins de trente ans, j’ai eu des quantités d’amis : bien peu sont encore de ce monde, tous des ombres, des souvenirs déjà imprécis… Vaste cimetière cette existence ! Et pourtant la vie continue, l’amour, comme une plante vivace, un lierre opiniâtre relie les générations, l’homme devient imperceptiblement meilleur, les idées d’Anacharsis sont, de génération en génération, moins utopiques… Demain, il fera sans doute bon vivre, sans drapeaux, sans princes, sans Églises. L’Homme sera enfin adulte. La main s’ouvrira et le poing deviendra caresse sans égard de couleur de richesse ou de nation. Demain, le rêve d’Anacharsis...
Bien sûr, je ne pensais pas à tout cela sur le bac qui traversait la Meuse, mais j’étais la proie d’une angoisse inexprimable, d’un malaise diffus et effrayant. Je pressentais que ce départ était un nouveau pas vers une destinée inévitable.

Nous venions de toucher la rive herbue et le clocher de Gennep avait disparu derrière la cime des arbres bordant le fleuve. Nous allions prendre la direction d’Eindhoven, puis, par Valkenswaard, Molo, Mechelen, nous rejoindrions la capitale du Brabant, Bruxelles.

Jean-Baptiste se précipita vers moi, visiblement impatient, les joues rouges autant du vent de la course que d’excitation.
Monsieur Quintin, nous sommes arrivés sur l’autre rive ! Charles s’occupe de faire descendre la voiture ! Venez ! J’ai parlé au capitaine. Il m’a expliqué le fonctionnement du bac. Voyez-vous cette longue corde qui traverse la Meuse ? Le bac y est fixé. La force du fleuve nous entraînerait n’importe où, au loin, sans elle. Mais cette force inutile donc est récupérée par le gouvernail de notre bac et ainsi, retenu par son attache, poussé par les flots, il glisse d’une rive à l’autre sur la corde, sans effort et, comme vous avez pu le constater, à belle vitesse !
Très bien, Jean-Baptiste ! Nous en reparlerons dans nos leçons de physique !
Moi, je l’ai déjà appris à Juilly, ajouta Égide qui venait de nous rejoindre. Notre maître, le père Le Bars, était tellement passionné par ce qu’il appelait le parallélogramme des forces que cette expression était devenue son surnom ! Monsieur de Narbonne était irrésistible quand il nous prévenait en l’imitant que Parallélogramme des Forces arrivait. Monsieur Le Bars était en effet un vieux prêtre aussi haut que large avec des mains qui étaient de véritables battoirs !
En tout cas, conclut Jean-Baptiste peu intéressé par l’anecdote de son frère, c’est une chose formidable que l’esprit de l’homme ait su détourner une force aussi énorme, mais aveugle, que celle d’un fleuve pour en faire une puissance intelligente, à son profit. L’esprit peu tout, monsieur Quintin ! Il suffit donc de bien réfléchir, de bien étudier les causes pour découvrir les secrets de la nature et agir en conséquence ! Il suffit de vouloir !

Nous commencions à évoquer avec passion d’autres exemples du génie humain, les barrages, les moulins, les ponts..., mais notre discussion tourna court : Charles nous hélait du haut de la voiture déjà rangée sur le bord du chemin. Il ne fallait pas perdre de temps, la route serait longue et, à cette époque de l’année, les journées sont brèves.
3. En pension
N ous venions d’entrer dans la ville de Bruxelles. Je devais me rendre Rue Neuve, à l’adresse du baron Cloots lorsqu’il séjournait dans cette ville pour ses affaires.
Nous traversâmes la grande place où des hommes et des femmes s’occupaient à démonter les étals du marché sous le regard bon enfant de quelques gardes sanguins et ventripotents. Jean-Baptiste, épuisé dormait ; Égide soulevait tristement de temps en temps le rideau de la portière. Charles était de mauvaise humeur. Il détestait devoir conduire au milieu des cohues.
Une marchande de fleurs peu aimable nous indiqua le chemin.

Thomas-François occupait un appartement au premier étage d’un hôtel dont la façade était en assez mauvais état, mais son logement était confortable et spacieux. Il l’occupait de plus en plus, car, si son représentant à Amsterdam poursuivait ses activités d’armateur et surtout d’assureur des convois qui partaient pour les Indes Orientales, pour l’Afrique ou pour l’Amérique, il avait aussi développé une nouvelle activité en ce siècle où la fortune des grands et le train de vie qu’on souhaitait avoir n’allaient pas forcément dans le même sens : il s’était instauré banquier des grands. Il venait ainsi, récemment, d’avancer de grosses sommes à Madame de Choiseul, la petite fille de Crozat, un de ces traitants détestés de La Bruyère, mais aussi un des partenaires du grand-père de Thomas-François, Jean-Baptiste Cloots, l’ancêtre providentiel de la famille. Les Choiseul au fait de leur gloire s’efforçaient de faire oublier leurs origines et le luxe de leur train de vie avait fortement écorné la fortune laissée par le vieux banquier. Choiseul avait beau tenir en mains la politique du royaume, ses émoluments ne suffisaient pas à compenser les dépenses somptuaires de son épouse. Votre mari avait salué le Pacte des Familles dont l’Europe était redevable au duc ; on parlait en outre d’une acquisition prochaine de la Lorraine… Tout cela allait dans le sens des affaires et Thomas-François n’avait pas hésité à devancer les besoins d’un personnage aussi important. Par prudence cependant, il s’ingéniait à conserver une clientèle aussi variée que possible. Il comptait ainsi dans ses obligés de nombreux aristocrates liés aux Pays-Bas autrichiens, à la Prusse, au Hanovre et à l’Angleterre, ainsi que quelques-unes des familles les plus en vue de France. Ces prêts, qu’il consentait à des taux particulièrement bas, sa discrétion, avaient fait de lui une référence et, si ces activités bancaires, eu égard aux faibles taux pratiqués, n’auraient pas suffi à assurer un revenu confortable, elles étaient en premier chef, une carte de visite, une entrée dans la cour de ces très grands qui, en sous-main, souvent finançaient les transports maritimes. C’était là son véritable but : quand on avait besoin d’assurer une cargaison, on s’adressait désormais en priorité à ce monsieur de Cloots si compréhensif et si honnête homme, presque « comme nous ».
L’assurance était une activité certes risquée, mais lucrative : l’engagement de fonds était nul, les pertes largement compensées par les primes, le retour sur investissement énorme. Thomas-François avait eu beaucoup de chance, il n’avait connu que deux dommages sur les dizaines de convois qu’il avait accepté de prendre sous sa responsabilité.


Il nous accueillit avec une douceur étonnante chez un homme habitué à commander, à ordonner, à gérer des affaires aux quatre coins de la terre.
C’était réellement un bel homme, au sourire malicieux. Sa haute taille, sa minceur lui conféraient une vraie prestance et le tableau de Dominicus van den Schmissen accroché sur un mur de la galerie de Gnadenthal à côté du vôtre, madame, est très ressemblant. Ce qui frappe, c’est la douceur des regards et la simplicité de la mise.
Il nous reçut sans protocole : en cheveux, vêtu d’une grosse robe de chambre pourpre en laine de frise, chaussé de pantoufles fourrées, le plus bourgeoisement du monde.
Après les questions habituelles sur le voyage, sur votre santé, sur Gnadenthal, il nous fit servir une collation en attendant le dîner et prit ses deux garçons sur les genoux. Il les interrogea longuement sur leurs études, sur leurs progrès, sur leur santé. Jean-Baptiste voulut réciter des fables de La Fontaine et Égide raconta un épisode de l’histoire romaine, si je me souviens bien. Il nous confia mieux se plaire ici qu’à Juilly où la campagne était triste.
Le repas fut copieux, comme il est de règle dans ces maisons flamandes ou hollandaises et la cuisinière, une matrone joviale et ronde, emmena tôt les enfants se coucher.

Thomas-François me proposa une pipe et nous discutâmes de tout et de rien devant l’âtre où un fagot jetait de vives lueurs. C’est d’ailleurs à cette occasion que je bus mon premier vrai chocolat :
Ce cacao vient de Java, cher monsieur Quintin. Certains le boivent avec du lait, mais je le préfère à l’eau, parfumé à la vanille. C’est excellent pour la santé. Monsieur Janssen, un importateur de Rotterdam me disait encore il y a quelques jours que son beau-père, qui avait perdu tout appétit depuis des années à la suite d’une étrange maladie de langueur attrapée aux Indes, avait retrouvé santé et vigueur grâce au chocolat qu’il buvait deux fois par jour. Il a 97 ans aujourd’hui et se porte comme un charme. Son cas a fait l’objet d’une communication dans la dernière Gazette de Leyde.
Monsieur de Cloots me donna ensuite ses instructions avec une remarquable bonhomie. Il me traitait comme son alter ego. En bref, j’avais tous les pouvoirs ; il me faisait entièrement confiance. Dans les mois à venir, il serait très pris et ne pensait pouvoir visiter ses enfants qu’occasionnellement. Je l’assurai de mes bons services et pris congé. Il demeura près du feu, ayant encore quelques missives à rédiger.


Le lendemain matin, je devais accompagner Thomas-François, qui avait tenu, pour cette rentrée tardive, à conduire lui-même ses fils à l’internat qu’il leur destinait, mais, peu avant notre départ, alors que Jean-Baptiste et Égide se rengorgeaient de cette présence de monsieur leur père, comme ils disaient comiquement, un messager apporta un courrier à M. le baron, qui s’excusa. Il devait immédiatement se rendre à Anvers et ne reviendrait à Bruxelles que dans une dizaine de jours. Égide pleura et fut pris d’une quinte de toux qui m’inquiéta.
Ne vous en faites pas, monsieur Quintin. Je tousse depuis Juilly, mais ce n’est pas grave, s’excusa-t-il, le mouchoir à la main. Je suis seulement triste de voir notre père s’en aller. Je crois que j’aurais préféré rester à Gna-denthal, avec vous et avec maman.
Moi, je ne suis pas triste, répliqua Jean-Baptiste. Si notre père s’en va, c’est parce qu’il y est obligé. Nous sommes grands tous les deux et monsieur Quintin est là. De la fermeté mon frère et donnez-moi la main.

J’allais donc vers la rue de la Montagne, près de la cathédrale Sainte-Gudule, où se trouvait cette institution, tenant Jean-Baptiste par la main, lui-même traînant à la remorque son aîné qui, les épaules basses, le visage amaigri et pâle faisait pitié.
Nous traversâmes la Grand-Place sur laquelle des marchands déployaient leurs étals, longeâmes les murs d’une grande église qui était la cathédrale, tournâmes dans une petite rue en pente raide et mal pavée de galets pointus pour entrer dans une bâtisse assez sombre, mais de bon aspect. Jean-Baptiste ne pipait mot, cependant, la pression de sa main me disait combien il était angoissé derrière sa façade de brave.
Le père De Lannoy était un homme grand et maigre, à la chevelure filasse. Il nous accueillit avec gentillesse et nous fit les honneurs de sa maison, qui nous parut bien calme pour un pensionnat.
Vous vous trouvez en effet à l’internat. Les pensionnaires sont actuellement à la cathédrale, pour y suivre l’office du matin. Ils y vont deux fois par semaine. Les autres matins, la prière a lieu à la chapelle. Après l’office, ils se rendent au collège Saint-Euloge, qui se trouve à quelques dizaines de mètres d’ici. Là-bas, ils prennent leurs cours avec des enfants habitant dans leurs familles ou dans d’autres internats. À onze heures, ils rentrent ici pour déjeuner. L’après-midi, des études ont lieu chez nous. Nous avons d’ailleurs une très belle bibliothèque. Les plus âgés y sont admis.
Puis, s’adressant au plus grand de mes deux élèves, il ajouta avec douceur :
C’est toi, Égide, je crois ? Et bien, l’an prochain, tu pourras travailler dans la bibliothèque. Les aînés ont ce droit. Toi mon petit, dit-il en posant sa main sur la tête de Jean-Baptiste, il faudra encore attendre et manger beaucoup de soupe !
Je n’aime pas la soupe, monsieur, mais beaucoup les livres, répliqua celui-ci en se dégageant.
Le Père De Lannoy parut un instant désorienté.
Ah ! Ah ! Tu aimes les livres ! Et qu’as-tu donc déjà lu ?
Je viens de lire avec monsieur Wessel de Till les Voyages de Cyrus, de Monsieur de Ramsay !
Et bien, dit le prêtre, tu ne perds pas de temps ! Ce livre me paraît bien difficile pour un enfant de ton âge ! Ce monsieur Wessel de Till me semble bien imprudent !
J’ai bien aimé ce livre, monsieur, car on y apprend beaucoup de choses sur la science et les religions de tous les pays du monde.
Les religions ? Tiens, tiens... Mais monsieur, poursuivit-il, s’adressant à moi, n’êtes-vous pas le précepteur de ces enfants ?
Certes, monsieur De Lannoy, répondis-je, mais seulement depuis peu de temps.
Je loge chez le baron Cloots, rue Neuve, ajoutai-je, pour changer de conversation, car les paroles de Jean-Baptiste semblaient avoir troublé l’ecclésiastique. Je pense que je viendrai travailler avec Égide et Jean-Baptiste l’après-midi.
Parfaitement, monsieur. Venez vers trois heures. Nous avons sur place des répétiteurs, ce sont de braves jeunes gens, des séminaristes pour la plupart, mais il a été convenu avec monsieur le baron que vous vous chargiez de suivre les enfants, ainsi que de les prendre le dimanche, de vous occuper de leur trousseau, de leurs besoins divers. Nous aurons donc l’occasion de souvent nous voir. Je vous indiquerai une lavandière et toutes les personnes dont vous aurez nécessité.
Vous voyez que nous sommes une petite institution, dit-il en montrant d’un geste la pièce où nous nous trouvions. Nous avons vingt-huit pensionnaires de tous les âges. Égide et Jean-Baptiste partageront une chambre avec un garçon de leur âge qui vient du Limbourg, le berceau des Cloots je crois ?
Oui, c’est cela.
Ce garçon est d’une très bonne famille. Vous vous en ferez un ami mes enfants ! Eh bien monsieur…
Quintin.
Monsieur Quintin. Je vous propose de laisser ici les enfants. Un de nos régents va les accompagner à la cathédrale puis au collège. Vous verrez leur chambre à votre prochaine visite.
Se tournant alors vers les deux frères, qui étaient désormais aussi pâles l’un que l’autre, il leur dit avec une douceur dont l’affectation n’échappa ni à moi ni aux enfants :
À nous donc mes petits. Saluez, monsieur Quintin, il reviendra cet après-midi.
Jean-Baptiste me fit une révérence, Égide se jeta à mon cou, de grosses larmes roulaient sur ses joues pâles, puis sur son collet de dentelle où elles restaient comme emprisonnées, tremblantes et brillantes.
Oh, monsieur Quintin ! Revenez vite ! chuchota-t-il entre deux sanglots.

Jean-Baptiste était de moins en moins fier et regardait en coin son frère hoqueter, mais il ne montra aucune émotion.
Je quittai le Père De Lannoy en compagnie de son concierge, un gros homme borgne affligé d’une claudication disgracieuse, qui, armé d’une courte charrette à bras, me suivit pour ramener le coffre des enfants, les effets et les objets dont ils auraient besoin.


Cette scène de séparation restera toujours gravée dans mon esprit. Ce pauvre Égide, sans doute pressentant qu’il ne verrait plus ni son père ni sa mère, se remettait entièrement à moi, à moi qui devais le laisser là.
Il est étrange de voir combien les êtres vivants ont une prescience de leur fin. La Révolution m’en a souvent fourni la preuve et Jean-Baptiste qui tentait de donner le change en ce frais matin d’automne ne réagit pas autrement la veille du procès qui devait le condamner. Il savait !


Le séjour bruxellois ne dura guère. Ce qui devait arriver arriva. Quelques semaines après notre arrivée, Égide fut repris par les coliques et les quintes de toux qui l’avaient fatigué à Juilly. Ni les onguents ou les rhubarbes du père De Lannoy qui ne jurait que par elles ni les sirops de sureau, de cresson et d’orties d’un de ses amis, un capucin, le père Ange arrivé à la rescousse, ni l’eau mercurielle du savant médecin Van Swieten que le baron fit venir à grands frais de Berlin ne le guérirent.
L’enfant s’étiola, garda le lit, refusa toute nourriture et mourut dans la nuit du 18 mai 1766 après avoir été ondoyé comme un nouveau né. Sa faiblesse était en effet si grande qu’on ne put le confesser.

Jean-Baptiste ne pleura point. Il me demanda seulement si je croyais vraiment que l’âme d’Égide était au Paradis, comme l’avait affirmé le père De Lannoy ? Je ne sais plus exactement ce que je lui répondis, mais je dus dire que tous les enfants vont au ciel, que Dieu les rappelle pour leur donner une place à sa droite…, en bref, ce qu’on raconte aux enfants dans de pareilles circonstances où il n’est pas de mise de faire l’esprit fort. En revanche, je me souviens très bien de sa réponse : « Il est bien méchant ce Dieu qui enlève le frère au frère, le fils à la mère, l’aîné à son père, monsieur Quintin ! Ne trouvez-vous pas ? » Et il m’avait regardé dans les yeux : « Monsieur Quintin, d’où cela vient-il ce qu’on dit de l’âme et de son immortalité ? »
Je crois que je ne sus pas lui répondre.


Vous aviez souhaité, madame, qu’après les funérailles, Jean-Baptiste quitte Bruxelles, car vous craigniez que le souvenir d’Égide, sa maladie, ne frappent l’esprit forcément impressionnable de son frère.
Aidé par un don considérable que, dans votre tristesse, vous fîtes, vous et votre époux, le père De Lannoy consentit à perdre un pensionnaire et fut du même avis. En outre, cet enfant qui connaissait le Cyrus de Ramsay, ce disciple de Fénelon, n’était pas facile : il écrivait sur les pages de ses cahiers des passages entiers de ce roman. Le père De Lannoy avait ainsi lu avec horreur les phrases suivantes : La bonne politique doit pourvoir non seulement à la liberté de chaque État, mais même à la sûreté de tous les États voisins ; se détacher du genre humain, se regarder comme fait pour conquérir, c’est amener les nations contre soi.
Ou encore : Les rois qui croient s’enrichir par leurs exactions sont les ennemis de leurs peuples, ils ignorent même leur propre intérêt… Ce petit coin de terre qu’on appelle la patrie est un tableau trop borné pour pouvoir juger par là de l’humanité tout en général…
Toujours est-il que, muni de sa recommandation plus ou moins sincère, on plaça l’enfant au collège de Mons.

Le Collegium Montense était un établissement réputé et un excellent début pour rejoindre plus tard un collège de France. Vous pensiez à La Flèche pour celui qui désormais était le nouveau baron de Cloots, les Bombarda de Beaulieu s’étaient à nouveau proposés pour servir de garants et de correspondants, mais les déboires des jésuites en France avaient modifié ces plans.
L’établissement de Mons avait été fondé en 1598 et avait connu une vraie expansion au milieu du siècle passé en déménageant sur un terrain de l’abbaye d’Epinlieu. La jeunesse la plus brillante des provinces belges le fréquentait, des professeurs assez réputés y enseignaient. Le latin y était particulièrement en honneur, ce qui n’était pas mal pour Jean-Baptiste, car les efforts conjugués du prêtre Wessel et du chanoine de Pauw avaient fait de lui un bon latiniste en dépit de son jeune âge.

Nous y arrivâmes le 1 er septembre 1766 après avoir passé l’été chez Jean Van Brée, son oncle éloigné qui séjournait alors dans sa maison des environs de Mons.
Jean-Baptiste fut immédiatement pris en charge par les bons pères. On me remercia et on m’annonça qu’on se passerait de mes services. Il n’était pas dans l’habitude des jésuites de ne pas assurer entièrement l’éducation de leurs élèves. La pension et les salles d’études étaient dans le même bâtiment. On me fit même savoir assez peu poliment qu’il était préférable que je ne voie pas Jean-Baptiste jusqu’aux futures grandes vacances.
La séparation ne fut pas simple. Chez l’oncle nous avions été à chaque instant ensemble : études, promenades, jeux, tout nous avait réunis. Il me considérait un peu comme son grand frère et avait reporté sur moi toute l’affection qu’il avait pour Égide et je dois avouer que voir disparaître ses frêles épaules derrière le noir portail du collège m’avait plongé dans une grande tristesse.
Je crois que je ne savais plus trop que faire. Devais-je repartir vers la France ? Devais-je retourner à Gnadenthal ? Rentré chez monsieur Van Brée, qui avait eu la bonté de me conserver ma chambre, je vous écrivis alors, si je ne me trompe, madame, pour vous mettre au courant de la situation et vous demander si je devais considérer que mon service était terminé.
Ce fut Thomas-François Cloots qui vint m’apporter la réponse en personne. Il devait se rendre en France et avait décidé de passer par Mons. Vous lui aviez en effet transmis ma missive et il avait tenu à me voir.
Cher Monsieur Quintin, il n’est pas question que vous quittiez notre service. Jean-Baptiste tient beaucoup à vous et vous avez été d’une grande aide pour ce malheureux Égide. Si l’oncle Van Brée est d’accord, vous resterez ici. Nous continuerons à vous verser vos gages. Votre présence, votre proximité rassureront Jean-Baptiste.
Monsieur le baron, répliquai-je, votre offre me fait honneur, mais, seul à Mons, je ne sais si…
Ta, Ta, Ta ! Vous saurez sans nul doute occuper votre temps. Monsieur De Pauw m’a dit naguère que vous écriviez et que vous vous intéressiez particulièrement à l’histoire. Pourquoi ne pas profiter de cette nouvelle situation pour avancer vos travaux ou pour vous pencher sur la Flandre ? Vous n’êtes pas obligé de séjourner vingt-quatre heures sur vingt-quatre à Mons : déplacez-vous, voyez du pays. Vous pourriez peut-être, mais je ne veux en rien vous presser, travailler sur les archives de notre famille. Trop de renseignements sont inexacts et j’aurais voulu, en certains endroits plus de certitudes. Vous m’avez dit un jour que vous aviez aidé le savant Schoepflin dans de menus travaux…
Je vous suis très reconnaissant pour cette proposition qui entre tout à fait dans mes goûts pour l’histoire et la chronologie. J’ai en outre beaucoup d’affection pour votre fils, mais…
Si vous avez besoin d’une recommandation pour effectuer telle ou telle recherche, pour vous rendre dans tel ou tel lieu, rien de plus simple que de me contacter. Van Brée sait où je suis. Je vous aiderai autant que je le pourrai ! Et puis, je ne pense pas que Jean-Baptiste reste très longtemps ici. Je vais rencontrer mes cousins Bombarda de Beaulieu et mon vieux compère Van den Yver qui vient de s’installer complètement à Paris. Je verrai avec eux s’il est judicieux de placer Jean-Baptiste très bientôt dans un collège français. En bref, s’il devait partir pour Paris ou pour une autre ville, je souhaiterais que vous soyez là pour l’accompagner.

La perspective de partir pour Paris à plus ou moins longue échéance n’était pas faite pour me déplaire.
Eh bien, monsieur, oui. Je resterai à Mons chez M. Van Brée au moins jusqu’aux vacances prochaines. Nous verrons alors.
Parfait ! Et moi, de mon côté, je vais m’adresser au Père Directeur pour qu’il accepte que vous puissiez au moins voir Jean-Baptiste tous les trimestres. C’est un ami de l’oncle Paul. Il ne me le refusera pas…


Un jour, alors que j’étais perdu dans la lecture fastidieuse d’archives poussiéreuses, je fus appelé au collège. Je m’y rendis en toute hâte, car il n’était pas dans l’habitude des jésuites de commander aussi instamment la venue de la famille ou du correspondant.
Le supérieur me reçut très froidement et me remit sans mot dire un livre. Il s’agissait de L’Onanisme du docteur Tissot. Je regardais le livre du médecin suisse puis le prêtre sans comprendre.
Jean-Baptiste a été surpris avec ce livre qu’il lisait en cachette à la lueur d’une chandelle pendant que ses camarades dormaient. Notre concierge l’a sévèrement châtié. Vous ne le verrez pas ! Nous avons isolé cette brebis galeuse, mais pouvez-vous me dire d’où provient cet ouvrage ?
Je répondis que, comme tout le monde, je connaissais le célèbre docteur et que ses œuvres étaient fort répandues. Je ne pouvais m’expliquer comment cet exemplaire était tombé entre les mains de Jean-Baptiste.
Le supérieur me fit savoir que monsieur de Cloots serait prévenu. Je quittai le collège assez décontenancé et écrivis au baron pour le préparer et donner mon avis sur ce qui n’était après tout que curiosité d’enfant.

Beaucoup plus tard, Jean-Baptiste me donna l’explication de l’affaire et j’ose vous la rapporter sans l’édulcorer, car cet événement eut des répercussions, j’en suis certain, sur toute sa vie future.
Il s’était lié d’amitié avec un garçon plus âgé d’une ou deux années, Xavier van Houten, d’une bonne famille de Tournai. Ce garçon s’était laissé aller à des attouchements, à des caresses, à des baisers habituels bien qu’interdits en ces lieux à cet âge où le sang entre parfois en effervescence. Jean-Baptiste avait ressenti du plaisir et n’avait pas refusé les avances suivantes de son ami, bien au contraire. Mais un jour, ou une nuit plutôt, ces caresses allèrent si loin que la décharge nerveuse du plaisir fut accompagnée de sa première éjaculation. Ce liquide poisseux et étrange, malodorant, lui fit craindre une perte essentielle et il fit tout pour se renseigner, savoir à quoi la tendresse de son ami l’exposait, ce que signifiait cette bizarre hémorragie dont les autres riaient ou étaient fiers. Il les voyait tous se réjouir de leurs exploits, compter les gouttes , se rengorger.
Un condisciple plus âgé, dont le père était libraire en Hollande, et qui approvisionnait le dortoir en livres de toutes sortes, lui échangea l’ouvrage de Tissot contre une bague inca, cadeau de l’oncle armateur installé à Cadix.
Avec horreur, Jean-Baptiste découvrit que l’hygiéniste helvétique assurait que la perte séminale altérait l’organisme et particulièrement l’intelligence des enfants très jeunes. Ce que Jean-Baptiste pratiquait avec Xavier et sans doute avec d’autres camarades c’était bien cet onanisme proscrit, le péché d’Onan dont parlaient aussi les textes sacrés. Certes, il se moquait bien du péché et des défenses métaphysiques de l’Église, qui ne pouvaient au plus que servir d’aliment au plaisir ce jeune professeur d’histoire qui le prenait sur ses genoux pour répéter les leçons n’en pensait certainement pas moins, quand sa mauvaise haleine approchait de sa nuque et que la main nerveuse de l’ecclésiastique palpait sa cuisse, me confia-t-il plus tard en riant ! Mais avec cet ouvrage, c’était un homme de l’art, un philosophe, qui condamnait l’onanisme, un savant qui en avait observé les conséquences inéluctables ! La raison parlait, il fallait lui obéir, les arguments étaient d’une autre qualité. Si l’Enfer n’effrayait personne, l’imbécillité annoncée avait de quoi rebuter un jeune homme désireux d’être quelqu’un dans le monde !
Lui qui voulait être robuste, fort, lui qui voulait écrire des livres comme monsieur de Voltaire fut épouvanté par les menaces rationnelles de Tissot et il décida dès lors d’échapper à cette malédiction et de tout mettre en œuvre pour conserver cette précieuse liqueur garante de son intégrité, pour le moins de ne la dépenser qu’à bon escient et avec parcimonie. J’essayai bien de lui faire entendre que je ne partageai pas totalement les conclusions de M. Tissot, qui ressemblaient trop à l’habillage scientifique de la morale de l’Église, il répliqua avec sa franchise habituelle :
Sauf votre respect, monsieur Quintin, dites-moi, vous qui êtes intelligent, avez-vous pratiqué l’onanisme dans votre enfance ?

Je rougis, hésitai, mais pris le parti de la vérité en lui révélant que je croyais bien qu’il s’agissait-là d’une curiosité toute naturelle à laquelle, comme la plupart des hommes, je n’avais pas échappé. Il ne parut ni tout à fait convaincu ni entièrement soulagé !

Ses réflexions et la longue punition des bons pères changèrent son caractère : il était entré enfant, il ressortit quelques mois plus tard, mûri, sûr de lui et de ses principes. L’enfant était devenu presque un homme.


Lorsque Thomas-François m’annonça peu avant les vacances de 1767 que son fils irait à Paris, ce fut pour moi et pour Jean-Baptiste un soulagement.
La vie à Mons était sans intérêt. Le poids de l’Église étouffait cette petite ville dévote et bigote, une chape de plomb. Ne pas fréquenter les offices, ne pas paraître aux processions était tout simplement inconcevable pour les habitants du lieu, aussi n’avais-je guère eu l’occasion de nouer des contacts et, partout, on me regardait en chien de faïence ; je suis certain qu’on se signait dans mon dos !
Je rencontrais de temps en temps un libraire, mais ce dernier ne vendait que de la littérature ecclésiastique ou peu s’en faut. Parfois il ramenait de Hollande une gazette ou quelques ouvrages bien sages, mais qu’il me montrait avec l’excitation de quelqu’un qui s’est emparé d’un fruit défendu. Une censure impitoyable régnait dans la ville : on était bien loin de la liberté florissant dans les Pays-bas hollandais !

Jean Van Brée, que je voyais plus souvent, était un homme d’affaires et il ne résidait pas toujours sur place. Vieux garçon, il ne rêvait que bilans, factures et expéditions, sa Bible, c’était le Barème ! Je m’étais donc concentré sur le chartrier des Cloots, mais tout a une fin : je menai ma tâche à bon port. Le manuscrit était prêt et je le fis parvenir à Thomas-François, qui me remercia chaleureusement, se chargea de le faire imprimer chez Vlam et m’offrit en dédommagement quelques participations sur ses navires. Je possède d’ailleurs toujours mon exemplaire magnifiquement relié, et surtout, précédé d’une préface écrite doctement par monsieur De Pauw, ma seule collaboration littéraire avec un grand philosophe !
Je commençais donc à me demander comment j’allais tuer le temps en attendant les vacances et le retour à Gnadenthal ; cette décision tombait à pic pour relancer les énergies.

Jean-Baptiste ne contint plus sa joie lorsqu’il sut qu’il allait se rendre à Paris et que son père avait décidé de le placer au collège du Plessis Sorbonne ! Il en avait assez des jésuites, des mauvais traitements qu’on infligeait aux esprits rebelles comme le sien, de l’atmosphère hypocrite qui régnait entre les élèves comme entre les pédants. Il savait aussi que le Duc de Choiseul, que son père avait l’honneur de connaître, venait de chasser ces corbeaux du royaume de France et il enrageait de devoir les subir, lui, ici, à Mons !
Thomas-François avait d’abord été guidé par le fait que son désir était de donner à l’héritier de son nom une éducation française parfaite et il craignait que le temps passé hors de France ne lui soit préjudiciable. Et puis, les Van den Yver, qui s’étaient si aimablement occupés d’Égide à Juilly, demeuraient désormais dans la capitale. Enfin, cette solution parisienne était plus pratique que de placer Jean-Baptiste à La Flèche où les Bombarda-Montesquiou, de par leurs nombreuses occupations, n’auraient pas été vraiment à même de tenir leur rang de correspondants. D’autre part, quelques disputes à propos d’un héritage avaient refroidi les relations et un échange de lettres fort aigres n’avait fait qu’empirer les choses…
Enfin, André, l’aîné des Van den Yver, avait l’âge de Jean-Baptiste et commencerait avec lui à fréquenter les cours de Plessis Sorbonne : il serait moins seul pour ce nouveau début.

Nous rentrâmes au Val-de-Grâce à la fin du mois de juillet pour quelques semaines de vacances.
C’est au cours de ce voyage que je compris combien Jean-Baptiste avait évolué.
En traversant la ville de Clèves, je vis ses yeux se mouiller.
Qu’avez-vous Jean-Baptiste ? Etes-vous triste de rentrer voir votre mère et votre père, demandais-je ?
Non, monsieur Quintin, bien sûr que non, je me réjouis de retrouver ma maison, ma chambre et mon étang, même cette brute de Charles et sa Martha…, mais regardez dans la rue : ne voyez-vous pas ces enfants pauvres, toute cette misère ? Et puis, n’avez-vous pas remarqué toutes ces murailles noircies, toutes ces bâtisses incendiées au long du chemin ?
Hélas ! La guerre est une horrible chose, répondis-je, un peu honteux, car toutes ces destructions avaient été le fait des troupes du roi de France pendant la Guerre de Sept Ans et, dix ans après, rien n’avait été relevé.
Je me rappelle, quand j’étais très petit, ces soldats qui habitaient notre château. Ils étaient terribles. Je me souviens d’un grand escogriffe qui faisait le matamore et me grimpait de force sur son cheval noir. Un jour il m’a même mis sous le nez les oreilles dégoulinant du sang d’un malheureux, oreilles qu’il avait tranchées avec sa dague ! Ce sont ces hommes qui ont commis ces crimes ! Ces ruines n’étaient que des bicoques, mais c’était le bien de quelqu’un, l’abri de familles, le foyer… Tout cela ils l’ont détruit. Monsieur Quintin, je déteste la pauvreté qu’on impose à tant d’hommes, la guerre qui abîme et tue aveuglement…, les chevaux, sans lesquels il n’y aurait pas tant d’exactions ni de violence !

Jean-Baptiste avait douze ans et déjà il pensait comme Anacharsis !

Nous arrivâmes le soir à Gnadenthal. Vous nous attendiez, madame, sur la passerelle menant à l’étang. Je vois encore votre sourire, votre visage rayonnant de bonheur. Je vois Jean-Baptiste céder à son instinct d’enfant et se précipiter vers vous, plonger son visage dans vos jupes, pour la dernière fois.

L’homme fait ne se permettra plus aucune effusion.
4. Paris et le Plessis Sorbonne
C e fut le 12 octobre 1767 que nous entrâmes dans Paris par le faubourg Saint-Marceau.
Jean-Baptiste qui, en quittant Mons, n’en pouvait plus d’impatience, s’était un peu calmé pendant ce long voyage. Les immenses plaines du nord de la France noyées sous des pluies continuelles, les villages assez misérables traversés au pas lent des chevaux, les épaisses forêts au fur et à mesure que nous approchions de Paris, la route en très mauvais état, semée de fondrières, boueuse, les auberges trous à vermine où nous avions dormi, rien de tout cela ne pouvait évidemment lui avoir plu. Et nous traversions le quartier Saint-Marceau ! Je lisais la stupéfaction sur son visage. Il ne pipait mot et cherchait, désespérément la ville, les bâtiments magnifiques dont on lui avait fait la description dans le salon de Gnadenthal. Il ne découvrait que de laides chaumières en mauvais état, disproportionnées dans leur hauteur, de guingois, bien plus mal fichues que les bâtisses bourgeoises de Mons, de Bruxelles voire de Clèves, emprisonnant de longues rues irrégulièrement pavées où coulait un ruisseau malodorant. Des malheureux couverts de haillons regardaient passer la voiture d’un œil morne en tendant la main, une foule d’enfants courait par instant derrière eux, presque nus malgré la température peu clémente. Il voyait la foule nombreuse grouillant entre les habitations, devant les églises et chapelles, les chiens, l’horrible misère.
La nuit tombait et l’obscurité croissante ajoutait une touche funèbre à ce premier regard de votre fils sur la capitale du royaume de France.
M. Quintin, est-ce là Paris, se résolut-il à me demander sans quitter des yeux le spectacle désespérant qui s’offrait à lui ?
Oui et non, répondis-je, nous traversons certainement le plus vilain endroit de la ville. Demain, nous aurons l’occasion de voir d’autres quartiers. C’est ici que l’on a dansé sur le cercueil du diacre Pâris et qu’on a mangé de la terre sur son tombeau, jusqu’à ce qu’on ait fermé le cimetière.
Mon oncle m’en a parlé quand nous évoquions les superstitions, qui détruisent la raison.
Sache mon enfant que les séditions et les mutineries ont leur origine cachée dans ce foyer de la misère obscure que tu découvres en ce moment. C’est dans ces habitations ruineuses que se terrent les hommes ruinés, les misanthropes, les maniaques, les alchimistes prétendus, les rentiers bornés, les ivrognes, les malheureux de tous les acabits, les pauvres. Les maisons n’y ont point d’autre horloge que le cours du soleil quand il paraît ; ce sont-là des hommes reculés de trois siècles par rapport aux arts et aux mœurs. Une famille entière occupe une seule chambre, où l’on voit les quatre murailles, où les grabats sont sans rideaux, où les ustensiles de cuisines roulent avec les vases de nuit, et tous les trois mois, les habitants changent de trou faute de paiement du loyer…
Les pauvres gens, soupira Jean-Baptiste, songeur, le regard perdu dans le lointain…

Nous entrâmes enfin dans Paris intra muros. La nuit était complètement tombée et Jean-Baptiste dut renoncer à ses observations. Nous arrivions d’ailleurs à l’hôtel des Van den Yver, qui était situé rue Vivienne, une voie assez large éclairée de place en place par des lumignons jaunes. C’était un autre univers ! Notre voyage ressemblait à la Divine comédie !
Il y a plus d’argent dans cette seule rue que dans tout le reste de la capitale, fis-je remarquer à mon élève. Les grandes caisses y résident, notamment la caisse d’escompte. C’est là que trottent les banquiers, les agents de change, les courtiers, tous ceux enfin qui font marchandise de l’argent monnayé et se soucient peu de la sueur et de la peine de celui qui travaille !
Notre hôte y résidait ! Nous nous arrêtâmes devant une grande bâtisse blanche faisant face à une petite chapelle.

Nous dûmes descendre de la voiture pour entrer à pied, car la porte cochère de l’hôtel était trop étroite pour notre équipage et deux énormes bornes empêchaient toute manœuvre. Un domestique se précipita à notre rencontre, un lampadaire à la main. Il appela à la rescousse deux hommes assez mal famés assis sur un peu de paille répandue à même le trottoir sous un porche voisin et ceux-ci se chargèrent de porter nos bagages dans la cour de l’hôtel. Je leur donnai un pourboire et ils retournèrent à leur litière en marmonnant des paroles que ni moi ni Jean-Baptiste ne comprîmes, mais qui ne devaient pas être obligeantes.
Je vais chercher monsieur Van den Yver, annonça le valet, un grand maigre lymphatique accroché à sa lanterne.

Nous venions de pénétrer dans une sorte de hall ténébreux, au pied d’un énorme escalier de bois. A la lumière d’un maigre lumignon, on distinguait quelques plantes dans des pots peinturlurés, un tableau sombre pendu à un mur clair représentant des vaisseaux quittant un port, un vase au ventre rond sur une console dont les dorures chinoises luisaient dans la pénombre. Des pas se firent entendre et le domestique revint accompagné d’un gros homme enveloppé dans une robe de chambre informe, en bonnet de nuit, un personnage au visage avenant tant qu’on pouvait en juger dans cette demi obscurité.
Mes enfants ! Vous voilà ! dit l’homme avec un fort accent flamand. Nous ne vous attendions plus pour aujourd’hui ! Savez-vous qu’il est neuf heures passé ? Je vais vous montrer vos quartiers. Vous devez être fatigués.
C’est donc toi, Jean-Baptiste, ajouta-t-il, en s’approchant de son hôte et en lui tapant fortement sur l’épaule. Tu as l’air d’être un solide garçon ! Tu ne ressembles pas à ton pauvre frère ! Mon Dieu ! Ce malheureux Égide, ajouta-t-il en se signant. Te voilà donc à Paris ! Mais dis donc, tu n’as pas l’air très joyeux d’être dans la capitale du royaume de France ?
La fatigue, monsieur Van den Yver. La fatigue certainement, ajoutai-je en guise d’excuse. Nous avons eu une très longue journée. Ce matin, nous avons quitté Soissons à 4h !
Diable ! C’est bien tôt cela, je radote d’engager une discussion en pleine nuit. Tout le monde dort déjà séant. Venez avec moi. Jacques, lança-t-il en direction du domestique, suis-nous. Nous aurons besoin de toi pour porter les bagages. Je vous présente Jacques. Il s’appelle en réalité Jacob, mais ici c’est Jacques ! Il est à la fois cocher, valet et homme de confiance. Il est originaire d’Amsterdam. Je l’ai ramené dans mes bagages. Un souvenir du pays, poursuivit-il avec un gros rire bonhomme, tandis que sa robe de chambre mal ficelée s’ouvrait et laissait apparaître un ventre rebondit sur deux cuisses maigres.
Tu regardes ma bedaine, Jean-Baptiste ! Que veux-tu, cela aussi, c’est Paris ! La bonne chère…, mais trêve de discussion, suivez-nous. À propos de bonne chère, si vous avez faim…

Mais nous n’avions aucun appétit, nous regagnâmes nos chambres et nos lits qu’on venait de bassiner ; nous dormîmes comme deux souches sous une épaisse couette de lin qui sentait la lavande !


Monsieur Quintin, dépêchez-vous, avalez votre soupe ! Nous partons !
Jean-Baptiste avait déjà enfilé son manteau et se précipitait vers la porte. M. Van den Yver avait proposé de nous emmener faire un petit tour du centre-ville dès que nous aurions fini notre petit déjeuner.
La nuit avait été bonne. Retrouver une vraie chambre, reposer dans un vrai lit après quatre jours de voyage avait été un vrai plaisir. Nous avions dormi comme des loirs. Il était déjà dix heures du matin. La grisaille de la veille avait cédé place à un ciel dégagé et lumineux. Un vent d’ouest assez fort avait balayé les nuages. Une belle journée d’octobre pour entreprendre une excursion.
Mais Monsieur Quintin, vous traînez ! Vite, nous partons, m’avertit Jean-Baptiste qui venait, sautant d’un pied sur l’autre, une deuxième fois m’annoncer le départ imminent de la voiture du banquier.

En quelques minutes nous arrivâmes place Louis XV. Là, nous mîmes pied à terre : le spectacle qui frappa mes yeux les éblouit de sa magnificence. À droite la Seine à regret fugitive, comme l’écrit le poète ; sur la rive, de vastes châteaux, de superbes palais à gauche, une promenade charmante derrière nous, en face, un jardin majestueux.
Monsieur Quintin, c’est encore plus grandiose que je l’imaginais, s’exclama Jean-Baptiste. M. Van den Yver, où se trouve la demeure des rois ?
Van den Yver sourit.
Avançons un peu dans cette direction, et il nous invita à suivre la promenade au bord de laquelle nous nous étions arrêtés.

À chaque pas, Jean-Baptiste ralentissait, contemplait les façades, les portes ouvragées, la richesse des équipages, l’éclat des modes. Il se retournait sur les parures, sur les femmes et les hommes qui devisaient en se promenant.
Mon Dieu, mais c’est le Paradis, soupira-t-il oubliant sans doute les horribles visions de la veille, mon pauvre petit Gnadenthal !
Nous y sommes !

Van den Yver s’était campé sur ses deux jambes dans une pose très royale et indiquait du pommeau de sa canne un grand bâtiment carré entouré de colonnades gigantesques, le Louvre !
Jean-Baptiste était un peu surpris, ce palais avait un aspect sombre et peu engageant. Il ne correspondait pas tout à fait à ce qu’il avait attendu.
Tu as l’air étonné, Jean-Baptiste, mais ce château était aussi une forteresse au temps des plus vieux rois ! Il en a gardé au moins le souvenir dans la tête des Parisiens, dit notre cicérone. Nous allons rentrer à l’intérieur et traverser la fameuse Cour carrée. Vous allez voir, si la façade est un peu austère, les jardins intérieurs et les perspectives sont admirables.
De toute antiquité, le Louvre, savez-vous, n’a jamais été en faveur. Dagobert y mettait ses chiens, ses chevaux de chasse et ses piqueurs. Les rois fainéants y allaient assez souvent, mais ce n’était qu’après leur dîner, pour digérer, en se promenant en coche dans la forêt qui existait alors. Il n’est point parlé de cette maison royale sous la seconde race, ni même sous la troisième, jusqu’au règne de Philippe Auguste, qui en fit une espèce de citadelle environnée de larges fossés et flanquée de tours.
Mais monsieur Van den Yver, on ne voit plus rien de ces tours, demanda Jean-Baptiste visiblement intéressé par l’histoire du palais.
Mon enfant, la dernière, la Grosse Tour, a été abattue par François I er ! Ce n’est pas d’hier ! Après avoir été hors des murs pendant plus de six siècles, le Louvre s’est trouvé enfin dans Paris avec l’enceinte commencée par Charles V en 1367 je crois et qui a été achevée sous Charles VI. Pourtant, jusqu’à Charles IX, les souverains n’en ont pas fait leur demeure ordinaire. Ce n’est qu’avec Henri III, Henri IV et Louis XIII qu’on y a fait bâtir pour y résider vraiment. Les parties les plus anciennes datent de François I er . Je ne vous raconte pas la suite : vous la connaissez : Louis XIV a fait construire Versailles...
Et n’est-il pas étrange, interrogea Jean-Baptiste, qu’un roi abandonne ainsi sa capitale, s’éloigne de son peuple ?
Oh ! mon ami, quand tu auras vu Versailles, tu ne t’étonneras pas de ce choix ! dit Van den Yver.
Tout de même, monsieur, je trouve cela bien étonnant : le prince, à mon avis, doit vivre au milieu de ses sujets !

Notre brave banquier consacra presque toute sa journée à nous faire découvrir tout ou peu s’en faut ce que Paris a de plus remarquable. Il nous indiqua une foule de monuments célèbres et précisa que les Parisiens eux-mêmes ne connaissent même pas le quart des richesses de leur capitale :
À force de vivre dans un endroit, l’œil s’émousse et ne distingue plus rien. Il faut le regard d’un étranger pour repeindre à neuf les vieilles peintures, dit-il d’un air inspiré !
Il s’était muni des tous nouveaux Essais historiques sur Paris de Poullain de Saint-Foix, qu’il connaissait bien avait-il tenu à préciser plusieurs fois, et il nous abreuvait de toutes les anecdotes possibles et imaginables, utilisant l’ouvrage de l’écrivain breton comme un guide ayant réponse à tout.

Nous prîmes notre dîner assez tôt, alors que la nuit n’était pas encore tombée totalement. M. Van den Yver avait voulu nous faire honneur et il avait profité de la marée de Normandie pour nous servir des crustacés et du poisson, délicieusement préparé par Marie, une Zélandaise. Nous avions dévoré tout ce qu’on nous apportait. Jean-Baptiste, qui, d’habitude, ne se précipitait pas sur la nourriture, avait fait honneur aux talents de la cuisinière. Il but même une larme de vin de champagne, mais fit la grimace me demandant ensuite comment les grandes personnes pouvaient aimer ce breuvage.
Pourtant, lorsque Jacques apporta les gâteaux, il les refusa et les donna au plus jeune des fils du banquier qui, les yeux écarquillés, convoitait ces douceurs assez inhabituelles, il faut le dire :
Monsieur Van den Yver, madame Van den Yver, je vous remercie pour ce bon, cet excellent repas. Les Pères de Mons ne m’avaient plus habitué à une telle bombance, poursuivit-il en souriant, mais je vous demande de m’autoriser à ne pas prendre de dessert. Il baissa la tête et se rassit.
Ses hôtes voulurent savoir pourquoi ce renoncement. Je pressais moi-même l’enfant de questions. Avait-il trop mangé ? Était-il fatigué ? Se sentait-il mal ?
Jean-Baptiste se redressa. Une grosse larme coulait le long de sa joue. Madame Van den Yver se précipita, brandissant un mouchoir, mais il s’essuya du revers de la main.
Merci, chère madame Van den Yver. Je ne le ferai plus. Au milieu de toutes les beautés que j’ai vues aujourd’hui, avec ce bon dîner, j’ai pensé à ce quartier que nous avons traversé hier au soir, en arrivant. Comment se fait-il que dans une même enceinte on puisse trouver des objets aussi différents ? Là des enfants nus qui courent dans des rues sales et sombres, ici des palais brillants de toutes leurs dorures devant lesquels se promènent de beaux messieurs et de belles dames ? Est-ce que ce que mon oncle De Pauw disait un jour à mon père est vrai : les palais cacheraient partout les chaumières, le luxe produirait la misère et de la grande opulence d’un seul naîtrait toujours l’extrême pauvreté de plusieurs ? Rappelez-vous, monsieur Quintin, ajouta-t-il en tournant vers moi ses yeux clairs embués de larmes, rappelez-vous ces enfants rencontrés en traversant Nimègue !…
Mon petit, dit madame Van den Yver, la voix légèrement altérée, en posant son bras sur l’épaule de Jean-Baptiste, mon petit, ce ne sont pas là des réflexions de ton âge. Dieu a voulu que le monde soit ainsi. Nous devons l’accepter.
Les voies de la Providence sont parfois difficiles à comprendre, mon garçon, ajouta le banquier, mais, en toute humilité nous ne devons pas chercher à comprendre. Et puis, beaucoup de ces gens-là sont des vauriens et…
Eh bien moi, je veux comprendre et si Dieu a voulu cela, Dieu est injuste ! répliqua avec émotion Jean-Baptiste.

C’était la deuxième fois qu’il clamait son désaccord avec Dieu. Ce ne devait pas être la dernière !

Un « Oh ! » d’indignation fut la réponse de l’assemblée ; Madame Van den Yver se signa. Je dus prendre la défense de mon protégé. Il était épuisé. Ce voyage. Cette visite. Ce monde tout à fait nouveau pour lui…
J’accompagnai l’enfant à sa chambre en lui demandant fermement de ne plus se laisser aller ainsi en public. Il n’était plus un enfant, après tout ! Qu’allaient penser nos hôtes, probablement choqués dans leurs convictions !
Mon petit, tu as encore beaucoup à apprendre ! Je te souhaite une bonne nuit.
Monsieur Quintin, dites-moi au moins que vous le trouvez injuste ce Dieu que tout le monde accepte.

Je lui dis qu’il n’avait pas tort en apparence, mais que les finalités de la Providence sont vraiment insondables et qu’un garçon bien élevé devait tenir compte de ce que les gens pensent et admettre qu’ils pensent autrement que soi. Rien n’empêchait d’avoir ses idées, mais il n’était malheureusement pas convenable de tout dire en public…

Je vois bien que j’étais plus jésuite que les jésuites qu’il avait affrontés à Mons. Bien sûr, je mettais en pratique ce que je lui disais puisque moi-même je m’étais détaché de l’Église et des croyances, en lecteur assidu des œuvres de M. Bayle et de M. Boulanger, mais je me gardai bien d’en faire étalage.
Qu’il est difficile de concilier politesse et vérité. Qui d’Alceste ou de Dorante a raison ?


Mais nous n’étions pas à Paris pour passer notre temps à visiter la capitale. Dès le surlendemain de notre arrivée, je m’étais rendu au Plessis Sorbonne. Le régent des études qui m’avait reçu avait en main la lettre de Thomas-François Cloots par laquelle il avait effectué la demande d’inscription de son fils au collège. Pour le reste, tout était en ordre. Les Van den Yver avaient tout prévu. Les deux premières années, Jean-Baptiste partagerait une chambre avec deux autres camarades, dont le fils aîné des Van den Yver qui commençait aussi ses études, puis, plus tard, il aurait sa propre chambre.
Vous n’aviez pas souhaité, madame, qu’il eût de domestique, mais qu’il puisse compter sur son précepteur, c’est-à-dire moi-même. Notre interlocuteur me proposa de le suivre à la bibliothèque pour voir avec quels ouvrages Jean-Baptiste travaillerait.
Votre protégé, me dit-il, intégrera la cinquième puisqu’il a déjà fait une sixième à Mons, mais vous savez, nous sommes ici très exigeants et je pense qu’il aura certainement besoin de votre soutien !

La traversée de ces grands couloirs sombres, l’odeur des chandelles, des bougies et de l’encens de la chapelle se mêlait à de vagues relents de lait caillé et me rappelait des souvenirs. J’avais moi-même été élève au Grand-Collège de la Sainte-Trinité à Lyon, au bout de la rue Neuve. Là, négligé de mes premiers régents en raison de la médiocrité de mon état et n’ayant pas d’autre guide, en sixième et cinquième, je fus constamment un des derniers de ma classe et fouetté régulièrement tous les samedis pour l’exemple et l’instruction des autres. Il est sûr que, pour moi, cela ne servit à rien. Je pense encore avec horreur à la malheureuse condition où j’ai vécu pendant ces premières années d’une jeunesse douce et docile, qui ne demandait qu’à être encouragée alors que, par l’injustice et l’impatience de mes maîtres, je ne faisais que perdre mon temps. Et puis plusieurs événements changèrent mon existence : à la suite du décès de ma mère, mon père disparut. Il quitta Lyon et ne donna plus jamais de ses nouvelles. Mon oncle Louis-Jean, qui était tisserand de métier et possédait une fabrique de bas, accepta alors de me servir de tuteur. Il envisageait de m’apprendre son métier lorsqu’une voisine, vieille fille bigote et vaguement marraine de ma mère, mourut en me léguant un petit pécule destiné expressément à m’aider à poursuivre mes études. Mon oncle ne s’opposa pas à ce vœu. Je pus enfin acquérir le matériel nécessaire, demander quelques leçons aux régents et surtout me vêtir correctement.
En 4 e , je rencontrai un jeune régent du nom d’Henri Lebref, un homme doux et humain, qui eut la finesse de démêler en moi quelques talents et qui me tendit la main pour me tirer de l’oppression et de la misère morale où je languissais alors. Petit à petit, je sentis que je pouvais valoir quelque chose, je pris davantage confiance en moi et, dans une classe où nous étions une centaine, je parvins à être un des meilleurs, à remporter prix et accessits. Je continuai à me former sous le même régent et, en seconde, j’obtins le prix de version et eut même une petite célébrité, car personne ne parvenait aussi facilement que moi à mettre en vers d’une mesure différente les odes d’Horace sans altérer la pureté de la pensée. En rhétorique, je ne fus pas si heureux. Mon régent était un jésuite gentilhomme et provençal qui, d’emblée, se refusa à rendre justice aux talents du fils d’un malheureux perruquier de province. Ma rhétorique terminée, on me conseilla d’entrer au séminaire de Lyon. Le pécule de la marraine ayant fondu, le régent Lebref me fit entrevoir la possibilité d’obtenir une bourse. Mais la prêtrise ne me tentait pas et, conseillé par le notaire qui gérait le legs de ma bienfaitrice, j’acceptai un préceptorat chez les Schwingdenhammer, les tabellions du comté de Ferrette, qui lui étaient apparentés.

Voilà, Monsieur Quintin, nous y sommes. Nous pourrons vous prêter les livres que vous souhaitez. C’est arrangé avec M. Van den Yver.
Je me promenais entre les rayons de la bibliothèque et je retrouvais avec émotions tous ces titres qui m’avaient parfois causé tant de frayeur dans ma tendre jeunesse. Le renvoi des jésuites n’avait pas eu de conséquences très importantes. Plusieurs pères avaient certes émigré, mais nombreux étaient ceux qui avaient réintégré l’établissement sous un habit laïc et les partants avaient été vite remplacés par d’anciens élèves qui rongeaient leur frein de préceptorat en préceptorat. En définitive, pour les élèves les choses restaient assez semblables.

Monsieur de Cloots rentrera un samedi sur deux chez son correspondant monsieur Van den Yver, je crois ?
Oui, c’est cela, répondis-je. Ce sont les vœux de monsieur son père, et il retournera à Gnadenthal en Allemagne pour les vacances la première année, mais ensuite ses parents souhaitent qu’il séjourne ici dans les différentes familles avec lesquelles ils sont apparentés.
C’est une bonne décision. Je ne connais ni la région ni le pays d’où vient ce garçon, mais je peux penser qu’il est préférable, pour son éducation, qu’il reste en France. Quel est son niveau en latin ?

Le latin occupait une large place dans l’enseignement au Plessis Sorbonne comme il avait été essentiel chez les jésuites : les élèves, en fin de cursus devaient parler latin couramment ou s’arrangeaient pour le faire croire, de même que certains professeurs d’ailleurs. J’ai personnellement conservé du goût pour la langue latine et, à mes moments perdus j’aime encore à mettre en vers français tel ou tel passage d’Horace ou de Pindare, dont j’apprécie la douceur et la sagesse. À mon époque, les élèves vivaient dans un monde romain façonné en particulier sur Plutarque et Tite-Live, et dont la fonction principale était de servir de support aux leçons de morale, et j’étais curieux de voir si tout cela avait évolué et dans quel sens.
Je vis d’emblée que rien n’avait vraiment changé malgré les bouleversements survenus et que le jeune baron partagerait la même pitance que l’on m’avait servi vingt ans auparavant !

L’exercice que je préférais jadis était la praelectio, à la fois explication de texte et imitation de morceaux antiques. Jean-Baptiste devait aussi y devenir excellent même s’il lui arrivait de glisser malicieusement dans la bouche des personnages qu’il mettait en scène des paroles irrespectueuses ou frondeuses qui faisaient enrager ses pédants ! Nous avons bien ri quand il me lisait ses trouvailles.

Je puis vous assurer, mon père, répliquai-je, que Jean-Baptiste a de très bonnes bases. À Mons, le père Pétrel était chargé des études latines, et il était très exigeant…
À Mons ? Ah, oui, à Mons… J’ai entendu parler du père Pétrel… Bien, très bien…
Moi-même, j’ai étudié à Lyon…
Au collège de la rue Neuve ?
Exactement. C’était il y a 20 ans. Dieu que le temps passe vite !
Vous y avez peut-être connu le Père Goubert ?…

Le père me raccompagna jusqu’à la porte en évoquant ses propres souvenirs d’écolier. Nous nous quittâmes très amicalement et j’étais rassuré de savoir mon élève en d’assez bonnes mains. Jean-Baptiste faisait triste mine : encore une séparation, et les parents, si loin…


Ce séjour au Plessis Sorbonne fut très profitable à Jean-Baptiste. Ce collège était tout de même assez différent de celui que j’avais fréquenté : les professeurs étaient d’un bon niveau, les classes étaient moins nombreuses. Si les langues anciennes conservaient la première place, on étudiait aussi des auteurs modernes et souvent, Jean-Baptiste m’apportait son manuel de l’abbé Batteux, ce théoricien et disciple d’Aristote dont les collèges faisaient, avec raison, grand cas : Les beaux-arts réduits à un même principe ou des extraits de son Cours de Belles-Lettres. Que de discussions autour des remarques du brave abbé ! Jean-Baptiste apprenait à lire, ce qui est lire, et à juger : très vite il fut plus fort que moi en ce qui concerne la théorie des genres voire la rhétorique…
Mais si les maîtres forçaient l’étude des auteurs classiques, ils méprisaient un peu ce qui leur paraissait secondaire : l’écriture par exemple, la calligraphie. Jean-Baptiste conservera toute sa vie une écriture détestable et j’ai là encore une réponse à vous envoyée, madame, vous qui, dans une lettre précédente, vous étiez étonnée des rares et illisibles missives reçues de votre fils :

Madame,
Nous avons reçu la lettre que vous nous avez fait l’honneur de nous écrire le 12 du mois et fait part à M. votre fils de votre mécontentement de son écriture. Il nous a promis de s’y appliquer, mais il est d’ordinaire que les jeunes gens écrivent fort mal au collège et qu’en en sortant on soit obligé de leur donner un maître à écrire…

Je ne sais plus si vous fûtes rassurée, madame, mais ces quelques lignes ne disaient, hélas, que la vérité et Jean-Baptiste n’était pas une exception ! Les jeunes gens d’aujourd’hui sont à peine déchiffrables. Ils paraissent toujours pressés de terminer la lettre qu’ils vous envoient et la clarté de l’écriture en pâtit d’autant !

Quelques années plus tard, cette détestable graphie faillit d’ailleurs lui jouer un tour : plein d’espoir et de fierté, il portera le manuscrit de son grand œuvre, La Certitude , au libraire Du Four, qui le lui rendra en lui faisant observer qu’avec une telle écriture, il lui faudrait des semaines pour le déchiffrer ! Heureusement, celui qui devait accepter de l’éditer, le sieur Vlam, fut moins regardant en ce qui concerne « l’enveloppe » et plus soucieux des idées !

Le jeudi après-midi, je le rencontrais régulièrement et nous faisions ensemble de grandes promenades dans Paris ou aux alentours. Il adorait ces longues excursions, découvrir de nouvelles perspectives, de nouvelles rues, les lieux de l’histoire.
Il aimait beaucoup se rendre au village d’Athis, qui lui rappelait ses campagnes natales. Nous nous étions beaucoup amusés en lisant l’épitaphe sibylline d’une chienne dans la maison du duc de Roquelaure et qui disait, je crois :

Ci-gît la célèbre Badine
Qui n’eut ni beauté ni bonté ;
Mais dont l’esprit
À démonté l’esprit de la machine.

Nous allions à Bagnolet voir les carrières de terre à porcelaine, boire à la fontaine de Ville d’Avray, la meilleure eau du royaume, destinée à la bouche du roi. Nous nous promenâmes souvent à Senlis dont le séjour m’enchantait déjà, nous marchions sur les traces de Manon et Des Grieux, à Passy…
Il m’entretenait d’ailleurs de ses lectures, Cicéron l’enthousiasmait, car il y voyait un appel vers une liberté qu’il désirait sans savoir encore vraiment la formuler. Cependant, élevé depuis Mons dans les idées de Rome et d’Athènes, dans une fierté républicaine sans doute idéale, chaque pas dans la ville le confrontait à des réalités qui choquaient ses convictions et qui faisaient de lui comme de tous ces enfants qu’on poussait à admirer le passé un contempteur du présent. J’ai encore une phrase en mémoire, phrase qu’il aimait à répéter en hochant la tête comme un philosophe chenu : Ulteriora mirari, praesentia secutura.
Pour s’amuser, il lisait aussi des romans que ses maîtres proscrivaient ! Mais il n’en raffolait pas, préférant la réalité aux fictions. Ses incursions en romancie étaient assez rares. Ce qui lui plaisait le plus, c’était d’abord cette idée de fronder l’autorité. Il appréciait cependant les Mémoires d’un homme de qualité et voyait dans le triste destin de Manon les conséquences d’une société mal faite. Le moralisme de l’abbé Prévost le faisait rire et il trouvait infantilisante la symbolique de la vignette introductrice voulue par l’auteur où un vieillard chenu indique le difficile chemin du Paradis au jeune chevalier qu’attirent encore les flèches lancées par une Manon qui l’attend au creux d’une grotte.
Il lisait avec davantage d’intérêt les contes de Voltaire, ceux de Marmontel ou certains ouvrages de Baculard d’Arnaud. Un peu plus tard, il aimerait bien sûr la Nouvelle Héloïse, mais Rousseau philosophe l’intéresse déjà davantage et ce goût de la philosophie ira en s’accroissant. On n’est pas impunément le neveu d’un philosophe réputé. Bon chien chasse de race !
Le théâtre l’ennuyait plutôt en dehors des pièces qu’il apprenait en classe et nous nous rendîmes assez peu à la loge qu’entretenait monsieur Van den Yver. Il préférait Corneille à Racine, mais marquait cependant plus de goût pour ces pièces alors nouvelles qu’on appelait drames ou tragédies bourgeoises. C’était de son âge ! Cependant Molière le passionnait et il connaissait plusieurs œuvres de Térence.
Il voyait dans la poésie un jeu vain et, hormis les poésies de monsieur de Voltaire, le Vert-Vert de Gresset ou les pirouettes de Piron, je ne me souviens pas de l’avoir vu lire avec plaisir de la poésie. Il détestait les Recueils d’almanachs, les Portefeuilles perdus et retrouvés, les Bergeries primesautières ou nostalgiques, en bref tout ce qui n’avait rien à voir avec une vraie poésie, qui se moque des formes et des modes. Ainsi, à quelques années de là, alors que je lui avais fait parvenir les Mois de Roucher, dont on parlait alors beaucoup, il m’écrivit cette lettre qui l’exprime tout entier :

Il en est de la France comme de partout ailleurs, les rimeurs, les rimailleurs, y sont plus abondants que les vrais poètes. On n’acquiert pas le titre de poète pour savoir coudre méthodiquement des rimes à des pensées. Les faiseurs de madrigaux à la douzaine, de petits couplets, de bouquets à Chloris, ne sont pas plus poètes qu’un commis de boutique, qu’un expéditeur de correspondance n’est orateur parce qu’il adresse en prose des mémoires, des factures, des lettres et même des compliments, à son patron et à l’épouse de son chef.

Il faudra attendre Berlin et monsieur de Boaton pour que la poésie le marque davantage, mais son intérêt pour elle ne sera jamais excessif !

La pauvreté le hérissait toujours autant, il enrageait de ne rien oser quand il voyait un homme de bonne apparence rudoyer un miséreux, il avait honte de son manteau et de ses dentelles, de son costume de collégien même quand il croisait des morveux enguenillés battant le pavé de leurs pieds nus et crasseux…
Cet ordre qu’on lui imposait, cette discipline, cette morale le tracassaient au plus haut point et il prenait cette saine habitude de refuser d’admettre ce qu’il n’avait pu juger de lui-même. Il abhorrait l’argument d’autorité, qui ne servait qu’à le braquer. On pouvait le guider, lui indiquer des voies, parfois le convaincre, mais jamais le forcer arbitrairement, le contraindre. Bien entendu, dans cette optique, le regard qu’il jetait sur l’Église et ses pompes, sur l’Église et ses dogmes, sur l’Église et ses « athlètes » comme cet abbé Bergier auquel il s’affronterait plus tard, ce théologien venimeux que prisaient tant ses maîtres, son regard n’avait rien d’amène.

Ainsi, un jour où je le mandai à la conciergerie du Plessis Sorbonne pour lui remettre un livre qu’il m’avait prié de lui procurer, on me fit savoir que Jean-Baptiste était en cellule, au pain et à l’eau pour une semaine et qu’il était inutile de tenter d’intercéder. On ne me donna pas les explications que je demandai et je dus m’en retourner à mon logis me posant mille questions.
Devais-je écrire sur-le-champ au baron, à vous sa mère ? Fallait-il attendre la fin de cette semaine bien particulière ? Qu’avait-il pu faire de répréhensible lui dont ses maîtres se plaisaient à louer le travail et l’intelligence, lui qui avait tenu avec bravoure, une semaine plus tôt, le difficile rôle, pour un enfant, de Micion dans la comédie des Adelphes de Térence l’Africain. Je le revois encore si frêle dans la scène d’exposition, si frêle et déjà si fort, tellement « orateur » malgré sa petite voix : « Je l’ai élevé dès sa petite enfance ; je l’ai regardé et aimé comme mon propre fils ; il fait ma joie ; il est ma seule tendresse. Et je fais tout pour qu’il me rende la pareille… »
Je ne pouvais m’empêcher de penser à une lecture interdite qui aurait froissé ses pédants : l’épisode de Mons m’y avait préparé.

Je décidai d’aller tâter le terrain du côté des Van den Yver.
On me reçut froidement. Dans l’antichambre, le banquier me reprocha mon absence de la quinzaine passée. Je n’avais en effet pu accompagner Jean-Baptiste et André, le fils de ses hôtes, ayant dû me rendre à Lyon pour une affaire de famille. Lui-même s’était absenté et sa maisonnée avait été réduite, ces jours-là, à sa plus simple expression.
Se trouvant donc seul avec le fils Van den Yver, Jean-Baptiste n’avait rien fait de mieux que de rameuter deux ou trois condisciples, dont le futur journaliste Gorsas, et ces garnements avaient décidé d’investir la cuisine des lieux en pleine après-midi et de se préparer une énorme « omelette à la clèvoise » c’est-à-dire une omelette au lard. Et cela un vendredi après-midi ! Non seulement l’omelette « à la clèvoise » était une invention de Jean-Baptiste, mais ils poussèrent la diablerie jusqu’à transporter la poêle dans la rue, à s’installer près de la fontaine Saint-Eustache et à déguster en public, avec ostentation cette omelette interdite devant les yeux médusés des passants se rendant aux vêpres !
C’était donc cela. Ils avaient joué en quelque sorte les Des Barreaux ou les Marot ! Un soulagement dans le fond ! Mais c’était là une opinion que ne partageait pas le gros banquier qui n’avait jamais entendu parler ni de Marot ni de Des Barreaux.
Rendez-vous compte, monsieur Quintin. Mon fils au milieu de ces voyous, et le baron ! Et mes responsabilités, et le petit Gorsas et deux galvaudeux de je ne sais même pas où ! Terrible pour moi ! Et mes affaires ! L’opprobre monsieur ! L’opprobre ! ajouta-t-il atterré, s’épongeant le front tant l’indignation le faisait transpirer.
Voyons, monsieur Van den Yver, ce sont des enfants. Ils auront voulu fronder l’autorité. Seuls les imbéciles ne comprendront pas. Une bonne punition et ce sera suffisant, les pères y pourvoient déjà…
Suffisant, suffisant ! Vous en avez de bonnes ! Le dommage peut être plus important que vous ne le pensez. Mes relations avec l’Église sont excellentes, avec tout le monde d’ailleurs, et maintenant… C’est fâcheux, très fâcheux… Ce sont des choses qu’on ne fait pas. Surtout en public.

Van den Yver me débita un bon moment sa déception, ses craintes surtout. Un de ses mandants était venu le prévenir de la scène. On ricanait à son passage. Il avait dû se rendre au collège. Il était persuadé que Jean-Baptiste et André s’étaient laissé entraîner par ces deux autres garnements dont il ne connaissait pas les parents, ce Gorsas venu d’on ne sait où, ce Lambert dont un oncle a fait de la prison…
Je l’entends encore : « À Canossa vous dis-je ! À Canossa ! Moi ! À Canossa ! Que vais-je dire au baron ? »
Je le rassurai : je me chargerai de présenter les faits à la famille de mon élève. Il n’avait pas besoin de s’inquiéter. C’était aussi un peu de ma faute. Je m’étais absenté à un mauvais moment.

Le jeudi suivant, la punition de Jean-Baptiste étant terminée, j’allai le chercher pour une de nos promenades habituelles. Le temps était particulièrement doux et nos pas nous portèrent jusqu’à la pointe de l’île Saint-Louis. Nous nous assîmes sur l’herbe et je l’interrogeai pour connaître les détails de l’aventure, lui rappelant tout de même que ce genre de gaminerie pourrait conduire à de bien plus graves ennuis qu’une semaine au pain et à l’eau.
Gamineries ! Protesta-t-il en se levant comme piqué par une tarentule, des gamineries ! Monsieur Quintin, vous me décevez ! Il éclata de rire.
Ce que nous avons fait n’est ni une gaminerie ni un blasphème comme le prétend le père supérieur. J’ai dit à mes camarades : Vous hésitez à vous reposer des fatigues d’une semaine pénible autour d’une friture lardée sous le prétexte que nous sommes vendredi et que l’Église l’interdit. Mais cette interdiction peut-elle s’appliquer à des élèves de 5 e ? Etes-vous en mesure de vous demander si l’Église a quelque droit de vous commander ? Ne serait-il pas en outre possible que nous soyons-là en présence d’une puissance usurpée, comme notre professeur nous l’a expliqué à propos de quantité d’autres Églises ? En vérité, mes amis, l’histoire prouve abondamment que des clergés entiers, des Églises puissantes et fortes peuvent se tromper. L’incertitude dans laquelle nous devons nous trouver prouve pour le moins que toute discussion sur cette nature est vaine et non avenue, ce qui revient à dire que l’on ne pèche pas quand on commet un acte qui, en soi, est totalement innocent et ne devient condamnable que parce qu’il est frappé par une interdiction. Quand on ne peut savoir si cet interdit a été proféré par un tribunal légitime ou pas, nous nous contenterons pour le moment, en attendant de devenir théologiens, de dévorer avec bonne conscience cette succulente omelette.
Bravo pour la rhétorique, répliquai-je ! Zéro pour la publicité faite aux idées ! Et vos amis ont jeté leurs scrupules par-dessus les orties, ne pouvant m’empêcher de sourire.
Bien sûr monsieur Quintin et nous en avons même mangé une deuxième tant la première était délicieuse ! Mais vous savez, j’ai su rester modeste ! Ce principe que je vous ai exposé en vous citant les faits, j’aurais aussi bien pu l’appliquer à la confession, à la messe ou à l’Évangile, à tous les dogmes de l’Église ! Voulez-vous que nous commencions ?…

Cette anecdote, que Jean-Baptiste placera, telle que je vous la rends, dans un de ses livres, était tout de même révélatrice des bouillonnements qui se produisaient dans l’esprit de ce jeune garçon d’à peine treize ans. Déjà, il se dresse contre les lois et normes de ce monde qu’il se refuse à suivre comme cela, parce que tout le monde le fait. Déjà, il met en question tout ce qu’il ne peut reconnaître pour absolument juste. Déjà, tout ce que lui apprennent les prêtres pour ridiculiser ou anéantir d’autres religions, lui sert contre eux. Il sait que tout argument peut se retourner et déjà il est un discoureur redoutable, lui qui se qualifiera plus tard volontiers de Démosthène !

Cependant, le collège n’était pas le seul lieu de ses premières révoltes. J’ai là une page de cahier où il confie à la plume avec humour ses impressions matinales :

Avec un bruit strident l’avant-quart se décroche
L’heure sonne. À deux mains applaudissant la cloche,
Le préfet nous réveille impitoyablement
Et finit par lancer, suivant le règlement,
Un Benedicamus Domino formidable
J’en sais de fort dévots qui le donnent au diable ;
Le plus vaillant en vain dans ses draps s’étire,
Le Deo Gratias sur sa lèvre expire.
Les paresseux j’en suis ; j’en serai encore
Craignant de se piquer aux roses de l’aurore,
Tiennent leurs yeux fermés dans l’espoir de rêver.
Mais il faut toujours finir par se lever.
Agacés par le bruit des clefs sur nos couchettes
Nous sortons mi-vêtus de nos blanches cachettes,
Et, moitié par contrainte et moitié par devoir,
Nous complétons nos rangs aux portes du dortoir.

Et puis le collège, ce fut aussi ses premières amitiés, ses rencontres avec certains des hommes auxquels il devait plus tard se confronter, La Fayette, Millin, Gorsas et bien d’autres…


Paris, ce fut encore et surtout pour Jean-Baptiste l’éveil à la philosophie. La philosophie et les philosophes, c’était d’abord ces grands hommes aux profils de médaille rencontrés dans les textes traduits au collège, c’était les sages de la Grèce, cet Anacharsis dont il prendra le nom en signe de fraternité, mais c’étaient aussi ces hommes qui vivaient parmi nous et dont tout le monde parlait alors : Voltaire, Diderot, d’Alembert, Rousseau, l’oncle De Pauw surtout et bien d’autres encore comme ce grand roi dont il était le sujet : Frédéric.

Jean-Baptiste caressait donc en secret un rêve : il aurait aimé devenir philosophe et il m’avait confié ce rêve !
Monsieur Quintin, j’étais hier dans le salon de monsieur Van den Yver. J’y ai rencontré monsieur Diderot. Il a beaucoup parlé de son Encyclopédie et des difficultés qu’il a eues à faire publier le dernier tome des textes ; il se bat actuellement pour ses volumes de planches. Ce monsieur Le Breton, son libraire, me semble être un bien triste sire ! Saviez-vous que monsieur Van den Yver a souscrit avec enthousiasme à l ’Encyclopédie ? Moi, je ne l’aurais pas cru. Je me suis dit que si le livre le plus précieux pour un financier est cette encyclopédie, c’est d’abord parce que ce livre est cher ! Ensuite parce que ce financier a dû entendre dire que cet ouvrage volumineux avait rapporté de l’argent ! Il n’y a pas d’enthousiasme de banquier sans l’étincelle, quelque part, d’un beau louis sonnant et trébuchant ! Mon père, lui-même…
Tu es trop sévère Jean-Baptiste, injuste sans doute ! Tu sais que monsieur Van den Yver est un esprit ouvert. Il a rendu visite à Voltaire dans son domaine de Ferney et on dit qu’il est franc-maçon. C’est certainement quelqu’un qui n’est pas défavorable à la philosophie ! D’ailleurs, son salon est ouvert aux philosophes : monsieur Diderot ne lui rendrait pas visite autrement et monsieur d’Alembert vient parfois à ses soirées. J’espère bien avoir ta chance de les y rencontrer un jour !
Mais s’il reçoit les philosophes, il ne ferme certainement pas sa porte à leurs ennemis ! Avez-vous déjà vu un négociant prenant parti ? Mais peut-être après tout avez-vous raison et mon jugement est trop sévère. L’expérience me manque. Ce que je sais, c’est hélas, que mon père ne s’intéresse pas à tout cela. Il n’a que ses affaires en tête !
Détrompe-toi mon petit ! Ton père met en action certains principes de la philosophie : il pense que c’est par le commerce et l’enrichissement honnête, par la vertu et l’industrie que le monde s’améliorera. Monsieur Diderot ne pense pas autrement. Je te donnerai à lire ce magnifique poème de monsieur de Voltaire, Le Mondain , tu verras. Il n’y a pas de honte à être négociant et citoyen du monde. C’est là une bonne ambition et monsieur Sedaine a donné naguère une bien belle pièce de théâtre sur le négociant philosophe !
« Citoyen du monde », ne dit-on pas aussi « cosmopolite » ? C’est là une belle religion, en effet. Je ne voudrais qu’elle comme religion. J’ai lu un mauvais livre d’un abbé Bergier, la seule acquisition récente de la bibliothèque de Plessis Sorbonne. Ce livre est faible et il n’y aurait pas grand peine à retourner les arguments de ce bouquin contre ce que leur auteur prétend défendre ! Si je n’étais pas écolier, je le ferais ! Pourriez-vous me trouver le livre contre lequel il ferraille, L’examen critique des apologistes de la religion chrétienne , afin que je m’en fasse moi-même, disons, une religion, dit-il avec ce sourire innocent en apparence qui devait l’accompagner tout au long de sa vie quand il était possédé par une idée.
Je vous ferai aussi lire son inénarrable Déisme réfuté par lui-même, qui a tant fait rire monsieur de Voltaire. Vous me semblez assez raisonnable désormais. Mais attention ! Ceci reste bien entendu entre nous. Vous me rendrez le livre dès que vous l’aurez lu ! Donnez-moi la main.

C’est sans doute là, à la pointe de l’île Saint-Louis qu’est né le plus étonnant des philosophes, et j’ai eu le privilège, hélas, d’en être le parrain !
Avais-je raison ? Avais-je tort ? Tous ces livres glissés en sous-main, toutes ces discussions avec un enfant particulièrement doué, mais un enfant !…


La fin de l’année 1767 fut marquée par l’affreuse nouvelle de la mort de votre époux, madame, le père de Jean-Baptiste. Il est inutile que je vous rappelle que, peu avant Noël, celui-ci avait tenu à se rendre en Zélande pour ses affaires. Sa voiture avait été prise dans les glaces. Il avait fait une fluxion de poitrine. On avait juste pu le ramener à Bruxelles où il avait rendu le dernier soupir le lendemain de son arrivée, la veille du premier de l’an.
Il était hors de question que Jean-Baptiste voyage en cette saison. Le chanoine de Pauw nous fit savoir que les obsèques du baron auraient lieu à Bruxelles. Il s’y rendrait avec vous, madame, et les principaux membres des deux familles. Vous me mandiez, de faire donner une messe pour le repos de l’âme de votre mari, messe à laquelle devait naturellement assister son fils.
La cérémonie eut lieu quelques jours après les funérailles bruxelloises. Les alliés parisiens des Cloots, leurs amis et relations vinrent très nombreux. La chapelle du Plessis Sorbonne était comble.
Jean-Baptiste cacha sa souffrance.
En apprenant la nouvelle, il ne put cependant retenir ses larmes :
Ma pauvre mère ! dit-il seulement.
Monsieur de Pauw est à ses côtés, lui répondis-je, il saura l’aider.
Ce maladroit de Van den Yver voulut le consoler :
Mon cher Jean-Baptiste, il ne faut pas pleurer. Tu es grand ! Ton papa a retrouvé ton frère Égide et ensemble ils jouissent de la miséricorde du seigneur dans un superbe jardin plein de fleurs odorantes et de rivières cristallines. Ils te voient, sois en certain, et attendent de toi une attitude d’homme. Tu es désormais le chef de la famille, le baron de Gnadenthal, le pilier de la race, le continuateur de Thomas-François. Nous allons tous ensemble prier et invoquer la miséricorde de notre seigneur. Domine…
Cher monsieur Van den Yver, ne vous donnez donc pas tant de mal à me peindre les charmes du Paradis. Vos paroles me rappellent les contes de l’abbé Fleury que je lisais dans mon histoire sainte quand j’étais petit. J’irai à cette messe puisque ma mère le désire, mais épargnez-moi cette prière fabriquée par des théologiens ignorants. Je n’ai pas besoin de paroles toutes faites pour penser à mon père ni lui rendre grâce. Permettez-moi seulement de sortir et d’aller m’asseoir sur les bords de la Seine. Regarder les flots qui passent comme la vie et songer à ce père disparu sans autre rituel que celui de mon cœur et de mon esprit. Voilà qui me semble plus approprié.

Jean-Baptiste prit congé d’une assemblée muette de stupéfaction. Monsieur Van den Yver était soufflé. Il restait là, bouche bée sur sa prière avortée. Lui qui avait d’habitude la langue bien pendue ne savait plus que dire ; madame Van den Yver s’était agenouillée sur son prie-Dieu et se signait mécaniquement, le regard perdu dans le vide, imitée par André son dadais de fils planté à ses côtés.
Le maître de maison se reprit au bout de quelques instants et entonna tout de même, mais d’une voix mal assurée, son Domine interrompu.


Les années parisiennes se passèrent ensuite sans incident majeur. Jean-Baptiste était un bon élève, son intelligence était reconnue par tous ses maîtres, même si ces derniers déploraient son attitude rétive, son indiscipline, son peu de goût évident pour les pompes de la religion catholique.
Après les premiers mois d’acclimatation, les ecclésiastiques de Plessis Sorbonne avaient décidé de le mettre au régime habituel. Il passait désormais le plus clair de son temps dans l’établissement et partageait les heures entre ses cours, les études et les diverses activités qui étaient proposées aux élèves : le chant choral et la musique, le théâtre, la déclamation, la calligraphie, la bibliothèque, les jeux divers.
Il sortait chaque semaine le dimanche après-midi et me rejoignait pour nos longues promenades à Paris ou dans les alentours. Parfois, il se rendait chez un de ses condisciples. Une fois par mois, il était autorisé à demeurer le samedi et le dimanche chez ses correspondants, où il passait aussi ses vacances. Je n’ai pas le souvenir que ses parents Bombarda de Beaulieu l’aient invité pour un long séjour !
En outre, je le voyais régulièrement le mardi soir et le jeudi après-midi. Une salle était réservée aux élèves et à leurs précepteurs extérieurs. Je devais bien sûr toujours indiquer la matière de nos travaux. Nous lisions ensemble, je reprenais ses devoirs, je complétais son information lorsque je le jugeais nécessaire, enfin, je le tenais au courant des gazettes, des ouvrages nouveaux susceptibles de l’intéresser. Parfois même, je lui apportais ces fameux livres inaccessibles dans l’établissement…
Jean-Baptiste se confiait peu. Il préférait que nos conversations portent sur des sujets neutres : évoquer le monde comme il va, parler de philosophie, de politique le passionnait. Il se taisait sur ses sentiments. Une fois, cependant, il se laissa aller à une vraie tristesse. Nous marchions tous deux en direction de la rue des Francs-Bourgeois où on nous avait indiqué un libraire disposant d’un arrivage intéressant de livres nouveaux lorsque nous passâmes devant un petit hôtel particulier dont la cour résonnait des cris enjoués de deux enfants se précipitant hors d’une voiture pour se jeter dans les bras de leur mère les attendant, tout sourire dans sa robe bleue, sur le perron de sa belle demeure.
Jean-Baptiste s’était arrêté pour contempler ce tableau à la Greuze. Des larmes avaient coulé sur ses joues.
Monsieur Quintin, dit-il, lorsque nous reprîmes notre route, cette famille heureuse me rappelle trop maman, mon petit frère et Gnadenthal ! Excusez cette faiblesse indigne du philosophe que je veux devenir. Cher monsieur, vous êtes mon seul parent, ajouta-t-il en me prenant le bras, mais en le relâchant aussitôt comme s’il avait mal fait.
C’est l’unique fois, au cours de ces trois années parisiennes qu’il laissa échapper une plainte et pourtant, je le savais, son cœur souvent était gros. L’internat ne lui plaisait guère et il vivait assez mal l’absence de toute vraie famille et votre absence surtout, madame. Il vous écrivait certes, assez régulièrement, au chanoine de Pauw, à quelques parents, à son ancien instituteur, mais ces missives, qui lui faisaient grand plaisir, ne remplaçaient pas une tendresse, une chaleur plus sensible.
Ces années parisiennes furent des années d’apprentissage et de domination de soi. Il ne retourna à Gnadenthal qu’aux vacances de 1768. Il allait sur ses quatorze ans. Le pli était pris : madame, vous aviez vu partir un enfant, vous avez vu revenir un adolescent philosophe. Lorsqu’il partira pour l’Académie des Nobles de Berlin, dix-huit mois plus tard, la coupure sera plus nette encore.

L’année suivant son arrivée dans la capitale, il fut d’ailleurs confronté à un des plus horribles fait-divers du temps. Un de ses condisciples était le frère puîné du petit Moisnel, qui avait été arrêté avec le malheureux Chevalier de La Barre, l’année précédente. L’horreur du jugement et de la sentence, le courage du chevalier restaient sujets de conversation à la ville comme dans les écoles. Quand Jean-Baptiste sut qui était ce Moisnel, il ne manqua pas de gagner son amitié et de le presser de questions.
Toute l’Europe en a parlé, mais ce témoignage direct du proche parent d’un des accusés marqua Jean-Baptiste qui venait d’avoir quelques ennuis avec son omelette du vendredi et qui comprit que, presque à la fin du XVIII e s. les forces obscurantistes étaient encore puissantes et ne reculaient devant aucun crime. C’était à la fois un avertissement à la prudence et une incitation à faire front.
Rappelons-nous, la nouvelle parvint à Paris le 1 er juillet 1766 que le jeune chevalier, âgé de dix-neuf ans, venait d’être exécuté sur la place du marché d’Abbeville pour ne s’être pas découvert au passage d’une procession et surtout d’avoir lu les livres de Voltaire, Voltaire dont les combats en faveur de Sirven ou des Callas continuaient à défrayer la chronique.
Cette exécution qui ramenait la France au Moyen-âge le plus sombre avait frappé les esprits et particulièrement les élèves de Plessis Sorbonne, qui avaient dans leurs rangs un des témoins de l’affaire.
La barbarie la plus incroyable se mêlait en outre, comme on l’a appris par la suite, à la jalousie et à une absurde compréhension de l’honneur d’un homme.
Dans un couvent près d’Abbeville vivait l’abbesse madame de Brou. Elle connaissait vaguement le conseiller fiscal et juge de la même ville, monsieur de Belleval, qui s’était mis en tête de conquérir le cœur de cette dame. Il est probable que ces idées n’étaient pas venues seules et que certains encouragements de madame de Brou, des sourires peut-être, des regards avaient laissé entrevoir à cet homme qu’on le distinguait. On s’ennuie tant en province !
Le jeune chevalier de La Barre était un neveu de l’abbesse et c’est elle qui s’occupait de son entretien et de ses études, car ses parents, en dépit de leur noblesse, étaient d’une grande pauvreté.
Le chevalier et ses amis rendaient souvent visite à la tante, qui y trouvait plaisir et distraction. On suppose c’est en tout cas ce que Moisnel raconta à Jean-Baptiste, qui me le rapporta que c’est au cours d’une de ces rencontres ouvertes et joyeuses que l’abbesse remit à sa place le juge, plus pressant que jamais et qu’on avait également convié. Les jeunes gens ricanèrent devant les manières de celui-ci et ne se retinrent plus lorsque l’abbesse remit son prétendant à sa place. Belleval aurait alors vu dans le jeune chevalier le meneur du groupe et le responsable de l’avanie qu’il venait d’essuyer. Il crut d’autant plus son honneur blessé que celui-ci et ses amis, Gaillard d’Etallonde et Moisnel ne jouissaient pas de la meilleure réputation dans cette petite ville de province bigote et fermée aux Lumières. C’étaient de joyeux drilles qui respectaient peu les us et coutumes locales et passaient une bonne part de leur temps dans les cafés et tavernes de la région.
On savait qu’ils lisaient des romans et chantaient des refrains paillards, certes, mais bah ! Ils n’étaient guère différents des autres jeunes gens de leur âge et on leur passait leurs bizarreries. Ils leur étaient peut-être même supérieurs, car, comme on l’apprit par la suite, ils ne se contentaient pas de lectures légères, mais lisaient aussi les philosophes, ce qui malheureusement devait aggraver leur cas. Le Chevalier de La Barre n’avait rien de commun avec le Des Grieux de l’abbé Prévost !
Or, les habitants d’Abbeville avaient constaté avec tracas qu’un crucifix placé sur un pont avait été abîmé, qu’un autre, dans un cimetière avait été maculé d’excréments. L’affaire fit tant de vagues que l’évêque d’Amiens décida une procession afin que Dieu ne punisse pas les habitants de la ville pour les crimes faits aux crucifix. Dans un prêche plein de hargne, il tonna contre les profanateurs et pria le Seigneur de révéler par un signe les responsables.
Il semble que ce signe ait moins été le fait de Dieu que de la vanité blessée de Belleval qui en voulait à mort au neveu de l’abbesse. Toujours est-il qu’il prétendit avoir remarqué, lors de la procession, quelques jeunes gens qui s’étaient conduits de façon irrévérencieuse. On sut vite de qui il s’agissait et les trois amis furent accusés d’avoir eu des propos sacrilèges lors du passage de la procession, d’avoir conservé leur couvre-chef et de n’avoir pas fait le moindre mouvement de génuflexion. Belleval se chargea de retrouver ou de recruter des témoins. D’Etallonde s’enfuit à temps ; les deux autres furent jetés en prison. Moisnel, qui était pauvre, et que Belleval soutenait par pitié, fut le témoin essentiel. Belleval réussit sans peine à lui faire dire ce qu’il voulait : le malheureux jeune homme pensait ainsi se sauver et éviter les mauvais traitements qu’on lui promettait. Il revint d’ailleurs sur ses aveux et accusa par la suite Belleval d’avoir exercé sur lui des pressions insupportables. Le tribunal ne tint cependant pas compte de ces révélations.
On connaît la suite ignoble de cette affaire. L’abbesse tenta bien de faire retirer de la chambre du Chevalier les livres dangereux qu’elle savait s’y trouver, mais ce fut en vain : les scellés avaient été immédiatement placés sur sa porte.
Le Chevalier nia les propos qu’il aurait tenus lors de la procession, mais il reconnut ne pas s’être agenouillé, car il était pressé d’aller manger. Quant aux profanations des crucifix et aux chants licencieux, il admit que tout était possible sous l’empire de la boisson… En tout état de cause, il regrettait sa probable mauvaise conduite et faisait amende honorable. Mais les livres constituaient une autre preuve de torts plus grands encore. On les avait amenés, déposés sur le bureau du juge : il ne put ni ne voulut nier leur possession. Le Dictionnaire philosophique de Voltaire et De l’Esprit d’Helvétius avec quelques romans graveleux, dit-on, furent présentés à l’assistance et c’est ainsi que le patriarche de Ferney fut directement mêlé à l’affaire.
La sentence fut prononcée. Moisnel, eu égard à ses déclarations et à son âge (il n’avait pas 16 ans lors des faits) échappa à la peine capitale. D’Etallonde fut condamné à avoir la langue et les bras coupés puis à être jeté dans cet état sur le bûcher pour y brûler à petit feu. Heureusement, il avait pu s’enfuir et le roi de Prusse lui avait accordé refuge à Berlin.
Le Chevalier de La Barre, lui, subit le supplice.
Savez-vous qu’on lui a donné la grande et la petite question, comme à un criminel de grands chemins, me dit Jean-Baptiste, en me rapportant ce qu’il avait appris du frère de Moisnel ? Puis on devait lui arracher la langue, mais il s’est tellement débattu que le bourreau et ses servants n’ont réussi qu’à le blesser. Il avait auparavant refusé d’enfiler la chasuble du repentant et de dire les momeries qu’on voulait qu’il prononce. Pour sauver les apparences devant les badauds d’Abbeville, la comédie a été jouée par un valet ayant revêtu l’aube sinistre, que le chevalier venait de rejeter, pour réciter ces paroles ridicules en se faisant passer pour le condamné !
La Barre a encore eu le courage de s’adresser au bourreau, se moquant du valet chargé de lui couper les cheveux en lui disant avec ironie « Qu’est-ce que cela veut dire ? Je ne vais tout de même pas chanter à la chorale de la paroisse ! ». « Je boirai bien un dernier café ! Il ne risque pas de m’empêcher de dormir ! »
Il a marqué un grand courage face à une foule assoiffée de sang ! Et puis, il a eu la tête tranchée par l’assassin du Comte Lally. On l’a jetée dans les flammes cette pauvre tête, avec son corps martyrisé et le Dictionnaire philosophique !
Et cela au XVIII e siècle, monsieur Quintin ! protestait Jean-Baptiste !
Une horreur en effet digne des profondeurs de la Moscovie d’avant Pierre le Grand ! Tu dois encore savoir que tout le monde était persuadé que la sentence serait commuée en une peine quelconque, que ce jugement barbare ne serait pas exécuté et que le tribunal de Paris rendrait un autre verdict puisque appel avait été fait. Le tribunal qui avait réhabilité la famille Callas deux années auparavant n’allait pas entériner ces billevesées provinciales ! Cela paraissait impossible et, dans la capitale, on se gaussait des manières grossières des habitants d’Abbeville. Hélas ! Un certain Pasquier demanda la parole et dit en substance que le véritable responsable de toute l’affaire était Voltaire et qu’il avait perdu ces jeunes gens avec ses livres. Le tribunal, qui avait su mettre fin aux agissements des jésuites devait faire preuve de la même fermeté dans le cas présent et montrer qu’il avait aussi peu de compréhension pour les libertins, les philosophes impies et leurs disciples.
Ce Pasquier réussit si bien à échauffer les juges que si ceux-ci avaient tenu Voltaire, on n’aurait pas donné cher de sa vie. Mais s’ils ne tenaient pas l’auteur du Dictionnaire Philosophique , ils avaient entre leurs griffes le chevalier de La Barre et, à la surprise générale des honnêtes gens, à la satisfaction des cagots et autres hypocrites le verdict fut confirmé !
Voilà donc : en fait, le Chevalier de La Barre a été envoyé au bûcher en lieu et place de Voltaire, en lieu et place de la philosophie !
Sans aucun doute mon pauvre Jean-Baptiste. Le philosophe venait de remporter trop de victoires contre l’Infâme ; il fallait lui montrer qu’on ne le laisserait pas continuer impunément. Le malheureux chevalier !
Quelle indignité !
L’abbé Yvon, que j’ai rencontré la semaine passée chez un libraire rue Saint-Jacques, m’a raconté la suite de cette tragédie. Elle ne manquera pas de t’intéresser. Après l’exécution de ce jeune martyr, la situation pour Voltaire n’était pas aisée : il voyait que partout en France il avait plus d’ennemis que d’amis, et décidés à tout, à Toulouse, à Abbeville, à Paris, à Genève… Ses proches le suppliaient de quitter Ferney, où il n’était plus en sûreté. Il se rendit donc en Suisse, à Rolle, d’où il pria Frédéric de bénéficier de sa protection. Il lui écrivit en demandant instamment un refuge pour quatre ou cinq philosophes parisiens. Il était de notoriété publique que le roi de Prusse cherchait à attirer en Prusse les plus grands esprits. Il avait appelé les Bernoulli, les Lambert, les Maupertuis, les Thiébault, les Euler, les Mérian, les Castillon, les Sulzer, les Müller, Béguelin et quantité d’autres personnalités toutes plus huppées les unes que les autres. Monsieur d’Alembert lui servant d’ailleurs de sergent recruteur ! Voltaire lui-même, à l’époque de leur grande amitié, avait été l’hôte du souverain…
L’auteur de Candide pensait à s’installer dans une sorte de Salente située en territoire prussien, pas trop loin de la France, avec d’Alembert, d’Holbach, Diderot et Damilaville (sans d’ailleurs leur en avoir jamais parlé !). Quel bonheur d’échapper à la forteresse française et de se placer sous la protection du roi-philosophe ! Quel gain cela serait pour l’Europe de pourvoir à la liberté de ce groupe des cinq ! Il rêvait son utopie qu’il appelait dans ses lettres la « Manufacture » !
Frédéric répondit certes immédiatement et proposa le territoire de Clèves, ton pays. Mais Monsieur d’Alembert m’a confié que sa réponse n’était sans doute pas très sincère, car il ne put se passer d’ironiser en ajoutant que les philosophes seraient libres de tous leurs mouvements sauf d’aller se promener dans la forêt bordant la ville, car elle avait été incendiée par les troupes françaises pendant la guerre ! Cette plaisanterie ne plut pas à Voltaire et, dans son refuge helvétique, il reprit la plume pour défendre la mémoire de La Barre.
J’ai lu, monsieur Quintin, son réquisitoire sur le crime perpétré contre le Chevalier de La Barre. Je connaissais tous ces détails, mais j’aime vous entendre les dire, car ils sont tellement ignobles qu’on a de la peine à y croire.
Frédéric, Catherine, Christian et Stanislas ont fait connaître leur horreur à sa lecture ! S’il jouait aux cartes, a-t-on dit, il gagnerait à tous les coups, car il a quatre rois en mains !
Pourtant, le malheureux chevalier, deux ans après sa mort, n’est toujours pas réhabilité ! C’est tout simplement scandaleux ! Voilà cher Quintin, ce que je ne veux pas accepter. Quand je serai grand je me battrai contre l’injustice et la méchanceté !
Je taisais à mon élève, pour ne pas accroître son amertume, ce que m’avait également rapporté l’abbé Yvon à propos du traître Pasquier : « Le plus rageant, monsieur Quintin, c’est que ce Pasquier qui réclamait un « exemple » à corps et à cris, ce Pasquier qui a su tourner la tête des juges possède une bibliothèque philosophique et, que, pendant les dîners, il tient les propos les plus impies et les plus irréligieux ! La secte des Tartuffe est bien vivante, hélas ! et on n’est jamais sûr de la personne à qui l’on parle. »

Quand je serai grand… Cher Jean-Baptiste, tu ne devais pas oublier ce déni et tu fus de ceux qui, en 1793, firent en sorte que la Convention prenne enfin cette décision : que la malheureuse victime de l’incurie et de l’intrigue, de la superstition et de la haine soit rétablie dans son honneur. En 1793 ! quelques mois avant que, toi-même, tu ne succombes sous le fer du bourreau. Au moment de mourir, tu n’as pu manquer de penser au pauvre Jean-François Le Febvre, Chevalier de La Barre !


Ces trois années parisiennes furent marquées par une recrudescence de la réaction catholique face aux succès remportés par le parti philosophique soutenu, mais assez mollement, par monsieur de Choiseul. Malgré ses succès politiques, ou à cause d’eux, il avait beaucoup d’ennemis et manifestait généralement une grande prudence. Ainsi, il préféra étouffer dans l’œuf les tentatives faites pour réhabiliter le chevalier de La Barre plutôt que de risquer des débordements toujours dangereux pour sa position.
Bien qu’enfermé dans son collège, Jean-Baptiste, surtout à partir de 1768, eut vent de ces querelles qui depuis le milieu du siècle prenaient de l’ampleur. Les élèves se prêtaient brochures et livres dans le dos de leurs maîtres, des partis se formaient, des dénonciations entraînaient punitions et renvois. On échangeait subrepticement horions et pamphlets, coups de pied et satires…
Mon protégé avait été échaudé par l’affaire du livre de Tissot et par les conséquences de son omelette ! Il était plus prudent et, bien qu’ayant su lire tout ce qui était interdit, il n’eut pas à pâtir des mesures de contrôle prises par ses pédants.
Toujours est-il que dans le sillage des affaires Callas, Sirven, La Barre, la lutte entre philosophes et les cagots s’envenima encore. Depuis notre arrivée, on lisait sous le manteau l ’Examen critique des Apologistes de la religion chrétienne , dont j’avais procuré une édition à mon protégé. On pensait alors que ce livre était dû à Nicolas Fréret, ce qui était pratique puisque le malheureux Fréret était mort depuis assez longtemps. On a su depuis que le baron d’Holbach en est l’auteur, ayant travaillé sur des notes que lui avait laissé Lévêque de Burigny. Mais cela est sans importance. Le livre enthousiasma le jeune homme.
Monsieur, me dit-il un dimanche, ces apologistes sont des gens bien bêtes ! Comment peut-on encore croire aux imbécillités des Églises, aux miracles, révélations et autres billevesées ? Monsieur Fréret reprend la méthode de Bayle si je ne me trompe et il laisse au lecteur le soin de tirer les conclusions qu’il faut : quand deux apologistes disent le contraire pour démontrer une soi-disant vérité…
Quand je songe à mon enfance…, le tissus d’absurdités dans lesquelles on m’a enferré me fait horreur. Je verrai plutôt couler tout mon sang que d’admettre les absurdités qui renversent les plus simples indices du sens commun ; que de croire à une religion plus avilissante et plus impie que le culte des crocodiles, des singes, des oignons et des asperges… Monsieur Rousseau a bien raison quand il fait appel à l’instinct divin. À quoi bon ces oripeaux inutiles que sont les religions, ne pensez-vous pas, monsieur Quintin ?
Il faudrait peut-être se demander qui en profite, répondis-je.
Bien sûr ! Quand il y a crime, il faut chercher le motif, n’est-ce pas. Après, tout s’explique et on peut remettre les choses en place.
Je crois que monsieur Fréret donne une réponse intéressante : ces apologistes ne sont pas des fous ! Ils servent la politique temporelle de Rome responsable de tant de guerres et de l’asservissement de tant de populations !
Certes, monsieur Quintin, mais croyez-vous que Rome soit seule en cause ? Ne pensez-vous pas que c’est la même chose chez les Mahométans, par exemple ?
Il faudrait effectivement se poser la question et, pourquoi pas, la poser à propos des protestants, des Bouddhistes…
De toutes les religions en fait !

En 1767, avait paru la réponse d’un des athlètes de l’Église, l’auteur alors célèbre du Déisme réfuté par lui-même, Nicolas Sylvestre Bergier : La certitude des preuves du christianisme. Ou, réfutation de l’examen critique des apologistes de la religion chrétienne.
Je venais de lire avec Jean-Baptiste, des extraits du Contrat Social et il avait été frappé par la clarté des arguments du philosophe.
Bergier défendait la thèse opposée : il refusait les idées de Jean-Jacques, voyait dans l’alliance de l’État et de l’Église le garant de l’ordre social. Il considérait aussi la tolérance prônée par la plupart des philosophes comme la porte ouverte au fanatisme. Un contrat social enfin ne pouvait selon lui que mener au despotisme.
Jean-Baptiste qui venait en plus d’apprendre qu’un des rares romans qu’il appréciait, Les Incas de Marmontel, favorables à la cause philosophique et à la tolérance, venait d’être condamné par la Faculté de théologie à peine paru, s’emporta contre cet auteur cherchant à démontrer l’utilité sociale de la religion en faisant l’apologie de la sociabilité chrétienne.
C’est ce livre monsieur qui cause le plus de mal, car sous les apparences de la raison, il cherche à faire accepter aux hommes leurs chaînes. Quand je serai grand, je répondrai à Bergier, je le forcerai dans l’arène de la philosophie et il mordra la poussière, vous verrez !

Quand je serai grand…, encore une fois ! Jean-Baptiste a quatorze ans ; dans quatre années il se lancera dans son projet, dans son grand œuvre. Les années parisiennes ont aussi servi à ça ! L’idée mûrira, il lira beaucoup, se documentera et mettra en ordre le fruit de ses recherches. C’est à Gnadenthal qu’il le fera, dans sa thébaïde comme il dira, mais auparavant, il quittera Paris pour une autre capitale en plein devenir, Berlin !
En effet, madame, vous étiez inquiète. Les nouvelles que des âmes bien intentionnées vous tenaient de Paris vous effrayaient. De Gnadenthal, Paris ressemblait à l’antichambre de l’Enfer. Vous entendiez parler de toutes ces querelles à propos de la religion, vous aviez le nom de Voltaire en horreur, vous n’appréciez pas que votre frère ait toutes ses œuvres dans sa bibliothèque et corresponde avec certains de ces hommes qu’on appelait les philosophes : Rousseau le relaps, Diderot le mécréant, Grimm le baron en goguette… Et puis il y avait toutes ces nouvelles de la Cour, cette Jeanne Bécu devenue comtesse Du Barry à propos de laquelle on chantait partout en Europe les paroles de La Bourbonnaise , dues, disait-on, à la duchesse de Gramont :

Quelle merveille !
Une fille de rien !
Une fille de rien
Donne au roi de l’amour
Est à la cour…

Le stupre, le stupre partout, et cette malheureuse Louise de France qui venait de se réfugier dans un couvent pour fuir les horreurs de la cour et prier pour tous ces pècheurs…
En bref, vous vous demandiez s’il ne serait pas préférable que Jean-Baptiste, sa dernière année de collège terminée, n’aille pas poursuivre ses études à Leyde, comme le voulait Thomas-François, ou à Berlin. Cette dernière ville vous était préférable : l’abbé de Pauw y avait séjourné, il était en contact avec le roi de Prusse, monsieur de Cloots avait été conseiller secret de ce prince…
Ce fut le chanoine qui fit pencher la balance : il avait donné quelques conseils à Frédéric à propos de l’Académie des Nobles que celui-ci venait de mettre en place. Les professeurs appelés à une chaire lui étaient favorablement connus pour la plupart. L’établissement lui paraissait offrir toutes les garanties de sérieux et de philosophie. En outre, l’atmosphère de Berlin lui semblait mieux convenir à un jeune homme au tempérament impétueux…
Ce serait donc Berlin.

Nous retardâmes de quelques jours notre départ pour assister à l’arrivée de la future épouse du futur Louis XVI, la fille de Marie-Thérèse, Marie-Antoinette. Les Parisiens n’étaient pas très satisfaits de ce choix ni de cette précipitation. Une Autrichienne ! Il avait seize ans et elle quinze ! Et puis l’étoile de Choiseul qui avait eu l’idée de cette union avait terni.
Pourtant la grâce de la petite princesse enchanta la foule, cette foule qui devait, un peu plus de deux décades après applaudir à sa mort !
Jean-Baptiste, en bon Prussien, considérait avec méfiance l’Autriche et tout ce qui venait de ce pays encore couvert d’églises et de monastères. Pourtant, lui aussi fut charmé.
L’entrée dans la capitale fut suivie par des foules immenses : tout le monde voulait voir le jeune couple. Je me suis dit alors que cet enthousiasme avait quelque chose de touchant, car ce que les Parisiens saluaient, c’était moins deux adolescents qui allaient se marier qu’une promesse, celle du changement, celle de la rupture avec un roi qui avait trop régné et d’une cour toujours plus arrogante et coûteuse.
Hélas !
Le 30 mai 1770, nous étions rue Royale, près d’une tribune qui prit feu. La fusée d’un feu d’artifice devant amuser le jeune couple manqua son envol et incendia des tentures. L’incendie se propagea très vite et la foule fut prise de panique, des malheureux furent écrasés. Nous étions assez éloignés pour ne rien risquer, mais nous vîmes toute l’horreur de cet événement qui transforma la liesse en deuil. Lorsque le convoi princier arriva, ce fut sur une voie couverte de cendres, devant un bâtiment ruiné, entouré de morts et de blessés. La malheureuse Marie-Antoinette, devant tant d’horreur ne sut que dire et Louis se contenta d’écouter les plaintes qu’on lui adressait. Il ne proféra aucune parole, fit faire demi-tour à son équipage et quitta la capitale.
Voilà un bien mauvais présage, me dit Jean-Baptiste habituellement si peu superstitieux !
Et de bien tristes réactions, ajoutai-je.


Dans les premiers jours de juin, après avoir fait l’inévitable tournée des adieux, nous quittâmes la capitale pour Gnadenthal. Nous y séjournerions quelques semaines et puis nous reprendrions la voiture pour Berlin.
5. Berlin et l’Académie militaire
L e 10 août 1770, en soirée, nous arrivâmes dans la capitale de la Prusse. Il faisait une chaleur étouffante. La plaine sableuse et immense qui entoure Berlin était d’une tristesse infinie sous ce soleil de plomb qui décolorait le ciel et faisait danser l’air à l’horizon. Nous étions loin des terres lourdes et grasses du pays de Clèves ou de la Westphalie, le bord des rivières se perdait ici dans d’immenses marécages à demi secs, noirs et craquelés, les forêts paraissaient impénétrables, lugubres. Le Brandebourg était le parent pauvre de toutes les régions traversées. Pourtant, je faisais remarquer à Jean-Baptiste, à l’occasion d’une des dernières leçons de géographie qui s’imposaient pendant ce voyage, qu’il semblait bien que les paysans, par leur travail et probablement l’encouragement du gouvernement, avaient su pallier la pauvreté de la nature : on rencontrait partout des cultures bien tenues et les villages révélaient une certaine aisance qu’on percevait moins dans des régions plus favorisées. Les édifices religieux étaient en bon état, souvent entourés de verdure, les maisons basses et modestes n’avaient presque jamais l’aspect calamiteux qu’on rencontrait ailleurs si souvent, les voies étaient parfaitement entretenues, bornées régulièrement, les fossés curés. On voyait peu de chiens ou de cochons errants, de bovins en mauvais état, de moutons étiques.

Parfois, Jean-Baptiste quittait sa bouderie et se laissait prendre au jeu, ces nouveaux paysages l’intéressaient.
Regardez, monsieur Quintin, ce marécage ; si j’étais le maître de ces terres, je l’assécherais. Il y aurait au moins 40 arpents de gagnés, ce qui ferait, si on se souvient de ce que disait monsieur de Gournay un soir chez les Van den Yver, des quantités supplémentaires de froment ou d’autres céréales. Ce serait d’un bon rapport pour le propriétaire et les habitants de la région en profiteraient.
Oui, répondis-je, en outre, si la rivière était régularisée, canalisée, elle pourrait servir au transport des biens produits et, ajoutai-je en battant l’air, il y aurait moins de moustiques pour le bonheur des voyageurs !
D’un œil amusé, Jean-Baptiste suivit mon regard : un énorme moustique venait de se poser sur la joue de l’abbé qui nous faisait face et dormait bouche ouverte. La piqûre réveilla le digne ecclésiastique qui se donna, un peu tard, une gifle à se décrocher la tête. Nous éclatâmes tous de rire dans la voiture pendant que l’abbé marmonnait en se tenant la joue : « Je ne l’ai pas eu ! Sale bête ! Sale pays ! Je ne l’ai pas eu... Excusez-moi, messieurs pour ce mouvement de colère bien peu chrétien, mais je crois que les moustiques qui infectent cette triste plaine n’ont pas été créés par Dieu, mais bien par le diable ! »
Ne vous en faites pas, monsieur l’abbé, reprit un des passagers, un gros homme au regard endormi, vous en verrez bien d’autres à Berlin ! Ne savez-vous pas que le roi de Prusse a deux passions ? L’élevage du vers à soie et celui du gros moustique !
Vous vous moquez, maugréa l’ecclésiastique en reprenant sa chasse d’une main potelée et malhabile. Le vers à soie d’accord, mais ce maudit cousin , j’en doute : il ne sert à rien ! Sinon à embêter le monde.
Que si, mon bon ! Ils servent à quelque chose ces régiments ailés ! Le roi a interdit que l’on assèche les marais qui entourent Berlin, comme cela, si d’aventure des troupes ennemies s’approchent de sa capitale, des nuées d’insectes s’abattront sur elles ! Aveuglés, les régiments ne pourront plus avancer et ce sera un jeu de les tenir en échec ! précisa le premier en éclatant d’un rire si tonitruant que je l’ai encore dans l’oreille !

L’hilarité fut bientôt générale et l’abbé, qui venait d’Alsace, entama ce chant que nous connaissions tous : le très célèbre D’r Hans im Schnockeloch .


Depuis plusieurs heures, on distinguait les toits et les clochers de la grande métropole, qui brillaient comme de l’argent dans le lointain. Pourtant, la voiture ne semblait pas avancer sur ce chemin droit comme une règle, poussiéreux et gris : la ville paraissait toujours aussi éloignée.
Les voyageurs somnolaient : c’était tout ce qu’ils avaient à faire. Le gros abbé victime du moustique était monté à Düsseldorf. Il s’était rendormi et sa tête avait glissé sur l’épaule d’un négociant en vins de Trèves qui n’osait le repousser, se contentant, de temps en temps de jeter un regard furibond sur ce voisin intempestif. Un homme en perruque, qui s’était présenté comme le Chevalier de Mainvillier, et qui faisait bien triste mine, avec son manteau élimé, son tricorne bosselé et son jabot jaune de crasse, ronflait sans gêne, les jambes écartées, pas même réveillé par la mouche qui l’avait choisi pour terrain d’investigation et qui, depuis des heures, courait sur son front, sautait sur son nez, s’arrêtait sur ses lèvres ou une oreille, trouvant sans doute sur ce visage suant un terrain de chasse particulièrement giboyeux. On ne savait pas si le gros plaisantin dormait ou veillait : ses lourdes paupières étaient mi-closes et il soufflait comme une forge.
En raison des nuages de poussière qui envahissaient de plus en plus l’habitacle, nous décidâmes de nouer un mouchoir autour de notre bouche et de notre nez et nous ressemblions à une troupe de bandits de grand chemin au retour d’une expédition !
L’impatience m’empêchait de fermer les yeux et Jean-Baptiste était encore plus nerveux que moi, mais faisait semblant d’être plongé dans la lecture d’un roman de Richardson ou de Smolett qu’il avait déniché dans la bibliothèque de son oncle.

Pourtant, nous atteignîmes enfin le faubourg Dorothée et nous entrâmes dans la ville par ses nouveaux quartiers. Je dois dire que la première impression fut on ne peut plus favorable. Berlin était une ville moderne : des rues larges et aérées, de vastes places, des bâtiments assez remarquables par leurs dimensions et leur architecture. Rien de commun avec Saint-Marceau ! Ce qui étonnait aussi, c’était tous ces arbres qui flanquaient la plupart des chaussées bordées de trottoirs. Il en ressortait une impression de noblesse et de douceur qui n’était pas sans charme. Nous avions bien l’impression d’entrer dans une capitale, dans la capitale d’un pays neuf, appelé à un grand avenir.
À côté de cette majesté tranquille, Paris aux mille visages, conservait quelque chose d’une Babylone médiévale.

Plus nous approchions, moins la poussière se faisait envahissante. Nos compagnons commencèrent à dénouer les mouchoirs qui couvraient leurs bouches. Je fis de même. Par cette chaleur lourde, qui semblait encore s’être accrue en cette fin de journée, nous étions à la torture et ces baillons nécessaires nous étouffaient littéralement. Seul le chevalier s’en était passé, la toison qui sortait de ses narines servait probablement de filtre !
Jean-Baptiste conservait le sien. Il l’avait même remonté sur ses yeux, refusant apparemment de seulement jeter un œil sur cette ville qui allait devenir sa résidence obligée.
Depuis deux jours, il boudait par intermittence au fond de la voiture. Berlin ne l’intéressait pas, avait-il clamé et décidé. Il aurait voulu rester à Paris.
Lorsque, l’année précédente, l’oncle De Pauw vous avait écrit de Potsdam, vous prévenant qu’il ne serait peut-être pas mauvais de profiter de sa situation momentanément privilégiée auprès du roi pour faire entrer Jean-Baptiste dans la toute nouvelle Académie militaire, que Frédéric venait de fonder après en avoir personnellement rédigé les statuts et règlements, vous aviez tout de suite saisi l’occasion : après tout, pourquoi ne pas jouir des faveurs dont bénéficie le bon chanoine. Et puis, Thomas-François avait tout de même été conseiller secret du roi ! Il fallait se méfier de Paris. Jean-Baptiste devenait adolescent, il était orphelin. Il aurait encore besoin d’être tenu. Cornélius avait vanté la discipline, l’excellence des maîtres, ses amis Sulzer et Wéguelin par exemple, l’organisation parfaite, le contrôle royal, les perspectives de carrière éventuelle dans un pays en pleine expansion… Il n’y avait pas à hésiter.
En revanche, la réaction du futur Anacharsis avait été terrible.
Je me revois encore ce matin-là c’était un dimanche, les cloches sonnaient à toute volée dans Paris et annonçaient les processions qui auraient lieu à l’occasion de la fête des Rameaux. Le domestique des Van den Yver était venu tout essoufflé m’apporter un pli de Gnadenthal en me faisant savoir que je devais persuader mon élève. De quoi ? Monsieur Van den Yver n’avait pas eu le temps de s’expliquer, il avait dit qu’il n’y avait qu’à lire la lettre ; lui, on l’attendait pour ses affaires, il était pressé.
Vous me proposiez donc, madame la baronne (mais votre proposition était si ferme qu’elle ressemblait davantage à un ordre) de convaincre votre fils qu’il serait raisonnable d’entrer, après les vacances d’été, à l’Académie militaire créée par le roi de Prusse. Vous comptiez sur mon ascendant et rappeliez finement que l’idée venait du chanoine De Pauw, que je révérais.
Jean-Baptiste n’était pas sans ignorer que, suivant les vœux de son père, il aurait poursuivi ses études en Hollande, à Leyde probablement. Mais Thomas-François n’était plus et il pensait demeurer à Paris, dans la capitale de la philosophie.
Cette nouvelle l’atterra. Mais que pouvait-il faire ? Fuir ? Il n’en était pas question. Refuser, rester à Paris contre l’avis du chanoine de Pauw qu’il aimait tant ? Nous eûmes de graves discussions. Il n’avait pas encore quinze ans ! La majorité était bien lointaine et puis, partir à Berlin ne voulait pas dire définitivement adieu à Paris. Il aurait, là-bas, la possibilité de rencontrer de grands personnages, des philosophes célèbres en France ! Il verrait certainement le roi, qui recevait personnellement chaque nouvel élève. Il aurait le temps de mûrir son grand œuvre. On trouvait tous les livres possibles en Prusse…
La mort dans l’âme, il fit taire ses griefs, dissimula ses appréhensions et, comme souvent au cours de sa vie, fit, comme on dit, contre mauvaise fortune bon cœur, posant seulement une condition à son assentiment. Ses souvenirs de la soldatesque de la guerre de Sept Ans étaient encore vivaces ; il avait lu Candide, connaissait quelques pages de l’abbé de Saint-Pierre et haïssait les conflits sanglants, n’avait aucun désir de briller sous l’uniforme d’un officier de sa majesté.

Chère mère, vous écrivit-il alors, j’accepte votre demande comme un bon fils se doit d’obéir à ses parents. Je me rends aux arguments de monsieur mon oncle, mais je mets une condition à ce séjour à l’Académie des Nobles de Berlin. Lorsque j’aurai fini les trois années d’étude, je ne choisirai certainement pas le métier des armes. Vous le savez et ce n’est pas monsieur De Pauw qui ira contre mes vœux : je préfère Apollon à Mars ou si vous préférez la philosophie à la guerre. Vous m’avez fait savoir qu’il est possible de décider d’une autre voie que de la carrière militaire, car on peut servir aussi bien sa patrie avec une plume voire une charrue qu’avec une épée. Et si je dis « aussi bien », c’est, ma chère mère, pour ne pas vous offenser, car en réalité je pense « beaucoup mieux » !

Sa demande fut acceptée non sans arrière-pensées. Trois années constituent une longue période : l’homme de dix-huit ans aurait certainement d’autres idées que l’adolescent de quinze !

Nous avions donc quitté Paris, bien tristes tous les deux.

Le séjour à Gnadenthal avait été court et nous n’avions pas vu le temps passer tant il y avait à découvrir et à redécouvrir. Jean-Baptiste était ravi de retrouver son frère grandi, son oncle et bien sûr vous, madame, cette mère qui lui avait tant manqué. J’eus de longues conversations avec l’abbé De Pauw qui venait de publier un ouvrage qui connaissait un grand succès. Il s’était immédiatement lancé dans une suite. Martha nous gâta avec tous les bons plats lorrains et clèvois qu’elle connaissait ; le bougon Charles ne quittait plus Jean-Baptiste et ils partaient chaque matin pour de longues tournées dans les bois alentour, chez les paysans. Mon élève revenait plein d’anecdotes, d’observations qu’il tenait à nous faire partager.


Les premiers jours de notre arrivée, nous parcourûmes la ville dans tous les sens, pour voir les monuments et saluer les personnes à qui nous étions recommandés.
Jean-Baptiste avait complètement perdu son air maussade et semblait même enchanté.
Berlin est une ville magnifique, dit-il, à l’issue d’un périple qui nous avait emmené depuis le Marché des Gendarmes jusqu’aux faubourgs longeant la Spree. Elle compte désormais parmi les plus belles villes d’Europe, j’en suis certain. Quand je serai grand, je ferai le tour du monde et je crois que j’aurai certainement confirmation de cette impression. C’est la ville d’un grand roi. Mon oncle Corneille avait bien raison. Qu’en pensez-vous monsieur Quintin, vous qui avez voyagé ?
Elle n’a pas la monotonie des villes nouvellement bâtie, lui répondis-je, un peu étonné de cet engouement soudain, ces villes qui, à la longue, ennuient et font préférer, pour ma part, les cités plus baroques, plus compliquées comme Paris ou Londres : le type des constructions, leur variété, l’agencement des nombreuses places, les arbres qui les agrémentent, les marronniers et les tilleuls le long des rues, tout cela est varié et divers, intéressant.
Et puis, tout bien réfléchi, Berlin, quant à sa taille, ne paraît même pas trop inférieure à Paris. Pour la traverser, il nous a fallu une heure et demie de l’ouest en est et plus d’une heure du nord au sud !
Tu as sans doute raison : à première vue, si l’on ne considère que la surface, Berlin est l’égale de Paris ou de Vienne, mais dans cet énorme périmètre où nous avons usé nos bottes, il y a encore beaucoup de champs et de jardins, de friches ! Notre hôte, à qui je posais la question hier soir, m’a dit que la ville ne comptait guère plus de 6000 feux. Paris en a près de 30 000 ! La magnificence des bâtiments et la proximité de zones désertiques sont tout de même étonnantes !
Ce sont des terrains qui, un jour seront construits et alors Berlin sera peut-être la plus grande ville d’Europe !
Eh bien, Jean-Baptiste, on dirait que ton séjour à Berlin ne te déplaît plus autant !

Ce qui stupéfia le plus Jean-Baptiste, ce fut que, contrairement à Paris, cette somptuosité des constructions jurait avec l’état des habitants. Il était rentré un soir tout à fait étonné :
Imaginez monsieur, vous vous tenez plein d’admiration devant une superbe bâtisse de style ionien, à l’enduit impeccable, dotée d’une imposante façade annonçant pour le moins la demeure d’un fermier général. Tout d’un coup vous voyez s’ouvrir une fenêtre du rez-de-chaussée, un cordonnier apparaît, le visage affairé, tête rouge et bonnet de travers, tablier de cuir. Il dépose sur le bord de la fenêtre une paire de bottes afin que le cirage ou la colle sèche plus vite au soleil ! Vous ne savez que penser, et puis, au deuxième étage, une autre fenêtre s’ouvre, un couturier chauve secoue au vent, pour en chasser les fils inutiles, le patron d’un pantalon. Plus haut encore, une femme en cheveux bâille paresseusement et au dernier étage, on secoue une nappe : des épluchures de pommes de terre vous tombent sur la perruque ! Perplexe, vous vous éloignez de cette étrange et dangereuse habitation et vous vous arrêtez devant un palais de style corinthien qu’on parierait fait pour la maîtresse d’un roi ou pour un prince de sang. Vous vous perdez en admiration quand un juif barbu et chevelu, mal vêtu, se penche d’un balcon de parade pour vous demander de sa voix nasillarde ce que vous cherchez et vous remarquez alors que la chemise d’un mousquetaire sèche au rez-de-chaussée pendant que vous voyez son propriétaire en train de se raser à gauche de la croisée. Cet officier ne possède apparemment que bien peu de linge et il habite un tel palais ! Une fille aux lèvres rouges vous invite à la rejoindre dans la chambre qu’elle occupe tout en haut…
Cher Jean-Baptiste ! Berlin n’est ni Paris ni Vienne ! Tu as pu voir quantité de ces imposantes maisons et partout tu as constaté la même chose : ici les conditions se mélangent. Le propriétaire préférera louer que laisser son habitation vide et sans rapport !
Si tu avais frappé à la porte d’un général, il t’aurait ouvert lui-même : pas de laquais, pas de concierge…

Nous étions descendus chez un conseiller, ami de l’oncle Corneille. Ce monsieur était hélas absent, ayant dû se rendre en Silésie pour une assez longue période. Son épouse nous reçut avec toute l’attention possible, mais aussi la retenue qui convenait à une femme seule. Nous habitions ainsi une belle demeure de style toscan, qui faisait honneur à ses propriétaires et nous partagions la table avec deux officiers qui avaient loué une chambre chez le conseiller. La nourriture qu’on nous servait était abondante, mais peu raffinée. Nous goûtâmes aux premières pommes de terre de notre vie, je dois l’avouer non sans assez d’appréhension et ni Jean-Baptiste ni moi n’avons été très enthousiastes. Mais les goûts ne sont que question d’habitude et c’est tellement vrai qu’aujourd’hui, la pomme de terre figure parmi mes légumes préférés !
Tout cela ne semblait pas déranger Jean-Baptiste qui s’habituait sans difficulté à une chère moins recherchée que chez les Van den Yver.
Un soir, alors que nous dînions, un des officiers prit la parole et nous demanda ce que nous pensions du problème des fortifications. Il partageait l’avis de M. de Kéralio dans sa querelle avec le marquis de Montalembert.
Je ne saurais vous répondre répondit Jean-Baptiste, je crois toutefois que le roi de Prusse n’accorde pas trop d’importance à ces questions. Ce qui lui importe, c’est d’avoir une armée nombreuse et bien équipée, disciplinée.
Vous avez raison, jeune homme, répliqua l’officier, et il faudrait y ajouter un entraînement constant, des règlements sévères, mais la question des fortifications reste centrale. Une fois une guerre gagnée, il faut assurer la paix et pour cela, il convient de posséder des places inexpugnables en des endroits stratégiques. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle notre hôte le Conseiller se trouve en Silésie. Cette nouvelle province doit être sécurisée et on travaille d’arrache-pied à y rendre les villes sûres et à établir un réseau de forteresses garantes de la paix. Les fortifications enterrées me paraissent avoir tous les avantages, mais les fortifications perpendiculaires ont aussi de grandes vertus. Il faut en effet prévoir les inventions de nos ingénieurs. Les canons ne sont plus ce qu’ils étaient il y a encore quelques dizaines d’années. Que ne seront-ils pas demain ?
Nous avons remarqué, ajoutais-je, que la ville fourmille de militaires. N’est-ce pas une trop grande charge pour un pays lorsqu’il n’est pas en guerre ? N’est-ce pas aussi dangereux pour la paix civile ?
Vous avez bien observé répliqua le second officier. Berlin est certainement la ville d’Europe, si l’on excepte Constantinople, qui compte la garnison la plus nombreuse.
26 000 soldats, ajouta son compagnon, avec fierté !
Mais ces hommes ne sont pas une charge comme leur solde est loin d’être importante. En plus de leur service, et pour compléter celle-ci, ils vous rendront tous les petits travaux imaginables pour quelques sous : ils cirent les chaussures, font la lessive, réparent, installent, transportent…, en bref, ils font tout ce qu’à Paris les Savoyards font et ils participent ainsi à l’économie de la ville.
En outre, nombreux sont ceux parmi eux qui ont une certaine éducation et les troupes de sa majesté sont loin d’avoir la grossièreté des impériaux !


Un matin, alors que nous apprêtions à sortir, Jean-Baptiste vint à moi, une lettre à la main, très énervé.
On nous recevra ce midi à l’Académie Militaire ! Je viens de recevoir ce pli du général Buddenbrock. Nous devons renoncer à notre promenade. Je remonte à ma chambre me vêtir plus convenablement. Me demandera-t-on de parler allemand ?
Mais non ; Jean-Baptiste, tu le sais bien, les sujets du roi de Prusse qui comptent parlent tous français. À l’Académie la plupart des enseignements se font en français. Pour le reste, il ne sera pas mauvais que tu t’habitues à comprendre mieux l’allemand, voire à le parler ou à l’écrire. La Prusse est désormais un grand pays et la langue allemande n’est plus ce jargon gothique dont on se moque parfois, à tort, en France. D’ailleurs, monsieur Lessing, un auteur fort en faveur ici et qui vient de quitter Berlin, fait paraître un journal qu’il a intitulé Hamburgische Dramaturgie dans lequel, m’a-t-on dit, il n’est pas tendre avec les prétentions françaises de supériorité !
Il n’empêche que je ne parlerai jamais l’allemand pour mon plaisir. La langue française est la plus belle, la plus propre à exprimer convenablement les plus grandes pensées. Je l’ai appris à Paris et je le crois, car je peux tout dire, tout penser dans cette langue. Ce serait autre chose en allemand avec ces phrases compliquées, tarabiscotées, ces mots à n’en plus finir, ces verbes qu’on attend continuellement, cette prononciation rauque… Un jour, le monde entier s’entretiendra en français. Déjà, ici, à Berlin chacun le parle et c’est la même chose à Vienne, à Varsovie, à Saint-Pétersbourg... Et quand tous les êtres humains parleront la même langue, il n’y aura plus de raison de se mal comprendre. La concorde régnera sur terre et les citoyens d’un pays seront d’abord citoyens du monde comme l’a écrit monsieur de Montesquieu !
Tu oublies peut-être que le latin de Rome n’a pas éteint le bellicisme et tu n’es pas sans savoir qu’il existe, hélas ! des guerres civiles entre habitants d’un même pays !
Sans doute, monsieur, sans doute. La langue seule ne suffit pas : il faut aussi la philosophie…


« Jean-Baptiste Cloots du Val-de-Grâce », annonça un peu cérémonieusement un gros homme au visage couperosé et à la voix enrouée, vêtu d’un uniforme chamarré c’était le général Buddenbrok, le directeur de l’Académie je vais vous présenter votre officier de chambre, votre précepteur si vous préférez, M. de Boaton, ancien officier auprès des troupes de monsieur le roi de Sardaigne.
Vous lui devrez obéissance et respect, poursuivit-il après avoir soupiré. Il sera ici votre mentor et remplacera vos parents.
Et il ajouta en se redressant et en tirant sur sa veste :
C’est à lui que vous devrez vous confier, c’est lui qui vous conseillera, vous aidera, le cas échéant choisira de vous châtier.
Monsieur, poursuivit-il en s’adressant au greffier assis près d’une croisée, inscrivez, s’il vous plaît, dans le registre des entrants sous la date du 15 août 1770 le baron Jean-Baptiste Cloots venant de Westphalie… Quel numéro d’ordre a-t-il ?
Le 16, mons général.
Le 16, eh bien, va pour le 16. Ce numéro vous portera chance, jeune homme, car 1 et 6 font 7 et 7 est le chiffre par excellence ! Quant à vous, Monsieur, dit-il en s’adressant à moi, vous pourrez rester au service de votre maître. Nous avons un bâtiment réservé aux personnes de votre état…
Mais général, M. Quintin n’est pas un domestique ! C’est mon précepteur et un ami, s’empressa de crier Jean-Baptiste !
Jeune homme, c’est la seule fois que vous aurez eu l’occasion de m’interrompre, fut la réponse qui vint après un long silence. Tenez-vous le pour dit. La prochaine fois, le capitaine de Boaton sera contraint de vous mettre aux arrêts. Je n’ai, bien sûr, pas voulu blesser M. Quintin...
Monsieur, reprit-il en ma direction, je vous demande seulement de vous rendre dans le bâtiment qui fait face à celui-ci. Vous verrez le concierge qui vous mettra au courant de vos obligations et de vos droits. Comme vous êtes précepteur, vous en parlerez à M. de Boaton, il y aura peut-être moyen de vous demander d’effectuer quelques répétitions, puisque votre pension ne sera pas gratuite. Si vous le souhaitez, bien sûr.
Puis, se retournant vers Jean-Baptiste, il ajouta :
Vous le savez certainement, l’Académie ne reçoit que des promotions de quinze élèves. C’est un honneur que d’être retenu. Le roi examine personnellement chaque candidature. Cinq gouverneurs se partagent la promotion et ont la charge d’accompagner les sorties, de surveiller les cours de danse ou d’équitation, les devoirs… Il s’agit de messieurs Zollikofer, Eisenberg, De Praetorius, Doudiet et De Boaton…
Le général se tut alors et se plongea de façon bien ostentatoire dans un dossier qu’il avait ouvert devant lui. L’entretien était fini.

Des jeunes gens en uniforme passaient devant la porte et cherchaient à voir, avec une curiosité non dissimulée, le visage du nouvel arrivant. Jean-Baptiste regardait avec une certaine angoisse dans leur direction : ses nouveaux condisciples ! Comment sont-ils ?
M. de Boaton, qui venait d’entrer dans le bureau nous salua, se présenta militairement et invita Jean-Baptiste à le suivre afin de lui montrer sa chambre et de le présenter aux autres élèves dont il avait la responsabilité : M. de Dohna, et M. Wagner. On irait ensuite voir si le fourrier avait préparé l’uniforme de rigueur. Il nous quitta en s’inclinant devant le général qui ne leva pas la tête et il me tendit la main avec un doux sourire, bien peu martial, mais d’autant plus agréable :
Ne vous en faites pas, Monsieur Quintin, nous vous rejoindrons à la conciergerie. Jean-Baptiste va connaître sa nouvelle famille. Je vous souhaite à vous aussi la bienvenue.
Jean-Baptiste me jeta un sourire désespéré :
Un uniforme, me chuchota-t-il, dès aujourd’hui on va me donner un uniforme, et vous savez combien je déteste les uniformes !
Mon cher, répondis-je à mi-voix, tous les habits sont quelque part des uniformes. Très vite, tu ne te rendras plus compte que tu en portes un parmi d’autres !

Il quitta le bureau du général, bien droit, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, encore une fois.
Je saluai à mon tour le général qui continuait à feuilleter dans son grand registre sans m’accorder plus d’attention et partis à la recherche de mon concierge.


M. de Boaton était originaire du pays de Vaux. C’était un homme dans la force de l’âge, bien mis, mais simplement. Sa redingote noire était impeccable, ses bas d’une blancheur éclatante, sa perruque parfaitement poudrée. Assez petit de taille, il avait la démarche souple d’un jeune homme. Son visage rond était naturellement bronzé. Un nez assez proéminent, de grands yeux noirs et des sourcils broussailleux lui donnaient un air de berger méditerranéen. Pourtant, il était originaire de Suisse, la patrie de Gessner et de Bodmer aimait-il rappeler, le pays de Rousseau aussi, de la vraie nature et des montagnes imposantes. Quand on lui parlait, on sentait qu’une partie de lui-même était ailleurs. Il marmonnait tout bas un des nombreux poèmes qu’il connaissait par cœur. Il avait cet avantage de parfaitement posséder les poètes latins, Horace était son préféré ce qui me rapprochait de lui -, mais les Soirées de Vénus et Catulle avaient aussi son suffrage ; il connaissait également les poètes allemands et portait une vive admiration à Kleist et à Wieland, dont il avait traduit en français quelques œuvres. Car M. de Boaton, cet ancien officier du roi de Sardaigne, dont la bravoure n’était plus à prouver il avait été blessé et en avait gardé une légère raideur de la nuque avait une passion : la traduction ou plutôt l’adaptation de poésies allemandes dans la langue de Racine.
Il revint me présenter l’intendant de l’école, monsieur Schulz, alors que Jean-Baptiste était sous la houlette du fourrier et de ses deux jeunes condisciples qui s’étaient proposés pour lui faire découvrir les lieux.
Les présentations faites, il prit congé.

Ce monsieur Schulz était un gros homme, assez jeune encore, plutôt mal habillé et parlant français avec un fort accent. Il m’invita à le suivre.
Monsieur, je souhaiterais vous montrer votre logement. Si vous voulez bien…
Chemin faisant, il me raconta en quelques phrases l’histoire, il est vrai bien courte, de l’école.
Vous savez certainement que notre établissement est fort neuf puisqu’il a ouvert ses portes en 1766, mais l’idée en est très ancienne. L’ancien roi déjà déplorait l’insuffisante formation de ses officiers et le nouveau roi se promit, dès son avènement au trône, d’y remédier en concrétisant cette idée ou ce souhait. Nombreux ont été les plans qui lui ont été transmis. Je me souviens qu’il s’était montré très satisfait du mémoire d’un de ses maréchaux du Camp, le comte Beausobre, qui avait pour titre, si je ne me trompe, Utilité d’une école et d’une académie militaire. Il en a d’ailleurs gardé quelques idées lorsqu’il a, en fin de compte, lui-même, rédigé les statuts de notre école. On dit aussi que l’établissement similaire fondé par le roi de Suède n’aurait pas été sans l’influencer… Toujours est-il que nous disposons désormais d’une comment dit-on déjà en français d’une pépine d’officiers.
Pépinière, dis-je, me permettant de le corriger et regrettant immédiatement ce réflexe de maître d’école.

M. Schulz se tut, visiblement vexé et nous arrivâmes alors au bâtiment dans lequel devait se trouver mon quartier. Nous étions devant une grande bâtisse couverte de tuiles, à la façade percée d’une dizaine de fenêtres. Une vigne énorme cachait les murs. Le bâtiment se trouvait en fait derrière l’Académie et constituait une sorte d’appendice indépendant.
Il ouvrit la porte, mais avant d’entrer, la main sur la poignée, il se tourna vers moi et me posa une question. Je crus voir qu’il rougissait légèrement :
L’oncle de votre protégé, M. de Pauw, avec lequel j’ai beaucoup parlé, ne vous a-t-il rien dit de moi ?
Si bien sûr, répondis-je par politesse et pour rattraper ma bévue précédente, bien que le chanoine ne nous ait pas dit un mot de ce brave homme.
Ma réponse le réjouit visiblement puisque son visage s’empourpra carrément. Ah ! Alceste ! C’est bien Philinthe qui a raison ! Les hommes sont d’une telle faiblesse ou d’éternels enfants ! Ils désirent tant qu’on leur fasse plaisir et qu’on leur cache les vérités fâcheuses ! Et j’avais ce tort de craindre de blesser les gens ! Je préférais sauver les apparences. Une maudite timidité qu’expliquait mon origine ? un manque de caractère ?

Il m’a recommandé à vous et nous a dit aussi que cette école est l’expression parfaite de la sagesse royale, ajoutai-je. Le roi a personnellement choisi son personnel.
Monsieur Schulz était aux anges ! Il se dandinait de plaisir. J’avais rattrapé ma maladresse !
Le chanoine, que j’ai bien connu, insista-t-il alors avec une certaine suffisance, n&