Le captif de Mabrouka
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Le captif de Mabrouka

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Description

Avec l'âge, il est des êtres qui deviennent plus sensibles à la question de leurs racines. Pour Richard, cette obsession se transforme presque en besoin. A cinquante ans, malgré la résistance de sa femme Colette, il débarque dans la petite ville du sud marocain où il a vu le jour. Là, le vieux Charjane lui révèle le secret de Mabrouka, Richard découvre les mystères du Maroc dont il a toujours rêvé.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2010
Nombre de lectures 155
EAN13 9782296936232

Informations légales : prix de location à la page 0,0082€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Le Captif de Mabrouka
Lettres du monde arabe
Collection dirigée par Maguy Albet
et Emmanuelle Moysan


Wajih RAYYAN, De Jordanie en Flandre. Ombres et lumières d’une vie ailleurs, 2010.
Mustapha KHARMOUDI, La Saison des Figues, 2010.
Haytam ANDALOUSSY, Le pain de l’amertume, 2010.
Halima BEN HADDOU, L’Orgueil du père, 2010.
Amir TAGELSIR, Le Parfum français, 2010.
Ahmed ISMAÏLI, Dialogue au bout de la nuit, 2010.
Mohamed BOUKACI, Le Transfuge, 2009.
Hocéïn FARAJ, Les dauphins jouent et gagnent, 2009.
Mohammed TALBI, Rêves brûlés, 2009.
Karim JAAFAR, Le calame et l’esprit, 2009.
Mustapha KHARMOUDI, Ô Besançon. Une jeunesse 70, 2009.
Abubaker BAGADER, Par-delà les dunes, 2009.
Mounir FERRAM, Les Racines de l’espoir, 2009.


Dernières parutions dans la collection écritures arabes


N° 232 El Hassane AÏT MOH, Le thé n’aplus la même saveur , 2009.
N° 231 Falih Mahdi, Embrasser les fleurs de l’enfer , 2008.
N° 230 Bouthaïna AZAMI, Fiction d’un deuil , 2008.
N° 229 Mohamed LAZGHAB, Le Bâton de Moïse , 2008.
N° 228 Walik RAOUF, Le prophète muet , 2008.
N° 227 Yanna DIMANE, La vallée des braves , 2008.
N° 226 Dahri HAMDAOUI, Si mon pays m’était conté, 2008.
N° 225 Falih MAHDI, Exode de lumière , 2007.
N° 224 Antonio ABAD, Quebdani , 2007.
N° 223 Raja SAKKA, La réunion de Famille , 2007.
El Hassane AÏT MOH


Le Captif de Mabrouka

Roman
Du même auteur

Le thé n’a plus la même saveur , L’Harmattan, 2009.


© L’HARMATTAN, 2010
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-12655-8
EAN : 9782296126558

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
Et je sais les prestiges et le pouvoir sournois de ce pays, la façon dont il retient ceux qui s’y attardent, dont il les immobilise, les prive d’abord de questions et les endort…

Albert Camus
1 Terre natale
Au loin, sur les bords de la route déserte s’agitait fébrilement une silhouette vague. Quelle est cette étrange forme noire aux contours indéfinissables ? marmonnai-je en essuyant du dos de la main quelques gouttelettes de sueur formées sur mon front. Colette me considéra d’un regard faussement naïf, ajusta ses lu nettes puis scruta longuement le point noir ondulant comme une menace à l’horizon. Ses yeux exorbités me troublèrent. Et sans dire un mot, elle continua machinalement à éplucher son Guide du routard. Et lorsque Colette ne disait mot, lorsqu’elle se contentait seulement d’un regard comme celui-là même qu’elle venait de me lancer c’est qu’elle m’en voulait. D’habitude la signification dont étaient chargés ces regards persécuteurs demeura pour moi obscure jusqu’à ce qu’elle se décidât enfin à leur donner sens avec des mots éclairants.
Depuis que nous avions quitté cette maudite ville de Zagora où, pour des raisons futiles, nous eûmes des échanges à la limite de l’incivilité, aucun événement qui méritait d’être relaté n’advint. La route sur laquelle avançait lentement notre Logan de location était monotone et poussiéreuse. Hormis les flots de sable qui l’envahissaient par endroits, elle ne présentait aucun signe de vie.
Nos vacances dans ce lieu perdu n’étaient pas vraiment des vacances au sens commun du terme. « C’est une folie », répétait sans cesse Colette qui se demandait dans quel pétrin j’allais encore la conduire.
Au loin s’agitait toujours le point noir. Elle ne le quittait plus des yeux. Ce fut son nouveau centre d’intérêt. Et tandis qu’elle débitait savamment les mêmes remarques, moi j’étais plongé dans mes rêveries incessantes. Toute ma vie, l’idée de retrouver ma terre natale me hantait. Elle devenait avec l’âge presque une obsession mais le passage à l’acte a toujours été contrarié, non seulement par les vicissitudes de la vie, mais surtout par la phobie du voyage qui envenimait la vie de Colette et dont elle n’a jamais pu se débarrasser.
A l’horizon, se dressaient à travers un léger voile brumeux les montagnes de l’Atlas.
C’est là apparemment, lançai-je à Colette à moitié endormie, quelque part derrière ces sommets arides.
J’appréhendais un peu cette rencontre avec ce lieu. Mais c’était une idée qui a depuis longtemps germé dans ma tête et dont je n’ai jamais pu me défaire. Depuis que j’ai commencé à prendre conscience du parcours accidenté de ma vie, l’idée de me rendre dans cet endroit-là ne me quittait plus et j’ai vécu avec la conviction qu’un jour je partirais. Plus qu’un désir, c’était presque un besoin qui grandissait en moi à mesure que j’avançais dans l’âge. A présent, j’ai dépassé la cinquantaine, et c’est l’âge où la conscience aiguë de la brièveté de la vie commençait à devenir persistante avec ce sentiment accablant d’être mortel. Et avant de partir, on aimerait voir se réaliser une envie comme un dernier vœu avec cette illusion qu’on pourra enfin mourir tranquillement sans regrets ni remords.
Qu’est-ce qui se profile à l’horizon, lançai-je indifférent à Colette, est-ce une personne ?
C’est une personne, dit-elle, un homme certainement.
Le soleil en maître absolu des lieux déversait ses rayons brûlants sur la vallée noyée dans son silence éternel. J’eus l’impression de remonter le temps, de retomber dans mon enfance. Comme si soudain mes cinquante années de vie s’évaporaient devant ce lieu que je n’avais jamais connu et qui était pourtant le point de départ de mon existence. J’étais sur le point de découvrir le passé préhistorique de ma vie en m’approchant de ce lieu devenu presque mythique.
De plus en plus, la silhouette se précisait à travers l’épais nuage d’une tempête de sable. C’était un vieil homme engoncé dans sa djellaba noire, courbé sous le poids d’un sac qu’il portait sur son dos. De temps en temps, il titubait à force d’agiter sa main en direction de la voiture. Mû par un vague sentiment de pitié envers l’homme, je ralentis la voiture, je m’apprêtai à m’arrêter quand soudain, contrarié par l’opposition de ma femme, je repris ma vitesse normale préférant continuer la route faute de consensus avec Colette prise de panique.
Et si on tombait sur un criminel, hurla-t-elle. Hein ? Oui un criminel qui se fait passer pour un vieil homme fatigué et pitoyable ?
Quelques mètres plus loin, j’ai arrêté la voiture. Comment pourrais-je laisser ce pauvre vieil homme seul dans ce coin perdu ?
Tu vois bien, dis-je à Colette, que c’est un vieil homme incapable de faire du mal à une mouche.
A une mouche, oui, répondit-elle narquoise, mais à des humains comme nous, je n’en suis pas si sûre…
Aie pitié, regarde cet énorme sac qu’il porte sur son dos. Il doit être fatigué le pauvre, arguai-je.
C’est peut être un piège…
Tu ne connais peut-être pas les hommes de ces montagnes. Ce sont des gens pieux qui respectent encore à la lettre les enseignements des livres sacrés, leurs esprits sont vierges de toute corruption.
Richard, dit-elle en prolongeant excessivement le a de mon prénom pour marquer sa désapprobation. Rêveur tu es, rêveur tu resteras… Ce qui est écrit dans les livres n’est pas forcément ce que sont ceux qui s’en réclament.
Non mais c’est la vérité, tentai-je de justifier, les gens d’ici sont encore gouvernés par l’autorité morale que nous autres Occidentaux avions perdue. Elle les empêche de faire du mal à leurs semblables. Ce sont de bons religieux.
Lorsque Colette ne répondait plus, c’est que j’ai encore remporté une bataille. Mais ce n’était souvent que partie remise.
Je fis marche arrière. L’homme incrédule, agitait encore ses bras, se baissa, et d’une voix enrouée il grommela quelques mots incompréhensibles. J’ai compris qu’il se plaignait de la longue attente dans ce lieu perdu, puis il me demanda si nous pouvions l’amener jusqu’à Ouarzazate. Il peinait à garder son équilibre. Il titubait comme s’il était ivre. Je descendis aussitôt et lui ouvrit la portière. L’homme dont le visage se dissimulait dans une immense barbe noire s’affala sur la banquette arrière et se mura longtemps dans un silence profond. Le flamboiement du soleil couchant inondait son visage crispé d’où partaient des regards perçants qu’il promenait dans les recoins de la voiture. Peut-être a-t-il longtemps erré dans la montagne, car une forte odeur de chèvre et de thym écrasé se dégageait de sa djellaba en haillon.
Je sentis soudain une chaleur derrière la nuque. Ses deux mains s’accrochèrent vigoureusement à mon repose-tête. Il me touchait presque avec ses doigts rugueux. Son haleine fétide embaumait l’air devenu irrespirable. Un frisson parcourut mon dos. Mon cœur battait de plus en plus fort. « Qui est ce type ? me demandai-je. Et si Colette avait raison ? »
Méfie-toi, bafouilla-elle, il a l’air bizarre ton hôte !
Qui êtes-vous ? lui lançai-je
Je suis Mohammed Skouri, mais tout le monde m’appelle N’mili.
N’mili… répétai-je pour m’assurer de la bonne prononciation.
Oui N’mili, refit-il en lâchant un fou rire. C’est à cause de mon penchant pour le thé fin qu’on m’appelle ainsi.
Quel rapport. ?
Eh bien dans ce pays, le petit peuple comme moi appelle ce type de thé « N’mili »…
Je ne suis pas adepte du thé et j’ignore tout des secrets de ce breuvage.
Eh bien le thé aux fines brindilles, pas le Gunpowder, ressemble à de petites fourmis. On l’appelle N’mili en référence au mot arabe N’mel, qui veut dire : fourmis. Mon théisme excessif m’a valu ce surnom. Vous savez, dans la vie il y a de ces choses bizarres qui vous collent à la peau…
Ah, c’est amusant, avouai-je. Vous habitez dans le coin ?
Je suis de la région en effet, mais je n’y reste souvent que le temps de voir ma famille. Je leur apporte de quoi vivre. Ils n’ont rien ici.
Que faites-vous dans… ?
J’allais l’agacer avec la rituelle question qui venait généralement après les présentations, à savoir ce qu’il fait dans la vie. Il m’interrompit et reprit.
A Ouarzazate, les gens sont généreux. On ne manque de rien, et puis de temps en temps, les gens du film arrivent et nous recrutent comme figurants. La preuve c’est ma barbe vous voyez !
Et il partit dans un rire hystérique. Sa bouche béate semée de dents noires n’était plus qu’un trou rose comme le cœur pourri d’une pastèque garni de pépins noirs.
Et vous, me lança-t-il, vous êtes des touristes ?
Ouais, si on veut. En fait, moi, je suis né quelque part ici. Mes parents ont vécu à Ouarzazate, et c’est là que je suis né.
Ah bon ? s’exclama-t-il incrédule.
Je reviens en quelque sorte vers mes origines. J’aimerais tant retrouver le lieu exact de ma naissance. Retrouver notre ancienne maison, la chambre où fut coupé mon cordon ombilical ou au moins ce qui en reste ne serait-ce que des vestiges. Tel est mon rêve. Vous savez, dans la vie il y a de ces choses bizarres qui vous collent à la peau…
Ça c’est bien dit, soupira-t-il, dans la vie il y a de ces choses bizarres… C’est de qui la citation ?
Mais c’est de vous-même, monsieur N’mili…
Ah bon, de moi ? J’ai dit ça moi ?
Et il partit à nouveau dans son fou rire mettant à nu ses dents noires éparpillées dans le gouffre rosâtre de sa bouche béante.
Ouarzazate a beaucoup changé, continua-t-il, indifférent. Beaucoup d’Européens désenchantés ou retraités oisifs atterrissent ici profitant de la puissance de leur devise et d’une fiscalité plus clémente. Les maisons se font, se défont et se refont au gré des acquéreurs.
N’mili se tut soudain. Colette dont la tête dodelinait près de mon épaule s’était endormie sans que je m’en fusse aperçu. Un lourd silence régna. Je n’entendais plus que le ronronnement du moteur dans l’immensité du désert.

* * *


Pour quelle raison m’entêtais-je à retrouver mon lieu de naissance alors que d’autres, bien qu’ils fussent nés ailleurs, semblaient complètement indifférents à ce genre de faiblesse qui fut la mienne ? Seul l’avenir les obsède. Le passé ? Ils s’en moquent ; d’ailleurs, ils détestent parler de cette terre natale lointaine, ils évitent même d’en parler, comme une humiliation, un accident de parcours. Qui a dit que les mêmes causes entraînent les mêmes effets ? Comment expliquer mon cas ? Suis-je infecté par un rêve de bourgeois ? Est-ce une nécessité métaphysique ou un besoin vital ?
Je ne suis pas un chercheur d’or, je ne cherche pas à faire fortune ; je ne désire que m’anéantir dans ce vieux rêve. Une chose est sûre : je suis incapable d’avancer la moindre explication. J’entendais souvent l’appel de ce lieu et je me sentais comme relié d’une manière presque mystique à cet endroit. Cette part de marocanité originelle enfouie sous d’énormes couches calcifiées de mon passé résiste à l’oubli. Incrustée au fond de ma mémoire, elle s’y accrochait avec une permanence insistante, comme une braise cachée sous les cendres et dont on n’aurait jamais soupçonné l’existence.
J’ignorais les raisons exactes de cette tendance de ma psychologie, je ne pouvais donner aucune raison logique ou concrète à ce sentiment qui peu à peu prenait corps en moi. D’ailleurs, ce lieu dont je rêve existe-t-il toujours ? Et s’il existait encore, serait-il pareil à ce qu’il était ? Que de villages se sont transformés en villes, et que de villes sont devenues méconnaissables en grandissant. Vouloir retrouver l’ancienne maison de mes parents dans le chaos des villes modernes ne pourrait être qu’une entreprise vaine, « une folie », comme disait Colette. Peut-être a-t-elle raison. Mais pourquoi désespérer ? L’humanité ne serait jamais allée sur la lune s’il n’y avait pas en elle l’espoir d’y arriver un jour. Alors pourquoi Colette parlait de « folie » au lieu d’« espoir » ? Les mots ne sont jamais innocents.
Il faisait presque nuit lorsque nous atteignîmes Ouarzazate. Je m’aperçus en descendant de la voiture que je n’avais plus mon portefeuille.
Quoi ? cria Colette. Je t’avais pourtant prévenu, mais tu ne m’écoutes jamais.
Tu veux dire que le monsieur me l’avait volé ? Eh, bien non, je t’arrête tout de suite. C’est en quittant Zagora que je m’en suis aperçu, mais je ne voulais pas t’embêter avec ça.
Et alors qu’allons nous faire ? La seule banque dans ce patelin doit être fermée et il est tard, qu’allons-nous faire ?
Ne t’affole pas, on va bien trouver une solution.
Quelle solution ? Même ouverte la banque ne te servira à rien. Tu n’as plus aucun document sur toi.
Que faire, mon Dieu ? soupira Colette en me fixant d’un regard persécuteur.
En descendant de la voiture, j’ai fouillé encore une fois dans mes poches, mais en vain. De mon pantalon, je sortis les quelques pièces qui y étaient restées. N’mili, ayant remarqué mon embarras, tenta de me rassurer.
Ne vous inquiétez pas. Pour le moment, vous allez passer la nuit ici et demain, Dieu nous apportera sa pitié.
Mais nous n’avons que quelques sous, c’est impossible. Il faut que j’appelle l’ambassade de France.
A cette heure-ci, tu ne peux rien faire, répliqua N’mili d’une voix rassurante. Demain matin, vous ferez les démarches nécessaires et pour le moment, je vais vous accompagner dans un hôtel. Là, vous serez en sécurité, vous mangerez un peu et vous vous reposerez.
Dans un hôtel ? Mais on n’a rien pour payer, se lamenta Colette.
Ne vous inquiétez pas, continua N’mili toujours serein, là où je vous amènerai est un lieu qui convient à votre situation. Au Palais des pauvres. Là, vous êtes les bienvenues. Le seul lieu de la ville où l’accès n’est pas soumis à des critères matériels, ni à des considérations religieuses ou autres. Je vous assure, les quelques sous qui vous restent vous suffiront largement.
Le palais des pauvres... ? murmurai-je en fixant Colette d’un regard dubitatif. C’est quoi ça ? Encore une de ces contradictions dont seul un esprit marocain est capable : Le palais et les pauvres ?
Je n’étais pas vraiment pauvre, moi. J’étais même assez riche par rapport aux gens d’ici, mais que faire face aux caprices du destin ? Ce n’était pas vraiment dans cet état lamentable que j’aurais aimé rencontrer pour la première fois ma terre natale. J’y suis enfin ! Le reste m’est égal. Quel bonheur ! Mais, dans quel état ? Qu’importe, puisque comme le répétait N’mili : « Dieu ne ferme jamais une porte sans en avoir ouvert au préalable une dizaine. »
A présent ce qui comptait pour moi c’était d’être enfin arrivé à Ouarzazate ma ville natale, mon lieu de naissance. Ce nom mystérieux qui résonnait depuis toujours dans ma tête devint enfin une réalité palpable ; et comme un enfant qui caressait un cadeau longtemps promis, je sentis une joie immense inonder mon cœur.
2 Le Palais des pauvres
Mabrouka, comme pourrait à tort le suggérer sa douce terminaison de genre féminin, n’était pas une femme. C’était un hôtel. Et si ce prénom de fille lui collait à la peau, c’était parce que l’homme qui l’avait ainsi baptisé croyait fermement aux vertus prémonitoires du mystérieux mot « la baraka ». Ce mot arabe teinté de mysticisme populaire ne peut se réduire ni à la chance ni à la bénédiction dans lesquelles se contente souvent de l’enfermer la langue française. La baraka est une espèce de qualité vitale que Dieu met dans les êtres, les objets ou les lieux ; une qualité bénéfique, puisqu’elle est richesse, prospérité, force et puissance. L’hôtel Mabrouka, c’est-à-dire porteur de la baraka, fut donc ainsi nommé pour qu’il devînt source de richesse, de prospérité et de force. Ce fut ainsi que Haj Lahoussine manifestait son amour profond pour ce lieu qu’il appela : Mabrouka Douce appellation certes, mais à laquelle ses résidents peu ordinaires préféraient encore le nom du « Palais des pauvres ».

Au cœur de l’ancienne médina, se dressait l’hôtel Mabrouka dont l’actuel propriétaire, Haj Lahoussine, était commerçant à la mine de Bouskour à quelques kilomètres de la ville d’Ouarzazate.
A l’origine, ce n’était qu’une vieille maison en terre qu’il avait transformée petit à petit en un gigantesque hôtel sans grand luxe, espérant ainsi fructifier son argent en ville après la fermeture définitive de la mine. C’était au début des années soixante qu’il acheta cette demeure à un coopérant français en fin de mission qui, lui-même, l’avait achetée à un juif ayant définitivement quitté le Maroc pour regagner Israël.
On racontait qu’à l’époque l’ancien propriétaire, parti précipitamment, avait oublié de signer le contrat de vente et c’était aux frontières que les Autorités, alertées par l’acquéreur, ont obligé le coopérant à rebrousser chemin pour apposer sa fameuse signature sur le document de vente.
Considérée d’un point de vue historique, cette maison avait curieusement tout d’un modèle réduit de l’ancienne Andalousie en Espagne où se succédèrent à une certaine période de l’histoire des peuples venus d’ailleurs et porteurs de cultures différentes.
Pendant des années, les affaires de Haj Lahoussine prospéraient, son commerce florissait, sa fortune et ses richesses abondaient. Il devint plus riche qu’il ne l’espérait ; et avec l’âge, sa foi grandissante l’attirait vers les gens démunis et leurs malheurs. En signe de reconnaissance au destin, il dédia Mabrouka aux gens les plus pauvres qui, à leur tour, attribuèrent à ce lieu le doux nom du Palais des Pauvres.
Non loin, s’élevait sur la rue principale le restaurant Chez Dimitri appartenant à un Grec venu s’installer au début du vingtième siècle dans la ville. Il ouvrit vers 1920 le premier supermarché de toute la région du sud marocain. Il était ainsi le premier à avoir popularisé, entre autres, les boissons alcooliques destinées à l’origine aux seuls touristes étrangers, mais les autochtones finirent aussi par y prendre goût.
L’hôtel donnait sur la petite rue du Marché par une minuscule porte anonyme. Aucune indication pour signaler l’établissement. On y entrait par une sorte de couloir débouchant sur une vaste salle aux allures de hangar. Il n’y avait pour meuble que quelques nattes dispersées çà et là. « C’est la salle du sommeil collectif », précisa N’mili en esquissant un sourire narquois. Colette tressaillit de frayeur pendant que moi et en dépit de mon anxiété manifeste, je simulais devant N’mili le touriste fasciné par les merveilles de cette extraordinaire découverte culturelle.

* * *


En même temps que j’avançais d’un pas hésitant dans le couloir, je découvrais peu à peu l’étrangeté du lieu. L’hôtel Mabrouka était peuplé d’aveugles, de boiteux et de sourds-muets en haillons, aux regards brillant de fièvre, aux visages tristes portant les stigmates d’une longue lutte avec les tourments de la vie. Dans la grande salle aux allures d’un entrepôt, certains étaient adossés aux murs craquelés et crasseux, ils s’y accrochaient presque avec amour car ils les séparaient d’un monde extérieur sans pitié, les protégeaient, les rassuraient, les endormaient loin de l’agitation du dehors, loin des soubresauts des mouvements de la foule, de la frénésie urbaine et du chant mélancolique de la ville. D’autres, allongées côte à côte à même le sol sur de vieilles nattes en branches de palmier tassées par le poids des corps délabrés, contemplaient le plafond traversé de fissures, de petites étoiles par lesquelles s’échappaient leurs rêves brisés. Leurs corps étalés nonchalamment sur le sol semblaient aimer cette triste monotonie. Dans un coin sombre, gémissaient des théières déglinguées à moitié noircies par les flammes.
Pour un hôtel, on est bien tombé, laissa échapper Colette.
Il ne faut pas se plaindre, répliquai-je, agacé par sa remarque. Nous n’avons pas le choix.
Dès qu’ils eurent remarqué notre présence, leurs yeux s’écarquillèrent et ne cessèrent de nous dévisager épiant nos moindres gestes, comme si nous étions des êtres étranges venus d’une autre planète.
Ce fut, semblait-il, un événement historique dans la vie de l’hôtel Mabrouka. Personne n’aurait parié que ce repaire d’oisifs désargentés, ce refuge de pauvres errants, cet asile de marginaux désorientés s’illuminerait un jour d’une présence aussi prestigieuse que celle de ces touristes étrangers que nous étions.
Le monde est devenu fou, murmura une voix du fond de la salle. Que viennent-ils faire ici ?
C’est vraiment la fin du monde, renchérit un vieux à moitié endormi.
Les corps éparpillés ça et là sur les nattes ressemblaient à des cadavres jonchant un champ de bataille. J’avançais lentement. J’ai failli en écraser quelques-uns uns si ce n’était N’mili qui, avec ses cris stridents, les prévenait de notre passage.
Je m’attendais à un accueil plus chaleureux, j’attendais qu’on me guidât dans une chambre avec Colette mais personne ne venait à notre rencontre. Embarrassé, je tournai à gauche puis à droite. Aucune trace de notre compagnon. Je m’arrêtai un bref instant dans la tourmente d’un flot humain qui allait m’engloutir. Je jetai un coup d’œil loin devant et j’aperçus enfin N’mili noyé dans la foule. D’un signe de la main, il m’indiqua un coin obscur au fond de ce vaisseau en dérive. Résigné, je m’emparai de mon minuscule territoire dans un brouhaha assourdissant.
Le thé, échauffé et fortement bouilli sur le brasier, a fini par se mettre à gronder libérant une odeur suffocante mêlée aux relents fétides des boîtes de conserve vides jonchant le sol. Les théières noircies par les flammes râlaient comme un dormeur aux ronflements sourds et prolongés. Une exhalaison nauséabonde emplissait l’air.
Dans la petite cour, quelques pigeons roucoulaient paisiblement, picorant ça et là. Soudain un bruit sec résonna. Le chant se tut. Battement d’ailes affolées. Les oiseaux s’envolèrent, disparurent dans le ciel noir, tandis qu’une poussière fine s’éleva mêlée aux plumes perdus. Un homme sortit de nulle part. Gros et trapu, ses cheveux hirsutes tombaient presque sur ses yeux flamboyants qui fixaient le moindre geste des hôtes. D’une main, il tenait un chiffon crasseux, de l’autre, il brandissait un énorme bâton qu’il agitait de temps à autre avec une voix menaçante. En mordillant sur sa lèvre inférieure, une moue terrible donnait à son visage un air de férocité qui ferait tressaillir de panique la plus féroce des tribus des Aït Âtta {1} . Cet homme n’était autre que Mohamed, le gérant de l’hôtel Mabrouka.
N’mili se faufila à travers la foule, nous fit signe de la main puis disparut derrière une petite porte. Nous restâmes là, immobiles. Reviendra-t-il ? Fallait-il l’attendre là ? Qu’allons-nous faire ? Et s’il nous abandonnait seuls au milieu de cette foule agitée et anonyme ? A qui s’adresser ? Qui croira notre histoire ?
Quelques minutes plus tard, il réapparut ; notre sauveur est là, ah, quel soulagement !
Arborant un sourire triomphal, il jonglait avec un plateau sur lequel se dressaient cinq verres à thé entourant une petite théière désarticulée, deux feuilles de menthe fanée, un morceau de pain de sucre et une pincée de thé enveloppée dans un bout de journal. Au milieu des verres disposés en cercle, triomphait un pain rond accompagné d’une boite de sardine à l’huile.
A table, nous lança-t-il d’une voix de muezzin, le dîner est prêt.
En jetant un regard incrédule sur le contenu du plateau, je m’apprêtais à décliner l’invitation, mais le regard approbateur de Colette me fit changer d’avis. Nous acceptâmes enfin la proposition. Incontestablement, la faim est l’un des besoins auxquels ne peut résister la plus élevée des fiertés.
Certains auraient sûrement vu un dans ce lieu étrange un vieil hôtel minable et crasseux puant la misère humaine dans ses aspects les plus répugnants, un endroit sordide propice au crime et la débauche ; mais pour ceux qui y vivaient, il ne pouvait y avoir sur terre pareil endroit. C’était leur palais, le palais des pauvres, comme ils se plaisaient à l’appeler.
A l’hôtel Mabrouka, vivait une peuplade à part, presque une ethnie. Pour un ethnologue soucieux d’interpréter la réalité, un certain nombre d’espèces s’imposeraient à lui. Il aurait ainsi distingué plusieurs catégories d’individus dont le seul point commun était de vivre là, en marge de la société et dans un extrême dénuement.
N’mili me tendit un verre de thé chaud que lui servait un vieil homme taciturne emmitouflé dans les débris d’un vieux burnous.
Whisky marocain, ricana-t-il en signe de bienvenue.
N’mili chuchota dans mon oreille en jetant un regard discret vers le vieil homme : « Lui, c’est Haddou nommé le Chleuh, c’est-à-dire : le Berbère, c’est l’un des permanents. Un mendiant. Il y vivait depuis longtemps. Pour lui, comme pour ses semblables, ceux dont le cours de la vie s’est soudain arrêté, ceux qui ont tout perdu et ne rêvent plus de rien, ce lieu est leur seul repère. »
Tu vois l’homme en face, continua N’mili, c’est Abdallah, dit le Pneumatique .
« Le Pneumatique »… ? sursautai-je.
Il vend des pneus usés qu’il récupère chez les gens. C’est comme ça qu’il gagne sa vie. Et comme les autres occasionnels, il se loge ici à des périodes précises de l’année. Il repart avec ses pneus qu’il revend sur les marchés aux puces de Marrakech.
Désormais, il ne fallait plus s’étonner de rencontrer des surnoms insolites. Comme si les gens, dégoûtés de leur réalité écœurante, s’amusaient à reconstituer un autre monde, à recréer d’autres identités, à maîtriser en quelque sorte le cours des choses qui leur échappaient. Peut-être tout simplement est-ce par commodité qu’on procède de la sorte. Il est en effet plus aisé d’identifier un individu par un trait saillant de sa personnalité.
Parmi les hôtes de Mabrouka, il y avait même des familles entières venues des campagnes voisines, chassées par la sécheresse et la misère. Elles y trouvaient refuge et s’y installaient le temps de collecter la Zakate (l’aumône qui constitue l’un des cinq piliers de l’Islam) à l’occasion des fêtes de fin de Ramadan, un moment de l’année où ils profitent de l’adoucissement des cœurs que provoquait ce mois sacré. Dans cette catégorie, il y’avait aussi ceux qui, ayant quitté leurs villages lointains, débarquaient en ville pour régler une affaire administrative, se présenter au tribunal ou tout simplement accompagner un proche au seul hôpital de la région. Ils attendaient le temps qu’il fallait pour que le malade se remît sur pied ou que l’agent de l’Etat en charge de leur dossier se décidât enfin à le traiter.
Ayant remarqué que je serrais toujours le verre de thé dans ma main, N’mili me fit remarquer comme s’il énonçait un proverbe : « Le thé se boit chaud » et j’ai avalé une gorgée.
Tous ces gens-là allongés devant nous, me confia N’mili, sont des marchands ambulants et saisonniers qui vendent toutes sortes d’objets, de marchandises aussi hétéroclites qu’étranges : Sidi Brahim est marchand de verveine sèche. Son voisin est le faux Fassi, vendeur de la fausse poterie de Fès. L’homme noir en face d’eux c’est Haj M’barek, le Soussi, fabriquant du miel à base de sucre. Il y a aussi Sidi Mohamed El Fannane, c’est un artiste peintre et ancien professeur de langue arabe converti dans la calligraphie des versets coraniques.
Et tu sais pourquoi exactement les versets coraniques et non la nature morte ou les portraits de femmes nues ? m’interrogea N’mili.
Je hochai la tête en signe de mon ignorance.
Eh bien, répondit-il, pour mieux vendre ses tableaux pendant les fêtes religieuses.
L’homme à la barbe blanche, devine qui ça doit être ? me demanda-t-il encore en esquissant un sourire provocateur.
Je hochai à nouveau la tête.
Il s’appelle Sidi Lahcen, raconta N’mili, c’est un herboriste et guérisseur qui confectionne des amulettes lorsque ses breuvages à base de plantes s’avèrent inefficaces.
Face au guérisseur, s’allongeait un homme taciturne au visage flétri par une lassitude permanente. C’était M’hamed, fabricant de figurines qu’il appelait pompeusement les décors d’intérieur : de grotesques statuettes d’oiseaux blancs aux becs rouges qu’il réalisait avec du plâtre coulé dans un moule en plastique et qu’il vendait à l’entrée du marché. Ses œuvres, m’expliqua N’mili, partaient comme des petits pains et le soir en rentrant, il s’étendait dans son coin habituel. Une foule d’oisifs s’approchait de lui, le narguait et lui demandait si ses pigeons s’étaient bien vendus. Et lui, les yeux perdus dans le vide, il répondit : « Les oiseaux s’envolent, la misère reste. » Ils s’esclaffèrent et leurs visages rayonnèrent brièvement d’une joie furtive. Chaque soir, ils attendaient ce moment, ils attendaient cette même phrase pour éclater de rire, savourer cette gaieté éphémère avant de regagner leurs places et vaquer à leurs préoccupations . Peut-être était-ce la seule chose dans leur vie qui provoquait encore en eux ce rire gai et innocent.
Il y avait enfin ceux qui, de passage en ville, y dormaient la nuit, le temps d’une escale. C’étaient des inconnus aux visages anonymes. Ils ne revenaient jamais une deuxième fois, à moins qu’ils aient raté l’autocar ou Dieu seul sait pour quel autre motif. Les prostituées fraîchement arrivées en ville transitaient aussi par là avant qu’elles ne trouvent refuge dans les maisons closes de la casbah. Souvent, l’hôtel servait de lieu de passage à des personnes en dérive : femmes en fugue ou abandonnées par leurs maris, jeunes enfants égarés, militaires déserteurs ou petits trafiquants recherchés.
Mabrouka grouillait de foules effervescentes et affamées, de silhouettes courbées autour de théières crasseuses et mille fois brûlées. Tant de destins se croisaient vainement le temps d’une rencontre furtive. Un débarras humain de vies tourmentées et d’âmes blessées que la dure réalité a rendu insensibles au rêve et à l’espoir. Peut-être est-ce cette pauvreté même qui développe en eux des qualités qui leur permettent de se maintenir là où ils sont.
L’errance et la misère, voilà ce qui les unissait. Ils n’avaient rien d’autre à partager si ce n’étaient leurs attentes déçues et leur désespoir de cette société gouvernée par l’égoïsme des hommes.