Le casse-tête malais

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Un conte du Pacifique raconte que dans les îles de l’Océanie, quand un homme devient âgé, ses cadets l’obligent à monter dans un arbre qu’ils secouent ensuite tant qu’ils peuvent. Si l’ancêtre tient bon, il a la vie sauve. S’il tombe, on lui brise le crâne avec un casse-tête...


Un casse-tête comme en possède un Raphaël Lair, artiste peintre sans le sou, dont la porte de l’appartement est ouverte aux quatre vents, et qui abrite, cette triste nuit, Frédéric Lecorbu, jeune souffreteux venu supplier son vieux père, le riche et avare propriétaire de l’immeuble.


Ce soir, les cafés de Montparnasse seront peuplés de Papous, car est donné le grand Bal de la Tribu où il sera de bon ton de venir, déguisé en « sauvage ». La fête se terminera par l’exécution du Vieillard, comme dans le conte...


Cette nuit, le Vieillard sera réellement assassiné, dans l’immeuble, avec le casse-tête, et les suspects seront nombreux...


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EAN13 9782373476880
Langue Français

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COLLECTION
« POLAREKE »
LE CASSE-TÊTE MALAIS
Roman policier
par Horace VAN OFFEL
I
LA PORTE OUVERTE
Avant d'entrer au 66bisla rue de la Tombe-Issoire, Frédéric Lecorbu de s'arrêta et jeta sur la vieille maison un regard dé solé.
— Quelle sinistre baraque, pensa-t-il. La façade n'a plus été lavée depuis un siècle. Tout est sale, vermoulu, rouillé, décrépit : c'est une maison qui meurt.
Ses yeux s'attachèrent aux impostes cintrées de l'e ntresol. Il haussa les épaules :
— Comment peut-ilenêtre auvivre là-dedans ? poursuivit-il à mi-voix. Cette f châssis brisé ne ferme plus... Malgré les verrous d e sa porte, il n'y est même pas en sûreté.
Frédéric réprima une quinte de toux. C'était un gra nd jeune homme, maigre et blond. Il traversa la rue. À l'entrée du corrido r, la concierge l'arrêta :
— Allez-vous chez votre père ? demanda-t-elle. M. L ecorbu a défendu qu'on le dérange, avant midi. C'est aujourd'hui la veille du terme ; il prépare ses quittances.
Un peu de sang monta aux joues pâles de Frédéric :
— La veille du terme ? dit-il. Cela ne vous dispens e pas d'être polie, madame Brau. On ne peut entrer ici sans que vous vo us jetiez sur les gens, comme une araignée sur sa proie. Prenez garde, vous aurez affaire à moi un jour.
— J'exécute les ordres du patron, riposta la mère B rau.
— Ça suffit, laissez-moi passer. Je vais chez mes a mis du sixième.
— Ah ! oui, les artistes, railla la concierge.
Sans plus d'occuper d'elle, Frédéric poursuivit son chemin.
me M Brau rentra dans sa loge. Un soldat en uniforme né gligé et d'assez mauvaise mine se chauffait près du poêle. Il finiss ait un casse-croûte arrosé d'un litre de vin blanc.
— As-tu entendu ? dit-elle. Il m'a traitée d'araign ée ! Il avait bien besoin de venir aujourd'hui. Ça va mettre le père Lecorbu de mauvaise humeur. Et moi qui voulais monter avec toi.
Le troupier ricana :
— Pour ce qu'on tire du vieux. Pas la peine de lui raconter que je suis en
permission jusqu'à lundi soir. Il ne me donnera mêm e pas deux ronds.
— Oui, mais plus tard, dit la femme en baissant la voix. Tu sais, il est plus que riche et, là-haut, il a de l'or et des billets plein son matelas. C'est pour cela qu'il ne veut pas qu'on touche à son lit.
— Ce sera pour Frédéric.
— Pour cetesquelette ! Tu ne vois donc pas qu'il porte déjà sa pelle sur le dos ? Et ça souhaite la mort de l'auteur de ses jou rs ! Attends seulement, mon gars, et laisse agir ta mère.
Pendant ce temps, Frédéric grimpait péniblement les étages. À chaque palier, il s'arrêtait pour reprendre haleine. Parfo is une toux rauque déchirait sa poitrine et aggravait son malaise. Il étouffait. L' air était vicié par des relents de cuisine, d'égout et d'alcôve mal tenue.
L'intérieur du 66bis, rue de la Tombe-Issoire, tenait les promesses du dehors. Tout y sentait l'incurie et rappelait l'ave rtissement inséré dans les contrats de location du père Lecorbu :« Aucune réparation ne sera à la charge du propriétaire. »
Le papier des murs pourrissait par endroits. Les ta pis étaient usés jusqu'à la corde et les boiseries enfumées, culottées d'une ép aisse couche de crasse. En principe, l'escalier devait être éclairé au gaz, ma is un bec manquait sur deux. À certaines portes, on apercevait encore la sonnette à cordon, véritable antiquité parisienne, terminée par un gland ou un pied de bic he, comme au temps de M. Paul de Kock.
Au cinquième étage, une femme se montra dans l'entr ebâillement d'une porte.
— Pardon, dit-elle. Je croyais que c'était François . Et elle précisa : François Brau, le fils de la concierge.
— Je ne suis que le fils du propriétaire, répondit Frédéric.
La femme disparut.
Au-dehors, les autos cornaient et les boîtes à musi que de la T. S. F. envoyaient leurs commérages et leurs chansons par-d essus les toits. Au sixième, plus près du ciel, Frédéric retrouva la lu mière et un air presque pur.
Deux portes donnaient sur le palier. Sur la premièr e on lisaitM. Victor Lhoir, employé ;sur l'autre,Raphaël Lair, artiste-peintre.
Frédéric sonna chez Raphaël Lair. Aussitôt une jeun e femme vint lui ouvrir. Elle était gracieuse et jolie.
— Frédéric ! s'écria-t-elle joyeusement. Pourquoi s onnez-vous ? Vous n'aviez qu'à entrer tout droit.
— Est-ce que Raph est là ? demanda Frédéric.
Une voix répondit, du fond de l'atelier :
— Mais bien sûr, entre donc !
Le visiteur pénétra dans une pièce spacieuse, éclai rée par une baie vitrée. Au fond, il y avait un divan rouge, avec des coussi ns brodés et surmonté d'une panoplie d'armes exotiques. Le peintre était à son chevalet. Il déposa sa palette et ses pinceaux, pour serrer la main au nouveau ven u.
— Tu tombes à merveille, annonça-t-il. As-tu des ci garettes ? Je fume, depuis hier, des mégots déjà utilisés : signe de mi sère noire !
— Cela n'a donc pas marché, chez Wertheimer ? s'informa Frédéric. Et cette Américaine qui voulait son portrait ?
— Elle s'est dégonflée à la dernière minute. Je ne suis pas assez moderne, dit-elle.Moderne ?que cela signifie ? Ils n'ont plus que c  Qu'est-ce e mot à la bouche et veulent de l'artnégro-vomito-russe ! Et c'est demain le jour du loyer. Qu'est-ce que ton papa de propriétaire va nous raco nter ? Si je ne trouve pas d'argent, d'ici là, nous irons sous les ponts.
Frédéric protesta :
— Il n'a pas le droit de t'expulser pour quelques jours de retard !
— Mais si, expliqua Raphaël. Sous prétexte que mon prédécesseur a laissé ici ce divan, cette panoplie, une table et deux cha ises, papa Lecorbu nous a loué l'atelieren garni.Les loyers en meublé se paient par anticipation.
Frédéric toussa, se laissa tomber sur le divan et p orta son mouchoir à sa bouche. Ses mains tremblaient :
— Ne crains rien, dit-il après avoir repris haleine . Tout à l'heure je verrai mon père et je lui parlerai.
Raphaël le regarda avec autant de pitié que de surp rise :
— Mon pauvre vieux, j'ai peur que ton intervention ne serve qu'à précipiter notre départ.
— Non, non, protesta Frédéric, tu n'y es pas. Il s' agit d'autre chose. J'aurai avec mon père un entretien sérieux. Je vais mal, tr ès mal. J'ai besoin d'argent, de beaucoup d'argent, pour me soigner. Mon père n'o sera... ? Non, ce serait inhumain. Ce soir, j'aurai de quoi vous aider.
Raphaël parut douter du succès de l'entreprise. C'é tait un garçon robuste, aux yeux clairs et francs.
— Maudite galette, maugréa-t-il. On ne peut plus vi vre maintenant sans en parler. Alors, autant être banquier ou voleur.
Frédéric examina la panoplie sous laquelle il était assis. À portée de sa main, il y avait un tam-tam, des masques en bois de coco, des calebasses, des flèches, des lances et un casse-tête incrusté de na cre et hérissé de dents de requin.
— Quelle arme singulière, dit-il en décrochant l'ob jet. Je ne l'avais jamais remarquée.
— Ce sont les dépouilles de mon prédécesseur, expli qua Raphaël. Je pensais m'en servir pour aller au bal de laTribu,qui a lieu ce soir. Mais il s'agit bien d'aller au bal.
— Tu ne perds rien. J'ai remarqué l'affiche, en ven ant ici. Vraiment, je crois que les rapins de Montparnasse deviennent fous. Hie r, bal nègre, aujourd'hui bal anthropophage. Nous descendrons sûrement jusqu'au b al des orangs-outangs.
Frédéric continuait de manier le casse-tête. Il le brandit en l'air et fit le geste d'assommer un ennemi imaginaire.
— Voilà, un coup suffirait.
— C'est l'arme favorite des Polynésiens, dit Raphaë l. C'est avec ça qu'ils tuent le vieillard.
— Quel vieillard ? demanda Frédéric en sursautant.
— Mais, tu sais bien ? Tous les voyageurs ont rappo rté ce conte du Pacifique. Dans les îles de l'Océanie, quand un hom me devient vieux, les jeunes l'obligent à monter dans un arbre. Ils secouent l'a rbre tant qu'ils peuvent. Si le vieillard tient bon, il a la vie sauve. S'il tombe, on lui brise le crâne avec l'instrument que voilà.
— Quelle horreur ! s'écria Renée, la jeune épouse d e Raphaël.
Frédéric eut un sourire amer :
— Ce n'est peut-être pas si barbare qu'on le croit, murmura-t-il à voix basse et comme honteux de lui-même. À quoi servent les vi eux ? À désespérer notre jeunesse. Nous les épargnons, mais ce sont eux qui nous tuent.
— Ne parlez pas ainsi, Frédéric, protesta Renée. Ce la fait mal à entendre. Il n'y a, entre votre père et vous, qu'un léger malentendu.
— Un léger malentendu ! Je vois que vous le connais sez bien. C'est son impitoyable avarice qui a conduit ma mère au tombea u. Jamais il n'a eu pitié de rien ni de personne. Et il a de l'argent plein ses tiroirs et ses cachettes. Un jour, il y aura du vilain. Car cela se sait et des gens s uspects rôdent dans le voisinage.
— Il faudrait l'avertir.
— À quoi bon ? Il est tellement ladre, qu'il aime m ieux ses écus que sa vie.
Tout à l'heure, j'ai remarqué la fenêtre de sa cuis ine, qui donne sur la cour. Le châssis a sauté hors de ses gonds et la fenêtre n'e st pas à deux mètres du sol. Mais plutôt être assassiné que de payer une réparat ion ! Il fait probablement de l'usure. C'est parce que je ne voulais pas me mêler de sa sale boutique qu'il m'a condamné à la pauvreté. Vous entendez ? Je demeure dans un taudis et je manque de pain plus souvent que vous.
— Peut-être n'est-il pas au courant, insinua la jeu ne femme, conciliante.
— C'est vous qui n'êtes pas au courant, ma bonne Re née, dit Frédéric en jetant le casse-tête sur la table. Il y a encore la mère Brau et son fils... mais ça c'est une autre histoire. Mon père a voulu me rédui re par la famine. Je suis venu lui annoncer qu'il a réussi. Mais, pour l'instant, sa porte est fermée, les verrous sont mis : M. Lecorbu rédige ses quittances.
Frédéric s'était levé et marchait dans la pièce. Se s traits étaient décomposés par une souffrance physique qu'il tentai t en vain de dissimuler, il se décida tout à coup :
— J'ai été stupide d'écouter la mère Brau. Nous ver rons bien si mon père refuse de m'ouvrir. Au revoir, Renée.
Raphaël avait suivi Frédéric sur le palier.
— Si je ne remonte pas tout de suite, dit le fils L ecorbu, c'est que cela n'aura pas marché. Alors, j'irai ailleurs. J'ai un moyen d e nous tirer d'affaire, mais il est odieux et me répugne. Je n'y aurai recours qu'à la dernière extrémité.
— Pas de bêtises, Fred, conseilla le peintre.
— Ne t'inquiète pas. Seulement, en ce cas, je revie ndrai tard. Attends-moi.
— Tu n'as qu'à pousser la porte de l'atelier. Ne te fie pas à la sonnette, elle est détraquée et, comme papa Lecorbu, j'ignore les réparations. Quand nous dormons là-haut, nous n'entendons rien. La porte es t ouverte jour et nuit...
Frédéric vit apparaître dans l'escalier le calot cr asseux et la face bourgeonnée du fils Brau. François distribuait le c ourrier à la place de sa mère.
II
L'AVARE
Le fils Brau s'arrêta devant le logement de M. Lhoi r. Il sonna. Il entendit un pas lourd ; l'huis s'entrebâilla et une main énorme , couverte de poils roux, se tendit pour prendre les lettres. François voulut di re un mot. La porte se referma d'un coup sec et une clef tourna dans la serrure.
— Eh bien, il est poli, celui-là, gronda le troupie r en descendant. En voilà un zèbre !
lle Au cinquième, M Bonange, fleuriste, lui fit signe d'entrer.
Carmen Bonange, sans doute à cause de son prénom et de ses beaux yeux noirs, était drapée dans un poncho à l'andalouse... Elle mordait le fil de fer d'un œillet rouge, parfaitement imité.
— Je n'ai pas le temps, s'excusa François. Il faut que j'aille garder la loge de maman.
— Alors, à ce soir, supplia la sirène.
— Oui, mais en douce, n'est-ce pas ? La vieille se fâche quand je me dérange.
— Tiens retourne à ta caserne, dit Carmen dédaigneu sement. Faut-il que tu sois froussard. Ta mère a peut-être peur que je te mange ?
— Elle a de l'ambition pour moi. Elle ne veut pas q ue je me compromette.
Carmen le toisa :
— Tu sors de la cuisse de Jupiter. Il fallait le dire.
François, qui déjà avait repris son chemin, s'arrêta :
— Si tu savais qui est mon père, fit-il, tu serais bien étonnée.
La fleuriste lui jeta son œillet et rentra dans sa chambre en fredonnant :
« C'était un' gosseu du faubourg. »
À hauteur de l'entresol, le fils Brau s'arrêta une nouvelle fois. On se disputait chez M. Lecorbu. Il reconnut la voix aigre du propr iétaire, puis celle de Frédéric. François rejoignit sa mère :
— Tu sais, dit-il, ils sont gentils tes locataires. Aucun n'a pensé à m'offrir la moindre chose. Et quel est cette espère de mufle qu i habite au sixième ?
— M. Lhoir ? Rien à dire. Il paie recta.
— Il a des mains d'étrangleur.
— J'ignore quel est son métier, avoua la concierge. Il reste des semaines sans bouger de sa chambre. Parfois il part en voyag e ou bien il s'en va au milieu de la nuit et rentre un peu avant l'aube. Ce n'est pas un homme comme les autres.
— Hum ! grogna François. À ta place, je lui poserai s quelques questions. Il faut savoir ce qu'on loge.
me M Brau pâlit et regarda autour d'elle :
— Tais-toi, souffla-t-elle, tais-toi.On me l'a déconseillé.
François roula une cigarette :
— Et puis, acheva-t-il, Frédéric est chez son père et ils s'engueulent.
— Comment, tu ne pouvais pas me le dire plus tôt ? Garde la loge.
me À l'entresol, M Brau reconnut à son tour la voix de Frédéric.
— Comment, dit-elle, indignée, ce vaurien s'est int roduit chez son père, malgré la défense ? C'est trop fort.
Elle s'avança dans le couloir, pour mieux écouter.
— Assez ! criait M. Lecorbu. Allez-vous-en. Qu'est- ce que c'est, venir me menacer ici ?
— Vous menacer ? protesta Frédéric. Comment est-ce possible ? Vous ne voyez donc pas dans quel état je suis ? Il me faut de l'argent, ce soir même, pour partir. Si je reste une semaine de plus à Paris, il sera trop tard.
— Balivernes ! mangez un bon bout de Zan et laissez -moi en paix. Est-ce que je vais dans les montagnes, moi ?
— Voici l'attestation de mon docteur.
— Quelque étudiant en médecine, sans doute ? Je con nais ces tours. Dans le monde que vous fréquentez, tout est bon pour sou tirer de l'argent à ses parents.
— Mon père, réfléchissez, implora Frédéric sur un t on plus humble. Je vous jure que, sans votre aide, je suis perdu. À quoi vo us sert-il d'être riche ?
— Riche ? Taisez-vous, parlez plus bas. Vous criez exprès, pour attirer ici les voleurs. Les assassins peut-être, afin d'hérite r plus vite ? Sortez, monsieur. Je n'ai pas un centime à vous donner.
— Soit, répondit Frédéric. J'ai toujours détesté ce rtaines pensées, certains actes, mais vous me poussez à bout. Adieu.
La porte s'ouvrit et la mère Brau faillit être renv ersée par Frédéric qui