Le Chant de Dolorès

Le Chant de Dolorès

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Livres
436 pages

Description

Aujourd'hui objet d'un véritable culte, Le Chant de Dolorès est le roman qui a révélé Wally Lamb. Avec son héroïne vibrante de vérité, il a su toucher le cœur des lecteurs qui se sont reconnus dans le parcours de cette jeune femme meurtrie. Une œuvre poignante portée par une écriture irrésistible, mélange unique de compassion et de cruauté, de naïveté et d'impitoyable lucidité, de drôlerie et de drame.





Dolorès Prize a onze ans lorsque son père les quitte, sa mère et elle. Treize lorsqu'elle est violée par le locataire de sa grand-mère chez qui elle habite désormais. Blessée, humiliée, elle vit repliée sur elle-même, se gavant de nourriture et de feuilletons télévisons, et c'est une adolescente obèse qui, quoiqu'à contrecœur, entrera à l'université.
Maniant à l'envi le sarcasme et l'humour noir comme des remèdes à sa souffrance, Dolorès raconte le calvaire de ses années d'étude : l'abîme de solitude dans lequel elle s'enfonce, à l'âge où ses camarades vont de fête en flirts, et son besoin désespéré d'amour et de tendresse qui finira par la conduire au bord du gouffre... Le combat qui l'attend, après sa tentative de suicide, sera le plus difficile : apprendre à s'accepter, seul moyen pour elle de survivre et, pourquoi pas, de renaître...





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Informations

Publié par
Date de parution 17 juin 2010
Nombre de lectures 58
EAN13 9782714449757
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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couverture

DU MÊME AUTEUR

La Puissance des vaincus, Belfond, 2000 ; rééd. 2010

Le Chagrin et la Grâce, Belfond, 2010

WALLY LAMB

LE CHANT
 DE DOLORÈS

Traduit de l’américain
 par Martine Desoille

images

Certaines parties de ce roman ont déjà été publiées sous forme de nouvelles : « Keep in a Cool, Dry Place » et « The Flying Leg » dans la revue Northeast.

 

« Ole Devil Called Love. » Paroles et musique de D. Fisher et A. Roberts. Avec la permission de Doris Fisher Music et Allan Roberts Music. Copyright renouvelé en 1971.

 

« Respect. » Paroles et musique de Otis Redding. Copyright 1963 pour Irving Music, Inc. (BMI.) Tous droits réservés. Protégé par copyright international.

 

« See the USA in Your Chevrolet » reproduit avec la permission de General Motors Corporation, Chevrolet Motor Division.

 

« Tom Dooley. » Paroles et musique adaptées et arrangées par Frank Warner, John A. Lomax, et Alan Lomax. Interprété par Frank Proffitt. TRO-copyright 1947 (renouvelé) et 1958 (renouvelé) Ludlow Music, Inc., New York, NY. Reproduction autorisée.

 

Remerciements à Stanley Kunitz qui m’a donné l’autorisation de reproduire une partie de son poème « The Wellfleet Whale », copyright 1985, Stanley Kunitz.

Mes remerciements aux personnes qui m’ont autorisé à reproduire des extraits de :

 

« Le Prophète », Kahlil Gibran

 

« Love is Like a Heat Wave », Eddie Holland, Brian Holland, et Lamont Dozier

 

« It’s My Party », John Gluck, Wally Gold, Herbert Weiner, et Seymour Gottlieb

 

« Our Day Will Come », Bob Hilliard et Mort Garson

 

« Chiquita Banana », Leonard Mackenzie, Jr., William Wirges, et Garth Montgomery

 

« Both Sides Now », Joni Mitchell

 

« Tonight’s the Night (It’s Gonna Be Alright) », Rod Stewart

 

« Everyday People », Sylvester Stewart

 

« Lover Man (Oh Where Can You Be) », Roger J. (Ram) Ramirez, Jimmy Davis, et Jimmy Sherman

 

« I’m a Man », Steve Winwood et Jeremy Miller

 

« Mockingbird », Inez Foxx et Charles Foxx

 

« Undun », Randy Bachman et Burton Cummings

REMERCIEMENTS

Mes sincères remerciements également à la Commission des arts du Connecticut et à la Norwich Free Academy pour leur généreux soutien.

 

Pour leurs encouragements et leurs conseils, je remercie :

 

Lary Bloom, Theodore Deppe, Barbara Dombrowski, Joan Joffe Hall, Jane Hill, Terese Karmel, Nancy Lagomarsino, Ken Lamothe, Linda Lamothe, Eugenia Leftwich, Ann Z. Leventhal, Pam Lewis, Ethel Mantzaris, Faith Middleton, David Morse, Nancy Potter, Wanda Rickerby, Joan Seliger Sidney, Gladys Swan, et Gordon Weaver.

 

Je suis heureux que ce roman soit tombé entre les mains de mes amis et agents Linda Chester et Laurie Fox, dont l’œil aiguisé et le cœur chaleureux m’ont aidé à bâtir cette histoire.

 

Et, pour finir, je voudrais remercier tout particulièrement mon éditeur et paisana, Judith Regan, qui, tout en tenant sa fille Lara, âgée d’une semaine, dans un bras et mon manuscrit dans l’autre, a décidé de donner le jour à ce roman.

À Christine,

qui a ri et pleuré

et m’a prêté à ces personnages

 

Notre jour viendra

Il suffit d’être patient…

– Ruby and the Romantics

Vers l’aube nous avons partagé avec toi

ton heure de désolation,

l’immense passion inassouvie

de ton chant surnaturel,

tandis que tu projetais ta tête aveugle

dans notre direction et ouvrais laborieusement

un œil luisant, injecté de sang,

dans lequel nous avons plongé avec terreur et confiance.

Extrait de « The Wellfleet Whale » de Stanley Kunitz

 

Première partie

Notre-Dame des Douleurs

1

Dans un de mes souvenirs les plus anciens, ma mère et moi sommes sur la véranda de notre maison de Carter Avenue : on est en train de nous livrer notre premier poste de télévision. Je suis tout excitée car je n’ai jamais vu la télé, même si j’en ai déjà entendu parler. Les livreurs portent une caisse de la même couleur que leurs uniformes et gravissent les marches du perron en avançant de côté comme des crabes. Autre détail, inexact celui-là : ma mémoire visuelle s’entête à représenter les deux hommes sous les traits du président Eisenhower et du vice-président Nixon.

À l’intérieur de la maison, le téléviseur est ôté de sa caisse et posé sur son piédestal.

— Attention, a dit ma mère, qui n’est pourtant pas du genre à commander, surtout avec les hommes.

Les deux livreurs effectuent les branchements. Puis le président Eisenhower me dit :

— C’est bon, fillette, tourne ce bouton.

Ma mère acquiesce d’un hochement de tête. Je m’approche.

— Comme ceci, fait l’homme.

Il pose sa main calleuse sur la mienne et le bouton en plastique se met à tourner entre mes doigts. On dirait un pion du jeu de dames de mon père. (Parfois, quand mon père élève la voix contre ma mère, je vais dans le séjour et je mets un pion dans ma bouche – je le suce en passant ma langue sur sa tranche cannelée.)

L’appareil s’allume, émet un sifflement. On entend des voix à l’intérieur de la boîte.

— Dolorès, regarde ! dit ma mère.

Une étoile apparaît au milieu de l’écran vert, elle grossit et se transforme en deux femmes assises autour d’une table de cuisine. Je me mets à pleurer. Qui a rapetissé ces femmes ? Est-ce qu’elles sont vivantes ? Nous sommes en 1956, j’ai quatre ans. Ça n’est pas du tout comme ce que j’avais imaginé. Les deux livreurs et ma mère se mettent à rire. Ils se délectent de ma frayeur. À moins qu’ils ne s’apitoient et cherchent à me consoler. Le souvenir que j’ai gardé de cette journée est comme la télévision elle-même, clair et net, mais inexact.

La télé, on l’a eue gratis, c’était un cadeau d’une riche veuve, la patronne de mon père. Entre mon père et Mme Masicotte, tout avait commencé au printemps. D’abord, elle l’avait embauché pour repeindre ses immeubles, puis elle l’a convaincu de repeindre notre camionnette en rose pêche, à l’enseigne de « Propriétés Masicotte, Service d’entretien ». La télévision c’était pour fêter l’entrée de papa à son service.

Un autre souvenir très ancien : je revois mon père en haut de son échelle, son pistolet à peinture à la main. Maman et moi sommes venues lui apporter son déjeuner dans notre voiture bleu turquoise et blanche. Il descend de son échelle et ôte son masque de protection. Il débranche son pistolet à air comprimé qui fait vibrer ma gorge et mes jambes, et brusquement le silence s’installe, délicieux. Il a de la peinture dans les cheveux, sur les oreilles et les sourcils, mais le masque a protégé le reste de sa figure. Je détourne les yeux quand sa bouche restée propre se met à parler.

On s’installe sur l’herbe pour déjeuner. Mon père mange des sandwiches pleins de choses qui nous répugnent maman et moi : saucisse de foie, poivrons au vinaigre, fromage de Limbourg. Il boit son café brûlant à même la Thermos et sa pomme d’Adam monte et descend à chaque fois qu’il prend une gorgée. Quand il parle d’« elle », je ne sais jamais s’il se réfère à la maison à demi repeinte en blanc ou à sa propriétaire, la vieille Mme Masicotte.

Vieille. Aujourd’hui, j’ai quarante ans, à mi-chemin entre l’âge de Mme Masicotte et celui de mes parents assis dans l’herbe, en train d’effeuiller des pissenlits, en riant et en fumant des Pall Mall. Ils croient encore que Mme Masicotte est la clé de leur avenir – que le téléviseur Emerson noir et blanc est un cadeau, sans se douter qu’il porte en lui les graines de la discorde qui va anéantir notre famille.

Regarder la télévision était devenu chez moi une seconde nature, j’y passais mes journées.

— Sors jouer dans le jardin, Dolorès. Cette télé va finir par exploser, disait ma mère quand elle passait dans le salon.

Je tâte le récepteur, il est chaud mais pas brûlant ; réconfortant, pas menaçant comme le petit garçon qui jette des pierres de l’autre côté de la rue. Parfois, je tourne le bouton du volume à fond, jusqu’à ce que le bruit fasse vibrer ma main.

Maman interrompait toujours son ménage pour regarder notre émission préférée, « Reine d’un jour ». Assises côte à côte sur le canapé, j’enroulais ma jambe autour de la sienne, et on écoutait les femmes qui racontaient que leurs enfants étaient paralysés, que leur foyer avait été détruit par la foudre, la mort ou le divorce. Celle dont la vie était la plus triste, et qui recueillait le plus d’applaudissements, échangeait ses malheurs contre une cape de velours et des roses, ainsi qu’un assortiment d’appareils électroménagers. J’applaudissais avec le public, j’applaudissais ces femmes jusqu’à ce que les mains me cuisent – en redoublant d’ardeur lorsqu’elles éclataient en sanglots.

Le travail de mon père consistait à entretenir les peintures, à recueillir les plaintes des locataires et à encaisser les loyers. Le dernier samedi de chaque mois, il faisait la tournée des immeubles au volant de la Cadillac rose de Mme Masicotte. L’année de mon entrée à la grande école, il m’a déclarée apte à l’accompagner dans sa tournée. Mon travail consistait à sonner chez les locataires. Ils ne semblaient jamais contents de voir mon père, et la plupart m’ignoraient quand je me faufilais dans leurs intérieurs obscurs, pour renifler leurs odeurs de cuisine, ou écouter le son de leurs téléviseurs.

Mme Masicotte aimait boire de la bière, rire et danser. Le samedi après-midi, on passait chez l’épicier.

— Une caisse de Rheingold, disait mon père à l’employé, un vieux bonhomme du nom étrange de Cookie. Cookie me donnait toujours un caramel et, sur ordre de Mme Masicotte, le droit de déposer mon bulletin pour l’élection de Miss Rheingold dans l’urne en carton posée sur le comptoir. (Et chaque fois je votais pour la même fille, une brune aux lèvres pulpeuses qui me faisait penser à la fois à Gisele MacKenzie, la présentatrice de « Hit-Parade », et à ma mère, la plus jolie des trois.)

Mon père était fier de son physique de beau brun ténébreux. Il prenait soin de sa personne. Je me revois en train de sautiller devant la porte de la salle de bains avec une envie pressante, en attendant qu’il ait fini de se préparer. Lorsqu’il émergeait enfin dans un nuage d’Old Spice, je montais sur le tabouret et je regardais ma figure déformée par la condensation dans le miroir de l’armoire à pharmacie. Papa faisait des haltères au sous-sol – pieds nus, en maillot de corps et en slip de bain jaune. Ensuite, il se rendait à la cuisine et faisait jouer ses biceps pour épater maman, ou bien il embrassait son reflet sur le grille-pain chromé.

— C’est pas de l’amour, raillait maman, c’est de la rage !

— De la raaage ! s’écriait-il, puis il se mettait à nous pourchasser autour de la cuisine, en nous donnant des coups de torchon sur les fesses tandis que maman et moi poussions des petits cris ravis.

Lorsqu’on a eu la télé, papa a monté ses haltères au salon pour faire ses exercices en regardant ses émissions préférées. Il aimait les jeux de questions-réponses : « La question à 64 000 dollars », « Par ici la bonne soupe », « Que le meilleur gagne ». Parfois, au milieu d’un exercice, entre deux grognements, il soufflait la réponse aux candidats. S’ils échouaient, il les abreuvait d’injures.

— Et voilà, disait-il à ma mère, encore un pauvre bougre qui se fait étendre, et qui va devoir trimer jusqu’à la fin de ses jours.

Il détestait les champions qui revenaient plusieurs fois de suite. Il priait de tout son cœur pour qu’ils échouent. J’avais remarqué que sa colère à leur égard était proportionnelle aux poids qu’il avait à soulever.

À en croire mon père, nous aurions pu être riches, si ses benêts de parents n’avaient cédé pour une bouchée de pain les huit hectares qu’ils possédaient dans la baie de Fisherman à un certain Weiss. Un mois plus tard, ils périssaient emportés par la grande tempête de 1938. À l’époque de la dépression, la baie de Fisherman n’était qu’une région de marécages, envahie par la broussaille et les taudis. Plus tard, elle était devenue un lieu de résidence pour millionnaires, où le propre fils de M. Weiss, qui y vivait à deux pas de chez Mme Masicotte, passait son temps à jouer au golf.

Mon père pardonnait sa richesse à Mme Masicotte parce qu’elle était généreuse – « elle dépense sans compter », disait-il. La télévision n’était que le premier d’une avalanche de cadeaux incluant, entre autres, un portique de jardin pour moi, des ustensiles de cuisine pour ma mère (un service à jus de fruits marron, un seau à glace noir avec des pieds dorés en forme de serres) et, pour mon père, un blouson pied-de-poule, des gants en cuir doublés en peau de lapin véritable, et ma préférée – une montre avec un bracelet flexible Twist-O-Flex, incassable.

— C’est ça, mon petit youpin, rajoute encore deux mille balles dans ta cagnotte, a crié mon père en direction de la télé, un soir qu’il était en train de faire sa musculation. C’était l’heure de « La question à 64 000 dollars » ; un candidat avec des lunettes rondes et des joues luisantes venait de ressortir victorieux de la cabine Revlon.

— Tu ne devrais pas parler comme ça, Tony, a dit ma mère.

Mon père l’a foudroyée du regard. Les haltères se sont mis à trembler au-dessus de sa tête.

— Je ne devrais pas parler comment ?

— Rien. Peu importe.

Maman a quitté la pièce. Les haltères sont retombés à terre, si violemment que mon cœur s’est soulevé dans ma poitrine. Il l’a suivie dans la chambre à coucher.

Cette semaine-là, il avait ramené un bloc de papier à dessin et une grosse boîte de crayons de couleur à la maison. J’ai ouvert le bloc à une page blanche et j’ai commencé à dessiner un beau visage de femme, avec de longs cils recourbés, des lèvres rouges, des cheveux « terre de Sienne brûlée » et une couronne. « Bonjour », m’a dit la femme. « Je m’appelle Peggy et ma couleur préférée est le magenta. »

— Je t’interdis – tu m’entends ! – de me dire ce que je dois faire dans ma propre maison, a hurlé mon père de l’autre côté de la porte.

Maman se répandait en excuses en pleurant comme une Madeleine.

Plus tard, lorsqu’il est parti en claquant la porte, maman a pris un bain. Elle est restée longtemps dans la baignoire – si longtemps que mon heure habituelle de coucher était largement dépassée et que j’avais déjà rempli la moitié du bloc à dessin avec la vie de Peggy.

En temps normal, maman m’aurait chassée : elle n’aimait pas que je la voie nue. Mais la colère de papa l’avait anéantie. Le cendrier posé sur le rebord de la baignoire était plein à ras bord de Pall Mall écrasées. La salle de bains était remplie de fumée.

— T’as vu mes dessins ? j’ai dit pour la consoler, mais elle m’a dit qu’ils étaient beaux sans vraiment les regarder.

— Il est méchant, papa ?

Sa réponse a tellement tardé à venir que j’ai cru qu’elle n’avait pas entendu ma question. Puis elle a fini par dire :

— Ça lui arrive.

Ses seins apparaissaient et disparaissaient à la surface de l’eau savonneuse. Je n’avais encore jamais eu l’occasion de les étudier en détail. Ses tétons ressemblaient à des bonbons.

— Il devient méchant quand il a des problèmes.

— C’est quoi ses problèmes ?

— Oh… Tu es trop petite, tu ne peux pas comprendre.

Elle s’est retournée brusquement vers moi, et quand elle a vu que je regardais ses seins mouillés et luisants, elle s’est enveloppée avec ses bras et elle est redevenue une mère comme il faut.

— Allez, du vent. Il n’est pas méchant, papa, voyons. Qu’est-ce que tu me chantes là ?



Les locataires de Mme Masicotte payaient leur loyer en espèces, en comptant un à un les billets de vingt dollars dans la main tendue de mon père. Quand la tournée avait été bonne, c’est-à-dire quand la sacoche en cuir de Mme Masicotte était bien pleine, papa s’intéressait à moi. Il disait qu’à force de regarder la télé j’avais acquis des talents d’imitatrice.

C’est moi Chiquita Banana et je suis venue vous dire

Que les bananes doivent mûrir

 

Au volant d’une Chevrolet

À travers les USA

L’Amérique le plus beau pays du monde !

Alors, je me mettais à chanter à tue-tête ses rengaines publicitaires préférées. Parfois, sur la route en lacets qui menait à la baie de Fisherman, on jouait à la « poursuite infernale ». Je prenais place à l’arrière de la voiture et, telle une Mme Masicotte en herbe, j’ordonnais à mon père d’appuyer sur le champignon.

— À vos ordres, m’dame. Attention, prêt, partez !

Je m’agrippais des deux mains au dossier de la banquette avant, tandis que papa roulait à toute allure en faisant crisser ses pneus dans les virages.

— Qu’est-ce que tu dis de ces amortisseurs, Dolorès. Ma parole, on se croirait dans un fauteuil.

Une fois, il m’avait même dit :

— Tu sais qu’elle est à nous, cette bagnole ! Je l’ai rachetée à la vieille.

Mais le parfum de Mme Masicotte était incrusté dans les banquettes et je savais qu’il mentait, même si à l’époque on aurait pu me faire gober à peu près n’importe quoi – par exemple que mes parents s’aimaient bruyamment à la façon de Lucy et Ricky Ricardo.

La course échevelée s’achevait chaque samedi au sommet de Jefferson Drive, devant la maison de Mme Masicotte, une gigantesque pièce montée blanche qui dominait le détroit de Long Island. On entrait par le garage en béton, sombre et froid. On faisait claquer les portières de la Cadillac comme des malades, puis on montait les marches et on entrait sans frapper. La cuisine rose pêche de Mme Masicotte me faisait cligner des yeux.

— Tiens-toi bien, ne manquait jamais de me rappeler mon père. Et dis merci.

C’est dans la cuisine que j’attendais papa, pendant que lui et Mme Masicotte allaient régler leurs affaires dans une autre pièce. Mme Masicotte me traitait avec la même indifférence que ses locataires, mais elle faisait toujours en sorte que je ne manque de rien. Il y avait toujours des gâteaux pour moi sur une assiette, de beaux livres d’images en papier glacé, des poupées en papier à découper. J’avais pour compagnon de jeu un cocker, Zahra, qui s’asseyait à mes pieds et regardait fixement les gâteaux qui voyageaient impitoyablement de l’assiette à ma bouche.

Mme Masicotte et mon père s’amusaient beaucoup pendant leurs réunions. Ils parlaient fort et parfois ils mettaient la radio. (À la maison, on avait une radio en plastique, mais celle de Mme Masicotte était une console.)

— Quand est-ce qu’on part ? je demandais à papa lorsqu’il revenait à la cuisine pour voir si tout allait bien, ou pour reprendre des Rheingold.

— Bientôt, il disait, même si ça n’était pas vrai.

J’aurais préféré que papa passe ses samedis après-midi à la maison avec maman, plutôt qu’avec Mme Masicotte, qui avait des cheveux jaunes et un petit corps grassouillet comme Zahra. Mon père appelait Mme Masicotte par son petit nom, LuAnn, mais maman disait « elle ». C’est « elle », annonçait-elle à papa quand la sonnerie du téléphone interrompait notre dîner.

Parfois, quand leurs réunions s’éternisaient ou quand ils riaient trop fort à mon goût, je me mettais à faire des bêtises. Une fois, j’ai gribouillé tous les beaux livres d’images. Une autre fois, j’ai jeté une éponge mouillée à la tête de Zahra. Et chaque fois, je tourmentais le chien en lui mettant les gâteaux sous le nez puis en les retirant pour l’empêcher de les attraper. Mes bêtises – qui déclenchaient chaque fois la fureur paternelle – me choquaient et me ravissaient à la fois.



J’avais les cheveux longs, à l’époque. Le matin, avant de partir à l’école, ma mère peignait soigneusement ma queue de cheval pour en ôter les nœuds, puis m’administrait une demi-cuillerée de Maalox pour calmer mes maux d’estomac. Ma maîtresse, Mme Nelkin, criait tout le temps. Tout au long de l’année je me suis efforcée d’être bien sage – répondant consciencieusement à toutes les questions figurant sur mes feuilles d’interrogations, faisant glisser en silence les lettres de bois sur mon pupitre pour former des mots.

— Cesse de te tourmenter avec cette vieille bique, me disait ma mère. Pense plutôt au bébé qui va naître.

Mon petit frère ou ma petite sœur était attendu pour le mois de février 1958. Quand j’ai demandé à mes parents comment le bébé avait fait pour entrer dans le ventre de maman, ils ont éclaté de rire, puis papa m’a dit qu’ils l’avaient fabriqué eux-mêmes avec leurs corps. Je me les imaginais tout habillés, en train de se frotter furieusement l’un contre l’autre, comme on frotte deux bâtons pour faire du feu.

Cet hiver-là, je l’ai passé à jouer avec ma poupée. Je lui donnais le biberon et je la baignais dans le lavabo de la salle de bains. Je voulais une fille, papa voulait un garçon. Maman s’en fichait du moment que le bébé était en bonne santé.

— Comment est-ce que tu vas faire pour le faire sortir ? je lui ai demandé un jour, vers la fin de sa grossesse.

— Ne t’inquiète pas de ça, avait-elle répondu.

Je l’imaginais, allongée sur un lit d’hôpital, calme et souriante tandis que son gros ventre s’ouvrait en deux par le milieu, comme un pantalon.

Un matin, au petit déjeuner (ce jour-là on devait fêter la Saint-Valentin à l’école), maman a décidé de ranger le tiroir à couverts – une tâche qui la contrariait tellement qu’elle s’est mise à pleurer.