Le Chant des ruelles obscures
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Le Chant des ruelles obscures

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Description

A Tunis, dans les années soixante, un enfant des faubourgs, pauvre, délaissé et exclu de l'école est d'abord tenté par la délinquance avant de découvrir la magie du mezoued et d'aller à la rencontre de sa vocation d'artiste-mzewdi. A travers le destin de ce personnage, tantôt hissé au sommet de la gloire par la pureté de son art, tantôt plongé dans l'abîme de l'alcoolisme et attiré par le monde de la prostitution, incapable de s'en sortir, comme happé par le fatalisme de son milieu social, l'auteur raconte la saga du mezoued dont le chant s'épanouit à travers l'exode paysan et les banlieues mi-rurales mi urbaines qui se construisent autour de Tunis. La ville est à l'image de son héros, illuminée par ses fêtes et assombrie par ses défaites.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2016
Nombre de lectures 1
EAN13 9789938072167
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,075€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

1
2
AHMED MAHFOUDH
LE CHANT DES
RUELLES OBSCURES
ROMAN
ARABESQUES 2017 3
Livre : Le chant des ruelles obscures Auteur : Ahmed Mahfoudh Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés à l’éditeur : ARABESQUES EDITIONS ISBN :978-9938-07-216-7 33, rue Lénine-Tunis 1000 www. editions-arabesques.tn E-mail :editionsarabesques.tunis@gmail.com 4
A La mémoire de Smaïl Hattab, poète et chanteur populaire quia eu l’immense mérite de diffuser dans tout le pays, le chant nomade bédouin,ditâroubi,sous-apprécié de son vivant et mort dans l’indifférence quasi-totale...
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La nuit n'est jamais complète Il y a toujours puisque je le dis Puisque je l'affirme Au bout du chagrin une fenêtre ouverte Une fenêtre éclairée Il y a toujours un rêve qui veille Désir à combler faim à satisfaire Un cœur généreux Une main tendue une main ouverte Des yeux attentifs Une vie la vie à se partager. Paul Eluard,Derniers Poèmes d'Amour
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PROLOGUE
Mais qu’étais-je venu faire au Banga Bar ? Qu’étais-je allé chercher là-bas, dans cette taverne perdue à la lisière de la ville ? Qui ne connaît pas le Banga Bar ! Un bâtiment fantasque posé sur un sol marécageux, autrefois un bras de mer entre le vieux et le nouveau port en construction, à présent comblé de terre afin de pouvoir y loger les ouvriers du chantier dans des baraquements de fortune. Vendredi après-midi, jour de prière, il faut être sérieusement déprimé ou follement exotique pour s’aventurer dans ce coin abandonné, un endroit mal famé fréquenté seulement par les ouvriers du Nouveau port et par quelques artistes en mal de vivre. Déprimé, je l’étais, ou plutôt découragé: au bout de cinq ans, la révolution n’avait encore rien donné ; le taux de chômage continuait à augmenter, les riches continuaient à ne pas payer leurs impôts que leur payaient les salariés de la classe moyenne, et en l’absence des instances municipales, envahie par les étalages anarchiques, les constructions non autorisées, la ville continuait à crouler sous les ordures et étouffait sous le désordre de la circulation automobile. La liberté d’expression, se transformait en spectacle de pugilat sur les plateaux de télé. Unique fruit de la révolution, on s’en donnait à cœur-joie, on s’injuriait, on 7
s’entredéchirait en toute bonne conscience, soutenant que ces empoignades intenses apportaient la preuve de la réussite de la transition démocratique dans le pays. J’étais également exotique, à la recherche de dépaysement, ou plutôt je traversais une crise d’inspiration aigue et j’étais en quête d’événement insolite qui rallumerait ma flamme. Quelque chose d’enfoui qui ressurgirait d’un coup, au contact d’une odeur, d’une couleur ou d’un visage. Mes pas me guidaient involontairement vers le Banga Bar dont le nom même vous plongeait au cœur d’une rêverie faite de rythmes, de danses masquées et de savanes 1 peuplées d’animaux sauvages . Il fallait pour y accéder, quitter la zone habitée, à l’architecture soumise et ordonnée, puis entrer dans un désert urbain de terrains vagues transformés en dépotoirs, de champs d’oliviers coincés entre des projets de construction et des sentiers herbeux qui longent le Lac jusqu’au vieux port. Alors apparaît le Banga Bar tel un vaisseau fantôme dans la pleine lune des jours sans pluie, enfoncé dans une mer de garrigue et d’herbes folles, entouré de ces baraques improvisées, aux formes dissemblables et aux couleurs bariolées, pareils à des barques alarmées par la présence insolite du bâtiment. En y pénétrant, le sentiment de traverser une frontière, d’être dans un autre
1  Banga est une expression musicale de la minorité noire en Tunisie ; musique à base de rythmes et d’improvisation ; par extension, le terme Bangasignifie confusion, désordre, violence… (NDA) 8
monde, vous envahit: cette épaisse fumée enveloppant formes et voix et qui donne à la vision un caractère irréel ; ces rythmes endiablés de mezoued ou de musique orientale qui restituent la sauvagerie de l’atmosphère; ces clients ivres-morts dont la démarche aérienne et les gestes au ralenti rappellent les premiers hommes sur la lune ; ces petits renfoncements autour de la salle du bar avec leurs banquettes en dur appeléesdoukkana, lieux de scènes intimes d’où s’échappent rires de femmes ou jurons et qui de temps en temps livrent en flash, la vision d’un bras de femme dénudé ou d’un visage effaré…tout cela est dépaysant et suggère une atmosphère d’inquiétante étrangeté. C’est dans ce bar original que j’ai rencontré mon personnage, par une journée pluvieuse alors que la pluie cinglait les vitres déjà opacifiées par la fumée des cigarettes et qu’au dehors les flaques d’eau se transformaient en torrents boueux assaillant le Banga Bar et renforçant l’impression d’être dans un bateau en détresse. C’était Barguellil, le plus grand chanteur de mezoued des années soixante. Adolescent, je ramassais sou après sou pour 1 aller le voir chanter à la Kafichanta de Bâb Souika pendant le ramadan et les jours de fêtes. Barguellil, on l’appelait ainsi car, enfant, il idolâtrait le personnage d’un célèbre feuilleton radiophonique de l’époque dont il imitait
1  Kafichanta ou cafichanta, arabisation de café chantant, sorte de music-hall, café animé par un orchestre. 9
l’accent petit-nègre en roulant les yeux et en montrant sa langue rouge et pendue, comme dans les comédies américaines, outre qu’il était très brun presqu’aussi noir que son idole. Je le soupçonnais même de s’identifier à la révolte de son héros car le Barguellil du feuilleton, 1 utilisé commeTayassesclave sexuel pour ou rompre un vœu de divorce de son maître, a refusé de divorcer. A son tour, le chanteur vivra à peu-près la même aventure : amoureux de Zina et menacé de mort par son maquereau, il refusera de lâcher prise et s’enfuira avec sa belle aux confins du pays. Barguellil accompagnait ses chants d’une danse singulière qu’il était le seul capable d’exécuter, où se mêlait le sang de ses origines, probablement négro-africaines, à la culture méditerranéenne des quartiers andalous du vieux Tunis où il avait grandi : 2 c’était un mélange de danse stambali , de flamenco - il battait le sol de ses souliers ferrés- et de fezzani qui était la danse des soirées dansantes animées à la cornemuse, appeléesrboukhs. A présent, il était dans un de ces renfoncements, avachi sur une banquette face à de nombreuses bouteilles de rosé. Seul ! J’avais
1 Dans la loi musulmane si un mari jure à trois reprises que sa femme est répudiée, il doit pour la récupérer amener un Tayass qui se marie avec elle dans le noir et se remarier avec elle au petit matin. Barguellil amoureux de sa belle d’une nuit, a refusé de divorcer. 2  Danse de la minorité noire de Tunisie ; le danseur porte tunique et masque et joue des castagnettes (NDA) 10