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Le cherche-bonheur

De

Avis de recherche : Ella et John Robina, couple de citoyens américains à la retraite, vus pour la dernière fois au volant de leur camping-car le Cherche-bonheur, aux abords de Detroit. Si vous avez des informations, merci de contacter au plus vite leurs enfants au numéro qui suit...



Après une longue vie et soixante ans de mariage, la santé chancelante et la mémoire qui flanche, Ella et John savent que leurs jours d'autonomie sont comptés. Si John ne se souvient plus nécessairement si on est mardi ou jeudi, il peut encore conduire. Ella le " kidnappe " donc, avec une seule idée en tête : partir une dernière fois à l'aventure. C'est le début d'un périple extraordinaire...





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couverture
MICHAEL ZADOORIAN

Le Cherche-bonheur

Traduit de l’anglais (États-Unis)
par Jean-François MERLE

images

Pour Norm et Rose

Laquelle est la plus désirable,

L’étoile du matin ou l’étoile du soir ?

L’aube du cœur ou son crépuscule ?

Quand on contemple devant soi l’inconnu

Et que le jour qui passe absorbe les ombres,

Ou quand le paysage de la vie

S’étire dans le sillon, que les lieux familiers

Scintillent au loin, que les souvenirs bénis

S’élèvent comme une brume délicate, et viennent embellir

Les biens que l’on possède, qui disparaîtront bientôt ?

HENRY WADSWORTH LONGFELLOW

Nombreux sont les endroits dans le monde où je veux revenir.

FORD MADOX FORD

1

Michigan

Des touristes, voilà ce que nous sommes.

J’ai fini récemment par en convenir. Nous n’étions pas du genre, mon mari et moi, à voyager pour élargir notre horizon culturel. Nous partions pour nous amuser : Weeki Wachee, Gatlinburg, South of the Border, Lake George, Wall Drug. Nous avons vu des cochons et des chevaux nager, un palais russe recouvert de maïs, des nymphettes aquatiques boire du Pepsi-Cola en petites bouteilles, London Bridge en plein désert, un cacatoès funambule sur un vélo.

Je me dis que nous l’avons toujours su.

Quant à ce voyage, le dernier, il a été comme il se doit décidé au dernier moment, privilège de la retraite. Je suis heureuse de notre décision, même si tout le monde (médecins, enfants) était contre. « Ella, je vous mets sérieusement, très sérieusement en garde contre toute forme de voyage », m’a déclaré le Dr Tomaszewski, qui fait partie de la centaine, ou peu s’en faut, de thérapeutes qui s’occupent de mon cas, lorsque j’ai évoqué l’idée d’une grande balade, mon mari et moi. Et quand j’ai parlé à ma fille de la possibilité d’un éloignement ne serait-ce que le temps d’un week-end, elle a répliqué sur un ton réservé aux jeunes chiots. (« Non ! »)

Mais John et moi avions besoin de vacances, plus que jamais. J’ajoute que les médecins voulaient m’avoir sous la main uniquement pour poursuivre leurs expériences, me sonder avec leurs instruments glacés, scruter les ténèbres de mes entrailles. Ils l’ont assez fait comme ça. Et même si nos enfants ne veulent que notre bien, ça ne les regarde pas. Prendre en charge quelqu’un ne veut pas dire régenter sa vie.

On peut se demander si c’est la meilleure idée possible. Ce couple de vieux débris, l’une avec plus de problèmes de santé qu’un pays du tiers-monde, l’autre sénile au point de ne pas savoir quel jour on est, partant sillonner les routes du pays.

Ne disons pas de bêtises. Bien sûr que c’est pas une bonne idée.

On raconte qu’Ambrose Bierce – dont j’avais adoré les nouvelles terrifiantes quand j’étais jeune –, à soixante-dix ans passés, avait décidé sur un coup de tête de partir pour le Mexique. « Je me rends bien compte qu’il est possible, voire probable, que je ne revienne pas. » Il a aussi écrit : « Il s’agit de couper l’herbe sous le pied à la vieillesse, à la maladie, et aux chutes dans les escaliers de la cave. » Moi qui connais bien les trois, je ne peux qu’applaudir avec chaleur ce cher Ambrose.

Bref, nous n’avons rien à perdre. J’ai donc décidé d’agir. Le Cherche-bonheur, notre camping-car, était en bon état et prêt à partir. Nous l’avons toujours entretenu avec soin, même après notre retraite. Donc, après avoir assuré à nos enfants que l’idée même de vacances était évidemment insensée, j’ai kidnappé mon mari et nous avons pris la fuite, direction Disneyland. C’est là que nous emmenions les gosses, c’est pourquoi nous le préférons à celui de Floride. D’autant qu’à cette étape de notre vie, nous ressemblons plus que jamais à des enfants. Surtout John.

De la banlieue de Detroit où nous avons passé toute notre existence, nous avons pris plein ouest à travers le Michigan. Jusqu’à présent, la promenade est agréable, régulière et paisible. Le courant d’air, à la fenêtre, produit un sifflement muet et soyeux à mesure que les kilomètres nous arrachent de notre cocon. Les idées s’éclaircissent, les douleurs s’atténuent, les soucis s’évaporent, au moins pour quelques heures. John ne dit pas un mot mais il semble très content de conduire. Il est dans un jour tranquille.

Au bout d’environ trois heures, nous nous arrêtons pour passer notre première nuit dans une petite station touristique qui s’enorgueillit du titre de « Relais des artistes ». Quand on aborde la ville proprement dite, on découvre, plantée dans un bosquet de plantes persistantes, une palette de peintre de la taille d’une piscine d’enfant sur laquelle chaque tache de couleur est rehaussée d’une ampoule électrique qui l’éclaire. À côté, une pancarte : SAUGATUCK.

C’est ici que nous avons passé notre lune de miel voici près de soixante ans (Pension de Mme Miller, depuis longtemps réduite en cendres). Nous avions pris un bus Greyhound. Notre voyage de noces, ç’a été une balade dans l’ouest du Michigan. Nous ne pouvions pas nous permettre mieux, mais ce fut bien assez chouette pour nous. (Ah, l’avantage de s’amuser d’un rien !)

Après l’enregistrement au camping, nous partons nous balader en ville, autant que j’en suis capable, afin de profiter de la fin de l’après-midi. Je suis très heureuse de revenir ici avec mon mari. Notre dernière visite remonte à au moins trente ans. Je suis étonnée de constater que les lieux n’ont guère changé : partout des pâtisseries, des galeries d’art, des marchands de glaces et des antiquaires. Le parc est bien là où je m’attendais à le voir. Un grand nombre de constructions d’origine sont encore debout, et en bon état. Étonnant que personne n’ait éprouvé le besoin de tout raser pour bâtir du neuf. Ils doivent avoir compris que les gens, quand ils sont en vacances, n’ont qu’une envie : retrouver un endroit qui leur est familier, qui semble leur appartenir un peu, même pour une courte période.

John et moi prenons place sur un banc de la rue principale, chargée des senteurs de caramel chaud de la brise d’automne. Nous regardons passer les familles en short et tee-shirt, cornet de glace à la main, au rire sonore et insouciant, voix détendues des gens en vacances.

— C’est joli, dit John (Ses premiers mots depuis notre arrivée.) C’est chez nous ?

— Non, mais c’est joli.

John n’arrête pas de demander si tel ou tel endroit, c’est chez nous. Particulièrement depuis un an, quand la situation s’est dégradée. Les problèmes de mémoire sont apparus il y a environ quatre ans, même s’il existait des signes avant-coureurs. Ç’a été progressif. (Mes propres problèmes sont apparus bien plus récemment.) Nous avons de la chance, m’a-t-on déclaré, mais on le dirait pas. Ce sont d’abord les coins du tableau noir de son esprit qui se sont peu à peu effacés, puis les bords, et les bords des bords, créant un cercle qui est allé en s’amenuisant pour finir par disparaître en lui-même. Ne restent plus que des bribes de souvenirs épars, des endroits où la gomme n’a pas terminé son ouvrage, des réminiscences qu’il ressasse. De temps en temps, il recouvre assez de conscience pour s’apercevoir qu’il a oublié l’essentiel de notre vie commune, mais ces instants sont depuis peu de plus en plus rares. Le voir en colère devant sa mémoire évanouie m’enchante, car ça signifie qu’il reste encore du bon côté, avec moi. En règle générale, il n’y est pas. Mais ça ne fait rien. La gardienne des souvenirs, c’est moi.

Cette nuit, John dort étonnamment bien, mais je ferme à peine l’œil. Je reste debout à lire, à regarder un débat inepte sur notre petit téléviseur à piles. Pour seule compagnie, j’ai ma perruque sur son perchoir en polystyrène. Nous sommes toutes deux installées dans la pénombre bleutée à écouter Jay Leno qu’accompagnent les vrombissements de John et de ses amygdales. C’est sans importance. De toute façon, je ne parviens pas à m’assoupir plus de deux heures, alors ses ronflements me gênent rarement. Ces temps-ci, dormir m’apparaît comme un luxe que je peux difficilement m’offrir.

John a laissé ses papiers, sa monnaie et ses clefs sur la table comme il le fait à la maison. Je saisis l’épaisse brique qu’est son portefeuille en cuir craquelé. Il s’en échappe une odeur de moisi et, quand je l’ouvre et le feuillette, il produit un bruit de ventouse. C’est un vrai foutoir là-dedans, à l’image de son cerveau, j’imagine, où tout est en vrac et agglutiné, ainsi que j’avais pu le voir dans les brochures des cabinets médicaux. J’y trouve des bouts de papier recouverts de gribouillis illisibles, des cartes de visite de personnes mortes depuis des lustres, la clef de secours d’une voiture vendue voici cinq ans, des coupons d’assurance et de Sécu périmés à côté des nouveaux. Une dizaine d’années que le ménage n’a pas été fait, je parie. Je me demande comment il parvient à s’asseoir dessus. Pas étonnant qu’il ait tout le temps mal au dos.

Je glisse mon doigt dans un des compartiments et en retire un morceau de papier plié en quatre. Contrairement au reste, il ne semble pas être là depuis toujours. Je l’ouvre, c’est une image arrachée d’on ne sait où. À première vue, on dirait une photo de famille : des personnes assemblées devant un immeuble, mais aucune d’entre elles ne m’est familière. Puis, au bas du papier loqueteux que je finis de déplier, je découvre une légende :

De la part de vos amis de L’Office Central des Éditeurs !

Il faut dire que nous recevons de cette société une masse invraisemblable de courrier. À un certain moment, au début de sa maladie, John s’était entiché des jeux-concours de L’Office Central des Éditeurs. Il y participait systématiquement, nous abonnant par accident à des magazines sans aucun intérêt pour nous : Le Monde des ados, Le Randonneur, Le Chineur moderne. Rapidement, ces crétins se sont mis à nous envoyer trois lettres par semaine. Par la suite, John a eu de plus en plus de mal à remplir correctement les formulaires, si bien que les courriers, ouverts et à moitié parcourus, ont commencé à s’empiler.

Ça m’a pris un moment, mais j’ai fini par comprendre pourquoi John garde cette coupure dans son portefeuille. Il est persuadé qu’il s’agit d’une photo de sa propre famille ! Je me mets à rire. Je ris si fort que j’ai peur de le réveiller. Je ris, jusqu’aux larmes. Puis je réduis la photo en mille minuscules fragments.

2

Indiana

Départ matinal dans l’obscurité de l’autoroute à travers l’Indiana vers Chicago où nous prendrons la Route 66 à son point de départ officiel. En temps normal, nous évitons les grandes métropoles. Ce sont des endroits dangereux quand on est vieux. Impossible de suivre le rythme, on se retrouve vite encastré dans la chaussée. (Souvenez-vous-en.) Mais nous sommes dimanche matin, la circulation est aussi fluide que possible. Malgré tout, des semi-remorques énormes et bruyants passent en grinçant et en soufflant à cent trente ou cent quarante kilomètres à l’heure, parfois plus. John reste pourtant imperturbable.

Même si son esprit s’efface, il demeure un excellent conducteur. Ça me rappelle Dustin Hoffman dans Rain Man. C’est peut-être dû à tous nos voyages en voiture, ou au fait qu’il conduit depuis qu’il a treize ans, mais je ne pense pas qu’il oublie un jour. De toute façon, une fois qu’on est dans le rythme d’un long trajet, il suffit de prendre la bonne direction (c’est mon boulot, patronne des cartes), se méfier des indications de sortie intempestives ou inattendues, et prendre garde au danger qui peut surgir à l’improviste dans le rétroviseur.

Sans prévenir, l’atmosphère devient grise et sale. Les aciéries et les usines scintillent dans le lointain sous un voile terne.

John fronce les sourcils et se tourne vers moi :

— Tu as pété ? dit-il.

— Non. Nous traversons juste Gary.

3

Illinois

Vers Chicago, la circulation sur l’autoroute Dan Ryan est fluide, mais les voitures roulent à une allure folle. John essaye de rester sur la file de droite, mais les voies n’arrêtent pas de s’ajouter ou de disparaître. Je regrette à présent que nous n’ayons pas simplement pris la Route 66 à Joliet, comme je l’avais d’abord envisagé. C’est juste qu’une partie de moi-même a besoin de faire ce voyage depuis sa source précise jusqu’à la toute, toute fin.

Officieusement, la Route 66 démarre au lac Michigan, à Jackson et Lake Shore Drive, que nous trouvons sans trop de difficulté. Nous avons plus de mal à localiser le point de départ officiel de la Route 66 à Adams et Michigan. Quand nous découvrons enfin le panneau, je demande à John de se ranger sur le côté. Nous n’aurions jamais agi ainsi un jour de semaine, mais la rue est déserte aujourd’hui.

ICI COMMENCE

LA ROUTE 66 HISTORIQUE

ILLINOIS

Je me penche par la fenêtre pour regarder de plus près, mais je ne sors pas du véhicule. Ma perruque n’y survivrait pas, avec ce vent. Elle traverserait aussitôt Adams en roulant comme un buisson sec d’amarante.

— Nous y voilà, dis-je à John.

— Bien, mon capitaine, répond-il avec entrain.

Je ne suis pas sûre qu’il comprenne ce que nous faisons.

Je nous dirige à travers Adams Street. Nous circulons entre des immeubles si hauts que la lumière du soleil ne nous atteint pas. Dans ce crépuscule de gratte-ciel, j’éprouve un étrange sentiment de sécurité. Une fois parvenus dans Ogden Avenue, je commence à apercevoir des panneaux signalant la Route 66.

À Berwyn, des bannières « Route 66 » pendent aux lampadaires. Je repère un endroit nommé Residence Route 66. Quand nous arrivons à Cicero, l’ancien repaire d’Al Capone, la petite ville semble se réveiller. Des gens sont au volant, mais ils ne se pressent pas, ils profitent de leur dimanche matin.

Je me rends compte que si John et moi comptons survivre à notre équipée, il nous faut adopter la même attitude. Pas de précipitation, pas de bousculade, pas d’autoroute à quatre voies si nous pouvons l’éviter. Des vacances comme ça, nous en avons trop connu avec les enfants. Deux jours pour arriver en Floride, trois pour la Californie – nous n’avons que deux semaines de vacances –, vite, vite, plus vite ! À présent, nous disposons de tout notre temps. Sauf que je tombe en morceaux et que John se souvient à peine de son nom. Ça ne fait rien. Moi, je m’en souviens. À nous deux, nous formons une personne complète.

Au bord de la route, deux petits enfants sortant tout juste de l’église nous saluent de la main. John donne un coup de klaxon. Je lève le bras et fais pivoter mon poignet comme si j’étais la reine d’Angleterre.

Nous passons devant la statue d’un gigantesque poulet blanc.

 

Saviez-vous que certains tronçons de la Route 66 sont enterrés sous l’autoroute ? C’est la vérité. Ces salauds sans cœur, ils l’ont recouverte. Voilà pourquoi la Route 66 est une voie morte aujourd’hui, déchue, ses insignes arrachés comme un soldat dégradé.

Quand nous parvenons à l’une de ces portions d’autoroute, John accélère machinalement, réflexe du pied d’un enfant de Detroit.

— Allez, John, on se lâche ! dis-je, l’esprit plus libre que depuis bien des années.

Du haut de notre position dans le Cherche-bonheur, nous entendons la Route 66 mise au tombeau défiler sous nos pieds dans un grondement nerveux. Pour ne pas m’assoupir, j’entrouvre la fenêtre, créant un courant d’air doux bruissant comme un drap mouillé qui sèche dans le vent. Je veux sentir la brise sur mon visage. Je déniche dans la boîte à gants un foulard en plastique plié, un vieux cadeau de la blanchisserie du temps où nous habitions à Detroit. Je le place sur ma tête, le noue sous le menton avant de baisser la vitre. Le foulard se met à rugir comme s’il allait s’envoler, avec la perruque et le reste. Je referme la fenêtre et la laisse ainsi pendant presque tout le trajet.

La matinée est bien avancée à présent, le temps idéal. Une belle journée de septembre, avec un soleil du même jaune tapageur que celui qui orne le coin des dessins d’enfant. Je perçois cependant dans l’air le souffle de l’automne, un arôme d’humidité et de musc. Voici le genre de temps d’arrière-saison qui me donnait l’impression d’être toute-puissante. Je me souviens d’un voyage, il y a des années de cela, quand les enfants étaient encore avec nous, et que, par une journée comme celle-ci, nous regardions défiler les plaines du Missouri, d’avoir été saisie un instant du sentiment que la vie se prolongerait éternellement, qu’elle n’aurait pas de fin.

Bizarre ce qu’un malheureux rayon de soleil peut laisser imaginer.

À présent, l’automne a cessé d’être ma saison préférée. Les feuilles mortes et racornies ont perdu tout leur charme. Je me demande bien pourquoi.

Nous en terminons avec l’autoroute pour revenir sur la Route 66. Je le vois au cosmonaute géant tout de vert vêtu qui se dresse sur le bas-côté.

— John, regarde ! lui dis-je pendant que nous approchons du colosse d’émeraude, sa tête massive dans un casque en forme de bocal à poissons.

— Formidable, répond-il en levant à peine les yeux de la route.

Il s’en fiche complètement.

Alors que nous passons devant le Launching Pad Drive-In, j’ai à nouveau envie de garder la vitre baissée tout le long du trajet. Puis je me dis que, si j’ai envie de sentir le vent sur mon visage, rien ne s’y oppose. Je dénoue mon foulard et détache ma coiffe de fibres artificielles plus vraies que nature (Eva Gabor Milady II Forme du soir, 75 % blanc, 25 % noir) au niveau de la nuque, là où elle est attachée aux dernières mèches un peu consistantes qui restent. Je passe la main dessous, la tire et la lève pour libérer ma tête.

J’ouvre la vitre et balance dehors ce truc de malheur qui rebondit et s’effondre sur le bord de la route comme un animal blessé à mort. Quel soulagement ! Je ne sais pas depuis combien de temps mon crâne n’a pas vu la lumière du jour. Le peu de cheveux que j’ai gardés sont fins et délicats, on dirait le duvet d’un nouveau-né. Dans le vent bienfaisant, de longues mèches frétillent et dansent autour de mon visage, mais je m’en moque aujourd’hui. J’ai été beaucoup plus inquiète après la ménopause quand mes cheveux ont perdu de leur vigueur. J’avais honte comme si j’avais fait quelque chose de mal, effrayée de ce que les gens diraient. On passe sa vie à se préoccuper de l’opinion des autres, alors qu’en réalité ils ne pensent pas. Les rares fois où ça leur arrive, je l’admets, c’est souvent en mal, mais on peut au moins se réjouir qu’ils soient capables de penser.

Je me retourne pour jeter un regard au porte-perruque en polystyrène. La tête est là, collée sur le comptoir, doublure inutile désormais, et elle me fixe, me juge, semble me dire : « Est-ce que tu as bien vu ce que tu viens de faire ? » C’est sans importance. Je me sens déjà plus légère.

 

Plus loin, je repère une bâtisse que je crois reconnaître. Bas et pentu, son toit turquoise est décoloré et comme grêlé. On peut voir sur une façade la marque estompée d’un cheval et de son attelage. Je finis par découvrir l’enseigne :

STUCKEY’S

Pendant les vacances, avec Kevin et Cindy, nous nous arrêtions souvent dans des endroits comme celui-ci, où on trouvait des barres de céréales et un café amer. Des pancartes commençaient à les signaler jusqu’à cent cinquante kilomètres à l’avance, puis se succédaient tous les quinze ou vingt kilomètres. Les gosses devenaient nerveux, demandaient à s’arrêter et John refusait, prétendait qu’il voulait mettre de la distance derrière nous. Ils suppliaient et John finissait par abdiquer quand nous n’étions plus qu’à un kilomètre. Ils gueulaient « Ouais ! » et nous échangions un sourire, tels des parents qui savent gâter leurs enfants juste ce qu’il faut.

Un semi-remorque nous dépasse. Puis le silence revient, uniquement rompu par le vent.

— Ça fait des années que j’en avais pas vu. Tu te souviens des relais routiers Stuckey’s ?

— Mais oui, répond John sur un ton qui fait que je suis à deux doigts de le croire.

— Ma foi, allons-y. De toute façon, il nous faut de l’essence.

John acquiesce du menton et s’engage vers les pompes. Je suis à peine descendue du véhicule qu’un homme, impeccable dans son polo beige et son pantalon couleur cuivre, se dirige vers nous.

— Nous ne vendons plus d’essence, mais vous trouverez une station BP plus loin sur la route, dit-il d’une voix râpeuse, mais pas antipathique, en ajustant sa casquette blanche avec le pouce.

— Pas de problème, je lui réponds. On voulait juste acheter une barre de céréales.

Il secoue la tête.

— Nous n’en faisons plus non plus. Nous venons juste de cesser notre activité.

— Oh, je suis désolée de l’apprendre. C’était bien, les relais Stuckey’s. On s’y arrêtait avec les enfants.

Il hausse les épaules d’un air désabusé.

— Comme tout le monde.

Tandis qu’il s’éloigne, je reprends péniblement ma place dans le camping-car. Je suis à peine installée, ceinture bouclée, prête à donner l’ordre du départ à John que le bonhomme réapparaît à la portière.

— J’en ai trouvé une, dit-il en me tendant une barre de céréales.

Il se volatilise avant même que je puisse le remercier.

 

Je prends conscience aujourd’hui que la Route 66 commençait déjà à s’effacer dans les années 1960. La majeure partie de l’ancienne voie n’existe plus, recouverte ou terrassée, depuis longtemps remplacée par les autoroutes 55, 44 et 40. À certains endroits, le béton de Portland rose d’origine est si délabré qu’on peut à peine rouler dessus. Mais on trouve toujours des cartes et des guides qui indiquent l’ancien itinéraire, les directions, les gîtes, les campings. C’est vrai. J’ai découvert tout ça sur Internet à la bibliothèque. Il semblerait que les gens ne veulent pas abandonner la vieille route, que bien des jeunes nés après la guerre, qui l’ont fréquentée quand ils étaient enfants, sont tentés de reprendre le flambeau. On dirait que les choses connaissent une deuxième jeunesse.

Sauf nous.

 

— J’ai faim, déclare John. Allons au McDo.

— Tu veux toujours aller au McDo, je lui dis en lui donnant un petit coup de barre de céréales sur le bras. Tiens. Mange ça.

Il pose dessus un œil soupçonneux.

— Je veux un hamburger.

Je range la barre dans notre sac à provisions.

— On va te trouver un hamburger, mais dans un endroit différent, pour une fois.

John adore McDonald’s. Moi, c’est pas vraiment mon truc, mais lui pouvait y manger tous les jours. Ce qu’il a fait pendant un bon bout de temps. Une fois la retraite venue, le McDo a été son refuge des années durant. Chaque jour, du lundi au vendredi, en plein milieu de la matinée. Au bout d’un moment, j’ai commencé à me demander ce qui l’attirait si fort là-bas, alors je l’ai accompagné. Un tas de vieux couillons y étaient installés à mâchouiller du gras, à boire des cafés à tarif senior, à lire le journal en refaisant le monde. Puis ils profitaient de la deuxième tournée gratuite avant de recommencer dès que d’autres vieux couillons se pointaient. Je n’ai pas réussi à me tirer de ce guêpier assez vite. Je n’y suis jamais retournée avec lui, et c’est ce qu’il souhaitait, à mon avis. Pour dire les choses, je crois qu’il a ressenti le besoin de trouver un endroit où s’isoler de moi quand il a cessé son activité. Et à la vérité, je n’étais pas mécontente de ne plus l’avoir dans les pattes.

Quand nous avons été habitués tous deux au rythme de la retraite, nous en avons bien profité. Nous étions alors dans une forme acceptable, si bien que nous débordions d’activité. Quand John rentrait du McDo, on s’occupait de notre maison, on faisait des courses, on courait les soldes et les bonnes affaires, on allait au théâtre en matinée, on déjeunait tôt. On chargeait le Cherche-bonheur et on partait pour le week-end avec des amis, ou on prenait la route pour la zone commerciale de Birch Run. Ç’a été une période heureuse, bien que pas assez longue. Très vite, nos journées se sont bornées à passer d’un cabinet médical à un autre, nos semaines à nous tracasser pour nos examens, nos mois à nous remettre du traitement. Au bout d’un moment, même rester en vie est devenu un boulot à temps complet. Pas étonnant que nous ayons besoin de partir en vacances.

Nous parvenons à éviter McDonald’s assez longtemps pour nous arrêter déjeuner quelque part vers Normal, dans l’Illinois. Je m’empare de ma canne à quatre pieds et m’extirpe du camping-car. John, toujours fringant, a déjà quitté son siège pour m’aider.

— Je te tiens, dit-il.

— Merci, chéri.

À nous deux, nous nous en sortons pas mal.

Le décor du restaurant est supposé évoquer les années 1950, mais rien ne ressemble à quoi que ce soit dont je me souvienne. À un moment donné, on s’est mis à croire que cette période se résumait aux socquettes, aux jupes évasées, au rock’n’roll, aux coupés Ford rouges, à James Dean, Marilyn Monroe et Elvis. Amusant de voir comment toute une décennie a été réduite à quelques clichés collectés apparemment au petit bonheur. En ce qui me concerne, les années 1950 sont celles des lessives incessantes et des roulettes de vélo, des fausses couches, des problèmes pour habiller et nourrir trois personnes avec quarante-sept dollars par semaine.

On s’installe à une table et une jeune fille attifée en serveuse de drive-in s’approche de nous. (Pourquoi un drive-in ? On est à l’intérieur, bon sang !) Elle a de longs cheveux blonds décolorés, une bouche boudeuse et de grands yeux de biche effarouchée.

— Bienvenue au Relais de la Route 66, murmure-t-elle. Je m’appelle Chantal. Je suis votre serveuse.

Je ne sais pas quoi répondre à cela, alors j’improvise :

— Bonjour, Chantal. Moi, c’est Ella et voici John, mon mari. J’imagine que nous sommes vos clients.

— Je veux un hamburger, déclare brusquement John.

Il a perdu l’essentiel de ses bonnes manières en même temps que l’usage de la mémoire. J’essaye de prendre la chose à la rigolade.

— Nous allons prendre deux hamburgers nature et du café, dis-je.

Chantal paraît déçue. Elle est peut-être payée à la commission au pourcentage.

— Pas de frites ? Que diriez-vous d’un Pelvis Shake au chocolat ?

— Un quoi ?

— C’est un milk-shake. (Elle fait un mouvement de menton approbateur.) Ils sont bons.

— D’accord. Inutile de me mettre le couteau sur la gorge.

— Un Pelvis au chocolat, ça marche, dit-elle, heureuse d’avoir conclu une vente.

Après le départ de notre nouvelle amie, je m’excuse pour aller passer un coup de fil.