Le chien qui croquait les chatons

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On rencontre parfois de drôles de cabots dans le milieu du cinéma. Arthur Bony, détective-enquêteur à la MO.R.S.E., la Mondiale de Recherches, Sécurité et Enquêtes, se voit confier une mission qui le laisse perplexe : retrouver une star du grand écran, kidnappé dans un chenil de luxe. Car l’idole a le poil lustré et n’accepte que la croquette bio ! Persuadé de ramener l’animal en moins de temps qu’il n'en faut pour abandonner son chien au bord de la route avant de partir en vacances, il tombe rapidement sur un os, puis s’aperçoit qu’on tente de la manipuler. L’enquête s’annonce plus difficile que prévu quand l’épouse du commanditaire, l’une des plus célèbres actrices de cinéma, lui demande d’en mener une autre. Les deux seraient-elles liées ? Entre un ancien légionnaire reconverti dans la sécurité, un petit malfrat et une comédienne sans grand talent, mais non sans imagination, Bony se voit promené entre Nantes et Loudun, sous le soleil de plomb de juillet, toujours cerné par des chiens dont un roquet prénommé Néron qui aimerait bien goûter aux mollets du privé.
J-M Pen partage son temps entre la peinture et l’écriture. « Le chien qui croquait les chatons » est son cinquième roman, et le troisième relatant les enquêtes de son héros, Arthur Bony, détective-enquêteur. Amateur de lectures variées, de la BD aux romans, polars et récits d’aventures, il réside à Nantes et fait partie de l’association des Romanciers Nantais.

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Date de parution 01 février 2015
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EAN13 9782359626834
Langue Français

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Résumé

On rencontre parfois de drôles de cabots dans le milieu du cinéma. Arthur Bony, détective-enquêteur à la MO.R.S.E., la Mondiale de Recherches, Sécurité et Enquêtes, se voit confier une mission qui le laisse perplexe : retrouver une star du grand écran, kidnappé dans un chenil de luxe. Car l’idole a le poil lustré et n’accepte que la croquette bio ! Persuadé de ramener l’animal en moins de temps qu’il n'en faut pour abandonner son chien au bord de la route avant de partir en vacances, il tombe rapidement sur un os, puis s’aperçoit qu’on tente de la manipuler. L’enquête s’annonce plus difficile que prévu quand l’épouse du commanditaire, l’une des plus célèbres actrices de cinéma, lui demande d’en mener une autre. Les deux seraient-elles liées ? Entre un ancien légionnaire reconverti dans la sécurité, un petit malfrat et une comédienne sans grand talent, mais non sans imagination, Bony se voit promené entre Nantes et Loudun, sous le soleil de plomb de juillet, toujours cerné par des chiens dont un roquet prénommé Néron qui aimerait bien goûter aux mollets du privé.

 

J-M Pen partage son temps entre la peinture et l’écriture. « Le chien qui croquait les chatons » est son cinquième roman, et le troisième relatant les enquêtes de son héros, Arthur Bony, détective-enquêteur. Amateur de lectures variées, de la BD aux romans, polars et récits d’aventures, il réside à Nantes et fait partie de l’association des Romanciers Nantais.

 

 

 

 

Jean-Marie PEN

 

Le chien qui croquait les chatons

 

policier

 

ISBN : 978-2-35962-683-4

Collection Rouge

ISSN : 2108-6273

 

Dépôt légal février 2015

 

© Couverture Ex Aequo – JM PEN

© 2015 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.

Toute modification interdite.

 

 

 

 

 

Éditions Ex Aequo

6 rue des Sybilles

88370 Plombières les bains

 

www.editions-exaequo.fr

 

 

 

 

 

 

 

Merci au docteur Brulliard, vétérinaire à Nantes,

pour ses conseils et avis éclairés.

 

 

 

 

1

 

 

 

Vendredi 28 juin

 

Fallait-il attendre la fin du générique pour peut-être avoir la surprise de visionner un bêtisier ? En même temps, un bêtisier pour un film policier où l’humour était aussi rare que le talent des acteurs, mieux valait ne pas trop y compter. Pierre se tourna vers lui avec un demi-sourire. Apparemment, son fils avait apprécié le film. Il se leva pour enfiler son manteau. Son père fit de même. Parfois, un bêtisier en fin de générique peut éviter au réalisateur la livraison de dix kilos de popcorn de la part du spectateur mécontent, afin qu’il s’en étouffe, si possible dans d’atroces souffrances et avec beaucoup de bruit, comme celui produit par les irresponsables qui viennent tout exprès cerner votre siège avec leur baril de maïs transgénique sucré lorsque vous désirez tranquillement regarder le film. Cette fois-ci, il ne put même pas compter là-dessus pour tenter de faire remonter sa note critique de 2 (pour les décors) à 3 !

— Superbe, hein ?

Arthur Bony et son fils Pierre ne partageaient pas les mêmes goûts cinématographiques. La chose était entendue.

— Qu’on puisse aussi bien se moquer du monde ? répondit Arthur.

— T’as pas aimé le film, c’est ça ? Non, je te parlais de la nana, Camille Lawrence.

— OK. Une jolie personne dont la beauté est au moins aussi grande que son talent est infime. Non, mais franchement ! Tu l’as vue sangloter lorsqu’elle apprend que son amant s’est fait tuer ? On dirait qu’elle coupe des oignons en mâchant du chewing-gum !

— Ben moi j’ai bien aimé, et j’adore les oignons. Peut-être qu’il y en avait hors champ pour qu’elle pleure réellement ?

Il décida d’oublier, et les oignons et ce navet et proposa à Pierre d’aller boire un pot. Il ne faisait pas encore nuit, l’air était doux, les gens flânaient le long des quais, d’autres se dépêchaient de rentrer chez eux afin sans doute de partir en week-end. C’était vendredi, à la mi-juin. Il était heureux de partager ces quelques heures avec son fils qui habitait maintenant un petit studio en périphérie nantaise. Ils avaient quelques jours de vacances qu’ils utilisaient au mieux de leurs envies, enfin surtout son fils. Pierre faisait le tour de ses potes et Arthur avait une multitude de choses à faire, qu’il ne faisait pas. Chaque jour il se disait qu’il partirait le lendemain dès l’aube prendre l’air sur la côte ou respirer une bonne bouffée de gas-oil sur le périph parisien. Et le lendemain il laissait défiler les heures comme on laisse passer le train. Il avait hâte qu’on veuille bien s’occuper de remplir ce temps libre en lui confiant un travail, une occupation motivante, quelque chose d’utile. Son ressort était cassé depuis un certain temps. Depuis qu’il s’était retrouvé seul chez lui en fait.

Pouvait-il se plaindre ? Non. Théoriquement, et eu égard aux « travailleurs » classiques qui pointaient à l’usine ou étaient soumis à l’autorité d’un petit chef malfaisant, il était un privilégié. L’agence qui l’employait — la MO.R.S.E. — la Mondiale de Recherches, Sécurité et Enquêtes le payait raisonnablement en fonction des succès remportés en tant que détective privé. Encore fallait-il qu’il puisse exercer ses talents, et en cette période pré-estivale, on ne se bousculait pas pour faire appel à lui. À croire que ses contemporains étaient entrés dans un état de grâce compassionnelle où chacun accueillait la méchanceté d’autrui avec la sérénité d’un moine tibétain shooté au beurre de yack nourri au cannabis. Devait-il s’expatrier dans des terres plus propices, au Moyen-Orient ou bien en Afrique centrale par exemple, voire même dans une belle démocratie comme les États-Unis où certains hommes savaient encore exercer sur leurs compatriotes mille tortures morales ou physiques et où l’on pouvait prendre option « tir groupé » au collège ? Il pourrait certainement être engagé là-bas pour retrouver un meurtrier ou un escroc. Car ici, c’était le calme plat. C’était même pour ça qu’il avait pris quelques jours de congé. Enfin, c’était plutôt Rosamund, la directrice de l’agence, qui lui avait ordonné de lui lâcher la grappe et de rester chez lui. Non, avait-elle dit, il n’y a pas beaucoup de demandes d’enquêtes, et les rares missions disponibles avaient déjà été confiées à ses collègues.

— Enfin quoi Moneypenny ! Tu aurais pu penser à moi, quand même, avait-il dit au téléphone.

— D’accord Arthur. Voyons voir… Ah ! Une mission exaltante pour toi : j’ai là une dame qui demande qu’on lui retrouve Zouky, un charmant caniche abricot qui a disparu hier matin. Ou alors peut-être ce monsieur, directeur d’un magasin de bricolage qui voudrait quelqu’un pour planquer dans son entrepôt parce qu’on lui vole des parpaings. Quelle mission préfères-tu James ? Je préviens aussitôt Q pour t’équiper avec des chaussures à croquettes incrustées dans les talons ou une caméra HD à vision nocturne intégrée dans tes lunettes. Alors ?

— Euh… sans rire, c’est tout ce que tu as comme boulot à nous confier ?

— Eh oui Arthur ! Crois bien que j’en suis autant désolée que toi. Inutile de te dire que Zouky et le bricoleur iront s’adresser ailleurs. En ce moment, c’est calme plat. Alors, cesse de m’appeler. Occupe-toi comme tu l’entends, pars quelque temps en vacances, et si jamais j’hérite d’une mission intéressante, je te passe un coup de fil.

Il avait donc obéi à Rosamund, et de toute façon on obéissait toujours à Rosamund ! Il allait profiter de ces congés pour ranger les cartons de son déménagement. C’est du moins ce qu’il s’était dit.

Après la séance de cinéma avec Pierre et la bière en terrasse près du fleuve, il décida d’aller se promener vers le quartier de Bouffay et du côté du château où l’on pouvait trouver de l’animation, des concerts en plein air, des connaissances avec qui partager un verre. Il ne se trompait pas. Sur la place carrée où avait été dressée la guillotine en 1793 et aujourd’hui traversée par les flâneurs et les touristes, il aperçut deux de ses bons amis. Dans les rues escarpées du quartier, des odeurs délicieuses invitaient à s’asseoir pour déguster des mets de toutes origines. Les tables des terrasses des cafés et restaurants sur la place et dans les petites rues pavées étaient prises d’assaut, tout le monde voulant profiter de l’ambiance quasi estivale en cette fin de semaine. Ils eurent la chance de voir une table se libérer rue de la Bâclerie et peu après passèrent commande, regardant d’un œil goguenard les passants en recherche d’une table libre. Il est amusant de constater que le simple fait de passer du stade vertical à celui d’attablé change l’homme affamé et las en un être supérieur et dédaigneux à l’encontre des manants errant désespérément pour enfin se caser entre deux rangées de tables branlantes sur des pavés mal alignés. Ses deux amis qu’il n’avait pas revus depuis plusieurs jours profitaient de l’absence de leurs compagnes pour se faire une sortie « entre hommes ». Pour le célibataire qu’était Bony, c’était un repas entre amis. Pour eux, cela semblait être une occasion de vérifier qu’ils avaient encore quelques atouts de séduction. Après deux mises en boîte de la part d’une serveuse et d’une voisine de table, ils mirent fin à leur test, dans les rires. Arthur préféra cela. Ils échangèrent sur leurs occupations respectives du moment. Sa réponse fut succincte.

— Pourquoi ne reprends-tu pas une affaire qui n’a jamais été résolue ? demanda Charles.

— Laquelle ? Jack l’Éventreur ? Le dahlia noir ? Le tueur du Zodiaque ?

— Ben les trois ! répondit Fabien. Ça va te prendre une journée à tout casser non ? Tu n’es pas le nouveau Poirot de l’agence ?

Ils rirent tous deux. Fabien leva son verre pour signaler au serveur qu’ils n’avaient plus rien à boire. Apparemment, il trouvait son plat un peu trop épicé.

— Bah ! J’aimerais bien, mais c’est que ça coûte un peu de sous d’enquêter, mes bons messieurs !

— La MO.R.S.E. peut bien t’engager pour ça. Ça roule pour vous non ?

Arthur eut une pensée pour Rosamund qui se plaignait de ses notes de frais et refusait toujours de lui octroyer une Aston Martin comme voiture de fonction. Ce n’était guère étonnant de la part de quelqu’un ayant du sang écossais dans les veines !

— Oh là ! Si je vous disais qu’on en est rendus à enquêter sur la disparition de chiens à mémère ! répondit-il en riant.

À cet instant, au milieu du brouhaha de la foule qui déambulait dans la petite rue pavée, il entendit distinctement une voix aiguë appeler, « Zouky ! Ici ! » Il resta bouche bée et chercha des yeux qui avait crié. Ses compagnons de table haussèrent un sourcil et Charles lui demanda la raison de sa surprise. Était-ce une hallucination ? Y avait-il des champignons mexicains dans son omelette forestière ?

— Vous avez entendu ?

— Quoi donc ? demanda Fabien.

— Rien, non rien. J’ai… j’avais cru entendre quelqu’un.

Il reprit part à la discussion en se disant qu’il méritait vraiment ses congés. Pourtant, il aurait juré avoir entendu crier « Zouky ! » Sans être particulièrement versé dans le paranormal ou l’ésotérisme il se demanda si ce n’était pas un signe. Sa poche de pantalon se mit à vibrer, ce qui le fit sursauter et renverser sa fourchetée. Charles le prit en photo pour, dit-il, « témoigner de la dégénérescence physique et intellectuelle des employés de la MO.R.S.E. soumis aux cadences infernales ». Levant une épaule, Arthur extirpa son portable pour lire un texto de Rosamund.

— Alors ? demanda Fabien.

— Tu es viré ? Pierre se marie ? On a retrouvé les poèmes que tu avais écrits étant ado ? poursuivit Charles.

— Pourquoi pensez-vous que je ne peux recevoir que des mauvaises nouvelles ?

Ses deux amis sourirent.

— Bah ! Tu ne reçois QUE des mauvaises nouvelles. Les bonnes, tu ne nous en fais jamais part !

C’était un peu vrai, et Bony en prit soudainement conscience. Il avait pris pour habitude de taire les choses agréables le concernant. Comme s’il était indigne d’être parfois privilégié, remercié, apprécié. C’était idiot et il devait faire encore et toujours de plus amples efforts pour une meilleure estime de soi. Il se promit d’en parler à son psy, enfin, dès qu’il aurait pris rendez-vous.

— Je peux te conseiller un collègue, lui dit Fabien, qui devait avoir suivi le cheminement de sa pensée.

Arthur oubliait parfois qu’il était psychiatre, car naturellement, en tant qu’ami, il ne pouvait l’accepter comme patient et ils ne parlaient que très rarement de son boulot.

— J’ai vraiment l’air aussi dérangé ?

— Non, je te rassure. Autant que Charles ou moi, cette femme derrière toi, le serveur en face, celui en salle ici ou le couple d’Allemands à côté. Tout le monde est dérangé, plus ou moins, d’après certains critères, certaines appréciations, certains tests et de toute façon, il n’est pas nécessaire d’être « dérangé » comme tu dis pour consulter, tu le sais bien !

— Ce qu’il veut dire, intervint Charles, c’est que contrairement à toi, Fabien est, lui, toujours sûr, d’avoir du boulot ! ah ! ah !

— Eh bien, détrompez-vous messieurs, leur dit-il en souriant. Je ne reçois pas QUE de mauvaises nouvelles – sauf quand vous m’appelez — et la preuve en est que l’agence me propose une affaire.

— Super ! dit Charles. Alors ? Jack l’Éventreur ? Lesurques ? Qui a mis du piment dans la saucisse de Fabien ?

Ce dernier regarda Charles avec suspicion.

— Non ! C’est toi hein ? lui demanda-t-il faussement outragé.

Charles rit en hochant la tête et sortit de la poche de sa veste un petit flacon de bhut jolokia, un piment extrêmement fort ramené d’un séjour en Inde.

— Mais t’es dingue ! Punaise ! Je n’ai rien goûté de mon plat et j’ai la bouche en feu. Je m’apprêtais à incendier le serveur !

— Aoh ! J’en ai mis une goutte ! se défendit Charles.

— Vous êtes vraiment des ados les mecs, dit Arthur.

Charles arrosa l’entrejambe de Fabien avec un verre d’eau, lui donnant ainsi raison.

— Bref ! dit Fabien. Alors, ta nouvelle affaire, c’est quoi ?

— Je ne sais pas. Je verrai ça chez moi. On m’envoie le dossier.

— Tu ne peux le consulter sur ton portable ?

— Eh non ! Je ne veux utiliser QUE le téléphone et les textos.

— Dis donc, mais ton fils a raison en fait. T’es vraiment un vieux maintenant !

— Je me demande en vous voyant si je ne préfère pas être un vieux con plutôt qu’un jeune crétin…

 

 

***

 

 

La perspective d’employer ses méninges à autre chose qu’aux mots croisés ou à l’apprentissage du russe le ravit – oui, il avait d’abord eu cette idée saugrenue pour occuper ses jours de congé. Arthur Bony était parfois très optimiste ! – et bien que pressé de rentrer chez lui après ce dîner bien arrosé, il se força à délaisser le bus au profit de ses jambes. La montée vers la butte Sainte Anne jusqu’au musée Jules Verne fut difficile ce soir-là. Enfin, il arriva chez lui, chemin des Rochers où il avait emménagé une semaine plus tôt. Son intérieur était encore encombré de cartons et il avait du rangement à faire s’il voulait optimiser au mieux les volumes des pièces de son petit pavillon, mais il se sentait déjà bien au milieu d’un fouillis qui s’organiserait au fur et à mesure. Plusieurs de ses dossiers étaient dans des cartons empilés dans le bureau, tout comme l’imprimante qu’il chercha durant une heure avant d’enfin la retrouver pour la rebrancher au PC. L’email envoyé par Rosamund était très succinct et ne comportait aucun fichier joint. Arthur se demanda si elle lui avait fait une blague, si elle pratiquait un humour typiquement britannique. Encore une fois, il pensa qu’il y avait parfois des coïncidences réellement troublantes, car elle lui proposait de retrouver… un chien !

« C’est pas vrai ! Rosamund, les affaires vont-elles aussi mal que ça ? » se dit-il en relisant le texte du courriel lui enjoignant de se présenter dès le lendemain à une adresse à Sucé-sur-Erdre. Mais cette affaire ne devait pas concerner la disparition d’un quelconque « Zouky ». L’animal devait avoir une importance considérable aux yeux de certaines personnes, notamment celles habitant au 37 chemin des Noyers dans cette petite ville bourgeoise des bords de l’Erdre.

Il alla se coucher, perplexe, mais satisfait par ailleurs de n’avoir pas à se rendre à l’autre bout du monde, ni même de la France à l’occasion de cette nouvelle mission. Enfin, il supposa que tel serait le cas, mais cette enquête le conduirait peut-être à aller fureter très loin d’ici. Il espérait qu’il n’en serait rien et qu’il pourrait parallèlement, chaque soir, continuer son emménagement. Charles et Fabien avaient peut-être raison. Il se faisait vieux. Il aurait dû se moquer de vivre dans un bordel monstrueux, sachant seulement où trouver la bouteille d’alcool et le paquet de cigarettes, comme le veut la représentation classique du privé à l’américaine. Mais voilà, il avait arrêté de fumer, préférait un bon vin plutôt que le scotch et n’était pas ricain.

Le lendemain, il prit la route assez tôt pour garer sa Rover après trois quarts d’heure, chemin des Noyers. Ledit chemin, en fait une rue parfaitement goudronnée, mais qui se terminait en cul-de-sac sur la rive était bizarrement vide de tout véhicule. En faisant quelques pas le long des murs d’enceinte des propriétés, il comprit que personne ici ne laissait sa voiture garée dans la rue. Chaque parcelle de terrain accueillait, outre une habitation plus ou moins moderne et immense, un parc ou une allée où les 4x4 luxueux et les berlines haut de gamme étaient la norme. Il ne put voir ce qu’il en était au 37, car le mur faisait au moins trois mètres de haut et de gigantesques arbres, dont un séquoia cachait la vue. Il montra sa carte de visite en gros plan à la caméra fixée au-dessus de la porte après avoir sonné et celle-ci s’ouvrit aussitôt, le laissant pénétrer dans un univers rarement fréquenté jusqu’alors.

Il lui suffit de suivre l’allée recouverte d’un béton ciré beige pour arriver devant l’entrée majestueuse d’une maison s’élevant sur trois étages. C’était d’ailleurs plutôt un assemblage de volumes aux proportions imposantes dans le style rococo, comme entassés les uns sur les autres tel un monstrueux gâteau de mariage. Le second étage surplombait le premier en une avancée triangulaire à la proue de laquelle se tenait un homme qu’il reconnut. Celui-ci l’invita à emprunter un escalier métallique en colimaçon et Bony déboucha sur la terrasse où l’accueillit Rémi Giraudeau, homme de cinéma, producteur et metteur en scène.

Arthur fut surpris par sa taille. Il le croyait grand, il l’était tout autant que lui. Derrière le producteur, assise à une grande table en teck, une femme parfaitement maquillée et apprêtée se faisait servir un petit déjeuner par un employé de maison en col Mao. Bony s’inclina et tenta de rester calme et serein, ne voulant paraître intimidé et impressionné. Pourtant, il l’était. Et par la célébrité de ses hôtes et par le faste de la demeure ainsi que par le panorama. Le jardin, ou plutôt le parc s’étendait sur au moins cent mètres pour aller mourir en pente douce dans le fleuve. Il distingua tout au bout un embarcadère où était amarré un magnifique hors-bord. Entre le fleuve et la maison, une piscine bien sûr, mais aussi un court de tennis et une construction au toit plat, peut-être une salle de gym ou un squash.

Avec le soleil qui maintenant brillait dans un ciel sans nuages, l’endroit était absolument magnifique. On n’entendait aucun bruit de circulation, aucune nuisance sonore et bien au contraire, une musique douce, un adagio provenant de l’intérieur de la maison arrivait jusqu’à ses oreilles.

— Rémi Giraudeau, dit son hôte en lui serrant la main. Voici ma femme.

Et il le prit par le coude pour l’inviter à s’asseoir en sa compagnie.

— Thé ? Café ? Autre chose ?

Bony accepta un café qu’aussitôt le serveur en col Mao lui proposa dans une tasse en porcelaine avant que Giraudeau demande qu’on les laisse seuls.

— Quel est votre nom ? J’ai vu sur votre carte de visite le sigle de la MO.R.S.E., mais mademoiselle Dalloway ne m’a pas dit qui j’avais engagé.

— Oh ! Désolé. Arthur Bony. Mo… mademoiselle Dalloway a comme règle d’attribuer une affaire au détective qu’elle estime le plus apte à la résoudre.

— Eh bien, j’en suis enchanté, monsieur Bony. Je suppose que vous me connaissez, ainsi que mon épouse.

Le privé opina du chef et sourit à Lola Vestaly. Il n’en revenait pas d’être attablé en compagnie d’une actrice mondialement connue. Il se dit qu’il devait être d’usage pour une telle personne, compagne d’un metteur en scène et producteur aussi connu que Giraudeau, d’être toujours impeccablement habillée et maquillée, même à neuf heures du matin un week-end. Son mari par contre était plutôt relax, en bermuda beige et chemise en coton blanc, pieds nus dans des sandales de cuir. Il avait malgré cela une classe toute britannique, sans une once de graisse, les cheveux fournis qui commençaient à blanchir, soigneusement coiffés en arrière, de petites lunettes cerclées d’or perchées sur un nez très mince. Il devait s’entretenir et paraissait dix ans de moins que la cinquantaine qu’il devait avoir. Sa femme, qui n’avait pas encore ouvert la bouche, était simplement resplendissante, sa longue chevelure brune cascadant sur ses épaules nues. Elle portait une robe bustier bleu pâle et protégeait ses yeux avec de grandes lunettes aux verres bleuis. Arthur hésita à la regarder, ne voulant laisser paraître son malaise. Elle dut le remarquer et découvrit ses yeux. Il en fut soulagé. Son regard brilla d’intérêt et de cordialité, mais le privé y nota également un voile de souci.

— Avez-vous vu Le mystère Remington ou encore Demain, les chiens ? demanda Giraudeau.

Bony s’attendait à ce qu’on lui expose les raisons de sa visite. En quoi ces questions avaient-elles un rapport avec un chien ? Il fut surpris par la question. Il allait peu au cinéma, mais se souvint avoir vu Le mystère Remington à la télé quelques mois auparavant. Et il crut comprendre pourquoi Giraudeau mentionnait ces films. Dans le premier, un énorme chien jouait un rôle essentiel dans le déroulement de l’histoire et Arthur avait lu dans un magazine qu’un long-métrage d’après le roman de Simak était en préparation.

— J’ai vu Le mystère Remington. Je suppose que ma présence ici a quelque chose à voir avec ce chien que l’on voit dans ce film, et sans doute dans le second également ?

Giraudeau eut un petit sourire.

— Mlle Dalloway a eu raison de vous choisir monsieur Bony. Vous êtes perspicace.

Il n’avait pas grand mérite. Et depuis le « signe » de Zouky, il devait avoir plus de flair !

— Ce chien n’est pas un chien comme les autres. Il m’a coûté une fortune, à l’achat et en dressage.

— Et il t’a rapporté cent fois plus, intervint sa femme.

Bony fut troublé d’entendre le son de sa voix. Le même timbre velouté et un peu bas qu’on entendait sans ses films. Sur cette terrasse en cette matinée ensoleillée, c’était déconcertant et déstabilisant. Il faillit lever les yeux afin de voir si un perchman n’avait pas tendu un micro.

Son mari fit la moue et continua son discours.

— Ce chien, qui s’appelle Tishan, a été kidnappé. J’aimerais, je voudrais que vous le retrouviez, et ceci dans la discrétion la plus totale.

D’accord. Bony comprenait maintenant pourquoi Moneypenny avait accepté cette enquête qui était tout sauf la banale fugue d’un Zouky à sa mémère. Ce cabot devait coûter un pognon fou et il ne s’était pas égaré au bout du terrain en allant chasser une poule d’eau. On l’avait carrément kid ou plutôt dognappé pour sans doute en exiger une énorme rançon. Il posa la question à Giraudeau.

— J’ai reçu un courrier.

— Mais pourquoi ne pas avoir prévenu la police ?

Giraudeau reposa sa tasse délicatement.

— Dans mon métier, la communication est primordiale. Il faut savoir en faire pour certaines choses et rester très discret par ailleurs. Avertir la police aurait pour moi, pour ma société de production, des répercussions… désagréables. Comprenez que la confiance est un élément important dans ma profession. Si on apprenait que le chien qui doit tourner d’ici quelque temps dans un film budgété aujourd’hui à plus de cent millions, que ce chien a disparu, inutile de vous dire que je serais dans une merde noire.

— Je t’en prie, reste poli veux-tu ? intervint sa femme.

Bony se racla la gorge.

— Disparu ou enlevé ? Êtes-vous sûr que le chien n’a pas fugué, ou bien peut-être s’est-il accidentellement noyé dans l’Erdre ? On essaierait ainsi de profiter de sa disparition pour vous escroquer.

Lola (oui, c’est ainsi qu’Arthur raconterait l’histoire si on le questionnait par la suite, pour se rengorger un peu…) répondit à la place de son mari.

— Enlevé. Le chien n’était pas ici, et son collier était joint à la lettre comme preuve.

Giraudeau se leva et alla chercher une grande enveloppe qu’il déposa sur la table.

— Voici la lettre et le collier.

Bony examina les deux avec scepticisme. Tout ça sentait l’amateurisme à plein nez. Une demande de rançon avec des lettres découpées dans des journaux, un collier en cuir fauve avec le nom du cabot gravé sur une plaque en argent. Le ravisseur avait dû se faire mal au pouce à découper toutes ses lettres, alors qu’un simple courrier édité numériquement dans n’importe quel cyber café aurait fait l’affaire. Le collier, emballé dans un film plastique à bulles, sentait le chien à plein nez. Ce qui était normal, mais ajoutait à l’amateurisme du ravisseur. Pourquoi ne pas l’avoir désinfecté afin d’empêcher de faire suivre la trace par un autre chien ? Cela devait être possible. Il se promit de faire cela dès que possible. In fine, cette « affaire » n’allait guère lui prendre plus d’une journée s’il devait affronter un rigolo de la sorte. La rançon demandée était de cent mille euros.

— Cent mille euros… ça les vaut ? demanda-t-il.

— Oui et non, répondit Giraudeau. Il est assuré pour beaucoup plus, mais je tiens énormément à ce chien.

— Excusez-moi, mais il n’est pas précisé de lieu pour l’échange.

— Parce qu’on m’a téléphoné par la suite.

— Ah bon ? Mais, quand avez-vous reçu cette lettre ?

Giraudeau sembla un peu gêné.

— Il y a deux jours.

— Deux jours ! Et pourquoi avoir attendu tout ce temps ?

— Je préfère la discrétion, ce chien n’est pas un chien lambda, comprenez-le bien. Beaucoup d’intérêts sont en jeu et je voulais être certain d’engager la bonne personne pour le retrouver.

Bony émit mentalement de sérieux doutes sur le bien-fondé de cette affirmation. La flatterie avait toujours glissé sur lui, mais il eut un petit geste de la tête pour signaler qu’il n’y était pas insensible.

— Vous ne vous étiez pas aperçu que le chien avait disparu ?

— Il n’était pas ici. Ce n’est pas MON chien. Un chenil en avait la garde. On m’a averti mercredi matin qu’il avait disparu, ou plutôt qu’on l’avait enlevé.

— Et le ravisseur, il n’a pas exigé d’être payé immédiatement ?

— Nous en avons discuté.

— Ah bon ?

Giraudeau annonça la chose comme s’il s’agissait de la signature de l’état des lieux d’un appart. Où donc était tombé Bony ? Il examina à nouveau la lettre. Le gars avait-il vraiment eu tant mal au pouce qu’il avait ensuite opté pour le téléphone ? C’était ridicule, mais bon, cette histoire commençait de bien étrange façon. Il fallait à présent que le producteur et sa magnifique femme lui disent tout ce qu’il devait savoir à propos de ce chien qui valait une fortune. Finalement, remettre la main sur lui prendrait peut-être plus longtemps qu’il ne l’avait imaginé.

 

 

 

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Même jour, vendredi 28 juin

 

Il resta presque une heure chez l’homme de cinéma qui détailla l’historique de l’enlèvement du cabot. Celui-ci était sous la responsabilité d’un dresseur, dans un chenil de luxe entre Rennes et Nantes. Quand la bête coûte un certain prix, c’est l’homme qui le garde. Le chien devait prochainement être utilisé dans un long métrage produit par Cinégir, la société de Giraudeau. Bony avait en conséquence peu de temps pour le retrouver. Un matin, on avait découvert le box vide, ouvert et non forcé. Il n’y avait aucune trace, aucun indice. Enfin, c’est ce que déclara tout d’abord Giraudeau, mais Bony remarqua quelques différences de rythme dans le discours, des mains qui se crispaient, un lapsus, des signes qui lui laissèrent à penser qu’on ne lui disait pas l’entière vérité. Le privé demanda une photo de la star à quatre pattes. Il ne savait pas ce qu’était un Broholmer, n’en ayant jamais entendu parler. La bête était imposante, vraiment un beau chien et pas dans le genre chihuahua qu’on peut dissimuler dans une poche de poitrine. Un molosse en fait, originaire du Danemark, utilisé au moyen-âge pour chasser le cerf et garder les châteaux, lui dit-on par la suite.

Quant au coup de fil du ravisseur, Giraudeau n’avait pas pensé à l’enregistrer. La voix était déformée, mais elle lui sembla jeune à l’écoute. On exigea de lui la somme en billets de cinquante euros pour la déposer dans un lieu qui serait précisé par la suite. Bien sûr, comme dans un film américain, Giraudeau avait dit qu’il lui fallait du temps pour réunir le pactole, ce qui était faux. L’homme au bout du fil lui donna deux jours sinon la rançon serait majorée de 50 %. Il devait rappeler ce soir. Bony conseilla au producteur de penser cette fois-ci à enregistrer l’appel. Tout ça ressemblait vraiment à un mauvais film.

Il questionna Giraudeau sur la psychologie du toutou. Est-il docile ? Lunatique ?

Le cinéaste leva les yeux au ciel, la main balayant l’espace pour prendre la parole.

— Écoutez, ce chien est un investissement. Il faut voir avec Yann Soril, le dresseur. Je n’y connais absolument rien en chien.

Bony voulut en savoir plus sur les circonstances de l’enlèvement de Tishan et releva des contradictions et des erreurs.

— Monsieur Giraudeau, vous m’engagez pour retrouver ce chien. J’accepte, mais je ne pourrai faire ce travail si je ne connais pas tous les détails, si vous me cachez certaines choses. Je suis un privé, pas un flic. Je ne juge pas non plus. Vous payez, je bosse. On continue ou on arrête là ?

Le producteur fut surpris par cette réaction. Il réfléchit cinq secondes et hocha la tête.

— OK, OK. Inutile de raconter des salades, mais JE suis la victime, Bony. Soril, le dresseur, n’a pas donné signe de vie. J’ai tenté de le joindre, j’ai même envoyé quelqu’un là-bas. Rien. Je n’avais aucune nouvelle du chien jusqu’à ce que je reçoive la demande de rançon. Je suis tombé des nues. Je pensais qu’il était chouchouté dans ce chenil qui me coûte la peau des fesses et voilà qu’on me le pique.

— Vous avez pleine confiance en Soril ? Pourrait-il être le ravisseur ?

— Non, je ne crois pas. Ce serait stupide de sa part.

— Mais, il est seul à s’occuper de ce chenil ?

— Je crois qu’il y a quelqu’un d’autre, un jeune véto, mais je n’en sais rien à vrai dire.

Une visite en urgence s’imposait.

Bony admira le vaste parc et réalisa que malgré l’immensité du terrain, il n’y avait apparemment aucun animal domestique, ni chat, ni chien. Pourtant, on aurait pu créer une antenne de la SPA sans que cela gêne le moins du monde les habitants dans leur tour d’ivoire.