145 pages
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Le chien qui croquait les chatons

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Description

On rencontre parfois de drôles de cabots dans le milieu du cinéma. Arthur Bony, détective-enquêteur à la MO.R.S.E., la Mondiale de Recherches, Sécurité et Enquêtes, se voit confier une mission qui le laisse perplexe : retrouver une star du grand écran, kidnappé dans un chenil de luxe. Car l’idole a le poil lustré et n’accepte que la croquette bio ! Persuadé de ramener l’animal en moins de temps qu’il n'en faut pour abandonner son chien au bord de la route avant de partir en vacances, il tombe rapidement sur un os, puis s’aperçoit qu’on tente de la manipuler. L’enquête s’annonce plus difficile que prévu quand l’épouse du commanditaire, l’une des plus célèbres actrices de cinéma, lui demande d’en mener une autre. Les deux seraient-elles liées ? Entre un ancien légionnaire reconverti dans la sécurité, un petit malfrat et une comédienne sans grand talent, mais non sans imagination, Bony se voit promené entre Nantes et Loudun, sous le soleil de plomb de juillet, toujours cerné par des chiens dont un roquet prénommé Néron qui aimerait bien goûter aux mollets du privé.
J-M Pen partage son temps entre la peinture et l’écriture. « Le chien qui croquait les chatons » est son cinquième roman, et le troisième relatant les enquêtes de son héros, Arthur Bony, détective-enquêteur. Amateur de lectures variées, de la BD aux romans, polars et récits d’aventures, il réside à Nantes et fait partie de l’association des Romanciers Nantais.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2015
Nombre de lectures 7
EAN13 9782359626834
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

R é s u m é
On rencontre parfois de drôles de cabots dans le milieu du cinéma. Arthur Bony, détective-enquêteur à la
MO.R.S.E., la Mondiale de Recherches, Sécurité et Enquêtes, se voit confier une mission qui le laisse
perplexe : retrouver une star du grand écran, kidnappé dans un chenil de luxe. Car l’idole a le poil lustré et
n’accepte que la croquette bio ! Persuadé de ramener l’animal en moins de temps qu’il n'en faut pour
abandonner son chien au bord de la route avant de partir en vacances, il tombe rapidement sur un os, puis
s’aperçoit qu’on tente de la manipuler. L’enquête s’annonce plus difficile que prévu quand l’épouse du
commanditaire, l’une des plus célèbres actrices de cinéma, lui demande d’en mener une autre. Les deux
seraient-elles liées ? Entre un ancien légionnaire reconverti dans la sécurité, un petit malfrat et une
comédienne sans grand talent, mais non sans imagination, Bony se voit promené entre Nantes et Loudun,
sous le soleil de plomb de juillet, toujours cerné par des chiens dont un roquet prénommé Néron qui
aimerait bien goûter aux mollets du privé.

J-M Pen partage son temps entre la peinture et l’écriture. « Le chien qui croquait les chatons » est son
cinquième roman, et le troisième relatant les enquêtes de son héros, Arthur Bony, détective-enquêteur.
Amateur de lectures variées, de la BD aux romans, polars et récits d’aventures, il réside à Nantes et fait
partie de l’association des Romanciers Nantais.



Jean-Marie PEN

Le chien qui croquait les chatons

policier

ISBN : 978-2-35962-683-4
Collection Rouge
ISSN : 2108-6273

Dépôt légal février 2015

© Couverture Ex Aequo – JM PEN
© 2015 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous
pays.
Toute modification interdite.





Éditions Ex Aequo
6 rue des Sybilles
88370 Plombières les bains

www.editions-exaequo.fr







Merci au docteur Brulliard, vétérinaire à Nantes,
pour ses conseils et avis éclairés.




1



Vendredi 28 juin

Fallait-il attendre la fin du générique pour peut-être avoir la surprise de visionner un bêtisier ? En
même temps, un bêtisier pour un film policier où l’humour était aussi rare que le talent des acteurs, mieux
valait ne pas trop y compter. Pierre se tourna vers lui avec un demi-sourire. Apparemment, son fils avait
apprécié le film. Il se leva pour enfiler son manteau. Son père fit de même. Parfois, un bêtisier en fin de
générique peut éviter au réalisateur la livraison de dix kilos de popcorn de la part du spectateur mécontent,
afin qu’il s’en étouffe, si possible dans d’atroces souffrances et avec beaucoup de bruit, comme celui
produit par les irresponsables qui viennent tout exprès cerner votre siège avec leur baril de maïstransgénique sucré lorsque vous désirez tranquillement regarder le film. Cette fois-ci, il ne put même pas
compter là-dessus pour tenter de faire remonter sa note critique de 2 (pour les décors) à 3 !
— Superbe, hein ?
Arthur Bony et son fils Pierre ne partageaient pas les mêmes goûts cinématographiques. La chose était
entendue.
— Qu’on puisse aussi bien se moquer du monde ? répondit Arthur.
— T’as pas aimé le film, c’est ça ? Non, je te parlais de la nana, Camille Lawrence.
— OK. Une jolie personne dont la beauté est au moins aussi grande que son talent est infime. Non, mais
franchement ! Tu l’as vue sangloter lorsqu’elle apprend que son amant s’est fait tuer ? On dirait qu’elle
coupe des oignons en mâchant du chewing-gum !
— Ben moi j’ai bien aimé, et j’adore les oignons. Peut-être qu’il y en avait hors champ pour qu’elle
pleure réellement ?
Il décida d’oublier, et les oignons et ce navet et proposa à Pierre d’aller boire un pot. Il ne faisait pas
encore nuit, l’air était doux, les gens flânaient le long des quais, d’autres se dépêchaient de rentrer chez eux
afin sans doute de partir en week-end. C’était vendredi, à la mi-juin. Il était heureux de partager ces
quelques heures avec son fils qui habitait maintenant un petit studio en périphérie nantaise. Ils avaient
quelques jours de vacances qu’ils utilisaient au mieux de leurs envies, enfin surtout son fils. Pierre faisait le
tour de ses potes et Arthur avait une multitude de choses à faire, qu’il ne faisait pas. Chaque jour il se disait
qu’il partirait le lendemain dès l’aube prendre l’air sur la côte ou respirer une bonne bouffée de gas-oil sur
le périph parisien. Et le lendemain il laissait défiler les heures comme on laisse passer le train. Il avait hâte
qu’on veuille bien s’occuper de remplir ce temps libre en lui confiant un travail, une occupation motivante,
quelque chose d’utile. Son ressort était cassé depuis un certain temps. Depuis qu’il s’était retrouvé seul chez
lui en fait.
Pouvait-il se plaindre ? Non. Théoriquement, et eu égard aux « travailleurs » classiques qui pointaient à
l’usine ou étaient soumis à l’autorité d’un petit chef malfaisant, il était un privilégié. L’agence qui
l’employait — la MO.R.S.E. — la Mondiale de Recherches, Sécurité et Enquêtes le payait raisonnablement
en fonction des succès remportés en tant que détective privé. Encore fallait-il qu’il puisse exercer ses
talents, et en cette période pré-estivale, on ne se bousculait pas pour faire appel à lui. À croire que ses
contemporains étaient entrés dans un état de grâce compassionnelle où chacun accueillait la méchanceté
d’autrui avec la sérénité d’un moine tibétain shooté au beurre de yack nourri au cannabis. Devait-il
s’expatrier dans des terres plus propices, au Moyen-Orient ou bien en Afrique centrale par exemple, voire
même dans une belle démocratie comme les États-Unis où certains hommes savaient encore exercer sur
leurs compatriotes mille tortures morales ou physiques et où l’on pouvait prendre option « tir groupé » au
collège ? Il pourrait certainement être engagé là-bas pour retrouver un meurtrier ou un escroc. Car ici,
c’était le calme plat. C’était même pour ça qu’il avait pris quelques jours de congé. Enfin, c’était plutôt
Rosamund, la directrice de l’agence, qui lui avait ordonné de lui lâcher la grappe et de rester chez lui. Non,
avait-elle dit, il n’y a pas beaucoup de demandes d’enquêtes, et les rares missions disponibles avaient déjà
été confiées à ses collègues.
— Enfin quoi Moneypenny ! Tu aurais pu penser à moi, quand même, avait-il dit au téléphone.
— D’accord Arthur. Voyons voir… Ah ! Une mission exaltante pour toi : j’ai là une dame qui demande
qu’on lui retrouve Zouky, un charmant caniche abricot qui a disparu hier matin. Ou alors peut-être ce
monsieur, directeur d’un magasin de bricolage qui voudrait quelqu’un pour planquer dans son entrepôt parce
qu’on lui vole des parpaings. Quelle mission préfères-tu James ? Je préviens aussitôt Q pour t’équiper avec
des chaussures à croquettes incrustées dans les talons ou une caméra HD à vision nocturne intégrée dans tes
lunettes. Alors ?
— Euh… sans rire, c’est tout ce que tu as comme boulot à nous confier ?
— Eh oui Arthur ! Crois bien que j’en suis autant désolée que toi. Inutile de te dire que Zouky et le
bricoleur iront s’adresser ailleurs. En ce moment, c’est calme plat. Alors, cesse de m’appeler. Occupe-toi
comme tu l’entends, pars quelque temps en vacances, et si jamais j’hérite d’une mission intéressante, je te
passe un coup de fil.
Il avait donc obéi à Rosamund, et de toute façon on obéissait toujours à Rosamund ! Il allait profiter de
ces congés pour ranger les cartons de son déménagement. C’est du moins ce qu’il s’était dit.
Après la séance de cinéma avec Pierre et la bière en terrasse près du fleuve, il décida d’aller se
promener vers le quartier de Bouffay et du côté du château où l’on pouvait trouver de l’animation, des
concerts en plein air, des connaissances avec qui partager un verre. Il ne se trompait pas. Sur la place carrée
où avait été dressée la guillotine en 1793 et aujourd’hui traversée par les flâneurs et les touristes, il aperçut
deux de ses bons amis. Dans les rues escarpées du quartier, des odeurs délicieuses invitaient à s’asseoir
pour déguster des mets de toutes origines. Les tables des terrasses des cafés et restaurants sur la place etdans les petites rues pavées étaient prises d’assaut, tout le monde voulant profiter de l’ambiance quasi
estivale en cette fin de semaine. Ils eurent la chance de voir une table se libérer rue de la Bâclerie et peu
après passèrent commande, regardant d’un œil goguenard les passants en recherche d’une table libre. Il est
amusant de constater que le simple fait de passer du stade vertical à celui d’attablé change l’homme affamé
et las en un être supérieur et dédaigneux à l’encontre des manants errant désespérément pour enfin se caser
entre deux rangées de tables branlantes sur des pavés mal alignés. Ses deux amis qu’il n’avait pas revus
depuis plusieurs jours profitaient de l’absence de leurs compagnes pour se faire une sortie « entre
hommes ». Pour le célibataire qu’était Bony, c’était un repas entre amis. Pour eux, cela semblait être une
occasion de vérifier qu’ils avaient encore quelques atouts de séduction. Après deux mises en boîte de la
part d’une serveuse et d’une voisine de table, ils mirent fin à leur test, dans les rires. Arthur préféra cela. Ils
échangèrent sur leurs occupations respectives du moment. Sa réponse fut succincte.
— Pourquoi ne reprends-tu pas une affaire qui n’a jamais été résolue ? demanda Charles.
— Laquelle ? Jack l’Éventreur ? Le dahlia noir ? Le tueur du Zodiaque ?
— Ben les trois ! répondit Fabien. Ça va te prendre une journée à tout casser non ? Tu n’es pas le
nouveau Poirot de l’agence ?
Ils rirent tous deux. Fabien leva son verre pour signaler au serveur qu’ils n’avaient plus rien à boire.
Apparemment, il trouvait son plat un peu trop épicé.
— Bah ! J’aimerais bien, mais c’est que ça coûte un peu de sous d’enquêter, mes bons messieurs !
— La MO.R.S.E. peut bien t’engager pour ça. Ça roule pour vous non ?
Arthur eut une pensée pour Rosamund qui se plaignait de ses notes de frais et refusait toujours de lui
octroyer une Aston Martin comme voiture de fonction. Ce n’était guère étonnant de la part de quelqu’un
ayant du sang écossais dans les veines !
— Oh là ! Si je vous disais qu’on en est rendus à enquêter sur la disparition de chiens à mémère !
répondit-il en riant.
À cet instant, au milieu du brouhaha de la foule qui déambulait dans la petite rue pavée, il entendit
distinctement une voix aiguë appeler, « Zouky ! Ici ! » Il resta bouche bée et chercha des yeux qui avait crié.
Ses compagnons de table haussèrent un sourcil et Charles lui demanda la raison de sa surprise. Était-ce une
hallucination ? Y avait-il des champignons mexicains dans son omelette forestière ?
— Vous avez entendu ?
— Quoi donc ? demanda Fabien.
— Rien, non rien. J’ai… j’avais cru entendre quelqu’un.
Il reprit part à la discussion en se disant qu’il méritait vraiment ses congés. Pourtant, il aurait juré avoir
entendu crier « Zouky ! » Sans être particulièrement versé dans le paranormal ou l’ésotérisme il se demanda
si ce n’était pas un signe. Sa poche de pantalon se mit à vibrer, ce qui le fit sursauter et renverser sa
fourchetée. Charles le prit en photo pour, dit-il, « témoigner de la dégénérescence physique et intellectuelle
des employés de la MO.R.S.E. soumis aux cadences infernales ». Levant une épaule, Arthur extirpa son
portable pour lire un texto de Rosamund.
— Alors ? demanda Fabien.
— Tu es viré ? Pierre se marie ? On a retrouvé les poèmes que tu avais écrits étant ado ? poursuivit
Charles.
— Pourquoi pensez-vous que je ne peux recevoir que des mauvaises nouvelles ?
Ses deux amis sourirent.
— Bah ! Tu ne reçois QUE des mauvaises nouvelles. Les bonnes, tu ne nous en fais jamais part !
C’était un peu vrai, et Bony en prit soudainement conscience. Il avait pris pour habitude de taire les
choses agréables le concernant. Comme s’il était indigne d’être parfois privilégié, remercié, apprécié.
C’était idiot et il devait faire encore et toujours de plus amples efforts pour une meilleure estime de soi. Il
se promit d’en parler à son psy, enfin, dès qu’il aurait pris rendez-vous.
— Je peux te conseiller un collègue, lui dit Fabien, qui devait avoir suivi le cheminement de sa pensée.
Arthur oubliait parfois qu’il était psychiatre, car naturellement, en tant qu’ami, il ne pouvait l’accepter
comme patient et ils ne parlaient que très rarement de son boulot.
— J’ai vraiment l’air aussi dérangé ?
— Non, je te rassure. Autant que Charles ou moi, cette femme derrière toi, le serveur en face, celui en
salle ici ou le couple d’Allemands à côté. Tout le monde est dérangé, plus ou moins, d’après certains
critères, certaines appréciations, certains tests et de toute façon, il n’est pas nécessaire d’être « dérangé »
comme tu dis pour consulter, tu le sais bien !
— Ce qu’il veut dire, intervint Charles, c’est que contrairement à toi, Fabien est, lui, toujours sûr,
d’avoir du boulot ! ah ! ah !— Eh bien, détrompez-vous messieurs, leur dit-il en souriant. Je ne reçois pas QUE de mauvaises
nouvelles – sauf quand vous m’appelez — et la preuve en est que l’agence me propose une affaire.
— Super ! dit Charles. Alors ? Jack l’Éventreur ? Lesurques ? Qui a mis du piment dans la saucisse de
Fabien ?
Ce dernier regarda Charles avec suspicion.
— Non ! C’est toi hein ? lui demanda-t-il faussement outragé.
Charles rit en hochant la tête et sortit de la poche de sa veste un petit flacon de bhut jolokia, un piment
extrêmement fort ramené d’un séjour en Inde.
— Mais t’es dingue ! Punaise ! Je n’ai rien goûté de mon plat et j’ai la bouche en feu. Je m’apprêtais à
incendier le serveur !
— Aoh ! J’en ai mis une goutte ! se défendit Charles.
— Vous êtes vraiment des ados les mecs, dit Arthur.
Charles arrosa l’entrejambe de Fabien avec un verre d’eau, lui donnant ainsi raison.
— Bref ! dit Fabien. Alors, ta nouvelle affaire, c’est quoi ?
— Je ne sais pas. Je verrai ça chez moi. On m’envoie le dossier.
— Tu ne peux le consulter sur ton portable ?
— Eh non ! Je ne veux utiliser QUE le téléphone et les textos.
— Dis donc, mais ton fils a raison en fait. T’es vraiment un vieux maintenant !
— Je me demande en vous voyant si je ne préfère pas être un vieux con plutôt qu’un jeune crétin…


***


La perspective d’employer ses méninges à autre chose qu’aux mots croisés ou à l’apprentissage du
russe le ravit – oui, il avait d’abord eu cette idée saugrenue pour occuper ses jours de congé. Arthur Bony
était parfois très optimiste ! – et bien que pressé de rentrer chez lui après ce dîner bien arrosé, il se força à
délaisser le bus au profit de ses jambes. La montée vers la butte Sainte Anne jusqu’au musée Jules Verne fut
difficile ce soir-là. Enfin, il arriva chez lui, chemin des Rochers où il avait emménagé une semaine plus tôt.
Son intérieur était encore encombré de cartons et il avait du rangement à faire s’il voulait optimiser au
mieux les volumes des pièces de son petit pavillon, mais il se sentait déjà bien au milieu d’un fouillis qui
s’organiserait au fur et à mesure. Plusieurs de ses dossiers étaient dans des cartons empilés dans le bureau,
tout comme l’imprimante qu’il chercha durant une heure avant d’enfin la retrouver pour la rebrancher au PC.
L’email envoyé par Rosamund était très succinct et ne comportait aucun fichier joint. Arthur se demanda si
elle lui avait fait une blague, si elle pratiquait un humour typiquement britannique. Encore une fois, il pensa
qu’il y avait parfois des coïncidences réellement troublantes, car elle lui proposait de retrouver… un chien !
« C’est pas vrai ! Rosamund, les affaires vont-elles aussi mal que ça ? » se dit-il en relisant le texte du
courriel lui enjoignant de se présenter dès le lendemain à une adresse à Sucé-sur-Erdre. Mais cette affaire
ne devait pas concerner la disparition d’un quelconque « Zouky ». L’animal devait avoir une importance
considérable aux yeux de certaines personnes, notamment celles habitant au 37 chemin des Noyers dans
cette petite ville bourgeoise des bords de l’Erdre.
Il alla se coucher, perplexe, mais satisfait par ailleurs de n’avoir pas à se rendre à l’autre bout du
monde, ni même de la France à l’occasion de cette nouvelle mission. Enfin, il supposa que tel serait le cas,
mais cette enquête le conduirait peut-être à aller fureter très loin d’ici. Il espérait qu’il n’en serait rien et
qu’il pourrait parallèlement, chaque soir, continuer son emménagement. Charles et Fabien avaient peut-être
raison. Il se faisait vieux. Il aurait dû se moquer de vivre dans un bordel monstrueux, sachant seulement où
trouver la bouteille d’alcool et le paquet de cigarettes, comme le veut la représentation classique du privé à
l’américaine. Mais voilà, il avait arrêté de fumer, préférait un bon vin plutôt que le scotch et n’était pas
ricain.
Le lendemain, il prit la route assez tôt pour garer sa Rover après trois quarts d’heure, chemin des
Noyers. Ledit chemin, en fait une rue parfaitement goudronnée, mais qui se terminait en cul-de-sac sur la
rive était bizarrement vide de tout véhicule. En faisant quelques pas le long des murs d’enceinte des
propriétés, il comprit que personne ici ne laissait sa voiture garée dans la rue. Chaque parcelle de terrain
accueillait, outre une habitation plus ou moins moderne et immense, un parc ou une allée où les 4x4 luxueux
et les berlines haut de gamme étaient la norme. Il ne put voir ce qu’il en était au 37, car le mur faisait au
moins trois mètres de haut et de gigantesques arbres, dont un séquoia cachait la vue. Il montra sa carte de
visite en gros plan à la caméra fixée au-dessus de la porte après avoir sonné et celle-ci s’ouvrit aussitôt, le
laissant pénétrer dans un univers rarement fréquenté jusqu’alors.Il lui suffit de suivre l’allée recouverte d’un béton ciré beige pour arriver devant l’entrée majestueuse
d’une maison s’élevant sur trois étages. C’était d’ailleurs plutôt un assemblage de volumes aux proportions
imposantes dans le style rococo, comme entassés les uns sur les autres tel un monstrueux gâteau de mariage.
Le second étage surplombait le premier en une avancée triangulaire à la proue de laquelle se tenait un
homme qu’il reconnut. Celui-ci l’invita à emprunter un escalier métallique en colimaçon et Bony déboucha
sur la terrasse où l’accueillit Rémi Giraudeau, homme de cinéma, producteur et metteur en scène.
Arthur fut surpris par sa taille. Il le croyait grand, il l’était tout autant que lui. Derrière le producteur,
assise à une grande table en teck, une femme parfaitement maquillée et apprêtée se faisait servir un petit
déjeuner par un employé de maison en col Mao. Bony s’inclina et tenta de rester calme et serein, ne voulant
paraître intimidé et impressionné. Pourtant, il l’était. Et par la célébrité de ses hôtes et par le faste de la
demeure ainsi que par le panorama. Le jardin, ou plutôt le parc s’étendait sur au moins cent mètres pour
aller mourir en pente douce dans le fleuve. Il distingua tout au bout un embarcadère où était amarré un
magnifique hors-bord. Entre le fleuve et la maison, une piscine bien sûr, mais aussi un court de tennis et une
construction au toit plat, peut-être une salle de gym ou un squash.
Avec le soleil qui maintenant brillait dans un ciel sans nuages, l’endroit était absolument magnifique.
On n’entendait aucun bruit de circulation, aucune nuisance sonore et bien au contraire, une musique douce,
un adagio provenant de l’intérieur de la maison arrivait jusqu’à ses oreilles.
— Rémi Giraudeau, dit son hôte en lui serrant la main. Voici ma femme.
Et il le prit par le coude pour l’inviter à s’asseoir en sa compagnie.
— Thé ? Café ? Autre chose ?
Bony accepta un café qu’aussitôt le serveur en col Mao lui proposa dans une tasse en porcelaine avant
que Giraudeau demande qu’on les laisse seuls.
— Quel est votre nom ? J’ai vu sur votre carte de visite le sigle de la MO.R.S.E., mais mademoiselle
Dalloway ne m’a pas dit qui j’avais engagé.
— Oh ! Désolé. Arthur Bony. Mo… mademoiselle Dalloway a comme règle d’attribuer une affaire au
détective qu’elle estime le plus apte à la résoudre.
— Eh bien, j’en suis enchanté, monsieur Bony. Je suppose que vous me connaissez, ainsi que mon
épouse.
Le privé opina du chef et sourit à Lola Vestaly. Il n’en revenait pas d’être attablé en compagnie d’une
actrice mondialement connue. Il se dit qu’il devait être d’usage pour une telle personne, compagne d’un
metteur en scène et producteur aussi connu que Giraudeau, d’être toujours impeccablement habillée et
maquillée, même à neuf heures du matin un week-end. Son mari par contre était plutôt relax, en bermuda
beige et chemise en coton blanc, pieds nus dans des sandales de cuir. Il avait malgré cela une classe toute
britannique, sans une once de graisse, les cheveux fournis qui commençaient à blanchir, soigneusement
coiffés en arrière, de petites lunettes cerclées d’or perchées sur un nez très mince. Il devait s’entretenir et
paraissait dix ans de moins que la cinquantaine qu’il devait avoir. Sa femme, qui n’avait pas encore ouvert
la bouche, était simplement resplendissante, sa longue chevelure brune cascadant sur ses épaules nues. Elle
portait une robe bustier bleu pâle et protégeait ses yeux avec de grandes lunettes aux verres bleuis. Arthur
hésita à la regarder, ne voulant laisser paraître son malaise. Elle dut le remarquer et découvrit ses yeux. Il
en fut soulagé. Son regard brilla d’intérêt et de cordialité, mais le privé y nota également un voile de souci.
— Avez-vous vu Le mystère Remington ou encore Demain, les chiens ? demanda Giraudeau.
Bony s’attendait à ce qu’on lui expose les raisons de sa visite. En quoi ces questions avaient-elles un
rapport avec un chien ? Il fut surpris par la question. Il allait peu au cinéma, mais se souvint avoir vu Le
mystère Remington à la télé quelques mois auparavant. Et il crut comprendre pourquoi Giraudeau
mentionnait ces films. Dans le premier, un énorme chien jouait un rôle essentiel dans le déroulement de
l’histoire et Arthur avait lu dans un magazine qu’un long-métrage d’après le roman de Simak était en
préparation.
— J’ai vu Le mystère Remington. Je suppose que ma présence ici a quelque chose à voir avec ce chien
que l’on voit dans ce film, et sans doute dans le second également ?
Giraudeau eut un petit sourire.
— Mlle Dalloway a eu raison de vous choisir monsieur Bony. Vous êtes perspicace.
Il n’avait pas grand mérite. Et depuis le « signe » de Zouky, il devait avoir plus de flair !
— Ce chien n’est pas un chien comme les autres. Il m’a coûté une fortune, à l’achat et en dressage.
— Et il t’a rapporté cent fois plus, intervint sa femme.
Bony fut troublé d’entendre le son de sa voix. Le même timbre velouté et un peu bas qu’on entendait
sans ses films. Sur cette terrasse en cette matinée ensoleillée, c’était déconcertant et déstabilisant. Il faillit
lever les yeux afin de voir si un perchman n’avait pas tendu un micro.
Son mari fit la moue et continua son discours.— Ce chien, qui s’appelle Tishan, a été kidnappé. J’aimerais, je voudrais que vous le retrouviez, et
ceci dans la discrétion la plus totale.
D’accord. Bony comprenait maintenant pourquoi Moneypenny avait accepté cette enquête qui était tout
sauf la banale fugue d’un Zouky à sa mémère. Ce cabot devait coûter un pognon fou et il ne s’était pas égaré
au bout du terrain en allant chasser une poule d’eau. On l’avait carrément kid ou plutôt dognappé pour sans
doute en exiger une énorme rançon. Il posa la question à Giraudeau.
— J’ai reçu un courrier.
— Mais pourquoi ne pas avoir prévenu la police ?
Giraudeau reposa sa tasse délicatement.
— Dans mon métier, la communication est primordiale. Il faut savoir en faire pour certaines choses et
rester très discret par ailleurs. Avertir la police aurait pour moi, pour ma société de production, des
répercussions… désagréables. Comprenez que la confiance est un élément important dans ma profession. Si
on apprenait que le chien qui doit tourner d’ici quelque temps dans un film budgété aujourd’hui à plus de
cent millions, que ce chien a disparu, inutile de vous dire que je serais dans une merde noire.
— Je t’en prie, reste poli veux-tu ? intervint sa femme.
Bony se racla la gorge.
— Disparu ou enlevé ? Êtes-vous sûr que le chien n’a pas fugué, ou bien peut-être s’est-il
accidentellement noyé dans l’Erdre ? On essaierait ainsi de profiter de sa disparition pour vous escroquer.
Lola (oui, c’est ainsi qu’Arthur raconterait l’histoire si on le questionnait par la suite, pour se rengorger
un peu…) répondit à la place de son mari.
— Enlevé. Le chien n’était pas ici, et son collier était joint à la lettre comme preuve.
Giraudeau se leva et alla chercher une grande enveloppe qu’il déposa sur la table.
— Voici la lettre et le collier.
Bony examina les deux avec scepticisme. Tout ça sentait l’amateurisme à plein nez. Une demande de
rançon avec des lettres découpées dans des journaux, un collier en cuir fauve avec le nom du cabot gravé
sur une plaque en argent. Le ravisseur avait dû se faire mal au pouce à découper toutes ses lettres, alors
qu’un simple courrier édité numériquement dans n’importe quel cyber café aurait fait l’affaire. Le collier,
emballé dans un film plastique à bulles, sentait le chien à plein nez. Ce qui était normal, mais ajoutait à
l’amateurisme du ravisseur. Pourquoi ne pas l’avoir désinfecté afin d’empêcher de faire suivre la trace par
un autre chien ? Cela devait être possible. Il se promit de faire cela dès que possible. In fine, cette
« affaire » n’allait guère lui prendre plus d’une journée s’il devait affronter un rigolo de la sorte. La rançon
demandée était de cent mille euros.
— Cent mille euros… ça les vaut ? demanda-t-il.
— Oui et non, répondit Giraudeau. Il est assuré pour beaucoup plus, mais je tiens énormément à ce
chien.
— Excusez-moi, mais il n’est pas précisé de lieu pour l’échange.
— Parce qu’on m’a téléphoné par la suite.
— Ah bon ? Mais, quand avez-vous reçu cette lettre ?
Giraudeau sembla un peu gêné.
— Il y a deux jours.
— Deux jours ! Et pourquoi avoir attendu tout ce temps ?
— Je préfère la discrétion, ce chien n’est pas un chien lambda, comprenez-le bien. Beaucoup d’intérêts
sont en jeu et je voulais être certain d’engager la bonne personne pour le retrouver.
Bony émit mentalement de sérieux doutes sur le bien-fondé de cette affirmation. La flatterie avait
toujours glissé sur lui, mais il eut un petit geste de la tête pour signaler qu’il n’y était pas insensible.
— Vous ne vous étiez pas aperçu que le chien avait disparu ?
— Il n’était pas ici. Ce n’est pas MON chien. Un chenil en avait la garde. On m’a averti mercredi matin
qu’il avait disparu, ou plutôt qu’on l’avait enlevé.
— Et le ravisseur, il n’a pas exigé d’être payé immédiatement ?
— Nous en avons discuté.
— Ah bon ?
Giraudeau annonça la chose comme s’il s’agissait de la signature de l’état des lieux d’un appart. Où
donc était tombé Bony ? Il examina à nouveau la lettre. Le gars avait-il vraiment eu tant mal au pouce qu’il
avait ensuite opté pour le téléphone ? C’était ridicule, mais bon, cette histoire commençait de bien étrange
façon. Il fallait à présent que le producteur et sa magnifique femme lui disent tout ce qu’il devait savoir à
propos de ce chien qui valait une fortune. Finalement, remettre la main sur lui prendrait peut-être plus
longtemps qu’il ne l’avait imaginé.


2



Même jour, vendredi 28 juin

Il resta presque une heure chez l’homme de cinéma qui détailla l’historique de l’enlèvement du cabot.
Celui-ci était sous la responsabilité d’un dresseur, dans un chenil de luxe entre Rennes et Nantes. Quand la
bête coûte un certain prix, c’est l’homme qui le garde. Le chien devait prochainement être utilisé dans un
long métrage produit par Cinégir, la société de Giraudeau. Bony avait en conséquence peu de temps pour le
retrouver. Un matin, on avait découvert le box vide, ouvert et non forcé. Il n’y avait aucune trace, aucun
indice. Enfin, c’est ce que déclara tout d’abord Giraudeau, mais Bony remarqua quelques différences de
rythme dans le discours, des mains qui se crispaient, un lapsus, des signes qui lui laissèrent à penser qu’on
ne lui disait pas l’entière vérité. Le privé demanda une photo de la star à quatre pattes. Il ne savait pas ce
qu’était un Broholmer, n’en ayant jamais entendu parler. La bête était imposante, vraiment un beau chien et
pas dans le genre chihuahua qu’on peut dissimuler dans une poche de poitrine. Un molosse en fait, originaire
du Danemark, utilisé au moyen-âge pour chasser le cerf et garder les châteaux, lui dit-on par la suite.
Quant au coup de fil du ravisseur, Giraudeau n’avait pas pensé à l’enregistrer. La voix était déformée,
mais elle lui sembla jeune à l’écoute. On exigea de lui la somme en billets de cinquante euros pour la
déposer dans un lieu qui serait précisé par la suite. Bien sûr, comme dans un film américain, Giraudeau
avait dit qu’il lui fallait du temps pour réunir le pactole, ce qui était faux. L’homme au bout du fil lui donna
deux jours sinon la rançon serait majorée de 50 %. Il devait rappeler ce soir. Bony conseilla au producteur
de penser cette fois-ci à enregistrer l’appel. Tout ça ressemblait vraiment à un mauvais film.
Il questionna Giraudeau sur la psychologie du toutou. Est-il docile ? Lunatique ?
Le cinéaste leva les yeux au ciel, la main balayant l’espace pour prendre la parole.
— Écoutez, ce chien est un investissement. Il faut voir avec Yann Soril, le dresseur. Je n’y connais
absolument rien en chien.
Bony voulut en savoir plus sur les circonstances de l’enlèvement de Tishan et releva des contradictions
et des erreurs.
— Monsieur Giraudeau, vous m’engagez pour retrouver ce chien. J’accepte, mais je ne pourrai faire ce
travail si je ne connais pas tous les détails, si vous me cachez certaines choses. Je suis un privé, pas un flic.
Je ne juge pas non plus. Vous payez, je bosse. On continue ou on arrête là ?
Le producteur fut surpris par cette réaction. Il réfléchit cinq secondes et hocha la tête.
— OK, OK. Inutile de raconter des salades, mais JE suis la victime, Bony. Soril, le dresseur, n’a pas
donné signe de vie. J’ai tenté de le joindre, j’ai même envoyé quelqu’un là-bas. Rien. Je n’avais aucune
nouvelle du chien jusqu’à ce que je reçoive la demande de rançon. Je suis tombé des nues. Je pensais qu’il
était chouchouté dans ce chenil qui me coûte la peau des fesses et voilà qu’on me le pique.
— Vous avez pleine confiance en Soril ? Pourrait-il être le ravisseur ?
— Non, je ne crois pas. Ce serait stupide de sa part.
— Mais, il est seul à s’occuper de ce chenil ?
— Je crois qu’il y a quelqu’un d’autre, un jeune véto, mais je n’en sais rien à vrai dire.
Une visite en urgence s’imposait.
Bony admira le vaste parc et réalisa que malgré l’immensité du terrain, il n’y avait apparemment aucun
animal domestique, ni chat, ni chien. Pourtant, on aurait pu créer une antenne de la SPA sans que cela gêne
le moins du monde les habitants dans leur tour d’ivoire.
Il s’apprêta à questionner Lola Vestaly quand celle-ci se leva et appela le majordome. Elle ne semblait
pas, elle non plus, être du genre à se balader avec un Yorkshire coincé dans son sac Vuitton ou à passer ses
soirées comme Colette à caresser des chats par dizaines en lisant un bouquin près de la cheminée. Elle avait
chaussé à nouveau sa paire de lunettes et il sembla à Bony qu’elle désirait plus cacher ses émotions que se
protéger du soleil.
Giraudeau jeta un coup d’œil à sa montre et poussa un juron. Le privé se vit tout à coup poussé vers la
sortie. Lola Vestaly adressa un léger signe de tête au privé. Sous l’ourlet des lèvres carmin, ses dents
brillèrent en un sourire aimable puis elle se dirigea vers l’embarcadère au bout de la propriété, escortée du
majordome portant une valise. Arthur les vit s’éloigner vers le fleuve alors qu’il retournait à sa voiture.Giraudeau, resté sur la terrasse, lui fit un signe d’adieu. En allant faire demi-tour au bout de la rue, Bony
aperçut le hors-bord qui se dirigeait lentement vers l’aval du fleuve, vers Nantes. Pratique pour éviter les
bouchons, agréable l’été lorsqu’il fait beau et chaud, peut-être un peu long si l’on est pressé. Lola Vestaly ne
devait pas l’être. Arthur vit sa silhouette chapeautée se découper dans une tache de soleil. Il aurait
volontiers fait de même et emprunté une barque pour ramer nonchalamment en admirant les petits châteaux et
les belles demeures éparpillés sur les rives du fleuve, mais l’heure n’était pas à la rêverie.
De Sucé jusqu’au Grand Fougeray, le patelin où se trouvait le chenil, il n’y avait pas beaucoup de
distance et il se gara un peu plus tard sur la grand-place devant l’église. Le café-tabac-brasserie lui permit
d’aller manger un casse-croûte en laissant traîner une oreille. Les rares habitués étaient du genre taiseux. Il
tenta d’engager la conversation en caressant d’un doigt dégoûté un vieux et gros chien mangé par les mites
qui somnolait entre les tables. Il plaisanta auprès du patron sur les capacités d’attaque dudit chien qui lui
semblait plus apte à faire fuir les consommateurs en émettant des flatulences immondes de temps à autre
qu’à repousser un cambrioleur myope et grabataire. On ne lui apprit rien de plus que ce qu’il savait déjà, à
savoir que le chenil de Yann Soril était à la sortie du village, près de la tour Duguesclin. Le temps était
magnifique lorsqu’il sortit du café sur la place quasi déserte. Il prit la photo et le collier du Broholmer dans
sa voiture et repartit vers le vestige du château du coin, un donjon que le connétable aurait conquis par ruse.
La balade fut très agréable, le parc autour du donjon tout autant, et il arriva devant deux petits bâtiments en
bordure de route desquels s’échappaient des jappements.
Il fit le tour des lieux, mais c’était fermé. Comment était-ce possible ? Les coups frappés
vigoureusement contre la porte ne suscitèrent d’autres réactions que des aboiements redoublés. Giraudeau
lui avait fourni le téléphone et l’adresse du dresseur. Après deux appels infructueux, il retourna à sa voiture
et fit quelques kilomètres jusqu’à Messac où habitait Soril. Personne ne lui ouvrit la porte, mais elle n’était
pas verrouillée. L’endroit sentait le renfermé, était sombre et en désordre. Il appela, aucune réponse. Des
photos éparpillées par terre, des reliefs de repas se desséchant sur une table basse, des bouteilles à moitié
vides, tout cela n’augurait rien de bon. Dans la minuscule cuisine, un homme écroulé sur la table tenait à la
main une bière dont le contenu s’était renversé. Grand et carré d’épaules, il n’avait pas trente ans, un crâne
rasé et une boucle à l’oreille. Bony s’approcha du corps qui puait le vomi. L’homme respirait doucement.
— Monsieur Soril ?
Un grognement se fit entendre. Bony lui prit l’épaule. L’homme bougea un peu et tomba de sa chaise.
— OK. Permettez que j’aère un peu ! On se croirait dans un chenil, c’est peut-être normal remarquez si
vous êtes bien Yann Soril. N’est-ce pas ?
Le privé profita de la semi-inconscience du propriétaire du lieu pour jeter un œil dans chaque pièce.
Sur le mur du salon il eut confirmation que c’était bien Soril qui cuvait écroulé dans la cuisine. Des photos
au mur, devant le chenil et avec des chiens, le montraient seul, ou avec d’autres personnes. Dans un cadre
sur une tablette, on le voyait en compagnie de Giraudeau, sans doute sur un plateau de tournage. À part ça,
Bony ne trouva rien qui puisse l’intéresser. Il revint à la cuisine. La station horizontale sur le plancher gras
semblait convenir à l’homme qui maintenant émettait des bruits de bouche assez répugnants. Bony remplit un
saladier à l’évier et en balança le contenu sur son visage. Après la douche, quelques cafés et deux aspirines,
il put enfin répondre aux questions du privé. Bony lui montra sa carte professionnelle et la photo du cabot.
— J’ai été engagé par Rémi Giraudeau. C’est à propos de Tichon.
— Tishan, dit Soril en soupirant.
— Oui, Tishan. Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Ce qui s’est passé ?
Aux dires du dresseur, Bony comprit que les astres, Dieu, le destin, l’Ankou peut-être, avaient choisi de
l’élire comme meilleure victime du mois.
Depuis plusieurs jours, il n’avait pas mis un pied dans son chenil et se fichait complètement du chien de
Giraudeau.
— Ma femme m’a quitté ! Qu’est-ce que j’en ai à foutre de ce cabot !
Bony cessa très rapidement de considérer Soril comme l’éventuel ravisseur du clébard. Le gars était
anéanti par le départ de sa dulcinée et s’était répandu en pleurs et en bières un peu partout dans la maison
depuis plusieurs jours. Néanmoins, après avoir refait surface, Soril se rendit compte que sa situation n’était
pas des plus florissantes et que, s’il avait perdu sa femme, il risquait aussi de perdre son chenil et sa
maison.
— Pff ! Oui, c’est vrai, j’ai merdé, mais y’a Philippe, il s’occupe du chenil. Il a sans doute emmené
Tishan pour une radio ou quelque chose.
— Philippe ?
— C’est mon aide, un jeune véto que j’ai formé.— J’aurai besoin de son nom et de son adresse. En tous cas, il n’est pas au chenil. J’en arrive et il n’y a
personne.
— Merde ! C’est vrai. Il avait des vacances à prendre ! Merde de merde !
Bony considéra Soril avec un mélange de compassion et d’énervement.
— Bon, si vous voulez bien vous bouger, on doit y aller immédiatement.


* * *


Un concert de jappements salua leur arrivée. L’odeur était très forte, la chaleur élevée, tout comme
l’anxiété de Yann Soril quand il constata l’absence de Tishan dans son box. Bony connaissait des SDF qui
auraient été heureux de dormir là. Tapis moelleux, chauffage électrique, arrivée d’eau, un miroir (peut-être
obligatoire lorsqu’on est acteur ?) et même un petit poste de télévision !
— C’est pour regarder 30 millions d’amis ?
Soril considérait que ça pouvait aider à calmer les pensionnaires de temps à autre. Bah ! Pourquoi pas
après tout, les chiens doivent avoir un max de temps de cerveau disponible.
— Dites-moi, tous vos animaux sont logés à la même enseigne ?
Le dresseur répondit par la négative. Seuls quelques-uns, dont Tishan, bénéficiaient de boxes spacieux
et sécurisés.
— Sécurisés ? Apparemment, ça n’a pas empêché quelqu’un de se tirer avec le chien.
— En fait, la caméra de surveillance que vous pouvez voir en haut du mur est en panne depuis quelque
temps. J’attendais un réparateur.
Une porte d’accès étant immédiatement accessible à côté du box, on n’avait pas eu grand mal à l’ouvrir
et à piquer le chien, la porte grillagée du box n’étant fermée qu’avec un loquet.
— Pas de cadenas sur la porte ? demanda Arthur.
— Non, puisque je suis toujours présent sur place, ou bien Philippe. Et la nuit, je ferme tout à clef.
Tout en répondant aux questions de Bony, le dresseur faisait le tour des niches pour alimenter les
chiens, les abreuver, nettoyer les excréments. Fort heureusement pour lui, il n’y avait que cinq autres chiens,
mais deux d’entre eux, des petits formats dont Bony ignorait complètement la race avaient l’air mal en point.
Ils n’avaient rien mangé depuis lulure et l’un était déshydraté comme une éponge au milieu du lac salé.
— Vous pourriez me dire quand Tishan a été enlevé, à première vue ?
Soril emmena le privé dans le box de la star canine.
— Hum, je dirais depuis peu. Plus d’eau, plus de croquettes, des merdes un peu partout.
— C’est bien le collier du chien ?
Bony lui montra l’objet avec la plaque en argent gravé. Il allait la prendre, mais le privé l’en empêcha,
gardant le collier dans un chiffon.
— Vous avez certainement un chien pisteur ici, un as capable de retrouver un nain pygmée grâce à un
poil pubien, non ?
Il réfléchit deux secondes.
— Volpone ! Oui, bien sûr, on peut essayer.
Et il revint quelques minutes plus tard avec un Saint-Hubert tout plissé, frétillant de la queue,
apparemment content de se dégourdir les pattes et d’avoir enfin eu sa ration de croquettes. Soril lui fit sentir
le collier et Volpone, truffe au sol, commença par inspecter le box de Tishan consciencieusement. Le chien
pensa peut-être qu’il aurait dû faire du cinoche pour bénéficier d’un tel régime de faveur. Enfin, il partit
vers la porte que Bony ouvrit et ils furent dehors, courant après le chien fermement tenu en laisse par le
dresseur. Ils traversèrent un petit bois pour déboucher près d’un parking de supermarché où Volpone cercla
durant cinq minutes en reniflant le sol.
— Je crois que la piste s’arrête là, dit Soril.
— Bon ! Eh bien, ç’est déjà super ! Ramenez l’as de la truffe au chenil et offrez-lui double ration de
saucisses ce soir, il l’a bien mérité. Je vous appelle pour vous tenir au courant.
Arthur retourna à sa Rover pour venir se garer sur le parking désert dont le mur extérieur était équipé
d’une caméra de surveillance. Dans le vide-poche de sa voiture, il gardait une fausse carte de flic que son
fils avait bidouillée sur ordinateur. Il risquait gros, mais il avait toujours remarqué qu’une carte tricolore
avec en gros le mot « police » faisait plus d’effet, même montrée deux secondes, qu’une carte de visite
siglée MO.R.S.E.
Il en eut à nouveau confirmation lorsque deux minutes plus tard, il exigea du directeur du magasin de lui
montrer les enregistrements de la caméra. Sans doute était-ce la première fois qu’un flic lui demandait devisionner les films. Il allait avoir quelque chose d’original à raconter à sa femme ce soir. Bien sûr, il n’y
avait pas de bandes, mais des archives numériques. Le responsable de la télésurveillance fit défiler
plusieurs fichiers vidéo en accéléré et Bony lui tapa sur l’épaule quand il vit sur l’écran un gars sortir du
petit bois bordant le parking avec Tishan en laisse. Celui-ci fut ensuite embarqué dans un 4x4 dont la plaque
d’immatriculation frontale était malheureusement maculée de boue. Par contre, en manœuvrant pour sortir,
celle de l’arrière fut visible un court instant. Arthur prit note de deux lettres et deux numéros qu’on pouvait y
voir en se disant que la plaque devait certainement être fausse et demanda qu’on lui fasse des impressions
d’écran du type.
L’enquête avançait aussi vite que Volpone suivant un lapin sur la lande. Tishan avait été enlevé mardi
24 juin vers dix-huit heures, soit quatre jours auparavant. Ça faisait un moment, mais il était satisfait, tout
comme le directeur du supermarché, aussi content que le chien tout à l’heure (mais Bony ne sut pas s’il
frétillait), s’imaginant déjà passer à la télé régionale avec l’enseigne de son magasin en arrière-plan pour un
témoignage exclusif. Il demanda s’il pouvait avoir des éclaircissements sur l’enquête et ne se rappelait pas
le nom de l’enquêteur, qu’il avait mal lu et mal entendu à son arrivée. Arthur avait-il mal énoncé son
patronyme et lui avait-il montré sa carte rapidement ? C’était étonnant…
— Lupin. Inspecteur Lupin. Non, je suis désolé et je vous demanderai votre plus totale discrétion, à
vous ainsi qu’à vos employés. Le succès de l’enquête en dépend, je peux compter sur vous ?
— Euh… bien sûr, inspecteur. Je serai convoqué ?
— Si cela s’avère nécessaire. En attendant, faites comme si je n’étais jamais venu. Au revoir cher
monsieur.


***


Arthur examina la photo du ravisseur. Avec ses lunettes de soleil et sa capuche, on ne pouvait rien
distinguer de ses traits. Jeans, baskets, a priori un Européen, plutôt grand et mince. Un gars entre vingt et
trente ans d’après son allure. Quant au numéro d’immatriculation, il manquait un chiffre et des lettres, mais
c’était jouable.
Rosamund aurait pu aider à retrouver le propriétaire de la voiture. Elle connaissait une tripotée de gens
chez les flics, les gendarmes, des services dont Bony ne connaissait pas l’existence, et même au Quai
d’Orsay où le nom de Dalloway n’était pas inconnu du Ministre en personne. Il se demandait parfois
comment elle s’y prenait pour avoir un tel carnet d’adresses, mais il suffisait de la voir une seule fois pour
comprendre. Avec son charme, son bagout, son intelligence et le petit accent anglais qui ravissait les
oreilles françaises, elle était charmante. Mais aujourd’hui samedi, il n’était pas certain de la trouver à
l’agence et il préféra joindre quelqu’un d’autre qui, paradoxalement, n’avait jamais rencontré Rosamund
alors qu’ils étaient tous deux souvent étroitement associés aux enquêtes de Bony. Et si chacun connaissait
l’existence de l’autre, ils ne s’étaient jamais vus autrement qu’en photo.
Il appela donc Le Gentil, le capitaine de gendarmerie avec lequel il entretenait des relations cordiales,
quoique parfois tendues lorsqu’il empiétait sur ses plates-bandes. Ils se connaissaient bien maintenant et le
gendarme l’avait maintes fois aidé. Après son séjour à Saint-Pierre et Miquelon, il avait été muté en région
PACA, pour le plus grand bonheur de son épouse. Lui et Bony ne passaient pas leurs vacances ensemble,
mais ils avaient toujours plaisir à se revoir. Arthur ne fut pas étonné de le savoir au boulot en ce samedi
matin – ce gars ne devait pas savoir ce qu’est un week-end – et lui demanda sans trop y croire s’il pouvait
lui donner un nom. Le Gentil maugréa, comme à son habitude, mais le rappela quelques minutes plus tard.
— Bruno Solacchi, 108 rue de Corinthe à Rennes. Un petit délinquant, une condamnation.
— Ah bon ! ? C’est vraiment sa bagnole ? Un 4x4 Toyota ? J’le crois pas.
— Affirmatif. Je ne vous ai rien dit bien sûr.
— Bien sûr ! Vous rajoutez ça à mon ardoise.
— Pff ! Mieux vaut être sourd… Salut Bony !
Arthur en était sûr. C’était vraiment du boulot d’amateur. Le mec enlève le chien avec sa propre
bagnole ! Bon. Il était encore tôt. Direction Rennes. Avec un peu de chance, il ramènerait Tishan à
Giraudeau le soir même.


3



Mardi 25 juin

Bruno Solacchi avait hâte de se débarrasser du cabot dont la grosse tête bienveillante dodelinait dans le
rétroviseur. Non parce que le chien bavait sur les fauteuils, car à vrai dire son vieux 4x4 en avait vu
d’autres et Solacchi n’était pas un acharné de la propreté. On avait quand même exigé de lui qu’il enlève de
son coffre tous les machins qui l’encombraient : bricoles diverses, pots de peinture, sacs, vieilles paires de
chaussures et même une caisse à outils dont il avait souvent l’usage en raison des pannes fréquentes. Il lui
avait aussi fallu nettoyer à fond, avec javel et grattoir, à croire qu’il allait accueillir un chien de luxe hyper
fragile. Bruno n’avait jamais eu de chien et il avait plus pour habitude de leur distribuer des coups de pied
qu’une caresse sur le museau, mais il n’imaginait pas qu’un bestiau aussi grand et costaud puisse être
fragile, objet de la sollicitude de beaucoup de personnes et surtout, qu’il puisse représenter autant d’argent !
Il lui semblait avoir déjà vu cet animal quelque part et comprenait mal qu’on puisse porter autant d’intérêt à
un chien sinon lorsqu’on est vieux et ramolli du bulbe, comme sa voisine par exemple.
Il avait d’abord été surpris par l’odeur forte dans le chenil. Puis plus encore de trouver le molosse dans
un box mieux aménagé et rangé que son propre appartement. Un instant, il pensa que le chien avait quitté sa
cage pour venir squatter chez le proprio, mais non, c’était bien sa « niche », avec une gamelle et un coussin.
Il savait qu’il n’y aurait personne dans le chenil et s’en était assuré en faisant le tour des bâtiments. De plus,
la caméra de surveillance était en panne. C’est du moins ce dont on l’avait assuré. Il en fut persuadé plus
tard, car il n’eut aucune difficulté à mettre une laisse au chien et à l’entraîner à l’extérieur, le molosse le
suivant docilement grâce aux mots qu’on lui avait dit de répéter.
En regardant la tête du Broholmer dans le rétro, il avisa la plaque du collier et s’arrêta sur le bord de la
route pour vérifier quelque chose. Il y lut le nom du cabot, un nom de bagnole pensa-t-il, parfaitement
ridicule, mais ce qui l’intrigua fut la nature même de la plaque. Pas d’erreur, c’était de l’argent massif. Il
n’en revenait pas et hésita un instant, mais on lui avait bien dit qu’il fallait ramener le chien, en bonne santé,
sans problème aucun et avec le collier, c’était impératif. En reprenant place derrière son volant, il pensa
demander une rallonge, car ce chien n’était vraiment pas un bâtard ramassé à la fourrière et devait valoir
encore plus d’argent que ce qu’il pensait. Quelque temps plus tard, il prit la bretelle de la quatre-voies pour
arriver dans la zone commerciale près de Bain de Bretagne puis arrêta la voiture au bout d’une rue triste
bordée de deux entrepôts jaunâtres. Le chien sortit du coffre et alla compisser un bout de muret avant d’être
emmené vers l’une des deux bâtisses. Le portable de Solacchi sonna une fois la porte franchie et une voix
exigea que le chien soit attaché à un anneau dans le mur.
— Voilà, c’est fait, mais j’ai eu des soucis.
La voix ne répondit pas. Bruno estima qu’il devait continuer.
— Il va me falloir plus d’argent, j’ai pris des risques et des clients du supermarché m’ont vu.
La voix cette fois-ci fit entendre un petit rire.
— Bien essayé, mais ça ne marche pas. Je me fiche qu’on vous ait vu ou pas et vous n’aurez rien de
plus. Vous êtes en ce moment dans ma ligne de mire et vous n’avez qu’une seule option : prendre l’argent
qui est devant vous et disparaître. Estimez-vous heureux que je daigne vous laisser ce dédommagement
malgré votre demande. Je me suis bien fait comprendre, n’est-ce pas ?
Bruno jetait un œil inquiet dans toutes les directions, en haut, sur l’espèce de passerelle qui desservait
des bureaux vides, en bas, derrière des containers et des caisses où l’homme pouvait se trouver. Il avait eu
l’idée saugrenue de reprendre le chien et de repartir vite fait, mais c’était courir le risque de prendre une
balle et puis qu’aurait-il fait ensuite ? Il n’y avait pas pensé, d’ailleurs il pensait rarement. Il ne savait pas à
qui appartenait la voix. C’était lui qu’on avait contacté. Il s’avança prudemment, empocha l’enveloppe et
repartit à reculons, méfiant et apeuré. Une fois la porte refermée derrière lui, il entendit le chien aboyer. Des
gros « wouf ! » qui résonnèrent dans l’entrepôt.
Le chien s’agitait en tirant sur la laisse accrochée à l’anneau. Un homme descendit de l’un des bureaux
à l’étage. Sa haute stature l’obligea à baisser la tête en passant sous les poutrelles. Sous un blouson de cuir
fauve, un tee-shirt moulait une puissante musculature forgée par des années d’entraînement et un engagement
dans la Légion Étrangère. Son crâne rasé luisait comme un pommeau de canne et seule une minuscule perleenchâssée dans le lobe de l’oreille droite mettait un peu de fantaisie dans un visage aux traits fermés. Il
s’approcha doucement du molosse avec un petit os à mâcher qui déclencha une soudaine éruption baveuse.
— Calme. Voilà, t’es un beau chien, n’est-ce pas ? dit l’homme en le caressant entre les oreilles.
Tishan s’allongea et commença à ronger la friandise. On ne l’avait pas habitué à de tels cadeaux, son
dresseur veillant à ce qu’il maintienne un poids idéal et ne le nourrissant que de croquettes haut de gamme.
C’était une journée faste pour lui, moins pour Bruno Solacchi qui s’en retournait, dépité, dans son
appartement minable. Il était d’ailleurs si minable qu’il décida aussitôt arrivé de repartir pour se payer une
virée avec le contenu de l’enveloppe.
Pendant ce temps, le Broholmer se vit soulagé de son collier qui fut remplacé par un autre, tout aussi
solide, mais sans plaque en argent gravé. Son standing baissa d’un seul coup, mais Tishan s’en moqua
comme de sa première croquette. Son nouveau maître mit le collier précieux accompagné d’une lettre dans
une enveloppe renforcée, y inscrivit le nom de Rémi Giraudeau avec l’inscription « personnelle » et inséra
celle-ci dans une autre enveloppe plus grande qu’il posterait à l’intention des productions Cinégir. Il tapa
ensuite un court texto et alluma une cigarette en regardant le chien qui avait déjà presque dévoré son os.
La porte de l’entrepôt grinça sur ses gonds lorsqu’une jeune femme fit irruption dans le local. Blonde,
de taille moyenne avec des traits délicats, elle n’avait aucun maquillage et était habillée grossièrement d’un
pantalon informe et d’une veste d’homme sur un chemisier en coton bleu. Sans être belle, elle dégageait un
charme auquel n’était pas insensible l’homme qui l’embrassa brièvement sur les lèvres.
— Tout va bien ? lui demanda-t-elle.
Il hocha la tête et la questionna à son tour.
— Personne ne t’a vue rentrer ?
— Bien sûr que non. C’est désert ici. Bon, je l’emmène ?
L’homme alla détacher le chien qui haussa les oreilles quand la femme enveloppa ce qui restait de l’os
à mâcher.
— Tout doux Tishan, dit-elle.
L’homme fit monter le chien à l’arrière d’une vieille camionnette des postes à laquelle on avait ajouté
de gros hublots convexes sur les flancs et le hayon arrière. La jeune femme s’installa derrière le volant.
— Fais gaffe à ce chien. Tu es certaine que tes parents ne verront rien ?
— Mais non, je te l’ai déjà dit. C’est le trou du cul du monde là-bas, mon père est impotent et ma mère
ne met jamais un pied ailleurs que dans la cour. Jamais elle n’ira dans les dépendances. Elle passe ses
journées dans sa cuisine avec la télé à fond. T’inquiète !
Elle démarra tranquillement, Tishan installé derrière, heureux d’avoir retrouvé le bout d’os qu’il
décida de terminer dans l’instant.
L’homme regarda la camionnette s’éloigner et vrilla son mégot sur le sol, l’air songeur. Il rentra
tranquillement chez lui, un appartement spacieux au cinquième et dernier étage dans les nouveaux quartiers
sur l’île de Nantes. En admirant la Loire noire qui ondulait doucement entre ses berges, il tenta d’imaginer
la tête de Giraudeau lorsqu’il recevrait l’enveloppe. Il était satisfait de la façon dont se déroulait son plan.
Le coup de bol avait surtout été d’apprendre que la femme de Soril l’avait largué et que celui-ci était au
bord du suicide. Oui, pour l’instant, tout allait bien.
Il leva haut sa canette de bière et porta un toast.
— À la tienne, escroc !


4



Samedi 29 juin

Le quartier était minable. Des rues tristes, au bitume défoncé, aucun commerce sinon une supérette
taguée à outrance sur un terre-plein hideux à quelques pâtés du domicile de Bruno Solacchi. Quand le GPS
de Bony lui eut dit qu’il était arrivé rue de Corinthe, il pensa qu’une mise à jour des fichiers du bidule
s’imposait. Ça ne pouvait pas être la bonne adresse. Il n’y avait là qu’un long mur en ciment qui s’écroulait
par plaques. Derrière se trouvait un ensemble de générateurs et de poteaux électriques ainsi que des
casemates plantées çà et là sur un terrain immense. Sans doute un parc EDF. Le Gentil avait-il fourni une
info bidon ? Arthur descendit de la Rover pour aller examiner de plus près l’endroit. Pas une âme à
l’horizon, même pas un chat pelé. Trois voitures amochées garées le long du trottoir, plus une quatrième un
peu plus loin, enfin ce qu’il en restait, car elle avait dû flamber récemment. Derrière lui, des petits
immeubles à deux étages aux façades lépreuses trouées de fenêtres grises et poussiéreuses. À croire que
personne n’habitait cette rue. Pourtant, l’un des immeubles portait le numéro 105. La piaule de Solacchi
devait donc bien être quelque part en face. Il traversa la rue et longea le mur craquelé et en partie écroulé,
puis dépassa le parc EDF. Il aurait dû garder la voiture qui était à présent à plus de cent mètres. Enfin, il
arriva après un léger virage sur la gauche devant un immeuble identique à ceux aperçus plus haut. Ah ! Il y
avait là une lueur de vie, car une fenêtre au rez-de-chaussée laissait passer de la lumière à travers les volets
rouillés. Il entendit même la voix d’un présentateur de télé qui beuglait les nouvelles. Il se dit que les
samedis soirs à Rennes étaient loin d’être aussi festifs qu’aux Vieilles Charrues, il est vrai qu’il n’était pas
« rue de la soif » près de la place des Lices, mais dans un quartier paumé comme il y en a tant autour des
grandes villes. La porte d’entrée de l’immeuble étant entrouverte, il mit un pied dans un couloir aux tons
marronnasses qui sentait le chou. Bien qu’il fasse encore jour, Bony n’y voyait absolument rien et dut
éclairer avec son portable pour trouver un interrupteur. Une ampoule nue et parsemée de crottes de mouches
éclaira faiblement trois boîtes aux lettres qui tenaient par miracle accrochées au mur. La première n’avait
plus de porte, la seconde avait été forcée, mais rafistolée avec un fil de fer et la troisième était flambant
neuve, en acier zingué, estampillée « Maryvonne Leclaireux ».
— Qu’est-ce que vous voulez ?
Il se retourna surpris en entendant des aboiements hargneux puis une voix nasillarde et caverneuse. Une
voix féminine. Enfin, il en eut confirmation en voyant de quelle gorge elle provenait. Une… oui, une femme
se tenait dans l’encadrement de la porte de l’appartement duquel s’échappait le son d’une télévision à fond.
Elle avait de longs cheveux gris filasses, affichait au moins une soixantaine d’années, épaisse et courte sur
pattes, aussi épaisse que haute, habillée d’une espèce de plaid qui avait dû être écossais de nombreuses
années auparavant et elle était particulièrement peu aimable, tout comme son chien tenu fermement par le
collier. Décidément, il était cerné par les cabots !
— Qu’est-ce vous foutez ici ? Y’a rien à voler. Foutez l’camp ou j’lâche Néron qui vous bouffera les
couilles !
Le Néron en question semblait plein d’appétit à voir sa gueule grande ouverte sur une denture
apparemment robuste et surtout pointue. Bony craignit que sa maîtresse ne puisse le tenir assez fermement.
Le molosse, tant désireux de changer son plat du soir pour une tranche de privé bien saignante, se tenait sur
ses pattes arrière et s’étranglait en voulant attaquer.
— Ta gueule Néron ! hurla le monstre.
— Pardon de vous avoir dérangée, chère madame, mais je suis détective et je mène une enquête sur une
personne qui logerait dans cet immeuble.
Elle haussa un sourcil broussailleux et lui arracha presque des mains sa carte de visite.
— Y’a qu’moi et le crevard de Corse ici.
— Loin de moi l’idée d’enquêter à votre sujet chère madame, il s’agit bien de monsieur Solacchi.
Elle resta sur l’expectative et fila un coup de tatane à Néron qui rentra en couinant dans l’appartement,
puis elle ferma la porte. Un peu de calme revint en même temps que les émanations de chou se firent plus
discrètes.
— Pourriez-vous me dire si vous l’avez vu récemment ?— Il est plus là. Il s’est barré.
— Et depuis quand, si vous vous en souvenez ?
— Hmm, c’était le soir du téléfilm sur la 2. Ouais, mardi soir.
— Vous l’avez vu partir ?
— Bien sûr ! Cet abruti s’est garé comme un con devant ma fenêtre avec sa grosse bagnole. J’l’ai
engueulé naturellement. Il m’a insultée, naturellement, pis il est monté chez lui au s’cond. J’ai été dans
l’couloir pour lui dire d’aller garer son gros cul ailleurs et il est r’descendu deux minutes après. Il m’a dit
d’aller me faire foutre et il est reparti.
Arthur admira la richesse de son récit, concis, précis, sans chichis, parfait !
— Avez-vous une idée de l’endroit où il a pu aller ?
— Aucune et j’en ai rien à cirer !
— D’accord. Bruno Solacchi est fortement soupçonné d’avoir trempé dans une affaire louche, un rapt
de chien pour être plus précis et…
— M’étonne pas ! Il aime pas les chiens, c’t’enflure ! J’espère que vous l’flinguerez c’t’enfoiré !
— Chère madame Leclaireux, j’essaie de faire mon travail au mieux, croyez le bien. Et d’ailleurs,
pensez-vous que je pourrais jeter un œil à l’appartement de ce monsieur ?
— Oh ! Allez-y ! Mais dites-moi, qui m’dit qu’vous êtes vraiment détective ? Z’avez même pas d’arme
ni d’chapeau !
Maryvonne Leclaireux avait raison, Bony avait oublié de se déguiser… Elle avait dû en rester à Gabin
et Guy Marchand à la télé.
— Parce que mon feutre est resté dans ma Traction et quant au revolver je n’en ai pas besoin avec un
minable du genre de ce Bruno Solacchi.
— Ouais, z’avez raison. C’est vraiment une loque. C’est au s’cond, y’a qu’une porte.
— Une dernière chose si vous permettez. Auriez-vous remarqué la présence d’un gros chien au pelage
crème dans le 4x4 de votre voisin ?
— Non. J’ai bien vu son gros cul, comme j’vous l’ai dit, il était juste devant ma f’nêtre, c’t’empaffé, et
y’avait pas d’chien d’dans, pis mon Néron l’aurait senti sinon !
Arthur se demanda comment la truffe de son cabot pouvait sentir quelque chose dans cette atmosphère
empuantie par le chou, mais il la remercia chaleureusement pour son témoignage.
Elle réintégra son antre, accompagnée par les aboiements de son cador qui eut à nouveau droit à un « ta
gueule ! » retentissant.
Il monta jusqu’à l’étage en évitant de racler le mur de la cage d’escalier. Le revêtement était marron
tout comme le reste, mais il ne savait pas exactement si c’était de la peinture. La porte de l’appartement du
premier était condamnée, avec deux planches croisées clouées sur les chambranles. Celle du second était
fermée, mais en partie rongée par l’humidité et Bony se demanda si la couleur verte n’était pas de la
moisissure. Il n’eut pas besoin de forcer la serrure qui n’existait pas. L’odeur dans l’appartement était
épouvantable et alla ouvrir la fenêtre et la porte en grand pour tenter de créer un courant d’air. La piaule
n’était pas en désordre, car il n’y avait que très peu de meubles. Une petite table et une chaise dans un coin
avec un vieux frigo qui fuyait près de l’évier et un matelas en mousse, immonde, posé sous la fenêtre. Sinon,
un butagaz, une poêle noire et cabossée et une casserole dans le même état. Contre le mur et éparpillés dans
la pièce, plusieurs sacs en plastique renforcé, de ceux vendus dans les hypermarchés, remplis de papiers,
objets divers, linges plus ou moins sales et d’autres trucs dont il ne parvint pas à définir l’utilisation. Le
degré de saleté devait atteindre douze sur l’échelle de la mère du privé qui allait de 1 (poussière normale
après un délai de 24 h de nettoyage) à 10 (état d’un local de dix mètres carrés après une beuverie durant
deux jours entre dix fumeurs ne s’étant pas lavés depuis une semaine et n’ayant mangé que des kebabs). La
salle de bains n’aurait dû prendre qu’un L. Il ne trouva là aucun indice indiquant qu’un chien y avait
séjourné. Solacchi avait dû le « livrer » avant de rentrer chez lui, ce qui était d’ailleurs logique. Aucune
adresse sur les rares lettres trouvées dans les sacs ne lui permit de remonter plus loin la piste du Corse.
Après vingt minutes à fouiller dans cette misère, il décida de rentrer sur Nantes. Il lui fallait réfléchir à un
autre moyen pour remettre la main sur ce satané chien.
Il redescendit et alla frapper à nouveau chez Maryvonne Leclaireux.
— Qu’est-ce vous voulez encore ? comprit Bony malgré les jappements aigus de Néron.
— Un petit service. Cela vous dérangerait-il de m’appeler dès que votre voisin du dessus reviendra au
bercail ?
— Pourquoi j’ferais ça ?
— Pour mettre hors de nuire quelqu’un qui maltraite les animaux, c’est une bonne raison non ?
La mégère haussa ses épaules grasses en faisant la moue.
— C’est une bonne raison qui n’me rapportera qu’dalle !— Bien. Mettons que ce billet pourrait procurer à ce cher Néron des croquettes premier choix.
Le billet de cinquante euros disparut rapidement sous l’épaisseur du plaid.
— Chuis pas une balance, mais avec un pourri comme lui, oui, ça peut s’faire. Fermez bien en r’partant.
La porte claqua à nouveau au nez de Bony.
— Merci. Ce fut un plaisir, dit-il en se dirigeant vers la sortie.
L’air frais de la rue lui sembla particulièrement pur après les effluves endurés. Ses pas résonnèrent sur
le trottoir le long du parc EDF qui se colorait de taches orange et rose dans le jour déclinant. Il eut peur une
seconde de retrouver sa vieille Rover transformée en barbecue, voire même évaporée, mais à sa grande
satisfaction, elle l’attendait sagement.
Il quitta le quartier pouilleux pour en rallier un autre, plus vivant et pimpant, sur les berges de la
Vilaine, près du centre-ville où habitait Philippe Le Floch. Le jeune véto, l’auxiliaire de Soril, l’accueillit
avec intérêt. Bony s’étonna qu’il n’ait pas répondu à ses appels téléphoniques.
— Ah ! Désolé, mais je suis en vacances, et j’ai horreur des portables. De plus, vous avez du pot de me
trouver chez moi. Je suis souvent sorti. Mais pourquoi cette question ?
Bony fut convaincu après seulement quelques minutes qu’il n’avait rien à voir avec l’enlèvement du
chien. C’est d’ailleurs Philippe qui avait signalé à Soril que la caméra de surveillance dans le chenil était
en rideau. Bony nota quelques lignes dans son calepin, pour la forme, puis lui souhaita le bonsoir. Il n’avait
plus rien à faire à Rennes et reprit la route vers le sud.
Au téléphone, Giraudeau lui apprit qu’on lui avait demandé de déposer la rançon de cent mille euros
près d’un pilier du pont de la Jonelière. L’argent devait être mis dans un sac étanche et déposé dans une
poubelle lundi matin. La conversation n’avait pas duré plus de deux minutes et la voix déformée n’était pas
reconnaissable. Bony réfléchissait au moyen que le ravisseur avait prévu pour récupérer l’argent. Déjà il
était gonflé de choisir un endroit aussi proche de l’hôtel de police, distant de quelques centaines de mètres.
Peut-être allait-il venir chercher le sac en bateau ? Arthur ne voyait que cela, le pont à sa base n’étant
accessible qu’à pied. Mais comment pouvait-il croire qu’on allait ainsi le laisser partir avec le fric ?
C’était du grand n’importe quoi. En revenant sur Nantes, Bony imagina le type dans un petit bateau
électrique, de ceux qu’on peut louer pour se balader à deux à l’heure sur le fleuve, et il souriait. Il souriait,
car finalement, Rosamund lui avait octroyé une mission ridicule qui n’était pas digne de la réputation de
l’agence. À sa place, il aurait honte de ponctionner Giraudeau de la somme exorbitante des honoraires,
enfin, de ceux de la MO.R.S.E.… malheureusement pour lui.
Cependant, il avait perdu la trace du clébard. Solacchi était sûrement un rigolo, mais Bony ignorait où
il se trouvait et surtout ce qu’il avait fait de Tishan. Il savait seulement que le Corse l’avait enlevé mardi en
fin d’après-midi, puis qu’il était revenu peu après chez lui pour aussitôt en repartir. Le monstre parfumé au
chou n’avait pas vu de chien à l’arrière du 4x4. Ça signifiait donc que celui-ci avait été déposé quelque
part, entre le Grand Fougeray et Rennes. Un molosse de cette taille ne passe pas inaperçu. Il était peut-être à
présent enfermé dans une cave ou au fond du garage d’une maison isolée, loin de tout voisinage susceptible
de le remarquer ou de l’entendre aboyer. À la campagne, très certainement. Le Broholmer valant un paquet
de pognon, nul doute qu’on en prenait soin, et qu’on le gardait dans la région. Bony ne croyait pas qu’on ait
pu l’emmener loin d’ici, ou alors la demande de rançon était du pipeau et jamais Giraudeau ne reverrait sa
star poilue.
Il était tard et les bords de l’Erdre étaient à présent désertés par les promeneurs en cette fin de semaine.
Seuls quelques jeunes restaient à discuter en s’alcoolisant doucement avec des packs de bières. Giraudeau
recevait chez lui quelques amis qui profitaient de la douceur vespérale dans le parc éclairé par de
magnifiques lampions japonais. On demanda au privé de patienter dans un petit bureau meublé art déco.
Avec un soupçon d’imagination, on pouvait se croire chez Hercule Poirot. Arthur ne put apercevoir aucune
célébrité, si tant est qu’il y en eût à la réception, et personne ne le vit. Le producteur voulait rester discret. Il
avait troqué sa panoplie de vacancier contre un élégant costume dont le prix de la seule veste aurait sans
doute réglé la location mensuelle d’un appart en bord de mer. Il n’avait que quelques minutes à lui
consacrer. Tant mieux, Bony était crevé. Ils écoutèrent l’enregistrement de la conversation téléphonique
avec le ravisseur. Classique : une voix déformée par un filtre numérique. Pas d’accent reconnaissable, une
élocution claire, pas de fautes de français, un ton calme, aimable et posé. La voix semblait avoir été
ellemême enregistrée, ne répondant à aucune des questions de Giraudeau. Il y avait peut-être quelque chose
d’exploitable pour les labos techniques de la police, mais ce n’était pas à l’ordre du jour et ils n’avaient
plus que vingt-quatre heures avant la remise de la rançon, fixée lundi matin à cinq heures.
Bony assura Giraudeau qu’il serait à poste, prêt à suivre l’homme qui viendrait sans doute par le
fleuve. Le cinéaste demanderait de son côté à deux malabars à son service de se poster de chaque côté des
piles du pont. L’enquêteur s’inquiéta un peu de cette initiative, mais après tout, il était le patron et même sic’était la vie d’une star de ciné qui était en jeu, ce n’était pas Lola Vestaly ou Marylin Monroe, mais un
molosse baveux qui ne sentait pas le 5 de Chanel.
Avait-il déjà préparé la rançon ?
À la question, Giraudeau affirma que l’argent serait disposé dans un sac en temps et en heure. Arthur
demanda des précisions, mais son interlocuteur devint un peu irascible. Bony gênait, une fois de plus,
comme le fait en général un privé. Ses invités attendaient Giraudeau, il avait d’autres priorités que cette
histoire de chien.
Bien, Arthur ne s’incrusta pas.
— Je n’ai pas vu votre charmante épouse ? dit-il. Elle m’a semblé inquiète de la disparition de Tishan.
Giraudeau le fixa deux secondes.
— Lola, inquiète ? Vous vous méprenez, monsieur Bony. De toute façon, elle s’est absentée. Elle a des
rendez-vous sur Paris.
On frappa à la porte du bureau. On le réclamait. Il dit qu’il arrivait et raccompagna Arthur pour
s’assurer peut-être qu’il n’allait pas gambader à travers le parc pour quémander des autographes.
Le lit du privé l’attendait. Il y verrait plus clair le lendemain et c’est avec soulagement qu’il gara la
voiture une demi-heure plus tard devant chez lui. Il avait une faim de loup et dévora un sandwich en
consultant ses mails. Son copain Charles, qui était vétérinaire, l’informait de tout ce qui concernait le
Broholmer. Il lirait ça demain. Il en avait un peu marre des cabots. Il eut la bonne surprise de recevoir des
nouvelles d’Arabelle rencontrée à Saint-Pierre et Miquelon. Cela lui fit chaud au cœur, et il s’endormit peu
après en rêvant de ses yeux clairs et aussi d’un gros chien qui mangeait du chou en aboyant comme un
roquet…


5



Dimanche 30 juin

Chemin des Rochers, c’est un silence sépulcral qui aurait dû accompagner la grasse matinée de Bony,
mais la sonnerie du téléphone y mit un terme. Il décrocha en maugréant.
— Dimanche, pas là, rappelez…
— Arthur, debout ! Tu as un TGV pour Paris à 8h45. Arrivée à 11h25 à Montparnasse.
— Moneypenny ? Que… apparemment, tu n’as pas bien compris le concept du week-end. Tu sais ces
deux jours qui signifient « fin de semaine », repos, congé, grasse mat et glandage.
— Non. Puisque tu es chrétien, tu devrais te lever aux aurores pour aller à la messe. C’est pour ça
qu’on a créé le week-end, pas pour fainéanter dans un lit ! Tu as raté la messe ? Tant pis pour toi, mais ne
t’avise pas de rater le TGV.
— Que suis-je censé aller faire à Paris aujourd’hui ?
— Midi, rendez-vous chez Lola Vestaly.
Il s’assit sur le bord du lit, maintenant parfaitement réveillé.
— Lola Vestaly ? Que veut-elle ?
— Elle a laissé un message cette nuit pour demander à te rencontrer aujourd’hui. Elle t’engage, mais je
n’en connais pas le motif et elle exige la plus totale discrétion, naturellement. Nous sommes les seuls à être
au courant, ça veut dire : interdiction d’en parler à quiconque.
— Pourquoi ne pas confier cette mission à quelqu’un d’autre ?
— Inutile d’accaparer deux limiers pour interroger les mêmes personnes. Tu as déjà rencontré pas mal
de gens non ? Et tu peux très bien t’occuper de deux choses en même temps. Je croyais que tu avais un côté
féminin très développé ?
— Ben voyons ! Ne serait-ce pas plutôt pour faire des économies de notes de frais ?
— Objection votre honneur. J’aurais confié ça à Ludivine qui est sur Paris. Réfléchis un peu.
— Admettons… Sinon, Lola Vestaly a-t-elle des nouvelles à propos de l’enlèvement du chien ?
— Je n’en sais rien. Tu verras avec elle. Allez grouille. J’ai laissé les instructions sur ta boîte mail.
Bon sang ! Il sauta dans la douche, puis dans ses fringues et finalement le p’tit déj qu’il prit deux heures
plus tard dans le wagon-bar. Après le mari, c’était au tour de sa femme de l’engager, mais il n’en
comprenait pas la raison. Il subodorait autre chose, sans lien avec le rapt du cabot, un secret de famille, une
liaison, quelque chose que la morale réprouve en tous cas. Le secret absolu, pas seulement la discrétion,
était exigé. Le courriel de Rosamund était comme souvent très succinct. « Lola Vestaly désire te rencontrer
pour t’engager, à son domicile parisien, ce jour dimanche à midi, 58 rue Goethe. Secret absolu exigé. »
Si elle faisait appel à lui et pas à un autre enquêteur de la MO.R.S.E., c’était pourtant en raison de son
enquête sur le chien. Y avait-il quelque chose qu’elle lui aurait caché ? Et si oui, pourquoi l’engager et non
tout simplement lui passer un coup de fil ou le voir ? Bah ! Rosamund devait être satisfaite, les affaires
reprenaient et il lui importait peu que l’on soit payé deux fois pour le même travail, bien au contraire. Il
cessa de s’interroger, referma son portable et regagna sa place pour attendre l’arrivée en lisant le journal.


* * *


Paris resplendissait sous le soleil de juin, mais il ne put guère en goûter les bienfaits. Il avait peu de
temps pour rallier la petite rue du 16e. Il prit le métro jusqu’à Alma-Marceau et arriva pile à midi devant le
porche de l’immeuble haussmannien. La gardienne, non pas la concierge – il n’y avait que dans les vieux
romans populaires et dans les palaces d’aujourd’hui qu’on trouvait encore des concierges – l’accueillit avec
beaucoup d’amabilité, voire de chaleur. On l’avait prévenue (ceci expliquait peut-être cela) et il sonna peu
après au premier étage. Il fut à nouveau quelque peu déstabilisé quand Lola Vestaly ouvrit la porte. Sa tenue
dominicale avait dû être travaillée devant une glace tant elle était à la fois naturelle, décontractée et
soigneusement étudiée, avec un pantalon à pinces sur une chemise indienne ample en soie bleue emperlée. Àses pieds, des chaussons de danse également bleu pâle. Son maquillage léger mettait en valeur deux yeux
aux teintes sombres qui exprimaient une sourde tension intérieure. Elle sembla s’apaiser tout à coup quand
Bony la salua. Elle l’invita à la suivre et ils longèrent un couloir tapissé de plusieurs photos d’elle, seule ou
accompagnée de gens parmi lesquels il reconnut des acteurs célèbres. Le salon meublé de luxueux canapés
de cuir blanc et d’un fauteuil de relaxation aurait pu illustrer la page déco d’un magazine huppé. Tout dans
les bibelots, cadres, toiles abstraites aux murs, jeu d’échec aux pièces sculptées, et jusqu’à la chaîne hi-fi
qu’on aurait pu confondre avec une installation conceptuelle, témoignaient du goût sûr, mais néanmoins sans
grande originalité de la maîtresse de maison, ou bien du décorateur payé à prix d’or. Mais Arthur n’était pas
là pour piquer des idées de déco afin de remeubler sa maison.
Elle voulut s’assurer qu’il n’avait pas été suivi.
— Par qui donc ?
— Je ne sais pas. Il y a parfois des paparazzi en planque devant l’immeuble.
— Ah ! Je n’ai pas remarqué. Mais peut-être auriez-vous préféré un bistrot ou ailleurs ?
— Non, ce n’est pas grave. Et j’ai demandé à Rosalie, la gardienne, de dire que vous étiez de sa
famille si quelqu’un vous a vu entrer.
Bon, il comprenait maintenant pourquoi Rosalie avait été si aimable avec lui. Il avait naïvement pensé
que son charme ravageur avait une nouvelle fois agi au-delà de toute espérance… Penser à faire une bise à
la gardienne en repartant, se dit-il.
— Monsieur Bony, je crains pour la vie de, d’un… ami très cher.
Il écouta, son calepin à la main. Lola Vestaly était certes en tenue décontractée, mais il remarqua les
doigts qui se tordaient, le regard qui se perdait parfois, les lèvres qui se pinçaient en prononçant certains
mots. Jouait-elle son rôle d’amante éplorée ? On n’était pas sur un tournage. Son discours fait de
circonvolutions, de métaphores et d’approximations l’exaspéra rapidement.
— Madame Vestaly, nous sommes seuls dans votre appartement. Je n’ai pas de micro caché, pas de
mini-caméra, seulement ce calepin dans lequel je note ce que vous me dites, mais je ne pourrai bien faire le
travail pour lequel vous voulez m’engager si vous me cachez certaines choses et ne me les dites pas
simplement, honnêtement.
Elle resta muette peut-être quatre secondes, se leva et contourna le canapé pour aller ouvrir le tiroir
d’un chiffonnier peint en rouge sang. Elle lui tendit la photo d’un homme d’une trentaine d’années, brun, au
profil droit comme une statue grecque, athlétique et souriant de toutes ses belles dents blanches. L’archétype
du mec qu’on ne veut pas voir dans une soirée lorsqu’on a décidé de ne pas rentrer seul chez soi. Le genre
d’individu qui vous met minable simplement en paraissant.
— Kevin Di Massi. Je n’ai plus de nouvelles de lui depuis mardi et je suis… très inquiète.
— Excusez-moi, mais que motive cette inquiétude ?
— Nous devions nous voir mercredi après-midi. Je n’ai aucune nouvelle de lui. J’ai tenté de le joindre,
son téléphone ne répond pas.
Il comprenait à présent le voile de tristesse qu’il avait cru discerner sur son visage lorsqu’il l’avait
rencontrée pour la première fois chez Giraudeau à Sucé.
— Bien sûr, votre mari ignore tout de cette liaison ?
— Mon mari et moi menons une vie qui nous éloigne souvent l’un de l’autre et nous confronte à des
tentations auxquelles il est parfois difficile de résister.
— Je n’émets aucun jugement, Madame Vestaly. J’essaie de comprendre.
Il la vit hocher rapidement la tête, respirer puissamment pour tenter d’évacuer le stress qui l’oppressait.
Elle sembla se détendre. Ils partagèrent quelques secondes silencieuses, une parenthèse muette afin de
pouvoir poursuivre plus sereinement la conversation.
— Je suis très amoureuse de ce garçon Monsieur Bony. J’ai peut-être tort, sûrement, mais c’est ainsi. Je
n’y peux rien.
Il regarda à nouveau le portrait de l’éphèbe, retourna la photo qui était vierge sur son envers.
— Puis-je la garder ?
Elle ferma les yeux pour consentir et il lui demanda des précisions, son âge, son métier, ses
fréquentations, enfin tout ce qu’elle pourrait lui dire.
Il était lui aussi dans le cinéma, un jeune acteur. Il n’avait fait que deux films pour le moment, deux
courtes apparitions, mais, elle en était certaine, il était promis à de grands rôles. Bony pensa qu’avec l’aide
de sa maîtresse, il n’aurait certainement pas grand mal à percer dans le métier, mais peut-être se trompait-il.
— A-t-il pu profiter de vos connaissances, de votre carnet d’adresses pour obtenir ces rôles, rencontrer
les décisionnaires ? Je vous demande cela afin de lister éventuellement les ennemis potentiels. J’imagine
que les inimitiés doivent être, comme dans beaucoup d’autres métiers, assez importantes non ?