LE COMBLE ET L
114 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

LE COMBLE ET L'AGONIE DU MAL ROMAN

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
114 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

Mendem Menkem Angeline est une étudiante âgée de vingt-deux ans. Elle retourne à Anoumbong, son village natal, à la fin du premier semestre de l'année académique, au moment où la population, sous la houlette du chef S.M. Natemah, se prépare à aller en guerre contre des invisibles "mangeurs de la jeunesse". Elle découvre que le sida sévit gravement , et décide d'affronter le redoutable chef et une jeunesse, éprise de modernité, et noyée dans de perverses activités sexuelles.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2011
Nombre de lectures 17
EAN13 9782296466845
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0065€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Le comble et l’agonie du mal
Dongmo F EUGAP


Le comble et l’agonie du mal
© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55436-8
EAN : 9782296554368

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
À

Toutes les personnes engagées dans la lutte contre le SIDA
I.
Le crépuscule avançait irrémédiablement dans le village Anoumbong. On pouvait encore apercevoir des silhouettes très géantes, même de plus petits poussins, que la grosse boule de soleil sur le point de se coucher à l’Ouest du village projetait sur le sol. Les oiseaux rejoignaient leurs nids respectifs dans les grands arbres qui entouraient la vaste concession de Ndi Menkem. Au fond de la cour, Ndukem Elise s’obstinait à faire rentrer sa volaille dans le poulailler qui s’y trouvait. Un coq récalcitrant perché sur une termitière l’obligea à retourner à sa poursuite ; elle vit alors s’approcher une image qui dessinait progressivement la silhouette d’une femme. Celle-ci apparut à l’angle de l’une des cases de la concession : c’était sa fille Mendem, visiblement lassée par les péripéties d’un long et pénible voyage.
Le village ce soir-là, était apparemment paisible. On n’aurait pas cru que deux jours après, on assisterait aux obsèques d’une jeune fille décédée trois jours auparavant car, à Anoumbong, la mort était devenue la chose la mieux partagée. C’était un jeudi « Njiélah », jour du grand marché, au mois de mars.
Ndukem prit sa fille dans ses bras, la serra très fort, tout en la massant chaleureusement le long du corps. Elle ne pouvait pas contenir cette émotion violente, la même qui l’embellissait toutes les fois qu’elle pouvait revoir celle que l’école lui avait arrachée et emmenée à la capitale du Kameroun.
La concession de Ndi Menkem avait quatre cases assez grandes, construites sur le même plan ; en plus de la grande maison, celle du chef de famille, qui cachait une porcherie, sous les arbres, et d’autres petites cases secrètes, qui restaient toujours fermées. Ndukem entra dans sa case, suivie de sa fille qui, à l’inverse, paraissait plus timide, crispée comme une malade. La nuit était complètement tombée. C’est alors que Ngandoh Marius et Dongmo Martin, les deux autres fils de Ndukem, âgés de vingt et dix-sept ans, entrèrent dans la maison au grand éblouissement de leur sœur aînée Mendem, qui se demandait sans doute ce que pouvaient bien faire ces jeunes élèves des classes d’examen dans le village en dehors de leur salle d’études. « Dongmo était dans la chambre. C’est ce gaillard – Ndukem pointa Ngandoh – qui se promène dans tout le village, même dans la nuit. Lui seul nous dira ce qui le fascine tant là dehors ».
Ndukem s’attelait avec célérité à faire la cuisine pour ses trois enfants qu’elle avait rarement vus tous à la fois. Mendem sortit accompagnée de Dongmo et revint une trentaine de minutes plus tard, le temps de faire acte de présence chez son père et chez les trois coépouses de sa mère :
- J’espère que tu n’es pas là uniquement pour les obsèques de ton amie ! Lança Ndukem.
- C’est l’inter semestre et…
- L’inter quoi ?
- En fait… je dois passer trois semaines ici.
- Et les études, tu t’y prends bien, mon père ?
- Tout va bien maman, répondit Mendem, non intéressée par ce sujet. Et si on parlait plutôt de la mort de Sarah, comment cela est-il arrivé ?
Ndukem fit un « oooh » de profond étonnement, en se tapant en même temps dans les deux mains ; et se rapprocha davantage du petit feu de bois :
- Nous ne savons plus comment vivre ici au village. La mort de Noutepo est venue nous sortir du doute, on a pu avoir la certitude qu’il y a des gens dans ce village qui en veulent à nos enfants…
- De quoi parles-tu maman ? Sois plus claire s’il te plaît ; supplia Mendem, en tressaillant.
Sarah Noutepo était la meilleure amie de Mendem. Elles étaient, disait-on, nées le même jour. Malgré son intelligence et son amour pour l’école, elle avait été obligée de mettre fin à ses études après la classe de troisième, sa mère qui s’en était toujours souciée ne pouvait pas l’inscrire au lycée de la ville. Aussi faut-il rappeler que l’alphabétisation des filles était l’initiative de leurs mères, et celles-ci devaient pour cela affronter leurs maris et y investir les fruits de leurs efforts quotidiens. Mendem, l’unique fille de sa mère, avait par contre eu la chance d’aller en classe de seconde, avant que le collège d’enseignement secondaire d’Anoumbong ne fût transformé en lycée. Malgré cette séparation, les deux amies se revoyaient pendant les vacances et, plus tard, avec l’avènement du téléphone portable au village, elles restaient joignables. Mendem était déjà étudiante dans la grande université de la capitale kamerounaise. Elle savait, aux dernières nouvelles, que son amie avait quitté la maison familiale parce qu’elle avait refusé de prendre pour époux un monsieur que lui avaient proposé ses parents, que son père avait même menacé de faire partir sa mère parce que, aurait-il dit, elle avait perverti sa fille par l’école. Elle savait aussi que Sarah avait fait la connaissance d’un monsieur qui prétendait l’épouser, mais qui malheureusement avait rendu l’âme. Elle savait enfin que Sarah était malade, juste malade ; et ne manquait pas de prier pour qu’elle recouvrât la guérison.
Sarah Noutepo était morte à l’âge de vingt-deux ans. Elle accrut ainsi le nombre de jeunes du village Anoumbong qui trépassaient, mystiquement à en croire les villageois. En effet, il se répandait dans ce village un violent vent de soupçons qui avait amené le chef à consulter les ancêtres. Suite au décès de deux autres filles et d’un garçon, élèves du lycée, d’un jeune couple, laissant un nourrisson dont l’état de santé ne reluisait guère, les villageois s’étaient mobilisés autour de leur chef pour retrouver les assassins de la jeunesse. Toute une semaine appelée « sòndè nzè’h », toutes les activités étaient interdites parce qu’il fallait aller à la recherche des mangeurs de la jeunesse, et de nombreux sacrifices furent ainsi faits à l’endroit des crânes. Il ressortit de ces cérémonies qu’au village, des gens auraient signé des pactes sataniques avec des démons qui demanderaient du sang frais. Ces mots captés dans l’entourage du chef pendant cette cérémonie étaient d’autant plus véridiques pour les villageois que ces jeunes disparus devenaient à la mort tous flasques, et squelettiques, bonne preuve qu’ils auraient été copieusement sucés de leur sang. Selon la démarche du chef, il était question d’ordonner la reprise des activités, en attendant la phase suivante, celle dite de « noú ngoú’h », qui consiste à démasquer les sorciers lors d’une autre cérémonie. Entre-temps, personne ne devait quitter le village, et tous ceux qui se trouvaient à l’extérieur devaient y retourner, puisque celui qui se déplacerait ou refuserait de rentrer au village pour quelque raison que ce fût ne serait pas seulement suspect, mais pris pour coupable et éventuellement châtié comme tel.
La jeune Sarah Noutepo était la énième victime de ces sorciers vêtus de noir et enfouis dans les ténèbres. Sa disparition devait donc anticiper l’action du redoutable et incontesté Natemah, chef du village Anoumbong. Mendem suivait attentivement le long discours de sa mère et se mordait chaque fois les doigts qui devenaient de plus en plus moites au fur et à mesure qu’elle parlait de sorcellerie. Mais quelque chose retint son attention, l’aspect squelettique de ces soi-disant victimes de sorcellerie ; et elle voulut en savoir davantage :
- Je sais qu’ici au village, vous vous fondez toujours sur le mysticisme. Pour vous, il n’existe pas de mort naturelle, quand bien même vous savez aussi que la tombe est le destin commun à tout le monde. Néanmoins, c’est très curieux que la jeunesse périsse de la sorte. Sarah était-elle au moins à l’hôpital ? Je le demande parce qu’ici, les seuls garants de votre bonne santé sont les charlatans et les marabouts.
- On l’y a emmenée, mais le docteur a dit qu’elle ne pouvait pas y être soignée.
Les cils de Mendem se dressèrent soudain, et elle se pressa de s’enquérir du cas des autres morts : « Qu’en était-il des autres ? » Demanda-t-elle irritée, soupçonnant quelque chose. – Les docteurs disent la même chose, poursuivit Ndukem, qu’il n’existe pas de traitement pour cette maladie :
- Et comment se manifeste la maladie en question ? Demanda la pauvre Mendem, juste pour s’assurer de ce qu’elle pensait déjà.
- Je t’assure que c’est horrible, mon père. En plus de cet assèchement qui dessine tous les os des victimes, il faut ajouter la diarrhée, les vomissements, la toux chronique, des lésions cutanées, des inflammations douloureuses et beaucoup d’autres symptômes. Figure-toi que Noutepo avait complètement noirci… Tu vois donc qu’il est urgent de mettre hors d’état de nuire ces démons tapis dans l’ombre !
- Vos marabouts et charlatans n’ont-ils pas pu les soigner ? Fit Mendem interloquée, d’un air facétieux, n’attendant en réalité aucune réponse de sa mère, parce qu’ayant tout compris. Tu as bien raison maman, de dire qu’il y a urgence. Oui, il est urgent, vraiment très urgent de vous faire comprendre qu’il s’agit d’une maladie mortelle qu’on appelle Sida !
Il était déjà environ vingt-deux heures, les lumières étaient allumées presque partout dans le village qui entrait progressivement dans la modernité. En prononçant le mot « Sida », Mendem cria si haut que Ngandoh sortit de la chambre externe qu’il partageait avec son frère cadet Dongmo ; chambre, que leur père Ndi Menkem avait construite pour les éloigner de la fumée de la cuisine de Ndukem. Ngandoh se joignit ainsi à elles. Il entra au moment où sa mère réagissait aux propos de Mendem :
- Tu as bien dit Sida ? Tu parles toi aussi de ce Sida ? Le docteur répète ce mot tous les jours !
- Tu vois donc que je n’ai pas rencontré le docteur pour savoir que Sarah est morte de Sida !… Tu dois comprendre qu’il s’agit d’une maladie qui existe et qui tue en majorité les jeunes, surtout à cause de leurs déviances sexuelles. Vous feriez mieux de chercher à éviter la maladie au lieu d’aller à un combat vain contre des ennemis inexistants ou mal indiqués.
Ngandoh qui était resté debout, regardant du coin de l’œil sa sœur, dit à sa suite, s’adressant à sa mère :
- Mater , je wanda seulement sur la nga-ci. Elle vient toujours réciter ses philosophies qu’elle aime là.
S’adressant à Mendem :
- Tu veux ya que tu as plus school que qui ? Il se retourne vers sa mère qui ne l’écoutait même pas parce que tourmentée et demande : Mater où est ma tchop ?
Ndukem était restée perplexe, en analysant la subite et curieuse coïncidence entre les mots de sa fille et ceux du docteur de l’hôpital du village. Le mystère ne se trouverait certainement pas là où la communauté entreprenait d’aller le chercher. Elle résolut plutôt d’en savoir plus sur cette maladie, notamment les causes, car elle en savait suffisamment des manifestations et savait aussi que la conséquence était la mort :
- Mon père, tu dois avoir raison. Parle-moi de cette maladie qui détruit nos enfants…
- Je suis très fatiguée maman, nous en parlerons un autre jour… Je ne t’ai pas dit merci pour le repas ! Lui lança-t-elle en rigolant et en la tapotant sur les joues.
Les deux femmes avaient passé toute la soirée à causer, si bien que Ndukem avait oublié de servir à manger à ses deux fils. Puisque le plus grand s’était servi tout seul, Mendem décida de servir elle-même le jeune Dongmo, « Grand-mère » comme sa mère et elle l’appelaient, contrairement à Ngandoh qui l’appelait Péri .
À Anoumbong, l’hommage rendu à un parent se magnifiait par le nom de ce dernier que l’on donnait à son enfant. Dongmo était en fait le nom de la mère de Ndukem, donc celui de la grand-mère maternelle de Mendem. C’est avec un immense plaisir qu’elle appelait son frère cadet « Grand-mère ». Cependant, le premier-né d’une famille portait traditionnellement le nom du père de sa mère, et le second celui du père de son père. Mendem était dans cette logique le père de sa mère, et son sexe féminin n’empêchait en rien cette dernière de l’appeler « Mon père ». Ngandoh était pour elle son beau-père, en quelque sorte « son mari » dans une moindre mesure ; elle l’appelait ainsi « Ndo’gha ».
Mendem avait profité de l’occasion pour se rassurer que Dongmo était dans les conditions idoines de préparation de son examen, le probatoire. Pas d’inquiétude, il se tirait d’affaire. Il était le meilleur élève de sa classe, l’un des meilleurs du lycée, à l’opposé de son frère aîné Ngandoh, élève en classe de troisième et dont le souci majeur était d’être toujours dans la tendance, ou d’être « classe » comme le voulait la mode d’alors.
Mendem dormait près de sa mère chaque fois qu’elle arrivait au village. Elle avait voulu que sa chambre de l’époque du collège fût transformée en magasin, dans le souci de résoudre ce problème qui se posait à sa mère. Sur la porte de cette chambre qui donnait sur la cuisine de Ndukem, on pouvait encore lire ces mots qui, autrefois écrits à la craie blanche, apparaissaient, à cause de la fumée, plutôt comme gravés en lettres d’or : « Le sourire se cache dans la gueule du loup qui, ne pouvant t’avaler, a avalé tes droits et ta voix. Mais Angeline, tu dois sourire ». Cette chambre était remplie de bois et de sacs de maïs, de haricot, de pomme de terre. Bref, c’était le grenier de Ndukem dont Ngandoh forçait la porte au moins une fois tous les mois pour se servir du contenu qu’il allait vendre au marché du village.
La nuit devait être longue pour Mendem. Elle bavarda encore longuement avec sa mère, jusqu’à ce que celle-ci fût emportée par le sommeil. Mendem quant à elle, revisitait son enfance en compagnie de la regrettée Sarah Noutepo. Elle souhaitait également rencontrer le médecin de l’hôpital du village pour se rassurer que le Sida est le mal qui faisait des ravages ; toujours était-il qu’il ne planait l’ombre d’aucun doute : le Sida sévissait en milieu jeune dans le village, et « quelque chose doit être fait », se disait-elle.
Dans l’autre chambre, celle de l’extérieur, Ngandoh se la coulait plutôt douce à côté de Dongmo endormi, qui n’attendait que le lendemain pour reprendre le chemin de l’école. Un kit oreillette connecté, il suivait de la musique à partir de son téléphone portable multimédia de la plus récente technologie. En même temps, il saisissait de petits messages, les expédiait et en recevait autant. L’un de ces textos , celui qu’on pouvait lire pendant qu’il écrivait, apparaissait en caractères spécialisés et très codifiés : « …c dacor mn bb, ke la n8 sw adorabl ch tw o6. Tu c ke j’tm + ke tt o mond. fè d bo rèv. On s pren o skul dml. J’t kiff… » Le nom du destinataire sélectionné dans le répertoire était affiché dans la case correspondante : « My love ». C’était ça la jeunesse d’Anoumbong, du moins celle de la classe de Ngandoh. Pour elle, il fallait jouir à fond et jusqu’au fin fond de sa jeunesse et des bienfaits de la modernité, profiter au maximum de la vie, autant qu’on le pouvait. Il fallait le faire même au prix de sa vie, car selon Ngandoh, « on vit chaque jour comme le dernier ».
Que de belles paroles ! Mais les jours n’arrêtaient pas pour autant de se suivre les uns les autres…
Le jour se leva sur le village Anoumbong. C’était le dernier jour des classes de cette semaine, et les élèves se remirent sur le chemin de l’école. Plusieurs villageois avaient rendez-vous à la morgue de l’hôpital du village, et Mendem devait saisir cette opportunité pour dialoguer avec le médecin.
Anoumbong était cependant paisible et ensoleillé.
II.
Anoumbong est l’une des plus importantes communautés émergentes de l’arrondissement de Tsang, ville principale du département de la Mianou dans la région de l’Ouest. Aller à Anoumbong, c’est aller à la découverte d’une zone quelque peu hostile à cause des nombreuses chaînes montagneuses escarpées qui servent de frontière naturelle, au même titre que le grand cours d’eau dont le département porte le nom parce qu’il serpente tout le village. Aller à Anoumbong, c’est aussi aller au contact d’un climat extrêmement frais toute l’année et éventuellement agréable, au vu du monde que le village attire, par ce temps et un soleil chaque fois doux et radieux, apprécié par quiconque désire se donner un repos bien mérité, se refaire les idées et refaire sa vie, s’abandonner à une âme sœur, bref se faire plaisir et passer des moments inoubliables. Aller à Anoumbong c’est enfin aller à la rencontre d’un peuple accueillant et hospitalier, entièrement disposé à aider le visiteur à réaliser ses rêves, jusqu’aux plus fous et inimaginables, d’un peuple dont la culture conserve encore toutes les valeurs ancestrales, et même les aspects les plus en marge de la modernité ; symbolisés par l’imposante personnalité du chef, Sa Majesté Natemah. Natemah, le premier guide de ce village, rappelait toujours à qui voulait le savoir les principes de la vie à Anoumbong ; des principes prioritairement fondés sur la croyance aux symboles de la tradition.
Ismaël Hamidou, médecin et directeur de l’hôpital d’Anoumbong, tout simplement appelé « docta » dans le village, se souvenait encore très bien de ces mots que le chef lui avait adressés lors de la cérémonie de crise organisée pour repérer la cause des morts mystiques. Il les rappelait à Mendem ce vendredi matin :
- « …Nos grands-parents ont vécu ici et longtemps, ayant obtenu toutes ces étendues de terre de haute lutte, je veux dire au prix de leur sang. Ils nous ont laissé ce village avec tout ce qu’il comporte d’authentique ; et nous, à notre tour, voulons laisser à nos enfants ce riche héritage culturel, en prenant bien soin, non pas qu’ils soient corrompus par les avancées technologiques, plutôt qu’ils en tirent juste de quoi concilier ces deux aspects devenus fondamentaux pour le digne homme d’aujourd’hui. C’est pour cela que j’ai personnellement posé la première pierre de la construction de cet hôpital que tu diriges, que j’ai salué l’électrification de ce village. J’ai exigé que les filles aient aussi accès à l’instruction, que la parole soit donnée aux femmes pour qu’elles aussi mettent la main à la pâte. Comme j’aime bien à le dire, c’est cette main qui lave celle-ci, cette dernière la lave en retour, et ensemble, les deux mains lavent tout le corps (…). Si nos parents sont morts pour nous et que nous ne sommes pas encore morts, alors pour qui meurent nos enfants qui n’ont même pas encore d’enfants ? Mon fils, j’ai été arraché de mes études secondaires par la succession, pour servir ce village ; et de mon vivant, je n’admettrai pas que des ennemis ou des individus anti progressistes, d’où qu’ils viennent, me passent dessus pour arracher à ce village son souffle et sa vitalité. Comme je l’ai dit il y a un instant à la foule, nous les dévisagerons. Ce n’est pas de ta faute si l’hôpital ne parvient pas à guérir ce mal ; même les plus grands voyants de ce village n’y voient rien. C’est donc dire que ces gens sont solidement fixés et commencent par aveugler pour mieux sucer et étrangler… Mais nous prendrons les meilleures dispositions, car pour attacher une grande chèvre, il faut nécessairement une grosse corde ». Voilà en quelque sorte la position actuelle de votre chef, continua Ismaël Hamidou. Il m’a parlé de bien d’autres choses, et d’autant plus encore qu’il me recevait pour la première fois. Je prie vivement que vous puissiez le rencontrer avant qu’il n’agisse. Il y a juste trois mois que je travaille dans cet hôpital et je vous avoue que c’est vraiment difficile de collaborer avec une population aussi superstitieuse.
Il était déjà dix heures, heure prévue pour la levée du corps de Sarah Noutepo, et Mendem savait que personne ne la respecterait ; comme de tradition, la notion d’heure n’existait pas, bien que ce fût le vendredi « Ngan », jour d’inactivité. Elle était arrivée depuis huit heures et demie, et se trouvait dans le bureau d’Ismaël Hamidou. C’était un jeune homme élancé, d’une trentaine d’années, époux de trois femmes et père de six enfants. Il était originaire d’une autre région dite des dirigeants. Lors de sa prise de poste, il avait juré sur le Coran et manifesté toute sa détermination à rester à l’écoute et au service de la population, car le sacrifié qu’il était, disait-il pour plaisanter, était même en mesure d’utiliser, s’il le fallait, de la chair de porc pour soigner.
Mendem pouvait alors se rendre compte de la gravité du mal déjà profondément enraciné dans le village, notamment en milieu scolaire. Selon les statistiques brandies par Ismaël Hamidou, vingt pour cent des élèves du lycée étaient séropositifs, des cas de maladie avérée signalés, et six décès déjà enregistrés. Quant aux autres franges de la population, cinq pour cent de personnes entre vingt-cinq et quarante ans étaient infectées, les femmes étant les plus touchées :
- Ces chiffres sont très alarmants monsieur Hamidou, déclara Mendem au bord des larmes. Quelles mesures avez-vous déjà prises pour ne serait-ce qu’interpeller ces jeunes ?
- Mademoiselle Mendem, bien évidemment je ne croise pas les bras. Jusqu’à présent, je m’évertue encore avec peine à montrer qu’il ne s’agit pas de sorcellerie, mais d’une maladie qui n’existe pas seulement ici ! Après cette phase, j’envisage une vaste campagne de sensibilisation porte-à-porte. J’ai également rencontré le proviseur du lycée et nous avons eu une séance de travail à laquelle participait tout le personnel enseignant. À ce jour, la sensibilisation y va bon train. Les élèves sont appelés à s’abstenir de tout rapport sexuel. Ici à l’hôpital, nous conseillons en plus de la fidélité à un seul partenaire, l’usage strict du préservatif avant le mariage pour les couples déjà sexuellement actifs. C’est vrai qu’il y a toujours des réticences et de nombreux préjugés à l’égard du préservatif, mais je reste d’autant plus optimiste que plusieurs élèves viennent ici en demander… Reconnaissons que même si on leur exige l’abstinence…
- Vous avez raison monsieur Hamidou. Je pense qu’en l’état actuel des choses, il serait préférable d’organiser une campagne de dépistage élargie à toutes les couches de la population, pour que chacun connaisse son statut sérologique. Je vais rencontrer le chef, et je suis convaincue qu’il m’écoutera, il sait qui je suis, il me respecte particulièrement et, d’ailleurs, il m’a toujours soutenue dans mes études.
- Ce serait un véritable départ pour cette lutte que nous devons mener. Tel qu’il parlait, je suis certain qu’il ralliera cette cause sitôt qu’il se rendra compte de l’énorme démence qu’il veut commettre, et tel qu’il est incontesté, notre message passerait aisément.
En prononçant ces mots, Ismaël Hamidou souriait finement, et ne manqua pas d’ajouter : « J’apprécie votre franche détermination, mademoiselle, votre profond intérêt pour la bonne santé de votre village. Vous pouvez compter sur moi pour quoi que ce soit. C’était un réel plaisir… mais le devoir m’appelle… ».
- Merci, répliqua la demoiselle, toute aussi souriante. Je compte assurément sur votre collaboration.
Mus par le même idéal, ils s’échangèrent les contacts téléphoniques. À onze heures et plus, la morgue de l’hôpital s’emplissait de monde, et Mendem reconnut le père Alexandre Ngantchossi, le curé de la petite paroisse du village, le père de la défunte, Tégni Wamba, ainsi que sa mère Mégni Ndong, vêtus de noir comme presque tout le monde présent.
Tout se déroula en un laps de temps : la levée de corps, le recueillement, le transport pour la maison familiale. La dépouille fut installée dans la grande maison de Tégni Wamba qui, lui aussi, était prêt à en découdre avec les meurtriers de sa fille.
Dans la vaste cour, les lamentations étaient magistralement organisées, orchestrées et rythmées : à l’entrée, le flanc droit était réservé aux hommes, avec en face les femmes, tous alignés selon le lien de parenté avec la défunte. Les plus concernés étaient au fond de la cour, et tous formaient un demi-cercle avec, à son centre, des effets vestimentaires et une photographie en portrait géant de la disparue, soigneusement rangés sur une vieille table. Les enfants étaient également alignés en fonction du sexe et de la parenté. Les membres de la famille étaient placés en avant, soutenus physiquement par des amis et connaissances. Du côté des femmes, se détacha l’une d’elles.